‹ Le monarqueChapitre 11 sur 13 · X - L’ADIEU

X - L’ADIEU

Ce dernier exploit du Monarque, et le plus surprenant, il faut bien que j’avoue n’y avoir point assisté. Je me trouvais bien loin de l’Espélunque, alors. Nouvel Hérodote, j’ai dû me borner à en écrire l’histoire sous la dictée du héros lui-même et de témoins dignes de foi, si tant est qu’il soit permis d’employer ici cette expression: Touloumès, Bécougnan, Cazevieille, Racamond, enfin tous les autres. Et bien souvent, à cette heure, ils ne disent plus «le Monarque» mais «notre Monarque». Ne voyez là, toutefois--la nuance a sa valeur--nul signe de soumission ou d’obédience. Ils n’entendent exprimer ainsi qu’une sorte de prétention à quelque vague et indivise propriété sur la personne, de même que, pas bien loin, on dit «notre Tour Magne» ou «nos Aliscamps». Le Monarque leur appartient, le Monarque est un phénomène qu’ils sont fiers de montrer, quelque chose aussi comme un type représentatif--je préférerais dire une caricature, mais glorieuse--de toute la race. C’est ainsi qu’un Anglais ne serait guère flatté de s’entendre dire qu’il ressemble absolument à John Bull: mais il admet assez volontiers que tous les Anglais pris ensemble «sont» John Bull. Pour que le Monarque continue de plaire, il est indispensable que l’on puisse continuer à s’amuser de lui. Il ne faudrait pas qu’il se prît au sérieux! Et justement il n’est pas impossible qu’après sa dernière victoire, il ait manifesté cette inclination. Quand je le revis, il parlait de sa propre personne sur un autre mode, il consentait encore à rire des autres, mais, en riant, il s’oubliait trop. Je crois qu’on lui en voulut, je crois--tant il est vrai que les hommes jalousent tout semblant de supériorité chez leurs contemporains--qu’un noir complot se trama contre lui. On ne le faisait plus causer, on le faisait «aller». Cela fait une différence. Pour moi, qui voulais lui garder ma confiance et mon admiration, je me disais: «Patience! Cela ne durera pas, il est trop fin pour ne point s’apercevoir qu’on se moque de lui.» Il s’en apercevait peut-être, mais il était trop heureux de se répandre et de s’écouter. Comme les enfants, avec la même inconsciente perversité, il était décidé à faire du bruit jusqu’au moment où on lui dirait: «Tais-toi! Tu es insupportable.» Mais précisément on ne voulait pas le lui dire, on préférait, pour s’en gausser, l’entretenir dans sa fatuité funeste. Touloumès, Bécougnan, Falgarettes, Peyras, avaient entre eux des conciliabules dont j’étais exclu. Il ne me fut pas difficile de pressentir qu’ils méditaient «quelque chose». Mais quoi? On se méfiait de mon indiscrétion et sans doute on n’avait pas tort: tout historiographe finit par éprouver de la sympathie pour le sujet de son étude: j’avais de la sympathie pour le Monarque, cela se voyait trop. Je ne pus ni l’avertir, ni même intervenir en sa faveur: car je ne sus rien qu’au moment même où le plan des conspirateurs éclata en sa présence, et même alors je ne fus guère plus perspicace que lui: nous ne vîmes pas venir le coup.

Mais quel art des préparations, quelle diplomatie pour amener la conversation au point inévitable où le Monarque, séduit, tomberait dans le piège! Qu’il eût gardé quelque rancune à Malvaize, le député de Blanduze, qui n’avait su obtenir «un commandement» au lieutenant de vaisseau Malavial, nul ne l’ignorait. Et voici que l’époque des élections générales allait revenir. Les élections générales! Ce que le Monarque aime le mieux dans l’existence: six semaines de joie, de luttes oratoires grandioses, de parlotes au café, encore plus précieuses, d’ivresse, de frairies et d’exaltation. On le mit donc sur les élections générales. J’ai dit que le Monarque assumait, trop souvent, un ton d’autorité. Il ne s’en départit point, discuta, avec abondance, «le cas Malvaize», de Malvaize banni du parti socialiste unifié «pour avoir accepté d’écrire un rapport favorable sur cette concession de mines dans les colonies, vous savez!» Il devenait ennuyeux, le Monarque, et j’en souffrais. C’est alors que Touloumès, astucieux, suggéra:

--C’est une chose que nous n’avions pas encore voulu te dire, Monarque: mais si tu te présentais contre lui? Nous ferions un comité. Oui, nous tous, Monarque, un beau comité. Quelle campagne tu ferais!

Et j’eus peur, je vous assure, j’eus bien peur. On voulait le faire tomber dans un traquenard, jouir, six semaines durant, de l’effervescence de ses espoirs, des exaspérations de sa vanité, de la grandiloquence de ses discours. Car lui donner une voix, une seule, non pas! On aime à rire, mais on connaît ses intérêts. C’était même le sel le plus piquant de la plaisanterie, qu’il n’eût pas une voix, à la fin! Je me demandais avec inquiétude: «Qu’est-ce qu’il va répondre, bon Dieu, qu’est-ce qu’il va répondre?...» Car vous le connaissez bien, maintenant, j’espère? Vous savez que seuls, des gens du Nord, mal habitués, pourraient s’imaginer qu’il est un peu fou, alors qu’il n’est point, dans sa cervelle pourtant toujours bourdonnante, un seul grain de folie; mais seulement de l’imagination. Il aime à se représenter les choses qui ne sont pas encore, à en faire une histoire où tout est bien, où tout finit bien, à sa guise et à son caprice, naturellement, puisqu’il n’y met que ce qu’il veut. Et c’était si beau à bâtir, ce conte-là, dont on le tentait! Il était si capable de dire «oui», songeant comme tant d’autres fois: «Ce n’est pas arrivé, ça n’arrivera jamais. Ce n’est qu’une chose qu’on raconte, ce soir, entre soi, pour la gloire et pour le plaisir. Demain on n’y pensera plus.» Et alors de s’engager, sans le vouloir, comme toujours, car demain les autres y penseraient encore, et lui, le pauvre Monarque, ayant dit «oui», ne saurait pas dire «non»!

Je m’attendais donc à tout, à tout, je vous assure: à de la modestie, qui serait de la fausse et dangereuse modestie, à un délire oratoire, qui serait du verbiage, à de la gratitude envers ses bourreaux, qui serait affreuse!--je m’attendais à tout, excepté à l’événement: le Monarque n’eut même pas l’air d’entendre!

Ce fut un nouveau Monarque--où l’on continuait cependant de distinguer l’ancien, car il s’agissait toujours d’un rôle!--mais d’un rôle qui l’amusait d’autant plus que jamais encore il ne l’avait joué, d’un rôle «en dedans», non plus en dehors, tout en mesure, en réticences, en silences, pour arriver à décliner galamment ce qu’on lui offrait, sans y toucher, sans se compromettre, sans se diminuer. Il n’eut même pas l’air d’entendre, je vous le répète! Il faudrait, pour reproduire son adroite et délicate allocution, toute la dignité décente du discours indirect, tel que seuls les grands Latins le surent pratiquer: «Que Malvaize, après tout, était l’homme du pays, qu’il en connaissait les habitudes, qu’il n’était plus, de nos jours, question de grande politique, pour laquelle il faut un homme au-dessus du commun, mais seulement d’avantages particuliers à obtenir pour des particuliers. Car, au général, a-t-on quelque chose à désirer, depuis vingt ans, depuis quarante ans, depuis l’Empire? Si on est des ouvriers, c’est possible. Mais on n’est pas des ouvriers, à l’Espélunque, on est des propriétaires, on a des vignes, des prés, sa maison. Alors que peut-on souhaiter? Des faveurs, des indemnités, des places pour les enfants... «Est-ce que vous n’êtes pas des bouilleurs de cru, est-ce que le privilège des bouilleurs n’est pas un avantage donné au Nord sur le Midi, est-ce que vous ne pouvez pas brûler dans l’alambic tout le marc de vos vendanges, le boire chez vous, sans rien payer, et même le sortir ensuite pour le vendre en douceur, dans le pays, sans qu’on vous embête? Qu’est-ce qui vous manque, allons?» Et le Monarque répéta son mot, dont il était fier: «Je veux bien qu’on parle des réformes, mais je ne veux pas qu’on les fasse!» Et pour tout ça, est-ce que Malvaize n’était pas l’homme indiqué?

Les autres courbaient la tête. Ils la courbaient parce que leur coup n’avait pas réussi, ils le courbaient se sentant percés à jour, et aussi parce que, dévoilés de la sorte, les petits motifs terre-à-terre de ce qu’ils appellent leurs opinions politiques les humiliaient un peu. Ils songeaient: «Si tu en avais, toi, des vignes, si tu l’étais toi-même, bouilleur, tu ne parlerais pas si clair! C’est vrai, tout ça, c’est vrai. Mais ça n’est pas à dire!» Touloumès pourtant osa élever la voix:

--Monarque, fit-il, ça n’empêche pas que toi-même, tout à l’heure, tu ne le cachais pas, que Malvaize a été exclu du parti socialiste unifié...

--Ça te fait quelque chose? lui siffla le Monarque au nez. Essaye donc de le dire, que ça te fait quelque chose? Tu es comme tout le monde, tu t’en f... Il n’est plus unifié? Alors il sera indépendant. Socialiste indépendant: ça sonne mieux.

Il réfléchit une petite seconde, et ajouta:

--C’est même meilleur, pour décrocher un ministère!

Peyras avait l’esprit lent. C’est pourquoi il eut l’imprudence d’insister:

--Mais toi, Monarque, alors, toi, tu ne veux rien?

--Si! dit le Monarque.

Tous respirèrent; et il se regardaient, pleins d’espoir. Le Monarque souhaitait quelque chose; donc il y avait toujours moyen de le faire aller.

--Quoi? firent-ils.

Le Monarque leur jeta un coup d’œil circulaire, dominateur, impérieux--et profondément ironique.

--Je veux, dit-il, je veux...

Il eut l’air d’hésiter, comme saisi d’épouvante devant un rêve démesuré.

--Parle, Monarque, parle!

--Je veux, fit-il en mettant sa main devant sa bouche comme pour arrêter l’expression de cet âpre désir... je veux le prix Nobel!

Ce fut le silence. Ils n’avaient pas pensé à ça; ils étaient écrasés. Le prix Nobel, c’était trop loin; le prix Nobel, ils ne savaient pas comment ça s’attrape. Le Monarque s’en alla d’un air de dédain, victorieux.

· · ·

Quelques jours après, je quittai l’Espélunque. Le Tiennou mit ma légère valise sur une brouette, pour ne pas se fatiguer, et descendit bien doucement vers la gare. Je le suivais à quelques pas, et le Monarque me fit la conduite, parce qu’il m’aimait. Il était un peu mélancolique. Cela ne m’étonna point: il aime se donner des airs. Je partais: il prenait l’air triste. Telle fut ma supposition. Elle n’était point tout à fait sans fondement, mais pourtant ce n’était pas tout.

--Je reviendrai, lui dis-je, on est de revue!

Il courba le dos davantage encore.

--Vous me verrez plus vieux! fit-il. Les gens comme moi ne devraient pas vieillir. Quelquefois, voyez-vous, quelquefois, quand je ne cause pas, je m’imagine ce que je serai, de quoi j’aurai l’air, bientôt: oh! rien de bon, rien de beau! Le Monarque avec des cheveux blancs, est-ce qu’il a le droit d’être le Monarque? C’est comme un ténor qui a perdu la voix. Pire! comme un enfant à qui l’on dit: «Tu es grand, maintenant, ce n’est plus le temps de jouer, travaille!» Et moi j’ai joué, je n’ai jamais fait que jouer toute ma vie, je ne sais que ça. Mais si j’allais ne plus savoir? Quand on prend de l’âge, le jeu n’amuse plus, on n’invente plus, on ne trouve plus. Je ferai mes anciennes grimaces: elles m’attristeront moi-même, elles attristeront encore bien plus les autres... Dans le temps, pour nos anciens, il y avait des jeux qui duraient, qui étaient grands, qu’on prenait au sérieux: la guerre, tenez, la guerre! On s’embarquait dans des choses folles, on s’en tirait, comme je me tire de mes imaginations, par d’autres imaginations, par de l’aplomb, par du courage qui servait, tandis que j’en ai eu, tout de même, hein? tout de même, du courage, mais pour ne servir à rien. Et quand c’était fini, à l’heure de la retraite, on n’était pas interrompu, quand on blaguait: parce que les gens savaient qu’on avait fait les choses pour de vrai, au lieu «d’y faire»... Allons, voilà votre train... Tiennou, mets la valise dans ce compartiment. Adieu, monsieur, adieu!...

Il avait salué, de son beau geste. Le train partit. Me penchant par la portière, j’aperçus une dernière fois le Monarque. Il tournait, le long du Gardon, vers le coin où sont les carriers. Les grondements de la machine ne purent m’empêcher tout à fait d’entendre: il chantait!

Tout n’est dans ce bas monde Qu’un jeu, qu’un jeu!

... Les soucis du Monarque ne durent jamais bien longtemps.

CEUX DU NORD

LE FÉLIBRE DU NORD

Nous fûmes de longues années, au café Jean, qui est rue de la Gare, à Lille, avant de savoir pourquoi Justus Vandermeersch-Podocius s’était fait félibre. Il me paraît inutile, je pense, d’insister sur ce point que Vandermeersch-Podocius indique des origines incontestablement flamandes. M. Vandermeersch signifie M. Desmarais, et pour Podocius, on n’en sait plus rien du tout: ça remonte sans doute à l’époque savante où nous autres septentrionaux nous latinisions nos noms de famille; et je ne sais pas le latin. Vandermeersch-Podocius, qui est un homme d’une fréquentation plaisante, comme nous parlons à Lille, a coutume d’affirmer que l’union de ces deux patronymiques prouve qu’il est d’une grande famille: car, disait-il, ça n’est que quand on est beaucoup d’enfants des mêmes père et mère qu’on est obligé de s’allonger sur deux noms pour se faire reconnaître. Comme vous voyez, c’est une plaisanterie très spirituelle, et du genre philosophique. C’est qu’il a toutes les bonnes qualités de notre race: facilement hilare, mais raisonnable; passionné, mais réfléchi. Comme lui, tous, plus ou moins, nous avons l’air de bons enfants qui se mettent les doigts dans les oreilles pour apprendre leur leçon. Tout à coup on les retire: alors c’est la récréation. Nous savons nous amuser. Les gens du Midi, les Parisiens, ils blaguent: ce n’est pas la même chose; pour le plaisir, c’est bien inférieur!

Voilà pourquoi nous étions choqués que Vandermeersch-Podocius se fût fait félibre. Ce n’est pas patriotique. Bien sûr, il faut être d’une société, c’est nécessaire. La différence entre les hommes et les femmes, c’est que les hommes sont d’une société; les femmes sont d’une confrérie: il y a les Rosati. Pourquoi Vandermeersch-Podocius ne s’était-il pas mis Rosati? Et il est né à Verlinghem: il pouvait se mettre des Enfants de Verlinghem. Tandis que félibre, outre que c’est malhonnête pour le Nord, il n’y a pas de félibres à Lille; alors, on ne peut pas se réunir. Je sais bien que Justus parle toutes les langues, parce qu’ayant été obligé d’apprendre le français pour son commerce--il voyage pour les Cammaërt, la grande peignerie de laines--il a trouvé que c’était très facile de continuer; tout de même, ce n’est pas une raison.

Mais, l’autre soir, il nous a donné son motif.

--C’est quand j’ai été amoureux, nous a-t-il dit, et d’abord par reconnaissance. Et puis, j’ai vu que c’était utile: c’est meilleur que d’être maçon. Même maçon! Alors, pensez!

C’est à c’t’heure que nous comprîmes pourquoi il s’était laissé si longtemps endêver là-dessus sans nous parler la vérité des vérités, même pour rire; ici, vous pouvez croire qu’on n’est pas moins dégourdi qu’ailleurs, et pas seulement les voyageurs de commerce, qui font du volume parce qu’ils ont des occasions. Ça n’est pas un privilège: tous on sait plus ou moins, dans le Nord, tout ça qu’il faut faire pour parler aux garces; mais on n’en dit rien, c’est pas dans les mœurs. Surtout quand on est marié, hein? Justus, il était marié. Pas heureux, mais marié, c’est un fait. A preuve que quand madame Vandermeersch-Podocius elle avait trop bradé à rien faire--prendre le café--j’cause à madame de la porte en face, il disait: «Bon Dieu d’bon Dieu! Heureusement qu’y a un jugement dernier! Et quand l’Ange du mauvais endroit il sera en train de te dévider les boyaux sur son grand sabre, moi je serai assis, pour regarder, à la droite de c’Père Tout-Puissant»! Nous avons tous de la religion, donc, et le respect du foyer. On est discret pour faire ses petits coups.

Ainsi ça n’était pas étonnant qu’il ait connu une enfant, Justus, mais pour qu’il l’ait avoué, il faut que ce soir-là il ait été extraordinairement communicatif. Entendons-nous: c’est-à-dire qu’il en a parlé un peu, de cette petite, juste ce qu’il fallait pour l’histoire, mais pas davantage, et nous n’avons jamais su ni son nom, ni son adresse, ni rien du tout qui pût nous servir à la reconnaître. Elle était blonde? C’est bien possible. Plutôt brune? Vous pouvez chercher. Voilà son signalement; et maintenant, j’en suis sûr, vous la retrouverez entre cinq cent mille, il n’y a pas à se tromper. En tout cas, vous en savez autant que moi, car Justus nous dit seulement:

--Ça est une bonne chose, hein, d’avoir comme ça une petite amie pour faire la promenade? On est assez bien content. Elle parle ce qu’elle veut, tout le temps; on l’écoute pas; en la regardant on pense pas à rien, on s’occupe à ses affaires, ça est comme une pipe, et ça est doux. On s’en va par c’boulevard de la Liberté, où c’est tout plein partout d’ces beaux hôtels, on traverse l’jardin Vauban, et après c’est la promenade du Préfet, qu’on appelle, avec des montées, tu montes, des descentes, tu descends, dans ces fossés des anciennes fortifications, et avec ces bancs verts, aussi, où c’est qu’on se tient par la taille pendant le jour, et qu’on fait tout ce qu’on veut, pour la fin du compte, dès qu’il est tombé, le noir quart d’heure: les passants, sous les arbres, il faudrait qu’ils regardent, pour vous voir, et personne il a jamais regardé: ça n’est pas convenable, vous savez, de se gêner les uns les autres.

»Quand je voulais aller promener comme ça, avec l’enfant, je lui envoyais la veille un mot de lettre, pour lui dire où c’est l’endroit qu’elle devait m’attendre, à cause que les courses, pour les affaires, c’est rare si ça est chaque jour du même côté. Et puis voilà... Jamais on peut savoir, une minute avant, les embêtements qui vont arriver: parce que, si on le savait, ils arriveraient pas! Je venais de mettre à cette grand’poste, place de la Préfecture, une carte où je lui disais: «Demain, à six heures, on s’attendra à la Station du car M.» C’est un bon endroit, cette station, et le nom, n’est-ce pas, ça prête à dire des choses spirituelles.

»Eh bien, j’m’en retourne à mon chez-moi, après avoir mis c’papier dans la boîte, et qu’est-ce qu’elle me dit, madame Vandermeersch:

»--Au jour de d’main, Justus, sur le coup d’six heures, comme ça, tu pourrais pas m’attendre à la station du car M? Que je viendrai d’sortir de voir ma sœur, tout près!

»Tout mon corps il est venu comme la peau d’un poulet plumé. Cette petite, si elle me faisait signe, juste le moment que ma dame elle arrive! Je crie:

»--Qu’est-ce que tu dis, madame Vandermeersch?

»Elle répond:

»--C’est pas extraordinaire, c’que j’dis!

»Ça était vrai. Ça était une fois son idée que j’l’attende, une idée naturelle. Et au lieu de faire le fâché, je réponds bien tranquillement:

»--J’vas sortir une petite minute pour aller acheter le tabac.

»Je sors, ainsi! Je cours à cette grand’poste, j’étais fou, en songeant: «La levée elle est pas faite, on m’rendra cette carte postale.» L’premier employé que j’vois derrière un guichet, j’essaie d’lui parler raison: il m’dévisage comme si j’serais un chien!

»--Ça me r’garde pas! il dit.

»--Et qui c’est qu’ça r’garde, alors?

»--Ça r’garde personne, il dit. C’est défendu de rendre les lettres!

»Ma chemise, elle était toute mouillée dans mon dos. Et on peut rien faire à un homme qui est derrière un guichet. Je demande poliment:

»--Le receveur! monsieur le receveur! Je voudrais parler à monsieur le receveur.

»--Oh! c’est bien, qu’il fait: si ça vous chante!

»Le receveur, il recevait dans un bureau. J’criai:

»--Monsieur le receveur, là, dans cette boîte, la boîte extérieure, y a une lettre, une lettre que j’ai écrite... à une personne... Voilà le nom de la personne, et il ne faut pas qu’elle la reçoive. Ça ferait un malheur!

»Il me répondit, en haussant les épaules:

»--Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Un pli, du moment qu’il a été mis à la boîte, devient la propriété du destinataire, de celui à qui vous l’avez envoyé, si vous aimez mieux. C’est le règlemeint...

»--Monsieur...

»Il ouvrit la porte, ce sans-cœur! Il ouvrit la porte pour me mettre à la porte!

»--C’est le règlemeint! je vous dis.

»Je le regardai. Il n’était pas du Nord, celui-là. Avec sa tête ronde, sa petite moustache noire, ses yeux fendus en amande, couleur de noisette brûlée, et puis son accent, son accent ridicule: encore un de cette Provence, sûrement, hein? Tout le gouvernement, il est à eux! Et pensez! C’est nous qui faisons les enfants, et c’est eux qui font les fonctionnaires! Partout ils nous en mettent, chez nous, à Lille, à Tourcoing, à Roubaix, à Seclin, à Lens. Partout, vous en trouvez partout! Celui-là, je l’aurais tué. Mais à quoi ça aurait-il servi? A me venger? Ça est bon de se venger, mais réussir, ça est encore mieux, hein? Je me rappelai un des principes de ma profession: «Justus, tâche de ne pas prendre le client à rebrousse-poil, tâche de lui plaire, Justus!»

»Lui plaire? Et comment, lui plaire? «C’est le règlement», il disait, ce moko, au lieu de m’écouter, c’est le règlement! Je t’en ficherai sur la figure, moi, du règlemeint!... Tout à coup, l’inspiration m’est venue. Je me suis rappelé Nîmes, le café Peloux, les Arènes, la tour Magne où j’en avais tant vu en vendant des laines pour les Cammaërt, tant vu qui lui ressemblaient!

»--Siès pas du Gard? que je criai dans son patois.

»Il releva la tête.

»--Vous dites? fit-il.

»--Disé: Siès pas du Gard? Êtes-vous du Gard?

»Il fit: «Oui, oui», et il avait l’air tout caché-perdu. Alors, je continuai, dans son sale provençal, et je lui dis que moi aussi j’étais du Gard et des environs de Nîmes, de la Calmette. Est-ce que je sais!

»Mais il m’a rendu ma lettre!

»Et depuis ce temps-là, nous sommes amis ensemble. Il croit toujours que je suis du Gard, et comme il fait des vers, il a voulu que je me mette félibre. Voilà pourquoi je suis félibre. Et cette chose-là, je vous répète, ça servira aussi dans la politique, à Lille!»

LA JOURNÉE DE M. STUYVAERT

Tous les matins que fait le bon Dieu, M. Napoléon Stuyvaërt s’habille pour aller à son bureau de la rue du Molinel, chez Dujardin-Verkinder, où il est comptable. Il commence par ouvrir la fenêtre, non point pour renouveler l’air, mais pour savoir s’il ne doit point passer un gilet de chasse au-dessus de son gilet de flanelle, et au-dessous de sa chemise, car il est frileux, un peu arthritique, et l’air de Lille est traître, plein d’humidité, particulièrement aux changements de saison. Sa toilette terminée, il descend dans la cuisine, et, ayant pris d’abord un verre de genièvre, afin de chasser les mauvais effets du brouillard, il boit son café au lait, qui chauffe sur le feu, en mangeant des tartines de pain beurré. Sur les murs, les casseroles de cuivre rouge et de fer étamé étincellent comme d’énormes joyaux; la lourde table, faite d’un seul bloc de chêne et déjà passée au savon noir, caresse l’œil d’un éclat laiteux; et les dossiers des chaises, le coffre même du moulin à café, jusqu’au manche du cuir à polir les lames de couteaux ont été frottés à la cire.

Ce jour-là, madame Stuyvaërt n’était point dans la cuisine. Son mari s’en étonna d’abord: elle se levait toujours avant lui, pour que tout fût bien en ordre. Mais, en général, elle assistait à son déjeuner. Puis tout à coup M. Stuyvaërt pensa:

--Je suis bête! C’est samedi: elle lave déjà «dehiors».

Ayant donc, avec tranquillité, savouré la dernière goutte de son café au lait, il endossa son pardessus, mit son chapeau et ouvrit la porte. Il ne s’était point trompé: madame Stuyvaërt lavait dehors. Accroupie sur le trottoir de cette petite rue de la banlieue lilloise, où les maisons, toutes pareilles, allongeaient les briques rouges de leur étage unique, avec une brosse, du savon et du sable, dont le reflet était un peu vert, elle frottait les trois marches du seuil; et, comme c’est là une œuvre d’art, son cœur était léger et ses yeux brillants. Elle cria tout de suite:

--Ne bouge pas, Napoléion! Que tu ferais encore de ces saletés sous l’porte. Attends que je mette mon tablier sus c’marche!

Mais Napoléon pensa que, malgré son poids, il pouvait prendre son élan par-dessus l’obstacle que lui opposait la candeur vierge de ces degrés. Il sauta donc, en écartant les bras, puis se retourna, la figure gaie, parce que le verre de genièvre lui excitait encore un peu le sang. Ses oreilles furent déconcertées d’entendre:

--Ces hommes, c’que c’est dégoûtant! J’tavais dit d’attendre que j’mette mon tablier sus c’marche, Napoléion!

En sautant sur le trottoir mouillé, M. Stuyvaërt avait fait jaillir sur le seuil immaculé quatre ou cinq petites gouttelettes de boue noirâtre. Se sentant coupable, il prit le parti de s’en aller sans en demander davantage, pour ne pas se faire d’histoires.

Il revint à six heures, ayant tout à fait oublié cet incident. Sa clef grinça dans la serrure, et il entra. Le petit vestibule, dallé de cubes en terre de Maubeuge, alternativement blancs et noirs, était, à cette heure, complètement obscur, et il n’aperçut rien dans la cuisine que le pot-au-feu, éclairé en dessous par la plaque rougie du fourneau. Il cria:

--Où c’est qu’tu es, Élodie, à c’t’heure?...

--Ici, répondit-elle, dans c’salle à manger. J’n’ai point déjà fini d’laver c’vitres!

Il entra dans la salle à manger, pièce qui ne servait que dans les grandes circonstances, et plutôt comme parloir. Madame Stuyvaërt, montée sur une échelle, lavait les carreaux de la fenêtre. Elle avait troussé sa jupe autour de ses cuisses, avec une épingle de nourrice, pour s’en faire une culotte, car elle avait de la modestie. Cela donna des idées à son mari, qui lui pinça les mollets. Ce geste la fit sortir des soins qui l’absorbaient, mais pour lui rappeler que les hommes n’ont point de propreté.

--Jésus mon Dieu! dit-elle. Je suis sûre que tu n’as pas fait attention en montant les marches!

M. Stuyvaërt n’avait pas fait attention. Il garda le silence. Élodie descendit de son échelle, et, faisant sauter les patins qu’elle avait aux pieds, alla, sur ses bas, avec une lampe, regarder le seuil.

--C’est c’que j’avais dit, fit-elle. Tu n’as pas plus de soin qu’un cochon... qu’un cochon sur son fumier. Tout est à recommencer.

Et elle recommença...

Ils dînèrent tard, et il n’y eut à manger que le pot-au-feu, parce que, le samedi, jour de nettoyage, on n’a pas le temps de faire des plats de cuisine. Madame Stuyvaërt ne prononçait que des paroles sévères. Sa besogne lui avait fait les bras rouges, les mains gercées; ses cheveux blonds, par mèches défrisées, toutes droites, échappaient au peigne et aux épingles; son visage était trop luisant. M. Stuyvaërt la regardait sans plaisir, et restait muet.

Quand il eut terminé son repas, il se leva et reprit son pardessus.

--Où vas-tu, Napoléion? demanda sa femme.

--A ma société, dit-il. C’est demain la fête du Broquelet, et nous allons à Esquermes, jouer une fantaisie sur les Huguenots.

--Tu prends ton saxophone?

--Non, répondit-il. Je sais ma partie.

Et, sans se laisser attendrir par cette sollicitude, il ajouta, l’air maussade:

--Je vais à ma société parce que, à ma société, j’ai pas à regarder toujours où c’est que j’marche!

--Tant mieux, répondit Élodie placidement: j’ai pas fini!

Le siège de la société de M. Stuyvaërt est à l’estaminet du «Temple de Lucine», tenu par Philogone Delœil, au coin de la rue Royale et de la rue Négrier. L’estaminet porte cette enseigne parce que l’épouse de Philogone Delœil est sage-femme. Et, comme disent ses clientes, elle a un joli nom pour compléter l’enseigne, ça donne confiance. M. Stuyvaërt y retrouva, ce soir-là, Verdonck, Delemer, Tirlemont et tous les autres. L’atmosphère était tiède, les chopes fraîches, et, après les chopes, on fit du genièvre brûlé, avec des clous de girofle. M. Stuyvaërt, à mesure que l’heure avançait, se sentait davantage à l’aise, heureux, épanoui. Le genièvre lui chauffait l’estomac et la tête, et, quand il allumait sa pipe à la couvette de cuivre clair, pleine de charbons ardents recouverts de cendre, il songeait:

--Que la vie est bonne!... Qu’elle est bonne, quand il n’y a que des hommes!

Mais il n’allait pas plus loin, sans méchanceté, presque sans rancune, sachant qu’il y a aussi des femmes, et que cela est nécessaire. Seulement, il faisait dans son esprit une comparaison entre la pluie et le beau temps, et il préférait le beau temps... On écouta la lecture du budget de la société, faite par le trésorier, on dressa le programme de nouveaux morceaux à répéter, on fit une partie de piquet, puis une autre, en buvant un nouveau bol de genièvre brûlé, et M. Stuyvaërt dit, en étendant les jambes, voluptueusement:

--Ça ne peut pas durer toujours!

--Qu’est-ce qui ne peut pas durer toujours? demanda Delemer.

M. Stuyvaërt pensait au beau temps. Il était fini, l’heure venait de s’aller coucher. Mais il n’en dit rien, étant très réservé sur les affaires de son ménage. Ce sont des choses qui ne regardent personne. Il répondit seulement:

--Le plaisir de votre compagnie.

Et, saluant, serrant des mains, il alluma une dernière pipe et partit. Les tramways ne marchaient plus, il fit la route à pied, heureux de sentir ses pas solitaires sonner sur les pavés. Il se sentait généreux, bienveillant, amène, malgré tout. Ça l’embêtait de rentrer chez lui, mais rien ne se fait sur commande, ni la gaieté, ni la tristesse; ça vient quand ça veut, et il était gai. D’ailleurs, Il se souvenait que, le lendemain, il irait à Esquermes, jouer la fantaisie sur les Huguenots. Il serait toute la journée dehors, avec les mêmes amis, avec des hommes, n’est-ce pas? des hommes! Ça serait encore un bon jour.

Il fit dans sa demeure une entrée bruyante et dégagée. Mais tout de suite, son cœur se serra un peu. Sa femme criait, du premier étage:

--Napoléion! Napoléion!

Il interrogea:

--Qu’est-ce qu’il y a encore?

--Napoléion, ôte tes souliers... parce que j’ai aussi lavé l’escalier, après le dîner!...

Si ç’avait été un autre jour, il se serait fâché, à la fin. Mais il n’éprouvait rien qu’un sentiment de béatitude hilare, maintenue dans les bornes d’une allégresse sournoise par la conscience qu’il avait d’être chez lui c’est-à-dire chez sa femme. Il ôta ses souliers... Et puis, un plus large sourire l’illumina. Il enleva aussi sa redingote et son gilet.

--Napoléion!...

Il entra dans sa cuisine, s’assit sur une chaise, défit en un tournemain son pantalon, et puis ôta sa chemise, son caleçon, son gilet de chasse et son gilet de flanelle. Et la sensation de sa propre nudité, dans la nuit noire, l’égaya encore. Il alla prendre une petite lampe veilleuse, dans le vestibule et s’aperçut. Alors, il s’ébaudit.

--Napoléion! Quel temps c’est qu’il t’faut, pour enlever tes souliers!...

Il monta silencieusement l’escalier, et apparut dans la chambre à coucher, nu comme un ver, très grand, très gros, les jambes un peu écartées pour plus d’équilibre, et les mains sur son ventre.

Élodie le considéra d’un air un peu choqué:

--Te voilà tout nu, à c’t’heure? J’t’avais dit d’ôter tes souliers...

Mais M. Stuyvaërt cligna de l’œil vicieusement et répondit:

--J’avais peur de salir euç’ murs!

Sa vengeance tomba tout à plat. Madame Stuyvaërt répondit bonnement:

--Napoléion, j’les avais point lavés.

Et son mari, à ce moment, distingua sur la commode une chose gigantesque, qui resplendissait comme une comète. C’était son saxophone. Madame Stuyvaërt l’avait fourbi, à son tour, comme les boutons de porte, comme la suspension de la salle à manger, comme les cuivres de la cuisine. C’était maintenant le plus beau saxophone de Lille!...

«C’est une bonne femme, tout de même,» se dit-il, ému.

Et cette nuit-là, ils furent très heureux...

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