V
C'est parmi les Mollusques Acéphales que se trouvent les redoutables animaux marins connus sous le nom de Tarets.
Ces Vandales d'un nouveau genre attaquent tous les bois submergés, à peu près comme les larves de certains insectes attaquent les bois exposés à l'air. En quelques mois, en quelques semaines, des planches épaisses, des poutres de sapin, des madriers de chêne, sont vermoulus de manière à n'offrir aucune résistance et à céder au moindre choc. On a vu des navires s'ouvrir en pleine mer sous les pieds des marins, que rien n'avait avertis du danger.
Linné appelait les Tarets, la calamité des navires (calamitas navium).
Dans le commencement du siècle dernier, la moitié de la Hollande faillit périr sous les flots, parce que les pilotis de toutes ses grandes digues avaient été minés par les Tarets. Il en coûta des millions pour résister aux désordres produits par un chétif animal!
Les Tarets ont le corps allongé, vermiforme, mou, demi-transparent, d'un blanc légèrement grisâtre, terminé à une extrémité par une partie arrondie, improprement appelée tête, et à l'autre par une sorte de queue bifurquée.
[Illustration: TARET COMMUN
(Teredo navalis Linné).]
Ils peuvent atteindre jusqu'à 35 centimètres de longueur.
Ils sont enfouis dans un long étui creusé aux dépens du bois, la partie céphalique au fond et la queue bifide en haut.
Les parois de l'étui sont revêtues d'un enduit mucoso-calcaire blanchâtre, très-fin, qui en rend les murs à la fois plus unis et plus solides.
La partie arrondie ou céphalique du Mollusque offre deux petites valves très-minces et très-fragiles, semblables à deux demi-coques de noisette. Ces valves sont immobiles et ne protégent qu'une très-faible portion de l'animal.
Les Tarets forment en quelque sorte le passage entre les Acéphales nus et les Acéphales bivalves.
Leur manteau constitue une espèce de fourreau charnu; il se divise en deux tubes que le Mollusque allonge et raccourcit à volonté. L'un de ces tubes sert à introduire l'eau aérée, qui va baigner les organes de la respiration et apporter jusque dans la bouche les molécules organiques dont le bivalve se nourrit. L'autre rejette au dehors cette eau épuisée, ainsi que les résidus de la digestion qu'elle entraîne en passant.
Les organes du Taret, au lieu d'être placés à côté les uns des autres, sont disposés les uns derrière les autres, à cause de la forme étroite et allongée de l'animal.
Quand on réfléchit à la mollesse des Tarets, on a peine à comprendre comment ils peuvent entamer et détruire les bois les plus durs.
La larve de ce Mollusque est pourvue d'une couronne de cils natatoires. Elle nage avec facilité, monte et descend, cherchant le bois dans lequel elle doit pénétrer. Quand elle a rencontré une pièce à sa convenance, elle se promène quelque temps à sa surface, à la manière des chenilles arpenteuses. Elle y exerce une pression en se mouvant de droite à gauche et de gauche à droite, et pratique d'abord un tout petit godet dans lequel elle loge la moitié de son corps. Le jeune Taret se recouvre alors d'une couche de substance muqueuse qui se condense, brunit un peu, et offre au centre un et quelquefois deux petits trous pour le passage des siphons. Cette première couche, qui le lendemain, et surtout le troisième jour, devient calcaire, est l'origine du tube de l'animal. On ne peut voir ce qui se passe au-dessous, à cause de son opacité. Mais en sacrifiant et en détachant du bois quelques jeunes individus, on reconnaît que l'animal sécrète avec une très-grande promptitude une nouvelle coquille blanche, tout à fait semblable à celle de l'adulte, parsemée, comme cette dernière, de stries à dentelures très-fines.
L'apparition de la nouvelle coquille coïncide si exactement avec la térébration du bois et la formation rapide d'un trou relativement profond, qu'on doit la considérer évidemment comme l'instrument principal de la perforation.
Le jeune Taret mange les molécules du bois râpé. (L. Laurent.)
On protége les bois contre les ravages des Tarets en enfonçant dans leur tissu des clous à grosse tête. Ces clous se rouillent par l'action de l'eau salée, et le bois se trouve bientôt couvert d'une épaisse cuirasse d'oxyde de fer. Les Tarets éprouvent une forte antipathie contre la rouille et respectent le bois qui en est imprégné. On pourrait encore empoisonner le tissu ligneux avec le procédé bien connu du docteur Boucherie. On garantit les navires en les doublant de cuivre.
[Illustration]
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