CHAPITRE XXIII - I
LES MOLLUSQUES CÉPHALÉS.
Ame tout aquéu poble eïmable é banaru.
(C. REYBAUD.)
Les Mollusques sans tête (Acéphales) nous conduisent naturellement à ceux qui en ont une, les Mollusques Céphalés.
Nous trouvons encore, parmi ces derniers, des espèces nues et des espèces testacées.
Les Céphalés nus[114] varient assez dans leurs formes. Les plus communs sont ovoïdes, plus ou moins allongés, bombés en dessus, plans en dessous, avec une tête antérieure plus ou moins caractérisée, portant plusieurs organes sensitifs, entre autres deux yeux bombés et humides, et presque toujours des cornes ou tentacules, des barbillons ou des panaches.
[114] Voyez les planches XVII, XVIII et XIX.--Les dessins de ces deux planches nous ont été communiqués par M. Deshayes et par M. de Quatrefages.
Un trait distinctif, assez général chez ces animaux, bien prononcé, surtout chez ceux qui jouissent de la faculté de marcher (ou, pour mieux dire, de ramper), c'est la présence d'une dilatation charnue abdominale, sorte de disque énorme, formé d'un entrelacement inextricable de fibres musculaires, avec lequel le Mollusque exécute une série de petites ondulations successives qui ont été comparées à des vagues en miniature. A cause de ce pied-ventre, Cuvier a désigné ces individus sous le nom de Gastéropodes.
Signalons tout d'abord les Aplysies[115], ou Lièvres de mer, petits Mollusques qui ressemblent, jusqu'à un certain point, aux quadrupèdes dont on leur a donné le nom.
[115] Aplysia Linné.
Ils vivent parmi les plantes marines. Ils ont un cou plus ou moins long et deux prolongements supérieurs creusés comme des oreilles de Quadrupède.
Leurs dents ne sont pas dans la bouche, mais dans l'estomac. Ce dernier est Quadruple; il se compose d'un jabot énorme, membraneux, d'un gésier musculeux, d'une autre poche accessoire, et d'une quatrième en forme de sac aveugle (Cuvier). Le gésier est armé de plusieurs saillies cartilagineuses, pyramidales, à base rhomboïde, dont les faces irrégulières se réunissent en un sommet partagé en deux ou trois pointes émoussées. Il y en a douze grandes placées en quinconce sur trois rangs, et sept ou huit petites disposées en ligne sur le bord supérieur. Les hauteurs de ces pyramides sont telles, que leurs pointes se touchent au milieu du gésier, et qu'il reste entre elles très-peu d'espace pour le passage des aliments, qu'elles doivent par conséquent triturer avec force (Cuvier). Dans le troisième estomac, il existe une armure tout aussi singulière: ce sont de petits crochets arqués et pointus, dirigés vers le gésier. Cuvier ne peut leur attribuer d'autre destination que d'arrêter au passage les aliments qui n'auraient pas été suffisamment broyés.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVII. P. Lackerbauer pt. d'après Mr. Deshayes Pierre fac-simile sc.
MOLLUSQUES NUS.
1 Doris tunicata. (Desh.) 2 Doris floridella. (Desh.) 3 Doris albescens. (Schultz.) 4 Goniodoris cœlestis. (Desh.) 5 Goniodoris elegans. (Cautraine.) 6 Doto Forbesi. (Desh.) 7 Eolis Alderiana. (Desh.) 8 Custiphorus vesiculosus. (Desh.) 9 Dolabrifera ornata. (Desh.)]
En général, chez les Mollusques, par une merveilleuse compensation, la puissance de l'estomac est toujours en raison inverse de l'insuffisance des dents. Cet organe est d'autant plus faible, que la mâchoire est mieux garnie, et d'autant plus énergique, que l'appareil dentaire est plus imparfait. Dans certaines circonstances, comme chez le Lièvre de mer, l'estomac a reçu, en supplément d'organisation, des pièces solides, plus ou moins semblables aux dents, qui lui permettent de fonctionner à la fois et comme estomac et comme bouche.
Les Aplysies exhalent une odeur désagréable[116]; elles sécrètent une humeur limpide particulière, fort âcre dans certaines espèces, qui peut faire enfler les mains de ceux qui les touchent imprudemment. Des bords de leur manteau suinte en abondance une autre liqueur d'un pourpre obscur, dont l'animal colore autour de lui l'eau de mer, quand il aperçoit quelque danger.
[116] «Fœtidissima ad nauseam usque.» (LINNÉ.)
Ces Mollusques sont doux et timides.
Les Lièvres de mer étaient regardés par les anciens comme des animaux malfaisants. On leur attribuait une influence magique, par exemple celle d'agir sur le cœur du beau sexe et sur ses déterminations. Apulée fut accusé de sorcellerie pour avoir acheté des Aplysies à des pêcheurs. Il venait d'épouser une jeune et riche veuve; son principal crime était son mariage, et son principal accusateur le fils de cette veuve!
Les Aplysies ont des organes respiratoires frangés cachés sous leur manteau.
Chez les Tritonies, Céphalés peu différents des Lièvres de mer, ces derniers organes sont à découvert. Ils ressemblent à de petits arbustes.
Le long de nos côtes, nous avons une grande espèce de ce genre, couleur de cuivre, décrite par Cuvier[117]. Dans les eaux de la Sicile, nous en rencontrons une autre encore plus jolie, découverte par M. de Quatrefages. Qu'on se représente une sorte de petite Limace allongée, portant sur ses flancs une rangée de buissons animés, d'une excessive délicatesse. Sa tête est ornée, en avant, d'un voile étoilé de la plus fine gaze, et surmontée de deux grandes cornes transparentes comme du verre, à l'extrémité desquelles s'épanouit un bouquet de branchages roses entremêlés de fleurs violettes.
[117] Tritonia Hombergii Cuvier.
Tout près des Tritonies viennent se ranger les Scyllées.
Une d'elles, bien connue, la Scyllée pélagique[118], est commune parmi les Varecs de toutes les mers. Son corps est comprimé; le Mollusque embrasse avec son pied étroit, creusé d'un sillon, les tiges des plantes aquatiques. Il a sur le dos plusieurs séries d'organes respiratoires qui s'élèvent comme deux paires de crêtes membraneuses, donnant naissance, à leur face interne, à des pinceaux de filaments. Ses tentacules sont terminés par un creux, d'où sort une petite pointe à surface inégale. La bouche possède une sorte de trompe. Enfin, son estomac présente un anneau charnu, armé de lames cornées, tranchantes comme des couteaux. (Cuvier.)
[118] Scyllæa pelagica Linné.
Forster a décrit, sous le nom de Glauque (Glaucus), un genre de Gastéropodes peu différent des Scyllées. Ce sont de charmants petits Mollusques nageurs, à corps allongé, gélatineux, rétréci d'avant en arrière, et terminé par une queue grêle et pointue, comme une queue de Salamandre (Cuvier). Leur couleur est d'un gris de perle passant au bleu céleste, avec le dos nacré, traversé par deux bandes longitudinales d'un bleu foncé brillant, et le ventre taché de brun. Leur tête est petite; elle agite en avant quatre tentacules courts, coniques, disposés par paires. De chaque côté du corps s'étalent trois ou quatre appendices (nageoires branchiales) opposés, semblables à de grands éventails ovalaires ou arrondis, d'un gris bleu plus ou moins pur, avec une zone plus foncée. Chaque éventail est composé d'une palette horizontale, bordée de digitations longues, flexueuses et pointues. Les éventails antérieurs sont les plus grands et pourvus d'un pédicule. Les autres diminuent graduellement de taille et manquent de support.
L'animal se tient habituellement renversé sur le dos. Quoique paresseux, il nage avec vitesse; il est aussi distingué dans ses mouvements que recherché dans sa parure.
Cuvier a nommé Éolides[119] d'autres Gastéropodes nus, d'une physionomie tout aussi remarquable. Il les signale comme de petites Limaces sans cuirasse ni manteau. Leur tête porte quatre tentacules, et leur bouche deux petits barbillons. Leurs organes respiratoires consistent en lamelles ou filaments groupés par paquets, toujours des deux côtés du dos. Chez le Dendronote arborescent, les branchies sont au nombre de six ou sept paires; chacune porte quatre ou cinq branches principales, divisées et subdivisées en un grand nombre de ramuscules.
[119] Voyez fig. =7= et 7, planche XVII, et les figures de la planche XVIII.
Quand ces Mollusques se reposent, leurs branchies affaissées s'entrecroisent, et leurs grands tentacules sont tordus comme les cornes d'un Bélier. Quand ils marchent, ils redressent ces derniers appendices et les brandissent fièrement au-dessus de leur petite tête.
[Illustration: DENDRONOTE ARBORESCENT
(Dendronotus arborescens Alder et Hancock).]
Les Éolides sont des créatures vives, irritables, querelleuses: elles se disputent les proies avec acharnement; elles se mordent et se mutilent. Leurs organes saillants, tentacules ou branchies, se trouvent souvent, après le combat, dans un état déplorable. Il est vrai que tout cela peut repousser. M. Rymer Jones a vu un tentacule tout entier refait à neuf au bout de deux semaines.
Nous avons sous les yeux une petite Éolide qui rampe tranquillement sur les parois d'un bocal. Elle a 4 centimètres de longueur, et un corps demi-transparent, légèrement azuré. Sa tête est à peine renflée et sa queue assez pointue. Son dos paraît jaunâtre et chatoyant. Ses cornes antérieures sont grêles et flexueuses; les postérieures, un peu moins longues et légèrement écartées, droites et roides. Les branchies forment quatre touffes rapprochées de lobes lancéolés-linéaires, un peu aigus, d'un rose vif, passant au pourpre à la partie inférieure, et devenant couleur de chair pâle vers le sommet. Leur pointe est incolore et transparente.
Il serait difficile de rendre une vilaine Loche plus élégante et plus gracieuse.
Pour terminer dignement ce paragraphe, nous décrirons, d'après M. de Quatrefages, la délicieuse Amphorine d'Albert[120], découverte par M. Camille Dareste, près de Bréhat, parmi les Goëmons.
[120] Amphorina Alberti Quatrefages (voy. fig. =5= et 5, planche XIX). Cette espèce serait, d'après Alder et Hancock, un jeune de l'Eolis Ferrani.
L'animal est allongé, avec une tête plus grosse et surtout plus haute que le corps, et la queue très-effilée et très-pointue. Il possède quatre cornes inégales, disposées comme celles des Colimaçons; il a deux yeux petits, violets, placés non pas au bout des grandes cornes, mais à leur base et en arrière. Les appendices branchiaux, au nombre de douze et sur deux rangs, ne ressemblent en rien à ceux des autres Céphalés. Ils sont alternativement fusiformes et ovoïdes, les uns petits, les autres grands; les premiers semblables à des urnes lacrymales, et les seconds à des amphores!
Ce Mollusque paraît légèrement rugueux et d'un beau blanc mat. La partie moyenne de ses cornes est d'un jaune d'or. Un cercle de la même couleur se trouve vers l'extrémité supérieure des branchies, et donne à leur sommet l'apparence d'un couvercle qui fermerait une ouverture à rebord coloré. Sur la ligne médiane du dos, il existe une série de taches jaunes. L'Amphorine est un vrai bijou de la nature.