‹ Le monde de la merChapitre 137 sur 247 · II

II

Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous les êtres vivants d'après un plan unique, le même dans son essence, mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent les espèces d'une même classe d'animaux dérivent les unes des autres. Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences viennent d'une autre complication ou d'une autre modification.

«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait Buffon, qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée, et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme pût admirer à la fois, et la magnificence de l'exécution, et la simplicité du dessin.»

Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et reconnaître une partie quelconque de l'organisation à travers ses mille usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144].

[144] M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a résumé les doctrines philosophiques de son illustre père dans un ouvrage remarquable, où l'élégance et la variété du style s'allient heureusement avec la justesse et la profondeur des appréciations. La mort prématurée de ce digne fils a été une perte irréparable pour la science et pour l'amitié.

[Illustration: ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE.]

Cuvier s'efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on entend identité, on dit une chose contraire au plus simple témoignage des sens. Si, par là, on entend ressemblance, analogie, on énonce une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes les plus récentes n'ont fait qu'ajouter, dans certains cas, des traits plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature.

Geoffroy répondait que l'unité de composition n'était, ni une parfaite identité, ni une simple analogie, mais quelque chose entre-deux; qu'elle s'appliquait aux connexions et non aux formes, aux ensembles et non aux détails; qu'elle s'attachait surtout aux éléments organiques, et présidait au plan général de l'organisme, et non à ses arrangements partiels.

Cuvier n'avait-il pas été forcé d'admettre quatre types distincts dans le règne animal? or, les animaux de chacun de ces types, tous les Vertébrés par exemple, offraient-ils entre eux des identités ou des analogies?

[Illustration: CUVIER.]

A la vérité, le grand zoologiste déclarait que la nature a laissé entre ces divers plans des hiatus manifestes, et que les Céphalopodes, par exemple, diffèrent notablement de tous les autres animaux, et ne sont le passage de rien.

Dans ses belles Recherches sur les ossements fossiles, Cuvier, antiquaire d'une nouvelle espèce, n'avait-il pas abandonné plusieurs fois sa méthode rigoureuse d'analyse, et n'était-il pas arrivé hardiment, par la synthèse philosophique, à des résultats inattendus, féconds, admirables, qui plaidaient éloquemment en faveur de la doctrine de son illustre antagoniste?

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