VII
On peut encore étudier les êtres vivants abrités par la mer, en les conservant dans des vases convenables. C'est à M. Charles des Moulins (de Bordeaux) qu'on doit la possibilité de ces éducations à domicile (1830).
Quand on place dans un bocal rempli d'eau douce, des mollusques, des crustacés ou des poissons, on voit, au bout de quelques jours, le liquide perdre sa transparence et sa pureté, et se corrompre peu à peu. Il faut nécessairement changer ce dernier de temps à autre, changement qui dérange, fait souffrir et même périr les animaux. L'eau nouvelle, d'ailleurs, n'offre pas toujours la même composition, ni la même aération, ni la même température que l'eau remplacée. M. Charles des Moulins a proposé de mettre dans le vase un certain nombre de plantes aquatiques, flottantes ou submergées, par exemple des lentilles d'eau, des volants d'eau, des potamogets. Ces plantes agissent sur le liquide en sens inverse des animaux qui l'habitent. On sait que les végétaux assimilent le carbone, en décomposant l'acide carbonique, produit de la respiration des animaux, et dégagent l'oxygène indispensable à ces derniers. De cette manière, on n'a plus besoin de changer le liquide, ni même de l'agiter, et l'on ne trouble pas ses habitants.
M. Dujardin, en 1838, M. Thysme, en 1846, et M. Warrington, en 1849, ont eu l'heureuse idée de faire pour l'eau salée ce que M. Ch. des Moulins avait conseillé pour l'eau douce. Il va sans dire que les plantes dont ils se servent sont des ulves et des fucus. Enfin, M. Philippe Henri Gosse et M. Bowerbank ont imaginé des réservoirs sur une plus grande échelle, espèces de bassins transparents auxquels ils ont donné le nom d'aquariums.
Les aquariums sont pour les populations aquatiques ce que les volières sont pour les oiseaux. Seulement, au lieu de cages de fer, ce sont des cages de verre, et au lieu d'air, c'est de l'eau. (Millet.)
Les aquariums de cabinet affectent généralement une forme rectangulaire. Qu'on se représente des bassins dont le fond est une table d'ardoise ou une lame de zinc. Quatre colonnettes de fonte ou de fer soutiennent quatre glaces verticales, surmontées par un encadrement de métal. Ce sont des maisons de verre qui dévoilent, avec tous leurs secrets, les mouvements, les mœurs, les habitudes du monde aquatique.
[Illustration: AQUARIUM.]
Afin d'élever un plus grand nombre d'animaux, et pour imiter jusqu'à un certain point l'agitation des eaux et leur incessante aération, on a imaginé de renouveler le liquide petit à petit et d'une manière continue, à l'aide d'un appareil spécial. On fait arriver l'eau, soit en un filet plus ou moins grêle, soit seulement goutte à goutte. Le liquide s'échappe par un trop-plein.
On a soin de placer, dans le réservoir, des pierres creuses, des tuyaux, pour offrir des abris aux animaux qui fuient la lumière. On peut aussi former des écrans, soit avec une planche ou une lame de carton, soit avec une pièce d'étoffe ou un verre dépoli. On ménage sur l'écran quelques petites ouvertures qui permettent d'observer sans être vu. De cette manière on ne dérange en aucune façon les fonctions des animaux, et l'on saisit tous les détails de leur vie intérieure. C'est en réalité la maison de verre des sages de l'antiquité (Millet).
Il est bon d'appliquer un couvercle sur l'aquarium, pour arrêter les animaux qui pourraient en sortir, soit en sautant, soit en rampant, et pour empêcher la poussière de tomber sur l'eau, de s'y accumuler et de pénétrer dans sa masse.
En 1853, M. Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres, construisit dans le jardin de Regent's Park un aquarium avec des dimensions qu'on n'avait pas encore employées. Le succès de ce petit musée vivant de la mer excita en Angleterre de véritables transports d'admiration (Rufz de Lavison).
Le plus grand, le plus beau et le plus complet des aquariums établis jusqu'à ce jour, est celui du Jardin zoologique du bois de Boulogne, à Paris, inauguré le 3 octobre 1861.
Qu'on se figure un bâtiment, solidement construit en pierre, de 40 mètres de long sur 10 de large, offrant une rangée de quatorze réservoirs, d'ardoise d'Angers, alignés du côté du nord. Ces réservoirs sont à peu près cubiques, et offrent des devants de forte glace de Saint-Gobain, qui permettent de voir l'intérieur. Ils sont éclairés par le haut: il en résulte un demi-jour verdâtre, uniforme, mystérieux, qui donne une idée exacte des faibles clartés sous-marines. Chaque réservoir contient environ 900 litres d'eau; il est garni de rochers disposés un peu en amphithéâtre et d'une manière pittoresque. Sur ces rochers s'étalent ou s'élèvent diverses espèces de plantes aquatiques. Les réservoirs ont dans le fond une couche de galets, de gravier et de sable, pour donner à certains animaux des retraites suffisantes.
Dix de ces réservoirs sont destinés aux animaux marins.
La quantité d'eau employée est d'environ 22 700 litres. Cette eau n'est jamais changée, mais elle est sans cesse en mouvement, elle circule. Ce mouvement est produit de la manière suivante. On profite d'un courant d'eau amené par le grand tuyau de la concession qui alimente le bois de Boulogne. Cette eau, soumise à une forte pression, comprime une certaine masse d'air. Cet air, dès qu'on lui permet d'agir sur une partie de l'eau de mer contenue dans un cylindre fermé qui se trouve au-dessous du niveau de l'aquarium, la fait monter et entrer avec une grande force dans chaque réservoir, où elle s'introduit par un petit jet. L'eau de mer, pressée, absorbe beaucoup d'air, qu'elle entraîne avec elle dans les réservoirs. Un tuyau placé dans un coin de ces derniers reçoit le trop-plein du liquide, et le conduit dans un filtre de charbon très-serré, d'où il passe dans un grand réservoir souterrain, de fonte, doublé de gutta-percha. De là, l'eau revient au cylindre fermé, y subit encore la pression de l'air, et remonte de nouveau dans l'aquarium. Les cylindres étant sous terre, on y maintient facilement une température égale de 16 degrés centigrades environ: ce qui est à peu près la température uniforme de l'eau dans l'Océan. Pendant l'hiver, le bâtiment de l'aquarium est chauffé artificiellement. (Lloyd.)
A l'aide d'une disposition très-simple, on peut, dans chaque réservoir, diminuer la quantité de l'eau, et imiter le flux et le reflux de la mer. On peut même, en baissant considérablement le liquide, exposer périodiquement certains animaux à l'air atmosphérique.
Dans cette circulation et cette agitation de l'eau, sa masse tend à diminuer par l'évaporation. Les matières qu'elle contient restant dans le liquide, ce dernier finirait par devenir trop salé. Pour remédier à cet inconvénient, on y ajoute de l'eau pure. A l'aide d'un appareil spécial, on fait entrer de temps en temps, dans le grand réservoir, une certaine quantité d'eau pluviale qui vient du toit du bâtiment. Un hydromètre indique le moment où cette addition d'eau douce est devenue nécessaire.
«La lengua no basta para decir, ni la mano para escribir todas las maravillas del mar!» (Christophe Colomb.)
[Illustration]
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