VI
La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la reproduction de l'espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le grand but ne manque jamais d'être atteint.
A l'époque de la reproduction, les femelles s'approchent du rivage et des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs. Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.
Pour que le vœu de la Nature s'accomplisse, il n'est pas nécessaire que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les tendres sentiments! A quoi leur servirait l'affection sexuelle? Sous ce rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].
[238] Voyez le chapitre XXIII, § 6.
Chez les Épinoches[239], les choses se passent un peu différemment. Quoique ces poissons appartiennent à l'eau douce, nous devons dire quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d'amour, construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu'il est prêt, l'Épinoche appelle une femelle, l'encourage à le suivre. Si elle oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l'entraîne violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille pendant qu'elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse et reglisse par-dessus en frétillant; les quitte pour réparer le dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près de pondre, et répète le même manége jusqu'à ce que le berceau soit suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse qu'une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid, le museau à l'entrée, il agite l'eau sans cesse avec ses nageoires. Il paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.
[239] Gasterosteus aculeatus Linné.
Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien longtemps, que les Gobies et les Hippocampes ont aussi l'habitude de construire des nids pour recevoir leurs œufs.
Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées. Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière. Les plus célèbres sont les Esturgeons[240], qui abandonnent la mer, et particulièrement la mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du Danube; les Aloses[241], si recherchées pour la table quand on les prend à l'époque de l'émigration, et si peu estimées au contraire au moment de leur retour; et les Saumons, qui remontent les fleuves et les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant, à l'aide d'une force musculaire excessive, des obstacles en apparence insurmontables.
[240] Acipenser Linné.
[241] Clupea alosa Linné.
[Illustration: PÉGASE VOLANT
(Pegasus volans Linné, Gmelin).]
Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux, après être retournés à la mer. (A. Duméril.)
Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en reprit quelques-uns.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVII. P. Lackerbauer Chr. Lit. d'après Mr Gerbe. Imp. Becquet à Paris.
DÉVELOPPEMENT D'UN POISSON.
(SALMO SALAR. Linné.)
1. Apparition de la tache embryonnaire. 2. Premiers linéaments de l'embryon. 3. Embryon plus développé; apparition du cœur. 4. Embryon complètement formé. 5. Embryon prêt à éclore. 6 Embryon éclos.]
Les Poissons sont d'une fécondité excessive. Leur multiplicité dépasserait tout ce qu'on peut imaginer, si mille causes de destruction ne s'y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent, le soleil les dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs, produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont dévorés; des quantités considérables d'adultes servent de nourriture à d'autres Poissons, à des Oiseaux, à d'autres animaux marins et à l'Homme lui-même.....
On a trouvé par le calcul:
Chez un Rouget[242]............................... 81 586 œufs. Chez une Sole[243]................................ 100 362 Chez un Maquereau[244]............................ 546 681 Chez une Carpe[245] de 45 centim............ 600 000 à 700 000 Chez un Esturgeon pris à Neuilly.................. 1 467 856 Chez une Plie[246] de 30 centimètres.............. 6 000 000 Chez un Turbot[247] de 50 centimètres............. 9 000 000 Chez un Muge à grosses lèvres[248]................ 13 000 000
[242] Mullus barbatus Linné.
[243] Solea vulgaris Cuvier.
[244] Scomber scombrus Linné.
[245] Cyprinus carpio Linné.
[246] Platessa vulgaris Cuvier.
[247] Rhombus maximus Cuvier.
[248] Mugil chelo Cuvier.
Après la ponte[249], l'œuf devient plus transparent, et l'on voit apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu d'un amas de gouttelettes d'huile, une petite tache circulaire blanchâtre. Chez les Poissons d'été, une heure ou deux suffisent pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis qu'il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe s'affaisser, diminuer d'épaisseur, mais en même temps s'agrandir et se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus, envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de l'œuf. En même temps l'embryon se manifeste sous la forme d'une ligne blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l'œuf. Plus tard, les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe, et les yeux apparaissent comme des points noirâtres. Enfin, les œufs ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d'incubation dans la Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois chez la Truite et le Saumon.
[249] Voyez planche XXVII.
La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les Salmonidés portent, au sortir de l'œuf, une énorme vésicule, qui les rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs ennemis; ils se retirent à l'abri de la vive lumière, et se nourrissent des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le jeune Poisson est semblable à ses parents.
Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu d'exceptions à cette règle.
On cite comme exemple du contraire le Hassar[250], dont nous avons déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu'on a comparé au nid de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de manière que sa partie supérieure arrive jusqu'à la surface de l'eau. L'orifice est petit: il a juste ce qu'il faut pour laisser passer une femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu'à la sortie des petits.
[250] Doras costata Lacépède.
Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid; on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses piquants et sort à l'instant de la couchette; il se précipite dans le panier. (R. Schomburgk.)
Le père poisson, qui montre quelquefois tant d'affection pour les œufs à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent, il n'est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!
On assure cependant que l'Épinoche mâle, après avoir courageusement protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui viennent d'éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins, les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur apporte progressivement une nourriture convenable.
On dit aussi que l'Aiguille de mer mâle[251] présente sous la queue deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant. Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont ainsi soumis à une sorte d'incubation. Au mois de juin, les petits éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes les fois qu'un danger les menace, ils retournent chercher un refuge dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit poisson, c'est le mâle qui est la mère.
[251] Syngnathus acus Linné, vulgairement Poisson tube.
Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que le Requin ne le cède en bonté paternelle à aucune créature vivante. L'illustre historien dit que le père et la mère se disputent le soin d'alimenter leurs tendres nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu'ils les reçoivent dans leur gueule protectrice, quand il survient quelque ennemi.
Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.