VI
Parmi les grandes pêches qui ont lieu dans les différentes mers, celle de la Baleine, ou du Rorqual, est, sans contredit, la plus renommée, la plus difficile et la plus périlleuse[308].
[308] Voyez planche XXXII.
On prenait autrefois de grands Cétacés dans les régions tempérées de l'Europe, soit dans l'Océan, soit dans la Méditerranée.
Divers actes nous apprennent que, jusqu'au XIIe siècle, ces animaux, assez nombreux dans le golfe de Gascogne, y étaient l'objet d'une pêche régulière. Aujourd'hui, ces énormes Mammifères sont devenus de plus en plus rares, et leur apparition dans ces mêmes eaux est considérée comme un véritable phénomène.
Cuvier croyait que la Baleine du golfe de Gascogne était la même que la Baleine du cercle polaire. Le professeur Eschricht, de Copenhague, nous a appris que ce sont deux espèces différentes.
Les premiers baleiniers paraissent donc avoir été des Basques. Vinrent ensuite les Asturiens, puis les Anglais, et puis les Hollandais.
Le théâtre des pêches, transporté du Midi dans le Nord, a bien souvent changé de parages.
Anciennement, la côte orientale du Groenland passait pour une des meilleures stations. Dans ce moment, cette partie de la mer est complétement déserte. Depuis quelque temps, les Esquimaux ne comptent presque plus sur ce colosse de la mer, qui n'apparaît qu'aux environs de Holsteinborg, et encore très-rarement.
Les pêcheurs anglais en ont entièrement dépeuplé la baie de Baffin.
Il y a trente ans, cent navires, appartenant à diverses nations, se livraient à la pêche de la Baleine dans le détroit de Davis. Aujourd'hui, il en vient tout au plus cinq ou six, et encore n'arrivent-ils qu'avec l'espoir d'un butin fort problématique (Ch. Edmond).
La pêche est descendue successivement des Açores au Brésil, du Brésil aux côtes sud d'Afrique, de là au Chili et à la Terre de Feu, puis à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande. Elle se fait, de nos jours, dans les mers du Japon et sur les côtes du Kamtchatka.
Les bâtiments employés à la pêche de la Baleine sont en général du port de 350 à 450 tonneaux, et portent de trente à quarante-cinq hommes d'équipage. Chaque canot, ou baleinière, est pourvu d'un harponneur placé à l'avant, d'un chef qui tient l'aviron de queue, et de quatre rameurs. Il a quatre harpons et deux lances.
Le harpon est long d'environ un mètre. Sa tige est de fer. Son extrémité antérieure porte une dilatation deltoïde, pointue, à deux branches divergentes aiguës, offrant intérieurement comme un petit crochet. Du côté opposé est une douille également de fer, dans laquelle entre le manche qui sert à lancer l'instrument. Ce manche est une sorte de bâton d'environ un mètre et demi. Au-dessus de la douille se trouve fixée une boucle de chanvre natté, qui reçoit l'extrémité de la ligne. On appelle ainsi une corde longue de 300 brasses et épaisse de 2 centimètres.
La lance est une tige de fer longue de 3 à 4 mètres, y compris la hampe, qui en offre à peu près 2 et demi. Elle présente à son extrémité une dilatation ovalaire ou elliptique, aplatie, à bords très-tranchants.
[Illustration: BALEINE HARPONNÉE.]
Lorsque le bâtiment est arrivé dans les parages fréquentés par les Baleines, deux matelots se mettent en vigie au haut du grand mât et du mât de misaine. Aussitôt que l'un aperçoit un de ces animaux, il donne le signal. On met les canots à la mer; on s'approche doucement de la Baleine, sans l'effrayer. Le canot qui, le premier, se trouve à distance convenable, commence l'attaque. L'homme placé à l'avant lance son harpon. Il le fait avec adresse et avec toute la force dont il est capable. Le géant des ondes, se sentant blessé, donne d'ordinaire un violent coup de queue, et plonge en même temps. Il déroule et entraîne la ligne qui porte le harpon. La baleinière est entraînée à la remorque avec une vitesse effrayante; elle creuse un profond sillon, et soulève devant elle deux grosses lames qui cachent l'horizon aux yeux des matelots.
Les canots ont soin de ne pas se tenir dans la direction de la partie postérieure du Cétacé. Ce voisinage, on le comprend, serait fatal à l'embarcation. Quand la Baleine plonge, sa queue s'élève, se balance quelques instants dans l'air et retombe à plat. Son poids seul peut écraser un canot. Qu'on suppose maintenant le monstre blessé et irrité, et l'on verra combien ses chocs peuvent être redoutables.
La ligne est emportée avec une si grande force et une telle rapidité, qu'elle enflammerait les bords du canot, si l'on n'avait pas le soin de les mouiller de temps en temps.
Si, par malheur, cette corde est arrêtée par un nœud ou par tout autre obstacle, l'embarcation est presque toujours submergée.
Au bout d'un certain temps, dix à quinze minutes, la Baleine reparaît à la surface de la mer, quelquefois à une grande distance de l'endroit où elle avait plongé.
Au moment de son apparition, il peut arriver aux canots un accident terrible, quoique très-rare. C'est le cas où ils sont pris par-dessous et chavirés.
«Dans l'année 1802, dit Scoresby, le capitaine Lyons, faisant la pêche sur les côtes du Labrador, aperçut assez près de son bâtiment une grande Baleine. Il envoya aussitôt quatre canots à sa poursuite. Deux de ces canots abordèrent l'animal en même temps, et plantèrent leur harpon. La Baleine frappée plongea, mais revint bientôt à la surface, et, ressortant dans la direction du troisième canot, qui avait cherché à prendre l'avance, elle le lança en l'air comme une bombe. Le canot fut porté à plus de 5 mètres, et, s'étant retourné par l'effet du choc, il retomba la quille en haut. Les hommes s'accrochèrent à un autre canot qui était à portée; un seul fut noyé.»
Quand la Baleine est revenue sur l'eau, on la frappe avec un second et même un troisième harpon. Puis on l'attaque à coups de lance.
Dès que le monstre a cessé de vivre, on le traîne vers le bâtiment, on l'amarre le long du bord, et l'on procède au dépeçage.
On enlève d'abord les parties grasses de la tête, les lippes, la gorge avec la langue, l'os de la mâchoire supérieure et les fanons; puis on trace une bande de lard d'environ 1m,50 de largeur, que l'on détache et que l'on hisse au moyen de palans, en déroulant la Baleine[309]. (On peut se représenter l'opération en pelant une poire en spirale, du gros bout vers la queue.)
[309] Voyez la planche XXXII.
Lorsque la bande est hissée jusqu'au haut, on fait, à l'aide d'un couteau à deux mains, une incision longitudinale dans la bande; on y introduit l'estrope du second palan que l'on fixe au moyen d'un morceau de bois en travers. On coupe alors la bande un peu au-dessus de l'incision, et l'on continue à hisser. Le morceau ainsi obtenu est descendu dans l'entrepont, où il sera coupé en petits morceaux pour être fondu.
Pour dépecer la bande de lard, deux officiers baleiniers se placent en dehors du navire, sur de petits échafauds. Celui qui se trouve sur l'avant trace la bande sur le corps de la Baleine; celui de l'arrière aide au décollement des chairs. (L. Hautefeuille.)
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXII.
PÊCHE ET DÉPÈCEMENT DE LA BALEINE. Dessin de Morel-Fatio, d'après des documents inédits.]
Puis, on abandonne sa chair aux Oiseaux aquatiques, aux Phoques et aux Ours.
La pêche de la Baleine peut offrir des dangers encore plus grands que ceux qui viennent d'être signalés.
On rapporte qu'un navire américain, l'Essex, se trouvant, le 13 novembre 1820, dans la mer du Sud, aperçut un certain nombre de Baleines, vers lesquelles il se dirigea. Arrivé au milieu de ces animaux, il mit, suivant la coutume, les canots à la mer. La petite flottille s'avançait rapidement, et le navire la suivait de près. Tout à coup la plus grosse Baleine se détacha du groupe (qui semblait former une famille), et, dédaignant les embarcations, s'élança droit sur le vaisseau, qu'elle prit sans doute, et non sans raison, pour le chef de ses ennemis. Du premier choc, elle fracassa une partie de la fausse quille, et elle s'efforça ensuite de saisir le navire en divers endroits avec ses gigantesques mâchoires. Elle ne put y réussir; elle s'éloigna d'environ 200 mètres, et revint frapper de toute sa force contre la proue du bâtiment. Le navire recula avec une vitesse de quatre nœuds par seconde. Il en résulta une vague très-haute. La mer entra dans l'Essex par les fenêtres de l'arrière, en remplit la coque, et le fit coucher de côté. Vainement les canots arrivèrent pour sauver le navire, il n'était plus temps. Tout ce qu'on put faire, fut, en enfonçant le pont, d'extraire une petite quantité de pain et d'eau, que l'on déposa dans les embarcations (?).