‹ Le monde de la merChapitre 232 sur 247 · II

II

Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat, contre des Morses. C'était en 1818, dans les parages du Spitzberg.

L'équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu'il dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d'intercepter leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s'annonçait avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils s'élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère, saisissant les bords des embarcations avec leurs longues dents ou les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse pour l'équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups. Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient si vives et si réitérées, que les matelots n'avaient pas le temps de charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya ses balles dans les entrailles. L'animal tomba sur le dos, au milieu de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l'instant même le champ de bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent à la surface de l'eau avec leurs formidables dents. Probablement ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l'empêcher de suffoquer. (Buchanan.)

On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg, un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus trouver leur nourrisson, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux, l'ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu'un des pêcheurs glissa dans la mer. L'autre Morse se jeta sur lui avec acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le malheureux.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIV.

Lackerbauer d'après Biard. C. Pierre et Picart fac-simile sc.

CHASSE AUX MORSES

Imp. Geny Gros r. Domat, 28.]

Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant qu'elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra étroitement son nourrisson sous sa nageoire gauche, et se dirigea, malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son petit. Mais, celui-ci, à l'instant même, s'en revint vers l'embarcation avec une telle rage, qu'il l'eût certainement fait chavirer, s'il en avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle, redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les dents, et l'entraîna dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût hors d'atteinte. (Buchanan.)

[Illustration: MORSE ET SES PETITS

(Trichechus rosmarus Linné).]

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