‹ Le monde de la merChapitre 241 sur 247 · IV

IV

Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes parts, qu'aucun effort humain n'aurait pu le dégager. Barentz fut donc réduit à la triste perspective d'hiverner dans cette région d'horreur.

Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons, craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le canot à terre, et l'on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu'on travaillait, un matelot vit venir trois Ours d'inégale grosseur. Le plus petit demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d'avancer. L'un d'eux plongea la tête dans un cuvier où l'on avait mis de la viande à tremper. L'équipage tira, et l'animal tomba mort. L'autre Ours s'arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et, comme s'il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D'après l'ordre de Barentz, on ouvrit l'Ours mort, on lui ôta les entrailles, et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette posture, et le porter en Hollande, si l'on parvenait à dégager le vaisseau.

Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans une fente de la montagne: on n'avait pu ouvrir la terre pour y creuser une fosse.....

L'équipage ne consistait plus qu'en seize hommes.

Le 27, il gela si fort, que si quelqu'un mettait un clou dans sa bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le tirer sans emporter la peau.....

Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui s'avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n'en furent pas effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l'autre. Les matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un d'entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour lui; on ne douta point qu'il ne fût le premier dévoré. Cependant les Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D'un autre côté, Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre l'équipage. Tout le monde était dans le navire.

Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta d'abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu'on se hâta de leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque fois, comme les chiens après les pierres qu'on leur jette. Il n'y avait point à bord d'autres armes que les deux hallebardes dont il vient d'être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu'on entreprenait ne pouvait s'exécuter.

Cependant, les Ours revenant à l'assaut avec la même furie, on commençait à manquer d'ustensiles et de bois pour les amuser. Les Hollandais ne durent leur salut qu'au plus heureux des hasards. Barentz, réduit à l'extrémité, agissant par désespoir plutôt que par prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux. L'Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu'il jeta un grand cri et fit retraite tout de suite.

Les deux autres le suivirent, quoique d'un pas assez lent.....

Les Ours ne reparurent qu'avec le retour du soleil.

Le 6 avril, il en descendit un jusqu'à la porte de la hutte. Elle était ouverte. On se hâta de la fermer et de la soutenir. L'Ours s'en alla.

Cependant il revint deux heures après, et monta sur la hutte, où il fit un bruit effroyable. Il essaya de renverser la cheminée. On le crut plus d'une fois maître de ce passage. Il déchira la voile dont elle était entourée. Enfin, il ne s'éloigna qu'après avoir fait un ravage extraordinaire.

Le mois suivant, pendant qu'on mettait la chaloupe en état de partir, parut un Ours énorme. Les pauvres marins rentrèrent aussitôt dans la hutte, et les plus habiles tireurs se distribuèrent les trois portes, attendant l'animal de pied ferme; un autre monta sur la cheminée avec son fusil. L'Ours marcha fièrement sur la hutte. Un coup de mousquet le renversa; on acheva aisément de le tuer. On trouva dans son ventre des morceaux entiers de Chien marin, avec la peau et le poil.

Le 30, les matelots, travaillant au radoub du vaisseau, furent surpris par un Ours, qui vint hardiment à eux. Tous prirent la fuite vers la hutte. L'animal les suivit, mais une salve de trois coups de fusil, qui portèrent tous, l'étendit mort sur la neige. Cette victoire coûta cher aux pauvres marins; car, ayant dépecé la terrible bête, et en ayant fait cuire le foie, qu'ils mangèrent avec plaisir, ils en furent tous malades. Trois, entre autres, parurent comme morts pendant quelques heures. (G. de Veer.)

Dans le voyage au Spitzberg de Manby, le capitaine Lewis, accompagné de cinq hommes, voulut attaquer un Ours blanc. A quarante pas environ de l'animal, quatre matelots firent feu en même temps et blessèrent le quadrupède. L'Ours, furieux, courut sur les assaillants, la gueule ouverte. Comme il s'en approchait avec des hurlements épouvantables, le matelot et le capitaine, qui n'avaient pas tiré, firent feu et lui brisèrent l'épaule.

Avant qu'on eût eu le temps de recharger, l'Ours était tout près des chasseurs. Ceux-ci se sauvèrent vers le rivage. L'animal courait toujours, quoique boiteux. Il était sur le point de les atteindre, quand deux d'entre eux se jetèrent dans le bateau; les autres se cachèrent derrière des blocs de glace, et firent feu aussitôt qu'ils purent. Les nouvelles blessures de l'animal ne firent qu'augmenter sa rage. Enfin, il s'approcha de si près, que les marins sautèrent dans la mer, d'un roc perpendiculaire assez élevé. L'Ours sauta après eux, et il avait presque saisi un de ces pauvres matelots, lorsque, fort heureusement, les forces lui manquèrent, et il rendit le dernier soupir.

Quand on eut porté son corps sur le rivage, on constata qu'il avait reçu huit balles.

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