L'AN TROIS MILLE!
Au même instant, le couvercle de la bière fut rejeté, et les deux amants, réveillés en sursaut, se soulevèrent de leurs linceuls.
D'abord, ils n'aperçurent rien qu'eux-mêmes. En se retrouvant après un sommeil de tant de siècles, tous deux jetèrent un cri de joie; leurs bras s'étendirent l'un vers l'autre, et ils échangèrent leurs noms dans un baiser.
Un éclat de rire strident les interrompit.
Ils se retournèrent en tressaillant: le petit génie était à quelques pas, debout sur sa locomotive fantastique.
Marthe poussa une exclamation, rougit, et ramena autour de ses épaules les plis du suaire.
«Eh bien! j'ai tenu parole, dit le déicule; grâce à moi, vous venez de traverser onze siècles sans vous en apercevoir.
--Se peut-il? s'écria Maurice stupéfait.
--Et vous voilà transportés au centre de la civilisation que vous désiriez connaître, continua le génie; nous sommes ici dans l'île autrefois appelée Taïti.
--La Nouvelle-Cythère du capitaine Cook? demanda le jeune homme.
--Aujourd'hui nommée l'Ile du Noir-Animal, continua le dieu. Les gros industriels du pays font fouiller le monde entier pour se procurer la matière première de leur commerce, et vous devez à ces recherches d'avoir été transportés chez eux.»
Marthe regarda autour d'elle, et remarqua alors qu'ils se trouvaient dans un immense édifice rempli de bières et d'ossements. Elle se serra contre Maurice avec un geste de frayeur.
«Oh! ne craignez rien, reprit le génie en riant de sa voix aigre; on ne vous confondra point avec les morts. Vous vous trouvez chez l'un des plus respectables fabricants de l'île, M. Omnivore, qui sera ravi de voir en vous un échantillon des temps barbares. Il est averti de votre résurrection, et va venir lui-même.»
La jeune femme, inquiète, s'enveloppa plus soigneusement dans son linceul.
«Ne prenez point garde à la légèreté de votre costume, fit observer le petit dieu; nous ne sommes plus ici dans vos ridicules climats, où le soleil fait l'office d'une bougie qui éclaire sans chauffer. A l'île du Noir-Animal, l'air tient lieu de paletot; aussi vous voyez que l'intérêt bien entendu a réduit l'habillement à sa plus simple expression.»
Les deux amants remarquèrent alors, en effet, la transformation qui s'était opérée chez M. Progrès. Il n'avait pour vêtements qu'un caleçon de coton, un chapeau d'écorce à larges bords, et des bottes en vannerie ornées de clochettes. Maurice apprit de lui que tel était le costume généralement adopté, vu sa commodité et son économie. La civilisation de l'an trois mille, ayant renoncé à tout ce qui n'était pas d'une utilité immédiate, avait laissé la parure aux femmes ou aux esprits futiles; les hommes graves se contentaient du caleçon, rehaussé de leurs grâces naturelles.
Comme il achevait ces explications, un bruit de pas retentit à la porte de l'édifice, et le génie, donnant un coup de talon à son coursier de vapeur, disparut comme l'éclair.