‹ Le Mont Saint-Michel, son histoire et sa légendeChapitre 14 sur 23 · XIV

XIV

Les abbés du mont Saint-Michel.

En ce temps, l’abbaye du mont Saint-Michel florissait sous le gouvernement de Geoffroy de Scroon et de Pierre Leroy, et il sembla que la Providence eût voulu mesurer le mérite et le courage des gouverneurs du mont aux difficultés des temps. Déjà on n’entendait de tous les côtés que bruits de guerre, cliquetis d’armes, récits d’aventures guerrières. Dans toute la Normandie, il ne restait que le mont Saint-Michel que l’ennemi n’eût pas encore dévasté; Tombelène était pris. C’était encore le temps où l’évêque et le moine quittaient souvent la crosse et le bréviaire pour l’épée. L’abbé Geoffroi suivit le noble exemple que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà donné: il quitta sa cellule pour courir à la défense de sa patrie menacée, à la tête de ses religieux, transformés en soldats; et pendant quelque temps, les galeries du cloître demeurèrent silencieuses et les longues ombres des moines ne se dressèrent plus sous les sombres arceaux.

A cette époque, croit-on, se rapporte une ordonnance du roi Charles V, arrêtant qu’il serait défendu d’entrer dans l’abbaye avec des armes, et l’on croit que ce fut en mémoire de l’invasion de Jean Boniant, vicomte d’Avranches, qui, « portant un grand cutel à pointe, dit la chronique, s’est efforcé naguaire d’entrer en la dicte abbaye avec plusieurs autres compagnons. »

Le mont Saint-Michel gagna encore beaucoup à l’administration de Pierre Leroy, le Suger de son siècle. Ce grand homme fut moine, ministre et capitaine tout à la fois. Le monastère dut à son génie et à ses vertus religieuses d’honorables réformes. Ses règlements et constitutions, où respiraient la droiture, la prudence, la justice, révélèrent son mérite au roi Charles VI dans un voyage pieux que fit ce monarque au mont Saint-Michel. Revenu à Paris, ce prince pensa à faire son conseiller de l’abbé Pierre Leroy; il l’appela auprès de lui, lui assigna mille francs de pension et lui confia ses plus importantes affaires. L’abbé se gagna pour toujours l’affection du roi, et resta jusque dans l’infortune son plus sincère et loyal ami. Il avait acquis aussi les bonnes grâces du Pape dans un voyage qu’il fit à Pise, lors du concile de 1400. Fort de ces illustres amitiés et peut-être de son propre mérite, cet abbé fut le premier qui ait fait apposer en l’abbaye les armes de sa maison qu’on voyait encore naguère sur une des chaises du chœur qu’il avait fait faire. Si notre temps ombrageux se scandalise de trouver des blasons en pareil lieu, je lui répondrai qu’il n’y faut pas voir autre chose qu’un us de cette époque; que la vanité nobiliaire est précisément une faiblesse de nos temps modernes, et que nos aïeux du moyen âge, qui usaient de leur blason comme d’une signature, était de meilleure foi, en tout cas, dans leur naïve vanité que la plupart d’entre nous dans notre hypocrite humilité.