‹ Le Mont Saint-Michel, son histoire et sa légendeChapitre 6 sur 23 · VI

VI

L’archange protecteur.

C’était la situation pittoresque du mont Saint-Michel, la justification souvent éprouvée de la dévotion à l’archange, et le patronage spécial qui lui était attribué dans les dangers de la mer, qui l’avaient fait nommer de ce vocable: in periculo maris. De nombreux miracles, racontés par les traditions les plus respectables, attestent, d’ailleurs, la protection de l’archange dont l’épée victorieuse semblait défendre contre les éléments et contre l’étranger ce rocher français suspendu sur l’abîme. Plusieurs pèlerins illustres en avaient rendu témoignage, et un manuscrit du mont raconte entre autres ce miracle:

« Une femme de Normandie allait en pèlerinage à la sainte montagne avec son mari; elle était près de devenir mère. Pendant qu’ils marchaient tous les deux sur la grève, un épais brouillard les environna tout à coup, le vent siffla horriblement, et la mer mugit au loin. L’épouse, saisie de frayeur, tombe évanouie, et quelques heures après, au milieu de cette furieuse tempête, naît l’enfant, leur fils unique. Cependant les flots avançaient et les entouraient déjà. Quelle horrible perplexité! Dieu permettra-t-il que ces pieux serviteurs, venus là pour chanter sa louange et implorer ses miséricordes, soient submergés par la mer en furie, et trouvent, au lieu de la vie et de ses prospérités, une mort horrible et imprévue sur cette grève périlleuse? Ils s’agenouillent, implorent, dans leur détresse, le souverain Créateur des éléments, le l’intercession de l’archange, qui veille sur les pèlerins. Le céleste patron du mont ne tarda pas à les secourir; il sauve cette malheureuse famille d’un désastre imminent. Pendant que l’enfant nouvellement né mêlait encore ses cris plaintifs aux effrayants mugissements des vagues, il sembla tout à coup que les flots s’élevaient à leurs côtés comme des montagnes. Au milieu la mère, désolée, élevait entre ses bras son fils vers le ciel, et le père, faisant couler sur lui l’eau régénératrice, le revêtait de Jésus-Christ.

» Dans ce baptême douloureux, le petit enfant ne reçut pas le nom de ces aïeux; mais le père l’appela Péril. Ainsi sauvé par un touchant miracle, l’enfant fut voué à Dieu et nourri dans les tabernacles. C’était bien vraiment l’enfant de la Providence. Il reçut plus tard les ordres sacrés, et rendit témoignage, par ses vertus autant que par son existence même, de la puissance et de l’appel du Seigneur en même temps que de la protection de l’archange. Ce saint prêtre existait à Lisieux, où la population l’avait en grande estime et vénération au temps où le manuscrit racontait ce fait. Le récit ajoutait que chaque année il ne manquait pas de venir visiter, en grande faveur, le mont du miracle, pour reconnaître les précieuses faveurs de Dieu à son égard. »

Quant à l’église du mont Tumba (Tombe-Hélène), elle a aussi son origine miraculeuse que rapporte la légende.

« Il y avait dans les temps reculés de la chrétienté, par delà l’Angleterre, une contrée où régnait un prince appelé Elga. On croit aujourd’hui que ce pays est l’Irlande. Un serpent monstrueux y exerçait d’effroyables ravages. Il avait quitté les rochers; il était descendu dans la plaine, gonflé d’écume vénéneuse, et avait jeté l’effroi dans les compagnes voisines. Il brûlait les herbes, infectait l’air, et son haleine pestilentielle tuait tous les habitants. Bientôt la contrée, devenue inhabitable, fut déserte. Souvent il se retirait près d’une claire fontaine, où une rivière prenait sa source, et tous ceux qui s’y désaltéraient y buvaient un poison mortel. Les habitants du pays, dans cette extrémité, recoururent au Seigneur. Le pasteur, touché de la désolation du peuple, enjoignit, pour fléchir le Ciel et en obtenir une délivrance prochaine, la prière, le jeûne, l’aumône, qui sont les armes ordinaires de l’Église. Le troisième jour, ainsi pressurés, peuple et pasteur marchèrent à la rencontre du monstre pour le terrasser. Le clergé, en longue procession, descendit de la ville, et bientôt on aperçut le monstre.

» Il était, dit la légende, horrible à voir et semblait un des produits de l’enfer. Sa gueule béante montrait, comme les dragons antiques, deux larges rangs de dents aiguës. Une écume verdâtre, mêlée de sang, découlait des deux cotés de sa mâchoire. Ils avançaient cependant avec terreur, mais aussi avec ce courage invincible que donne la foi dans le puissant auxiliaire du Seigneur. Le monstre, infatigable d’ordinaire, n’avançait pas. Il semblait méditer un mouvement terrible qui devait lui faire, de toute cette foule anxieuse, une large proie. On approche cependant. O prodige! l’horrible serpent était immobile et sans vie. Le fléau avait cessé. A ses pieds, une armure céleste gisait en témoignage du combat surnaturel auquel le peuple devait sa délivrance: c’était un bouclier carré et une courte épée dont, du reste, la forme n’était pas connue et qui n’étaient propres a aucun usage.

» Tous tombèrent a genoux, et tandis qu’ils s’humiliaient devant la puissance du Dieu des armées, saint Michel apparut à l’évêque prosterné:

« C’est moi, dit-il, qui suis l’archange saint Michel. Sans cesse je suis devant le trône de Dieu, et il m’a confié la défense des hommes. J’ai tué ce serpent. Envoie ces armes au mont qui m’est consacré. »

» L’évêque accomplit cet ordre, et à la t\^{e}te du peuple, il se dirigea vers le mont Gargan. Mais ils avaient beau marcher, ils n’avançaient point. A la fin, ils se dirent: « Voilà longtemps que nous marchons, et nous n’en sommes pas plus près du but de notre voyage. Nous avons passé une montagne qu’on appelle Tumba, où l’on raconte que le saint archange a opéré, par son intercession, plusieurs merveilles. Ne serait-ce pas là qu’il faudrait déposer les armes que nous portons? »

» Ils arrivèrent en ce lieu sans obstacles, et déposèrent sur l’autel de saint Michel, dans Tumba, le bouclier et l’épée miraculeuse; puis, ayant raconté ce fait, ils le confirmèrent par serment. »

Ce n’est pas, du reste, le seul récit de ce genre que l’on connaisse; la fête de la Gargouille à Rouen, l’histoire de quelques cités du moyen âge et de plusieurs saints nous offrent souvent des situations et des circonstances toutes semblables.

Une légende complémentaire raconte que, dans la suite, un chanoine curieux et peut-être peu convaincu voulut éprouver par lui-même la puissance de l’archange, si vénéré par la foule des fidèles. Comme on rapportait que saint Michel et les saints anges visitaient l’église toutes les nuits, il se cacha derrière les piliers pour observer. Il aperçut toute l’église éclairée et l’archange rayonnant sous les cloîtres. Le saint patron de la France lui reprocha son incrédulité, le réprimanda de son audace, et lui ordonna de sortir et de faire pénitence. Il sortit, en effet, tout effrayé, et ce fut tout ce qu’il put dire. Trois jours après, il trépassa.

Ces événements firent grand bruit et parvinrent aux oreilles du pieux empereur Charlemagne. Ce prince était grandement dévot à saint Michel. Il fit peindre sur ses étendards l’image de cet esprit bienheureux; il le prit pour l’un des protecteurs spéciaux de son immense empire.

La première chapelle du mont avait été abattue environ trois siècles après sa fondation, par saint Aubert, et Richard Ier, duc de Normandie, de la famille de Hugues Capet, fit construire à sa place une vaste église entourée de bâtiments spacieux, destinés à des moines réguliers de l’ordre de Saint-Benoît. Mais cette même église fut consumée par un incendie quelques années après, et Richard II commença la fondation magnifique dont il reste encore aujourd’hui une partie.

Le samedi saint de l’année 1103, au moment où les religieux sortaient de l’église, la voûte de la nef s’écroula, emportant une partie du dortoir, et neuf ans après, le vendredi saint de l’année 1112, pendant l’office des Matines, la foudre mit feu à l’église, qui fut consumée avec tous ses bâtiments. Ce qui est curieux, c’est qu’aucun des religieux qui assistaient à l’office n’éprouva de mal, et que les maisons de la ville furent épargnées.

Enfin, en 1155, un tremblement de terre se fit sentir au mont Saint-Michel, et si affreux qu’on croyait voir à chaque instant s’écrouler tous les édifices.

Les abbés qui se succédèrent, et en particulier Robert de Thorigny, réparèrent avec tant de soin les édifices, qu’ils les firent plus beaux qu’avant l’incendie.

Lorsqu’en 1203 la Normandie passa enfin sous l’obéissance aux rois de France, le dix-septième abbé Jourdan, étant demeuré fidèle à Jean sans Terre jusqu’au bout, eut à soutenir un siège long et pénible contre les Bretons, conduits par Guy de Thouars, allié du roi de France, Philippe-Auguste. L’abbé, sommé de se rendre, s’y refusa, et les Bretons mirent le feu au monastère dont il ne resta que les édifices voûtés, l’église et les bâtiments en pierre. Lorsque Philippe II eut soumis et pacifié tout le pays, il donna lui-même l’argent nécessaire pour réparer l’abbaye, et l’abbé Jourdan s’acquitta de cette mission avec infiniment de goût et de magnificence.