‹ Le morne au diableChapitre 30 sur 41 · CHAPITRE XXVIII. - L'ARRESTATION.

CHAPITRE XXVIII. - L'ARRESTATION.

Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya furtivement ses larmes, et se dit:

--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...

--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul parent, ton seul protecteur?

--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille. Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!

--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.

--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle.

--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et capable de remplir les derniers voeux de Sidney en faisant le bonheur de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le Caméléon n'a pas été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M. de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du gouverneur, que nous étions loin d'attendre.

Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..

--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le chevalier.

--Comment savez-vous cela? dit le duc.

Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père Griffon avait involontairement causé cette trahison.

--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant votre perte.

--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous vous trompez furieusement!

--Comment, s'écria le duc, vous persistez?

--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse, monseigneur!

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans les mériter.

--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces dévouements-là... quand on les accepte volontairement.

--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison.

--Sans doute...

--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse?

--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air suppliant.

--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en Angleterre?»

--Jamais... jamais! s'écria le duc.

--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?

--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.

--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle.

--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi, comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les confesseurs de deux grands rois ont joué à l'aiguillette empoisonnée avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au silence.

--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle.

--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger auquel vous vous êtes exposé pour moi.

--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la prison ou la potence, monseigneur?

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument ad hominem (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de son éternel poignard.

--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.

--Prouvez-moi cela, monseigneur...

--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en liberté.

--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez complétement.

--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son pouvoir? Que lui importera votre capture?

--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur, vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon endroit vous aveugle...

--Non, certes... chevalier.

--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du Chemeraut?

--Sans doute...

--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.

--Cela est vrai...

--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection, vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...

--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une fois, il a raison, tu ne peux le nier.

Le duc baissa la tête sans répondre.

--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens commun.

--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du Caméléon, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...

--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à vous entendre parler, monseigneur.

--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M. de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, votre ruse est découverte et vous êtes perdu.

--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de l'anse aux Caïmans au Fort-Royal.

--Trois lieues environ, dit le duc.

--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour m'atteindre.

--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!

--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?

--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances sont égales, dit le duc.

--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur? Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème Croustillac existe ou n'existe pas?

--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et...

--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une...

--Mais, encore une fois... chevalier.

--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle, et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable, un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au secours!...

Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:

--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.

Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces.

Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.

Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.

--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette opération.

Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne:

--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.

Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène, feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds avec fureur.

Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de parler.

M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.

--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut...

--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner!

--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce misérable sortirait de son farouche silence.

--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile, monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse... Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons au Fort-Royal.

--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste embarquement?

--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!

--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en hésitant encore.

--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l'esprit de son rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à aucun prix.

Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.

--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.

--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la marche de l'escorte.

--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres à donner ici.

Le gouverneur salua et sortit.

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