‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 3 sur 24 · 03

03

Lamblin partageait avec plusieurs grands hommes — et il n’en était pas peu fier — la faculté de mettre de côté toutes préoccupations au moment du sommeil et de s’éveiller, au matin, lucide et dispos. Il était toutefois repris par le métier dès qu’il faisait sa toilette et méditait pendant ses ablutions. Ce jour-là, il monologuait tout en se rasant.

— C’est curieux, Josseaume ne m’a pas dit un mot du mobile du crime, qui est évidemment le vol. Mais quel vol ?

Il resta immobile soudain, le Gillette en l’air.

— Hé ! nous n’en savons rien ! Du fait que ses vêtements étaient ouverts, j’ai conclu que le mort avait été délesté de son portefeuille. Mais ce pouvait être tout autre chose qu’un portefeuille. Une liasse de billets, des documents, un écrin… Le chef a raison, inutile de chercher à rien deviner avant de connaître l’identité du macchabée.

Il arriva de bonne heure rue Godot-de-Mauroy et dut attendre que le tailleur fût présentable. C’était un homme mince et brun, au teint olivâtre, aux yeux sombres derrière de grosses lunettes. L’inspecteur défit le paquet qu’il avait amené et le tailleur examina soigneusement sa marque, le tissu, et ne parut pas ému par les taches de sang.

— Il y a déjà pas mal de temps que ce complet a été exécuté. D’après le numéro, trois ans au moins. Je crois me souvenir… Mais mon registre nous donnera toute certitude.

Il avait de l’ordre : en moins d’une minute il trouva sur un rayon le registre adéquat et chercha le chiffre.

— Oui, c’est bien ce que je pensais. Ce costume a été commandé en février 193.., il y a donc trois ans et demi, par M. le comte d’Armancé.

— Et quelle est l’adresse du comte d’Armancé ?

— Au cimetière Montparnasse, monsieur, dit le tailleur, penché sur son livre, en regardant l’inspecteur par-dessus ses lunettes. Il y a plus d’un an que M. d’Armancé est mort.

Ce n’était donc pas lui l’homme assassiné…

Lamblin imagina, en un film utra-rapide, la mort d’un vieux noble, la dispersion par les héritiers de tous ses effets…

— Il était âgé ?

— Pas du tout, quarante ans à peine. Un bel homme, monsieur, et qui savait s’habiller. Il a été enlevé presque subitement. Une embolie, je crois.

— Et… quelle était son adresse ?

Le couturier prit un autre registre, un répertoire alphabétique celui-là.

— Voyons… Ah ! comte Raoul d’Armancé, château de Roche-Marie, par Sarlat (Dordogne). Et à Paris : 41, rue Saint-Guillaume.

— Évidemment, murmura l’inspecteur. Il était marié ?

— Mais oui, il devait avoir femme et enfants. Quant à vous dire ce qu’ils sont devenus…

Ses mains s’écartèrent évasivement. Il n’avait plus rien à dire, et Lamblin, après l’avoir remercié, quitta le tailleur et se rendit rue Saint-Guillaume.

La façade avait cet aspect digne et rechigné du style Maintenon. Une grande porte cochère cintrée, dont les majestueux vantaux s’ornaient de rinceaux et de coquilles, ouvrait sur une vaste cour intérieure. Une pelouse avec quelques vieux arbres, un massif d’hortensias, en occupaient le centre. L’ensemble avait grand air. Mais les communs transformés en garages servaient à des commerçants du quartier pour remiser leurs camionnettes et le corps de logis avait été divisé entre plusieurs locataires. Les Armancé n’y avaient gardé qu’un modeste appartement — ils n’y habitaient d’ailleurs que quatre mois de l’année — afin de tirer le meilleur parti d’une propriété lourdement grevée d’impôts.

La concierge, qui nettoyait l’escalier, pesta contre l’importun qui l’appelait, et celui-ci, pour l’amadouer, se hâta d’annoncer qu’il allait monter. Avec le coup de chapeau de Louis XIV aux princesses du sang, il demanda d’une voix suave si la comtesse d’Armancé habitait toujours l’immeuble.

— Non, il y a longtemps qu’elle a déménagé.

— Je suis désolé, vraiment désolé, murmura-t-il.

Et sa main, fouillant dans les profondeurs de son veston, en retira quelque chose qui, adroitement glissé entre les doigts de la gardienne irritée, agit à la façon de la mousse carbonique sur le feu.

— Vous me voyez désespéré de vous faire redescendre, mais j’ai un renseignement de la plus haute importance à demander à cette dame. Il faut donc absolument me trouver son adresse actuelle.

— Rien de plus facile ! dit la femme, tout amabilité et complaisance. Je n’ai même pas besoin de descendre, vu que je renvoie encore quelquefois du courrier et que je sais l’adresse par cœur. C’est 75, boulevard Saint-Michel.

— Madame, je ne sais comment vous remercier.

— Il est vraiment bien élevé, ce monsieur, murmura la concierge, tandis que démarrait le taxi.

Rencogné sur sa banquette, l’inspecteur Lamblin recommençait à creuser son problème.

— Qu’est-ce que mon zèbre allait faire au quatrième ?

Les alibis du ménage Peyronnet étaient impeccables. Madame, ainsi que l’affirmait la concierge, était sortie avant deux heures. Elle avait passé la majeure partie de l’après-midi rue du Helder, chez son coiffeur, et le témoignage de ses crans et de ses boucles savamment alignés était irréfutable. Ensuite, elle avait fait en hâte quelques emplettes avant de rentrer à 6 h. 30. Quant à Monsieur, chef du contentieux dans une grande banque, il n’avait pas bougé de son bureau.

Les Escudier n’avaient rien de tel à présenter pour leur défense. Ils n’avaient pas bougé, eux, de leur appartement. Lamblin les revit en pensée, effarés, bégayants ! Pauvres gens, qui n’étaient même pas capables d’inventer un alibi !

— C’est pourquoi, conclut Lamblin, je suis tenté de les croire quand ils jurent ne rien savoir du défunt. Mais alors, celui-là, qu’allait-il faire, qu’allait-il donc faire au quatrième ?

Sur les pelouses du Luxembourg, des arroseuses à tourniquet dispensaient au gazon des averses de gouttelettes irisées. Dans la chaleur, accablante déjà, qui semblait monter du sol, l’inspecteur soupira devant cette vision de fraîcheur. Son taxi tourna à droite dans le boulevard Saint-Michel, ralentit pour laisser passer un tramway et, traversant la chaussée par une courbe savante, vint s’arrêter devant le 75.

Àla question du policier, la concierge répondit du fond de sa cuisine :

— La comtesse d’Armancé ? Quatrième à droite.

— Encore ! murmura-t-il. Ça devient une obsession.

Ici, il n’y avait pas d’ascenseur. Mais, pour Lamblin, cet inconvénient semblait largement compensé par la vision qu’offrait aux heureux locataires le « vert paradis des amours enfantines », le doux Luxembourg étalé sous leurs yeux.

Courageusement, l’inspecteur gravit les marches et sonna.

« Une bonne récemment importée de la campagne », se dit-il, lorsqu’une jeune domestique hésitante et godiche lui eut ouvert la porte et se décida enfin, après bien des tergiversations, à prévenir sa maîtresse qu’un monsieur de la police désirait lui parler. C’était un jeudi, et l’on entendait dans la pièce où elle venait d’entrer un enfant qui ânonnait ses leçons :

— Ses affluents sont : l’Ourthe et la Semoy…

— Faites-le entrer ici, coupa une voix de femme.

Lamblin se trouva dans une salle à manger de belles proportions, tendue de papier jaune et ornée de meubles anciens très sombres qu’au premier coup d’œil il jugea précieux. Sur la table à l’italienne, un petit garçon avait posé ses livres et s’appliquait, le doigt sur un atlas, à poursuivre quelque rivière. Une jeune femme charmante, mais qui commençait à s’empâter un peu, aidait à cette poursuite l’enfant qu’une ressemblance étonnante proclamait être son fils.

Elle fit au visiteur un accueil réservé, poli cependant, car elle était bien élevée. Mais Lamblin l’était aussi, comme l’avait si justement remarqué la concierge de la rue Saint-Guillaume. C’était même une qualité que ses chefs appréciaient vivement : elle lui permettait de mettre en confiance des témoins effarouchés et de se montrer discret (relativement) dans un métier où l’indiscrétion est une obligation professionnelle.

L’inspecteur sentit la méfiance légère et déploya pour la vaincre tout son tact. Il expliqua la nécessité pour lui d’identifier, grâce à l’adresse du tailleur que portaient ses vêtements, un homme assassiné.

— Quel homme assassiné ? demanda la jeune femme.

— Vous n’avez pas vu les journaux, ce matin ?

— Non, pas encore.

— C’est un homme que l’on a trouvé dans un ascenseur, tué d’un coup de revolver. Le tailleur de la rue Godot-de-Mauroy a reconnu le costume comme ayant été fait il y a plus de trois ans pour le comte d’Armancé. Je n’avais donc d’autre ressource que de me présenter chez vous dans l’espoir que vous pourriez me dire qui a hérité de ce complet après la mort du comte. Aussi, vous me pardonnerez si je me présente à vous avec un gros paquet, comme une marchande à la toilette.

Tout en parlant, il défaisait la toile noire qui enveloppait le veston, en prenant soin de ne pas découvrir la partie tachée de sang.

— Ah ! je reconnais le costume, en effet. Après la mort de mon mari, je l’ai donné, avec bien d’autres choses, linge et vêtements, à notre maître d’hôtel et valet de chambre Victor Maravon.

— Est-il encore à votre service ?

— Non, depuis mon veuvage, j’ai dû changer notre train de vie. Vous avez eu mon adresse rue Saint-Guillaume, sans doute ?

— Parfaitement, madame.

— Dans ce cas, un simple coup d’œil doit vous faire comprendre la situation…

— Madame, je suis navré de vous avoir obligée à évoquer des souvenirs pénibles. Je m’en veux ! J’aurais désiré que cette enquête vous causât un minimum d’ennuis.

Elle sourit légèrement.

« Ah ! ah ! la glace fond, pensa-t-il. »

— Du moins avez-vous l’avantage inestimable d’avoir devant vous un des plus beaux spectacles du monde, dit-il en regardant par la porte-fenêtre qui s’ouvrait sur un étroit balcon.

Au premier plan s’étendait la verdure profonde du jardin, avec son palais, ses escaliers et ses balustres. Puis la ville se déployait dans une brume mauve et lourde qui était comme l’haleine de Paris. Au loin, devant une tour Eiffel arachnéenne, le soleil du matin faisait étinceler des ors aux arêtes d’un dôme illustre.

Md’Armancé se tourna vers le policier, tout à fait conquise.

— N’est-ce pas que c’est admirable ? C’est une chance, vraiment, pour moi, d’avoir trouvé cet appartement.

— Je vous l’envie follement, madame. Mais il ne faut pas que j’oublie un métier que j’aime vraiment pour lui-même, car il est fort ingrat. Et vous me pardonnerez de mettre sous vos yeux, habitués à tant de beauté, de tristes photographies, celles d’un cadavre…

La jeune femme parut pleine de bonne volonté.

— Vous désirez savoir si votre mort est bien notre domestique. Montrez, je ne m’évanouirai pas.

Elle regarda les épreuves, luisantes et gondolées, et ne put s’empêcher de sursauter.

— Ce n’est pas joli à voir, en effet. Mais, malgré la blessure qui le défigure et sa macabre grimace, je reconnais ce malheureux Victor. L’œil droit est intact, il avait bien ces paupières en bourrelets, qui s’ouvraient peu, ce nez, ce menton lourd, cette bouche mince et grande. Oui, c’est bien Victor.

— Montre, maman ! fit le petit garçon en s’approchant.

Elle releva les photographies pour les lui dissimuler, puis se ravisa.

— Après tout, deux sûretés valent mieux qu’une. Tiens, regarde. Tu es un petit homme, tu dois pouvoir supporter la vue d’un mort.

L’enfant ne sembla pas très ému.

— Il en a un trou, fit-il avec calme. Mais ce n’est pas Victor.

— Comment ! ce n’est pas Victor ! Bien sûr que si, voyons. Autrement, comment porterait-il le costume de papa, que je lui avais donné ?

— Et le chapeau trouvé à côté du mort portait bien les initiales V. M. Le voici, du reste, fit Lamblin, en tirant de son paquet un feutre mou marron foncé.

— C’est moi aussi qui le lui ai donné. Un feutre que mon mari venait d’acheter.

Elle examinait la marque.

— Tu ne te souviens pas, Maxime ?

— Si, je me souviens de ce chapeau. Alors c’est peut-être bien Victor tout de même.

Un coup d’œil perplexe s’échangea entre les deux adultes.

— Il faudrait que j’aie une certitude, dit l’inspecteur. Voyons, madame, ne pourriez-vous me donner quelques détails sur cet homme, sur sa vie, sur les gens qui le connaissaient. Car il y a là des coïncidences fort étranges.

— Certainement. Mais, monsieur, ne voulez-vous pas que nous passions au salon ? Nous y serons mieux pour causer. Reste, Maxime, étudie ta géographie.

Lamblin savoura le plaisir de cette petite victoire, et, lorsque la jeune femme ouvrit la porte, son œil s’enchanta de la vision d’une pièce longue, tendue de beige clair et ornée de ravissants meubles anciens aux tons d’ambre et de feuilles mortes.

Mais, tout à coup, sur le piano crapaud — moderne celui-ci — que recouvrait un brocart rose et or, une grande photographie arrêta son regard, et il s’immobilisa, stupéfait. Car la jeune fille qui souriait dans un cadre de glace et de métal chromé était, à n’en pas douter, celle qu’il avait vue chez un des locataires de la rue Boccador, le sculpteur Meyrignac.

Page 1