‹ Le notaire de ChantillyChapitre 15 sur 28 · XV

XV

Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant, sur un des côtés, la grande route de Chantilly à Paris.

Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que pénible, les chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux.

--N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque distance. Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide. Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois.

--C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets?

--Diable! j'avais recommandé pourtant à ma soeur de les mettre sur la table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord; ensuite... mais, arrêtez, Joseph.

Le cocher arrêta.

--Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il y aurait quelque imprudence à la parcourir sans précaution?

--Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions fort bien être attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre.

--Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!--nous sommes déjà loin,--songe. Bah!

--Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant, que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, la caisse des contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le percepteur en est encore malade.

--Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les heures qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly.

Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice, qui descendit seul.

--Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les pistolets. Je n'éveillerai même pas Léonide.

Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra.

Toutes les lumières étaient éteintes.

Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table où Léonide devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas.

La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher dont il avait la clé sur lui.

Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de peur d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la précaution la plus attentive, il glissa presque sans frottement la clé dans la serrure. La clé cria,--maudite clé!--Une pression plus dure, un coup sec du poignet, assourdit le cri.--Un tour de gagné.--L'armoire était fermée à deux tours! Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été bien plus simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou ouvrir alors, c'était s'exposer à produire le même bruit.

Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été fermée, les pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant tous les échos de l'appartement.

--C'est moi!--c'est Maurice!--Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais mes pistolets,--Léonide, c'est moi.--Et, en répétant une troisième fois c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa femme, tout en tremblant de la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte, qu'il ne l'entend ni se plaindre ni respirer.

--Serait-elle évanouie?

Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. Il se porte vers l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue.

--Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!--Au jardin?--Et que faire? il y a trois pouces de neige. Au salon? j'en sors.--Dans sa chambre? j'y suis.--Nulle part.--Où donc?

Mais alors?--Oh!--non l'idée est absurde,--la supposition atroce. A quoi bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, comme de coutume, jusqu'à l'entrée du caveau; j'en ai moi-même fermé la trappe. La trappe est donc fermée, je ne suis pas fou.--Bien.--Mettons de l'ordre dans mes idées.--Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses genoux cognaient, en se heurtant, le bois du lit.--En vérité, je me trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?--je n'y suis plus.--Je les ai sous le bras et je les cherche.--C'est bien.--Maintenant, je vais descendre.--Elle aura été... sans doute... à quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit qu'elle était allée?... Oh! que je me fais du mal inutilement! Mais c'est honteux... quelles pensées! Assurons-nous: ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle à manger; et si elle est ouverte, alors...

La trappe était ouverte.

Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient.

La trappe était ouverte!

Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. Il plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là-bas: sa femme!

Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête bruyante, la main armée.

La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur les trois marches de communication du pavillon au caveau.

Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, en allongeant la tête: il monta la première.

Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa face aux carreaux.

Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: c'étaient bien un homme et une femme: c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Édouard, mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement positif de sa vie.

Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui.

Décidément il allait frapper, se faire ouvrir.

--Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare! J'entrerai le chapeau à la main.

Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace de son haleine sur les carreaux.

--Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma récompense.--Le tuer!--ce n'est pas assez.

Et si je le dénonçais!

Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice.

--Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce. Consolante idée!--L'hospitalité? dira-t-on.--Et l'adultère? répondra-t-on.--C'est vil, la délation; c'est donc beau ce qu'il fait?

Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets.

--Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte, le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie du Palais; c'est cela!

Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. A la dernière, une crainte le frappe.

--Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. Voilà! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire?

Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne manque plus qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une résolution!

Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine du caveau s'ouvre.

Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit cesse; la porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son passage!--elle ou lui!

Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres grotesques derrière les implacables carreaux.

Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: il est déjà là-haut.

Cet habit est celui d'Édouard.--Il le reconnaît bien. Que veut dire ce vêtement jeté avec des éclats de rire?--En sont-ils maintenant à l'orgie?

--Les dénoncer? non!--Mais... Et il exhale un soupir de victoire.--Puis il rit comme un malade dans ses rêves,--mais...

Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux montres en diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues--et il les glisse dans les poches de l'habit d'Édouard.

Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un dénonciateur:--je suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a volé. Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. Que répondra-t-il? Qu'il se nomme:--et son nom seul le dénonce. Qu'il taise sa famille:--et il est condamné comme voleur!--Comme voleur!

Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.--Édouard m'a fait infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule.

Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce cri:--Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement!

Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés chez moi; à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on y croie, tout sera découvert!--alors ma vengeance reste ignoble, inutile et petite.

Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la porte du pavillon.

Se résumant froidement,--il se dit: Deux moyens me restent: la tuer et m'exiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon existence,--ou me taire: renvoyer Édouard sans rien lui laisser soupçonner,--garder ma femme... comme tant d'autres. Je croyais que cela était impossible sans mourir.

Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe. Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son coeur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois les marches du caveau, traversa le salon, descendit au jardin, en ferma la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler aux chauves-souris.

--J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor?

--Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes.

Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent.