XVII
Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture: diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au bouquet de fleurs d'oranger.
La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau.
Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la crème.
Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts de la salle de jeu.
En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.
On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le masque a inspirées!
Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.
M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.
Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce sont les hommes conventionnels.
L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie générale par un travestissement coupable.
Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.
Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie n'enfoncerait-elle pas dans le coeur de cette enfant, si étrangère à la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard. De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles.
Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue.
Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition le coeur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de M. Clavier.
Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait, éveilla l'attention d'Édouard.
Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main.
Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu décontenancées à leur place, meurtries au coeur de quelque bonne vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice.
Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles, offraient la main, mais non sans hésiter.
Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa.
Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique, et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de dix-huit ans à la devineresse.
Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un passage aux têtes les plus impatientes de voir.
--Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes tous les deux?
--C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.
--Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est trop jolie pour qu'on la coupe.
Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:--Calme-toi. J'ai dit: Deux hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre. L'oracle est-il si menteur pour cela!
--C'est encore faux?
--Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe!
Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle.
Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.
--Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau d'un enfant.--Lis dans ma main, Bohémienne!
--Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en riant follement aux éclats; oh! dans ta main!
--Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?
--C'est que je ne l'oserais jamais.
--Ne serait-elle pas assez blanche?
--Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.
On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait d'un bout de la salle à l'autre bout:
--C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.
--Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille!
--Non, elle est plus grande.
--Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme d'inspecteur forestier? Comparons.
Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.
--Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste retiré à Vineuil, tout simplement.
--Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure.
--Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.
--Elle parle vite comme elle.
--Elle rit comme elle.
--C'est elle! On te connaît, Bohémienne!
--Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur cette observation de la Bohémienne.
Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune.
--Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne.
--Dans tes doigts, petite mère.
--Dans mes doigts?
--La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner. Elle avait enfin compris.
Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle.
Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche.
Édouard se plaça derrière cet homme.
--Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...
Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de ses burlesques réquisitoires.
--C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de Haut-Lieu.
--Très-bien! Après, Bohémienne?
--Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de Haut-Lieu que je dois prophétiser?
L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque de Léonide. Le masque allait tomber.
Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.
Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne; sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique. Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant, menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis.
Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur les membres d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé; elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage.
C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile; le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles, que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait pourquoi.
Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à Léonide.
Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour l'acquit de leur archet.
La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout. Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre. En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés à la porte d'entrée.
Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne.
--Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable Pluton est un père, et cette laitière sa fille.
Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et des gestes respectueux.
--Voyons ta main, ma laitière?
Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:--Il me faut deux témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont ici, rassurez-vous.
Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les forçait de jouer.
--Comédie complète, messieurs.
--Voici le vieillard,--Léonide désigna le Pluton,--voici le tuteur, le barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage...
Pluton eut une faiblesse.
--Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce.
--Sa nièce, la voilà.
--Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce; dans trois mois le monde dira: C'est sa femme.
Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes.
--Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle.
--La folle ce n'est pas moi, c'est la soeur de monsieur, de ce respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient, ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas ses biens à sa vénérable servante.
--Tu as donc parlé, mon frère?
--Non, c'est toi!
--Je n'ai rien dit.
--Tu as tout dit!
Les deux frères étaient prêts à se déchirer.
--Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa soeur, et sa soeur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont interdits.
--Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai?
--Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton.
Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.
Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages.
Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse Léonide et la promène en triomphe autour du bal.
Édouard se ronge le coeur.
--Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite le dénoncer ici.
Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.
--Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.
Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.
--Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne vois pas qui se lèverait.
--Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à permettre ces libertés.
--Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont permises aussi.
Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.
Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M. Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés, éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris. Ils s'amusaient tout simplement.
Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait probablement éclater.
--Toutes trois fort jolies, soeurs toutes trois, que voulez-vous savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel; suivez-moi.--Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on vit le ciel.--Regardez ces étoiles.--Son doigt était levé.
Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes allumées.
--Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le Cocher, elle a présidé à la naissance de votre père; celle-là, c'est la Bacchante, votre mère est sous sa protection immédiate; vos maris sont dans la voie Lactée, et le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune.
Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun, Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs, appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur l'opportunité de plus longues révélations.
--Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque?
--Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient.
--Oui! oui! elles nous amusent.
--Place à la valse! assez de méchants propos!
--Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne: déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à entamer.
--Nous danserons!
--Elle parlera!
--C'est ce que nous allons voir.
--C'est ce que nous allons entendre.
Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: A vos places, mesdames! En avant deux! ne ralliaient personne.
Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide:
--Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant.
--Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien.
--Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est fait pour toi; exerce ta sagacité.
--Tu es maître de forges.
--Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat?
Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide.
--Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas? Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de la justice; tu es maître de forges!
--Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie. Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties.
Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; c'était plaisir à le voir.
--Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.
--Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant sur l'épaule.
Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.
--J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la mienne.
Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui avait lancé cette idée; l'homme avait disparu.
Édouard venait de sauver la vie à Maurice.
L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main dans celle de la Bohémienne.
Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit fondre son coeur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.
--Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre, bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de Diane, où tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le rond-point des Lions, où vous vous dites adieu!
--Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh! vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,--parle!--pour lui reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.
--Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités; nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à l'homme hypocrite, ingrat et sans coeur, ce portrait,--Léonide, mit un médaillon dans la main ouverte de Caroline,--ce portrait céleste, angélique et malheureusement sans modèle.
Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché, répétant:--Ce portrait! ce portrait!
Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait!
Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la galerie était impatiente de le voir.
Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés à sa ceinture, derrière les pans de son habit.
Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main, accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui avait servi de modèle.
--Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix.
--C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre excellent archevêque.
La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.
A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences.
--Enfin!
Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide.
D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne.
La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la lutte qui s'était établie entre elle et Léonide.
Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur les chaises.
Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée.
De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée.
On eût dit que le bal allait s'ouvrir.
Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère.
La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait; plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de peu de portée.
--Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas?
Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal. Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations.
Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en théorie qu'en pratique.
Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance d'Édouard.
Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée, mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de passe-temps.
Léonide voulut parler.
On écouta.
Et quel silence! un silence d'échafaud.
--Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a vu tes fruits.
--Obscur! obscur!
--Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu cesserais d'être mère après t'être mariée.
--L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle, nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.
--Un flambeau!
--Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de maternité, que les moins intelligents comprirent.
D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur, indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays.
Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le visage; là, une femme se précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas.
Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition!
Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit: «Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme le cauchemar sur le sommeil: A moi!»
--A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun: j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque!
Ne les devines-tu pas?
La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme pour que la lâcheté s'y cachât mieux.
Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où tu es. Tu n'es pas une femme!
Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es pas une femme!
T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas une femme!
A bas le masque, monsieur!
Voilà ma première prédiction, beau masque!
Ne devines-tu pas la seconde?
Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme.
Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton art serait en défaut avec moi: garde ton visage!
Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes.
Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste, les pattes, les rubans et les agrafes.
Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des ongles qui venaient de le déchirer.
Léonide tomba sur Hortense.
--Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!
--Et moi, monsieur?
--Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard.
--Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler lorsque cette femme s'est tue.
--Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me suis donnée.
--Monsieur, vous êtes un insolent!
--Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.
--Je vous insulte.
--Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le vôtre.
--Mais sortons! Venez!... ou bien!...
--Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne seriez-vous pas un assassin?
Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux de n'être pas masqué!...
--Pas si heureux que vous de l'être.
--Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur; croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon visage. Reculez-vous!
--Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la salle.
--Il y est, dit Édouard.
Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à elles.
Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie.
--Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi, bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à découvrir que je suis son amant, si je l'étais?
--Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. Fermez les portes!
Les portes furent fermées.
--Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six, de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas!
La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide.
Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui, saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur! vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, de celui de cette femme ou du mien: Regardez!
Le masque d'Édouard tombe à terre.
--Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache son visage dans ses mains.
--Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond.
Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom.
Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette.
Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites votre devoir.
Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est perdu:
Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue, en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé.
Son coeur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents se choquent; mais Léonide?
Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques minutes, il avait couru le danger de laisser la vie.
Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée, M. Clavier et Caroline.
--Venez, dit Édouard à Léonide, venez!
--Vous! ici?
--Pas un mot, madame, venez!
--Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly.
--J'y serai, mort ou vif.