XIX
Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé d'un second étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, secoué seulement dans tous ses membres. Ces sortes de félicité sont bien vives; il est sage cependant de ne pas abuser des moyens qui les procurent. Au souffle de sa tranquillité d'âme revenue, les nuages orageux pressés couche sur couche autour de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la joie de la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait paraître le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le fauteuil en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés, fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme des anges, beaux comme leur mère.
Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les pertes qu'il avait essuyées.
--Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la fortune; elle est fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si c'est possible. L'adresse est tout entière dans la promptitude à combler les vides qu'elle creuse; on passe dessus; on glisse là où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu as perdu; nous avons perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de personne.
--Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent.
--Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole, n'est-ce pas là aussi du jeu?
--Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique entreprends-tu si chaudement?
--Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion.
Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi. D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle oeuvre, quand elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à acquérir, et l'affaire est au sac.
--Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande pour ces dix maisons?
--Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là cent mille écus disponibles?
--Disponibles?... non.
--Le motif?
--C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt.
--Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne!
--Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si...
--Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'abord sur des maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération... la plus belle opération de l'époque.
--Cependant...
--Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le prends-tu?
--Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des placements sûrs.
--Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Maurice, le moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou de laisser là l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion, ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port. N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux propriétaires des dix dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces billets de banque?
--Un dépôt qui vient d'être fait.
Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard.
--Celui-là comme un autre, y consens-tu?
--Je ne puis: c'est d'un ami...
--De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? C'est un merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avait quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier argent auquel il faudrait songer; mais puisque le profit est clair,--clair comme le jour,--que la préférence soit pour ton ami. Ne sois pas ingrat.
--Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur notre opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, la garantie des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous avons déjà achetées, ne me paraît pas aussi solide qu'à toi, Victor.
--Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures sur ces maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel ils seront appliqués;--veux-tu?--Réponds; mais dépêchons-nous! Tout perdre, ou ces cent mille écus.
Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait.
--M'accompagneras-tu à Paris, Maurice?
--Non, je suis trop fatigué.
--A ton aise.--Dix--vingt--trente.--Où est Léonide? Je ne l'ai pas vue en entrant.
--Elle est au jardin, sans doute.
--Quatre-vingts--cent--cent dix.--y a-t-il du nouveau en politique, Maurice?
--Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée.
--Misérables!--Deux cent trente-neuf--deux cent soixante-trois.--On dit que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux,--celui-là est hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet toutes les autorités du département, et qu'on l'a, comme de raison, arrêté à la pastourelle.--Trois cents.--Voilà qui est fait.
Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient. La Providence les avait comptés.
Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je pars. Adieu donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé.
Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la main à son beau-frère, auquel il semblait dire:--Humilie-toi devant mon imagination.
--Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive.
--Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré.
--Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien propre.
Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort fut inutile.