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Chapitre 7 Les parures et les robes de noces.

En effet, on eût dit que la main de quelque génie de la terre venait d’ouvrir devant les princesses la porte d’une des mines de Golconde et de Visapour, tant les quatre planches qui formaient les quatre étages de la boîte ruisselaient de la flamme des diamants et de l’éclair bleu, vert et rouge des saphirs, des émeraudes et des rubis, au milieu desquels des perles de toutes grosseurs et de toutes formes jetaient l’éblouissement étrange de leur mate pâleur.

Les princesses se regardèrent étonnées, se demandant des yeux si elles allaient être assez riches pour payer ces parures qui leur étaient offertes par un simple colporteur italien.

— Eh bien, demanda Marie Stuart au jeune Dauphin, que dis-tu de tout cela, François ?

— Moi, dit le jeune prince ébloui, je ne dis rien, j’admire !

Le colporteur à la barbe noire fit semblant de ne point entendre et, comme s’il eût deviné ce qui venait d’être dit au moment de son entrée à propos de la duchesse de Valentinois, comme s’il eût pu savoir l’influence que la belle Diane de Poitiers avait sur tout ce monde princier et royal au milieu duquel il se trouvait :

— Commençons d’abord par faire la part des absents, dit-il ; c’est une piété dont ceux qui sont près ne peuvent se fâcher et dont ceux qui sont loin vous sont reconnaissants.

À ces mots, le colporteur plongea sa main dans la boîte aux merveilles et en tira une espèce de diadème qui, arrivé au jour, fit jeter un cri de surprise aux spectateurs.

— Voici, dit le colporteur, un diadème bien simple mais qui, dans sa simplicité, grâce à la main de l’illustre orfèvre qui l’a ciselé, me paraît digne de la personne à laquelle il est destiné. C’est, vous le voyez, un triple croissant enlacé comme un nœud d’amour ; dans l’ouverture, le beau berger Eudymion est couché et dort, et voici, dans son char de nacre aux roues de diamant, la déesse Diane qui vient le visiter pendant son sommeil… L’une des illustres princesses que j’ai devant les yeux, continua la colporteur, ne se nomme-t-elle pas Diane de Castro ?

Diane, oubliant que celui qui parlait était un simple marchand forain, s’avança avec autant d’empressement, et nous dirons presque avec autant de politesse que si elle eût eu affaire à un prince, tant la vue d’une œuvre d’art, d’un bijoux précieux, d’une chose ayant une valeur princière fait un prince de celui qui la possède !

— C’est moi, mon ami, dit-elle.

— Eh bien, très illustre princesse, répondit le colporteur en s’inclinant, voici un bijou qui, sur l’ordre du duc Cosme Ier de Florence, a été ciselé par Benvenuto Cellini. Je passais à Florence, le bijou était à vendre, je l’ai acheté, espérant m’en défaire avantageusement à la cour de France, où je savais trouver deux Diane au lieu d’une… Dites-moi, n’ira-t-il pas à merveille sur le front de marbre de madame la duchesse de Valentinois ?

Diane de Castro poussa un petit cri de plaisir.

— Oh ! ma mère, ma chère mère, dit-elle, comme elle va être contente !

— Diane, s’écria le Dauphin, tu lui diras que ce sont ses enfants François et Marie qui le lui donnent.

— Puisque Monseigneur vient de prononcer ces deux noms illustres, dit le colporteur, qu’il veuille bien me laisser mettre sous ses yeux ce que, dans mon humble désir d’être agréable à ceux qui les portent, j’avais préparé pour leur être offert… Tenez, monseigneur, ceci est un reliquaire d’or pur qui a appartenu au pape Léon X et qui, au lieu de reliques ordinaires, contient un morceau de la vraie croix ; le dessin en a été donné par Michel-Ange et il a été exécuté par Nicolas Braschi, de Ferrare ; le rubis qui est enchâssé au-dessus de l’entaille destinée à recevoir la sainte hostie a été rapporté de l’Inde par le fameux voyageur Marco Polo. Ce splendide bijou – vous m’excuserez si je me trompe, monseigneur – était, dans mon esprit, destiné à la jeune, belle et illustre reine Marie Stuart, et il devait incessamment lui rappeler, dans ce pays d’hérétiques sur lequel elle régnera un jour, qu’il n’y a d’autre foi que la foi catholique, et que mieux vaut mourir pour cette foi, comme l’Homme-Dieu dont un morceau de la précieuse croix est renfermé dans ce reliquaire, que de la renier pour mettre sur sa tête la triple couronne d’Écosse, d’Irlande et d’Angleterre.

Marie Stuart avait déjà étendu les deux mains pour recevoir ce magnifique héritage de la papauté, lorsque François, hésitant, l’arrêta.

— Mais, dit-il, prenons garde, Marie ! ce reliquaire doit coûter la rançon d’un roi !

Un sourire effleura la lèvre railleuse du colporteur. Peut-être allait-il dire : « La rançon d’un roi n’est pas chère lorsque, comme votre grand-père François Ier, on ne la paie pas ! » mais il se retint et dit :

— J’ai eu crédit pour l’acquisition, monseigneur, et comme j’ai pleine confiance en l’acheteur, je ferai crédit pour la vente.

Et le reliquaire passa des mains du marchand forain dans celles de la reine Marie Stuart, qui alla la déposer sur une table et s’agenouilla devant lui, non pas pour y faire sa prière, mais pour l’admirer tout à son aise.

François, l’ombre de ce corps charmant, s’apprêtait à la suivre, lorsque le colporteur, le rappelant :

— Pardon, monseigneur, dit-il, mais voici quelque chose que j’avais acquis à votre intention… Me ferez-vous la faveur de jeter les yeux sur cette arme ?

— Oh ! l’admirable poignard ! s’écria François en arrachant la dague des mains du colporteur, comme Achille fit du glaive des mains d’Ulysse.

— N’est-ce pas, monseigneur, que voilà une merveilleuse pièce d’armurerie ? C’était un poignard destiné à Laurent de Médicis, prince pacifique qu’on a voulu tuer quelquefois, mais qui, lui, n’a jamais tué personne… Il a été ciselé par l’orfèvre Guirlandajo, dont la boutique est sur le Ponte-Vecchio à Florence. On dit que cette portion (et le colporteur indiqua la coquille) a été modelée par Michel-Ange, âgé alors de quinze ans. Laurent mourut avant que le poignard fût complètement achevé ; pendant soixante-sept ans, il demeura la propriété des descendants de Guirlandajo ; ils avaient besoin d’argent au moment de mon passage à Florence ; j’ai eu cette merveille pour un morceau de pain et je ne gagnerai sur vous que mes frais de route, monseigneur. Prenez donc en toute confiance : ce n’est point cette bagatelle qui ruinera un dauphin de France.

Le jeune prince poussa un cri de joie, tira le poignard hors du fourreau, et, pour s’assurer que la lame n’était point inférieure à la monture, il posa une pièce d’or sur la table de chêne sculpté devant laquelle Marie était à genoux, et, d’un coup plus fermement appliqué qu’on n’eût dû l’attendre d’une si débile main, il perça la pièce d’or de part en part.

— Hein ! s’écria-t-il tout joyeux et en montrant la pièce d’or à travers laquelle apparaissait la pointe de la lame, en feriez-vous autant, vous ?

— Monseigneur, répondit humblement le colporteur, je suis un pauvre marchand forain mal exercé aux jeux des princes et des capitaines ; je vends des poignards mais ne m’en sers point.

— Oh ! dit le dauphin François, vous m’avez l’air, mon ami, d’un gaillard qui, dans l’occasion, jouerait de l’épée et de la dague aussi bien qu’homme du monde… Essayez donc de faire ce que j’ai fait ; si, par maladresse, vous cassez la lame, eh bien, le dégât sera à mon compte.

Le colporteur sourit.

— Si vous le voulez absolument, dit-il, monseigneur, j’essaierai.

— Bon ! dit François en cherchant dans sa poche un second écu d’or.

Mais, durant ce temps, le colporteur avait tiré de la petite bourse de cuir qui pendait à sa ceinture un quadruple d’Espagne trois fois épais comme le noble-rose que venait de percer le jeune prince et l’avait posé sur la table.

Alors, sans effort, et comme s’il eût seulement levé et laissé retomber son bras, il renouvela la tentative du prince, mais avec un succès bien différent, car, après avoir percé la pièce d’or comme si elle eût été de carton, la lame s’enfonça de deux ou trois pouces dans la table de chêne, qu’elle perça à son tour de part en part, comme le Dauphin avait percé la pièce.

Le coup avait, d’ailleurs, porté aussi juste au milieu du quadruple que si on eût pris la mesure de ce milieu avec un compas !

Le colporteur laissa le jeune prince tirer comme il pourrait le poignard de la table et revint à ses bijoux.

— Et moi, mon ami, demanda la veuve d’Horace Farnèse, n’avez-vous donc rien pour moi ?

— Excusez-moi, madame, répondit le colporteur ; voici un bracelet arabe d’une grande richesse et d’une suprême originalité ; il a été pris à Tunis dans le trésor du harem, lorsque l’empereur Charles Quint, de glorieuse mémoire, y entra triomphalement, l’an 1535. Je l’ai acheté à un vieux condottiere qui avait suivi l’empereur dans cette campagne et je l’ai mis de côté à votre intention. S’il ne vous convenait point, vous pourriez choisir autre chose : Dieu merci, vous voyez que nous ne sommes pas encore à bout de trésors.

Et, effectivement, l’œil émerveillé de la jeune veuve put plonger, comme dans un brillant abîme, jusqu’au fond de la caisse du colporteur.

Mais le bracelet, ainsi que l’avait dit le marchand, était à la fois trop original et trop riche pour ne point contenter les désirs de Diane de Castro, si fantasques que fussent ces désirs. La belle veuve prit donc le bracelet et ne parut plus s’occuper que d’une chose, c’est-à-dire s’il lui serait possible de payer une si magnifique acquisition.

Restaient la princesse Élisabeth et la princesse Marguerite : la princesse Élisabeth qui attendait que sa part lui fût faite avec la mélancolie de l’indifférence, et la princesse Marguerite avec le calme de la conviction.

— Madame, dit alors le colporteur à la fiancée du roi Philippe II, quoique j’aie aussi mis quelque chose à part pour être présenté à Votre Altesse, vous plairait-il mieux de choisir parmi tous ces bijoux ? Votre cœur paraît si peu désireux de toutes ces riches bagatelles, que je crains de ne pas avoir choisi selon votre goût et que je préfère que vous choisissiez vous-même.

Élisabeth sembla sortir d’une profonde rêverie.

— Quoi ? dit-elle ; que me demandez-vous ? que désirez-vous ?

Alors, Marguerite, prenant des mains du colporteur un magnifique collier de perles de cinq fils dont la fermeture se composait d’un seul diamant gros comme une noisette et valant un million :

— On désire, chère petite nièce, répondit-elle, que tu essaies ce collier, pour voir un peu comment il ira à ton cou, ou mieux encore, comment ton cou lui ira.

Et elle agrafa le collier au cou d’Élisabeth, la poussant du côté d’une petite glace de Venise, afin qu’elle pût juger elle-même, soit du lustre que les perles jetaient sur son cou, soit du tort que son cou faisait aux perles.

Mais elle, toujours perdue dans sa douleur, passa distraitement sans s’arrêter devant le miroir et s’en alla s’asseoir près de la fenêtre, à la place qu’elle occupait quand le colporteur était entré.

Marguerite la suivit tristement des yeux et s’aperçut, lorsqu’elle se retourna, que les yeux du colporteur étaient fixés dans la même direction que les siens avec une expression de tristesse non moins réelle.

— Hélas ! murmura-t-elle, toutes les perles de l’Orient n’éclairciraient pas ce front-là !

Puis, revenant au colporteur, et comme secouant le voile de mélancolie qui s’était répandu sur son visage :

— Et moi, dit-elle, je suis donc la seule oubliée ?

— Madame, répondit le colporteur, le hasard ou plutôt ma bonne fortune m’a fait rencontrer sur ma route le prince Emmanuel Philibert. Comme je suis du Piémont et, par conséquent, son sujet, je lui ai dit le but de mon voyage et l’honneur que j’ambitionnais de pouvoir arriver jusqu’à Votre Altesse. Alors, pour le cas où je parviendrais à ce but, il m’a remis, en me chargeant de la déposer à vos pieds, cette ceinture qui a été offerte par son père Charles III à sa mère Béatrix de Portugal le jour de leur mariage. C’est, comme vous le voyez, un serpent d’or émaillé d’azur, dont la gueule soutient une châtelaine à laquelle pendent cinq clefs du même métal : ces clefs sont celles de Turin, de Chambéry, de Nice, de Verceil et de Villeneuve d’Asti, écussonnées des armes de ces villes, qui sont les cinq fleurons de votre couronne ; chacune d’elles ouvre, dans le palais de Turin, une armoire que vous ouvrirez vous-même le jour de votre entrée au palais, comme duchesse souveraine de Piémont… Après cette ceinture, que pouvais-je vous présenter de digne de vous, madame ? Rien, si ce n’est peut-être quelques-unes des riches étoffes que mon compagnon va avoir l’honneur de vous faire voir.

Alors, le second colporteur ouvrit sa boîte à son tour et déroula aux yeux émerveillés des princesses une éblouissante collection de ces magnifiques écharpes d’Alger, de Tunis ou de Smyrne qui semblent brodées avec des rayons du soleil d’Afrique ou de Turquie ; un assortiment de ces riches étoffes aux fleurs brocardées d’or et d’argent, que Paul Véronèse jette sur les épaules aristocratiques de ses doges et de ses duchesses, et dont les flots somptueux, après avoir glissé le long de leur corps, balaient derrière eux les marches des palais ou les perrons des églises ; enfin, un choix de ces longues pièces de satin qui, voyageant d’Orient en Occident, faisaient à cette époque halte un instant à Venise, et venaient s’étaler aux yeux des belles dames d’Anvers, de Bruxelles et de Gand, immense et triple caravansérail d’où elles repartaient, portant à l’Angleterre, à la France et à l’Espagne un merveilleux échantillon de la patience indienne, dont l’aiguille, sur chacune d’elles, avec des couleurs plus éclatantes que celles de la nature même, avait tracé tout un monde d’oiseaux fantastiques, de fleurs inconnues et de chimères impossibles.

Les princesses se partagèrent ces trésors avec cette avidité fébrile qui saisit la femme, de quelque condition qu’elle soit, à la vue de ces objets de parure qui, dans ses idées de coquetterie, doivent encore ajouter aux charmes qu’elle a reçus de la nature, et, au bout d’un quart d’heure, le colporteur blond à la barbe rousse avait eu un débit aussi complet de ses étoffes que le colporteur brun à la barbe noire de ses bijoux et de ses pierreries.

Restaient les comptes à régler. Pour arriver à recevoir quittance des deux marchands forains, chacun avait sa ressource prête : Diane de Castro comptait recourir à la duchesse de Valentinois, Marie Stuart à son oncle de Guise, le Dauphin à son père Henri II, madame Marguerite à elle-même. Quant à la princesse Élisabeth, restée à peu près étrangère à tout ce qui s’était passé, elle ne se préoccupait pas plus du paiement qu’elle ne s’était préoccupée de l’achat.

Mais, au moment où les belles chalandes se préparaient, les unes à mettre la main à leur escarcelle, les autres à fouiller dans des bourses mieux garnies que les leurs, les deux marchands déclarèrent qu’ils ne pouvaient, séance tenante, indiquer les prix des bijoux ni des étoffes, obligés qu’ils étaient, pour ne point faire d’erreur, de se reporter à leurs factures et à leur livre d’achat.

En conséquence, ils demandèrent à leur illustre clientèle la permission de revenir le lendemain à la même heure, délai qui avait le double avantage de donner aux vendeurs le temps d’établir leurs chiffres, et aux acheteurs celui de se procurer de l’argent.

Puis, sur cette proposition, qui faisait les affaires de tout le monde, les deux colporteurs rechargèrent assez maladroitement leurs balles sur leurs épaules, et l’un en savoyard, l’autre en piémontais, prirent, avec force saluts et actions de grâce, congé de l’auguste assemblée.

Seulement, pendant les préparatifs de départ, Marguerite avait disparu et le Piémontais chercha vainement des yeux la princesse, au moment où se refermait derrière lui la porte du salon où s’était passée l’étrange scène que nous venons de raconter.

Mais, arrivé dans l’antichambre, il fut accosté par un page qui, lui mettant le bout du doigt sur l’épaule, lui fit signe de déposer son fardeau près de la banquette de bois sculpté qui régnait autour de l’appartement et de le suivre.

Le colporteur obéit, déposa sa balle à l’endroit indiqué, et, à la suite du page, s’engagea dans un corridor percé de plusieurs portes.

Au bruit de ses pas, une des portes s’ouvrit et il se trouva en face de la princesse Marguerite.

En même temps, le page disparut derrière une tapisserie.

Le colporteur s’arrêta étonné.

— Beau vendeur de bijoux, lui dit la princesse avec un charmant sourire, ne vous étonnez point que je vous aie fait venir en ma présence : je n’ai pas voulu, de peur de ne point vous revoir demain, remettre à plus tard le seul paiement qui soit digne de vous et de moi.

Et, riche de cette grâce parfaite qui accompagnait tous ses mouvements, la princesse tendit sa main au colporteur.

Celui-ci, de son côté, avec la courtoisie d’un gentilhomme, mit un genou en terre, prit cette blanche main du bout des doigts et y appuya ses lèvres avec un soupir que la princesse attribua à l’émotion et qui n’exprimait peut-être rien autre chose qu’un regret.

Puis, après un instant de silence :

— Madame, dit le colporteur s’énonçant, cette fois, en excellent français, c’est un grand honneur que me fait là Votre Altesse ; mais sait-elle bien quel est l’homme à qui elle fait cet honneur ?

— Monseigneur, dit Marguerite, il y a dix-sept ans que je suis entrée au château de Nice et que le duc Charles de Savoie m’a présenté son fils comme devant être mon époux. À partir de ce jour, je me suis regardée comme la fiancée du prince Emmanuel Philibert et j’ai attendu, pleine de confiance en Dieu, l’heure où il plairait à la Providence de nous réunir. Dieu a récompensé la confiance que j’ai eue en lui en faisant de moi aujourd’hui la plus heureuse et la plus fière princesse de la terre !

Puis, jugeant qu’elle en avait assez dit, la princesse, par un double mouvement rapide comme la pensée, jeta, d’une main, autour du cou d’Emmanuel Philibert la chaîne d’or garnie de pierreries qu’elle portait au sien, tandis que, de l’autre, elle laissait retomber la tapisserie qui la séparait de celui avec lequel elle venait d’échanger les présents des fiançailles.

Le lendemain et les jours suivants, on attendit vainement au Louvre les deux colporteurs ; et, comme la princesse Marguerite ne mit personne dans la confidence de ce qui s’était passé après leur sortie du salon, ceux qui se rapprochèrent le plus de la vérité pensèrent que les deux généreux distributeurs de bijoux et de robes étaient deux envoyés du prince chargés par lui de ses cadeaux de noces ; mais nul n’alla jusqu’à supposer que l’un des deux fût le prince lui-même et l’autre son fidèle et inséparable Scianca-Ferro.

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Le 5 du mois de juin de l’an 1559, une splendide cavalcade se composant de dix clairons, d’un roi d’armes, de quatre hérauts, de cent vingt pages, tant de la chambre, de la grande écurie, de la vénerie, de la fauconnerie que d’ailleurs, et de trente ou quarante écuyers qui fermaient la marche, sortit du palais royal des Tournelles, situé près de la Bastille, prit la rue Saint-Antoine, suivie d’un grand concours de peuple qui n’avait jamais vu pareille magnificence, et s’arrêta sur la place de l’Hôtel de Ville.

Là, les trompettes sonnèrent par trois fois afin de donner le temps aux fenêtres de s’ouvrir et à ceux qui étaient éloignés de s’approcher ; puis, lorsque la foule fut bien épaisse, lorsque tous les yeux de cette foule furent bien fixés, toutes les oreilles bien ouvertes, le roi d’armes déploya un grand parchemin scellé du sceau royal, et, après que les hérauts eurent crié trois fois : « Silence !… Oyez ce qui va être dit ! » le roi d’armes commença de lire le cartel suivant :

« De par le roi,

» Après que, par une longue, cruelle et violente guerre, les armes ont été exercées en divers endroits avec effusion de sang humain et autres pernicieux actes que la guerre produit, et que Dieu, par sa sainte grâce, clémence et bonté, a bien voulu donner à la chrétienté tout entière, affligée par tant de malheurs, le repos d’une bonne et sûre paix, il est plus que raisonnable que chacun se mette en devoir, avec toutes démonstrations de joie, plaisir et allégresse, de louer et célébrer un si grand bien, qui a converti toutes les inimitiés et toutes les aigreurs en douceurs et amitiés par les étroites alliances qui se font, moyennant les mariages accordés par le traité de ladite paix, à savoir :

» De très haut, très puissant et très magnanime prince Philippe, roi catholique des Espagnes, avec très haute et très excellente princesse madame Élisabeth, fille aînée du très haut, très puissant, très magnanime prince Henri, second de ce nom, très chrétien roi de France, notre souverain seigneur ;

» Et aussi de très haut et très puissant prince Emmanuel Philibert, duc de Savoie, avec très haute et très excellente princesse madame Marguerite de France, duchesse de Berry, sœur unique dudit seigneur roi très chrétien, notre souverain seigneur.

» Lequel, considérant que, grâce aux occasions qui s’offrent et se présentent, les armes éloignées de toute cruauté et violence se peuvent et se doivent employer avec plaisir et utilité par ceux qui désirent s’éprouver et s’exercer en vertueux et louables faits et actes ;

» Fait savoir, en conséquence, à tous princes, seigneurs, gentilshommes, chevaliers et écuyers suivant le fait des armes, et désirant faire preuve de leur personne pour exciter les jeunes à la vertu, et recommander les prouesses des expérimentés, qu’en la ville capitale de Paris, le pas est ouvert par Sa Majesté Très Chrétienne et par les princes Alphonse d’Est, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, et Jacques de Savoie, duc de Nemours, tous chevaliers de l’Ordre, pour être tenu contre tout venant dument qualifié, à commencer le seizième jour du présent mois de juin, et continuant jusqu’à l’accomplissement et effet des emprises et articles qui s’ensuivent :

» La première emprise, à cheval, en lice, en double pièce, se composera de quatre coups de lance, et un pour la dame.

» La deuxième emprise, à coups d’épée à cheval, un à un ou deux à deux, à la volonté du maître du camp.

» La troisième emprise, à pied, trois coups de pique et six coups d’épée.

» Et si, en courant, aucun frappe le cheval, au lieu de frapper le cavalier, il sera mis hors des rangs sans plus y retourner, si le roi ne l’ordonne.

» Et, à tout ce que dessus, seront ordonnés quatre maîtres de camp, pour veiller à toutes choses.

» Et celui des assaillants qui aura le mieux rompu et le mieux fait aura le prix, dont la valeur sera à la discrétion des juges.

» Pareillement, celui qui aura le mieux combattu à l’épée et à la pique aura aussi le prix à la discrétion desdits juges.

» Seront tenus les assaillants, tant de ce royaume comme étrangers, de venir toucher à l’un des écus qui seront pendus au perron du bout de la lice, selon les emprises qu’ils voudront faire, et ainsi toucheront à plusieurs d’entre eux à leur choix, ou à tous s’ils veulent ; et, là, ils trouveront un officier d’armes qui les enrôlera selon les écus qu’ils auront touchés.

» Seront aussi tenus les assaillants d’apporter ou faire apporter par un gentilhomme audit officier d’armes leur écu, armorié de leurs armoiries, pour cet écu être pendu au perron trois jours durant avant le commencement dudit tournoi.

» Et, en cas que, dans ledit temps, ils n’apportent ou envoient leurs écus, ils ne seront reçus audit tournoi sans le congé des tenants.

» Et, en signe de vérité, nous Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, avons signé le présent écrit de notre main.

» Signé : Henri. »

Lecture faite de ce cartel, les quatre hérauts crièrent par trois fois :

— Vive le roi Henri, à qui le Seigneur donne de longs et glorieux jours !

Puis toute la troupe – roi d’armes, hérauts, pages et écuyers – poussèrent le même cri, auquel répondit une acclamation générale de la foule.

Après quoi, la cavalcade, toujours clairons sonnants, se remit en marche, traversa la rivière, remonta la cité jusqu’au parvis Notre-Dame, et là, s’arrêtant, avec le même cérémonial, fit lecture du même cartel, lecture qui fut suivie de cris pareils et de semblables fanfares.

Enfin, par le même pont qu’elle avait pris pour venir, la cavalcade rentra dans la ville, atteignit la rue Saint-Honoré, gagna la place du Louvre, où une nouvelle lecture fut faite, toujours au milieu des mêmes acclamations et des mêmes bravos de la multitude, qui semblait comprendre que ce spectacle devait être le dernier de ce genre qu’il lui serait permis de contempler.

De là, par les boulevards extérieurs, la cavalcade se dirigea vers le palais des Tournelles où le roi avait transporté sa cour.

En effet, huit jours auparavant, avis avait été donné au roi que le duc d’Albe, désigné pour représenter le roi Philippe II dans la cérémonie du mariage et dans les actes qui en devaient être la suite, s’avançait vers Paris avec une troupe de trois cents gentilshommes espagnols.

Aussitôt le roi avait évacué le Louvre et s’était retiré au palais des Tournelles, qu’il comptait habiter avec toute la cour pendant le temps que dureraient les fêtes, abandonnant son palais du Louvre au duc d’Albe et aux illustres hôtes qu’il amenait avec lui.

À cette première nouvelle, le roi avait envoyé le connétable au-devant du duc d’Albe, lui ordonnant de marcher jusqu’à ce qu’il le rencontrât.

Le connétable avait rencontré à Noyon le représentant du roi Philippe II et avait continué avec lui sa marche vers Paris.

Arrivés à Saint-Denis, le connétable et le duc d’Albe virent venir à eux M. le maréchal de Vieilleville, surintendant général, lequel était envoyé par le roi pour veiller à ce que les Espagnols fussent grandement traités.

Deux heures après, par une belle matinée du dernier dimanche de mai, toute cette troupe, rafraîchie et restaurée, fit son entrée dans Paris ; entrée magnifique, cette troupe formant, tant en princes, seigneurs, gentilshommes, qu’écuyers et pages, plus de cinq cents cavaliers.

M. de Vieilleville fit traverser aux Espagnols tout Paris, depuis la barrière Saint-Denis jusqu’à celle des Sergents ; puis il logea, comme l’ordre en avait été donné, le duc d’Albe et les principaux seigneurs espagnols au palais du Louvre, et les simples gentilshommes dans la rue Saint-Honoré.

Aussi, quand la lecture du cartel fut faite sur la place du Louvre, y avait-il là, pour l’écouter, presque autant d’Espagnols que de Français, et, quand elle fut finie, des bravos retentirent-ils dans les deux langues.

Maintenant, si le lecteur, qui vient de suivre la proclamation royale du château des Tournelles à la place de l’Hôtel de Ville, de la place de l’Hôtel de Ville au parvis Notre-Dame, et du parvis Notre-Dame à la façade du Louvre, veut la reconduire jusqu’au château des Tournelles, d’où elle est sortie depuis deux heures, nous profiterons de sa bonne volonté pour examiner avec lui les grands travaux que le roi vient d’y faire exécuter à l’occasion des joutes proclamées par le cartel que nous avons cru devoir, si long qu’il fût, rapporter en entier, non seulement comme pièce curieuse et authentique et comme spécimen des mœurs de cette époque dans laquelle s’exhale le dernier soupir chevaleresque de la France, mais encore parce que les lois de cette joute nous aideront à mieux comprendre les faits qui vont s’accomplir sous nos yeux.

La lice extérieure – et par cette désignation nous entendons la circonférence entière du bâtiment – avait été élevée sur le terrain vague qui s’étendait du palais des Tournelles à la Bastille : elle avait deux cents pas de long sur cent cinquante de large.

La carcasse oblongue de cette lice était fabriquée en planches et couverte de toile pareille à celle des tentes, sinon qu’elle était rayée plus richement, c’est-à-dire d’azur et d’or, qui sont les deux couleurs du blason de France.

Sur les deux prolongements latéraux, on avait construit des estrades réservées aux spectateurs, gentilshommes et dames de la cour.

Du côté du château s’ouvraient trois portes affectant à peu près les formes des trois portes d’un arc de triomphe, celle du milieu étant plus élevée que les deux autres.

La porte du milieu avançait de douze ou quinze pieds dans la lice et formait l’entrée et la sortie d’un bastion dans lequel devaient demeurer les quatre tenants, toujours prêts à répondre à quiconque viendrait les provoquer. En avant de ce bastion, il y avait une barrière transversale que les écuyers ouvraient au cri de « Laissez aller ! »

Les quatre tenants étaient, on le sait déjà : le roi de France Henri II ; le prince de Ferrare Alphonse d’Este ; François de Lorraine, duc de Guise ; Jacques de Savoie, duc de Nemours.

Quatre mâts surmontés de banderoles portaient chacun un écu aux armes de l’un des illustres champions. Les assaillants, – qui entraient du côté opposé de la lice, où avait été bâtie une grande salle dans laquelle ils pouvaient se vêtir et se dévêtir, – devaient venir toucher du bois de leur lance l’écu du tenant qu’ils désiraient combattre, pour indiquer que ce qu’ils demandaient, c’était une simple course en l’honneur des dames, une joute à armes courtoises. De son côté, comme du côté du château, une barrière, en s’ouvrant, donnait passage au cheval et au cavalier.

Sans doute, malgré cette précaution, arriverait-il ce qui arrivait presque toujours en pareille circonstance, c’est que quelque haine vigoureuse se produirait tout à coup ; c’est que quelque chevalier inconnu ferait demander au roi, au lieu d’une joute à armes courtoises, un bon combat à outrance, et, ayant obtenu cette permission de Henri II, qui n’aurait pas le courage de la lui refuser, viendrait toucher l’écu de son adversaire du fer et non plus du bois de sa lance.

Alors, en place d’un simulacre de combat, s’engagerait un combat réel dans lequel, cessant de jouer le jeu ordinaire, les deux adversaires joueraient leur vie !

La lice intérieure – celle dans laquelle devaient avoir lieu les courses – était large de quinze pas ou de quarante-cinq pieds, ce qui permettait aux tenants et aux assaillants de courir un contre un, deux contre deux, et même quatre contre quatre.

Cette lice était fermée par de longues pièces de bois s’élevant à la hauteur de trois pieds et recouvertes de la même étoffe que celle qui tapissait tout l’intérieur de la tente. Des barrières s’ouvrant, deux à chaque extrémités, permettaient aux juges du camp d’entrer dans la lice, ou aux assaillants, si quelques-uns d’entre eux, avec permission du roi, obtenaient de jouter contre un juge du camp, au lieu de jouter contre un des tenants désignés, de passer de la lice dans le vaste quadrilatère réservé, à droite et à gauche, aux juges du camp et aux estrades, afin d’aller toucher, du bois ou du fer de leur lance, l’écu de celui auquel ils désiraient avoir affaire.

Il y avait autant de juges du camp que de tenants, c’est-à-dire quatre juges.

Ces quatre juges étaient : le prince de Savoie Emmanuel Philibert ; le connétable de Montmorency ; M. de Boissy, grand écuyer, qu’on appelait, par habitude, M. le Grand ; enfin, M. de Vieilleville, grand chambellan et maréchal de France.

Chacun d’eux avait, à l’un des angles du quadrilatère, un petit bastion surmonté de ses armes.

Deux de ces bastions – et c’étaient ceux de M. le duc de Savoie et du connétable – étaient appuyés à la façade du palais des Tournelles.

Les deux autres – ceux de MM. de Boissy et de Vieilleville – s’adossaient au bâtiment construit pour les assaillants.

Au-dessus du bastion des tenants s’étendait le balcon réservé à la reine, aux princes et aux princesses, tout tendu de brocart d’or, avec une espèce de trône pour la reine, des fauteuils pour les princes et les princesses, et des tabourets pour les dames attachées à la cour.

Tout cela, vide encore, mais visité chaque jour par le roi, dont l’impatience comptait les instants, attendait tenants et assaillants, juges du camp et spectateurs.

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