IL A ÉTÉ TIRÉ DE LA PREMIÈRE ÉDITION:
10 exemplaires sur Japon impérial numérotés de 1 à 10
et 20 exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 11 à 30.
[Illustration]
PIERRE DUFAY
UN CHAPITRE INÉDIT DE L’HISTOIRE DU COSTUME
Le Pantalon Féminin
NOUVELLE ÉDITION REMANIÉE, CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE ET ILLUSTRÉE D’UN FRONTISPICE A L’EAU-FORTE ET DE 20 GRAVURES HORS-TEXTE
[Illustration]
PARIS
CHARLES CARRINGTON
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS
11, RUE DE CHATEAUDUN, 11
1916
A SON ALTESSE LA FEMME A LA PARISIENNE
En souvenir de sa Grâce, de ses Charmes et de ses Dessous.
[Illustration]
PRÉFACE
d’ARMAND SILVESTRE
ÉCRITE POUR LA PREMIÈRE ÉDITION
C’est une chose rare qu’un livre de belle humeur et de réelle érudition tout ensemble. Aussi ai-je accepté de grand cœur de présenter celui-ci au public, malgré que le vêtement qui l’a inspiré me soit un objet d’horreur tout à la fois et d’envie, car, non seulement le pantalon féminin m’irrite par son manque de beauté, mais, aussi par les privautés impertinentes dont il jouit dans la vie sociale.
Qu’a fait, après tout, ce chiffon ridicule, pour mériter d’aussi belles destinées? Lui qui peut dire, comme le poète persan: «Je ne suis pas la rose, mais j’ai gardé un peu de son parfum!»
Les disciples de Zoroastre, admirateurs des astres, n’en voulaient pas davantage aux nuages légers qui voilaient parfois le disque lumineux de la Lune, en sa plénitude majestueuse, que moi à ce malencontreux habit qui dissimule des rondeurs bien autrement harmonieuses. Que vient faire, dans le ciel de nos lits, cette vapeur de toile ou de batiste malséante, dont certaines refusent de se dépouiller même pour réjouir nos mains seulement, dans la pénombre familière?
Mais je me suis vite convaincu que l’auteur était aussi antipathique que moi à cette mode, qu’il fait seulement remonter à Salomé, mais qui proclama, dans l’histoire de l’humanité, la déchéance d’Ève. Car la feuille de vigne fut la première culotte et le symbole d’un premier châtiment. Encore que la pitié de Dieu,—
Les dieux parfois, mon fils, sont bons quand ils sont jeunes
comme dit le vieux Thamus de Paul Arène—n’eût imposé à la femme coupable ce vêtement que d’un côté, ce qui laissait les horizons libres de l’autre et ne gênait en rien le point de vue que j’appellerai culminant. C’est ce qui fit faire immédiatement un demi-tour à Adam, qui trouva que la vie était encore supportable avec cette copieuse consolation. Comment la femme en vînt-elle à aggraver, elle-même, sa punition, en se voilant aussi l’autre face? Ce précieux volume abonde, sur ce point, en hypothèses dont aucune ne me satisfait. Je ne crois pas, comme Vignola, que ce fut pour monter plus commodément à cheval, l’amazone ayant été une exception dans l’histoire des races. Ni pour se garantir du froid, comme quelques médecins le lui ont conseillé. Allez donc voir si elle écoute ceux-ci quand ils lui interdisent de se décolleter! Je ne m’en plains pas; mais si abondant que soit ce que nous révèle leur corsage ouvert, la compensation est insuffisante. De simples satellites de la Lune! voilà tout!
Je ne puis trouver, à cet usage, qu’un motif ou déshonnête ou désobligeant. Salomé était dans le premier cas. Ses brayes, si consciencieusement décrites par Flaubert, étaient un excitant aux rêveries malsaines du vieil Antipas. «L’indécent n’est pas le nu, mais le troussé», a dit si justement Diderot. Ainsi les courtisanes vénitiennes qui portaient des pantalons luxueux, comparables à de très fines voiles palpitantes au moindre souffle. Car Théophile Gautier me montra, dans un livre ancien, qu’elles recouraient encore à un autre raffinement, écrasant au moment psychologique, entre les plis de leur double rose naturelle, de petites vessies pleines de parfums, simulant, par le bruit, une distraction embaumée. Il y avait même la plaisante aventure d’un amoureux se précipitant sous les draps pour humer cet arome et en sortant désappointé par une distraction réelle. Ainsi les contemplatifs pouvaient-ils s’imaginer qu’ils voyageaient vers Cythère poussés par un vent léger et chargé d’odeurs suaves. Dans ces deux cas, le pantalon fut visiblement inventé pour émoustiller les vieux cochons.
Dans d’autres, il répondit en s’installant dans les mœurs, au besoin inné chez les femmes de faire enrager ceux qui les aiment vraiment. Car vous ne les verrez avoir d’attentions délicates que pour ceux qui leur montrent quelque indifférence, fausse ou réelle. Quant aux vrais fervents de leur chair, elles ne sont préoccupées que de leur en montrer le moins possible. D’autres encore—ce fut certain quand la mode en vint de Londres—l’acceptèrent tout simplement avec enthousiasme parce qu’elles avaient les cuisses défectueuses. Jolie raison pour les autres! Quelle occasion c’était de retirer même ses jupes ou de choir d’âne comme lady Churchill qui se fit aimer en montrant son derrière. Ah! j’oubliais des personnes encore fatalement vouées au culte de ces affreux accessoires: les lingères qui en fabriquent et en aiment particulièrement la confection. Car celle-ci ne demande pas le soin qu’exige un chapeau de la part d’une modiste, et volontiers cette coiffure postérieure va à toutes les physionomies.
—Je te vois, petit coquin! comme dit l’inscription foraine qu’on lui pourrait donner pour devise. Je te vois, mais te reconnais à grand’peine! ajouterait un mélancolique.
Ah! qu’on me ramène à l’admirable costume de Notre-Dame de Thermidor, de cette belle Tallien dont la foule saluait au passage les jambes sculpturales, dans les larges échancrures de sa jupe traînante, comme on s’incline devant un front célèbre à la couronne de lauriers! Les vraies époques d’art sont celles où l’on ne parle pas seulement du visage des femmes, quand on s’entretient de leur beauté.
C’est dans le costume des bicyclistes dames qu’on mesure aujourd’hui, l’horreur du pantalon... Et Dieu sait si les séants sont larges! Comme ceux des zouaves, ce qui donne un côté bien particulièrement rétrospectif aux souvenirs d’amour qu’ils peuvent évoquer. Pouah! et, s’il en faut croire M. Lépine, de jeunes personnes qui n’y sont pas forcées, revêtaient ce demi-sac tout simplement pour plaire aux clients de la rue, et sans l’excuse de la moindre bécane à enfourcher postérieurement.
Voilà qui suffirait seul à affirmer la décadence de nos goûts.
Mais je ne veux pas m’attrister en de mélancoliques réflexions sur ce sujet, j’aime bien mieux remercier l’auteur de ces pages érudites et joyeuses, de toutes les citations aimables dont il a repeuplé ma mémoire, depuis les jolis vers de Voiture dont j’avais égaré le texte, jusqu’à la page cueillie dans les Bigarrures et touches du seigneur des Accords, mon livre de chevet quand j’étais à l’École Polytechnique, et que j’avais dérobé à notre bibliothèque scientifique où il se trouvait bien par hasard et où je l’avais découvert. C’était au beau temps de ma jeunesse, durant cette accalmie impériale qui avait du bon: car, autant qu’il m’en souvient, beaucoup de femmes ne portaient pas de culottes, pendant cette période césarienne. Celles d’aujourd’hui en ont fait un symbole de revendication sociale, une façon de drapeau qui ne flotte pas précisément sur leurs têtes. Avocates et médecines rêvent de revêtir notre costume masculin dans toute son infamie. Di avertant omen! Ce sera du joli.
Je ne veux pas retarder davantage le plaisir que goûtera le lecteur à s’instruire sur un sujet très grave et dont les sots, seuls, ne comprennent pas le sérieux, où la forme emprunte au fond une majesté particulière et où le contenant participe à la gloire du contenu. Par cette légende pittoresque et documentée, il sera conduit jusqu’au seuil de ce temps misérable où—souvenir profané des temps divins d’Ève et de Noé!—le vin de nos verres est fabriqué par des chimistes et la feuille de vigne, elle-même, est devenue, aux formes de nos amoureuses, un pantalon!
ARMAND SILVESTRE.
[Illustration]
LES ORIGINES
L’usage du pantalon dans la toilette des femmes ne se perd pas dans la nuit des temps.
BERTALL
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ
LES ORIGINES
Le Pantalon féminin! Pourquoi pas? Des érudits et des chercheurs ont écrit l’histoire et retracé les origines de la chemise, du corset, de l’éventail, de l’ombrelle. Le pantalon, seul, semble avoir été négligé. C’est là, en vérité, une lacune qu’il conviendrait de combler.
Des dessous de la femme, nul n’est plus moderne; il semble en constituer la quintessence. Il a le charme d’une inutilité d’autant plus soignée que quelques-uns seulement doivent jouir de sa vue. «Un trou avec de la dentelle autour», disait une jolie femme que son radieux sourire n’empêchait point de se souvenir de la définition du canon; quelque chose comme «l’écrin qui enferme le rubis», ajoutait une autre.
Comme l’écrin, le pantalon s’entr’ouvre pour laisser contempler à nos yeux émerveillés les joyaux qu’il recèle. Il les rend plus désirables en les voilant, mais il ne les cache pas.
Grave sujet de réflexions pour les jeunes gens du temps présent, hommage respectueux rendu par le vice à la vertu: puissent les disciples de M. Bérenger reconnaître la salutaire influence de leur maître, au cours de ces pages dont la femme nous a fourni le fond et la forme, encore que, il le faut confesser, le pantalon féminin soit rarement fermé.
Son «usage ne se perd pas dans la nuit des temps», écrivait judicieusement, il y a quarante ans, le dessinateur Bertall[1]; toutefois, si Eve la blonde qui, après la pomme, se contenta d’une feuille de vigne, en ignora l’usage et si beaucoup d’autres l’ignorent encore, la femme n’attendit point la crinoline pour arborer cet accoutrement d’un genre nouveau. Bien avant que fussent révolus les temps des cages et des cerceaux, certaines se plurent à porter la culotte, aussi bien au propre qu’au figuré.
Soucieux de la vérité historique, le grand Flaubert, dans son Hérodias, faisait porter à Salomé des «caleçons noirs semés de mandragores», et, dans son adorable Aphrodite, Pierre Louys se garde bien de taire les «caleçons fendus»—déjà—de la reine Bérénice.
Ce n’est pas là seulement littérature. A Rome, comme les danseuses du Tabarin ou du Moulin Rouge, acrobates et actrices de mimodrames étaient tenues d’en être munies. Au mot subligatus, le Dictionnaire des Antiquités romaines d’Antony Rich et celui de Saglio fournissent, à ce sujet un dessin caractéristique.
De même, les chutes au tennis ne datant pas d’aujourd’hui, Philœnis, l’une des héroïnes de Martial (Epigr. VII, 67) a soin de passer un pantalon avant de jouer à la balle.
C’étaient évidemment là des cas où il pouvait paraître indispensable. Mais, en dehors de ces jeux, à certaines époques tout au moins, les Romaines: matrones, affranchies et femmes du peuple firent mieux et en portèrent d’une façon courante.
Les fouilles et les moulages opérés à Pompéi, par M. Fiorelli, ne laissent sur ce point aucun doute.
Dans la grave Revue des Deux Mondes, M. Beulé commentait ainsi la découverte de ces corps de femmes moulés dans la cendre:
«Les cuisses sont recouvertes d’une étoffe fine qui constitue un véritable caleçon. Ce qu’on avait cru remarquer sur les empreintes du souterrain de Diomède devient ici un fait certain. En y réfléchissant, le costume antique était si transparent chez la femme, si court chez les hommes, si sujet aux accidents de la vie en plein air, que le caleçon ou un équivalent étaient nécessaires pour que la pudeur ne fût pas à chaque instant blessée. La sculpture n’avait pas à tenir compte du caleçon, qui disparaissait sous le costume; toutefois, sur la colonne Trajane, on était déjà averti que les soldats romains en portaient; à Pompéi on constate que même les esclaves et les femmes du peuple avaient ce vêtement qui, surtout alors était indispensable»[2].
Puis, au sujet d’une jeune fille:
«Deux anneaux de fer passés à ses doigts attestent sa pauvreté; son oreille écartée et large, son origine prolétaire. Sur les cuisses, on reconnaît un caleçon assez fin; au contraire, l’étoffe du reste des vêtements est grossière, déchirée par places, mais elle laisse voir des chairs fermes et polies, des contours d’un réalisme presque embarrassant qui rappelle le modèle dans l’atelier.»[3]
Toutes étaient loin d’en porter, cependant. Calphurnie, outrée d’avoir perdu la cause qu’elle venait de plaider, aurait même donné aux juges que n’avait pu toucher la grâce de son talent, une preuve, empruntée à Phryné, de l’ignorance où elle vivait de ce vêtement.
Ce geste dont devait se souvenir la Mouquette aurait même été la cause, suivant Furetière, de la loi qui fit interdire aux femmes l’exercice du barreau:
«Calphurnie fut cause qu’on a interdit le barreau aux femmes, parce qu’ayant plaidé une cause qu’elle perdit, elle en fut si irritée contre les Juges, qu’elle se découvrit impudemment le derrière et le leur montra par mépris. On ordonna en même temps que jamais femme ne plaideroit»[4].
Sans doute, craignait-on que la justice, malgré sa cécité légendaire, se laissât trop facilement influencer si de tels éléments d’appréciation continuaient à être soumis au tribunal.
L’Ordre des Avocats compte aujourd’hui d’adorables «consœurs»: est-ce en raison du pantalon dont on les croit munies sous leur robe que la sévérité de la loi s’est, dirai-je à leur endroit, si singulièrement adoucie?
Pour Vignola, comme pour Beulé, la Romaine aurait porté sous la stola un caleçon d’un tissu délicat et... «des chaussettes»[5].
Oh, oh!... voilà qui est un peu osé; mais Vignola joint tant d’esprit à son talent.
Le caleçon se retrouve également dans la Gaule et la Gallo-Romaine ne portant pas de bas, ce serait à retenir autour du genou leurs culottes qu’auraient servi les jarretières luxueusement ornées: camées, pierres gravées, émeraudes ou améthystes, dont les fouilles nous révèlent parfois la richesse[6].
La sculpture n’a point toujours négligé ce détail. Au Louvre, parmi les délicieuses statuettes en terre cuite provenant de Myrina, figure un Atys hermaphrodite, en costume phrygien, dont, dans le mouvement de la danse, la tunique courte laisse voir, tombant jusqu’à la cheville, les jambes d’un pantalon étroit et uni[7].
Le pantalon, combien qu’on ait longtemps semblé l’ignorer, appartenait si bien au costume de la femme antique, qu’en 1807, se faisant auprès de leurs contemporaines les apôtres peu écoutés de ce vêtement oublié, les docteurs Desessartz et de Saint-Ursin ne craignaient point de se reporter à l’antiquité et de la donner comme exemple:
«Parmi les vêtements de l’antiquité grecque, que le goût et la santé devraient faire prendre au sexe en Europe, il en est un dont j’ai toujours regretté qu’on ne soupçonnât pas le besoin: c’est le double caleçon, l’intérieur de toile et l’extérieur d’une soie légère, qui, en interceptant le passage de l’air, soit dans la marche ordinaire des femmes, soit dans leurs danses animées, préviendrait les rhumatismes et d’autres incommodités... Cette antique et nouvelle parure, si elle était adoptée, aurait encore l’avantage de les délivrer des entraves de leurs triples jupons[8].
Ce conseil fut, il est vrai, un peu suivi. Parmi les grandes dames de la cour impériale, Hortense fut seule, à peu près, à consentir, et par un simple caleçon, à ce retour à l’antiquité. A peine si sa mère, l’impératrice Joséphine, en portait parfois pour monter à cheval et combien en ignorèrent toujours l’usage. Quant à ceux d’Hortense, le grand livre de Leroy, à défaut des indiscrétions de la chronique, nous en révèle l’élégance.
De Rome, le subligat des acrobates et des actrices de mimodrames était passé à Byzance, où au VIe siècle, il était interdit aux femmes de se dévêtir sur la scène sans en être munies.
Notre temps n’a rien inventé, à part la Volupté nouvelle... et elle s’en va en fumée! c’était déjà le cache-sexe cher à M. Bérenger, dont les échos du Palais de Justice ont popularisé le nom, ces dernières années.
Procope, que son nom semblait vouer à ces potins politiques, nous a révélé ce détail de mœurs ignoré. Théodora elle-même, dans une nudité dont elle se montrait peu avare, se voyait forcée de conserver ce mince vêtement destiné à mettre un frein à la licence des rûts.
«Souvent, au théâtre, devant le peuple entier, elle ôtait ses vêtements et s’avançait nue au milieu de la scène ne gardant qu’un petit caleçon qui cachait le sexe et le bas-ventre. Ceci même, elle l’aurait volontiers montré au peuple, mais il n’est permis à aucune femme de s’exposer tout à fait (nue) si elle ne porte pas au moins un petit caleçon sur le bas-ventre...[9].
Avec l’invasion barbare, le pantalon semble avoir disparu de la toilette des femmes, pour passer, sous le nom de braies, dans celle des hommes. Le Moyen-Age est, au point de vue qui nous occupe, d’une pauvreté de renseignements navrante.
A peine si deux vers du Roman du Renard nous font connaître que quelques femmes en portaient... et fermés encore! Sans doute, estimaient-elles, comme Willy, que c’était plus distingué[10].
Cela a ses braies avalées Qu’elle avait... fermées.
Patience, malgré le silence des auteurs, le pantalon ne devait par tarder à faire une nouvelle apparition sous les jupes des dames. Le Dictionnaire du Mobilier de Viollet-le-Duc en fait foi aux articles Jarretière et Braies:
«Pour danser, les dames portaient des hauts-de-chausses (caleçons) et des bas-de-chausses, par conséquent des jarretières. Les caleçons portés dans les bals sous les jupes étaient commandés par une observation d’hygiène très exacte. Pendant le XIVe siècle, les dames portaient des jarretières de soie brodée, qui, serrées sur le bas-de-chausses, au-dessus du genou, étaient croisées sous le jarret et venaient s’attacher au-dessus du genou. Les caleçons descendaient sur les jarretières plus ou moins haut et ne serraient point la jambe»[11].
Ce fut même, suivant l’éminent architecte, l’origine du nom de bas:
«Les femmes qui ne portaient jamais de braies à pieds, mais des caleçons descendant aux genoux, avaient des hauts-de-chausses, d’où le nom de bas est resté»[12].
Tandis que Viollet-le-Duc se borne à signaler l’existence du pantalon dans la toilette féminine pour danser seulement, M. Alfred Franklin, dans son intéressante série la Vie privée d’autrefois, généralise cet usage, sans, malheureusement, indiquer davantage ses sources:
«Toutes les femmes portaient des hauts-de-chausses ou caleçons, et l’objet des jarretières était précisément de les attacher aux bas-de-chausses ou bas, que l’on ne cherchait point à dissimuler. L’habitude du cheval, l’ensemble un peu brusque des manières découvraient souvent la jambe. La jarretière n’est donc pas encore une pièce secrète du costume; on la couvre d’ornements, on y peint des devises, des armes, des pensées, parce qu’elle est destinée à être montrée»[13].
De son côté, Vignola confirme:
«Les châtelaines» portaient aussi une culotte d’étoffe à crevés, qui leur permettait de chevaucher à califourchon ou en croupe»[14].
Comment les dames avaient-elles été amenées à s’attribuer cet accoutrement viril? On est, sur ce point, réduit aux conjectures.
En dehors de l’observation d’hygiène signalée par Viollet-le-Duc, ne faut-il pas, comme M. le professeur Nardi, de Bari, trouver l’origine du caleçon à cette époque dans le mode de chevaucher qu’avaient alors les femmes?
«Le pantalon des dames fut-il inventé au Moyen-Age par des maris jaloux? Fut-il à certaine époque une ceinture cadenassée?[15] C’est possible, quoique l’histoire reste muette sur ce point. Au Moyen Age, les pauvres dames trottèrent à cheval par les mauvais sentiers de l’Italie, de l’Espagne ou de la France; les selles pour femmes et pour hommes étaient semblables. Dans ces conditions, une jeune fille devait éviter certain froissement immédiat des arçons; et une dame tombant de cheval, préférait ne montrer qu’un fond d’étoffe. Les chutes de cheval ont dû donner naissance au caleçon»[16].
C’est fort vraisemblable. Mais, hypothèse pour hypothèse,—il est bon de rire quelquefois—pourquoi, analysant ce plaisant conte du chevalier de la Tour-Landry, que cite Gudin[17], ne pas chercher l’origine du caleçon, ou, à plus proprement parler, du pantalon, dans l’irrésistible besoin qu’éprouvent parfois les femmes de tromper leur mari ou leur amant?
Celui de la dame était vieux et cordier, et la chère âme le cocufiait avec la furie bien française dont était digne le prieur d’un couvent de cordeliers. Les Carmes ne sont pas seuls à jouir de certaines prérogatives.
A deux reprises, le pauvre homme faillit être convaincu de son infortune et pincer, sans avoir recours au commissaire de police, cet ange tutélaire des maris trompés, l’épouse coupable en flagrant délit.
Grâce au ciel, sa voisine veillait, et l’on sait si les voisines ont toujours été indulgentes à l’adultère de la femme. Voici comment, pour la seconde fois, elle sut la sauver:
«Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux piez de son lit pour aler au marché a iij leues d’illec, et il prist les brayes du prieur, et les troussa a son eisselle. Et quant il fut au marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du lit, quand il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la poche qui estoit de costé. Et lors, il sceut bien que le mary les avoit prinses et emportées. Si fut la femme a grand meschief, et ala à sa commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu elle y meist remède. Si lui dist:
«Vous prendrés mes brayes et je en prendray unes autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi se firent. Et quant le preudhomme fut revenu moult dolent et moult courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle chière il faisoit: car mon compère, dist-elle, je me doubte que vous n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du vostre.
[Illustration]
«—Vrayment, dist le bonhomme, je n’ay rien perdu; mais je ay bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il avoit trouvé une brayes, et quant elle l’ouy commença à rire et à lui dire:—Ha, mon chier compère, or voi-je bien que vous estes deceu et en voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement envers vous qu’elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui parfoiz prennent ces bonnes damoiselles à cop, et afin que vous sachiez que c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit brayes et qu’elle disoit voir; si la crut et ainsi la faulce commère la sauva par ij foi»[18].
Il est à noter que les contes du chevalier de la Tour-Landry étaient destinés à «l’enseignement de ses filles». Que n’a-t-il écrit pour ses fils—quand ils auraient vingt ans?—c’eût été plutôt joyeux.
Sans que son usage fût général, le pantalon féminin était donc connu et porté par certaines au Moyen-Age.
Après être devenu la parure favorite des courtisanes de Rome et de Venise, passant les Alpes et la Manche, il devait, au seizième siècle, jouir d’une vogue inconnue jusque-là à la cour de France, aussi bien qu’à celle d’Angleterre.
Vogue passagère: il ne tardera pas à disparaître des mœurs et des dessous. Celles même qui sembleraient avoir le plus besoin de ce vêtement protecteur le plus souvent inutile, les ballerines et les amazones, ne voudront pour rien au monde s’en embarrasser.
Deux siècles passeront ainsi. Pour qu’à notre époque il retrouve sa vogue et sa grâce anciennes, il faudra que chutes et scandales se soient multipliés; que la police, cette pure gardienne des mauvaises mœurs, soit intervenue; que par cinquante années de luttes enfin, il soit parvenu, la crinoline aidant, à s’imposer à la femme moderne,...à la ville et l’hiver tout au moins.
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ
AU XVIe SIÈCLE
Les dames portaient, sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin.
RACINET.
C’est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut créé.
QUICHERAT.
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ AU XVIe SIÈCLE
Tandis que Cesar ecoutoit cecy, son laquais, qui despuis fut roy d’Espagne, estoit derriere luy pour avoir de la chair. Estant importuné, il se retourne et luy dit: Cap de biou, mon laquais, je vous donneray mornifle: et tout sert. Si tu veux de la chair, prends-toy aux fesses.
«BOECE.—Il a mis cela en effect et est cause qu’il y a tant de dames bossues, d’autant qu’il sçavoit en plusieurs lieux que celles qu’il attraperoit, il les happeroit aux fesses, comme estant les plus savoureuses et mieux faisandées; joint qu’il estoit assez aisé, parce qu’alors les dames n’avoient point de culotte. Il est vray, ouy; je ne dis point comme les autres fois, quand je mentois par oüy-dire. Je l’ay veu: c’est que, pour crainte que cela n’advint, plusieurs ont fait faire des caleçons, ou brides à fesses, afin de se garantir; et les autres qui n’avoient pas cette industrie, pour sauver leur cul, craignant la dent laquaisme, ont mis la chair de leurs fesses sur leurs épaules. Cela est donc la cause des bossues[19].»
Telle serait suivant Béroalde de Verville l’origine du pantalon féminin. Je la donne pour ce qu’elle vaut, substituant, bien entendu, d’après la sagace interprétation de Paul Lacroix Charles-Quint à César.
Bien que, dans des conditions analogues, des religieuses d’Outre-Rhin se soient, à la fin du XVIIIe siècle, confectionné à la hâte des caleçons à l’approche des troupes françaises, ce n’est là évidemment qu’une boutade du conteur.
Mais elle est intéressante en ce qu’elle signale la nouveauté de la mode qui commençait à sévir sous les jupes des dames et des demoiselles. Brantôme, Taboureau des Accords, Henri Estienne, confirmeront le dire de Béroalde et ne craindront pas de parler plus longuement des caleçons de leurs contemporaines.
Si les soldats de Charles-Quint ne furent pour rien dans cette petite révolution intime, Catherine de Médicis et les modes qu’elle importa d’Italie—sans compter sa façon particulière de monter à cheval—semblent, au contraire y avoir été pour beaucoup.
A effet semblable, cause semblable. De même que, sous le Second Empire, la crinoline et les cages devaient imposer et généraliser l’usage du pantalon, les vertugades, qui écartaient et faisaient ballonner les jupes, furent, vraisemblablement, sous Charles IX, son auxiliaire le plus puissant.
Il ne les accompagna pas tout d’abord, il est vrai. Au début du règne, les filles de Catherine—Brantôme est très affirmatif sur ce point—ne portaient point de caleçons. A défaut de ce correctif nécessaire, les pauvres dames commencèrent par aller quasiment nues sous l’énorme cloche de leurs jupes, et la Complainte de M. le Cul les railla assez gaillardement:
Ces vertugalles ouvertes Laissent les fesses découvertes[20]
L’on ne tarda guère pourtant à y mettre bon ordre:
«Par-dessus le corps piqué fut mis un pourpoint auquel s’attachaient les chausses. Les femmes furent amenées par la mode des jupes écartées à s’approprier cet attribut tout viril. C’est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut crée» (Quicherat)[21].
Le mot n’aurait-il pas été imité, plutôt, de l’italien calzone, comme l’indique M. le professeur Nardi? l’objet, comme les vertugades, dont il corrigeait les écarts et l’indiscrétion, semblant venir d’Italie.
Taboureau des Accords donne, cependant, une étymologie, très française, si française même que sa gauloiserie me force à la passer sous silence. C’est de la linguistique: les premières lignes suffiront à donner le ton du morceau. Elles ont, également, le mérite d’établir la nouveauté du mot et de la chose:
«On dit que quand les dames de la Cour commencèrent à porter des hauts-de-chausses, elles firent une convocation générale pour sçavoir comment elles les nommeroient, à la différence de celles des hommes: Enfin, du consentement de toutes, elles furent surnommez de ce nom caleson...»[22].
Henri Estienne, signale en moraliste, ou peu s’en faut, cette mode nouvelle.
Il y a, avec de l’esprit et du gai savoir en plus, du Père la Pudeur dans ses appréciations:
«CELTOPHILE.—Or ça, les vertugales ou vertugades qui avoyent la vogue de mon temps, sont-elles demeurées?
PHILOSAUNE.—Ouy, mais elles ont depuis commancé à porter aussi une façon de haut-de-chausses qu’on appelle des calçons; et comme elles portent des hauts-de-chausses, aussi portent-elles des pourpoints: tellement que vous en verriez maintenant beaucoup en chausses et en pourpoint, aussi bien que les hommes.
CELTOPHILE.—De mon temps cela eust esté trouvé fort estrange.
PHILOSAUNE.—Elles ont toutesfois quelque excuse honneste à ceste sorte d’habillement, je ne dis pas simplement Excuse honneste, comme on parle ordinairement, mais regardant à l’honnesteté qu’elles allèguent.
CELTOPHILE.—Comment?
PHILOSAUNE.—Qu’elles usent de ces calçons, pour ce qu’elles ont l’honnesteté en grande recommandation. Car outre ce que ces calçons les tiennent plus nettes, les gardans de la poudre (comme aussi ils les gardent du froid), ils empeschent qu’en tumbant de cheval, ou autrement, elles ne mostrent ha cryptein ommat’ arsenωn chreωn: pour user des mots d’Euripide, où il parle de l’honnesteté de Polyxène, alors mesme qu’elle allet tumber du coup de la mort.
CELTOPHILE.—I’enten bien ces mots d’Euripide, Dieu merci.
PHILOSAUNE.—Ces calçons les asseurent aussi contre quelques ieunes gens dissolus, car venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement leur chair. Mais comme l’abus vient en toute chouse encore que l’invention ne soit pas abusive, quelques-unes de celles qui au lieu de faire lesdits calçons de toile simple, les font de quelque estoffe bien riche, pourroyent sembler ne regarder pas aux chouses que nous avons dictes: mais en se mettant en chausses et en pourpoint, vouloir plustost attirer les dissolus que se défendre contre leur impudence»[23].
Donnant à cette nouveauté une raison moins honnête, le regretté Henri Bouchot, mettait en jeu, dès le début, dans ses Femmes de Brantôme, la coquetterie bien plus que la pudeur:
«Les maigres ont imaginé mille supercheries pour sauver les apparences; elles portent des caleçons rembourrés à la façon des hauts-de-chausses masculins, on a dit par pudeur en dansant la volte, mais en réalité pour mouler la jambe à leur gré. Du Billon dans son zèle excessif, mettait au compte de Sémiramis cette invention biscornue, «tant pour se garder du vent de bise que de la main trop légère des mignons»; mais le caleçon ne dépendait ni de l’une ni des autres comme de bien entendu, il était un objet de luxe, une tromperie. Que de fois la main légère s’égarait sur des tailles robustes et souples où des cartons élastiques suppléaient aux vices de nature. Tout est postiche à la cour de France, il n’y a guère que les dents qu’on ne sache remplacer encore; les patins laissent croire à l’élégance, les caleçons arrondissent les jambes grêles, les cheveux rapportés augmentent la chevelure naturelle détruite par les pommades et les cosmétiques»[24].
· · ·
Messire Loys Guyon, Dolois, sieur de la Nauche, que nous aurons occasion de retrouver au sujet d’une jeune fille qui, comme les Catayennes, n’en portait pas, dit et vante, d’autre part, la richesse de ces caleçons:
«Les femmes et filles de par deça semblent avoir opinion que les hommes désirent qu’elles ayent les fesses et les cuisses grosses et rebondies, comme les Catayens[25] par ce qu’elles s’estudient à persuader cela aux hommes, par leurs amples vertugadins qu’elles portent. Davantage, elles font plus que icelles Catayennes, d’autant qu’icelles avoyent les fesses et cuysses sous leurs vestemens nües, et les femmes de par deça revestent ces parties de calçons, non pas de petite estoffe, comme de toille, ou de futaine, mais de satin, taffetas, veloux toille d’or et d’argent, qu’on ne leur fait monstrer; au contraire, par nos loix, celles qui les monstrent librement, et sans raison, sont infames: il eust été bien plus seant aux Catayennes de porter des calçons de ces riches estoffes, pour encore adiouster de la grâce et allechement à ces parties, pour estre recherchées des hommes, pour les avoir à mary, que non pas à celles de par deçà, comme j’ay dit, qui ne leur est permis de les monstrer, encor moins de se laisser toucher. Ce qui donne occasion à plusieurs, de penser telles femmes, qui usent de ces façons de faire n’estre chastes»[26].
Une finale qui ressemble fort à celle d’Henri Estienne. L’on sait si les héroïnes de Brantôme se gênaient peu pour montrer leurs caleçons et les laisser toucher. Mais qui songea, jamais, à les taxer de pruderie?
Tous les historiens du costume, Racinet, Challamel, Ary Renan et autres ne manquent point de mentionner, avec plus ou moins de détails, cette intrusion du haut-de-chausses dans la toilette féminine.
Racinet et Challamel se montrent, toutefois, moins affirmatif que Quicherat:
«Les dames portaient sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin; on lui donnait le nom de caleçon, mais il ne différait pas de celui des hommes; il était attaché à un pourpoint mis par-dessus le corps piqué, ou corset à armature; les bas de soie de Naples ou d’Espagne étaient attachés au caleçon avec des aiguillettes ou retenus sous la jarretière comme on le faisait pour le haut-de-chausses; leur couleur était intense, on les portait rouges, violets, bleus, verts, noirs»[27].
Culotte d’homme plutôt que pantalon féminin. Ce travesti rappelle les courtisanes italiennes bien plus que les honnêtes dames du seigneur de Bourdeilles, «chose italienne», dont Racinet nous fournit cet autre exemple:
«Peut-on généraliser l’étrange alliance du costume féminin et du costume masculin dont l’exemple, particularisé par Vecellio et Bertelli, se rencontre ici? On voit par les gravures d’Abraham Bosse qu’au moins cette mode bizarre ne s’était point propagée parmi les courtisanes du nord de l’Europe pendant la première partie du XVIIe siècle. Quant aux grandes dames françaises, l’habitude que Catherine de Médicis leur fit prendre, selon Brantôme, de chevaucher en mettant la jambe dans l’arçon, au lieu de continuer à être assises sur leur monture en ayant les pieds posés sur la planchette, pouvait bien avoir contribué à leur faire adopter par-dessous leurs jupes le complément du costume masculin; leur corsage clos, avec les épaulettes et le mancheron, se rapprochait déjà fort du pourpoint.
«Tous les visiteurs de l’Exposition du costume organisée aux Champs-Élysées, en 1874, par l’Union centrale, ont pu y voir le portrait en pied, de grandeur naturelle, contemporain de l’époque dont nous nous occupons, représentant une dame richement vêtue, qui porte la culotte descendant aux genoux, transparaissant sous une jupe de gaze des plus claires. Le cas est certes rare, mais il ne paraissait pas que cette dame fût une courtisane[28]».
Pour Robida, la jambe passée dans l’arçon donna lieu à cette autre innovation:
«Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à hauts-de-chausse qui se mettait sous la robe. Ces caleçons, ainsi s’appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d’enfourcher plus commodément les arçons[29]».
Quant à M. Augustin Challamel—sans appuyer son dire sur aucun texte—il se contente de considérer le caleçon des dames de la cour comme l’exception et non comme la règle:
«Quelques-unes portèrent des caleçons par-dessous leurs robes. Mais cette mode ne fut pas généralement adoptée, parce qu’elle ne s’accordait guère avec les accessoires du costume»[30].
L’Histoire de la Mode peut avoir été écrite pour les jeunes filles, ce n’est pas une raison pour ignorer à ce point l’œuvre de Brantôme.
Elle fourmille de détails précieux pour qui veut décrire les élégances du passé: malgré l’encre bleue que devait l’auteur à ses lectrices, elle ne lui aurait point permis de se montrer aussi affirmatif.
[Illustration]
[Illustration]
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe ainsi belle faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callessons de toille d’or et d’argent, ou d’autre estoffe, très proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire.
BRANTÔME.
La richesse des callessons de la Signora Livia.
MONTAIGNE.
[Illustration]
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Toutes les héroïnes de Brantôme, ou presque, portent, en effet, des pantalons. Parfois même, ils sont de toile d’or ou d’argent; volontiers, elles les laissent voir, soit pour montrer leur jambe qu’elles savent belles, soit sous l’effort de quelque main malhonnête, friande de rondeurs et d’intimités plus haut placées.
Ces caleçons, un satirique anonyme cité par Pierre de l’Estoile, les chansonnera:
Pour les dames et damoiselles Sont cent mille modes nouvelles; Pignouers, tabliers et calessons, Coiffures de cinq cents façons[31]...
Brantôme n’a garde, en attendant, d’omettre de détailler les dessous de ses amoureuses. Il célèbre le luxe de leurs culottes ou dit si elles n’en ont pas.
Deux grandes dames—sans doute élevées dans un pensionnat de Lesbos—apparaissent ainsi, «toutes retroussées et leurs caleçons bas», à un écolier, qui, l’œil collé à un trou de la cloison, suit avidement cette leçon de choses...
Ce bon monsieur de Bourdeilles décrit même assez gentiment la scène; mais les mœurs sévères qui nous régissent m’empêchent de suivre son exemple. Baudelaire fut poursuivi pour moins et je serais inconsolable de faire condamner à mon tour la grande Sapho et de faire une peine même légère à ces enfants fidèles au «rite inventé».
Je préfère renvoyer l’«hypocrite lecteur» que «ces choses» peuvent amuser au premier discours des dames galantes où elles sont décrites par le menu[32].
Telle autre, une Espagnole, qu’un compagnon du conteur connut à Rome dans un sens à satisfaire pleinement l’Écriture, avait vis-à-vis de son serviteur des exigences un peu déconcertantes:
«Quand il l’accostoit elle ne vouloit permettre qu’il la vist, ny qu’il la touchast par ses cuisses nues, sinon avec ses calsons»[33]...
Singulière pudeur, dira-t-on, et des âmes naïves pourront se demander si c’était la conséquence d’un vœu?
Non pas: la dame avait simplement une cuisse plus maigre que l’autre.
Mais on peut conclure de cette anecdote que les pantalons de ces «cinq à sept» étaient forcément ouverts, tandis que ceux du petit ménage, qui, de nos jours, eût si volontiers fréquenté le Hanneton, étaient fermés comme ceux de Claudine ou de la Môme Picrate.
Le caleçon ne se contente pas de voiler: il supplée, corrige et rembourre au besoin. Rien n’est nouveau sous le soleil, ni même sous la lune, et le coton n’avait pas attendu la création de notre Académie nationale de musique et la divine aventure de Cléo de Mérode, pour jouer dans les ballets et la figuration le rôle que l’on sait.
«A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s’ayder de petits coissins bien mollets et délicats à soustenir le coup et engarder de la mascheure; ainsy que j’ai ouy parler d’aucunes, qui s’en sont aydees souvent, voire des callesons gentiment rembourrez et faits de satin, de sorte que les ignorants, les venans à toucher, n’y trouvent rien que tout bon, et croyent fermement que c’est leur embonpoint naturel: car, par-dessus ce satin, il y avoit des petits callesons de toille volante et blanche; si bien que l’amant donnant le coup en robbe, s’en alloit de sa dame si content et satisfait, qu’il la tenoit pour très bonne robe[34]».
Cela faisait, si je ne m’abuse, deux caleçons au lieu d’un et ce «coup en robbe» induit non moins à supposer qu’ils étaient ouverts l’un et l’autre.
Quelques-unes, pourtant, avaient déjà la fâcheuse habitude de les porter fermés, et, non plus une petite amie, mais le Balafré, suivant M. Lalanne, de déchirer de sa main brutale, dans une embrasure de fenêtre, cette malencontreuse lingerie:
«L’autre frère, sans cérémonie d’honneur ny de parole, prit la dame à un coing de fenestre, et, luy ayant tout d’un coup escerté ses calleçons qui estoyent bridez, car il estoit bien fort, luy fit sentir qu’il n’aimoyt point à l’espagnole, par les yeux, ny par les gestes du visage, mais par le vrai et propre point et effet qu’un vray amant doit souhaitter; et ayant achevé son prix fait s’en part de la chambre[35]».
Ouverts ou fermés? grave question dont la solution était déjà soumise, comme on voit, au gré et à la fantaisie de chacune. Il est de petits plaisirs passagers auxquels il n’est pas bon d’opposer, si illusoire soit-il, l’obstacle d’une toile d’or ou d’argent. Celles que ne tentent pas l’imprévu furent toujours l’exception: elles seules les portaient «bridez» et le conteur prenait soin de le noter.
Comme Béroalde, comme Taboureau, comme Estienne, Brantôme signale la nouveauté de cette mode. Vingt-cinq ou trente ans plus tôt, on n’en portait pas encore. C’était le cas des filles de Catherine de Médicis, qui, au début du règne, ignoraient ce travesti sous la jupe et la reine de prendre à leur endroit, ou mieux à leur envers, des privautés auxquelles l’éducation anglaise et quelques vieux messieurs sont seuls restés fidèles:
«Aucunes fois sans les despouiller, les faisoit trousser en robe, car pour lors elles ne portoyent point de calsons, et les claquetoit et fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles lui donnoyent ou pour les faire rire, ou pour plorer[36]».
Ces dames n’avaient point attendu que Colombine eût prêché, dans le Gil-Blas, l’Évangile des dessous, pour les simplifier quand il leur plaisait, et pour supprimer, l’été, le pantalon, pour éviter le surcroît de chaleur qu’il leur apportait. Brantôme exulte à cette vision de nymphes demi-nues et en véritable amant de la femme, semble, attacher, cette fois, plus de prix aux somptuosités de leur corps qu’à celles de leur lingerie.
«Mais le meilleur fut que la dame, parce que c’estoit en esté et faisoit grand chaud, s’estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n’avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus et les calleçons à part[37]».
Ou encore,—l’été était très chaud, paraît-il:
«Ce n’est pas par contraire, par son contraire se guarir, ains semblable par son semblable, bien que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout un païs, cela ny sert, ny quelques légers habillemens qu’elle puisse porter, pour s’en donner fraîcheur, et qu’elle les retrousse tant qu’elle voudra, jusques à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme plusieurs le font[38]».
Passage peu clair, comme le faisait judicieusement remarquer M. Bouchot, qui ne fait remonter qu’à 1577 ou environ la mode des caleçons.
D’une part, les unes supprimaient le pantalon, «comme plusieurs le font», ajoute Brantôme et d’autres sembleraient, en mettant le vertugadin sur le caleçon, sans le mettre sur le cotillon, conserver le pantalon, mais supprimer le jupon, ou son équivalent, comme il a été longtemps de mode. Mais alors, il faudrait lire le et non les; au reste, le bon Brantôme était-il à un lapsus de langue près?
Dames et demoiselles avaient, au surplus, une singulière façon de se vêtir pendant la canicule, et l’on comprend si elles devaient faire bon marché de ces inutilités.
Bois d’amour ou bois sacré, le déshabillé de Mlle de Sainte-Beuve[39], entre autres, eût pu paraître charmant. Dans une église, il avait lieu d’étonner:
«Les Mémoires sur l’Histoire de France, t. I, p. 272, disent qu’elle se laissa mener par le bras à travers l’église de Saint-Jean-en-Grêve, seulement couverte d’une fine toile et d’un point coupé à la gorge pour être muguettée et attouchée, au grand scandale de plusieurs qui assistaient de bonne foi aux processions; les Notes sur la Satire Ményppée disent la même chose[40]».
Sans doute... les «Enfants de Marie» nous ont habitué à une autre tenue... pourtant sur les sculptures des chapiteaux, on en voyait bien d’autres. Il eut été de mauvais goût de se scandaliser par trop.
Était-ce bien là, pourra-t-on se demander, le véritable pantalon féminin ou de ces hauts-de-chausses bâtards, sortes de culottes de bicyclette avant la bicyclette, dont parle Racinet?
Parfaitement, c’était bien là le pantalon féminin et il avait déjà son charme ambigu et un peu pervers. C’étaient, par-dessus les coussins rembourrés corrigeant les cuisses défectueuses, de véritables pantalons «de toile volante et blanche».
Pantalons de femmes également, encore que d’un luxe un peu douteux, quoique royal, que n’eût point, en son beau temps désavoué Mlle Otéro, ceux qu’avait accoutumé de porter Catherine de Médicis.
«Et par ainsi, sur cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe belle, faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callesons de toile d’or et d’argent, ou d’autre estoffe très proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire: car on ne se plaist point tant en soy que l’on en vueille faire part à d’autres de la veue et du reste[41].
Pantalons de femmes encore, ceux de l’infortunée Marie Stuart qu’ils fussent en toile de Hollande: «sept aulnes de Ollande pour faire six paires de callesons à la royne» (Inventaire d’Edimbourg, 1563) ou plus prosaïquement en futaine, comme le jour de son supplice.
Ah, nous sommes loin des toiles d’or et d’argent de la Florentine. Quelle femme de chambre consentirait à porter aujourd’hui, au-dessus des «bas de soye bleue», retenus par des «jarretières de soye», ces «caleçons de futaine blanche» de la reine martyre?[42]
De la futaine, fi! ma chère.
En Italie, au contraire, d’où le caleçon, comme la vertugade était originaire, il semblait plus se rapprocher du haut-de-chausses que du pantalon.
Les «onze pantalons de coton» que relève M. E. Rodocanachi[43] dans l’inventaire de la célèbre courtisane romaine Tullia d’Aragona (23 avril 1556) paraissent avoir été l’exception.
Ces demoiselles se plaisaient, le plus souvent, à revêtir de véritables chausses masculines, bouffantes et tailladées, qu’elles étaient à peu près seules à porter.
Pietro Aretino, ce divin Arétin[44], si peu connu et si mal jugé en France, sur la foi des mauvaises reproductions des planches de Marc-Antoine, sera, si vous le voulez bien, notre introducteur auprès de ces rouées personnes qui venaient faire antichambre dans son palais.
On ne saurait choisir meilleur guide, encore qu’une bourse bien garnie eût pu paraître suffisante. Après les Dames galantes, les Ragionamenti:
Tout d’abord dans l’Éducation de la Pippa, ces conseils de la Nanna à sa fille:
«Renonce d’abord à ta fierté, renonces-y te dis-je, parce que si tu ne changes pas de façons, Pippa, si tu n’en changes point, tu n’auras pas de braye au derrière (non havrai brache al culo) »[45].
On voit, par cette menace maternelle, si le caleçon devait tenir au cœur des jeunes personnes qui se destinaient à la Carrière et dans la Ruffiannerie, une matrulle expérimentée de savoir l’importance que peut prendre, auprès d’un gentillâtre imbécille, un coin de pantalon entrevu à propos sous le retroussis d’une jupe.
Les Vieux Messieurs datent de Suzanne et les petits vieux les avaient peut-être précédés:
«En ramassant le gant elle releva le bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçut ses caleçons bleus (la calza turchina) et ses mules de velours noir, élégances qui le firent haleter de luxure»[46].
Philosophe moqueur, Montaigne fait allusion à la magnificence de ces chausses, quand il raille ces voyageurs qui savent:
«Rapporter seulement à la mode de nostre noblesse française combien de pas à la Santa Rotonda ou la richesse des callessons de la signora Livia»[47].
Corona, dont le recueil existe manuscrit dans plusieurs bibliothèques d’Italie, en fait, dans une de ses nouvelles, porter de moins magnifiques aux religieuses qu’il met en scène. Ils se rapprochent des pantalons de Tullia d’Aragona et plus encore de l’horrible flanelle germanique, bien plus que des hauts-de-chausses plus haut décrits.
On les portait en laine au monastère de l’Archange, et les saintes filles semblaient plutôt y prendre gaiement l’existence.
Le conteur ajoute, pour excuser leurs débordements «que les caleçons de laine qu’elles portaient excitaient outre mesure leurs esprits vitaux et leurs muqueuses»[48].
Cette explication un peu spécieuse n’est pas sans rappeler une histoire qu’aimait à raconter le bon père Ricord, et dans laquelle il mettait un brave curé de campagne et Madame sa Soutane.
Le digne homme, contrairement aux nonnes de Corona, ne portait pas de caleçon et expliquait ainsi bien des choses, encore que la réalité fût plus simple encore.
Cette excitation spéciale est sans doute étrangère à la règle qui, dans la plupart des ordres, a fait interdire aux religieuses l’usage des pantalons. Il faut plutôt voir dans cette prohibition un effet du vieux cas de conscience que se posèrent et discutèrent les casuistes: une femme pêche-t-elle mortellement ou véniellement en empruntant à l’autre sexe son costume en tout ou en partie?[49]
Et dire que cette niaiserie fut un des principaux motifs qui entraînèrent la condamnation de Jeanne d’Arc!
Un monastère conduit à un autre. Du monastère de l’Archange, passons à ceux de l’amour. Vecellio après avoir décrit le costume des pensionnaires de certains couvents dont l’hospitalité est généralement assez écossaise pour que cet accessoire semble inutile, leur fait cependant porter de véritables culottes:
«Elles portent des bracelets d’or, des globules d’argent au cou, et même des espèces de culotte comme les hommes, avec des bas de soie ou de drap brodé»[50].
Après tout, si ce travesti versait les illusions nécessaires aux habitués triés sur le volet, le volet clos, de ces derniers salons?
C’était comme un uniforme; et, passant du rang à l’état-major, les détails en variaient peu. Racinet décrit ainsi, avec de plus amples détails, les chausses des courtisanes, non le macaroni napolitain, mais le gratin vénitien:
«Notre exemple no 7 montre, ainsi que le dit Vecellio, que les courtisanes vénitiennes étaient vêtues en dessous à la masculine. Les culottes marinesques, provençales, guéguesques, braguesques, comme les appelle Blaise de Vigenère, les chausses prolongées jusqu’aux genoux étaient à leur usage. Il n’est pas probable, quoique leur corsage fût taillé en pourpoint, que pour se montrer à l’intérieur, elles se contentassent d’enlever leur jupe. Le buste démesurément allongé eût été trop disgracieux lorsque l’on quittait les patins, et comme le panseron avait deux épaisseurs de bourre, l’une fixée au pourpoint même, l’autre dans le gilet de dessous (M. Quicherat, Histoire du Costume de France), il est bien plus vraisemblable de supposer que ces femmes affublées de la culotte ne conservaient que le gilet qui se trouvait sous ce pourpoint masculin. On voit ici que la culotte large avait des poches intérieures latérales; c’était un vêtement coquet, brodé, tailladé. La mode d’appareiller la couleur des bas à celle des chausses était alors remplacée par l’usage contraire, les chausses étaient d’une couleur, les bas d’une autre. Ces bas aux coins brodés étaient de soie, faits à l’aiguille, ou de drap...»[51]
Ces aimables enfants poussaient si loin l’élégance de leurs chausses que plus d’une fois les provéditeurs (provveditori alle pompe) durent intervenir et essayèrent de réduire, par des amendes, ces extravagances[52].
Ne se contentant pas de porter des culottes, elles aimaient à se montrer ainsi vêtues: ce fut l’objet de pénalités nouvelles qu’il fallut appliquer en partie double.
Si les femmes affectaient de sortir habillées en hommes, quelques-uns de ceux-ci, affichaient au contraire pour le costume féminin, un faible désordonné.
Dès le milieu du XVe siècle, on crut devoir sévir contre ces travestis. Le recueil de M. Brunet les Courtisanes et la Police des mœurs à Venise cite et reproduit trois textes caractéristiques sur ce point.
Le plus ancien, 1443, vise les..., mettons le troisième sexe, ce sera plus convenable:
«Et a simel condicion sotozaxa ogni homo trovado in habito femineo, over altro habito desconveniente perdando el vestimento e livre cento per cadaun e star mexi 6 in prexon, etc.»[53]
Les deux autres, c’est vraiment plus propre, ont trait aux courtisanes. L’un, daté de 1480, légitime cette prohibition par des raisons historiques; la cendre de Sodome et de Gomorrhe en a séché l’encre:
«Habitus capitis quem mulieres Venetiarum gerere a modico tempore citra ceperunt non posset esse inhonestior, et homnibus qui illas videant, et deo omnipotenti quem per talem habitum sexum dissimulant suum et sub specie virorum viris placere contendunt quo est species quedam sodomie, etc»[54].
Nouvelles menaces en 1578, celles-là rédigées en italien:
«E cresciuta a questi nostri tempi talmente la gran dishonesta et sfazatezza delle cortegiane et meretrice de Venetia che per prender et illaguear e gioveni conducensosi a sui apetiti, oltra diversi altri modi hanno trovato questo novo et non più usato di vertisi con habiti de homo... che sia proibito alle meretrici et cortigiane sopradette l’andar per la citta vagando in barca vestite da homo, etc.»[55].
Il en était de même à Rome. Les courtisanes y avaient également la manie de sortir vêtues à la masculine et M. E. Rodocanachi de fournir ces amusants détails:
«Cependant, chose bizarre, le costume qu’elles affectionnaient le plus était le costume masculin. Non seulement elles sortaient dans la rue, mais elles allaient à la messe en habits d’homme! L’ambassadeur mantouan tout en admirant leur air réservé, s’en étonne un peu, ce qui prouve que cette mode était particulière à Rome[56]. Quel pouvait être le but des courtisanes en se travestissant de la sorte? Était-ce pour jouir plus complètement d’une liberté qu’on leur marchandait alors si peu pourtant? Était-ce par pur caprice? Je n’oserais émettre l’avis que c’était afin de se soustraire dans la rue aux obsessions et de dépister les galants. Le mot de l’énigme se trouve peut-être dans la déposition d’une servante qui décrit ainsi le costume que portait sa maîtresse lors d’une équipée. Elle avait, dit-elle, des pantalons et une casaque bleu turquin, relevés d’or et d’argent; des bas de soie verte, un manteau de drap madré et une toque ornée de plumes. Le costume ne devait pas laisser que d’être seyant et des plus avantageux, et l’on conçoit que les courtisanes y tinssent fort.
«Le conseil communal rendit bien une ordonnance contra mulieres inhonestas ne se vestiant habitu virili, destinée à mettre un terme à cet abus, mais l’amende était alors minime, quelques écus, et à ce prix les courtisanes pouvaient se payer de nombreuses infractions, ce qu’elles ne manquèrent de faire, comme bien on pense. Aussi augmenta-t-on plus tard la pénalité, qui fut successivement portée à quinze, puis à vingt et même à cent écus! Preuve que la prédilection de ces dames pour le costume masculin était donc difficile à déraciner[57].»
En souvenir de quoi, sans doute, par un de ces retours de race chers aux généalogistes, on put voir, aux beaux temps de la bicyclette, les agents de M. Lépine faire la chasse aux petites femmes qui, soit à la musique du Luxembourg, soit par les terrasses de Montmartre, déambulaient et se déhanchaient en culotte, sans avoir même l’excuse de la plus humble Clément où asseoir leur séant rebondi.
[Illustration]
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Ah! ah! quel charmant paysage!
(MISS HELYETT.)
[Illustration]
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Si grande qu’ait été la vogue du pantalon féminin au XVIe siècle, elle prit fin avec lui.
Des attardées, en petit nombre, s’obstinaient seules à en porter durant les vingt premières années du siècle suivant. Des marquises n’échappaient pas à ce travers, suivant le Pasquil de la Cour sur le retour de Bordeaux[58] en décembre 1615.
Un carosse de marquise Versant, fut veu la chemise D’une dame et son calçon Et jurèrent les poètes De le mettre en la chanson[59].
D’où il faut conclure, puisque l’on vit à la fois la chemise et le caleçon, que celui-ci était ouvert et laissait indiscrètement s’échapper le pan de chemise cher à Zola et familier à tant d’autres, car, il n’est pas à supposer que la dame le portât sous la chemise.
La signora Léonora Galigaï était également restée fidèle à cette mode de son enfance. Après l’assassinat de son mari, le maréchal d’Ancre, (24 avril 1617), et avant qu’elle ne fût conduite à la Bastille, le sieur du Hallier, capitaine des gardes, fut chargé de perquisitionner dans son hôtel et de saisir ses bijoux.
L’exécuteur des basses œuvres du jeune Louis XIII et du favori Albert de Luynes poussa loin ses investigations sur la personne de la veuve. De nos jours, à défaut des rayons X, on eût au moins eu recours au ministère d’une matrone:
«Et enquise si elle n’avoit point de bijoux sur elle, elle haussa sa cotte et monstra jusque près des tétins. Elle avoit un calson de frise rouge de Florence; on lui dit en riant qu’il falloit donc mettre les mains au calson. Elle respondit qu’en autre temps elle ne l’eusse pas souffert, mais lors tout estoit permis; et Du Hallier tasta un peu sur le calson»[60].
En Loir-et-Cher, d’autre part, les Archives départementales mentionnent dans l’inventaire des biens et hardes laissés par Léonor Pégorier, femme de Louis du Buisson, seigneur de Clénor, décédée le 14 mai 1615, «une paire de canesons de fustine à usage de femme estimez quatre sols»[61].
La châtelaine n’en portait sans doute que l’hiver, et par les grands froids, seul moment, auquel, suivant cette prédiction d’Astrophile le Roupieux, on en faisait encore usage:
«Nos fringantes Damoiselles reprendront leurs calessons de laine»[62].
Toujours la populaire et royale futaine de Marie Stuart; elle peut paraître luxueuse, il est vrai, à côté du parchemin, dont, trente ans plus tard, Babonnette, devait fabriquer ses culottes.
Boileau nous a révélé l’avarice de cette Marie Ferrier, femme du lieutenant criminel Jacques Tardieu, mais il s’était tenu au-dessous de la vérité en nous parlant de son jupon bigarré de latin:
Peindrai-je son jupon bigarré de latin: Présent qu’en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d’un collège, Et qui sur cette jupe, à maint rieur encor, Derrière elle faisait dire Argumentabor?
D’après un poète anonyme du temps, ce vêtement fait de trois thèses latines, aurait été d’un usage plus intime. C’était un caleçon et la dame le laissa apercevoir un beau jour sous ses jupes relevées.
Une certaine Magistrate, Depuis le genouil jusqu’au flanc, Couvroit sa cuisse délicate D’un caleçon de satin blanc, Mais caleçon de profonde science.
Dont un Docteur avoit honoré l’Eminence Et que cette profane à son ventre appliqua Si bien qu’on y put voir au moment de sa chute A l’endroit qui chez elle a tant fait de dispute.
Questio physica[63].
D’autres en portaient encore, «et, pour attirer les challans» ne craignaient point de le leur laisser voir:
«Ouy da, M. G. (Maître Guillaume), mais il vous reste encore une visite, entrons en la gallerie des Merciers, vous me direz votre opinion des belles dames qui sont icy pour attirer les challans...
«Cependant pour emploier le tems à leur guise, chacune tasche d’emmancher la vétille.
«L’une enfille son aiguille à tastons,
«L’autre empeze son linge sale,
«L’autre rattache ses caleçons»[64].
C’étaient là des exceptions. Marie de Médicis elle-même semblait avoir renoncé à cette mode d’origine italienne.
Aussi, l’un des premiers soins de l’abbé de Choisy en s’habillant en femme avait-il été de supprimer ses caleçons. Leur absence donnait à son déguisement plus de vraisemblance:
«Quand je vis que mon dessein réussissoit, j’ouvris aussi cinq ou six boutonnières du bas de ma robe pour laisser voir une jupe de satin noir moucheté, dont la queue n’étoit pas si longue que celle de ma roble. J’avais encore par dessous un jupon de damas blanc qu’on ne me voit que quand on me portoit la queue; je ne mettois plus de haut-de-chausses, il me sembloit que cela ressembloit davantage à une femme, et je ne craignois point d’avoir froid, nous étions en été»[65].
Mlle de La Fayette[66] n’en portait sans doute pas davantage, le jour de l’accident conté peut-être un peu crûment, mais de façon plaisante par M. de La Porte: la présence d’un caleçon eût rendu moins visibles les traces de sa défaillance. L’anecdote n’est pas du meilleur goût, mais peint à merveille la liberté d’allure et de langage de la cour au commencement du XVIIe siècle. Anne d’Autriche précédait ainsi Louis XIII et ses pincettes dans la voie de la grossièreté.
On ne saurait souhaiter au plus couard des experts semblable mission. Malgré soi, on pense au mot si connu de Théophile Gautier sur le siècle de Louis XIV:
«Pendant ce temps, il se fit une cabale de M. de Saint-Simon, de Mgr l’évêque de Limoges, de Mme de Seneçai et de Mlles d’Aiches, de Vieuxpont et de Polignac pour introduire Mlle de La Fayette à la place de Mme de Hautefort[67]. S. E. protégea tellement cette intrigue qu’en peu de temps on vit que le Roi ne parloit plus à Mme de Hautefort, et que son grand divertissement chez la Reine étoit d’entretenir Mlle de La Fayette, et de la faire chanter. Elle se maintint bien en cette faveur par les conseils de ceux et celles de son parti, et n’oublia rien pour cela; elle chantoit, elle dansoit; elle jouoit aux petits jeux avec toute la complaisance inimaginable; elle étoit sérieuse quand il falloit l’être, elle rioit aussi de tout son cœur dans l’occasion, et même quelquefois un peu plus que de raison; car un soir à Saint-Germain en ayant trouvé sujet, elle rit si fort qu’elle en pissa sous elle, si bien qu’elle fut longtemps sans oser se lever, le Roi l’ayant laissée en cet état, la Reine la voulut voir lever, et aussitôt on apperçut une grande mare d’eau[68]. Celles qui n’étoient pas de son parti ne purent se tenir de rire, et la Reine surtout, ce qui offensa la cabale, d’autant plus qu’elle dit tout haut que c’étoit La Fayette qui avoit pissé; Mlle de Vieuxpont soutenoit le contraire en face de la Reine, disant que ce qui paraissoit étoit du jus de citron, et qu’elle en avoit dans sa poche qui s’étoient écrasés; ce discours fut cause que la Reine me commanda de sentir ce que c’étoit; je le fis aussitôt, et lui dit que cela ne sentoit point le citron; de sorte que tout le monde demeura persuadé que la Reine disoit vrai; elle voulut sur le champ faire visiter toutes les filles pour sçavoir celle qui avoir pissé, parce qu’elles disoient presque toutes que ce n’étoit point La Fayette; mais elles s’enfuirent dans leurs chambres. Toute cette histoire ne plut point au Roi, et moins encore la chanson qui en fut faite[69]; mais comme ce n’étoit point un sujet pour que le Roi témoignât être fâché contre la Reine, la chose se passa ainsi; et les Demoiselles n’osèrent pas non plus faire paroître leur ressentiment, remettant à se venger dans l’occasion, comme elles le firent dans la suite en ma personne»[70].
En dehors de ce petit accident, il en était un plus fréquent auquel le manque de caleçon ne laissait pas de donner un intérêt bien particulier. L’histoire galante fourmille de chutes malheureuses—pas pour tout le monde—dont l’estampe du XVIIIe siècle a maintes fois tiré parti.
Les poètes aussi, d’ailleurs. Dès le XVIIe siècle, l’un d’eux, et non des moindres, Voiture, adressait, en forme de stances, cette gentillesse à une précieuse qui, en tombant de carosse, avait laissé voir de sa personne des trésors généralement réservés à la plus stricte intimité.
C’était, affirme la légende, Mlle Paulet, dont le nom méritait mieux, en vérité, d’être connu par autre chose que l’impôt auquel il dut longtemps son impopularité.
Malgré certaines mines et des périphrases restées légendaires, la pruderie n’étouffait pas à l’Hôtel de Rambouillet. Il est un mot, que bien avant Richepin—le Richepin de la Chanson des Gueux et non des Annales—la langue des dieux osait employer alors qu’il ne s’agissait ni de lampes, ni de sacs, mais de ce qu’avait pu laisser voir, en tombant, une pauvre fille, démunie comme ses contemporaines, de pantalon.
STANCES
Sur une Dame dont sa jupe fut retroussée en versant dans un carosse à la campagne.
Philis, je suis dessous vos loix Et sans remède cette fois, Mon âme est vostre prisonnière; Mais sans justice et sans raison, Vous m’avez pris par le derrière, N’est-ce pas une trahison?
Je m’estois gardé de vos yeux, Et ce visage gracieux Qui peut faire pastir le nostre, Contre moy n’ayant point d’appas, Vous m’en avez fait voir un autre, Dequoy je ne me gardois pas.
D’abord il se fit mon vainqueur, Ses attraits percèrent mon cœur, Ma liberté se vit ravie, Et le méchant, en cet estat, S’estoit caché toute sa vie Pour faire cet assassinat.
Il est vray que je fus surpris, Le feu passa dans mes esprits, Et mon cœur autrefois superbe, Humble se rendit à l’Amour, Quand il vit vostre cu sur l’herbe, Faire honte aux rayons du jour.
Le Soleil confus dans les Cieux, En les voyant si radieux Pensa retourner en arrière, Son feu ne servant plus de rien. Mais ayant vu vostre derrière, Il n’osa pas montrer le sien.
En découvrant tant de beautez Les Sylvains furent enchantez, Et Zéphire voyant encore D’autres appas que vous avez, Même en la présence de Flore, Vous baisa ce que vous sçavez.
La Rose, la reine des Fleurs, Perdit ses plus vives couleurs; De crainte, l’œillet devint blesme, Et Narcisse alors convaincu, Oublia l’amour de soy-mesme Pour se mirer en vostre c...
Aussi rien n’est si précieux, Et la clarté de vos beaux yeux, Vostre teint qui jamais ne change Et le reste de vos appas, Ne méritent point de loüange Qu’alors qu’il ne se montre pas.
On m’a dit qu’il a des défaux Qui me causeront mille maux, Car il est farouche à merveilles, Il est dur comme un diamant, Il est sans voix et sans oreilles Et ne parle que rarement.
Mais je l’aime, et veux que mes vers, Par tous les coins de l’Univers, En fassent vivre la mémoire, Et ne veux penser désormais Qu’à chanter dignement la gloire Du plus beau cu qui fut jamais.
Philis, cachez bien ces appas, Les mortels ne dureroient pas, Si ces beautez estoient sans voiles. Les Dieux qui règnent dessus nous, Assis là-haut sur les Estoilles, Ont un moins beau siège que vous.[71]
«Ah! ah! quel charmant paysage!» se serait écrié Piccaluga, à l’époque heureuse où la pauvre Biana Duhamel et le prince consort étaient, au grand scandale de l’Élysée, accueillis, aux Ambassadeurs, par une intempestive Marseillaise. Hélas! par ces temps de pudibonderie honteuse, que diraient les successeurs de M. Bérenger, ce dernier rempart de la vieille gaîté française, s’il plaisait à quelque poète de la Butte, de célébrer ainsi les culbutes au Moulin de la Galette, d’une gigolette dépourvue de pantalon?
C’était, pourtant, le cas de toutes à cette époque. Gigolettes, non pas, mais grandes dames, à peine si, à la cour du Grand Roi, les plus illustres prenaient soin de s’en munir pour monter à cheval. Souvent même, elles négligeaient cette précaution: c’étaient, en cas de chute, des horizons aperçus non moins vastes que ceux que chanta Voiture.
L’on en riait. Rien de tel pour égayer une chasse. Le soleil que Louis XIV avait pour emblème ne l’empêchait point d’apprécier la lune à sa juste valeur. Bussy-Rabutin, cette mauvaise langue, nous dit la gaîté du roi et de sa maîtresse—du moment—Mlle de Fontanges, alors «durement enceinte» au souvenir de l’accident qui, le tantôt, avait dévêtu l’une des chasseresses:
«La chasse finie, le Roi descendit de cheval prit place auprès d’elle (Mlle de Fontanges), et la conduisit dans son appartement. Elle étoit pour lors dans l’humeur la plus gaie du monde; et elle dit mille plaisanteries à son amant sur le divertissement qu’une de la troupe avoit donné en tombant de son cheval. Le Roi rioit de tout son cœur, particulièrement quand elle dit devant plusieurs personnes que cette chute devoit être d’autant plus sensible à cette chasseresse, que les dames ne s’étoient pas pourvues de caleçons contre l’ordinaire. Cela donna occasion à Mlle de B..., fille d’honneur de Madame, de dire qu’elle mourroit, s’il lui étoit arrivé un pareil accident...»[72]
Allons donc! Il arriva à Mlle Churchill et elle n’en mourut pas, au contraire!
Le pantalon ne sévissait pas plus, alors, à la cour d’Angleterre qu’à celle de France. Mlle Churchill, entre autres, n’en portait pas; ce à quoi elle dût d’asseoir définitivement son crédit. Pouvait-elle choisir meilleur fondement? Sa figure pouvait laisser à désirer, son corps était, par contre, superbe et digne de fixer les désirs qui voyagent en croupe?
«Mlle Churchill chancela, fit quelques cris et tomba. La chute ne pouvoit être que rude dans un mouvement si rapide; cependant elle lui fût favorable de toutes les manières: car, sans se faire aucun mal, elle démentit tout ce que son visage avoit fait juger du reste. Le duc mit pied à terre pour la secourir. Elle étoit tellement étourdie qu’elle n’avoit garde de songer à la bienséance dans cette occasion; et ceux qui s’empressèrent autour d’elle la trouvèrent encore dans une situation assez négligée. Ils ne pouvoient croire qu’un corps de cette beauté fût de quelque chose au visage de Mlle Churchill. Depuis cet accident, on s’aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent qu’augmenter, et l’on s’aperçut à la fin de l’hiver, qu’elle n’avait pas tyrannisé ses désirs ni fait languir son impatience»[73].
Parfois même, comme dans les contes bleus ou dans les romans de M. Henry Bordeaux, l’aventure se terminait par un bel et bon mariage. Notre vieil ami Loys Guyon, sieur de la Nauche, fournit cet enseignement:
«Une demoiselle d’assés médiocre maison en biens, âgée de dix-huict ans ou environ, servante d’une grande maison de Lymosin, estant en la compagnie de sa maistresse, voyageant en autre pays, voulant franchir un fossé, tomba de dessus son cheval par terre, ses cotillon, robbe, chemise se trouvèrent renversez sur son corps, qui fut cause que les assistans en bonne partie de la compagnie virent toutes les parties secrettes de cette demoiselle, ventre, cuisses et fesses. Et si estan treuvé un jeune homme noble et riche, il descendit de son cheval et la contempla quelque peu de temps, après il la recouvrit, releva, baisa, et remonta à cheval, et à cause des belles et blanches parties qu’il avoit recogneu en elle, il en devint amoureux et pour récompense de son service et amitié qu’il lui portoit la pria de lui prester tout et si peu qu’il luy plairoit. Mais la fille fit la sourde. Ce que voyant, ses désirs et concupiscence s’accreurent et il lui dit qu’il l’espouseroit; mais elle sage ne lui accorda que solenellement il ne l’eust espousée; ce qu’il fit, ce que tout le monde trouva estrange, d’autant que les maisons et qualitez n’estoient réciproques. Et combien qu’elle aye desja plus de quarante ans elle se sçait tenir si propre en toutes les parties de son corps, et principalement les parties qui premièrement incitèrent son mari à la rechercher, qu’il l’ayme autant que jamais»[74].
Puisse cette histoire morale faire réfléchir les jeunes filles à la recherche d’un épouseur, les matins de partie de campagne, au moment de passer leur «inexpressible»... ou de passer outre.
Par un fait exprès, le dix-septième et le dix-huitième siècles foisonnent de chutes joliment révélatrices. Toutes, marquises, comédiennes ou bourgeoises, ignoraient la gêne et l’androgynat de l’empantalonnement. A son défaut et à défaut d’un Voiture, chroniqueurs et rimailleurs s’en mêlèrent et chantèrent ces accidents à... cœur joie.
Seules, quelques comédiennes, connues surtout pour leurs cabrioles, comme la Du Parc, se munissaient pour se livrer à ce jeu, d’une culotte, à laquelle elles ne devaient pas tarder à renoncer:
«On voyait ses jambes et partie de ses cuisses, dit Mlle Poisson, par le moyen de sa jupe fendue des deux côtés avec des bas de soie attachés en haut d’une petite culotte»[75].
Jupe fendue et culotte: tout cela est très moderne, mais, la moutarde ne date-t-elle pas, en tant que danse, du XVIe siècle?[76]
Une autre «théâtreuse», la Beauchasteau, portait également, suivant Tallemant des Réaux, des caleçons, mais l’esprit ne semblait guère être venu à cette fille, encore qu’elle ait fait ou plutôt laissé faire pour cela tout le nécessaire:
«A une farce, la Beauchasteau voulut faire la goguenarde, elle demanda à Jodelet—comédien du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne, mort en 1660—ce que c’était que l’amour;
«Je ne sais. C’est un Dieu qui a un flambeau, un bandeau, un carquois.
«—J’entends: c’est un Dieu qui a une flèche que M. de Lespy envoya l’autre jour dans un calçon de chamois à Mlle de Beauchasteau»[77].
Oui, trésor. Enfin, du moment qu’il était en chamois.
Ou c’étaient de vieilles dames restées fidèles à cette habitude perdue. D’après leur correspondance scatologique, la duchesse d’Orléans et son amie l’Électrice de Hanovre auraient été du nombre:
«Vous étiez de bien mauvaise humeur, quand vous avez tant déclamé contre le c....; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds vous avez c... dans vos chausses»[78].
· · ·
Non plus en chamois, mais fermés: c’était complet! mais à l’âge des deux correspondantes, qui pouvait en avoir cure?
A part ces exemples, absence absolue de pantalons. Ils auraient cependant été bien nécessaires. La boue de Paris, comme la... rougeole de Rouen avaient mauvaise réputation:
Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles, garçons Et que les culs à travers cottes Amasseront icy de crottes, S’ils ne portent des caleçons[79]
Diane et ses compagnes, dans l’Ovide bouffon, n’en portaient pas davantage, et leurs ébats aquatiques en étaient aussi dépourvus que les séants des bourgeoises de Paris, qui allaient muser à la foire Saint-Germain et y chercher aventure:
Dedans cette eau froide et gelée Diane et toute sa tolée, Quant elles avoient le cu chaut,
Pour avoir fait maint soubresaut, Sans calleçons et sans chemises Venoient faire mille sottises[80].
Au XVIIIe siècle, suivant Quicherat:
«Il y eut plus étrange que cela: c’est que porter un caleçon (précaution dont usaient quelques personnes en très petit nombre) fut considéré comme un signe de mœurs équivoques»[81].
Même pour courir, à la suite du quartier général de Maurice de Saxe, les mauvais et peu sûrs chemins des Flandres, les actrices qui composaient la troupe de Favart avaient négligé de prendre cette précaution.
C’est presque un passage du Roman comique:
«Un jour une troupe de comédiens, à la tête desquels se trouvait un nommé Mézière, s’était mise en marche pour Cologne, où elle devait jouer devant l’Electeur. A peine était-elle hors des faubourgs de Bruxelles, qu’elle était surprise par les hussards ennemis qui commencèrent par la dépouiller. On ne laissa aux femmes que leurs chemises et un simple jupon; les hommes furent tous rangés en cercle, à genoux, en attendant qu’il fût statué sur leur sort. L’un de ces malheureux, un ancien libraire du quai des Augustins, appelé Flahaut, se fiant sur son érudition et sur son éloquence, se lève en qualité d’orateur de la troupe et adresse une harangue en latin au commandant des hussards pour implorer sa pitié. L’officier l’écoute sans l’interrompre, et, pour toute réplique lui allonge un coup de sabre qui, contre toute prévision, ne fut pas mortel. Honteux de sa maladresse, il allait redoubler, lorsqu’il fut arrêté par un cri perçant, et un spectacle aussi étrange qu’inattendu. L’une des actrices, Mlle Grimaldi, femme d’un danseur italien surnommé Jambe de fer, pour échapper à l’horreur d’un pareil massacre, avait pris à deux mains son petit jupon et l’avait ramené sur sa tête, sans trop songer aux conséquences[82]: mais, en de semblables moments, l’on ne pense pas à tout. Elle se jette aux pieds du chef de la bande, et, dans cette posture que la légèreté du costume rendait au moins bizarre, elle le supplie, tout en larmes, avec cette onction qui part du cœur, d’épargner ses camarades, de n’immoler qu’elle, puisqu’il lui fallait une victime.
«Comment ne pas être attendri? comment aussi garder son sérieux à l’aspect de cette pauvre danseuse, dont la tête était enfouie au détriment du reste, dans son insuffisant jupon? Nos hussards allemands, pour cette fois, se conduisirent en galants hommes. Ils rendirent la liberté aux prisonniers; ils poussèrent la générosité jusqu’à leur abandonner des lambeaux de mantelets et de tabliers pour se couvrir, et distribuèrent aux femmes, au lieu de leurs robes, des habits de caractère. La Grimaldi eut pour sa part un costume d’Arlequin[83]...»
Les Étrennes à Thalie auxquelles M. Desnoiresterres a emprunté les éléments de ce récit ne disent pas si Grimaldi-Arlequin poussa le dévouement aussi loin que Boule-de-Suif, et si l’irascible capitaine put jouir autrement que par la vue des rondeurs que lui avait révélées le linge tendu—peut-être même relevé—sur les charmes postérieurs de la suppliante.
C’est évidemment là le dénouement le plus plausible.
Si on ignorait en tournée l’usage du pantalon, à plus forte raison, ne le soupçonnait-on pas tant à la ville qu’à la campagne. Temps heureux, temps de l’escarpolette et de ses hasards, des parties à ânes—un Montmorency avant Paul de Kock—et de leur imprévu. C’étaient alors les embarquements pour Cythère et pour ailleurs, dont, dans l’ancien Gil-Blas, Colombine a joliment évoqué le souvenir.
Pourtant, les chutes continuaient. Recouvrant les têtes poudrées à frimas, les jupons relevés dévoilaient, en de soudaines apparitions de roseurs potelées, un véritable moutonnement de croupes. Il n’y avait pas scandale; la gaîté seule saluait ces menus accidents. Jean-Jacques, dans ses Confessions, est à peu près seul à témoigner de la pitié pour «le derrière de Mlle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage»[84].
Si le souverain avait déjà pour les pantalons l’aversion connue de Victor-Emmanuel, il dut être amplement satisfait. Jean-Jacques, contempla l’objet, mais osa à peine sourire:
[Illustration]
«J’avoue que je ne trouvai pas le moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en lui-même, m’alarmait pour une personne que j’aimais comme une mère et peut-être plus»[85].
Le philosophe ne nous a guère, en vérité, habitués à cette réserve et ses contemporains sont loin de la partager. L’un, entre autres, le comte de Caylus, ce bizarre grand seigneur, archéologue, romancier et rimeur impénitent, semble avoir voué le champagne léger de ses rimes à la célébration du «trésor caché», révélé par une chute d’âne, de Sophie Arnould.
· · ·
Le jour même du mariage de la cantatrice, il lui adressait cet épithalame:
Oui, sans doute, un joli visage Même entre amis est bien venu, On s’en aime un peu davantage Un baiser en est mieux reçu. Un jour, un âne trop sauvage Vous dévoila comme on a su. Lors l’amitié prudente et sage Regretta tant de bien perdu.
De ce jour votre mariage Dans notre esprit fut résolu. Aujourd’hui, l’amour fait usage De tout ce bien que l’on a vu[86].
Je ne sais si Sophie fut une épouse parfaite, mais elle avait si bon cœur.
A Mademoiselle***
Les vers expliqueront ce qui avait donné lieu.
Quand d’une effrayante manière, Un jour la tête la première, Votre honnête homme de papa Tout au milieu des fossés se baigna, On dit que quelqu’un demandât Ce qui pourroit moins vous déplaire Que sa chute il recommençât Ou qu’un âne encor vous fit faire Ce saut qui tant nous amusa. Votre réponse alors fut modeste et fière; Je consens à montrer, Monsieur, ce qu’on voudra S’il plaît à Dieu, la chose arrivera; Et votre choix nous montrera Et bon cœur et joli derrière»[87].
Sophie Arnould ne fut pas seule, à vrai dire, à montrer ainsi son derrière,—il ne faut pas croire, ainsi que prétendent les misogynes, qu’ils se ressemblent tous—d’autres, dont les noms nous ont échappé excitèrent également la verve du comte.
L’inévitable chute d’âne et une échelle un peu raide à descendre servirent de prétexte à deux sœurs pour montrer le leur. Véritable leçon d’astronomie pratique qui se chantait sur l’air de Gabrielle de Vergy:
Chanson sur deux sœurs qui ont montré ce que l’on va voir.
De deux gentes sœurs, la cadette Monta fort bien au pigeonnier; Décemment la chose fut faite, On dit qu’on ne saurait le nier. Mais en descendant cette belle, A tous si bien nous le montra, Qu’on dit: Il faut tirer l’échelle Après avoir vu ce cul-là.
On n’eut que ce cul dans la tête Pendant plus de deux ou trois ans, On le chante, chacun le fête, Chacun lui fait des vers galants. Pourtant, à ce succès unique, Un obstacle se rencontra, Et ce fut par une bourrique Qui son frère aîné nous montra.
Chacun des deux a son mérite, Par la forme l’un excellait, Et quant à l’autre, l’on le cite Pour être blanc comme du lait. Dans cette cause d’importance Bien juger est notre devoir. Veut-on entendre ma sentence? Que c’est une affaire à revoir.
Avec les chutes si plaisantes Du joli couple que voici, Elles n’en sont que plus décentes Et nous devons conclure ici: Que malgré la tant douce amorce De nous montrer si joli cu, Chacune d’entre elles nous force A n’admirer que sa vertu[88].
Comme sujet d’admiration, j’en aimerais autant un autre; Caylus a fait mieux, ne serait-ce que cette amusante dispute entre fille et mère.
A une femme qui avait fait une chute d’âne.
Air: Tu croyais en aimant Colette.
Une aventure aussi fameuse Doit enfanter plus d’un couplet, Leur chute sera moins heureuse Que la vôtre qui tant nous plaît.
Lorsqu’on vit cette culebutte, Chacun au ciel levant les mains S’écrioit: Grands Dieux! Quelle chute! Grands Dieux! Quelle chute de reins!
Entre les fleurs, j’aimois la rose, Ma foi, depuis ce que j’ai vu, Voyez quelle métamorphose Je ne veux qu’être gratte-cu.
Ce cul, de beauté peu commune, Sembloit la Lune dans son plein; On a fait un trou dans la Lune, Disoit quelqu’un à son voisin.
On entendoit dire à la mère Complimentez-moi, me voilà, Ne dois-je pas être assez fière Quand c’est moi qui fis ce cul-là?
La fille sans reconnaissance, Lui dit: Maman, chacun son tour, De vous, s’il reçut la naissance, Aujourd’hui je l’ai mis au jour.
Avec intention maligne Ce tour était par Belzébut, D’une manière toute indigne, Dressé contre notre salut.
Depuis je me mets en prières Contre ce diable trop rusé; Mais se sauver par les derrières Avec vous semble malaisé.
Oui, l’on feroit bien une estampe De ce malheur, si vous vouliez, Ce seroit un beau cul-de-lampe Que celui que vous montriez[89].
Il était vraiment par trop dangereux pour toutes, comédiennes ou grandes dames, de faire une chute devant le comte de Caylus. Aussi, avant de monter à âne, pour éviter les débordements de ce lyrisme particulier, certaines demandaient-elles au poète de leur fournir un caleçon qui les protégeât contre les indiscrétions d’une chute et de ses rimes.
C’était risquer de provoquer son indignation et il s’indigna.
A Mesdames***
qui demandaient des caleçons pour monter à âne.
Quand sur un âne autrefois on montoit En arrivoit ce qui pouvoit, Il était des chutes heureuses Chacun alors en profitoit, Et telle de nos promeneuses Sait fort bien ce qu’il en coutoit. Dites-moi de quoi l’on s’avise, Quelle mauvaise invention D’augmenter de précautions. Et n’est-ce pas une traîtrise En cavalcade ainsi qu’au rendez-vous, De se cuirasser en dessous? Est-il juste de bonne foi Qu’à moi-même on s’adresse? Et quelle maladresse De vous fournir des armes contre moi? Du moins faut-il bien que je sache Ce dont il est question, Et j’y mets la condition De me montrer ce qu’on veut que je cache[90].
A la cour de France, sous Louis XVI, malgré l’austère surveillance de Mme de Noailles, cette duègne grave et solennelle que Marie-Antoinette avait, en une heure de gaîté, surnommée Mme l’Étiquette, il arrivait encore de choir d’âne, même à la reine.
M. Frantz Funck-Brentano a joliment conté l’anecdote. Elle égaye du rire frais de la fille de Marie-Thérèse le sombre drame dont l’Affaire du Collier devait être le prélude:
«Il arriva qu’un jour que Marie-Antoinette était montée à dos d’âne, la bête d’un coup d’arrière-train la jeta sur le gazon. La voilà assise dans l’herbe haute, les jupes retroussées et battant des mains: «Vite allez chercher Mme de Noailles, qu’elle nous dise ce que veut l’étiquette, quand une reine de France est tombée d’un âne![91]»
Pas plus que ses dames d’honneur, l’infortunée souveraine—le Livre-Journal de Mme Eloffe en fait foi—ne portait de pantalons... Mais, le comte de Caylus n’était plus là pour célébrer cette chute.
Puis, eût-il osé?
[Illustration]
LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR
Excepté les actrices, les Parisiennes ne portent point de caleçon.
MERCIER.
[Illustration]
LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR
Quelques tentatives faites pour réacclimater sous les jupes le caleçon aboli de l’escadron volant de Catherine, donnèrent naissance à ce poème.
Il avait la prétention d’être comique et Bachaumont qui, sans doute ne l’avait pas lu, le juge, sur son titre, ordurier:
«Le Caleçon des Coquettes du jour. La Haye, 1763, in-8. Cet ouvrage ordurier se distingue assez par son titre et ne mérite pas une plus grande attention[92]».
N’exagérons rien, il n’est pas ordurier, il n’est qu’ennuyeux.
Encore que la librairie belge ait cru devoir rééditer cette pauvreté, elle est peu connue. Malgré sa fadeur, il n’est donc peut-être pas inutile d’en donner une brève analyse et d’en citer quelques extraits.
Place Saint-Sulpice, le vent qui balaie le bureau du tramway d’Auteuil ne datant pas d’aujourd’hui, une femme, Dorimène, vient à tomber. La rafale soulève ses jupes et sa chemise, offrant aux regards le double globe de ses rotondités naturelles.
«Une grande sœur grise», sœur Véronique, l’aide à se relever et à réparer le désordre de sa toilette; un peu placière, elle lui offre le bras et la reconduit chez elle, pour lui vanter sa marchandise.
Nous ne sommes pas encore à l’époque où la supérieure d’un couvent d’Orléans refusera de laisser confectionner par ses pensionnaires les pantalons d’un trousseau de mariage, «vu l’inconvenance de ce vêtement». Sœur Véronique ne se contente pas, contrairement à la plupart des religieuses, de porter des culottes, elle-même les fabrique et elle voudrait bien en vendre à Dorimène. Cet accessoire lui permettrait, une autre fois, d’éviter les suites d’un semblable accident:
J’en rougis aussi. On doit rougir, être en souci, A moins de n’être pas pudique, D’une avanie aussi publique, Dont vous pouviez vous garantir, Pour éviter tout repentir. Et comment, ma sœur, je vous prie, Lui dis-je, et de quelle façon Vous en seriez-vous garantie? Si vous portiez un caleçon, Par pudeur, me répondit-elle, D’une toile bien blanche et belle Quand le plus impétueux vent Ou par derrière, ou par devant, Vous trousserait dans une rue, Sur une place, ou bien ailleurs, Le caleçon frappant la vue Ferait taire tous les railleurs. Je tiens ce conseil d’une tante, Qui, tandis qu’elle était vivante, Craignant que des vents furieux, Ou de ces galants curieux, Coureurs des filles d’Amathonte, Pressés par d’amoureux transports Ne me fissent l’horrible honte, D’exhiber celle de mon corps, Me tint, à ma dixième année, Exactement caleçonnée, Depuis les reins jusqu’au-dessous, Deux bons pouces de mes genoux.
Un peu étonnée, Dorimène retient la sœur Véronique à souper. Le vin achève de lui délier la langue et nous apprenons ainsi pour quelle raison sa tante, qui à vrai dire était sa mère, mais ne compliquons pas le récit, la condamna à compliquer ses dessous de cet entonnoir d’un nouveau genre:
Mais comme au-dessus de l’anus, Vous avez un horrible signe, Je veux que vous portiez toujours, Pour en changer tous les cinq jours, Un blanc caleçon de cretonne, Mesure prise à votre cu, Par moi-même, afin que personne Du défaut dont il est pourvu N’ait connaissance.
Un horrible signe? Allons donc! il y a des grains de beauté qui sont parfois du meilleur effet! et, confiante, la chaste brebis raconte sa vie; pour une femme, c’est un peu raconter ses amours.
Tout d’abord des souvenirs de pension, non, de couvent. Claudine fut de tous les temps à l’école. Véronique portait déjà son fameux caleçon, et au moment de l’introduction du duo saphique, sa partenaire ne laissa pas d’être étonnée en présence de cet obstacle alors imprévu:
Brûlant pour moi d’un vif amour, Avec ardeur, cette tribade S’y prit de si bonne façon, Que défaisant mon caleçon, Dont elle parut très surprise, Elle me fit une sottise Qui me cause encor du regret.
Dans une rencontre plus sérieuse et en face d’un adversaire mieux armé, la place ne devait pas tarder à capituler sans conditions et à démanteler ses faibles remparts.
Cela se passa comme à l’ordinaire, dirait Longus: le déshonneur de la guerre tout au plus.
Dorimène sait ce qu’il en est et se montre bien plus curieuse de savoir comment peut bien être fait un pantalon de femme? Envie d’autant plus facile à contenter que la Sœur voit là une occasion unique de vanter et d’écouler sa marchandise:
De vos malheurs consolez-vous, Ma chère Sœur, unissons-nous D’amitié pour toute la vie, Et pour remplir mon autre envie Faites-moi voir le caleçon Que vous portez. Sœur Véronique, Se troussant alors sans façon, Me dit: Madame, j’en fabrique Depuis longtemps parfaitement, Dans ma cellule, sourdement, A douze francs pour la main-d’œuvre Pour les dames dont la manœuvre Est de cacher leur pays bas; Parce qu’un galant homme attache Moins d’attraits aux frappants appas, Qu’à ceux que le caleçon cache».
C’est peut-être un peu cher pour la façon; mais toute nouveauté se paie. Puis, la confection d’un semblable caleçon n’est pas aussi simple que peut penser le vulgaire. Celui de la religieuse comporte deux brayettes, comme certains modèles allemands et Véronique d’en vanter les avantages et la commodité:
Le mien, quoique déjà sali, Depuis six jours que je le porte, Sur moi ne fait pas un seul pli; Regardez: il est fait de sorte, Que par derrière et par devant, Déboutonnant ces deux brayettes, Que je crois artistement faites, On se sert du moulin à vent, Et du moulin à l’eau sans gêne, Pour leurs diverses fonctions[93]; C’est une des inventions Qui cache ce qu’on a d’obscène Dont bien des femmes font grand cas.
Pas tant que cela, semble-t-il. Bien peu en faisaient cas. A la scène, les comédiennes et même les danseuses n’en portaient pas. Si, en dehors de celle de la pièce, une chute venait à se produire, elle ne manquait pas d’être plaisante.
Bachaumont, non encore atteint de sa pruderie de décembre, raconte tout au long l’accident qui marqua les débuts de Mlle de Maisonneuve:
C’est là une chose qu’une femme n’oublie pas. «1763—mai 3—Mlle de Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle Gaussin, celle dont on a déjà parlé et dont l’abbé de Voisenon a décélé les talens, vient de débuter: elle a de la naïveté, de l’intelligence et promet beaucoup; elle a été très bien accueillie aujourd’hui; elle a joué dans la Gouvernande et dans Zénéide. Dans la première pièce, comme elle est en tête-à-tête avec son amant, on vient l’avertir de se retirer; en fuyant elle est tombée dans la coulisse et a laissée voir son derrière. Mlle Bellecour, dite Gogo, soubrette, est venue très modestement lui remettre ses jupes. Le tout s’est passé au contentement du public, qui a fort fêté le cul de l’actrice et la modeste Gogo. La jeune personne n’a point été déconcertée, elle est rentrée peu après sur le théâtre[94]...»
Le Mercure de France donne bien un compte rendu élogieux de cette «première» et trace un joli portrait de la débutante, mais, de même que Collé, il tait son accident.[95] Victor Fournel, par contre, en parle dans ses Curiosités théâtrales[96] et, par une double confusion, l’attribue à la modeste Gogo elle-même, qui serait, à son dire, Mlle Beauminard.
L’héroïne de cette aventure, Louise-Adélaïde Berton de Maisonneuve, dont le père était orfèvre, comme M. Josse, joua peu sous son nom et fut surtout connue au théâtre sous celui de Mlle d’Oligny[97].
Dans son étude sur la Raucourt et ses amies, M. Jean de Reuilly croit trouver dans cette chute l’origine de l’ordonnance qui rendit le caleçon obligatoire à la scène:
«Le jour de ses débuts, D’Oligny en sortant de scène tomba dans la coulisse et fit voir son derrière au public...
«La plaisante chute de D’Oligny eut pour résultat l’obligation pour les dames de théâtre d’avoir une culotte ou un caleçon sous leurs jupes. On peut donc dire que cette actrice est l’inspiratrice du pantalon féminin qui, de la scène a gagné la ville au commencement du XIXe siècle»[98].
L’accident ne me semble pas avoir eu d’aussi graves conséquences. Le public se contenta de rire et le lieutenant de police ferma les yeux.
Mlle de Maisonneuve resta étrangère à cette réforme, qui suivant les contemporains aurait eu pour berceau non la Comédie-Française, mais l’Opéra.
On suppose, en effet, quelles piquantes révélations le ballet devait réserver à ses fervents, du jour où Mlle de Camargo y eut importé l’usage gracieux des robes courtes.
Mlle Sallé tenta, de son côté, à Londres, une révolution analogue, quand elle y créa, en 1784, le ballet de Pygmalion. Mais sa haute vertu qui lui valait une estime particulière des Anglais et lui avait fait refuser un don de 2.000 guinées, dont on devine le motif, ne s’était cependant point embarrassée d’un caleçon pour paraître sur la scène. La novatrice était pour la simplification du costume et non pour sa complication. Son costume, dont le Mercure de France fournit la description ne laisse aucune place à un pantalon:
«Elle a osé paraître dans cette entrée sans panier, sans jupe, sans corps, et échevelée, et sans aucun ornement sur sa tête; elle n’était vêtue, avec son corset et un jupon, que d’une simple robbe de mousseline tournée en draperie et ajustée sur le modèle d’une statue grecque»[99].
Pour qu’il y eût caleçon, il fallut la Camargo et ses jupes courtes; puis, il fallut un nouvel accident, car l’accident qui le rendit obligatoire ne vint que plus tard.
«Elle importa au théâtre, dit M. Nérée Desarbres, l’usage des caleçons, qui bientôt furent obligés par une ordonnance de police et plus tard remplacés par le maillot.»[100]
Toutefois, malgré sa verve «capriolante», elle dansait, paraît-il, avec une décence telle que jamais, à l’époque de ses débuts tout au moins, elle ne laissait apercevoir sa jambe au-dessus du genou.
Une question se serait même posée, à ce sujet, parmi les habitués de l’Opéra:
«—Camargo porte-t-elle un caleçon?... Des paris furent engagés sur cette énigme, jusqu’au jour où l’héroïne interrogée sur ce point délicat, répondit:—Vous imaginez-vous qu’une fille de qualité ose se produire sur la scène sans cette précaution?»[101]
Casanova, toujours si véridique, qui vit danser Camargo vieillie, se montre, cependant, moins affirmatif ou plutôt affirme, par ouï-dire, qu’elle négligeait, comme ses camarades, cette précaution:
«Immédiatement après, je vois une danseuse qui, comme une furie, parcourt l’espace en faisant des entrechats, à droite, à gauche, dans tous les sens, mais s’élevant peu et cependant applaudie avec une sorte de fureur.
—C’est, me dit Patru, la fameuse Camargo. Je te félicite mon ami, d’être arrivé à Paris assez à temps pour la voir, car elle a accompli son douzième lustre.
«J’avouai que sa danse était merveilleuse.
—C’est, ajouta mon ami, la première danseuse qui ait osé sauter sur notre théâtre; car avant elle les danseuses ne sautaient pas; et ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elle ne porte point de caleçon.
—Pardon; j’ai vu...
—Qu’as-tu vu? C’est sa peau, qui à la vérité, n’est ni de lis, ni de rose.
—La Camargo, lui dis-je, d’un air pénitent, ne me plaît pas; j’aime mieux Duprès.
«Un vieil admirateur, qui se trouvait à ma gauche, me dit que dans sa jeunesse elle faisait le saut de basque et même la gargouillade, et qu’on avait jamais vu ses cuisses quoiqu’elle dansât à nu.
—Mais si vous n’avez jamais vu ses cuisses, comment pouvez-vous savoir qu’elle ne portait point de tricot?
—Oh! ce sont des choses qu’on peut savoir. Je vois que Monsieur est étranger.
—Oh! pour ça, très étranger.»[102]
Que cette «fille de qualité» ait ou n’ait point porté de caleçon, Mlle Mariette, dite «La Princesse», en raison de sa liaison avec M. de Carignan, n’en portait à coup sûr point et le prouva jusqu’à l’évidence, le soir où ses jupes furent accrochées par les aspérités d’un portant.
L’accident aurait pu arriver à toute autre. Ces demoiselles de la danse avaient, en effet, adopté sans se faire prier, l’usage des robes courtes de la Camargo: elles permettaient d’apprécier leurs jambes et apprécier n’est-ce pas un peu désirer?
Par contre, elles se souciaient peu d’embarrasser leurs cuisses de ce «pantalon qui, serré au genou, produisait sous la jupe, un effet disgracieux.»[103]
L’accident prévu devait donc se produire, et l’on fait communément remonter à «cette vision d’art» l’origine de l’ordonnance de police qui imposa le port du «caleçon» à toutes les comédiennes, chanteuses, danseuses et simples figurantes des divers théâtres de Paris»[104].
«Mlle Mariette n’est pas étrangère à l’ordonnance qui prescrivit les caleçons. Un soir, cette danseuse eut sa robe, ses jupons et ses paniers enlevés par les aspérités d’un décor sortant du dessous et posa pour l’antique pendant quelques secondes devant une salle fort garnie applaudissant à ce spectacle inattendu.»[105]
Le lieutenant de police avait-il attendu l’accident pour intervenir, ou, en contravention, Mlle Mariette méritait-elle une amende, comme une vulgaire théâtreuse?
La première des deux hypothèses est la plus plausible. L’Administration s’émeut toujours après, elle prévoit rarement.
Une telle ordonnance ne pouvait pourtant passer inaperçue. Les plus graves problèmes de la politique ou de la diplomatie sont peu de choses, auprès des amours d’une comédienne ou des débauches d’une fille d’Opéra. Le Journal des inspecteurs de M. de Sartines et les rapports de Marais sont, à ce point de vue, singulièrement édifiants. Paris a pu vieillir, mais n’a guère changé.
Aussi, devons-nous à l’ordonnance, rendant le caleçon obligatoire, deux des pages les plus gaies peut-être de la correspondance de Grimm:
«C’est Camargo qui osa la première faire raccourcir ses jupons, et cette invention utile qui met les amateurs en état de juger avec connaissance les jambes des danseuses, a été depuis généralement adoptée; mais alors elle pensa occasionner un schisme dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à l’hérésie et au scandale, et ne voulaient pas souffrir ces jupes raccourcies; les molinistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l’esprit de la primitive Église, qui répugnait à voir des pirouettes et des gargouillades embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l’Opéra fut longtemps en peine d’établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui partageait les fidèles. Enfin, le Saint-Esprit lui suggéra, dans cette occasion difficile, un tempérament qui mit tout le monde d’accord; elle se décida pour les jupes raccourcies, mais elle déclara en même temps, article de foi, qu’aucune danseuse ne pourrait paraître au théâtre sans caleçon. Cette décision est devenue depuis un point de discipline fondamental dans l’église orthodoxe, par l’acceptation générale de toutes les puissances de l’Opéra et de tous les fidèles qui fréquentent ces lieux saints[106]».
Mercier commente également cette ordonnance. Il ne la fait intervenir qu’après l’accident de Mlle Mariette et témoigne de l’ignorance dans laquelle les Parisiennes vivaient généralement de ce voile protecteur:
«C’est toujours après l’accident que vient la loi réparatrice. Le jeu subit d’une décoration ayant accroché les jupons d’une comédienne et coupé son rôle, il s’ensuivit une ordonnance de police, qui enjoint à toute actrice ou danseuse de ne paraître sur les planches d’aucun théâtre sans caleçons.
«L’actrice qui joue le rôle grave de Mérope ou d’Athalie n’en est pas plus dispensée que celle qui bondit et fait des cabrioles au-dessus des têtes pressées du parterre. Cette loi s’étend depuis la salle de l’Opéra[107] jusqu’à la loge du grimacier.
«La tragédienne superbe, sous ses majestueux habillemens, et déjà respectable par elle-même, doit encore se munir de ce voile caché contre les accidents ignorés et imprévus, ainsi que la saltimbanque de chez Nicolet, pour qui ce vêtement n’est pas une précaution superflue.
«Excepté les actrices, les Parisiennes ne portent point de caleçons; ils sont d’usage dans des pays plus froids. S’ils étaient adoptés à Paris, nos femmes délicates, qui aiment à courir partout, se préserveraient d’une infinité de maux que le froid et l’humidité leur occasionnent[108]».
Garsault, en son Art de la Toilette, ne souffle mot du caleçon et la Du Barry, qui possédait de si jolis bidets, semble en avoir ignoré l’usage. Ainsi, laissait-elle apercevoir à Léonard, ce héros ridicule, «un petit pied et beaucoup plus de la moitié d’une jambe modèle exposés avec cette recherche de coquetterie qui s’inquiète peu du qu’en-dira-t-on».
Le drôle n’ayant su cacher son ravissement la comtesse ne put s’empêcher de sourire:
«Et tout en se récriant sur mon défaut de perspicacité la maîtresse de Louis XV fit sur son canapé le plus indiscret des mouvements, et put se convaincre que mes yeux savaient mieux pénétrer que mon esprit[109]».
La jambe modèle devait être de beaucoup dépassée car, comme la plupart des Parisiennes, Jeanne Bécu ne portait point de pantalon.
Quelques-unes, pourtant, commençaient à s’en munir pour monter à cheval, d’autre pour des raisons d’hygiène infiniment respectables, mais peu écoutées.
Les premières suivant l’Encyclopédie étaient assez nombreuses, les secondes: l’exception:
«En France, plusieurs femmes portent actuellement des caleçons pendant l’hiver pour éviter des maladies; et pendant l’été, par propreté, presque toutes les bourgeoises qui vont souvent à la campagne, à cheval, portent aussi des caleçons[110]».
Non moins que sœur Véronique, un subtil industriel s’était fait une spécialité de leur confection. Il y dut sa vogue et son surnom. La Liste des Seigneurs et Dames venus aux Eaux de Spa, l’an 1773, fournit l’adresse du personnage et donne l’origine de son surnom:
«N. Pantalon, connu sous ce nom par la quantité qu’il en a faits, tant pour hommes que pour femmes, très commodes pour monter à cheval, demeure rue de la Sauvenière, à Spa[111].
En Hollande, non pour monter à cheval, mais pour patiner, les femmes et les jeunes filles en portaient également:
«Le prétendu de Mlle Casanova m’attacha des patins, et voilà les demoiselles en train, en courtes jupes, bien culottées en velours noir pour se garantir de certains accidents[112]».
Bien plus, cet aventurier de Casanova nous révèle également ce détail: les servantes elles-mêmes prenaient soin de passer une culotte sous leurs paniers, lorsque certaines besognes les forçaient à dominer par trop la tête des passants.
«Cette maison paraissait être un bloc de marbre, car l’extérieur en était recouvert comme l’intérieur; elle devait avoir coûté des sommes immenses. Le samedi, une demi-douzaine de servantes, perchées sur des échelles, lavaient ces magnifiques murs. Ces servantes, portant de larges paniers, étaient obligées de se mettre en culotte, car sans cela, elles auraient trop intéressé les passants curieux[113]».
En vérité, je n’aurais jamais cru la Hollande aussi vertueuse, et tels personnages de Teniers nous avaient habitués à moins de retenue.
Quant au caleçon des danseuses, il n’avait point tardé à rallier les suffrages des «amateurs». Il avait du bon et faisait mieux désirer ce qu’il cachait.
L’«abonné» était déjà en puissance:
«Vous voyez souvent en Angleterre, écrit l’Espion anglais, Mlle Heinel; mais il n’est pas possible qu’elle y ait montré son talent pour la pantomime comme elle l’a fait ici dans le ballet de Médée et Jason, où elle a rendu le rôle de la célèbre magicienne avec une vérité qu’on ne peut surpasser. Les demoiselles Allard et Peslin sont depuis trop longtemps au théâtre pour que vous ignoriez leur nom et leur mérite. Les gavottes, les rigaudons, les tambourins, les loures, tout ce qu’on appelle les grands airs leur fournissent sans cesse une occasion d’imaginer une variété de pas étonnante: leur chef-d’œuvre est surtout la gargouillade, c’est-à-dire les écarts, les tournoymens, les pirouettemens sur un seul pied, les développemens des charmes secrets, qu’un perfide caleçon dérobe sans cesse aux yeux, mais qui ne fait qu’irriter davantage les désirs des amateurs[114]».
Certains n’étaient cependant pas sans protester, entre autres Robbé de Beauveset, cet enfant perdu de la Muse, qui vivait et soupait à Paris de son esprit et des deux pensions qu’il touchait, l’une de Mgr de Beaumont, archevêque de Paris et l’autre de Louis XV, que ses contes en vers amusaient. Robbé, qui, en ce moment ne tombait pas dans les convulsions du cloître Saint-Médard après avoir prêté aux caleçons une origine singulière dans son adaptation un peu libre du bref Si femoralia, fulmina dans ces termes contre ce qui n’était pas encore le «tutu» des danseuses:
O caleçons! Voile modeste Qu’au détriment des yeux la pudeur déterra; A nos regards lascifs, obstacle trop funeste, Masque d’appas secrets, toujours on te verra Éclipser à nos yeux la cuisse blanche et leste De nos danseuses d’Opéra! Avant que la triste réforme Dont à jamais Dieu damne les auteurs, Eut fait sur tous les culs sauteurs Endosser l’habit uniforme, L’avide spectateur dressé sur ses ergots, Suivant dans l’air une jambe élancée, A l’aide d’une jupe à l’instant rehaussée, Des cuisses de nos camargos Découvrait du moins la naissance, L’orgueil d’un fémur portant à l’œil frappé, Par un hasard de luxure échappé, Aiguisait l’appétit de la concupiscence. On jouissait d’un beau cul dans les airs, Comme on jouit du brillant des éclairs. Mais qu’à présent une sauteuse alerte, Quittant la terre aux yeux du public enchanté, Communique au panier son élasticité Qu’aperçoit-on dessous? Qu’une cuisse couverte De son harnais plissé tout je ne sais comment, Et fait un vrai haut-de-chausse ottoman. Que le foudre sacré dont le pape Alexandre Pulvérisa jadis le caleçon romain Ne puisse-t-il réduire en cendre L’audacieux, l’impitoyable humain, Qui, sous ce béguin ridicule, De Terpsichore emboîta les genoux, Au mépris d’une sainte bulle, Comme au détriment de nous tous[115].
En dépit de ces protestations, le caleçon passa à l’étranger et y devint obligatoire. A Rome, les danseuses durent en porter dès 1765, et, en attendant que leurs maillots verts transformassent en grenouilles les marcheuses des théâtres napolitains, en 1780, une ordonnance pontificale contraignit, à Rome, les ballerines à porter des culottes de velours noir.
Les marionnettes elles-mêmes n’échappèrent pas à cet empantalonnement, tant on avait du «nu» une crainte que n’eût point désavouée le plus vertueux des sénateurs:
[Illustration]
«Quant à la perfection des entrechats et des ronds de jambe de mesdames les marionnettes de Rome, je ne citerai qu’un fait qui me dispensera de toute autre louange. Les pudiques scrupules de l’autorité romaine ont astreint ces sages et irréprochables sylphides à porter des caleçons bleu de ciel, tant on craint les dangers de l’illusion[116]».
O Guignol! une interpellation au Luxembourg, parce que, en se laissant choir, Mme Guignol aura laissé constater aux gosses assemblés qu’elle n’avait pas de pantalon.
Mais il est vrai qu’elle n’a ni cuisses, ni jambes.
Il y eut mieux, d’ailleurs. Si le caleçon était obligatoire, il était, en Espagne du moins, interdit aux danseuses de laisser apercevoir sous leurs jupes le leurre du caleçon et une amende d’un écu était réservée à celles qui avaient failli à cette prescription.
Casanova raconte, non sans esprit, comment, à Barcelone, la Nina encourut l’amende et évita le lendemain son retour. Ce fut même là, suivant le Vénitien, l’origine de sa fortune. Mlle Churchill se fit aimer en laissant voir son derrière. Il en fut de même de l’artiste:
—Comment le comte Ricla en est-il devenu amoureux?
—Écoutez. L’histoire n’est pas longue et elle est singulière.
«A peine arrivée à Barcelone, il y a deux ans, venant du Portugal, on la prit pour figurante dans les ballets, à cause de sa belle figure, car pour son talent elle n’en a pas: tout ce qu’elle fait fort bien est la rebaltade, sorte de saut en reculant et en pirouettant. Le premier soir qu’elle dansa, elle fut vivement applaudie du parterre, parce que en faisant la rebaltade, elle montra ses caleçons jusqu’à la ceinture. Or, il faut savoir qu’en Espagne, il y a une loi qui condamne à un écu d’amende toute danseuse qui, en dansant sur la scène, a le malheur de montrer ses culottes au public. Nina, qui n’en savait rien, se voyant applaudie, recommença de plus belles; mais à la fin du ballet, l’inspecteur lui dit qu’il lui retiendrait deux écus de son mois pour payer ses impudentes gambades. Nina jura, pesta, mais ne put s’opposer à la loi. Savez-vous ce qu’elle fit le lendemain pour éluder la loi et se venger?
—Elle dansa mal peut-être?
—Elle dansa sans caleçons et fit sa rebaltade avec la même force, ce qui causa au parterre un tumulte de gaieté tel qu’on n’en avait jamais vu à Barcelone. Le comte Ricla qui, de sa loge, avait tout vu et qui se sentit à la fois saisi d’horreur et d’admiration, fit appeler l’inspecteur pour lui dire qu’il fallait exemplairement punir cette audacieuse autrement que par les amendes ordinaires.—En attendant, amenez-la moi.—Voilà Nina dans la loge du vice-roi, et qui, avec son air effronté, lui demande ce qu’il lui voulait.—«Vous êtes une impudente et vous avez manqué au public.—Qu’ai-je fait?—Le même saut qu’hier.—C’est vrai, mais je n’ai pas violé votre loi, puisque personne ne peut dire qu’il a vu mes culottes; car, pour être sûre qu’on ne les verrait pas, je n’en ai point mis. Pouvais-je faire plus pour votre maudite loi qui par surprise, me coûte déjà deux écus? Répondez-moi.» Le vice-roi et tous les grands personnages présents eurent besoin de se mordre les lèvres pour s’empêcher de rire, car dans le fond Nina avait raison, et une discussion approfondie sur cette loi violée ou non eût produit un grand ridicule. Le vice-roi, qui sentit la fausse position où il se trouvait, se contenta de dire à la danseuse que si à l’avenir il lui arrivait de danser sans culotte, elle irait passer un mois en prison au pain et à l’eau. Nina fut obéissante»[117].
Le caleçon, c’était un peu pour le public le fruit défendu et sans qu’à Londres une loi aussi draconnienne interdit aux danseuses de laisser voir le leur, le parterre se montrait friand de ce voile intime. Mlle Coulon, qui, dans ses pirouettes, laissait voir jusqu’au dernier bouton de sa culotte, savait le prix que les spectateurs attachaient à cette exhibition:
«La danseuse Coulon a dansé la première; il m’a paru ainsi qu’à tous les spectateurs qu’elle a fait beaucoup de progrès, surtout dans les sauts, car elle a fait voir au moins dix fois, dans de très longues pirouettes, le plus haut bouton de son caleçon; elle a été fort applaudie»[118].
Au surplus, La Nina n’était pas seule à supprimer, quand il lui chantait, le caleçon réglementaire: les comédiennes, à qui il était, à vrai dire, moins nécessaire, ne se gênaient pas davantage. D’où ce dialogue emprunté à Casanova, car il faut toujours revenir à ce diable d’homme quand il s’agit de la fin du XVIIIe siècle:
—Quand même nous saurions nos rôles comme le Pater, nous sommes certaines de rester court si le souffleur n’est pas dans son trou.
—Fort bien, madame, dis-je à celle qui était chargée du rôle de Lindane, je remplirai moi-même votre trou, mais je verrai vos caleçons.
—Il serait difficile, dit le premier acteur, elle n’en porte pas.
—Tant mieux.
—Vous n’en savez rien, monsieur, lui dit-elle[119].
Cette manie aussi qu’ont certaines gens de ne pouvoir garder pour eux les petits secrets qu’une défaillance ou un moment d’abandon ont pu leur révéler!
Quant au souffleur, ne le plaignez pas trop. Lorsque, dans un trou, il manque la réplique, ne croyez pas qu’il dorme, point du tout: il voit.
[Illustration]
LES COSTUMES A LA GRECQUE
Notre-Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus, devenue la citoyenne Tallien, est la reine de la mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l’athénienne fendue latéralement, laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d’or à la place des jarretières et des cothurnes à l’antique et des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue.
ROBIDA.
[Illustration]
LES COSTUMES A LA GRECQUE
Avec la Révolution, les préoccupations changèrent. Il s’agissait bien des caleçons de la Nina, et ce n’était pas lorsque les hommes se disaient sans culottes que les femmes allaient se mettre à en porter.
De belles aristocrates, chuchotant et riant dans une tribune de l’Assemblée nationale n’auraient pas été étrangères à l’appellation que prirent les patriotes:
—Monsieur le Président, veuillez donc faire taire ces deux sans culottes! s’écria l’abbé Maury, dans une phrase dépourvue de galanterie[120]. Le mot fit fortune et resta.
Il a sur d’autres mots l’avantage de fixer un détail de mœurs, en indiquant l’ignorance dans laquelle les belles dames du temps vivaient de ce vêtement.
Il ne nous apprend rien, mais confirme ce que nous savions.
Il en était de même des aimables vendeuses qui, au Palais-Royal, faisaient surtout commerce de leur corps, et ont valu aux anciennes galeries de bois une mauvaise réputation longue à disparaître.
Comme dans les maisons Tellier, «Madame» fournissait leur trousseau aux pensionnaires, dont les charmes formaient le meilleur fonds de sa boutique. Mais, déjà, il arrivait à ces nymphes d’abandonner la retraite peu champêtre où elles célébraient à prix fixe les mystères de la blonde déesse, sans prendre soin de restituer à la tenancière les «dessous» qui leur avaient été prêtés.
La partie lésée—dans l’espèce la demoiselle Testard, marchande mercière, avait l’unique recours de porter plainte devant le commissaire de police de la section. Ainsi connaissons-nous par le menu les moindres voiles des demoiselles Séraphine et Louise Boutet, âgées l’une de dix-sept ans et l’autre de seize. «Bas de coton, chemise de toile coton, à coulisse, et garnie d’un tour de mousseline brodée... jupon de dessous de taffetas rose... fichu de linon et bonnets de satin rose orné de blonde ou de satin blanc garni de gaze et dentelle en or». Ni l’une ni l’autre des délinquantes ne portait de corset et la gêne d’un pantalon leur était totalement inconnue.[121]
Les culottes que ces dames ne portaient pas eussent été, cependant, plus que jamais utiles. Les fessées patriotiques qui allaient bientôt avoir la vogue eussent même été une suffisante excuse aux pantalons fermés.
Cette pauvre Théroigne de Méricourt ne fût peut-être point devenue folle, si un pantalon eût atténué les effets de sa disgrâce, et combien de croupes plus aristocratiques eussent dû à cette percale providentielle de n’être point dévisagées par la populace.
Dans la crainte de la fessée, certaines pour remédier au manque de pantalon, n’hésitèrent point devant une mesure radicale. Elles cousurent leur chemise, ce qui, pour reprendre un mot de Mme Cardinal, ne devait guère être commode.
«A Lyon, le jour de Pâques 1791, au sortir de la messe de 6 heures, une foule, armée de fouets de corde, se précipite sur les femmes. Déshabillées, meurtries, le corps renversé, la tête dans la fange, elles ne sont laissées que sanglantes, demi-mortes; une jeune fille meurt tout à fait; et ce genre d’attentats se multiplie tellement qu’à Paris même, des dames, qui vont à la messe orthodoxe, ne sortent plus qu’avec leur chemise cousue en guise de caleçon»[122].
Ainsi: «Se serait répandue, suivant quelques-uns, la coutume, chez les femmes de la bourgeoisie, de porter des pantalons»[123].
Je ne crois pas, comme l’a fait un collaborateur de l’Intermédiaire, qu’il y ait lieu de généraliser cette mesure et de trouver dans la chemise cousue l’origine du pantalon.
Les docteurs Cabanès et Nass donnent cette explication pour ce qu’elle vaut et ont raison.
Cette chemise cousue, c’était un peu comme le sac, dont un hôtelier malouin affublait ses servantes pour déjouer les entreprises des voyageurs trop entreprenants:
«Cette anecdote racontée par du Sommerard. Dans un voyage à la suite de l’Empereur, je crois à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo,—en compagnie d’un vieux vaudevilliste. Ils étaient servis par une très jolie bonne. Le vieux vaudevilliste, très paillard de sa nature, la décidait à venir lui ôter ses chaussettes, le soir, dans sa chambre. La charmante fille était cousue dans un sac. C’était l’habitude d’alors de la maison, qui était, je crois, l’Hôtel Chateaubriand: toutes les servantes étaient ainsi cousues dans des sacs par le maître d’hôtel»[124].
En Allemagne, suivant le Dr Percy, les religieuses d’un couvent de Bavière avaient mieux fait, et à l’approche des troupes françaises, ne s’étaient point contentées de coudre leurs chemises ou de revêtir des sacs. «Ces timides et respectables filles» s’étaient confectionnées de véritables culottes:
«Dois-je dire en terminant que, dans la campagne de l’an VIII, les religieuses d’un couvent isolé de Bavière, effrayées à l’approche de notre armée, se firent à la hâte chacune une culotte particulière, que me montra dans la suite leur directeur, mais dont la sage retenue des Français fit bientôt reconnaître l’inutilité à ces timides et respectables filles»[125].
Loin de s’être généralisé, l’usage de la culotte était si rare encore, que le trousseau fourni par le Directoire à Marie-Thérèse-Charlotte, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette n’en comptait pas.
Au commencement de l’an IV, le gouvernement échangea, en effet, Madame Royale contre les représentants Camus et Drouet, l’ancien maître de poste de Sainte-Menehould, contre les ambassadeurs Maret et Sémonville, et contre le général Beurnonville, tous prisonniers de l’Autriche.
Par les soins de Benezech, un trousseau fut établi pour la princesse, «par la citoïenne Veuve Soüel, marchande, rue du Faubourg-Honoré».
M. P. Bonnassieux en a publié le devis dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France[126]. Il offre de grandes analogies avec celui de Mlle de la Briffe d’Amilly (1785), publié deux ans plus tôt par M. J. Guiffrey[127].
De part et d’autre, absence absolue de pantalons. Les chemises de la princesse sont «fines», tandis que celles de Mlle de la Briffe étaient, à part une, de simple toile. C’est à quoi se borne le linge de corps, car on ne saurait considérer comme tel des «frottoirs» de futaine ou de mousseline qui, à proprement parler, sentaient terriblement encore leur aristocrate.
La fille de Louis XVI refusa ce don, comme on le pouvait prévoir, quand on lui remit, à Bâle, les deux caisses contenant l’envoi du Directoire. Toutefois, elle fit adresser ses remercîments à Benezech: «Je suis touchée de son attention, dit-elle, mais je ne puis accepter ses offres»[128].
La Révolution avait accompli son œuvre. Aux bourrasques populaires qui, par la rue en délire, troussaient et fessaient les aristocrates, avait succédé la réaction thermidorienne. La Convention se décimait elle-même et envoyait ses membres les plus marquants à l’échafaud. Saturne dévorait ses enfants.
Comme la poudre, le sang grise. Dans ce Paris plein de deuils, où il n’était une famille qu’ait épargnée la guillotine, l’on dansait à cœur joie. Sébastien Mercier, dans son Nouveau Tableau de Paris, a tracé un croquis vivant de ces bals d’une gaieté féroce. Les modes les plus osées, les plus contraires à notre climat et à nos mœurs y étaient lancées. On ne se vêtait pas, on se dévêtait à la grecque. Par une température souvent rigoureuse, le caleçon devait donc fatalement reparaître sur les cuisses nues des femmes.
«Vingt-trois théâtres, dix-huit cents bals ouverts tous les jours; voilà ce qui compose les amusements du soir.
«Ici des lustres embrasés reflètent leur éclat sur des beautés coiffées à la Cléopâtre, à la Diane, à la Psyché. Là une lampe fumeuse éclaire des blanchisseuses qui dansent en sabots avec leurs muscadins, au bruit d’une vieille (sic) nazillarde. Je ne sais si ces premières danseuses chérissent beaucoup les formes républicaines des gouvernements de la Grèce, mais elles ont modelé la forme de leur parure sur celle d’Aspasie; les bras nus, le sein découvert, le pied chaussé avec des sandales, les cheveux tournés en nattes autour de leurs têtes, c’est devant des bustes antiques que les coiffeurs à la mode achèvent leur ouvrage.
«Devinez où sont les poches de ces danseuses; elles n’en ont point; elles enfoncent leur éventail dans leur ceinture; elles logent dans leur sein une mince bourse de maroquin où flottent quelques louis; quant à l’ignoble mouchoir, il est dans la poche d’un courtisan, à qui l’on s’adresse lorsqu’on en a besoin.
«Il y a longtemps que la chemise est bannie; car elle ne sert qu’à gâter les contours de la nature, d’ailleurs, c’est un attirail incommode; et le corset en tricot de soie couleur de chair ne laisse plus deviner, mais apercevoir tous les charmes secrets. Voilà ce qu’on appelle être vêtue à la sauvage; et les femmes s’habillaient ainsi pendant un hyver rigoureux, en dépit des frimas et de neige»[129].
· · ·
C’était, en attendant Madame Sans-Gêne, la Sans-Gêne, en tant que mode. Les vieilles gens n’étaient pas sans s’effarer un peu de ces nouveautés: le chansonnier Jean-Étienne Despréaux, qui, après avoir été danseur à l’Opéra et maître de ballets à la Cour, avait épousé, en 1787, la Guimard, sur le retour—elle avait alors quarante-quatre ans—leur a consacré, sur l’air de la Bourbonnaise, les amusants couplets que voici:
Grâce à la Mode
ou
La Sans-Gêne
Grâce à la mode, On n’a plus d’cheveux (bis) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’cheveux, On dit qu’c’est mieux.
Grâce à la mode On n’a plus d’corset, (bis) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’corset, C’est plus vit’fait.
Grâce à la mode, On n’a plus d’fichu, (bis) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’fichu, Tout est fichu.
Grâce à la mode Un’chemis’ suffit, (bis) Ah! qu’c’est commode, Un’chemis’ suffit, C’est tout profit.
Grâce à la mode, Plus d’poches à présent, (bis) Ah! qu’c’est commode, Plus d’poches à présent, C’est plus commode.
Grâce à la mode, On n’a plus qu’un vêt’ment, (bis) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus qu’un vêt’ment Qu’est transparent.
Grâce à la mode, L’mouchoir à la main, (bis) Ah! qu’c’est commode L’mouchoir à la main, Sert de maintien.
Grâce à la mode, On va sans façon, (bis) Ah! qu’c’est commode, On va sans façon Et sans jupon.
Grâce à la mode, On n’a rien d’caché, (bis) Ah! qu’c’est commode, On n’a rien d’caché,[130] J’en suis fâché.
Ces couplets semblent, en vérité d’hier et viser, non les Incroyables de l’an VI, mais les aimables petites femmes, qui, ces dernières années, aux quatre heures de la toilette des dames avaient ajouté celle du tango.
Elles étaient vêtues, elles aussi, à la Sans Gêne, leur jupon ne les importunait guère, et elles ne cachaient pas grand’chose—qui songeait à s’en fâcher, à part les maris et les amants jaloux? de leurs charmes réputés les plus secrets.
Ah! Parisiennes, qui, sous le voile de la Croix-Rouge, avez su faire succéder du jour au lendemain, à ces frivolités votre inlassable dévouement et l’inépuisable trésor de vos soins, qui dira jamais votre grâce et votre cœur?
Ne nous émotionnons pas, cependant, et revenons aux contemporaines de Thérésia Cabarrus, de Mlle Lange et de la belle Madame Hamelin. L’honnête citoyen Mercier continuera à être notre guide:
«On distingue celles qui ont mis des bagues aux doigts de leurs pieds, celles qui portent un vêtement étroit, couleur de chair, et si étroit, «qu’on peut gager qu’il n’y a pas de chemise sur la peau»[131].
Les Américaines n’ont donc rien innové en supprimant la chemise sous la combinaison. Quant à ce vêtement si étroit, il n’est autre que le pantalon.
Cette façon nouvelle de s’habiller comportait en effet, cet accessoire nouveau. C’était très joli aux femmes de montrer leurs cuisses sous la jupe fendue, mais, elles étaient un peu comme Pauline Borghèse: si le nu ne les gênait pas, le froid les eût incommodées.
Le pantalon était le corollaire nécessaire du costume à la grecque. Ce fut sa rentrée en scène effective.
Mercier ne se borne pas à signaler la chose, il crée le mot:
«Quel bruit se fait entendre? Quelle est cette femme que les applaudissements précèdent. Approchons, voyons. La foule se presse autour d’elle. Est-elle nue? je doute. Approchons de plus près; ceci mérite mes crayons; je vois: son léger pantalon, comparable à la fameuse culotte de peau de Mgr le comte d’Artois, que quatre grands laquais soulevaient en l’air pour le faire tomber dans le vêtement, de manière qu’il ne formât aucun pli; lequel, ainsi emboîté tout le jour, il fallait déculotter le soir, en le soulevant de la même manière et encore avec plus d’efforts; le pantalon féminin, dis-je, très serré quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa collure parfaite; il est garni d’espèces de brasselets. Le juste au corps est échancré savamment, et sous une gaze artistement peinte, palpitent les réservoirs de la maternité»[132].
Pardonnons à Mercier ces «réservoirs de la maternité», pour lui savoir gré seulement d’avoir substitué au vilain mot caleçon, cet autre, si joli et si moderne, aujourd’hui entré dans la langue, autant que dans les mœurs: le pantalon féminin.
Comme Brantôme et comme l’Espion anglais, Mercier en dit le charme:
«Le pantalon couleur de chair, strictement appliqué sur la peau, irrite l’imagination et ne laisse voir qu’en beau les formes et les appas les plus clandestins.»
Pantalons de merveilleuses, pantalons de Thérésia Cabarrus, maillot plus encore que pantalon, dont le Portefeuille d’un Incroyable[133] et le joyeux caricaturiste Robida ont également chanté le los:
«Notre-Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus, devenue la citoyenne Tallien, est la reine de la mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l’athénienne, fendue latéralement, laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d’or à la place des jarretières et des cothurnes à l’antique et des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue»[134].
D’autres, des professionnelles, étaient plus dévêtues encore. Elles avaient bien emprunté à Thérésia Cabarrus sa jupe de gaze, mais, pour mieux faire valoir leurs charmes, elles avaient négligé d’infliger à leur nudité le mensonge d’un maillot.
Les inspecteurs de police dont les potins et les ragots cherchaient à tromper, le matin, l’ennui de Louis XV, n’étaient pas morts avec l’ancien régime. L’un deux, semblant avoir, par avance, trempé sa plume dans l’écritoire de Joseph Prudhomme, rendait compte ainsi à la place de Paris de ce que l’on voyait, le dimanche 26 mars 1799, dans le Jardin des Tuileries:
«A 7 heures du soir dans les Tuileries, deux femmes se promenaient, étant vêtues d’une chemise de gaze rose sous laquelle on voyait leurs corps absolument nus.
«Cette mise indécente a occasionné un attroupement de curieux. La Garde a fait justice au total, en dissipant l’attroupement et en chassant ces deux femmes[135]».
Une couverture eût été plus indiquée que la main de fer, eût-elle chaussé le gant de velours. Les malheureuses ne devaient pas avoir chaud.
En dehors des rhumes, des bronchites toujours à craindre et de la garde qui semblait avoir abandonné les barrières du Louvre pour s’intéresser davantage à celles qui n’étaient pas opposées à la curiosité des hommes, ces élégances n’étaient pas sans danger.
En voiture ou à Frascati:
«De l’ancien Frascati vestale enamourée», le costume à la grecque pouvait être de mise, mais, il était imprudent de l’arborer, le dimanche, aux Champs-Élysées, parmi les bousculades et les liesses populaires.
Les fessées patriotiques et le supplice de Théroigne n’étaient pas si lointains, que ces dames du quatrième État aient sans esprit de retour renoncé à ces petits jeux.
Lisez plutôt le Supplément à la Quotidienne du 3 messidor 1797; c’est une scène de lavoir, digne au surplus de la muflerie des hommes et femmes, un dimanche d’été, dans le métro:
«Les hommes avaient commencé il y a quelques années à se parer d’une sorte d’habit moitié grec moitié polonais. Rien au monde n’était ridicule comme le manteau des Grecs sur des épaules parisiennes. Ce ridicule fut bientôt senti, et l’on ne vit plus errer ni dans nos carrefours ni dans nos halles ces nouveaux Achilles, ces Agamemnons, ces Orestes qui paraissaient plutôt des échappés de théâtre que des citoyens français.
«Nos dames sont saisies d’une manie semblable, mais il faut avouer que le costume antique leur sied beaucoup mieux. Dans les théâtres, les bals et les jardins particuliers cette nouveauté attire l’attention des curieux, ce qui flatte l’amour-propre des jolies femmes, mais ce diable de peuple est monté sur un autre ton, il est né moqueur, et puis il éprouve je ne sais quel malin plaisir à se dédommager par ses sarcasmes énergiques des avantages qu’il ne partage point avec la classe opulente.
«Dimanche dernier, deux femmes très jolies, très bien faites et parées à la grecque arrivent aux Champs-Élysées dans un léger phaéton. Elles n’avaient point de cavaliers, mais elles conduisaient un enfant pour la décence, et cet enfant était l’Amour lui-même, il ne lui manquait que des ailes.
«Descendues de leur char triomphal elles entrent dans ces allées où, tout autre jour elles n’eussent entendu que les madrigaux et les soupirs de leurs admirateurs; mais c’était un dimanche et les imprudentes avaient oublié que ce jour-là est, parmi nous, celui des saturnales.
«Elles entrent donc au milieu de la satyrique cohue. A l’instant des cris, des brouhahas, des éclats de rire se font entendre de toutes parts.—Regardez donc cette robe transparente.—A-t-elle un pantalon ou n’en a-t-elle pas?—Regardez-y, messieurs, regardez-y. C’est à vous de juger cette affaire.
«La foule augmente, on se pousse, on se presse autour d’elles. C’est à qui les verra, les uns grimpent sur les épaules de leurs voisins, les autres se glissent entre leurs jambes...
«Imaginez, cher lecteur, s’il est possible, ce qui se passait dans l’âme de nos deux héroïnes. Leur teint délicat et frais rougit de honte et de colère: elles veulent fuir, mais comment? Entourées par dix mille individus elles ne peuvent pas même faire un pas...
«O peuple discourtois! la pitié n’entre-elle donc pas dans ton âme! et deux jolis minois n’ont-ils donc aucun pouvoir sur toi?
Ne chargeons point pourtant les hommes d’une accusation aussi grave, seuls ils n’eussent point prolongé aussi longtemps le supplice de leurs intéressantes victimes. Mais vous devinez d’où partaient les traits les plus empoisonnés.
«Toutes ces petites bourgeoises, qui dans leurs habits du dimanche se trouvaient tout à coup éclipsées firent bientôt dégénérer la curiosité en outrage, ce furent-elles qui poussèrent les hommes autour de nos deux infortunées et qui leur dictèrent les épigrammes les plus acérées. L’on reconnaît bien à ce trait le génie féminin. Chacun voulut plaire à sa jalouse compagne, et chacun devint coupable.
«Pour finir en un mot, la force armée accourut à ce rassemblement, trouva nos deux victimes immolées à la risée publique et parvint à les soustraire à leurs barbares sacrificateurs.»
L’esprit public n’a point changé et la foule n’est pas devenue meilleure: les infortunés mannequins qui cherchèrent à lancer les premières jupes-culottes en firent la cruelle expérience. Qu’il n’arrive pas une femme d’avoir à rattacher sa jarretelle à la traversée d’un marché, des femmes pourtant, rien que des femmes, si on peut leur donner ce nom, ne lui épargneront aucun quolibet et nulle injure... est-ce qu’elles en portent, elles, des jarretelles?
Le bon sens des Parisiennes et le climat ne devaient pas tarder à avoir raison, en dehors des jalousies dominicales, d’une mode jolie peut-être, mais absurde, loin du ciel et du soleil de l’Hellade.
Le costume à la grecque disparut et avec lui le pantalon couleur chair.
Il n’allait pas tarder à reparaître sous une autre couleur.
[Illustration]