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L’INDISPENSABLE

Les protagonistes du pantalon, n’avaient pas malgré le succès très relatif de leurs efforts abandonné la lutte. Dans certaines maisons, c’était comme un uniforme et cet uniforme a fourni à Paul de Kock le sujet d’un roman: la Pucelle de Belleville.

Cette nouveauté ne pouvait manquer de l’étonner un peu et d’exciter sa verve facile.

Adrienne, l’une des héroïnes, «ne porte pas de caleçons», à vrai dire, prétendant «qu’elle ne pourrait pas marcher avec cela, et qu’une femme ne doit point être mise comme un homme»[216]. Par contre, Virginie, la Pucelle, sa mère et même les bonnes de la maison, en portent, et en finette encore! de par la volonté d’une vieille tante, dont on soigne l’héritage:

«Voilà ma fille! C’est pur! c’est intact! c’est l’innocence avec une chemise et un jupon», déclare M. Troupeau qui a le défaut de vanter un peu trop sa progéniture.

—Est-ce qu’elle ne porte que cela?

—Pardonnez-moi, monsieur le comte, diable! elle est élevée sur le pied de la plus scrupuleuse décence! elle porte des caleçons.

—Des caleçons et dans quel but s’il vous plaît?

—Mais, monsieur le comte, afin que si par hasard... Vous comprenez, dans la rue le pied peut glisser, ou bien un coup de vent perfide... cela s’est vu! et ma tante prévoit tout! D’ailleurs dans la famille de ma femme, on a toujours porté des caleçons. Sa tante ne les a jamais quittés, à ce qu’elle nous disait l’autre soir; moi, j’en porte depuis notre mariage, notre femme de chambre et notre cuisinière en ont; c’est-à-dire mon épouse vient de renvoyer sa femme de chambre, parce qu’elle s’est aperçue qu’elle se permettait parfois de n’en pas mettre pour sortir le dimanche... Une fille qui ôte son caleçon pour aller se promener dans la campagne ne peut avoir que de mauvaises pensées, nous ne pouvions pas la garder»[217].

Cela rappelle un peu une maison bourgeoise où toute nouvelle bonne recevait à son entrée dans la place, une demi-douzaine de pantalons fermés, de la main de Madame... Ils étaient moins destinés à défendre sa problématique vertu contre la vigueur du garçon boucher et du commis-épicier que contre la sénilité de Monsieur. Ses soixante ans avaient un faible pour le tablier blanc et la cuisinière semblait avoir pour ce vieux gourmand un ragoût particulier.

Ah oui, ce nouveau vêtement étonnait Paul de Kock! La laitière de Montfermeil ne l’avait point habitué à ce mensonge sous la jupe, lors de sa chute non moins sensationnelle que celle de Mlle Churchill.

—Oui; mais... on peut tomber sans montrer... sans faire voir... C’est égal, vous êtes le premier qui l’ayez vu, toujours[218].

Petit à petit, quoiqu’on eût tenté, en 1844, de le supprimer aux fillettes, et l’exemple partait de haut, le pantalon commençait à s’infiltrer dans les mœurs, ou plutôt sous les jupes.

La reine des Belges avait bien essayé de n’en pas faire porter à sa petite-fille, ainsi qu’en fait foi le Moniteur de la Mode:

«On adopte maintenant pour les enfants les robes courtes sans pantalons. C’est une mode très bonne à suivre dans l’intérêt de la grâce et du développement physique. Nous avons pour autorité et pour spécimen un portrait de la fille de la reine des Belges, par Winterhalter»[219].

Mais l’intérêt des culbutes l’emporta et les fillettes continuèrent à porter des pantalons, d’autant plus que leurs mamans commençaient à en faire autant.

En mai 1843, pour la première fois, on le voit figurer sous la plume de Mme Popelin-Ducarre dans le trousseau d’une élégante:

«Le linge d’intérieur est depuis longtemps un luxe de prédilection pour les dames de Paris. C’est lui qu’elles recherchent avec le plus de soin et qu’elles placent bien au-dessus de la toilette extérieure. Les jupons, les pantalons, les camisoles, les bonnets de nuit, les taies d’oreillers forment par leur prix la partie la plus importante d’un trousseau bien entendu»[220].

Les pantalons des fillettes étaient tantôt blancs, tantôt en jaconas, tantôt en cachemire, garnis de dentelle, d’une broderie anglaise, d’une broderie en soutache, soit d’un feston. Ceux de leurs mères étaient plus simples.

Parlant d’une élégante, Mme de Renneville aura soin de noter «ses pantalons brodés, retenus par un poignet, au-dessus de ses bottines à élastiques»[221].

Les bottines à élastiques, oh! oui... et les pantalons de feutre, comme à Berlin!

Pantalon à poignets et bottines à élastiques, c’est bien ce que le caricaturiste Richard, dévêt, à Ostende, sous les jupes d’une pauvre dame,—une Anglaise, naturellement—que le vent vient de coiffer de ses jupes.

Le sujet n’est pas nouveau et a par la suite prêté à de fréquentes pochades. Mais, en 1844, il pouvait paraître nouveau dans l’Illustration[222], où la caricature de mœurs n’avait pas conservé la liberté du crayon de Carle Vernet et d’Isabey.

Un roman bizarre de l’époque,[223] déniché sur les quais, dans la boîte à vingt sous, en fait porter à son héroïne. Dans cette production tenant à la fois du pamphlet et de l’autobiographie, se trouvent déjà des cris de colère et des rages à la Strindberg.

Ni Quérard, ni Barbier ne permettent de percer l’anonymat de l’auteur de ce Confessionnal des Jésuites. Trompé, il le fut évidemment, et, évoquant ses jalousies passées et les départs hâtifs de l’adultère pour quelque rendez-vous, il se remémore parmi les dessous de l’infidèle, ses pantalons. Il y a dans sa songerie à la fois de la délectation morose et plus encore de l’amertume. Les pantalons ne constituaient-ils pas surtout une défense contre lui?

«Il y avait pour le blanchissage d’une semaine... une profusion de ces jolis pantalons garnis, qui font de nos femmes des pigeons pattus... tout cela pour une semaine»[224].

Le mari, épluchant, après l’accident, le linge sale et le livre de blanchissage de sa femme... mais, j’ai entendu parler de cela, jadis: à Lille, je crois. Je crois même qu’il encaissa de l’amant une gifle qu’il ne rendit pas... mais, tout cela est si vieux!

La dame du Confessionnal voyait moins, faut-il le dire, dans le pantalon, un piment pour les déshabillés des cinq à sept, qu’une défense, la nuit, contre les entreprises de l’époux.

—Fermés, alors?

—Mais oui, Madame, et la nuit encore!

«Puis après avoir fait sa toilette de nuit avec précipitation, éteint les lumières au moindre bruit, Madame mettait un pantalon... vertugadin de nouvelle espèce contre les insolentes tentatives d’un mari; elle avait eu soin, pour ses courses du soir, de ne pas s’en embarrasser les jambes, cela eût gêné ses mouvements»[225].

—Tu parles! ajouterait Bossuet.

Mais c’est bien de la délectation morose, en même temps que de la jalousie: ces dessous flottent dans ses souvenirs.

«Ah! alors qu’elle se parait, rien de trop beau, magnifiques cheveux d’emprunt, puis les bas de soie rose rayés à jour pour une dévote qui ne va plus dans le monde, puis cette profusion de petits fichus brodés pour cacher discrètement un sein qu’on ne voudrait pas montrer et pour cause, et ces jolis petits pantalons avec ces jolies petites garnitures de dentelles, qu’on sait ôter si prestement au besoin, mais qu’on garde comme une barrière aux entreprises du mari»[226]...

Il n’y a pas à dire, ils étaient fermés. Quant à leur joliesse et à leur petitesse, n’exagérons rien: non, pigeons pattus... enfin, si ça l’excitait cet homme!

Le pantalon est loin encore d’être entré dans les mœurs. Les trousseaux que publie, deux fois par an, le Moniteur de la Mode n’en comprennent point (1845-1850). Un trousseau, dont le devis manuscrit m’est tombé entre les mains, en compte une douzaine en madapolam, au prix de 5 francs pièce, soit un total de 60 francs (1846).

Peste, ce devait être une élégante.

Le trousseau de Mlle L. de B., publié en mai 1848, par le Conseiller des Dames, comptait «six douzaines de chemises, garnies d’une valencienne très petite», mais, pas un seul pantalon.

Les excursions de la Cour dans les Pyrénées font cependant comprendre l’utilité de cette cuirasse postérieure. Énumérant les toilettes des jeunes personnes qui accompagneront la duchesse de Nemours, Mme de Renneville décrit ainsi la lingerie:

«La lingerie destinée à compléter ce costume très simple était en mousseline suisse ou en batiste; les gants étaient en peau de Suède, et un petit pantalon fermé par un poignet au-dessus de la bottine devenait indispensable pour gravir les collines et les montagnes»[227].

«Un petit pantalon» qui descend jusqu’à la bottine, non, merci!

Il est vrai que les amazones en portent à sous-pied large de 3 centimètres, fixé par des boutons»[228], tandis que le corset de couleur fait une timide et médiocrement heureuse apparition:

«Quelques femmes un peu économes ont voulu adopter la soie et la moire gris poussière; mais elles ont reconnu qu’un corset perdait de sa grâce et de sa coquetterie charmante, s’il n’était pas d’une blancheur éclatante»[229].

Si longs qu’ils soient, les pantalons commencent à s’orner:

«Les pantalons ont également un entre-deux au bas, posé au-dessus d’un petit volant qui termine le pantalon»[230].

En 1848, la Lingère parisienne commence à donner des patrons de «pantalons de dames»—et quels patrons—mais, les petites filles surtout en portent, c’est même par quoi leur toilette continue à se différencier de celle des grandes personnes:

«La mode veut qu’on habille ces femmelettes en femmes, et sauf le pantalon qui est de rigueur, rien, dans leur toilette, ne diffère essentiellement de celle de leur sexe»[231].

Dans sa croisade en faveur du costume rationnel, (le mot n’était pas encore créé), Mme Dexter s’étonne de voir trouver inconvenant pour les femmes ce qui pour les fillettes semble de toute décence.

M. John Lemoine rend compte dans le Journal des Débats, de cette tentative et retient cet argument de Mme Dexter:

«J’en appelle à tout homme qui a eu l’occasion de marcher derrière une femme un jour de grand vent, et je lui demande si notre toilette actuelle a droit au monopole de la décence. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, le costume qu’on appelle immodeste est très bien porté, mais le lendemain on le trouve inconvenant»[232].

Laid plus encore qu’inconvenant, si l’on veut bien se souvenir de ce qu’était alors un pantalon de femme. Louis Sonnolet a évoqué, dans la Vie Parisienne, le spectre de ces laideurs:

«Mieux que ça, on affuble les femmes et même les petites filles d’amples pantalons dont les deux jambes, empesées, rigides, rigoureusement cylindriques tombent jusqu’à l’escarpin à cordons de soie. C’est le règne du pantalon pour toutes, du pantalon disgracieux et austère qui a un faux air d’armure de chasteté»[233].

Tuyaux de modestie, tuyaux de cheminées, dont ce quatrain attribué au Maître, célébrait dignement l’horreur:

Que les femmes d’un âge épouvantable ornées S’affublent de tuyaux comme les cheminées, J’y consens... Mais, j’en jure par Apollon, Je n’ai jamais compris Vénus en pantalon.

Le fiancé ne prévoyait guère ces voiles protecteurs qu’il devait par la suite ne pas aimer, quand dans une de ses lettres à Adèle Foucher, il lui reprochait de relever trop haut ses jupes dans la rue et de laisser voir ses jambes aux passants[234].

Ainsi que la politique, le pantalon fit des siennes et tenta son coup d’état, en décembre 1851, en réclamant ses droits sous la «toilette de bal ou de grande soirée»:

«La jupe est en gaze blanche très ample; elle a pour tout ornement, devant, trois chefs d’argent partant du milieu et s’éloignant du bas. Entre eux il y a un semis de pois d’argent. Un pantalon de gaze blanche unie et n’ayant que très peu d’ampleur est retenu au bas de la jambe par un chef en argent»[235].

Cette description ne ment pas à la réalité.

Sur la planche consacrée à ces splendeurs, la jeune personne ainsi accoutrée lève modestement de la main droite le bas de ses jupes, sous lesquelles apparaît, au-dessus de la bottine, le poignet du pantalon. A ce douloureux spectacle, une belle dame, dont le costume constitue une symphonie d’un vert grelottant, baisse vers elle l’attrition de son regard... On sent proches des compliments de condoléances.

Encore que ce ne fut guère joli, jamais tentative aussi sérieuse n’avait été faite pour faire accepter à la femme cet accessoire. C’était vouloir le faire passer de la toilette de villégiature, sous laquelle on le déclarait dès 1846, indispensable, dans la toilette habillée. Depuis les beaux jours de Catherine de Médicis et de Notre-Dame de Thermidor, jamais on n’avait eu semblable audace.

Certaines, entre autres la princesse de C... suivirent trop à la lettre la mode nouvelle, et ne craignirent pas de s’embarrasser d’un pantalon non pour une soirée, mais pour un rendez-vous. Lourde faute, car il était fermé.

Cela ressemblait à une mauvaise plaisanterie. La pauvre femme en fit l’expérience et ne pardonna point à son soupirant de n’être pas un de ces vigoureux amants de Brantôme, qui, en un coin de fenêtre, savaient essarter les caleçons de leur dame s’ils avaient le mauvais goût d’être bridés?:

«Après Mme P..., Mme la marquise de C..., a eu l’honneur de passer devant notre aréopage. C’est encore un bas bleu de première qualité, qui étudie les langues modernes et les guitares, jadis coquette et très maniérée; je l’ai connue fumant la cigarette chez la princesse M... Le pauvre E... M..., en était très épris, il eut d’elle un rendez-vous qui n’eut aucun résultat, parce qu’elle portait pour la circonstance des pantalons sans couture, que mon timide ami n’osa pas déchirer, ce qu’elle ne lui a point pardonné»[236].

Cette idée aussi! Comme on comprend après cela ce cri du cœur d’une honnête bourgeoise de Nancy qui, après avoir voyagé en tête-à-tête et de nuit avec un bel officier bleu, confessait le lendemain à une amie:

—Sotte que je suis! pour une fois que j’ai eu une occasion, j’avais un pantalon fermé...

En janvier 1852, les premières lignes de la chronique du Moniteur de la Mode constataient le terrain gagné par le pantalon:

«Le pantalon, jadis toléré pour la demi-toilette, a fini, d’empiètement en empiètement, par avoir ses entrées au bal. On fait pour les soirées dansantes d’élégants pantalons bouffants et serrés à la cheville par un poignet formé d’un chef d’argent. Cette mode a pour objet de protéger la jambe contre les indiscrétions de la valse et de la polka.

«Quelque chose de charmant et qui s’harmonise à ravir avec les pantalons à la sultane (tel est le nom de cette importation asiatique), c’est un brodequin de satin blanc...»[237].

«Le pantalon jadis toléré pour la demi-toilette». Que diraient de cela les belles dames ou les fraîches demoiselles de chef-lieu de canton qui n’en portent, elles, que leurs jours de grande toilette? Le pantalon accompagne le chapeau à plumes, et quelles plumes!

Tantôt en percale, sans garniture d’aucune sorte, tantôt garnis d’une humble frivolité (1844) ou «en batiste très fine, bordé d’une toute petite valencienne» (juin 1851), couvrant la jambe et une partie de la bottine, ces pantalons dépassent sous les jupes des fillettes et des jeunes personnes. Les journaux de modes et les journaux illustrés en font vivre le souvenir et Violette ne les a point oubliés:

«Ces pantalons de percale voilant la jambe jusqu’à la cheville, très décents, mais affreusement laids et bourgeois, qui donnèrent aux jeunes filles d’il y a trente ans l’air de pigeons pattus»[238].

Lorsque les femmes se décidèrent à emprunter aux petites filles cette partie de leur toilette, l’hygiène aurait eu voix au chapitre autant que la prudence, ... je n’ose dire la pudeur. Edmond Texier accorde même plus d’importance à cette considération qu’à la crainte du vent et des chutes.

Pour ma part, je croirais volontiers plus encore à la toute puissance de la mode. L’hygiène a bon dos, mais c’est une de ces voix que les femmes écoutent peu.

«De jour en jour, hommes et femmes accordent de plus en plus à l’hygiène. L’usage si répandu aujourd’hui de la flanelle sur la peau, des doubles chaussures contre l’humidité attestent des soins plus prudents. C’est aussi dans cette vue que les dames se sont définitivement mises en possession des pantalons»[239].

Ah non! faisant grâce à celles que nous aimons ou que nous désirons de la flanelle sur la peau et des doubles chaussures, voyons surtout dans le triomphe du pantalon une conséquence de la crinoline, qui n’allait pas tarder à en faire l’«indispensable».

Le vent et les chutes, le froid et l’humidité, ce sont pourtant les deux facteurs que font valoir le Conseiller des Dames et la Lingère parisienne en donnant leurs premiers patrons de «pantalons» ou de «caleçons de dames».

L’un envisage les excursions:

«A la demande des dames qui voyagent, nous donnons le patron d’un pantalon pour dames ou jeunes personnes»[240];

L’autre, les rigueurs de l’hiver, mais la formule ne change guère:

«A la demande d’un grand nombre de nos abonnées, nous donnons aujourd’hui, à l’entrée de la saison d’hiver, un excellent patron de pantalon de dames»[241].

Décidément, la poire était mûre et les femmes semblaient vouloir y mordre.

La note était la même dans le Parterre des Dames et Demoiselles (1857) et un petit conseil y était joint:

«Pantalon: vêtement que les femmes ne devraient jamais quitter, surtout en hiver».

Eh! eh! la bulle contre les caleçons, qu’en faites-vous, M. l’Abbé? car le jardinier de ce Parterre n’était autre que l’abbé C. M.; un Parterre qui parfois tournait au «jardin secret».

Cette fois, dans sa simplicité, le pantalon est admis et adopté par les élégantes. Les jupons sont garnis et les pantalons unis; qu’importe, les voici bien près d’avoir conquis leur place parmi les dessous de la femme:

«Des ceintures pareilles à celles des jupons se posent aux pantalons que les dames adoptent généralement aujourd’hui. Mais ils sont aussi simples que les jupons sont riches»[242].

Ce triomphe aurait peut-être été long à venir si un allié, plus puissant que le froid, que le vent et que les chutes, ne l’avait assuré. La crinoline commençait à sévir et pendant plus de dix ans, encombrante, disgracieuse et ballonnante, elle allait éloigner du corps les jupes des femmes et rendre cet empantalonnement nécessaire.

«Subitement, voici apparaître de formidables barrières. Subitement, voici venir une de ces révolutions de la mode dont nous parlions à l’instant.

«Jusqu’alors, en effet, dans la toilette féminine, l’inexpressible, le pantalon, ce qu’on appelait—tant il se portait peu—le caleçon des coquettes, n’avait joué qu’un rôle secondaire. Or, avec le second Empire, avec la Crinoline, il devient l’indispensable, si bien que ce qui se relevait et se montrait si facilement, si naturellement, dès maintenant, va devenir plus fermé, plus caché.

«Finis désormais les Nus rayonnants et sans malice du premier Empire et de la Restauration, finis les visions engageantes, les aperçus de cuisses avec lesquels l’imagerie de 1830 raccrochait les passants.

«Et alors va commencer—il faut savoir se contenter de ce que l’on a—le règne du mollet amené par le retroussage des jupes courtes sur la cage de fer, sur la crinoline.

«Le retroussage complet ne s’obtiendra plus que par les côtés, dans ces positions particulières nettement définies: montée, entrée en omnibus, en voiture, en wagon, et avec, comme vue de dessous, cette chose peu gracieuse, hideuse même; la femme empantalonnée, la femme mise en sac dans le pantalon droit de l’époque. Regard oblique vers les bastilles de la toilette»[243].

Vieux Dupin, en vain tu fulmines Dans ton petit livre à deux sous: Tu tapes sur les crinolines, Ne pouvant plus taper dessous...

Artistes et moralistes pouvaient, à défaut de lois somptuaires, railler et combattre la mode absurde des cages. Elles étaient maîtresses et reines: par leur bon plaisir, les femmes allaient être condamnées désormais à porter culotte.

Ce n’est pas à dire que toutes protestations aient cessé. Il s’en élevait et il devait s’en élever longtemps encore.

Pour certains, la femme ne pouvait que gagner à rester femme et par ces malencontreux pantalons elle achevait de se viriliser:

«Nous nous rapprochons du costume des hommes, nous portons les chapeaux ronds, les cols brisés, les manchettes mousquetaires; rien n’y manque, pas même les pantalons pour beaucoup d’entre nous. Je ne suis pas sûre que nous y gagnions, les femmes doivent rester femmes avant tout»[244].

Pas un historien du costume n’a négligé de noter cette petite révolution que les cerceaux des coquettes amenaient dans leurs dessous.

«C’est l’usage de la crinoline, écrivait Bertall[245], et de ses énormes cages de fer, dont l’effet était d’écarter au loin les jupes et les jupons des dames, qui a nécessité l’emploi de ces petits fourreaux de fine toile de lin ou de coton, qui sont chargés de garantir ce que les jupes et les jupons placés trop loin ne garantissent plus suffisamment.

«Depuis, les cages et les vastes jupons ont été supprimés, mais l’habitude du pantalon était prise et elle a persisté».

A diverses reprises, M. John Grand-Carteret a signalé l’étroite alliance qui unissait le pantalon à la crinoline et qui devait, dans le Gil-Blas fournir à Colombine le sujet d’une si jolie chronique.

«Prise en elle-même, au repos, suivant la pittoresque expression d’un vaudevilliste, la crinoline, loin d’accentuer les formes, enfermait le corps dans une sorte de cage de sûreté; malheureusement elle ballonnait, et ses balancements, plus ou moins gracieux à la marche, devenaient inquiétants lorsqu’il s’agissait de franchir un passage étroit.

«N’est-ce pas elle qui compléta la toilette intime en rendant les inexpressibles d’un usage général?

«Malgré tout, la femme qui montait un escalier n’aimait pas à se sentir quelqu’un derrière les talons, parce que, en ce mouvement ascendant, comme quand elle se penchait du reste, on voyait toujours de son individu, plus qu’il n’est pour habitude d’en montrer»[246].

Monter en voiture ou seulement s’asseoir présentaient une difficulté et offraient un danger.

«L’entrée en voiture oblige au jeu le plus étourdissant de froissements, à des gestes pudiques rappelant celui de la Vénus accroupie. Si l’on s’assied en public, il faut prendre des temps et se contorsionner en de savantes manœuvres»[247].

«On dût inventer, ajoute Maurice Leloir, des caleçons bouffants dans le genre de ceux des Vénitiennes du XVIe siècle, vêtement de toute nécessité, car qui ne se souvient des indiscrétions des crinolines lorsqu’une élégante se prosternait à l’église ou simplement s’installait dans un omnibus»[248].

A parler franc, le pantalon des élégantes rappelait moins «la richesse des calessons de la signora Livia» que l’humble et populaire «coton» de Tullia d’Aragona et je doute que les belles dames et même les «biches» du Second Empire fréquentassent beaucoup les omnibus.

«L’ chien n’ mont’ pas dans les omnibus», a constaté, non sans tristesse, Richepin dans sa Chanson des Gueux, cocottes et cocodettes n’y montaient sans doute pas davantage.

Mais, allez donc détruire une légende quand elle a pour elle les caricaturistes que le sujet avait séduits.

Le pantalon était devenu non pas nécessaire, mais «indispensable» avec la crinoline. C’est même sous ce vocable et sous celui «d’inexpressible» que le désigneront celles que le mot effraiera encore.

Que de chichis en vérité, alors que nos contemporaines disent tout simplement leur «culotte»!

On le voit, dès lors, figurer dans les trousseaux. Les journaux de modes ne se contentent plus d’en parler. Bravement, ils étalent l’objet dans leurs dessins, laid et disgracieux par la largeur et l’ampleur de ses jambes unies, entre lesquelles bâille l’énormité de sa fente.

Les gazettes mondaines s’en emparent. Encore à ses débuts et ne soupçonnant pas le parti qu’elle devait en tirer plus tard, la Vie Parisienne se montre presque dure à l’égard de l’intrus.

Au-dessous d’un de ses dessins intitulé: Longchamps, les modes, Hadol laisse percer ce regret mélancolique:

«Autrefois, vous aviez les jolies jambes pour vous consoler de la pluie, maintenant il ne nous reste plus que le macadam et les pantalons» (1863).

L’on peut maintenant tomber de carrosse soit à la campagne, soit à Epsom, sans que le soleil pense «retourner en arrière». Les beaux temps de Voiture sont finis, Mlle Paulet porte un pantalon:

«Il y a des événements grotesques. Trois gentlemen et une jeune dame étaient sur leur voiture. Les chevaux font un mouvement, tout le monde tombe les jambes en l’air; mais tous avaient des pantalons» [Marcelin][249].

C’est la mode du jour. Elle prête à de petits tableaux risqués dont la Vie Parisienne a soin de profiter. Des parties de campagne en fournissent le décor, de jeunes et aimables femmes le fond.

A âne, c’est «l’indiscrétion des jupes courtes et l’effronterie courageuse des jambes qui, rassurées par la présence du pantalon et de son—tu n’iras pas plus loin,—vous sautent aux yeux et vous rient au nez»[250].

Si une chute vient à se produire, l’inévitable chute chère à M. de Caylus et que la victime demande si elle est bien tombée, au lieu des vers galants du comte, elle s’entendra répondre:

—Oh! admirablement, chérie! nous ne savions pas que vous ayez de si belles valenciennes!»[251].

Ces gentillesses vont jusqu’au conseil:

«Le déjeuner sur l’herbe... et sur une fourmilière, simple conseil aux dames: faire mettre une coulisse à leurs pantalons, on ne saurait croire jusqu’où va l’audace de ces bestioles»[252].

A la cour même, à Fontainebleau, pour une partie «en jupes courtes» proposée par Mme de Metternich, toutes ces dames, même celles qui, pour l’ordinaire n’en portaient pas, ont soin de s’«assurer» contre les dangers d’un accident:

«La plupart des femmes qui devaient être de la partie avaient également applaudi à l’idée des jupes courtes et toutes s’étaient munies en conséquence»[253].

Ces pantalons étaient blancs, immuablement blancs comme les jupons. La Parisienne de l’Empire ignorait ou feignait d’ignorer, non sans regret peut-être, le facile piment du linge de couleur. Il était abandonné aux femmes de théâtre ou de plaisir:

«Elle ne se servait guère que de linge blanc, rehaussé, il est vrai, par des dentelles merveilleuses; mais l’instinct suggestif des couleurs, dans sa lingerie intime, lui était inconnu.

«Ses bas, ses pantalons, ses chemises, ses jupons étaient blancs, et une femme de la société régulière eût provoqué un scandale inouï si elle se fût avisée de paraître dans un salon, avec des dessous de couleur»[254].

On ne s’ennuyait pas, paraît-il, dans les salons, et on n’avait pas attendu le tango pour y montrer ses dessous.

Des protestations s’élevaient bien encore çà et là contre le pantalon et contre les «petits tableaux risqués» auxquels il donnait lieu.

Les moralistes ont toujours été particulièrement chatouilleux:

«Des petits tableaux risqués, un pied qui fait deviner le reste,—un pantalon féminin qui n’entre pas, et qui amène la comparaison idalienne du gant dont le pouce est trop étroit. La scène se passe toujours entre maris et femmes. C’est libertin, mais moral»[255].

D’autres adversaires, étaient plus sérieux. C’étaient les amants de la femme qui ne lui pardonnaient pas ce déguisement qui les déroutait, et qui, pour peu que le pantalon fût fermé, paralysait leurs efforts.

Pour reprendre une jolie expression d’Albert Aurier, ils aimaient trop leur amie pour multiplier les obstacles entre sa chair et la leur[256].

Le pantalon leur inspirait à ceux-là, non de l’aversion, mais de la haine.

Ils la cachaient peu; les puissants de ce monde n’ont guère à dissimuler leurs sentiments et une anecdote, si indiscrète soit-elle, a chance de ne pas se perdre, quand elle a eu pour théâtre le palais des Tuileries et pour héros le roi d’Italie.

La partenaire de Victor-Emmanuel était Mme de Malaret, femme d’un diplomate de l’époque. M. Pierre de Lano s’était borné à donner l’initiale de son nom et j’aurais imité cette discrétion, si M. Frédéric Lolliée ne l’avait, depuis, nommée tout au long.

«Se trouvant dans une soirée aux Tuileries, devant Mme de M..., il l’arrêta et se mit à causer avec elle.

«Comment la conversation roula-t-elle tout à coup, sur la toilette des femmes, et comment le Roi devint-il, soudain, fort osé. C’est ce que nul ne saurait dire.

«Quoi qu’il en soit, Victor-Emmanuel adressa bientôt cette question à son interlocutrice:

—Que pensez-vous, madame, des femmes qui portent des... pantalons?

«Et comme Mme de M... demeurait quelque peu interdite:

—Elles me font horreur, déclara le Roi.

«Puis reprenant son interrogation qui devenait trop significative:

—Je parie, madame, que vous ne devez pas être de celles-là?

«Mme de M... rougit, mais comme on écoutait autour d’elle, elle assura sa voix et, très haut, répondit:

—Vous vous trompez, Sire, je suis justement de celles-là.

«Alors, Victor-Emmanuel s’inclina et dit:

—Merci, Madame. Et mille excuses de vous avoir ainsi questionnée.

«Et dès lors, il ne parla plus à Mme de M...»[257].

M. Frédéric Lolliée, s’appuyant sur une lettre de la comtesse de Danrémont à l’ambassadeur Thouvenel, donne de l’anecdote une variante assez plaisante, suivant laquelle la haine du roi n’était que relative. Il en voulait au pantalon fermé des dames de Turin et non au «paradis ouvert» des Parisiennes:

«Au milieu d’un groupe il avisait une dame d’honneur de la souveraine, circonspecte et pincée, Mme de Malaret; et tout le monde écoutant, il lui déclarait qu’il aimait les Françaises parce qu’elles étaient aimables, parce qu’il s’était aperçu, depuis qu’il était à Paris, qu’elles ne portaient pas des pantalons comme les dames de Turin, et qu’avec elles, en vérité, c’est le paradis ouvert»[258].

Après un roi, un prince, un prince de la littérature, l’un des auteurs les plus fêtés et les plus aimés du Second Empire.

L’on connaît ses Confessions. Ce fut un de ces heureux de la vie dont la vieillesse n’a qu’à évoquer une suite ininterrompue d’aventures et de liaisons amoureuses, pour se rendre compte du temps passé; Casanova plus raffiné et avec plus de scrupules.

Pas plus que Victor Hugo, Arsène Houssaye—je vois d’autant moins d’inconvénient à le nommer, que l’aventure se renouvela souvent—n’aimait, ni n’admettait «Vénus en pantalon».

Il ne posait pas la même question que Victor-Emmanuel; ses mains la posaient pour lui. Parmi les jolies femmes qui venaient, dans le fastueux décor de la maison pompéienne, effleurer de leurs lèvres la coupe d’Anacréon, malheur à celles qui, sacrifiant à la mode du jour, portaient, comme Mme de Malaret, des pantalons.

L’ardeur du poète s’éteignait. Le beau rêve commencé s’achevait en un réveil brutal, et, tandis que découragée, sa dextre retombait sous la crinoline où elle s’était égarée, l’audience prenait vite fin.

Il fallait qu’une femme fût bien jolie, mais bien jolie, pour que, la reconduisant à la porte, l’hôte des redoutes lui glissât à l’oreille, tout en gantant la main d’un baiser:

—Eh bien! revenez une autre fois... mais, pas de pantalon, n’est-ce pas?... pas de pantalon!

L’horreur du maître pour cette inutile lingerie était connue de ses familières. Toutes ou presque lui en avaient fait le sacrifice. Pour d’aucunes, ce put être tout d’abord une gêne, mais l’habitude n’a-t-elle pas tôt fait de devenir, elle aussi, un maître?

En dépit de quelques timides valenciennes, on en était encore à l’aphorisme de Balzac, aujourd’hui si désuet et si faux:

«Toute notre société est dans la jupe;—ôtez la jupe à la femme, adieu la coquetterie! plus de passions. Dans la jupe est la toute puissance: là où il n’y a que des pagnes, il n’y a pas d’amour».

Octave Uzanne—toujours à citer quand il s’agit de la femme et de son élégance—s’est élevé comme il convenait et comme on pouvait s’y attendre, dans Nos Contemporaines, contre cet axiome du Tourangeau.

Ce qui pouvait sembler vrai, à son époque, ne l’est plus aujourd’hui, mais pas du tout:

«Vit-on jamais pareille méprise?—Si, en thèse générale, l’axiome se peut comprendre et soutenir, croyez bien que dans le sens même de la toilette de ce temps, l’hérésie est complète. Ne sentons-nous pas que le moraliste qui a ciselé cette pensée appartenait à l’époque où l’on se pâmait devant un bas bien tiré et à coins verts? Combien loin de nous nos honnêtes ancêtres!—Là où il n’y a que des pagnes, il n’y a pas d’amour!—voyez-vous ça?

«C’est à la vue du pagne, au contraire, que l’amour s’exaspère aujourd’hui, et il appartiendra du moins à cette fin de siècle d’avoir inventé un art incomparablement exquis, subtil, adorable, qui est la dernière expression mythologique de la femme. Je veux parler de l’art des dessous vaporeux et olympiens, du suprême goût des déshabillés, de la chemise, des bas, du corset, des jarretières, pantalons, petits jupons et peignoirs.

«Jusqu’alors la femme n’avait point absolument affiné ses sensations du vêtement intime; il lui a fallu des siècles pour pousser dans le dernier galant le goût délicat de ses voiles de la pudeur...»[259]

Des pages entières seraient à reproduire, bornons-nous à en emprunter la conclusion:

«Il n’est point de spectacle qui puisse valoir aux yeux d’un mari amoureux ou d’un amant passionné, doué du sens des chiffons, le spectacle du déshabillage de la femme aimée. Tous les mystères des Idoles antiques ne présentaient assurément pas dans leur symbole la troublante poésie des rites qui accompagnent le dévêtissement de nos élégantes divinités, à l’heure des apothéoses du désir, quand un à un tombent, légers comme de l’écume, les voiles qui froufroutaient autour d’elles»[260].

[Illustration]

Certes, on n’en était pas là. Victor-Emmanuel très zouave,—ne lui avait-on pas décerné les galons honorifiques de caporal?—n’avait cure de la chanson des désirs et du poème des déshabillés. La possession lui suffisait, qui culbute et qui se repaît, les dessous lui importaient peu.

Encore que la chronique nous ait conservé le souvenir des «pantalons angulaires» de Cora Pearl, et que la photographie ait fixé sur la plaque sensible la silhouette non moins austère de «l’inexprimable» d’Alice la Provençale[261], nous savons peu de chose des demi ou quarts de mondaines du Second Empire.

Le «passage de l’inexprimable»[262] était bien devenu une des heures de la toilette des dames. Nombre d’entre elles, cependant, n’en portaient pas encore, leurs braves femmes de mères ne les ayant pas habituées à ces complications.

Grévin qui a semé tant de pimpants croquis de Parisiennes en chemise et en corset—la chemise longue et le corset court—pas plus que Gavarni, n’a esquissé sa silhouette en pantalon. Affaire de goût, sans doute, de sa part, car ses petites femmes portaient, elles aussi, des pantalons, deux de ses légendes en témoignent.

L’une est placée au-dessous d’un couple de canotiers, ces êtres, hélas! préhistoriques.

—Déjà la brise du matin...

Soulève de Nini la jupe frémissan... an... ante.

—Oui... mais Nini a des culottes»[263].

L’autre corse ce dessin intitulé: Un engagement.

—Avez-vous du galbe?

—Plaît-il?

—Avez-vous des jambes?

—...Je vous ferai bien voir... plus haut, mais j’ai un pantalon»[264].

Avoir du galbe ou avoir des dispositions, cela se vaut dans la bouche des directeurs d’agences théâtrales, ce sont toujours les jambes... un peu plus haut. Plus récemment, «le regretté» G. Albert-Aurier—ô Monna!—a donné dans son roman de Vieux cette contre-partie à la légende de Grévin:

—Allons non... monsieur Thomas... non... pas de bêtises... allons, non, non, finissez... j’ai pas de pantalon, finissez...[265]

La crinoline avait imposé le pantalon. La cage disparaissant, saluée de quels quolibets son complément n’allait-il pas la suivre dans son hégire ?

Sous les jupes tombant droit, sans ballonner, son utilité devenait tout au plus relative. L’occasion pouvait sembler excellente aux femmes et aux jeunes personnes pour supprimer de leurs dessous cet objet qui avait eu tant de peine à faire accepter sa présence. Nombre d’entre elles le tenaient pour disgracieux ou gênant et il y en avait encore pour le juger indécent.

Il n’en fut rien.

Les mœurs n’avaient pas changé et n’étaient pas devenues meilleures. La simple vision d’un pantalon de femme suffirait à dissiper cette illusion. Mais, le pantalon lui-même avait changé et il devait moins le revirement dont il bénéficiait aux circonstances, dirai-je concomitantes, qu’à l’évolution qu’il avait subie.

Il avait dansé et avait plu.

De long et rébarbatif qu’il était quinze ans plus tôt, il était devenu presque court—je dis presque: aujourd’hui, il nous semblerait affreusement long—dépassant à peine le genou et avait gagné en élégance ce qu’il perdait en longueur et en largeur.

La percale et la batiste avaient remplacé le bazin et le madapolam, il ne finissait plus en tuyaux d’orgue et ses poignets commençaient à se garnir.

Bertall a ainsi décrit ce pantalon de la fin du Second Empire et des premières années de la République, ignorant encore, le plus souvent, des entre-deux et des valenciennes dont quelques rares élégantes appréciaient cependant déjà la saveur:

«Suivant que la dame qui porte le pantalon a la jambe plus ou moins heureusement tournée, le pantalon est plus ou moins long.

«Généralement, il s’arrête un peu au-dessous du genou.

«Celles qui possèdent une jambe bien faite, que dis-je? deux jambes bien faites, ornent avec plus de soin le bas du pantalon, soit d’une guipure, soit d’une broderie, soit de petits plis finement tuyautés. Il faut bien être prête pour les éventualités de la promenade, les ascensions ou les descentes de voiture, ou les fantaisies de la brise.

«Celles dont les jambes ne sont pas irréprochables donnent moins de piquant à la garniture du pantalon, afin de ne pas attirer les regards.

«Généralement elles mettent un soin méticuleux à laisser tomber les draperies de leur jupe, et l’on aperçoit le bord timide du pantalon que dans les circonstances exceptionnelles de vent indompté ou d’orage ruisselant»[266].

Évidemment, ce n’était pas encore le fouillis de dentelle qu’est aujourd’hui le pantalon d’une jolie femme, toutefois, ce n’était déjà plus le rempart de jadis, rempart pour rire, car une large brèche en avait depuis longtemps réduit à néant le système de défense?

Complice de toutes les coquetteries et les pires, impassible et inerte témoin de bien des abandons, pratiquant, avant la lettre, la libre doctrine du «laissez-faire, laissez-passer», de «l’inexpressible», de «l’inexprimable», de «l’indispensable», il était devenu tout bonnement le «pantalon», avant que de redevenir, pour nos coquettes la «culotte».

De son indécence, il n’était plus question, mais de son élégance et de sa joliesse.

Il n’effrayait plus les amoureux, mais les excitait. Vieux et jeunes commençaient à connaître le charme et le pouvoir d’«une culotte ornée de dentelles»[267], le voile devenait piment et le roman et la caricature en attendant la photographie, n’allaient point tarder à s’en emparer.

La crinoline pouvait disparaître, le pantalon lui survivrait et il aurait pour cela de bonnes raisons.

Outre l’habitude et la peur des chutes qui ne permettent pas à beaucoup de les supprimer quand elles ont accoutumé d’en porter, outre l’hygiène, la crainte du froid et de la poussière, outre la pudeur, ou, si l’on préfère la prudence, la femme avait pour rester fidèle au pantalon—on a la fidélité que l’on peut—une raison meilleure que toutes, sa coquetterie.

Court, large et ouvert comme il est, cuirasse percée en son milieu, le pantalon n’arrête pas plus l’insolence des mains qui se glissent que l’indiscrétion de la brise ou des bestioles, mais il est de mode d’en porter, il complète les dessous et corse les déshabillés. La silhouette de la femme en pantalon, si le fâcheux embonpoint ne le gagne pas, est amusante et charmante, et vous auriez voulu qu’elle renonçât à en porter, sous prétexte qu’elle abandonnait ses cages?

Le pantalon a été dans la toilette féminine non une révolution, mais une évolution, évolution qu’a chantée, sans en comprendre peut-être toute la grâce, un poète dont les qualités de sagace administrateur n’ont éteint ni la verve, ni l’esprit.

Les siècles passent, et la mode Ajoute au costume commode De nos ancêtres court-vêtus Des complications fâcheuses Et qui ne sont avantageuses Que pour les marchands de tissus.

Le mollet féminin se glisse Dans une enveloppe factice, Bas de soie ou bas de coton; Lorsque la jupe se soulève, La très pudique fille d’Ève Ne montre plus qu’un pantalon[268].

Oui, mais... elle sait fort bien, l’impudique, le prix et le pouvoir de ce qu’elle montre et, pour le «suiveur» ravi, ce prix est inappréciable, quand il n’est pas honnêtement tarifé.

Aussi, loin de disparaître, l’usage du pantalon s’est-il, depuis le proconsulat de M. Jules Grévy, singulièrement généralisé, je dirais même démocratisé, si le vocable ne me semblait malséant.

A part les chauds juillet et les brûlants août où tant, et des plus honnêtes, les suppriment, à l’affût d’un peu de fraîcheur, il n’est petite des Modes et Confections qui n’en porte aujourd’hui. Que diriez-vous de cette lingerie biscornue, Mimi Pinson et, vous, Francine, chères âmes qui jamais ne songeâtes à en compliquer vos dessous si sommaires.

Ils semblaient, dépassant à peine le genou, courts à Bertall; ils le sont devenus bien plus et l’on ne peut,—l’on doit cet hommage à la sainte Ligue—parler de la Parisienne, sans parler de ses dessous et de ses pantalons.

«Passons à l’inexpressible, écrivait, il y a trente ans, Violette. Celui-là, du moins, s’il n’est pas toujours gracieux a le mérite de sa personnalité. Ce n’est pas comme la chemise-pantalon un objet neutre et hermaphrodite.

«Le pantalon désormais ne descend pas au-dessous du genou. Qu’il soit orné par un ruban, de forme zouave avec un plissement de dentelle jabotant sur la jarretière ou bien tout droit, achevé par une neige de plis, d’entre-deux et de dentelle, sa longueur est marquée. Il doit être inapparent: à peine si le bord léger flotte sous le petit jupon court, le seul que l’on porte aujourd’hui»[269].

Mieux encore, Mlle Marguerite d’Aincourt semble en avoir apprécié la grâce et s’est efforcée de la rendre:

«Ce n’est plus l’horrible gaine d’autrefois, on le fait adorable et coquet, pour qu’il ne trouble pas d’un accord discordant le délicieux poème qui s’appelle la toilette intime de la femme et qui semble écrit par ce grand et incomparable poète: l’Amour. Il n’y a que les Anglaises gourmées qui n’osent parler du pantalon Chérubin, si joli avec sa jarretière de ruban qui se serre au genou, sous lequel s’agite et frissonne un long volant de dentelle.

«En voici un autre, qui aurait dû recevoir le baptême et que nous nommerons le Charmeur, de notre autorité privée. Vîtes-vous jamais chose plus gracieuse, que cette multitude de volants de dentelles dont il est formé, volants que relèvent et serrent les sept rangs de rubans étroits qui le garnissent en long.

«Vous voyez que cet objet de toilette correspond par son élégance, à toutes les autres parties de notre costume, et qu’il n’est plus besoin de lui assigner un coin caché dans les tiroirs»[270].

Pour clore ces citations par une prose d’une autre qualité, qu’il me soit permis de citer à nouveau Octave Uzanne.

Qui pouvait mieux chanter le secret de nos vierges en fleurs et chanter la louange de leurs pantalons «assortis aux chemises... non moins variés, jolis et ingénieusement combinés en pongis ou en étoffe de soie vaporeuse, avec des flots de dentelles aux genoux, des entre-deux sur la hanche et des enrubannements inexprimables»[271]?

«Les moralistes, conclut d’autre part Octave Uzanne dans Nos Contemporaines, qui ne sont aucunement des «féministes», et plus rarement encore des sensitifs et des artistes, s’élèveront encore contre le luxe effréné et scandaleux de la toilette; ils protesteront contre ces recherches dans la confection du corset, du jupon, de la nuageuse chemise, et contre cette préciosité des tuyaux de modestie,—ainsi que les demoiselles de couvent nomment leur pantalon;—mais ces sophistes ne seront point écoutés davantage aujourd’hui que naguère»[272].

En vérité, il faut savoir gré au pantalon des transformations successives qui, depuis plus de vingt ans, laissent la jambe, svelte ou forte, trop longtemps uniformément vêtue de noir, saillir dans l’harmonie de sa ligne, hors de la fallacieuse et illusoire batiste, sans quoi, mêlant ses regrets à ceux du Pont-Royal, il faudrait emprunter à Bertall un peu de sa cendre et regretter avec lui le temps passé:

«Le vent n’a plus de ces révélations indiscrètes dont s’amusaient nos pères, et dont les dessins d’Horace et de Carle Vernet nous ont conservé le souvenir. En ce temps, certains gourmets et curieux faisaient station sur le Pont-Royal à l’affût de quelque bourrasque révélatrice.

«L’introduction du pantalon féminin a supprimé définitivement cette source d’indiscrétions, il ne stationne plus de curieux ad hoc aux abords du Pont-Royal»[273].

O mélancolie des choses!

[Illustration]

TROTTINS ET MIDINETTES

Ah! l’exquise exhibition De pantalons blancs et de cottes, De mollets et de bas à côtes, Prenant jour sans ambition.

TH. HANNON.

[Illustration]

TROTTINS ET MIDINETTES

Ménagère ou paysanne, la femme du peuple ne porte généralement pas de pantalon.

Pendant longtemps, les fillettes le quittaient en même temps que l’école. Le dimanche seulement, il fait, à la campagne, une timide apparition sous les jupes des jeunes filles.

Il est ainsi devenu pour quelques-unes un accessoire qu’elles croient obligé, non de la demi, mais de la grande toilette. Il accompagne les chapeaux empanachés et les corsages criards des demoiselles de Bracieux ou de Nouan-le-Fuzelier.

—Ah! que j’ai-t-y du goût!

Laissons-là les culottes des pêcheuses des Sables-d’Olonne et d’Arcachon: elles sortent de notre cadre, et bornons-nous à constater qu’en Bretagne, elles s’en passent le plus souvent.

Quant aux pantalons des Sablaises, professionnelles de la plaque sensible et de la carte illustrée, on ne le connaît que trop. Jambes croisées, parties d’âne ou de campagne, tout lui est bon pour être exhibé. Article d’exportation.

La fille de campagne ne porte guère de pantalon que lorsqu’elle l’a quittée pour la ville. Deux raisons semblent l’amener à adopter cet accoutrement: l’imitation de la dame chez qui elle sert et la galanterie.

La galanterie surtout, car, au dire des maîtresses de maison, auxquelles leur livre de blanchissage ouvre les yeux, combien parmi les bonnes n’en portent que leur jour de sortie.

Parfois même, il les gêne tellement, que, leur premier soin, une fois rentrées, est de le retirer, ce qui fait que survenant à l’improviste, le dimanche soir dans leur cuisine, on le trouve bouchonné dans un tiroir, voisinant avec les couteaux et les livres du boucher et de l’épicier.

Les bourgeoises économes veillent d’ailleurs à ce que leur domesticité ne salisse pas trop de linge: comme dans les couvents, elles ont droit à un pantalon par semaine, et Madame élève la voix quand Justine en a dû mettre deux au sale.

[Illustration]

—Une fille qui porte des pantalons est une fille qui se conduit mal.

Ce fut un axiome longtemps admis et ne m’a-t-on pas cité cette phrase restrictive, jointe, il y a une cinquantaine d’années, par une brave bourgeoise, aux renseignements qu’elle fournissait sur une de ses anciennes bonnes:

«C’est une excellente et brave fille, que je crois honnête; mais, je dois vous prévenir qu’elle porte des pantalons».

Très, trop enjolivés même, souvent, au goût des vieilles dames de province restées fidèles aux tuyaux d’orgue et aux trois petits plis de leur jeunesse, les dentelles des pantalons de leurs femmes de chambre les scandalisent:

—De la dentelle, à des pantalons!

—Sans doute, Madame, et d’une domestique encore.

Si la maîtresse n’a pas atteint un âge canonique lui permettant de s’indigner de ces gentillesses et si elle partage ce faible pour la lingerie, on pourra, lors du départ brusque d’une soubrette qui a cessé de plaire, assister à cette scène amusante empruntée au Fin de Siècle:

«A la suite d’une observation non motivée qui lui a valu une riposte un peu vive, Madame a donné ses huit jours à Justine.

«Justine a accepté son congé sans sourciller. Le jour de son départ, elle range soigneusement sa malle, puis soudain observe:

—Il me manque encore trois pantalons! Je ne partirai point avant d’avoir visité l’armoire de Madame.»

Les rôles renversés, on n’est pas plus fin de sexe.

Pour quelques-unes, frileuses ou coquettes, le pantalon devient ainsi une habitude, mais c’est l’exception. Il en est de même dans le peuple.

—La femme honnête?... Mais, on la reconnaît à ce qu’elle a les genoux sales! me déclarait, un jour avec une brutalité toute médicale, un interne de mes amis.

Si ces constatations n’étaient par trop macabres, on n’aurait qu’à feuilleter les renseignements fournis par l’administration de la Morgue au lendemain des grandes catastrophes, pour se rendre compte de l’ignorance où la plupart vivent, dans le peuple, de ce vêtement.

Mais la Morgue ne saurait convenir à ces notes. A ces données posthumes, l’aventure de l’infortunée Élisa est préférable. Elle tenait du vaudeville et non du drame, ce qui n’empêcha la pauvre fille de donner aux gamins enchantés une preuve frappée encore plus que frappante de son manque de pantalon.

Rue de Maubuée, Elisa avait rencontré un de ses anciens amants. Peu galant, celui-ci, avait tenu en dépit de la présence des badauds, à profiter de l’occasion qui s’offrait de régler avec elle un ancien compte resté en suspens: la troussant à pleines mains, il lui avait appliqué une de ces magistrales fessées qui font époque dans la vie d’une femme. Les passants amusés, sans oublier le mitron et le télégraphiste de rigueur, avaient fait cercle autour du groupe. Des agents survinrent, firent circuler, comme il convenait, dressèrent procès-verbal et invitèrent les deux champions du match à les suivre au poste.

M. Duranton présidait alors aux destinées du commissariat auquel ils furent amenés, et à la proposition assez inattendue de la victime de cette attaque brusquée, sut opposer une aimable fin de non recevoir. Le commissaire ne se contente pas d’être bon enfant, il est souvent galant homme:

«M. Duranton interrogea le sieur F..., qui avoua son forfait. Quant à la fille Élisa, pour accabler son indigne adversaire, elle offrit au commissaire de lui prouver qu’elle avait été bel et bien dévisagée par le public, vu qu’elle ne portait pas de pantalon.

«M. Duranton a galamment refusé de faire la constatation demandée. Quant à F..., il a été gardé à sa disposition sous l’inculpation d’attentat à la morale publique»[274].

Renouvelé de l’Assommoir, spécifiait l’Intransigeant, en tête de ce filet que nous lui empruntons. Oui, au pantalon près, car la grande Virginie en portait: et Gervaise dut en débarrasser la fente pour lui administrer une correction aujourd’hui devenue aussi classique que le récit de Théramène:

«Dessous il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l’arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues...»[275]

En faisant porter un pantalon à la grande Virginie, Zola ne s’est nullement écarté des données très exactes de son observation: c’est une fille bien plus qu’une ménagère. Il lui est familier ainsi qu’à ses semblables et semble faire partie de la profession.

C’est un des accessoires de leur trousseau par quoi s’avère les progrès de leur galanterie, elle en marque pour ainsi dire les étapes. Non moins juste est cette observation de Jean Reibrach:

«A mesure, elle s’amusait, faisait des allusions, en femme tenue au courant des histoires par le luxe croissant des dessous depuis l’arrivée des officiers; les chemises s’affinant, gardant des parfums; les pantalons se garnissant de dentelles peu à peu»[276].

Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir cette gobette de Luce, aussitôt qu’elle est entrée dans la voie du mâle, se faire offrir par son vieux malpropre des chemises et des pantalons Empire, dont elle fait les honneurs à Claudine, laissée, à vrai dire, assez indifférente par les splendeurs et les anachronismes de cette lingerie:

—... As-tu vu mes chemises? viens voir mes chemises! J’en ai six en soie, et le reste Empire à rubans roses, et les pantalons pareils...

—Des pantalons Empire! Je crois qu’on n’en faisait pas une consommation effrénée, dans ce temps-là...

—Si dà, à preuve que la lingère me l’a dit qu’ils sont Empire!...[277].

Plus heureuse qu’Elisa, certaine institutrice d’Olivet, près Orléans, (pépiniéristes, bal, fritures) en portait, et, comme Claudine même, les portait fermés, circonstance favorable auquel le pharmacien Veinard, ce nom prédestiné, dût de comparaître devant la justice de son pays pour le simple délit de voies de fait et non sous l’inculpation beaucoup plus grave d’outrage aux mœurs.

Le pantalon fermé de l’institutrice, la fessée qu’elle reçut et le procès qui suivit; l’aventure eut à l’époque son heure de vogue et de gaîté. Le Figaro même souleva les voiles,—les jupes seraient plus exactes,—de la demoiselle. Après avoir joliment conté la chose, M. de Rodays concluait en ces termes:

«Maintenant, notons un bien joli détail. Il faut avouer que M. Veinard a une certaine dose de chance. Le fait d’avoir frappé publiquement un adversaire au visage constitue le simple délit de voies de fait; mais le fait d’être allé chercher sa vengeance dans des profondeurs plus cachées, plus intimes, et sur un champ de bataille plus étendu, constitue le délit fort grave d’outrage aux mœurs.

«Or, admirez cette circonstance merveilleuse: la main irritée du pharmacien d’Olivet avait rencontré un de ces vêtements que la pudeur anglaise empêcherait de nommer. Bref, l’institutrice portait... un pantalon. Ce qui fait que devant ce rempart de toile fine, tuyauté en bas, bien serré à la taille et hermétiquement clos de partout, les yeux indiscrets de l’assistance en furent absolument pour leurs frais.

«C’est à ce vêtement providentiel[278] que le prévenu a dû de n’être renvoyé devant le tribunal de son pays que pour simple délit de voies de fait et d’en être quitte à bon marché: une amende de deux cents francs»[279].

Il n’arrive pas tous les jours d’être fessée en public. Ces deux exemples n’auraient donc sans doute pas suffi à décider les hésitantes, si la coquetterie et les impériales d’omnibus—encore une source d’indiscrétions disparue—ne s’en étaient mêlés.

L’ouvrière d’un rang un peu plus élevé—robes, confections, modes, demoiselles de magasin, la rue de la Paix et le Métro de l’Opéra—semble, en effet, à ce point de vue, comme à d’autres, former une transition entre le peuple d’où elle sort et le monde galant auquel, souvent, elle aboutit.

Nombre de ces enfants, mises avec un chic et une élégance qu’ignorait totalement Berthe à l’époque où elle filait, sont attendues à la sortie de l’atelier, par leur petit homme, quand ce n’est pas le fâcheux micheton, qui les emmènera dîner et passer la soirée à Montmartre. Menant parallèlement les travaux de l’aiguille et de l’amour, en attendant de sacrifier les premiers aux seconds, elles se trouvent amenées à soigner davantage leurs dessous.

Le pantalon reparaît—certaines n’en portaient plus—et se garnit; les chemises s’écourtent et se dentellent. Les déshabillés sont prévus et attendus.

Elles feront bien, pourtant, les chères gosses, si elles ne sont pas sûres de la discrétion de leur amant, ou si, au cours d’une visite au Louvre ou au Bon Marché, elles n’ont pas la force de résister à quelque tentation mauvaise, de ne pas cacher dans leur inexpressible le fruit de leurs économies ou de leurs larcins.

On ne saurait croire jusqu’où va l’indiscrétion de certains gigolos et des inspecteurs des grands magasins. On a appelé cette opération la fouille et le mot fait image.

Mlle Joséphine (avenue Jean-Jaurès) en fit la cruelle expérience, et tout comme le renard, jura mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus. Ayant imprudemment livré à un prévenant jeune homme, M. Maurice, la clef de son cœur et de sa chambre, elle s’aperçut au bout de quelques jours avec effroi, de la disparition de l’objet aimé et de ses économies.

«Elle les cachait dans la ceinture de son pantalon, mais elle avait commis l’imprudence de lui laisser deviner sa cachette»[280].

Le gentilhomme écaillé avait disparu entre deux eaux et les économies n’avaient pas dû faire long feu aux comptoirs des bars de Belleville.

Quant à Pauline H... et à Berthe L... deux comparses, des verseuses de bocks et d’illusions auxquelles Eros avait fait ceindre, jadis, le tablier blanc et la sacoche des brasseries, elles durent à une bien malheureuse distraction (deux mantilles et de la lingerie) de figurer dans les Grands Bazars de M. Pierre Giffard et sur les bancs de la Correctionnelle:

«Elles dissimulaient les objets volés dans leurs pantalons et entre les jambes. (Cette opération prudente se fait dans les cabinets d’aisances.) Quand on a voulu leur faire avouer le vol, elles ne se doutaient pas qu’on allait les déshabiller, et elles ont nié jusqu’à ce qu’on les eût mises entièrement nues»[281].

La fillette déjà grande à laquelle sa mère aura l’inclémence de les faire porter fermés, fera bien, après se les être fait déchirer, dans les bois, de Saint-Cloud, par son compagnon de promenade devenu son ami de cœur, de ne pas le retirer pour le jeter dans un fourré.

L’objet retrouvé par un promeneur solitaire ne manquera pas de prêter aux plus déplorables suppositions. L’imagination fertile des reporters et le flair bien connu de la police feront le reste: nouveau scandale, nouveau satyre, nouveau Soleilland: tout cela pour un «pantalon blanc de fillette, très étroit, déchiré d’avant en arrière et sur lequel on remarque... de nombreuses taches suspectes»[282].

Cela jusqu’au jour où, mi-riant, mi-pleurant, deux pauvres gosses, Charles Cognand et Joséphine Dessers, viendront murmurer à mi-voix, sur un air connu, dans le cabinet du commissaire:

C’est une idylle dans le goût De Théocrite et de Virgile, C’est une idylle et voilà tout...

La Cour d’Assises avait vraiment d’autres... chiens à fouetter. Infortunée Joséphine, elle était assez punie pour ne pas avoir à répondre à la relative justice des hommes: au cours de cette escapade, n’avait-elle point perdu ses cheveux blonds, son pantalon... et sans doute quelque autre chose encore?

Avant que les temps fussent venus du benzol et des éclaboussures des autobus, les impériales d’omnibus, devenus accessibles aux femmes eurent leur part également dans la diffusion de l’usage du pantalon.

Nombre de jolies filles et de fines enfants du faubourg ne détestaient évidemment pas que l’on aperçut leurs jambes, si elles étaient bien faites, en descendant l’étroit escalier. Encore fallait-il que les Messieurs de la plate-forme, des voyageurs d’une espèce particulière, ne poussassent pas leurs investigations plus haut que le genou. D’où nécessité de se munir d’un pantalon, dont, timide, apparaissait parfois le poignet, à moins que la jupe s’étant accrochée, ce ne fût une soudaine exposition de blanc.

· · ·

«Pas souvent suggestive, déclarait Vallet, la descente de l’impériale, bottines fatiguées, jupons d’alpaga, pantalons de flanelle rouge... à moins qu’il n’y en ait pas»[283]. Mais non, toutes les bottines n’étaient pas fatiguées, les pantalons de flanelle étaient heureusement l’exception, et quand il n’y en avait pas du tout, je me suis laissé dire que ça n’en était pas plus désagréable.

En Allemagne, où tout est sujet à règlements, on songea, paraît-il, lorsque l’impériale des omnibus fut, à Berlin, devenue accessible aux femmes, à rendre le pantalon obligatoire pour celles qui voulaient procéder à cette ascension.

C’était un nouveau poste et un nouveau mot composé à créer, inspecteur-des-pantalons-des-dames-des-impériales-d’omnibus; mais les difficultés du contrôle firent, sans doute, rejeter la proposition du docteur Hancke, tendant à ce que le «pantalon sous-jupe» fût imposé aux voyageuses de l’impériale et la police se borna à exiger que l’escalier fût large et masqué du côté du public[284].

La bousculade qui y sévit et les petits jeux qui s’y pratiquent, ne rendent pas non plus le pantalon tout à fait inutile dans le métro.

Écoutez plutôt la mère des demoiselles Jouarre:

— Oui, parlons-en! c’est plein d’hommes qui vous pelotent. Il n’y en a pas un pour céder sa place, et cinquante pour vous peloter les fesses! Croiriez-vous que pas plus tard qu’avant-hier, je me suis trouvée à côté d’un sale type, que si je n’avais pas eu de pantalon...[285]

Mais, une personne de votre éducation aurait-elle pu, chère Madame, n’en pas avoir?

La pluie, enfin, l’ennuyeuse pluie, qui rend les trottoirs gras et boueux et force tout ce petit monde à dévêtir sous les jupes haut relevées, la gamme des bas et la ligne amusante des jambes, n’est pas, certains jours du moins, sans faire passer un pantalon, en s’habillant, à d’aimables personnes, qui, s’il faisait soleil, s’en passeraient volontiers.

Le café-concert a chanté assez pauvrement ces brèves visions et sans s’attarder aux «petits vieux bien propres» auxquels sont familiers le trottoir de la rue de la Paix, je dirai un mot rétrospectif de cet objet aboli, la culotte cycliste.

Avant même que la bicyclette ait achevé de tourner au «bienfait social» et que la «petite reine» soit devenue la populaire bécane, la culotte avait disparu, remplacée par la jupe-culotte, puis, par la jupe, plus élégante sans doute, mais beaucoup moins pratique.

Mais, que voulez-vous? la mode l’ordonnait ainsi.

La culotte zouave avait cependant un grave inconvénient, que partage, d’ailleurs, la culotte marquise portée sous la jupe: il y avait des moments où elle devenait terriblement gênante. Aussi, ne faut-il pas s’étonner qu’un tailleur intelligent ait un jour songé à donner à la culotte de nos petites camarades le quelque chose qui lui manquait pour en faire l’égale de nos pantalons «un rien ce quelque chose; mais un rien qui compte terriblement en de certaines minutes au cours des longues étapes cyclistes.

«Quelques cyclowemen, émues des souffrances de leurs sœurs, ont pensé qu’il y avait une révolution à tenter sur ce terrain et, résolument elles ont ouvert une brèche dans le préjugé de la culotte cycliste,—entr’ouvert serait mieux dire, et combien discrètement.

«C’est à cette généreuse tentative que nous devons la CULOTTE PETIT-PONT ingénieuse autant que décente, et aussi commode qu’élégante»[286].

Je ne sais si la culotte petit-pont a survécu aux «longues étapes cyclistes», mais l’idée n’est pas morte avec elles. Plus récemment, un catalogue s’adressant au monde de l’automobile, me révélait l’existence, avec dessin à l’appui, pour les femmes pour lesquelles l’auto est un sport, de la «culotte à pont, se porte sous les jupes de sport, satin de Chine ou Jersey».

Aux jours heureux et déjà lointains de la bicyclette, il y avait des débutantes qui ne cherchaient pas si loin et se contentaient, à la campagne, de retirer leur jupe et leurs jupons, pour enfourcher, en corsage clair et en pantalon, un cadre d’homme:

«Rencontré dimanche soir, près d’Auvers-sur-Oise, une très réaliste mais par trop shocking jeune femme qui pédalait en pantalon de batiste... pas même fermé par une feuille de vigne.

«Ohé! Monsieur le sénateur! si vous enfourchiez votre bécane pour savoir son nom et son adresse?

Ce filet emprunté au Vélo ne doit pas être étranger à l’amusante nouvelle que M. Carolus Brio publiait quelques mois plus tard dans le Courrier Français. Elle n’aurait pas fait mauvaise figure dans les Tribunaux comiques de Jules Moinaux, et les motifs de la remise à huitaine par le juge de paix méritent d’être cités:

«Attendu que la nature de l’étoffe, si légère soit-elle, dont est fait le pantalon d’une bicycliste ne saurait constituer le délit d’outrage aux mœurs;

«Qu’en l’espèce, il y a lieu de rechercher si le vêtement dont il s’agit offre des solutions de continuité, le rendant impropre à l’usage spécial qu’en fit la délinquante;

«Qu’un supplément d’enquête par suite est nécessaire:

«Par ces motifs,

«Invitons Mme Laminette à soumettre à l’examen du tribunal le pantalon incriminé.

«Renvoyons la cause à huitaine pour les opérations d’expertise et de jugement»[287].

Par contre, si hostile que l’on puisse être à la culotte cycliste et même au pantalon en général, c’est pour une femme une grosse imprudence de monter à bicyclette sans pantalon. Il n’y a pas seulement à Paris de vieux messieurs pour veiller à la décence des rues et des music-hall: les farouches agents du préfet de police, ce tigre à face humaine, verbalisent, eux aussi, parfois, et une pauvre petite femme, Mlle Lanjallée, dut à un procès-verbal de ces sbires de comparaître non plus devant la justice de paix, mais devant la correctionnelle et de se voir octroyer huit jours de prison.

«La 8e Chambre correctionnelle a condamné hier à huit jours de prison, devant se compenser avec la prison préventive subie, Mlle Lanjallée poursuivie pour outrage public à la pudeur, dans des conditions toutes nouvelles: c’est l’application de la bicyclette au délit correctionnel, car cette jeune personne, dont la magnifique chevelure crêpée entoure la tête comme d’une auréole, n’avait rien trouvé de mieux à faire que de parcourir la distance qui sépare le quai Malaquais de la place Saint-Germain-des-Prés, juchée sur une bicyclette, les jupons retroussés, sans pantalon, avec aux jambes, de simples chaussettes.

«Me Lenoble, son défenseur, a plaidé que sur des plages et dans les bals privés, les femmes les plus honnêtes en montraient bien davantage. Mais cet argument n’a pas convaincu le tribunal»[288].

Huit jours de prison pour montrer ses jambes et un peu de ses cuisses, c’est cher, vraiment; et quelques jours plus tard, M. A. Ménard pouvait écrire avec raison dans la Lanterne:

«Faut de la pudeur; pas trop n’en faut. Ou bien dressez des procès-verbaux aux statues du Luxembourg, aux danseuses en rupture de tutu, à tout ce qui montre un coin de peau, et fourrez six mois de prison à une infortunée qui, ayant bu un verre de cidre, se laissera aller à mettre au coin d’un mur sa lune en plein air»[289].

Qui vous dit, ô doux juges de la 8e Chambre, que cette enfant n’allait pas à un premier rendez-vous, et les casuistes sont d’accord pour juger que la femme pêche non moins gravement ce jour-là en s’affublant d’une culotte cycliste (mortaliter peccant...), que si elle avait revêtu le pantalon fermé de la princesse C...:

«Non, mille fois non! Allez-y en voiture! La culotte de zouavette, c’est charmant, mais ça n’est pas un costume d’adultère à ses débuts. Combien de fois je l’ai maudite, cette jolie culotte de zouavette! Et encore elle était portée par des femmes qui ne faisaient pas de manières pour l’enlever. Croyez-m’en, madame, prenez votre voiture, mettez une robe, des jupons non empesés et un pantalon ouvert. Votre hôte sera très sensible à ces marques de courtoisie»[290].

La culotte cycliste ressemblait trop, d’ailleurs, aux vêtements de l’autre sexe pour que le Dictionnaire des cas de conscience ne lui fût point contraire.

[Illustration]

LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR

SUZANNE

LINGERIE—TROUSSEAUX

On essaie.

[Illustration]

LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR

Par M. Paul Bourget, dont la prose et les pensées édifiantes, ne faisaient pas, à cette époque heureuse, concurrence à celles de M. Henry Bordeaux, nous connaissons depuis longtemps les corsets noirs de Mme Moraines.

Les bas noirs et le corset noir, ah oui! des souvenirs plus lointains encore que ceux de la bicyclette, et que gardera de l’oubli le crayon divin de Willette.

Mais, ne nous émotionnons pas; laissons à nos aînés le regret du bas blanc et de tout ce qui fit l’élégance des femmes de la Restauration et du Second Empire.

Poussant l’indiscrétion plus loin que l’auteur de Mensonges, enquérons-nous auprès des romanciers des dessous de la Parisienne.

Mondaines, quarts de mondaines, mannequins ou simples trottins, ils n’ont point manqué de déshabiller leurs héroïnes. Nous connaissons le tissu de leurs chemises et la forme de leurs pantalons; la plupart en portent; et si, d’aventure, elles n’en ont pas, nos maîtres n’auront garde d’omettre ce détail.

Brève revue du roman contemporain à laquelle manqueront la bousculade et les parlementaires de Longchamp—qui s’en plaindra?

Mon vieil ami Jean Ajalbert—l’ordre alphabétique l’ordonne—prendra la tête de défilé et j’en suis convaincu, saura ne pas perdre le point de direction.

Tout d’abord cette jolie fille, Marcelle, qui lui a fourni le thème d’un de ses meilleurs romans, En Amour:

«Il la hissa tout à fait sur ses genoux, la main aventureuse par les bas tièdes, les dentelles du pantalon...»[291]

Mais, crainte de faire rougir les roses de la Malmaison, passons à la fille de l’hôtesse des amoureux à Olivet, encore une qui, à Paris, a trop bien tourné:

«Ah! elle en avions des frusques, elle aussi, et des pantalons et des jupons et de la dentelle, et des ci et des là, comme sur c’te chaise... Et des chemises et des fines, sauf vot’ respect, qu’on y voit l’cul à travers, comme j’y disais»[292].

D’un autre poète, Théodore Hannon, cette traversée, un jour de pluie, par les petites Bruxelloises, que n’avait point encore écrasées la botte prussienne:

Ah! l’exquise exhibition De pantalons blancs et de cottes, De mollets et de bas à côtes, Prenant jour, sans ambition[293].

Laissant à Mlle Lhomme ses « culottes de flanelle[294], restons fidèles au pantalon blanc et à son charme ambigu. Albert Tinchant et Léo Trézenik, deux disparus, dévêteront pour nous ces blancheurs secrètes.

«Cependant qu’il allumait deux bougies et tirait les verrous, elle s’était déshabillée, sans trouble, énigmatique, gardant encore,—une dernière révolte de pudeur, sans doute,—son corset clos et son pantalon très blanc sur ses bas noirs»[295].

Léo Trézenik s’est plu, lui, à rajeunir le sujet très vieux et familier aux estampes du XVIIIe siècle, de la jarretière défaite et qu’il faut rattacher.

«Puis, résolûment, comme pour en finir, elle troussa ses jupes, découvrant ses jambes jusqu’au feston du pantalon, et, posément, sans précipitation, en femme qui se sait comprise, elle tira son bas et boucla sa jarretière»[296].

Des modes, passons, si vous voulez, aux modèles. En ce qui les concerne, une distinction s’impose.

D’une part, l’Italienne; un souillon généralement, ignorant, sous le clinquant de ses oripeaux, l’art des déshabillages. Ses vêtements enlevés en paquets, tout d’une pièce, elle retirera sa chemise par-dessus sa tête, sa nudité allant en remontant, des bas de coton à côtes aux seins trop lourds. Point de dessous ou, tout au plus, au cœur de l’hiver, le hideux emmaillottement d’un pantalon de flanelle rouge, ballonnant autour des cuisses et tombant à mi-jambes. L’exhibition brusque de son corps, la tenue de travail dans un métier dont, au dire de certaines, les repos sont surtout fatigants.

Ce sera le contraire de la Parisienne. Quelques soient ses origines et les contingences de la vie qui l’auront amenée à poser, elle restera femme avant tout.

Tandis que le déshabillé de la Transtévérine, vieille et déformée avant l’âge, le plus souvent, chair vague condamnée à d’obscures besognes, chairs veules tôt dévêtues sur un signe du maître, aura quelque chose de celui d’un goujat ou d’un garçon boucher devant le conseil de révision, la Parisienne, que Montmartre ou que Montrouge aient souri à ses premiers ébats, n’aura point oublié et chantera, dans sa grâce et suivant le rite consacré, le poème divin des déshabillés.

Nulle hâte à se montrer nue, à faire, comme l’Italienne, valoir sa marchandise; au lieu des nippes arrachées plutôt qu’enlevées, souplesse et rythme des mouvements, les gestes classiques et prévus de la femme qui, peu à peu se déshabille. Après le corsage brusquement retiré, la chute déjà plus lente de la jupe; un jupon qui semble hésiter avant de laisser, en tombant, apercevoir l’androgynat amusant du pantalon; le manège compliqué de la femme, pour s’en dépêtrer; les jarretelles dont il faut détacher les «pressions»; le corset à dégrafer et dont la chute laisse apparaître, nue, l’orbe jolie des seins: tous ces riens charmants qui, pour les véritables amants de la femme, rendent certaines minutes particulièrement heureuses et sont comme une introduction écrite par quelque impérissable artiste, à la vision sacrée de son corps, au lotus apparu de son sexe.

Pudeur spéciale, tandis que le modèle ne songera pas à rougir de sa nudité, souvent,—rideau ou paravent,—il se cachera, tant pour se déshabiller que pour se rhabiller.

Son corps, soit, c’est son métier. Mais son déshabillé lui appartient, ou appartient à celui à qui elle a fait don de sa jeunesse et de sa chair, que l’amour ou que la fantaisie la guident.

Les rapins les plus chevelus de Montmartre et les esthètes les plus largement cravatés de Montparnasse n’effraieront pas son nu triomphant, mais que le facies niais de Bouvart ou que le masque glabre de Pécuchet ne viennent pas s’encadrer au seuil de l’atelier. Quel cri d’oiselle effarouchée saluerait l’apparition de l’éternel prototype du mufle et comme elle aura vite fait de disparaître on ne sait où, ou de couvrir, on ne sait de quoi, l’holocauste vivant de son corps.

Celle-là, généralement porte des pantalons. Un des meilleurs dessins de Boutet, nous les montre même très fanfreluchés, tandis que, arc-boutée, elle écoute, à la porte, vaticiner en descendant l’escalier un créancier impayé ou quelque représentant de la détestable et redoutable corporation des huissiers[297].

Parfois, même, on profite de la séance de pose pour les leur cacher, d’où, quand elle a pris fin, cette légitime protestation:

—Ah! vous pouvez bien rire tous les deux. N’empêche que ce n’est pas chic d’avoir caché mon pantalon»[298].

Il en fut même à les porter fermés; elles furent sans doute l’exception. Enigmatique et bras ballants, Yvette Guilbert, non sans charme, chanta le Petit Modèle:

Ell’ n’voulait pas avant l’mariage, Quitter ses pantalons fermés; Ça vous prouv’ bien qu’elle était sage, Sa mère ayant su la former[299].

Il y en a toutefois à n’en pas porter. Les unes jeunes, les autres vieilles,—ou tôt vieillies, car les années de champagne comptent double: les chevaux de retour de la pose, ces malheureuses qui, malgré leur empâtement, ne peuvent se décider à l’abandonner, et qui, lamentables, s’en vont, par les ateliers, traîner à la recherche d’une ébauche longue à venir.

L’une d’elles a fourni à Paul Dollfus le récit de la séance improvisée, qui permit à la pauvre femme d’établir aux yeux d’un des maîtres du crayon combien ses dessous ignoraient la complication de l’empantalonnement.

Rebutée à droite et à gauche, d’atelier en atelier, elle finit par aller frapper chez le peintre Bayard, qui, lui avait assuré un fumiste, était, en ce moment, à la recherche de femmes, posant le dos et les reins.

Quel dos, quels reins, et, surtout, quelle chute de reins!

«Quand elle se présenta, il y avait plusieurs personnes dans l’atelier.

—Monsieur Bayard? demanda-t-elle.

—C’est moi! fit le peintre.

«Alors, sans mot dire, elle lui tourna le dos... puis soulevant ses jupes et sa chemise—elle n’avait pas de pantalon—elle cambra la croupe, et, triomphante, s’écria:

—Comment trouvez-vous le bouillon?[300].

Nous côtoyons le trottoir. L’hiver seul semble en chasser les tristes créatures, qui lasses, sans doute, d’avoir ouvert leurs draps aux hommes, viennent, dans la Femme-Enfant, mendier quelque emploi dans la figuration.

Non des théâtreuses possédant la tapageuse lingerie de Raymonde de Nevers ou de Christiane de Pontijou, mais le veule troupeau, qui jamais ne possèdera chignon sur rue ou place au prône, des vendeuses d’amour au rabais, celles qui, quand on leur dit de s’asseoir, se couchent ou s’agenouillent.

Quelques-unes se déshabillent pourtant, d’autres se contentent de trousser leurs jupes.

Leurs pantalons? «ceux que l’on met tous les jours, de flanelle ou de madapolam, serrés au jarret, non d’un ruban, de quelque cordon à double nœud, sans rosette»[301].

La flanelle toujours:

«Sous les jupes et les pantalons s’enflaient et ballottaient à l’aise des rondeurs proéminentes jusqu’à la difformité, ou s’effilaient sans mensonge de rembourrages ni d’étoffes bouffantes des éthicités de squelettes»[302].

Pas faite pour la montre cette «flanelle ballonnante du pantalon»[303] ni pour pimenter l’angoisse des déshabillés. Elle ne songe pas même à garantir la femme contre la folie des mains qui s’égarent, mais simplement à la protéger du froid.

Le bienfait social, sous une autre forme.

Pour d’autres, au contraire, costume de combat et de travail, cantharide autorisée dont elles connaissent les effets et escomptent les résultats.

«Arrivée à la chambre de l’amie, elle commence par faire asseoir son miché, elle ôte son chapeau, déroule ses cheveux, dégrafe sa robe, enlève son corset et ses jupons; elle reste ainsi en pantalon très court et très décolletée, parce que, par un geste imperceptible elle a tiré la coulisse qui fermait sa chemise sur la poitrine; elle s’assied près, bien près, quelquefois sur les genoux et entame une conversation; l’homme la couve des yeux; en femme habile elle suit sur sa physionomie la marche de ses désirs; quand elle le voit à point, elle aborde la question.

[Illustration]

—Tu m’as donné dix francs (ou un louis), mais tu ne savais pas comme j’étais faite, comme j’étais fraîche; allons, mon bébé, donne-moi dix francs (ou un louis) de plus, tu verras comme je serai bien gentille.

«C’est le coup de l’allumage»[304].

Le trousseau même des pensionnaires de M. Philibert comprend des pantalons en nombre restreint il est vrai, leur usage semblant dans ces derniers salons assez problématique.

Les Comptes d’un Budget parisien: toilette et mobilier d’une élégante en 1869, de Lorédan Larchey,[305] ne prévoyaient pas cet accessoire dont l’usage était, cependant, devenu courant.

Le jugement du juge de paix d’Agen qui fit restituer son trousseau à Mlle Paméla comble cette lacune, et ajoute également un document assez curieux à l’histoire de nos mœurs.

«Les tenancières de maisons Tellier peuvent-elles retenir les effets de leurs pensionnaires, sous prétexte d’avances faites à ces dernières et non remboursées? Le juge de paix du deuxième canton d’Agen vient de résoudre, dans le sens de la négative, cette question qu’on ne saurait qualifier question de droit pratique à l’usage des familles.

«Mlle Paméla devait 200 fr. pour avances diverses à «sa» Mme Tellier. Celle-ci avait pensé être en droit de refuser à sa pensionnaire, avant paiement intégral de la somme de 200 francs, l’enlèvement des objets de son trousseau ainsi composé:

«37 chemises décolletées, 7 jupons blancs et de couleur, 3 jupons de laine et flanelle et 3 corsages, 3 pantalons blancs, 11 paires de bas, 36 serviettes, 38 mouchoirs de poche, 6 mouchoirs de poche en soie de foulard, 3 flanelles, 6 costumes de ville, 1 peignoir en laine, 4 paires de chaussettes, 1 corsage en soie, 3 garnitures de jupon au crochet, 3 chapeaux, 1 collet d’hiver, 1 châle en laine, 1 parapluie, 1 fichu de soie et 1 tablier blanc.

«Comme nous l’avons dit, le juge de paix, saisi du différend, a donné gain de cause à Mlle Paméla, qui, sans bourse délier ou plutôt sans avoir besoin de fouiller dans ses onze paires de bas, est rentrée en possession de son trousseau de pensionnaire de la maison Tellier»[306].

Trois pantalons pour vingt-sept chemises, la proportion est assez faible: Mlle Paméla n’avait guère à en user paraît-il, et les habitués de la maison n’étaient sans doute pas des cérébraux auxquels fût nécessaire l’excitation des dessous.

Si, au lieu d’être «en maison», la pauvre fille eût librement exercé la profession d’«insoumise» elle aurait eu chance de compléter sa demi-douzaine et même d’atteindre la douzaine, par quelques passes rémunératrices et suivies, chez l’intelligent hôtelier, dont le Cri de Paris, révélait, naguère, l’existence:

«Doué d’une ingéniosité exquise, un tenancier d’hôtel parisien a inauguré, ces temps derniers, un système de ticket-prime vraiment original.

«L’existence de ce ticket a été révélée au cours d’une poursuite correctionnelle. Le tenancier avait à répondre, devant la 9e Chambre, du délit d’excitation de mineures à la débauche.

«Afin d’attirer la clientèle des filles galantes, ce commerçant avisé remettait à chacune de ses clientes, lors de son passage dans une chambre de son hôtel, un ticket-prime.

«Vingt de ces tickets donnaient droit à «un pantalon madapolam, avec broderie anglaise» et cinquante tickets à «une chemise de nuit nansouk garnie entre-deux et broderie anglaise.»

«L’adroit tenancier a été condamné à mille francs d’amende»[307].

Toutes, en sachant la puissance, savent mettre à profit la grâce ambiguë du pantalon pour porter aux désirs du mâle le coup décisif.

Là où auront échoué le plus frais sourire et les plus beaux yeux du monde, le charme des déshabillés et le piment des blancheurs apparues triompheront.

Combien d’Hippolytes seraient rentrés chez eux, farouches et solitaires, si, sur leur chemin, les dentelles révélées par le retroussis discret des jupes n’avaient éveillé leurs sens et fait appareiller vers Cythère leur curiosité.

Les dessous, mais, c’est à la fois un art et une préoccupation. Jean Richepin et Léo Trézenik nous ont dépeint abondamment, aux carrefours et aux bureaux d’omnibus, «l’amateur de mollets» ce survivant du Pont-Royal, et n’est-ce pas un peu lui-même que portraicturait le pauvre Jean Lorrain, dans ce rêveur traversant le Jardin de Paris ou le Moulin-Rouge «en somnambule, sans rien voir, uniquement préoccupé des jambes des danseuses ou des dessous des promeneuses, plus ou moins montrés dans un geste qui retrousse»[308].

C’était un art également, après avoir su voir, de savoir décrire pour «les maîtres de l’archet subtil et titillant dans l’art de bien exciter et bien dire»[309], que se disputèrent les quotidiens, avant que ne sévit la pudibonderie auxquels ils doivent aujourd’hui un ennui non moins austère que le devoir.

Du Gil-Blas, ils passèrent à l’Echo de Paris, puis de l’Echo—quanto mutatus—au Journal... Hélas! que tout cela est loin. Les contes de Silvestre, les nouvelles de Mendès et de Lorrain, les chroniques de Laurent Taillhade, existe-t-il au monde assez de cendre pour que l’Echo de Paris puisse s’en couvrir et expier ses erreurs anciennes.

Quant aux pécheresses dont les caprices faisaient la loi... et la mode, comment leur en vouloir de leurs dessous capiteux, dont la description seule suffirait à scandaliser l’hypocrite province?

Ne doit-on pas, au contraire, ainsi que l’indiquait A. Tisserand, leur savoir un gré infini «de leur dessous ultra-soignés, de leurs pantalons et de leurs chemises de vingt-cinq louis, de leur gai minois, de leurs dents blanches, de leurs frisons fous, bref de tout le charme qu’elles répandent dans la vie parisienne[310]»?

Qu’elles ne se contentent pas de laisser exposés chez leur lingère où Tout-Paris les aura admirés durant huit jours, les pantalons à cent louis pièces que leur aura offert le vieux banquier Michès.

«Le retroussé est le costume national des Françaises» a écrit Pierre Louys[311]. Qu’elles n’oublient point cet aphorisme et ne craignent point de laisser froisser et au besoin déchirer cette lingerie coûteuse. De tels payeurs ont leur amour-propre et ne voudraient pas qu’on puisse croire qu’ils paient des culottes de deux mille francs à leurs maîtresses seulement pour le dimanche[312].

Tout le monde ne peut pas collectionner les souvenirs napoléoniens. A défaut d’un petit chapeau, c’était au pantalon de l’une des interprètes de Ferdinand le Noceur, Mlle Giverny, qu’un millionnaire russe avait jeté son dévolu, et il fit offrir 2.000 francs à l’artiste pour qu’elle lui cédât cette partie de sa garde-robe.

L’actrice refusa modestement. Ce boyard était un rapiat et pour ses cent louis comptait se payer le contenant et le contenu. Ce n’était plus de la collection, mais du marchandage[313].

A moins que ce ne fut tout bonnement un «fétichiste» et que le pantalon de l’artiste dût, plus tard, figurer parmi les reliques laissées par le Slave, comme, jadis, on avait retrouvé, derrière le lit de mort de Brillat-Savarin, le violon de l’écrivain, un exemplaire d’Horace et... un pantalon de femme.

Le modèle ne devait pas en être affolant,—l’auteur de la Physiologie du Goût n’est-il pas mort en 1826?—Mais, cela prouve au moins que son amie avait été parmi les audacieuses, qui, les premières, avaient souscrit à la mode nouvelle et qu’il en avait, lui-même, compris tout le charme.

«Horace, un violon et un pantalon féminin», ajoutait Comædia qui nous fournit cet écho, «ces trois objets ne sont-ils pas le symbole de l’esprit de gourmand voluptueux et très artiste que fut Brillat-Savarin»[314].

Mlle Giverny! les théâtreuses! Nul ne saurait, mieux que ne l’a fait Montorgueil, exprimer l’importance et dire le rôle que jouent dans leurs succès les entre-deux de leurs pantalons, pour tant de jolies filles qui, au café-concert, font, à défaut de talent, applaudir la désinvolture de leurs retroussés et la somptuosité de leur lingerie.

«La trépidation excitante a surtout gagné les femmes. On sait leur passion pour les exercices violents: elles la satisfont au café-concert, où elles ont transporté la balançoire hygiénique. Ce qu’elles chantent ne s’y prête pas toujours, mais c’est toujours leur plaisir. C’est parfois aussi le nôtre. Au hasard des turlutaines, sur une musique toute en borborygmes—tra la la la la la la!...—la pétulante Duclerc exhibe des dessous. Oh! ces dessous. Ami, n’as-tu pas rêvé? Elle est reine du chahut à cette heure, et avec Nini-patte-en-l’air fait école. Beauté à l’ail, piquante et relevée du Midi—té, mon bon—comme la Rosière de Marseille, son émule, dans sa gamme, la note la plus élevée est de la lingère. «Peste, ma chère, tu as donc fait un héritage pour porter des pantalons pareils?...» Les litiges parfois publics entre ces artistes et leurs couturières nous ont révélé le prix d’un talent qui s’applique à combiner la pauvreté des rimes avec la richesse des entre-deux. Le procès de Mme Aymard fut un des plus indiscrets. Nous avons appris que la chanteuse avait des chemises de foulard et des pantalons de surah onéreux. Elle avait jusqu’à «un moine céleste» facturé dix louis, qui intrigua les impertinents. Le moine était-il chartreux, capucin ou carme? Jamais plus beau linge propre ne s’étala en police correctionnelle. On visita sa garde-robe. «Monsieur, aurait-elle pu dire avec fierté, c’est mon répertoire!» Dans la revue, cette année-là, précisément, elle était en plage normande et c’était elle—ô ironie!—qui chantait les «petits trous pas chers!»

«Cette lingerie est une nécessité. Connaissent-elles au cours d’un couplet, quelle position elles prendront? Elles sont comme ces femmes prudentes qui craignent les accidents de voiture ou autres et qui s’habillent en se disant: «Sait-on jamais ce qui peut nous arriver?» Elles sont si stupéfiantes, si inattendues! Et quelles poses clownesques! Cette sensation qu’elles tiennent du clown est si nette qu’elles-mêmes, volontiers, adoptent pour coiffure le toupet du comique de la piste[315]».

La lingère parisienne ne se contente pas de fabriquer, comme sœur Véronique, des culottes à tant pour la main-d’œuvre. Pour mieux bander son arc, elle y a ajouté une nouvelle corde, et, moyennant trois louis, les essaie et les laisse déchirer. Métier inconnu même de Privat d’Anglemont et que révéla Georges Brandimbourg dans le Courrier Français[316].

C’est, en effet, une manie chez certaines, de conserver cette frêle et illusoire batiste aux minutes suprêmes, alors qu’elles en ont le moins besoin. Elle n’empêche rien, c’est possible, mais à quoi bon voiler d’un nuage, si léger soit-il, la roseur désirée de la chair.

Au nom de tous les véritables amants de la femme, les poètes Armand Silvestre et Catulle Mendès ont protesté contre cette erreur cent fois condamnable. Il faut laisser aux femmes pressées qui n’ont pas le temps de se déshabiller ou aux banales initiatrices aux premiers frissons «cet accoutrement viril, ce travesti sous la jupe, qui trouble, désoriente»[317].

«Rien n’habille aussi bien que le nu», les bas noirs et le pantalon sont trop longtemps restés en notre doux pays de France comme un uniforme. Il serait bon que la femme dans sa nudité, ne continuât pas à représenter, aux yeux simplistes de la foule, la Vérité sortant du puits perdu de la politique.

L’ironie de M. Pierre Louys est toujours délicieuse.

«L’uniforme des courtisanes c’est le corset noir et les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au lit, disent les bons auteurs: maintenant cela ne se porte plus qu’à la chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même personne, la seule qu’il ait jamais vue dans les journaux illustrés: c’est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on la faisait revenir en scène, il y aurait des manifestations»[318].

La couleur des bas et du corset a pu changer, la vogue du pantalon est demeurée entière, quand la proximité du lit ne permet pas un déshabillage complet, et, faut-il le dire, la femme ne pêche, dans ce cas, que véniellement.

Au cours d’une partie de campagne, lorsque l’ombre tutélaire d’un bois offre à deux fantaisies sa complicité, le petit plaisir est si fugitif qu’elle ne peut guère songer à se dévêtir.

L’homme ne saurait lui infliger le ridicule d’avoir à retirer sous ses jupes son pantalon, avant de lui accorder la joie de son corps. Le geste serait inesthétique et en plus dangereux. Un pantalon oublié et accroché aux ailes d’un moulin où il avait remplacé les bonnets de jadis, mais, il n’en faut pas plus pour corser un procès et faire la joie des adversaires d’un homme d’État! Puis, si la dame le porte sous le corset, avec ça que c’est facile de retirer l’un, sans enlever l’autre?

C’est pourquoi, ajouteront les moralistes, la femme doit les porter ouverts et je suis, pour une fois, tout à fait de leur avis.

Le roman ne pouvait, bien entendu, négliger ce détail de toilette qui a pris tant d’importance parmi les dessous des petites amies de nos auteurs les plus réputés. On n’a que l’embarras du choix pour, ouvrir un rayon de blanc à faire pâlir l’ombre de la Reine Blanche.

Tout d’abord, évocation du quartier latin d’il y a trente ans, alors qu’y florissaient les brasseries de femmes et que le nom de Palmyre ne couvrait pas seulement des ruines, cette silhouette de petite grue:

«Et de suite, elle enfila sa chemise...

«Alors, Alphonsine mit son corset, un corset noir avec des éventails en soie jaune, et ses bas, de grands bas couleur chair lui collant au mollet. Dans l’armoire à glace elle prit un corsage de drap rouge garni d’un marabout, et une jupe de même couleur avec quatre rangées d’un petit liseré d’or. Adrienne lui disant de se dépêcher, elle culotta son pantalon, en s’appuyant au bord du lit et posant le pied sur une chaise. Il était garni d’un entre-deux et d’une broderie et resserré par une faveur. Ensuite elle s’attacha la tournure sur le derrière et revêtit un petit jupon en flanelle bleue, ayant une large dentelle et, par-dessus un second jupon en moire, garni de velours»[319].

Que de jupons! et un peu dame de province le jupon de moire garni de velours; mais l’observation du mouvement pour enfiler le pantalon est jolie et la tournure, ce «cul de Paris», disaient nos aïeux, donne à cette citation une date certaine.

De Jean Reibrach, non plus une habituée du Pantagruel et du Bas-Rhin, mais une fille de la rive droite, un peu dépaysée dans le populacier Belleville où elle est montée chercher un peu de jeunesse et de vigueur:

«.... Presque aussitôt Martiny vint ouvrir. Il était en caleçon et au milieu de la chambre à coucher, ils trouvèrent Sabotine à demi dévêtue, en corset, avec un pantalon très large bouffant drôlement autour d’elle et qu’une dentelle serrait sur ses bas noirs. Elle était furieuse, le visage flambant sous des cheveux rouges. Ils tombaient en pleine querelle, une histoire de jalousie»[320].

C’est gai! Mais, Sabotine, faut-il le dire? la chaleur aidant, supprimait volontiers ce pantalon si «large» fût-il, et oubliait même trop facilement qu’elle n’en avait pas.

Plus moderne, plus Montmartre, évoquant la bouche pâteuse des lendemains de noces et les fâcheux copeaux de palissandre que guette le réparateur vin blanc-citron, ce lever, de Montfermeil, emprunté au rez-de-chaussée de l’Eclair:

«Rose, jetant loin d’elle le bout éteint de sa cigarette, repoussait des pieds les draps et les couvertures, et s’asseyant sur le bord du lit:

—Dis-donc, mon gros, fit-elle, illuminée... qu’est-ce que tu paierais si je te fournissais le moyen de faire flanquer Nika à la porte par le prince?

—Vous dites? cria-t-il.

—Donne-moi mes bas, dit-elle fiévreusement.

—Vos bas?

—Oui ... Ils doivent être par terre...

—Les voici.

—Et les jarretières, cherche!

—Mais, dites-moi!

—Tu vas voir... C’est une idée... une idée épatante... Passe-moi mon pantalon... Là... comment, tu ne le vois pas?... Sur le dossier de cette chaise?

—Je vous en supplie, dit Boiscervoise en apportant le pantalon... Quelle est cette idée?»[321].

Mais vous n’avez cure de Nika,—moi non plus, d’ailleurs—les «pantalons à manchettes» de Fanny Legrand[322] et le «pantalon tuyauté» de telle femme d’amis de Courteline[323], vous paraîtront bien bourgeois et bien pot-au-feu: restons plutôt sur la butte. Une montmartroise, et des plus notoires, l’amusante Échalote, de Jeanne Landre nous y invite.

C’est l’heure à laquelle, devant son déshabillé, son vieux, conforme à ses habitudes, lui découvre pour le chant et le café-concert, des dispositions qui réclament instamment des chaussettes et des jupes courtes:

—Chante voir un peu, dit-il à Echalote, un matin que celle-ci vaquait à sa toilette et arpentait l’appartement, vêtue d’un pantalon et d’une chemise dont le pan, non rentré, lui chatouillait les mollets»[324].

—Voyons, la gosse, veux-tu bien rentrer ça! se serait écrié M. de la Rochefoucauld qui sut jadis élever la feuille de vigne à la hauteur d’une maxime. Mais, M. de la Rochefoucauld ne fréquente guère Montmartre depuis que le Bal des Quat-z-Arts ne l’y appelle plus en service commandé, et c’est à peine si quelques revues du Moulin-Rouge, avant son incendie, éveillaient encore le rut auquel il a prêté son nom.

Leurs dessous! cette lingerie si nécessaire pour aguicher le client et lui donner l’illusion d’un peu de luxe, quelle place n’occupent-ils pas dans les palabres que tiennent entre elles les petites courtisanes, durant l’inaction et la paresse des après-midi.

[Illustration]

«A une autre table s’expliquent des choses très compliquées; il s’agit d’une robe qu’on voudrait acheter ou plutôt qu’on a l’intention de faire soi-même. Il faudrait acheter de la dentelle noire et de l’étoffe. On en aurait pour six francs et on pourrait faire une toilette qui paraîtrait avoir coûté plus de dix louis. C’est comme pour le linge et les dessous, si on avait le temps de les faire soi-même, et puis aussi la patience... mais on ne l’a jamais, et puis c’est si facile de se faire acheter des affaires, ainsi ce pantalon... La bonne grosse fille qui, candide, émet cette vérité, pose son talon sur le bord de la table et tire sa jupe pour montrer ses dessous outrageusement enrubannés de rouge, un peu de chair s’entr’aperçoit au-dessus du bas; une autre déclare qu’elle porte des chaussettes et pour le prouver, elle allonge ses jambes nues sur une chaise»[325].

Elles ignorent ces enfants, les préjugés bêtas et les fausses pudibonderies de l’éducation bourgeoise et sont charmantes d’impudeur.

«Les gens qui sont près du groupe qu’elles forment au bal ou au café sont bientôt initiés aux mystères de leurs dessous et peuvent constater de visu quelle est la couleur de leurs jarretières, si elles portent des chaussettes ou pas de pantalons»[326].

Nous sommes loin des «pantalons angulaires» de la plus petite des Demoiselles Goubert. Ils sentent trop le magasin de confection de la rive gauche: les demoiselles de la Butte connaissent certainement et semblent suivre à l’envi ce conseil digne d’une mère de Forain:

—Avec de jolis dessous, mon enfant, une fille peut se trouver mal partout.

Un pantalon qui va mal, un corset défraîchi, il n’en faut pas davantage souvent pour expliquer des rigueurs plutôt imprévues. En cas de chute, quel désastre, si ces menus détails n’offrent point l’élégance et l’harmonie voulues.

«Je crie; on accourt. Malgré moi je porte la main... où ça me fait mal. On veut voir pour me secourir, mais je résiste en dépit de la douleur.

—Tu m’étonnes, Léonie!

—Parce qu’il y avait des dames?

—Non! un vrai guignon! Mon pantalon était sale»[327].

Sa place, alors, ô Léonie, était au blanchissage et non sous vos jupes. Elles ne convenaient pas plus à cette lingerie défraîchie que le porte-manteau d’un cuirassier, un jour d’inspection:

«O découverte lamentable!... le général aperçoit un ravissant pantalon de femme, tout petit, tout mignon, tout coquet, orné de dentelles et de faveurs roses, encore parfumé malgré la profanation dont il était l’objet, et gardant, pour ainsi dire, quelque chose des séductions qu’il avait pour but de voiler.

«En faisant son porte-manteau, Chapendart, sans y prendre garde, s’était approprié l’indispensable d’Ida de Beaucontour»[328].

Après tout, j’ai bien connu un lieutenant aviateur, qui, au grand scandale de l’inspection aéronautique, portait, fixé à la cabane de son monoplan comme «mascotte» un fragment du pantalon d’une de ses petites amies, une qu’on ne s’attendait guère à voir jouer les mascottes!

Pourtant, parmi les pécheresses dont s’enorgueillit notre Paris et que lui envient les deux mondes, il en est qui, soit par goût, soit par habitude, sont restées rébarbatives à l’usage du pantalon et n’en portent jamais ou presque.

Mlle Emilienne d’Alençon serait du nombre, avança jadis cette mauvaise langue de Falstaff. Je n’en veux rien croire et je dois humblement avouer que ce n’est pas elle qui me répondit un jour avec la franchise d’un soldat:

—C’est trop commun: toutes les... catins en portent et dit-elle bien catins, la chère enfant?

Augustine racontant son passé, ne se montrait pas moins franche, et confessait:

—Des jours, je battais les mains en riant, mais d’autres, je pissais dans mes jupes, car je n’ai jamais porté de culottes...»[329].

D’autres seront moins brutales, mais leur aveu sera tout aussi dépouillé d’artifice:

—J’admets encore les soies de couleur pour les jupons, mais pour le reste non... Quant aux pantalons, je n’en porte jamais. C’est encore une vieille habitude, une manie, si vous voulez; maman n’en portait point; elle m’a élevée à n’en point porter et je ne pouvais pas me décider à en mettre... Pourtant, si vous le désirez...

—Pourquoi vous demanderai-je de multiplier les obstacles entre votre chair et la mienne?[330].

C’est un peu la réponse d’un païen mystique. Ce n’est d’ailleurs point la seule des héroïnes d’Albert Aurier à n’en point porter. La plupart des étoiles du beuglant de Châteauroux, qui, dans son roman de Vieux, représentent le chœur antique, sont dans ce cas, et, au cours de la partie de campagne où elles s’ébattent librement, le prouvent jusqu’à l’évidence:

«Immédiatement toutes ces dames voulurent imiter les acrobaties du facétieux voyageur. Et ce fut tout à coup d’échevelées culbutes, des envolements de jupes, des surgissements de jambes en l’air, de comiques apparitions de lingeries, voire même, la plupart ignorant les raffinements pudiques de l’empantalonnement, de brusques et désopilants étalements de nudités généralement secrètes»[331].

Bertha, elle-même, ne semblait pas en porter plus qu’au jour déjà lointain de son premier engagement, cette nuit de souper, où, «sans remarquer l’abjecte et ridicule posture de l’aimée... debout,... les jambes écartées... sur le trottoir», le père Godeau, n’ayant plus sa tête, lui confessait passionnément un désir qui devenait de l’amour, «sans daigner entendre le rythmique clapotement des ignobles cascades qui, railleur accompagnement pour sa chanson sentimentale, pleuraient, ruisselaient, gargouillaient sous les jupons de la fille»[332].

La gêne d’un pantalon ne lui eût point permis cette hardiesse, et l’eût forcée à prendre une posture plus conforme à son sexe.

Voulant prouver à l’ingénieur de Valenciennes qu’elle n’avait point auparavant figuré dans la Terre, Mlle Bénédicksen, lui laisse constater, sans plus d’embarras, en relevant ses jupes, qu’elle «porte des chaussettes, ensuite qu’elle a le mollet nerveux et maigre, enfin qu’elle se dispense de pantalon»[333].

Enfin, je ne parle pas, car elles sont légion, de celles qui, pour plus de fraîcheur, suppriment l’été leur pantalon. Il n’est, en effet, mauvaise société qui ne se quitte, et nous aurons occasion de voir de très respectables et honnêtes femmes—jusqu’à preuve du contraire—en faire autant et l’avouer non moins ingénûment.

[Illustration]

VIERGES ET DEMI-VIERGES

Est-ce qu’une fille bien élevée ne porte pas toujours des pantalons!

CHARLES AUBERT.

[Illustration]

VIERGES ET DEMI-VIERGES

Après avoir tenté, en 1804, de suppléer au manque de jupons ou à leur insuffisance, le pantalon fut, suivant La Mésangère, importé d’Angleterre en France, et vint dès lors compliquer la toilette des petites filles.

Durant près de cinquante ans, elles en eurent, pour ainsi dire, le monopole, et demeurèrent à peu près seules à en porter.

Il fait partie intégrante de leur costume, et il n’y a guère que les gosses du faubourg, dont Alfred Machard nous a si joliment conté l’épopée, pour n’en point avoir.

—Moi, j’irai à cheval... comme un gars.

«Tique, narquois, ricana:

—Penses-tu, on verrait tes guibolles!

— Quèq’ t’en sais?

— Je l’ sais, va, qu’ t’as pas d’ pantalon[334].

Elles sont pourtant l’exception, et en province même, les garçons ont tôt fait de remarquer quand leurs petites camarades en sont dépourvues. Arthur Rimbaud devait ainsi se souvenir d’une de ses voisines de Charleville, dont il aimait à mordre les fesses, se saoulant de sa chair nue:

Quand venait l’œil brun, folle en robes d’indiennes, —Huit ans,—la fille des ouvriers d’à côté, La petite brutale, et qu’elle avait sauté Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons; —Et par elle meurtri des poings et des talons Rapportait les saveurs de sa peau dans sa chambre[335].

En dehors de ces cas isolés, son usage est absolument général, que ce soient les «petits pantalons brodés» de Virginie[336], «ce pantalon qu’une main brutale avait arraché» et sur qui s’apitoyait la femme Testou[337], ou encore celui de la petite Alice Fossard. Des cambrioleurs avaient pénétré chez sa grand’mère, à Créteil, et l’un d’eux, soigneux, avait eu la délicate attention, de déposer sur une chaise le pantalon de la gamine, pour ne pas salir, en montant dessus, la tapisserie de la rentière.

Devant la Cour d’assises de la Seine, la vieille dame dépose:

«C’est alors que le troisième a fait signe de fouiller dans le baldaquin du lit. Le garçon à côté de moi ramassa sur un fauteuil le pantalon de ma petite-fille et le mit sur une chaise... Vous savez, j’ai des chaises en tapisserie qui sont déhoussées. Et, pour ne pas abîmer la chaise, il mit le pied sur le pantalon placé sur la chaise, et atteignit ainsi le baldaquin»[338].

On a vu, certes, des acquittements plus scandaleux; la bonne dame plaidait presque les circonstances atténuantes pour le malandrin qui avait respecté sa tapisserie. S’il fut condamné, il put, à sa sortie de Fresnes, être engagé de confiance par une maison de déménagement: de semblables références sont rares.

Ces pantalons de gamines, on les connaît, laissant, comme celui d’Augusta, apercevoir par leur fente, quand ils ne sont pas fermés, «sous un pan de chemisette mutinement retroussé, des choses grasses, rondes, fraîches comme des pommes»[339].

La fillette grandissant et les jupes s’allongeant, le pantalon demeure la règle, sauf à la campagne où il disparaît tôt. Dans les pensions, il est obligatoire. Établissements laïcs ou congréganistes, le trousseau des élèves en comprend une douzaine ou deux, «les blancs unis», spécifient les règlements.

C’est le «pantalon de pensionnaire»[340], que plus tard les coquettes ont en horreur pour sa simplicité, le pantalon des élèves des Dames Blanches, auquel un pauvre abbé dut son surnom, en raison du malin plaisir qu’une division de rhétoriciens, trouva, en promenade, à le faire s’égarer parmi les cordes supportant la dernière lessive des Dames Blanches, uniquement, ce jour-là, composée de pantalons:

«Ils étaient accrochés par la ceinture; la brise douce leur gonflait le ventre et les jambes, les agitait d’avant en arrière, d’arrière en avant, élargissait, puis rétrécissait leur ouverture, et par cette fente mobile, on voyait le ciel bleu»[341].

Pas toujours si unis que cela, cependant, car, parmi ces fillettes, il en est qui n’attendent pas leur sortie du couvent, pour attacher à cette lingerie un prix tout particulier. Écoutez plutôt, au parloir, les doléances que présente à sa mère Mlle de Clavelin:

«Jeanne garda un silence mystérieux... puis soudain:

—Maman, j’ai à te dire que mes pantalons sont dans un état que c’est une horreur. Tu sais le linge ça n’a jamais été ta préoccupation dominante. Je ne t’en fais pas un reproche; on est pour le linge, ou pour les robes, ou pour les bijoux.

«Toi, maman, tu es pour les bijoux. Moi, je suis pour le linge»[342].

Toutefois, si la mère est également «pour le linge», la fille fera bien de ne pas lui emprunter, comme modèle, un spécimen trop garni de rubans ou d’entre-deux. Dans un couvent bien tenu, il risquerait de faire scandale. Les bonnes sœurs semblent avoir conservé certains préjugés sur ce que doit être le pantalon d’une «mère chrétienne».

A nouveau, la scène se passe au parloir. Le frère est venu voir sa sœur:

JEANNE.—Tu ne remarques donc pas qu’on m’a retiré, hier, ma croix de corsage? La plus grave punition, mon vieux!

PIERRE.—Qu’as-tu fait, Seigneur? un pied de nez à la Mère générale?

JEANNE.—Non. Je me suis emportée à la classe d’aiguille. Une colère bleue, à cause du pantalon de maman.

PIERRE.—Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là?

JEANNE.—Tu ne sais pas? A la dernière sortie, j’avais chipé à la maison un pantalon à mère, parce qu’il y avait, dans le bas, un très joli entre-deux en guipure que je voulais apprendre à faire au crochet. Hier, à la classe d’aiguille, j’avais le pantalon dans ma poche. La Mère Violette s’en est aperçue: «Qu’est-ce que vous avez là, mon enfant?»—«Mais rien, ma mère!»—«Vous mentez, mon enfant. Sortez tout de suite ce paquet que vous cachez». Elle est venue à moi, elle a exhibé le pantalon. Et dame! quand elle l’a eu déplié et qu’elle a vu les entre-deux et les rubans roses... elle est devenue cramoisie, noire; j’ai cru qu’elle allait éclater raide, sans les secours de la religion. «Qu’est-ce que c’est? Dites ce que c’est?» J’avais beau lui répéter: «C’est un pantalon à maman.»—«Vous mentez! Jamais une mère chrétienne... «Alors, dame! j’ai pris la défense de maman, moi, j’ai perdu la tête, et certainement j’ai dit des choses très vilaines. La Mère Violette m’a retiré ma croix, et elle a rédigé un rapport, mon cher, où elle a écrit que j’étais «diabolique».

PIERRE.—Et le pantalon?

JEANNE.—Il est confisqué à l’économat, chez la Mère Antigone[343].

Léon Lavedan, après Marcel Prévost et Anatole France, en attendant Maurice Donnay, en vérité, toute l’Académie Française y passera.

Laissant là, cependant, l’attente vaine—pourquoi pas Loti?—d’un prix de vertu, préférons-lui l’entente cordiale, et tournant momentanément le dos à l’institut, émigrons des bords de la Seine, mes chères brebis, vers ceux de la Tamise.

Le pantalon n’est pas moins la règle, bien entendu, dans les pensionnats d’Outre-Manche que dans les bals, music-hall et couvents parisiens. Contrairement à sa gorge que chanta Donnay, ils en, ou plutôt elles en ont bien en Angleterre, à moins qu’il ne soit remplacé par la combination. La «vieille cinglade britannique»—joli cadeau à faire à une enfant—prête, en la matière, à de singulières et cinglantes révélations.

La flagellation—et avec ça, Monsieur, saignante ou baveuse?—ne cause pas un plaisir extrême seulement aux aimables petits vieux auxquelles sont familières ces gentillesses. Les maîtresses et sous-maîtresses de pensions anglaises partageant à son endroit (?) les goûts de Catherine de Médicis et même de Catherine II, prennent volontiers part à ces fêtes intimes. Le rite n’en change guère, des filles déjà grandes doivent, sous leurs jupes relevées, dévêtir leurs pantalons, puis les baisser, découvrant sous la chemise, à son tour relevée, leur arrière-train déjà puissant.

Non pas Anatole, mais Hector France, a été, avec la complicité d’un rideau—une tournée de grand duc en mieux—témoin d’une de ces exécutions. Il a conté la scène avec trop de verve et de charme, pour que je ne me fasse pas un devoir de reproduire ces pages si vivantes.

[Illustration]

Miss Nelly, l’héroïne de cet humble drame, a seize ans. «Grassouillette comme une caille en juin», elle fait paraître plus haïssables encore la sécheresse et la laideur de Miss Rabbit, la directrice de pension, qui, sans se laisser attendrir par ses larmes et ses supplications, vient de prendre, dans un coin de la chambre, une baguette de bouleau, et lui a ordonné de «relever ses jupes et de dégrafer son inexpressible».

«Ai-je bien entendu?

«Hein! Dégrafer... et pourquoi faire? Ne serait-ce donc pas sur ces belles joues roses qu’elle va appliquer des gifles? Ce n’est donc pas ses oreilles qu’elle va boxer? J’en restais frappé de stupeur. Le Times et ses annonces m’échappèrent des mains. Je ne songeais plus à me ménager une retraite rapide et, oubliant toute prudence, je collai l’autre œil à la vitre de la porte.

«Oui, tant pis. Dussé-je être découvert et chassé de l’école comme un frère ignorantin, il me faut voir le pantalon de Miss Nelly. Mes idées d’intervention s’étaient évanouies. Après tout, cette jeune personne avait sans doute mérité une punition exemplaire. Pourquoi serais-je intervenu. Entre l’arbre et l’écorce... Vous savez le proverbe. Du moment que la digne Miss Rabbit, femme sévère, mais juste, lui ordonnait d’ôter ses culottes, il valait mieux laisser la justice suivre son cours.

«Et je vis son inexpressible, un pantalon comme tous les autres, blanc, en fin calicot, avec une petite bordure de fausse dentelle au bas. Il cachait la jarretière, mais laissait découvert un mollet bien dodu, tout habillé de bleu. Un drôle de petit tire-bouchon, comme aux polissons qui vont à l’école, frémissait par derrière.

«Certes, si Miss Nelly eût soupçonné que des regards indiscrets s’arrêtaient sur son inexpressible, elle eût rentré bien vite ce bout de vêtement intime; mais tout entière à sa douleur, elle ne savait que sangloter et dire:

—Madame! oh madame! je vous en prie, ma chère dame.

—Be quick! faites vite, répondit sèchement Madame, vous vous lamenterez après, à votre aise.

«Ce que c’est que l’énergie! Cependant, je ne sais pas si je me serais laissé attendrir; je crois que, comme Miss Rabbit, j’aurais été impitoyable. Décidément, c’est une femme de tête. Elle a raison, après tout. Allons, petite Nelly, je vous aime bien, j’aime à vous entendre conjuguer le prétérit du verbe être, mais il faut obéir et dégrafer votre culotte. Be quick! Be quick! On a beau être gentille, quand on a mérité un châtiment, on doit le recevoir. Je ne connais que cela, moi!

«C’est in petto, bien entendu, que je me disais ces paroles; mais les eussé-je exprimées tout haut, Miss Rabbit ne les eût pas entendues. La colère la rendait sourde. Lèvres pincées, œil en feu, et face blême, elle répéta:

—Be quick! Be quick!

«A la vérité, cette petite Nelly était bien longue à se dégrafer.

«Alors, voici que d’un autre bout de la chambre s’élève une voix aigrelette. Lentement et sentencieusement, elle semble réciter un passage de l’Évangile:

—Les branches mauvaises de l’arbre malade doivent être coupées pour donner plus de force à la sève, et elles sont jetées au feu pour chauffer le bûcheron; ainsi la grâce de Notre-Seigneur Jésus, sève sainte, ne peut pénétrer dans l’âme malade qu’à condition qu’elle ait été, au préalable, amputée de ses branches mortes, qui sont les vices, par le glaive tranchant de l’humiliation, lesquels vices sont passés au feu de la honte. Madame, ne pensez-vous pas que plus profitable serait le châtiment, s’il était infligé devant la classe réunie, comme cela se pratique encore dans l’école où j’avais l’honneur d’appartenir avant d’être sous-maîtresse ici.

—Miss Gopsel, répliqua sèchement la directrice, je sais ce que j’ai à faire; seulement nous n’en finirons plus, avec ces pleurnicheries, si vous ne mettez vous-même la main à la besogne.

«Miss Gopsel s’inclina avec respect et s’avança, d’un pas ferme et délibéré, comme un soldat qui défile la parade. Grande, étroite, osseuse avec son long cou, son front énorme et ses cheveux coupés courts un peu au-dessous de la nuque, elle avait l’aspect d’un pommeau de canne sortant d’un fourreau de parapluie.

«Il était facile de voir que, même aux jours les plus plantureux du printemps de sa vie, la couturière n’avait jamais eu besoin d’élargir le devant de son corsage.

«Mettre la main à la besogne, ce fut bientôt fait. Elle n’eut qu’à poser la dextre sur l’épaule de la victime qui, demi-morte de peur, plia comme un roseau sous le poids d’une grue; et en moins d’une seconde, le pantalon avait glissé jusqu’aux chevilles, tandis que jupes et chemise remontées par dessus la tête laissaient exposé au regard ce que de nos jours on ne montre même plus à M. Diafoirus.

«Sans s’attarder à un spectacle dépourvu pour elle d’intérêt, Miss Rabbit brandissait, d’une façon terrible, une baguette flexible que six fois elle leva et baissa avec force et méthode, marbrant les grasses chairs de cette belle fille de six longues rayures rouges»[344].

Hector France ne s’en est pas tenu là. Le pauvre La Cécilia lui avait raconté déjà avoir entendu, en traversant un corridor de l’école où il donnait des leçons de français, le bruit d’une fessée donnée à une des plus grandes élèves,—une superbe Irlandaise de dix-sept ans, mais en paraissant bien vingt,—et ce n’était là qu’une petite fessée, little whipping, confessa une sous-maîtresse.

Le Town-Talk, dans les campagnes qu’il a menées contre les fessées scolaires, non qu’elles n’aient «du bon», mais qui ne devraient pas être données «en public», lui a apporté bien d’autres révélations.

Les correspondants même du journal,—la plupart partisans du fouet, souvent anciennes directrices de pensionnats—avaient, par leurs lettres, fourni les principaux éléments de cette enquête à posteriori.

Dans sa Pudique Albion, Hector France a traduit quelques-unes de ces lettres, non sans en atténuer la forme quand il était besoin, car le latin n’est pas seul à braver l’honnêteté. C’est toujours la même cérémonie, et le rite n’en varie guère: la patiente, quelle que soit la pension, reçoit l’ordre soit d’ôter sa robe et son pantalon[345], soit de retirer ses pantalons[346], la séance ayant régulièrement lieu «jupes troussées et pantalon bas»[347].

C’est ce qui nous importe: aussi, sans fouler plus longtemps les plates-bandes de Jean de Villiot, reprenons le bateau de Southampton qui, au Havre, nous déposera devant l’Hôtel de l’Amirauté.

J’ai nommé Jean de Villiot, pourquoi ne le citerai-je pas? Ne confesse-t-il pas, dans la Maison de Verveine, ressentir parfois un plaisir analogue à la gêne de l’abbé Pantalon devant la lessive des Dames Blanches?

Je ne puis «m’empêcher de trouver des plus suggestifs, avoue-t-il, le spectacle qui m’est parfois offert quand je regarde des fenêtres d’un wagon les jardins de banlieue et que je vois, flottant au vent ou étalés sur le gazon, les linges blancs de femmes que mon imagination remplit.

«Et je pense alors, s’ils pouvaient causer, ils révéleraient des mystères comme «le chêne qui parle», de Tennyson»[348].

Ah! oui, quelque chose comme l’Odyssée d’un pantalon... la librairie belge a publié cela, et ce n’est pas fameux.

A la ville comme à la pension, le pantalon est la règle.

—Quelle folie! Est-ce qu’une fille bien élevée ne porte pas toujours des pantalons! s’écrie non sans raison une acariâtre bourgeoise de Charles Aubert[349].

Sans doute, mais ce qui est vrai à Paris et au nord de la Loire, cesse de l’être quand on descend dans le Midi. Dans la meilleure bourgeoisie, me suis-je laissé dire—la Vie Parisienne l’affirme[350],—bon nombre de femmes et de jeunes filles n’en portent point et ne s’en portent pas plus mal.

Barytons à l’Opéra et au beuglant législatif, la terre «ministrable» fournit également des «sans culottes» femmes. Sans passer son p’tit Loupillon, comme M. Fallières, et sans posséder les nombreux millions de M. Laygues, la Bérengère Trois Chansons devait être du Lot-et-Garonne: c’était là son excuse, à moins que son saint patron ne l’ait, par indulgence spéciale, dispensée de ce voile protecteur?

«Il faut croire que Bérengère convoitait surtout les cerises des branches les plus éloignées, car elle grimpa encore le long de l’échelle tremblottante; et il y eut un grand coup de vent; et comme elle n’était pas de celles qui déshonorent par des accoutrements virils les intimités de la toilette féminine, l’amoureux eut la vision de presque toute une nymphe dans un éclair de neige rose»[351].

Pour qui ne passe pas dans le Midi le beau temps des cerises—et des crises—de pareils spectacles sont rares. Aussi, malgré quelques indiscrétions dues, au tennis, à l’envolée brusque des jupes, ou à quelques petits blanchissages imprudemment abandonnés sur une corde, en serai-je réduit, comme toi lecteur, à l’incongrue portion des hypothèses, si le rieur troupeau des demi-vierges ne s’en était mêlé... et il s’en est mêlé.

En un coin de Bretagne alors perdu, et où sévissent aujourd’hui des Anglaises de tout âge et les chansons de Botrel, elles étaient trois, emplissant de leur rire et de leur gaîté, l’auberge où subsistait, vivace, le souvenir de Paul Gauguin, et la petite plage où, la marée aidant, l’on descendait se baigner.

Vous en souvenez-vous, Jules Bois, qui portraicturates l’une d’elles dans votre Douleur d’aimer?[352].

Pas de cabines, naturellement. Méprisant l’illusoire abri d’un tas de goëmon ou d’une roche, sans embarras et sans fausse pruderie, elles se déshabillaient, chuchotantes, se sentant regardées, et quand, garçonnières elles apparaissaient en pantalon, ou toutes blanches, en chemise, leur fol amusement au déclic brusque d’un kodak ou d’un vérascope:

—Vous m’en donn’rez une, c’pas?

Et au Pouldu, donc, à l’indignation grande des époux Feyssard et de leur demoiselle, leurs dégringolades, les jupes envolées, sur les falaises de sable, ce pendant que, en bas, les guettait l’indiscrétion d’un Zeiss.

Deux d’entre elles portaient, je m’empresse de l’ajouter, des pantalons—et fermés, encore!—mais la troisième, comme Bérengère, n’en avait d’aucune sorte.

—Cela l’eut gênée... confessait-elle ingénûment, et c’était, très rose, au-dessus de la ligne noire des bas, le nu de ses cuisses sveltes encore d’adolescente...

Cela arrive à d’autres, d’ailleurs, de n’en pas avoir. A quoi tiennent un gros succès d’une pièce et un gros succès d’argent! Que la blonde enfant eût eu, ce jour-là, un pantalon, et surtout qu’il eût été fermé, et c’en était fait de Miss Helyett et de l’homme de la montagne... En vérité, que notre poussière est peu de chose.

La mode des expositions de trousseaux—elle tend, semble-t-il, à disparaître—prêtait, elle aussi, à de menues indiscrétions, qui, pour moins savoureuses qu’elles fussent, ne laissaient pas d’être parfois gênantes.

Entre femmes, cela n’a pas d’importance, dira-t-on. Oui et non. Il y en a qui sont, sur ce point, particulièrement délicates, et que froisse l’étalage de toute cette lingerie intime.

«Cela parut à la fiancée comme une profanation. Elle se persuada que ces rieuses et malicieuses personnes devinaient ses formes d’après les courbes des intimes vêtements. Une contrariété»[353].

C’est pis lorsque la curiosité des beaux messieurs inspecte ces dessous, et prête entre l’un d’eux et des élégantes à ce dialogue:

—Je vous avouerai que les exhibitions de corbeilles et de trousseaux m’amusent comme une pensionnaire.

—Pourquoi cela?

—Je suis très content de savoir comment sont confectionnés les chemises et les pantalons de mes danseuses. Ainsi, il y a des trousseaux qui me déplaisent souverainement; et quand je vois celles auxquelles ils appartiennent, je me dis: Toi, tu as des pantalons avec des plissés bêtes... toi, des chemises à lourde broderie...

—Voulez-vous bien vous taire![354].

Le choix d’un trousseau Pierre Giffard, avant d’être l’homme du «bienfait social», en avait tracé un joli croquis dans ses Grands Bazars:

«La mère et la fille parisiennes, ou rompues au mouvement de Paris, achètent le trousseau après réflexion, après examen, après une rêverie interminable et charmante sur les chemises, sur les bas brodés, sur les pantalons, sur le linge qu’on tient entre ses doigts, rêverie qui est le propre de la femme et que notre sexe est incapable de comprendre ou d’analyser. Mais enfin, il n’y a pas d’excès dans leur manière d’agir.

«La mère provinciale, au contraire, accompagnée de sa fille qui l’est également, et de son futur gendre, qui l’est encore davantage, proteste, s’exclame, s’enfle, fait de gros yeux et parle toujours d’argent.

«Elle ne cesse de jeter sur l’amour des deux jeunes gens, si toutefois amour il y a, les déclarations les plus saugrenues, l’argent qu’elle dépense pour sa fille, la valeur extrême des culottes qu’on vient de choisir, les qualités des camisoles et des chemises de nuit...»[355].

Que le futur gendre ne s’en mêle pas surtout!

«Mais quand je le vois qui s’en mêle, oh! alors, mes nerfs s’excitent, et pour un rien j’interviendrais dans la mêlée! Il conteste la qualité des pantalons et des draps! Il ne veut pas des camisoles sans broderies! Il veut que les chemises de nuit soient à jour, lui pas bête, tandis que la belle-mère trouve cette confidente de la nuit trop shocking!»[356].

Si dans le peuple la femme honnête se reconnaît à ce qu’elle a les genoux sales, ajouterai-je, pour tenir la balance égale, que dans la bourgeoisie, les dessous laissent autant à désirer comme propreté.

«Sur cent femmes, confessait une essayeuse d’un grand magasin, je vous certifie qu’il n’y en a pas quinze qui aient une chemise propre, un corset propre et un pantalon de même»[357].

D’où un moraliste conclurait, sans doute, que la femme n’a souci de ses dessous que lorsqu’elle a un amant devant lequel il lui faudra se déshabiller. Je ne me refuse pas à le croire; mais je ne suis pas un moraliste.

A propreté douteuse, pudeur relative. La pudeur du pantalon... le bon billet! Dans un amusant croquis, le Charivari a crevé la baudruche de ce préjugé, mais il a, ainsi que ses semblables et que l’empereur d’Autriche, la vie dure.

Ce pendant que, derrière le comptoir d’un de nos bazars les plus réputés, un calicot étale des deux mains, devant une bourgeoise et sa demoiselle, un pantalon outrageusement ouvert, M. Benoît emmène à l’écart l’inévitable futur gendre, le benêt avec lequel on dînera le soir chez Duval, avant que d’aller se gargariser à l’Opéra-Comique d’une infusion bien française:

—Mon futur gendre, éloignez-vous; ces dames en sont à une partie du trousseau où votre présence gênerait la pudeur de ma fille»[358].

Pharisiens, sépulcres blanchis! que préférables à cette solennelle imbécillité, la gauloiserie et le bon sens natifs de cette brave femme, plus ou moins cousine de Mme Cardinal, douairière, ou de Mme Manchaballe, sa belle-sœur:

«Une Dieppoise entre dans un magasin de bonneterie avec une jeune fille, à qui l’on peut donner comme âge, entre dix-huit et vingt ans. Elle demande des pantalons.

—Pour vous? lui demande un commis.

—Non, pour la petite qui va se marier.

—Ah!... Et quelle ouverture?

—Une bonne main d’homme»[359].

[Illustration]

CES DAMES

Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la pudeur avec une enseigne.

COMMERSON.

La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste; l’immodestie, de notre temps, consisterait à s’en passer.

ANGÈLE HÉRAUD.

[Illustration]

[Illustration]

CES DAMES

Général pour les jeunes filles de la bourgeoisie, l’usage du pantalon ne l’est pas moins pour les femmes.

Quelques-unes, cependant, une fois mariées, le supprimeront avec plus ou moins de facilité, soit l’été, soit en toutes saisons: affaire d’habitude et de latitude.

Enfin, pendant longtemps, il fut des vieilles dames qui, n’en ayant pas porté dans leur jeunesse, ne purent jamais se faire à en porter, et moururent sans avoir sacrifié à cette mode.

Qu’elles reposent en paix.

La lingère parisienne ne se contente plus d’en donner des patrons au commencement de l’hiver ou de la saison des excursions; sœur Véronique et le sieur Pantalon ne sont plus seuls à en fabriquer. Le pantalon est devenu un rayon florissant de nos bazars parisiens. Certaines même de nos lingères se sont spécialisées dans sa confection. Le pantalon n’est pas seulement un art et une arme, il constitue aussi une industrie,—une industrie qui a, elle aussi, ses chevaliers.—Mais c’est, comme celui de Joseph Prud’homme, un sabre à deux tranchants, auquel la loi du «repos hebdomadaire» a parfois fourni à de joyeux quiproquos, telle cette enseigne relevée par le Mercure de France, rue de Châteaudun:

LINGERIE, CORSAGES, CHEMISES, PANTALONS.

FERMÉ LE DIMANCHE[360].

Ces deux lignes du «Sottisier» ont inspiré à Léonnec, dans le Sourire, un de ses plus joyeux dessins[361].

Suivant les quartiers, le pantalon s’étale plus ou moins à la devanture des lingères et des blanchisseuses de fin. Plus on monte vers Montmartre, plus son élégance croît et plus, comme un tableau de maître, il occupe la cimaise. L’on sent le voisinage de Tabarin et des restaurants où l’on soupe et où l’on danse: il en est de tout en dentelles, dont la fermeture trahit le côté professionnel. Ici, l’on vend des «cousus» pour un prix des plus abordables, là, ils sont ouverts, mais blancs ou roses, avec leurs volants et leurs dentelles, ils ne sont pas du tout pantalons de mères de famille, nullement «mère chrétienne».

Des pages entières des catalogues des magasins de nouveautés leur sont consacrées. Ce serait à croire que l’usage en est devenu absolument général, et que toute femme peut dire, comme Mme Claire de Chancenay: «Après le corset lacé selon les principes, nous avons d’abord à mettre notre pantalon, comme les Messieurs...»[362].

Non pourtant, en dépit de la mode, de la science, des amoureux et des hygiénistes, il est encore des femmes à n’en pas porter et combien, et des plus honnêtes, suppriment, l’été, «ces objets-là», les jugeant «chauds et encombrants».

Il n’y a pas trente ans, Ris-Paquot, dans son Livre de la femme d’intérieur, croyait devoir insister encore sur l’utilité du pantalon... et sur son peu de grâce:

«Le pantalon, pour les femmes, est un objet de lingerie de première utilité, et quelque laid et peu gracieux qu’il soit, il n’en rend pas moins de précieux services.

«Qu’il soit en madapolam l’été, et en flanelle l’hiver, outre qu’il tient chaud, il est d’une utilité incontestable»[363].

C’est faire bon marché de la coquetterie—madapolam et flanelle «non, merci!»—et se ranger carrément du côté des médecins. Ceux-ci sont unanimes et intraitables.

Dès 1816, conformément à l’avis des Drs Desessartz et de Saint-Ursin, le Dictionnaire des Sciences médicales croyait devoir recommander, à l’article «fille»: «l’emploi des caleçons par les temps froids»[364]. Mais cet emploi est long à se généraliser, en 1845, le Manuel d’Hygiène du docteur Foy signale seulement, à titre d’exception: l’usage du caleçon, en cela d’accord avec le Dictionnaire de Napoléon Landais, qui, cette même année, le décrit ainsi:

«Vêtement en forme de culotte, ordinairement d’étoffe légère, que les hommes portent sous le pantalon et quelquefois les femmes sous leurs jupons»[365]. Bescherelle exagérait donc quelque peu en ajoutant: «en France beaucoup de femmes ont adopté l’usage du caleçon» manquant[366].

Ce qui était vrai lorsque Littré publia son Dictionnaire ne l’était pas encore lors de la première édition du Bescherelle, et Littré, citant Montaigne, se borne à évoquer la «richesse des calessons de la signora Livia»[367], sans entrer dans de plus amples détails.

Le premier Larousse, généralisant l’affirmation de Bescherelle définissait ainsi le pantalon féminin: «Vêtement que les femmes portent sous leurs jupons, et qui est analogue au pantalon des hommes, mais plus court»[368], tandis que le Nouveau Larousse se montre descriptif: «Culotte de lingerie ou de flanelle, fendue ou se boutonnant sur les côtés, que les femmes portent sous leurs jupons»[369].

La Grande Encyclopédie, par contre dans le long et consciencieux article qu’elle consacre au Costume (Tome XII, p. 1151-1170) fait à peine allusion aux «chausses désignées sous le nom de caleçon»[370] des contemporaines de... Charles IX et ne souffle pas un mot du pantalon actuel.

Les médecins n’avaient pas désarmé, cependant. En 1877, tout en ne sachant trop «recommander aux femmes l’usage des caleçons de toiles,» le Dr Becquerel constatait avec plaisir que cet usage «commence très heureusement à se répandre et même à se généraliser»[371].

Ce qui n’empêchait pas, quinze ans plus tard, le Dr de Soyre d’écrire avec mélancolie:

«Je sais bien que de nos jours l’habitude est prise par beaucoup de dames de porter des pantalons; mais, comme j’en connais encore qui n’ont pas souscrit à cette nouvelle mode, je suis obligé de déclarer que toute femme en temps ordinaire comme pendant sa grossesse, devrait toujours porter un pantalon»[372].

Ces médecins sont de terribles hommes. Il ne leur suffit pas d’ordonner aux femmes de porter un pantalon, encore faut-il qu’il soit en flanelle[373] ou en futaine, ou encore «en tissu anglais, laine et coton»[374]: à cette condition seule, ils lui permettront d’«être fendu largement, comme le pantalon; seulement comme il s’applique étroitement sur la peau, il maintient la chemise bien croisée en avant»[375].

Sans quoi, tout en constatant que la «plupart des femmes, au moins celles des villes, portent aujourd’hui des pantalons»[376], ils voudraient, aussi bien le Dr de Soyre que le Dr Olivier ou qu’Ernest Monin[377], que ceux-ci soient fermés. Les pantalons tels qu’ils sont portés, «étant très largement ouverts, laissent passer l’air et les nombreux microbes qu’il contient»[378].

L’air n’est pas seul à contenir des microbes. Vous aussi, vous en contenez, chères âmes, et ce qui est pis, vous en répandez. Les chimistes, ces gens-là sont, comme les médecins, sans pitié, ont étudié les microbes que contenait un pantalon de femme, après avoir été porté. Ils sont innombrables et redoutables. Ceux qui constituent les poisons les plus violents ne viennent pas de l’air, mais de vous, Mesdames.

Lisez plutôt cette chronique documentaire d’Émile Gautier. Je lui en laisse toute la responsabilité:

«N’allez pas croire que ce soit là (le poison sudural) le triste apanage de la plus vilaine moitié du genre humain! Vous-même, sauf votre respect, charmante lectrice, dont la peau fraîche, élastique et veloutée semble un poème d’ivresse et d’extases, vous logez, sans vous en douter, à non moins scabreuse enseigne.

«Quelqu’un s’est procuré, sans doute à prix d’or, non pas le gilet de flanelle, mais... comment dire cela?—mais... la lingerie la plus intime... le pantalon (ça y est!) d’une jeune et jolie personne, retour du bal. Eh bien! mis à tremper, encore tièdes et humides, dans l’eau bouillie, ces capiteux «dessous» ont donné des produits terribles, qu’on a essayés—non sans rosserie—sur des lapins. Les lapins en sont morts tout comme le chien du professeur Arloing, mais leur agonie fut différente. Au lieu de la dépression comateuse constatée chez le chien, les lapins furent en proie à une sorte de névrose hystérique, avec contorsions, satyriasis, danse de Saint-Guy, tout le saint tremblement, bientôt résorbé dans le suprême effondrement de la paralysie générale.

«Ce qui tendrait à établir que l’odor di femina se caractérise par quelque chose de convulsivant et de tétanique.

«N’insistons pas de peur de dire des bêtises et de glisser sur la planche savonnée de l’inconvenance»[379].

Bref, la vengeance du pantalon sur le «lapin», et quel admirable moyen pour les femmes implacables et jalouses de se débarrasser de leur seigneur et maître: ni arsenic, ni bouillon d’allumettes, mais un bon bouillon de pantalon, et ce sera la paralysie générale après une nuit d’amour, une de ces nuits sensationnelles qu’une femme n’oublie pas.

Tandis que le pantalon rencontrait en Europe de telles résistances, il est amusant de constater l’enjouement enfantin dont il a été, au contraire, parfois l’objet, sous d’autres latitudes.

Ainsi, dans ses Souvenirs de Birmanie, lady Dufferin, marquise d’Ava, femme de l’ancien vice-roi des Indes, qui fut quelque temps ambassadeur à Paris, note ce souvenir d’un des caprices de la reine Soopaya Lât, épouse du roi Theebaw:

«Ces dames (des religieuses françaises) travaillaient aussi beaucoup à l’aiguille pour la reine. Elle découvrit, par exemple, que le pantalon est un vêtement indispensable dans la toilette d’une femme: aussitôt les sœurs se mettaient à l’ouvrage et confectionnaient des pantalons pour toutes les dames de la Cour»[380].

A Madagascar, il y eut mieux: les femmes howas «n’ont jamais dû voir de pantalons d’européennes, car elles n’en portent pas», disait, dans une conférence M. Landeroin, l’un des frères de l’ancien interprète de la Mission Marchand[381]... Pas du tout! m’a affirmé un officier supérieur, longtemps attaché à l’état-major du général Galliéni, elles en portent, de finement dentelés, même, et dont elles ne se séparent jamais, pas même la nuit car, ouverts, ou fermés, ils ne les gênent en rien, seulement,... ils sont tatoués.

Malgré l’appui sérieux que lui a apporté le clan des hygiénistes, le pantalon n’a cependant pas vu en France désarmer tous ses adversaires.

«Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la pudeur avec une enseigne», écrivait Commerson[382], pour qui la chose était nouvelle encore.

Sans aller aussi loin, c’était, pour le pauvre Dubut de Laforest «l’odieux inexpressible qui donne à nos Parisiennes des airs de maternité... honteuse[383] et n’était-ce pas le procès du pantalon que le journal le Sport,—oui, mais... Suzanne se déshabille mieux—citait à sa barre:

«Le pantalon a parfois sa raison d’être dans l’ordonnance d’une toilette de femme, mais il n’y saurait entrer à titre d’élégance. Il est nécessaire, mais il n’est jamais gracieux...

«En voyage, c’est un détail d’habillement presque indispensable. Il peut l’être aussi au point de vue hygiénique. Le choix de l’étoffe dont il est fait est alors subordonné au goût de la personne elle-même ou à une appréciation thérapeutique. Au bal, le pantalon est utile pour une femme lorsqu’elle aime la valse à trois temps, la belle et poétique valse à trois temps, et qu’elle s’y livre, parce qu’alors, on le sait, les longues robes, dans l’emportement rapide du mouvement de rotation qui leur est imprimé, finissent par perdre de leur aplomb; elles se relèvent, laissant dans certains élans, la presque totalité de la jambe à découvert».

Non, mais, le journal le Sport aurait-il spécialement étudié la valse à la Galette, chez l’ami Debray, ou à la salle Wagram? Ce n’est pas «la belle et poétique valse à trois temps», qu’il évoque, mais le spectre décharné de Mélanie Waldor:

Quand Madame Waldor à Paul Foucher s’accroche, Montrant le tartre de ses dents Et dans la valse en feu, comme l’huître à la roche, S’incruste à ses membres ardents; Quand sous ses longs cheveux flagellant sa pommette, De son épine osseuse elle crispe les nœuds, Coudoyant les valseurs, pareille à la comète Heurtant les astres dans les cieux...

Les éditeurs des œuvres complètes d’Alfred de Musset n’ont pas recueilli cette rosserie et ont eu tort. Pour revenir au Sport:

«Le pantalon, en un mot, concluait-il, est un vêtement d’homme de même que le gilet, et, à cause de cela, les femmes qui ont la véritable intuition de l’élégance de leur sexe s’en abstiendront toujours».

S’il ne se montrait pas moins catégorique, M. Ernest d’Hervilly avait le mérite d’être moins dogmatique et plus drôle:

«Je ne parle pas des pantalons, je les hais.

«C’est utile, je le sais bien. La poussière, etc. C’est égal, c’est hideux.

«N’en mettez jamais à la campagne. Les femmes s’imaginent que tous les insectes en veulent à leurs charmes. Elles ont tort: leurs charmes n’ont pas une valeur entre-insectes.

«Et un pantalon... oh! que c’est terrible! n’est-ce pas Messieurs? Le madapolam est une frontière.

«Plus de douanes!»[384]

Enfin, Colombine,—c’était, je crois, M. Henry Fouquier—a publié dans le Gil-Blas un réquisitoire d’une trop jolie venue pour que, malgré sa longueur apparente, je ne croie devoir le reproduire dans son entier. Partisans et adversaires de cette coquette inutilité m’en sauront gré.

PANIERS ET PANTALONS

«Ma spirituelle confrère Étincelle qui possède, comme eût dit Eugène Chapus, la compétence vestimentaire, vient d’annoncer une nouvelle qui, pour nous autres femmes, a une importance capitale.

«Au risque de plonger dans le désespoir mon excellent ami J.-J. Weiss, dit-elle, je lui apprendrai qu’on va reporter des paniers.

«Pour celles d’entre nous qui ne sauraient pas ce que vient faire dans la question le docte normalien, le sous-secrétaire d’État d’Émile Olivier, l’ancien conseiller d’État et le directeur politique de Gambetta, nous leur apprendrons qu’il n’a pas toujours été l’ermite d’aujourd’hui, le philosophe retiré dans sa bibliothèque de Fontainebleau.

«Il y a quelques années, J.-J. Weiss était un mondain, il fréquentait le salon de la princesse de Brancovan; il était assidu des fameux mardis de la baronne Caruel de Saint-Martin et des samedis de la duchesse de Bellune. Là, entouré de jolies femmes qui buvaient ses paroles, il regardait de ses petits yeux, un peu clignotants, le défilé de nos modes.

«Or, son idéal, au point de vue de l’esthétique, était le style grec. Une tunique drapée toute simple et à plis tombant droit, laissant le torse libre et accusant les hanches, lui paraissait le costume le mieux fait pour mettre en valeur toutes nos séductions plastiques.

«Et voilà pourquoi les paniers vont le désoler, les paniers qui coupent la ligne, défigurent le chef-d’œuvre du Créateur, refont des torses artificiels et, qui sait, nous ramèneront peut-être par des gradations successives à la crinoline, la terrible crinoline de 1860.

«Et c’est alors que surgit à nouveau, fatale et inexorable, la question de cet objet de toilette, appelé par nos voisines pudibondes un inexpressible, et par nous autres,—plus souples et moins prudes—un pantalon.

«Nos arrière-grand’mères, ces aimables vieilles, qui firent les beaux jours de l’Empire, même nos aïeules—ces sexagénaires d’aujourd’hui—ignoraient absolument l’usage du pantalon. Dans ce temps, les jupes tombaient toutes simples sans ficelles, sans complications; il ne fallait pas hérisser d’obstacles la voie devant des héros qui n’accordaient à l’amour que quelques minutes entre deux campagnes et n’avaient que le temps de passer et de vaincre.

«Mais avec la crinoline, avec tout l’imprévu des coups de vent, des montées en voiture, des chutes possibles, etc., il fallut forcément protéger notre... pudeur contre les regards trop indiscrets; et les maris, goguenards après avoir vu leur épouse se barder de fer, se palissader de baleines et de tissus indéchirables, se mirent à rire dans leur barbe en pensant qu’ils avaient peut-être un peu défendu leur front.

«Et ce n’était pas tant l’obstacle matériel qui décourageait les impertinents, mais la suggestion morale n’y était plus. Comme me l’expliquait un jour M. Nisard—encore un directeur politique—autrefois quand on apercevait, ne fut-ce que la cheville d’une femme, l’imagination grimpait le long de cette cheville jusque dans les réduits mystérieux et touffus où se célèbrent les sacrifices chers à la blonde déesse; mais alors même qu’on apercevrait la jambe jusqu’au genou, si l’on sait que ce bas bien tiré aboutit à un entonnoir de batiste, l’inspiration s’envole à tire d’aile.

«Je sais bien que nous avions fini par réduire ce pantalon au strict minimum, tellement qu’il n’était plus pour ainsi dire... qu’une expression géographique. Descendant à peine sur la cuisse, formé de tissus délicats et diaphanes, partagé en deux sections par une de ces larges voies stratégiques qui permettent le régime du laissez-faire et du laissez-passer (je ne sais si je me fais bien comprendre), le pantalon était devenu plutôt un ornement qu’une défense proprement dite.

«Et pourtant celles d’entre nous qui ont étudié le dix-huitième siècle, qui connaissent l’Embarquement pour Cythère, de Watteau, l’Escarpolette, de Fragonard, avec son envolement de jupes zinzolin et ses aperçus polissons, savent bien le charme étrangement attractif produit sur les nerfs exacerbés du mâle par la vue de belles jambes, émergeant blanches et satinées à travers les froufroutements des linons et des dentelles, se profilant au hasard des renversements imprévus, nues et sans obstacle, l’envers du jupon en satin rose, avec une ligne coupée seulement par quelque jarretière franfreluchée.

«Celles-là étaient dans le vrai; aussi profitant des modes dernières, des costumes tailleurs, collants et tout simples, des robes fourreaux, beaucoup d’entre nous avaient carrément supprimé le pantalon, au moins du 1er avril au 1er octobre, époque légale pendant laquelle on ne fait pas de feu dans les bureaux des ministères. Cette suppression pouvait indiquer la saison et la température, absolument comme les moines barométriques annoncent le temps probable en coiffant ou en supprimant leur capuchon.

«Quelques arriérées pourtant tenaient bon même en été, donnant des raisons d’hygiène, de poussière, de chaleur... comme si la bonne eau du bon Dieu n’était pas la grande purificatrice, arguant de promenades en mails avec obligation de monter sur l’échelle de Jacob; mais la masse intelligente—j’en étais—avait bravement aboli cette partie du costume au moins inutile, ce pantalon qui n’empêche pas grand’chose, je le concède, mais qui n’aide à rien, ce qui est déjà un grand tort.

«Or, si Étincelle a raison—et Étincelle a toujours raison—si les paniers reviennent à la mode, malgré le désespoir de J.-J. Weiss, le pantalon doit rentrer en triomphateur, comme un accompagnement indispensable; ceci amène cela, et en songeant à l’hospitalité écossaise, nous pouvons dire: ceci tuera cela, car si l’hospitalité écossaise jouit d’une renommée spéciale, c’est qu’en Écosse le pantalon est aussi inconnu que les brosses à dents en Bretagne ou, pour être plus poétique, que les éperons à Venise.

«Je ne sais si nos maris et nos amants sont précisément, en cette fin de siècle, à une de ces époques héroïques où, comme Guzman, on ne connaît pas d’obstacle. Je ne sais s’il est intelligent, s’il est politique de notre part d’accumuler les difficultés, de revenir aux anciennes entraves et de remplacer par le système protecteur celui du libre-échange, qui semblait donner d’excellents résultats. Et cela précisément au moment où M. Lagneau constate, par des rapports éplorés, que la population diminue dans une inquiétante proportion. Ne serait-ce pas au contraire le moment de faire feu sinon des quatre pieds, du moins... des deux jambes et de réveiller les sens endormis par une recrudescence de séductions et d’aperçus cantharidés, par une exhibition suggestive rappelant la belle phrase du divin prophète: «Laissez venir à moi les petits enfants.»

«La femme est charmante en chemise,—on me l’a souvent dit et à vous aussi, mesdames? Regardez plutôt au musée du Louvre la statue de la jeune Lacédémonienne, vêtue seulement d’un tissu transparent commençant sous les seins et laissant les jambes entièrement découvertes. Elle conserve, dans ce costume primitif et biblique, toutes les grâces provocantes de son sexe. Un bas à passer, la chevelure à relever, une épingle à ramasser motivent immédiatement des mouvements de Diane au bain, évoquent le souvenir des Muses de Raphaël, des Aurores du Guide, des Grâces de Jean Goujon ou des Nymphes de Carrache. En pantalon, au contraire, la vraie femme, celle qui n’a rien de commun avec la poupée de Jeanneton, qui, en un mot, a des rondeurs, des saillants et des rentrants, paraît toujours basse sur pattes et ridiculement callypige. Le pantalon est difficile à enlever, compliqué à remettre, et, posé sur un fauteuil, produit l’effet le plus piteux. Il faut donc absolument le condamner avant, pendant et après.

«Et, quant à moi, je ne serai satisfaite que quand J.-J. Weiss pourra chanter triomphalement à Étincelle:

Adieu paniers, vendanges sont faites,

air auquel je répondrai par ce simple vers d’un opéra connu:

Bonsoir, monsieur Pantalon!»[385]

L’on ne saurait mieux dire.

Le Journal des Demoiselles trouvait jadis le pantalon inconvenant pour une première communiante. Il en est de même—mais les raisons diffèrent—pour une femme, quand elle porte des chaussettes.

«Les jours où on met les chaussettes, édicte Jo, (ce ou plutôt cette Jo ne fut jamais ministre que de nos plaisirs), ces jours-là, petite Lo, on ne met pas de pantalons»[386].

La chaussette est en effet bien masculine, le pantalon exagérerait le travestissement. Jo était dans le vrai et la jeune américaine qui refusait au cher Alphonse Allais de bostonner avec lui le «Washington Post», la «new dance» qui allait faire fureur, partageait cette théorie et la pratiquait:

—Et vous, miss, vous ne dansez pas ce soir?

—Non, pas ce soir.

—Pourquoi cela, miss?

—Parce que j’ai des chaussettes et pas de pantalon.

—Quelle blague!

—Voyez plutôt, répondit-elle en souriant[387].

Sans aller jusqu’aux chaussettes qu’une connaissance imparfaite de la langue fait prendre à d’aimables enfants que la comparaison effraie, pour le féminin de chausson, combien, et tout ce qu’il y a d’honnêtes, ne portent pas de pantalon l’été, simplement parce que c’est trop chaud et qu’elles éprouvent un bien-être indicible à n’en pas avoir.

C’est l’Évangile de Colombine mis en pratique et ses disciples sont innombrables.

«Il y a tant de Parisiennes, en cette saison, déclarait le Fin de Siècle, qui se passent de pantalon»[388].

Ce qui était vrai au déclin du XIXe siècle, ne l’est pas moins au XXe. Conteurs et romanciers ne pouvaient omettre ce détail nouveau de nos mœurs et ont eu soin de le noter.

«Eliane, qui était une personne vertueuse, portait toujours des pantalons, de jolis pantalons en toile fine avec un frémissement de dentelles sur le rose des jarretières. Mais, ma foi, elle était chez elle, et il faisait une chaleur si étouffante, vraiment, qu’elle avait cru pouvoir supprimer sans inconvénient ce vêtement intime»[389].

Mme de Ponticello, une héroïne de Richard Cantinelli est dans le même cas. Seulement elle n’est pas chez elle, comme Eliane, mais à la campagne, où elle suit à la lettre, la chaleur aidant, les conseils d’Ernest d’Hervilly, et offre ainsi à l’innocent Pamphile un tableau d’une simplicité antique:

«Le bruit de ses pas était assourdi par le tapis continu dont les aiguilles tombées des pins couvraient le sol. Il crut entendre un léger murmure de source, il se pencha, regarda et vit rose. Jamais fut-ce à Bruxelles, jamais artiste n’avait imaginé un aussi audacieux, réjouissant et troublant motif de fontaine. Mme de Ponticello, qui ce jour-là, à cause de la chaleur n’avait pas de pantalon, sentit ce regard ardent sur sa nudité d’une minute. Elle tourna la tête, aperçut Pamphile...»[390]

Il n’est jusqu’à cette bête de Marie Belhomme, qui, à l’école, à Montigny, l’été, «ne portait pas de pantalon, pour sentir ses cuisses faire doux en marchant».

Au courant de cette particularité, ses «gobettes» d’amies, pour rompre l’ennui pesant d’un lourd après-midi, lui jouent la «méchante farce» de lui faire prouver jusqu’à l’évidence que... le capucin n’avait pas son capuchon:

«Nous étions quatre, une après-midi, assises sur un banc, dans l’ordre que voici:

Marie, Anaïs, Luce, Claudine.

«Après s’être fait dûment expliquer mon plan, tout bas, mes deux voisines se lèvent pour se laver les mains, et le milieu du banc reste vide, Marie à un bout, moi à l’autre. Elle dort à moitié sur son arithmétique. Je me lève brusquement; le banc bascule. Marie, réveillée en sursaut, tombe les jambes en l’air, avec un de ces cris de poule égorgée dont elle a le secret, et nous montre... qu’effectivement elle ne porte pas de pantalon. Des huées, des rires énormes éclatent; la Directrice veut tonner et ne peut pas, prise elle-même d’un fou rire; et Aimée Lanthenay préfère s’en aller, pour ne pas offrir à ses élèves le spectacle de ses tortillements de chatte empoisonnée»[391].

Ce serait pour certaines, un véritable bien-être que de pouvoir passer la journée chez elles sans pantalon, un bien-être dont on rêve:

«On assure que l’eau du bain est parfumée et qu’en sortant elle pourra s’étendre sur un canapé de soie brochée, en peignoir de soie et sans pantalon, bien à l’aise enfin...»[392]

Et en chemin de fer, donc, quand il faut passer la nuit en wagon. S’il en est qui ne perdent pas de vue la sonnette d’alarme, d’autres ne songent qu’à retirer leur pantalon, sans que les tentent en rien l’imprévu et les dangers d’une passade par trop brève:

«Ces dames, durant ce temps-là, avaient pour moi des regards obliques, lesquels voulaient dire certainement: sans cet animal-là, comme nous retirerions nos pantalons!»[393]

«Le pantalon, a dit justement Colombine, est difficile à enlever (et) difficile à remettre». Gauche et un peu embarrassée, une débutante aura peine à ne pas côtoyer le ridicule—sans compter celui du pan de chemise que laissera souvent échapper la fente—tandis que la femme qui n’en est pas à son premier déshabillé, saura trouver les gestes qui conviennent et leur prêter sa grâce.

Qui sait si cet intrus, qui, quand on le retire, vient toujours à l’envers et qu’il faut ensuite retourner avant d’en réintégrer la batiste, n’a pas maintenu dans l’étroit sentier de la vertu des hésitantes qui «sans l’ennui humiliant de sortir en détail de ses pantalons» se seraient volontiers attardées à grappiller les églantines du chemin, pour prendre goût ensuite au porto blanc des garçonnières?

Nous côtoyons là les bords fleuris et le tabac blond de l’adultère, revenons aux pantoufles et au scaferlati ordinaire du mariage. Il est également sujet à surprises et change bien des choses. C’est beaucoup de savoir plaire à l’époux et de savoir flatter ses goûts, aussi en verra-t-on se plier à la gêne du pantalon, qui, jusque-là n’en avaient pas porté, alors que d’autres en feront le sacrifice à leur initiateur, s’il a contre cette lingerie les préjugés et les préventions d’une autre époque.

Laissant à Mme Desnou et aux dames de Chauny ou de Villers-Cotteret de n’en porter que leurs jours de grande toilette, «aux grandes fêtes et au jour du saint patron de leur mari»[394]: en général la femme de la bourgeoisie en porte et elle ne laissera jamais apercevoir, pour une raison ou pour une autre un peu haut ses jambes, sans qu’apparaisse timide le poignet ou le sabot du pantalon.

A Trouville, c’était la pêche aux équilles. Elle fournissait aux contemporaines de Bertall une excellente occasion de montrer leurs jambes si elles étaient bien faites et elles ne s’en privaient pas:

«La pêche aux équilles est la pêche favorite sur les plages de sable. C’est une pêche qui prépare adroitement les autres, et qu’affectionnent particulièrement les belles pécheresses, auxquelles les équilles servent de prétexte pour exhiber sous les yeux de jeunes pécheurs, et de pécheurs endurcis, les fines bottines à barrette à talons d’argent, les fins bas de soie à broderies de couleur, et les dentelles affriolantes des jupes nuageuses et des prestigieux pantalons»[395].

Je ne sais si ce sont des équilles que l’on cherche aujourd’hui aux Roches-Noires, mais la qualité des pécheresses semble avoir terriblement baissé. Plus de dentelles affriolantes, de jupes nuageuses, ni de prestigieux pantalons, oh! nullement prestigieux, par contre, ils sont ouverts et leur fente bâille parfois bien indiscrètement.

Edmond de Goncourt a noté d’autre part ce dîner à la campagne, précédant une partie de pêche aux écrevisses, qu’il devait utiliser dans Chérie[396]:

(1878) «Samedi 3 août.—Mon cousin Marin a invité les femmes de la magistrature d’ici (Bar-sur-Seine) à une pêche aux écrevisses, à la tombée de la nuit. On doit pêcher au-dessus de Polisot, et la pêche est le prétexte d’un dîner-souper en plein air. On monte en voiture par une pluie battante, et, au bout d’une heure, on est à destination et on se met à table.

«La nuit est venue. Huit torches, fixées à huit piquets, sont allumées, éclairant le repas de leurs lueurs balayées et fuyantes. Un grand feu flambe au milieu du pré, où, de temps en temps, les trois femmes vont sécher les semelles de leurs bottines mouillées, montrant des bas écossais et des pantalons brodés, en se soutenant par la taille, avec des gestes de caresse; groupe au milieu fait par la charmante Mme G..., dans une de ces blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en ses vignettes, à ses héroïnes de romans»[397].

La femme ne pêche pas, en effet, qu’aux flambeaux. Supprimez l’adultère et vous supprimerez du coup le roman contemporain. L’électricité remplace, pour l’ordinaire, les torches de Bar-sur-Seine, mais le rôle du pantalon n’est pas moindre, au contraire. Les déshabillés extra-conjugaux ne sauraient se passer de ce piment. Les soigneuses, comme Mme de Gromance le plient, après l’avoir retiré; les impulsives le laissent, elles, traîner, à demi retourné, où il est tombé: un de ces riens par lesquels se trahit la femme.

Celui-ci une fois enfilé et attaché sur une agrafe du corset de soie «en pantalon de foulard rose à fleurs, elle allait, se baissant, se levant, se baissant, encore agile et prompte, par la chambre, à la recherche de son jupon perdu dans la chiffonnerie de ses vêtements épars»[398].

Ce spectacle donne au jeune mâle satisfait de graves pensées guère coutumières à sa cervelle d’oiseau.

Il a allumé une cigarette et se souvient:

«Après avoir longuement noué sa cravate devant la glace et allumé une cigarette, il s’amusait à suivre des yeux les mouvements de Mme de Gromance, dans ce costume qui exagérait joliment tout le féminin de ce corps de femme. Il ne savait pas si c’était gracieux ou ridicule. Il ne savait pas s’il fallait trouver ces aspects-là vraiment pas beaux, ou en éprouver une toute petite joie d’art. Sa perplexité venait de ce qu’il se rappelait une longue discussion soulevée à ce sujet, l’hiver précédent, chez son père, un après-dîner, au fumoir, par deux vieux connaisseurs, M. de Terremondre qui ne savait rien de plus adorable qu’une jolie femme en corset et en pantalon, et Paul Flin qui plaignait au contraire la disgrâce d’une dame à ce point précis de sa toilette. Philippe avait suivi la dispute qui était amusante. Il ne savait à qui donner raison. Terremondre avait de l’expérience, mais il était vieux jeu et trop artiste; Paul Flin, passait pour un peu bête, mais très chic. Philippe inclinait, par malveillance naturelle et affinités électives, au sentiment de Paul Flin, quand Mme de Gromance mit son jupon rose à fleurs roses»[399].

Drame ou comédie, que le quatrième acte tourne au Bernstein ou au Courteline, il n’est jusqu’à la table des pièces à conviction—Thémis, à toi la pose!—où le pantalon féminin ne vienne jeter sa blancheur tragique ou comique.

Ainsi, au lendemain du drame fameux qui par delà l’azur de la Méditerranée passionna à un si haut point l’opinion publique et dont M. Paul Bourget ne sut tirer qu’un médiocre parti, put-on voir les dessous de Mme G., chemise, corset et pantalon, livrés aux regards du public et aux mains pataudes des jurés[400].

Pauvre femme, n’aurait-on pu lui éviter cette suprême honte?... et Henri Chambige fut condamné: il coûte moins cher d’aller vider son browning à bout portant sur un journaliste sans défense, dont le seul tort fut de recevoir, par galanterie, une femme venue pour tuer.

Le vaudeville n’est pas moins révélateur. Qui se souvient de l’affaire Humbert, cette gigantesque escroquerie, à laquelle notre jobardise nationale dut d’être une fois de plus citée comme exemple.

Pourtant tout ce joli monde, la grande, ou plutôt la grosse Thérèse, son frère Raymond Daurignac, la sœur Maria, aussi effacée que le mari, et la fille Ève, défila devant un tribunal auquel on n’était pas parvenu à le soustraire, et l’on rit jusqu’aux larmes. L’épargne française avait bu un bouillon sérieux, mais, en revanche, on lui offrait une pinte de bon sang plutôt tassée.

Après tout le linge sale du ménage lavé en public, ce fut le tour du linge propre d’être vendu à l’hôtel Drouot, défroques dont quelques pièces avaient «un caractère fort suggestif, pantalons de dentelles à entre-deux, chemises de soie à jour, etc.»[401]. Thérèse ne prévoyant pas le très sommaire trousseau de la maison centrale, en vérité se mettait bien.

La vente eut un succès à la fois d’argent et de gaîté. Les enchères furent poussées, les chemises se vendirent bien et les pantalons se tinrent fermes. J’emprunte au Journal des Débats ces détails oubliés. Que tout cela semble déjà loin de nous:

«L’on attendait avec impatience la mise aux enchères de la lingerie et ce furent de francs éclats de rire, quand apparurent les chemises et les pantalons. Tout le monde voulut voir et toucher ces reliques intimes. Consciencieusement le commissaire étalait les dessous de formes et de tailles diverses.

«Notons quelques chiffres. Sept chemises en dentelles, 465 fr.; sept matinées, 347 fr.; un pantalon, une chemise, 294 fr.; etc.»[402].

Ce fut pour Abel Faivre l’occasion d’un bien amusant croquis dans le Journal.

Toutefois, les pantalons sont, loin de fournir à la Préfecture de Police (bureau des objets perdus), un contingent aussi considérable que les corsets. Si en taxi, ces Cythères roulantes, «garnis» des petites bourgeoises qu’effraient, à leurs débuts, l’hôtel et le sourire obséquieux et sournois du garçon, ces dames retirent volontiers leur corset, elles conservent pour l’ordinaire leur pantalon. Plus ou moins froissé ou mis à mal, c’est toujours autant de sauvé.

[Illustration]

Pourtant, cela peut arriver de perdre son pantalon, même en plein concours hippique—n’est-ce pas Nelly?[403]—voire sur le warf de Tanger la bleue, sans que l’on puisse attribuer aux frères Manessmann ou au champion de Mamers cette rupture de cordons, ou même à une première de Romain Coolus au Théâtre Antoine.

Deux faits divers; ils ont leur saveur:

«Une jeune femme, sans rêve, sans passion, une bonne petite bourgeoise d’épouse débarque à Tanger. A son premier pas un crac significatif lui annonce une avarie (oh! Madame!) dans une partie de sa toilette, et soudain sur ses bottines, son pantalon vient choir. Que faire? Le remettre en plein warf, il ne fallait pas y songer. Marcher tout de même? Cela risquait de devenir grotesque. D’un geste sec, la jeune femme arracha la légère batiste et l’envoya par-dessus bord»[404].

Une façon de jeter son bonnet par-dessus les moulins à laquelle n’avait certainement pas songé Mimi Pinson.

Cela n’explique pas le mystère du Théâtre Antoine: il n’y avait pas de pas au plafond, mais un pantalon de femme oublié aux fauteuils d’orchestre. A quels tripatouillages, ô Caliban, avait donc donné lieu la pièce nouvelle de Coolus?

Sous la plume de Palémon, le Figaro a gaîment conté ce menu fait de la vie parisienne:

«Un incident des plus singuliers et des plus inattendus a donné à la première représentation de la nouvelle pièce de M. Romain Coolus, au théâtre Antoine-Gémier, une note comique infiniment pittoresque, et qui d’ailleurs n’a nui en rien à cette belle œuvre, puisque le fait se produisit après le baisser du rideau.

«Tandis que la salle se vidait lentement, un spectateur découvrit devant un fauteuil d’orchestre un chiffon d’élégante lingerie finement brodée, délicatement ajourée, un de ces vêtements légers qui semblent se faire gloire d’être inutiles. Un mouchoir? Non pas. Une écharpe? Pas davantage. Une mantille? Point du tout.

«C’était ... il me faudrait pour nommer ce coquet accessoire de l’ajustement féminin les ressources du lyrisme le plus discret et de la poésie la plus intime... c’était... ce vêtement auquel l’un des plus célèbres personnages de la comédie italienne a donné son nom... c’était... mon Dieu, il faut bien l’appeler par son nom... c’était un pantalon.

«Ce fut dans la salle un immense éclat de rire et tous les spectateurs qui venaient d’être violemment émus par les belles situations de Cœur à cœur connurent là quelques instants de gaieté folle... irrésistible...

«D’où venait ce sournois, cet imprévu, cet incroyable pantalon? comment était-il là? quelle main irrévérencieuse ou maladroite l’avait jeté à cette place? Distraction? fumisterie? On ne sait... ne le saura jamais. Il y a ainsi de petits mystères qui ne seront jamais éclaircis. Celui-ci est parmi les plus irritants. Les ouvreuses interrogées ne purent donner aucun renseignement; ce genre d’objets ne relève point de leur vestiaire.

«Je sais bien que Béranger, considérant le pantalon comme l’un des signes du développement de l’esprit républicain en France, s’écriait au lendemain d’un événement réactionnaire:

Les anciens préjugés renaissent, On va quitter les pantalons.

«Mais il ne semble point que ces deux vers d’une médiocre envolée, puissent ici trouver leur application.

—Et dire, soupirait un spectateur, qu’elles ne veulent pas retirer leur chapeau!»[405]

Un bouton, sans doute, qui avait sauté ou un cordon qui avait craqué,... à moins que la défaillance due à une émotion trop vive, ait fait craindre à une pauvre dame de s’enrhumer, si elle conservait sur elle le témoin bon à tordre, ou plutôt la victime, d’un oubli de quelques secondes.

Dans un cas comme dans l’autre, il faut admirer l’adresse et les ruses dont on avait su user une femme pour dépêtre, en pleine salle de théâtre, ses jambes de l’importune lingerie et la retirer.

Mauvais présage d’autre part, pour une jeune mariée de sentir, le jour de la cérémonie, craquer son pantalon, en montant les marches de l’église. Le ménage est appelé à craquer, lui aussi. «Petite superstition française» a soin d’ajouter Maurice Donnay, dont Le retour de Jérusalem nous a révélé ce détail de mœurs assez ignoré—des hommes, tout au moins:

—J’ai une amie, le jour de son mariage également, en montant les marches de la Trinité, son pantalon a craqué. Elle s’est dit: Ça y est, je tromperai mon mari.[406]

Non moins mauvais pour une pauvre petite femme venue dans un ministère pour y appuyer le Mérite Agricole ou les Palmes de son époux, d’oublier dans le cabinet du chef du bureau compétent, son pantalon que l’examen attentif des titres du candidat lui aura pu faire retirer. Les hommes sont si mufles que, quelques jours plus tard, le mari pourra le recevoir avec, épinglés, la carte du bureaucrate et un compliment de sa façon.

Il n’en faut pas plus pour jeter le trouble dans un ménage parfaitement uni: les hommes comprennent si rarement le dévouement de l’épouse.

Il vaut mieux qu’il soit perdu tout à fait en voyage de noces. La jeune femme n’en est pas à cela près, puis cela a si peu d’importance au milieu des roucoulements de la première semaine.

Après un long arrêt qu’ils ont mis à profit pour dîner en cabinet particulier, les tourtereaux sont remontés en wagon. Monsieur semble fatigué, presque triste, et Madame est encore très rouge. Le train vient de repartir. (Auteur du scénario: Auguste Germain):

M. OMER (très tendre).—Cette fois, j’espère que tu n’as rien oublié?

ALEXANDRINE.—Oh! non!

M. OMER.—Tu n’avais plus rien à perdre, d’ailleurs.

ALEXANDRINE.—Oui.

M. OMER.—Tes cartons à chapeaux sont à Paris; ton sac, ton ombrelle et ton parapluie à Chartres. Notre voyage se finira tranquillement.

ALEXANDRINE.—Oui.

Mais tout à coup elle s’agite, blêmit, ses yeux deviennent hagards, ses mains tremblent.

M. OMER.—Qu’est-ce que tu as?

ALEXANDRINE.—Dans le restaurant, à Saintes.

M. OMER.—Quoi?

ALEXANDRINE.—J’ai oublié mon pantalon[407].

[Illustration]

A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN

Les maîtres de l’archet subtil et titillant dans l’art de bien exciter et bien dire.

JEAN LORRAIN.

[Illustration]

A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN

Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement toutes ses affaires de femmes étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisses, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas»[408].

Cette vision des pantalons d’Emma Bovary et la délectation morose du petit Justin devant ces intimités féminines tout à coup révélées à sa jeune curiosité, semblent, après la Pucelle de Belleville et le Confessionnal des Jésuites, constituer les débuts du pantalon dans le roman contemporain.

Depuis, on en a abondamment usé, abusé même.

Accessoires nécessaires des déshabillages prévus, «difforme pantalon blanc» ou «pantalons hospitaliers»[409], parfois il a fourni prétexte à nouvelles, sinon à roman.

Trois nouvelles de Carolus Brio lui sont consacrées: Flagrant délit,[410], Leurs sales bicyclettes,[411] et Le pantalon de Luce[412].

L’excellent sociétaire de la Comédie-Française M. Maurice de Féraudy a fait jouer le Pantalon de la Baronne et quelle place n’occupe-t-il pas dans l’œuvre diverse et documentée autant que pimentée de Willy?

Que Suzette remette le sien dans le décor connu du home de la rue de Courcelles, la «frissonnière» de Maugis, dont tant ont fait volontiers leur «petit home», ou que, chez la Triple Veuve, elle le retire, déchiré et tombé dans ses jambes, elle aura eu le temps dans l’intervalle, de chercher à «lâcher» l’obèse, chauve, libidineux et spirituel philosophe[413].

Willy en est un, à sa manière, et entre le pantalon dont on noue les cordons et celui que l’on quitte, il y a bien place pour une tranche de vie.

Avec le Pantalon de Mme Desnou, d’Henri Beauclair, c’est le roman à la fois bourgeois et ancillaire, toute la lyre! Enfin, la Jeanne d’Adoré Floupette a sur d’autres la supériorité d’avouer et même de démontrer péremptoirement au tribunal qu’elle porte sous ses jupes le pantalon de la notairesse[414].

Il n’en était pas de même à Solignac (Haute-Vienne) dont la chasse et mon homonyme l’antiquaire Dufay ont révélé à beaucoup l’existence. En présence des dénégations de la délinquante, une des servantes de l’auberge, la mère de la plaignante, se vit élever par le brigadier de gendarmerie—sans pitié, mais non sans pudeur—à la dignité de matrone et dut faire sous les jupes de la fille les recherches qui amenèrent la découverte de la flanelle populacière et peu close de sa progéniture.

Quand on n’est pas couvert par l’autorité de ce corps d’élite, c’est une plaisanterie assez risquée de vouloir, avec nos humoristes nationaux, constater à un dîner de noces, si la mariée a ou n’a pas un pantalon.[415]

Mieux valent—hantise des dessous—les «souvenirs» ou «visions» du Gaga, par lui crayonnés à foison: «corsets», «pantalons blancs», «chemises même»[416]. Ce sont des petits jeux qui ne font de mal à personne, en attendant que la paralysie générale y mette un terme.

Cette hantise, pas un de nos romanciers ne semble y échapper.

Afféteries poudrerizées, réalisme brutal, élégances perverses, cantharides et piments, fruits verts ou déjà presque blets, c’est, blanche et rose, ou bleue, la chanson des dessous; «ce sont les secrets des dames» non plus «défendus à révéler», mais que l’on se fait gloire d’étaler abondamment aux yeux.

L’auteur y prend autant de plaisir que le lecteur. Avec la machine à écrire, on n’a pas à tenir le papier: on peut écrire d’une main.

Certes, dans ce dialogue à la manière de Droz et dans le ton de la Vie Parisienne, on ne prévoit guère les puissantes hardiesses du Mâle et du Happe-Chair. Camille Lemonnier, alors à ses débuts, signa pourtant ce tableautin et rien n’est plus convenable. La scène se passe entre mari et femme, les amusements tolérés des oarystis, les bagatelles de l’alcôve:

«Ma femme (riant).—Devant! Tu as des idées vraiment... Devant! tu n’y penses pas, on aurait l’air... Tiens, prends mes jupons... mais certainement l’air... Attends: je vais te passer mes pantalons... Ah, mon Dieu! voilà ma jambe qui ne veut pas sortir... (Elle me jette ses pantalons) Enfin! Attrape![417]»

Bien bourgeois, bien honnête, bien Second Empire, ce déshabillage, ce devait être du madapolam et nous n’en sommes pas encore aux pantalons de Mme Lupar, ces «pantalons de transparente batiste, une ondée laiteuse, qui coulait par-dessus le rose des cuisses jusqu’à l’agrafe d’or de la jarretière»[418].

D’Ernest Leblanc, le causeur charmant, si plein d’anecdotes et de souvenirs, ce joli déshabillé nuptial dans sa Dépravée.

«Elle enleva complètement le corsage, tandis que le murmure de la soie accompagnait chaque mouvement de ses bras renversés. Et elle apparut droite, la poitrine en avant, avec ses bras nus et ses épaules superbes qu’encadraient, un peu bas, les fantaisies capricieuses et transparentes de la Valenciennes.

«Puis ce fut le tour des jupes. Il y eut un grand froufrou. Gaëtan ferma à demi les yeux et détourna la tête. Décidément, l’idole allait apparaître.

«A peine eût-il repris courage qu’il se retourna vers elle. Il crut à quelque transfiguration.

«Du flot des jupes entassées émergeait, avec mille ondulations charmantes, une sorte de jeune garçon, un peu replet d’ici et là, dont le costume ressemblait à ses costumes d’été lorsqu’il était enfant et qu’il portait des pantalons brodés. Il n’osait plus lever les yeux. Il était embarrassé. Il se sentait rougir»[419].

L’élégance du pantalon s’est affirmée et affinée en effet. Foin du madapolam, des jambes droites et des trois plis bêtes: c’est, au lendemain d’un bal, traînant sur le tapis, la batiste chiffonnée et froissée, «avec sa multitude de volants serrés par les rubans étroits en soie mauve qui se festonnent dans sa longueur»[420].

Si cette batiste contient des microbes, elle conserve plus encore des parfums, «corrompus, riches et triomphants». L’atmosphère est tiède et irritante, une odeur forte de blonde à laquelle les muscs des dessous mêlent leur gamme, y persiste et monte à la tête. Il y a de quoi vraiment troubler la virilité d’un adolescent.

«Mme Brière ajouta après une courte hésitation:

—Tu peux entrer.

«Louis poussa la porte; et sitôt dans la chambre, dont les deux fenêtres étaient fermées ainsi que la porte qui communiquait au dortoir des garçons, il fut pris au cervelet par l’odeur de femelle qui se concentrait dans la pièce ainsi hermétiquement close. Une odeur âpre de blonde, aiguisée du mélange des parfums irritants dont Gabrielle, depuis quelques semaines, aromatisait ses dessous. Et ces dessous faisaient des tas pêle-mêle; les bas par ci à côté de la chemise qui affaissait son rond blanc sur le parquet, très chiffonnée de mille petits plis fins et mouillée sous les bras, avec un recroquevillement de la dentelle, sur laquelle la robe avait déteint en plusieurs couleurs; la jupe par là, avec les jupons au centre encore à moitié ballonnés, et le pantalon dégonflé aplatissant ses jambes fripées»[421].

Cette page de Trézenik est d’une bonne écriture naturaliste. L’observation est exacte et ne fait grâce d’aucun détail, pas même l’arc-en-ciel laissé sur la chemise par l’humidité alcaline des aisselles. Mais, Huysmans, qui ne songeait guère alors à la Cathédrale, n’a-t-il pas consacré au «Gousset» un véritable poème en prose[422]?

Chez Maizeroy, la phrase elle-même semble devenir une caresse. Romancier des amants, comme nul autre, il sait peindre leurs jalousies et leurs angoisses. Il sait le pouvoir de ce linge qu’a porté la bien-aimée, il en sait le pouvoir, comme il en dit l’élégance:

«Au travers du lit, sur la courte-pointe d’un vieux rose éteint, se détache tout chiffonné le pantalon de batiste qu’elle a porté, si léger, si court avec des flots de valenciennes, des fanfreluches de ruban, un de ces pantalons qui ne dépassent pas les jarretières de dentelles, qui affolent un amant mieux que l’étal impudique de la nudité»[423].

Et l’amant se jette sur ces voiles abandonnés, les déplie et les inspecte, cherche à y retrouver le parfum qui l’affole et à leur arracher l’aveu de la faute:

«Je me suis jeté sur le pantalon, sur la chemise avec des mains raidies qui vacillaient, je les ai dépliés, je les ai respirés, j’ai cherché dans leurs dentelles, dans leurs radieuses blancheurs une déchirure, le griffonnement des doigts qui s’accrochent, une tache, un indice qui atteste la faute plus qu’un aveu»[424].

Ou c’est, dans P’tit Mi, au milieu des greniers de la préfecture, la silhouette dont on a abusé du «gamin effronté et vicieux». C’était gentil aux environs de 1889, lorsque les vers de M. Jean Rameau portaient encore sur les belles dames que le snobisme faisait monter au Chat Noir et feindre de s’intéresser à la chose littéraire. Aujourd’hui, il semble terriblement vieux et rococo le gamin vicieux—pourquoi pas les pantalons de clergyman de Mme Dieulafoy? M. Henri Bordeaux lui-même n’oserait pas l’employer, si sa belle âme daignait s’abaisser à de pareils tableaux et il n’est échappée de couvent qui vous en fasse grâce avant de consentir à le retirer.

«C’était autour de ce corps souple et onduleux dont la grâce féline, les contours indécis d’une affolante sensualité eussent ravi quelque artiste décadent, la tombée successive du peignoir, du corset délacé, des pantalons fanfreluchés qui, un instant, lui donnaient l’air d’un gamin effronté et vicieux»[425].

C’est encore Minne, grande et mariée, conservant, dans ses essais d’adultère, à la poursuite d’un frisson lent à venir, ses dessous simples et démodés de pensionnaire:

«Il voyait Minne en pantalon, et qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de Willette, pas assez de mollet non plus. Une pensionnaire fourvoyée, plutôt, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, pantalon étroit qui précisait le genou sec et fin»[426].

Le décor change, mais Minne reste la même. Avec son impudeur ingénue et tranquille, elle se déshabille, offrant à Maugis, soudain devenu paternel, le royal provin de sa chair jeune et souple[427].

C’est aussi Flory Bruno, la fine diseuse, se rhabillant dans sa loge, devant son gigolo Georges Bonnard, sans se soucier de ce que la fente de ses culottes bâille peut-être plus qu’il ne convient:

«Bien qu’elle n’eût encore revêtu ni jupon, ni jupe, ni corsage, et qu’un petit bout de chemise s’évadât par la fente de son pantalon, Flory, la tête redressée, le bras tendu, les sourcils froncés, rayonnait d’une telle autorité que Georges, docilement, répondit...»[428].

Ah, l’amour!

Non, vraiment, on ne peut pas reprocher à Willy d’être égoïste. Il nous fait assister avec une bonne grâce charmante aux déshabillages de ses héroïnes. Rézi se rhabille aussi vite qu’elle se dévêt, que ce soit bien pour Renaud ou pour Claudine. Ses gestes sont exempts de tout embarras:

«Ah! je savais bien Rézi est là, elle est là, pardi, qui se rhabille ... En corset, en pantalon, son jupon de linon et de dentelle sur le bras, le chapeau sur la tête, comme pour moi»[429].

Pauvre gobette, elle avait joué avec le feu, et ignorait cette confession d’une jolie femme à qui ces fantaisies n’étaient pas tout à fait inconnues:

—Moi, c’est curieux,... après... c’est toujours du mari que j’ai envie!

Il n’est jusqu’à Claudine elle-même qui n’apparaisse en pantalon et, devant «cette petite en pantalon», son grand mari de voir rose:

—... Faites donc comme si vous étiez mon amant.

«Mon Dieu, il me prend au mot! Parce que je viens de relever, d’un pied leste, mon jupon de soie mauve tombé à terre, mon grand mari se mobilise, féru de la double Claudine réfléchie dans la glace.

—Otez-vous de là, Renaud! Ce Monsieur en habit noir, cette petite en pantalon, fi! Ça fait Marcel Prévost dans ses chapitres du grand libertinage[430].

Et ce qu’il prête, le misérable, avec ses dentelles et la complicité de sa fente, aux jeux,—pas si vilains que prétend le proverbe—de la main et du hasard.

C’est un peu au bois de la Gruerie que nous entraîne Jean Reibrach et je suis convaincu qu’il y aurait fait bonne besogne à la tête de sa compagnie:

«Elle riait, montrant, les deux pieds réunis dans des mules de satin, avec, au-dessus, des bas de soie rose.

—Ah! ça c’est gentil, dit Martiny.

«Sur le mollet une flèche noire, s’élançait perdue sous la broderie du peignoir. Martiny s’approcha. Sisine laissa tomber le peignoir, les jambes vite ramassées sous le canapé... Puis elle avoua que Vermelin faisait bien les choses. Elle alla à l’armoire à glace, montra des chemises, des pantalons. Un moment elle s’attarda, cherchant un pantalon de satin crême, le plus joli, pour lui faire voir; et tout à coup, elle parut se rappeler, éclata de rire:

—Suis-je bête? Je l’ai sur moi.

—Ça ne fait rien! dit Martiny, montrez tout de même!

«Elle se tordit de rire, devenue rose, refusant obstinément.

«Martiny, après une taquinerie sans but n’insista pas. De nouveau, il se déclara vanné, bâilla, puis se levant:

—Au revoir! Je vais faire un somme.

—Déjà!

«Elle l’accompagna jusqu’à la porte, lentement, attardée dans l’entrebâillement. Comme il descendait, elle le rappela:

—Écoutez!

—Quoi?

—Venez voir mon pantalon.

—Ah! je veux bien.

«Tous deux rentrèrent:

—Vous ne me toucherez pas, par exemple! Je vais vous montrer la dentelle. Asseyez-vous là! Soyez sage!

«Pourtant elle ne montrait rien, l’air craintif, tout à coup enfermée dans une pudeur. Il dut insister, finit par soulever le peignoir:

—Voyons! Je n’y toucherai pas! Rien que la dentelle!

«Comme il approchait la main, elle prit un air de bouderie, se ramassa sur elle-même. Non, elle ne voulait pas; il n’était pas gentil; pas de ces choses-là.

—Mais je ne vous touche pas, se récria Martiny.

«Il pesa sur son épaule légèrement pour lui faire lever la tête; alors comme si elle cédait à une violence, elle se laissa aller en arrière, se renversa sur le canapé, les bras sur le visage:

—Oh! non, geignait-elle; c’est mal! c’est très mal! Si Vermelin le savait!

—S’il savait quoi? Oh! non, ça vous pouvez être tranquille. La femme d’un camarade, jamais!

«Sisine rouvrit les yeux, abasourdie. Son imagination avait trotté; et elle le trouva debout, l’air très calme. D’un bond, elle se releva, hors d’elle:

—Alors qu’est-ce que vous faites à me renverser là-dessus? Vous mériteriez que je le dise à Vermelin. Comme si vous n’aviez pas assez de vos saloperies de femmes![431]

En attendant les jeux de mains meilleurs promis par la bienfaisante Anarchie, «Déesse aux yeux si doux», cela s’appelle l’Occasion manquée et ne se pardonne guère.

La femme ne prévoit pas en général ces pannes d’allumage, aussi tient-elle à conserver le souvenir des dessous qu’elle avait pour un premier adultère, du pantalon principalement, ce parvis du temple, condamné souvent au rôle de témoin, quand il n’est pas la première victime d’un sacrifice parfois trop hâtif.

«Notons bien, pour me le rappeler plus tard, quelle était la toilette de mon adultère:

«Ma simple petite robe de drap vert... parce que le corsage en est divinement réussi... et des dessous à m’en émotionner moi-même, une mousse de dentelles embaumées! Je m’amusai à me regarder longtemps dans ma glace, en simple pantalon, avant de passer le reste, et ceux qui disent qu’une femme n’est pas charmante en pantalon sont des imbéciles... Je les invite à venir se rendre compte! Pauvre petit pantalon!... léger, léger, tout court, presque tout en dentelles, avec ses hautes échancrures liées par trois flots de ruban, pauvre petit pantalon si joli... il est tout déchiré maintenant»[432].

Sans arriver à ces accidents suprêmes, l’amusante Floche du Voluptueux Voyage, nous initie à l’économie de ses lingeries les plus intimes, de ses genoux et de son carnet de blanchissage:

«Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d’ordinaire, regardait devant elle d’un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage sans doute, car son premier mot, en sortant, fut:

—Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant je n’ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu’ici mon pantalon de huit jours est propre! A Paris, je suis obligée d’en changer deux fois par semaine pour le moins, car, comme je les porte fermés et que je suis cagneuse, c’est tout noir entre les genoux»[433].

Peut-être ne saisira-t-on pas très bien pourquoi, fermés, ils se salissent davantage entre les genoux? Enfin... Une Bruxelloise faisait, d’ailleurs, un jour, devant moi, le même reproche aux pantalons ouverts; à Paris, les bords de la fente devenaient tout de suite «noirs», tandis que, là-bas, chez elle, un pantalon lui faisait facilement huit jours.

Non plus un Voluptueux Voyage, mais un départ précipité, celui de l’institutrice Irma—les voilà bien les progrès de l’instruction primaire!—à qui la posture fâcheuse dans laquelle elle s’est laissée surprendre avec le vicaire du lieu, a rendu la situation impossible dans le patelin où elle étalait ces élégances:

«Les armoires dénudées bâillaient mélancoliquement, éventrées d’un tas de nippes qui s’éparpillaient sur le parquet: des bas roulés en poings, des pantalons comme des cuisses aplaties aux hanches bouffantes, des taies d’oreiller, des carrés de mouchoirs...»[434]

Hélas! que sont les cuisses de ces pantalons, quand, par leur finesse même, ils exagèrent ces redoutables amoncellements de chairs, l’arrière-train des dames trop mûres.

Jean Lorrain, dont l’observation était exacte et cruelle, a tracé cette silhouette de Mme Monpalou en corset et en pantalon. C’est plutôt un épouvantail:

«La scène se passait dans une grande chambre au premier de l’hôtel des Trois-Fontaines. Madame Monpalou l’arpentait à grands pas, les épaules nues, en pantalon et en corset; sa formidable croupe ballonnant sous la batiste d’une lingerie de luxe, sa forte taille embastionnée dans un «Léoty» de satin ponceau de la même nuance que la chair de ses joues, de sa poitrine et de ses bras»[435].

Le musée des horreurs! Aussi conçoit-on l’effroi d’un brave bourgeois de Pont-sur-Yonne à voir les charmes blets de son épouse arborer ces coûteuses et voyantes lingeries:

—Comment!... sa femme faisait faire pour deux mille francs de pantalons et autres balançoires?... C’était raide!...[436]

Des fantaisistes ont, je le sais—ces êtres-là sont adorables—chanté le los de la grosse dame en pantalon, et ce qui est pis, en pantalon de flanelle. Le paradoxe est amusant et mérite d’être reproduit:

—Oh! me disait un jour un de ces sincères amis du beau, quel inoubliable moment que celui où l’un après l’autre, sont tombés les voiles! Ses bras énormes avaient un air bon enfant sous la chemise de toile commune. Elle négligeait ces recherches des femmes habituées aux aventures. Tout chez elle était naturel et sincère, jusqu’aux vêtements de dessous. Sous le genou de tendres jarretières bleues à boucles d’acier les plus larges qu’ait jamais vendues le magasin de Pygmalion, faisaient pour ne pas éclater un effort désespéré. Enfin, quand enveloppé dans le pantalon de flanelle rouge, m’apparut l’énorme développement de ses formes, ce fut une vision de poète oriental!»[437]

L’esprit excuse tout et la Vie Parisienne en a assez pour qu’on ait tôt fait de lui pardonner cet étrange plaidoyer; mais, éloignez de nous, Seigneur, ce calice et chassez loin aussi l’ombre falote de Mme Péruwels, la «chaleureuse Belge» de l’Hôtel de Fontenoy et ce «truculent pantalon de flanelle rouge qu’elle porte du 15 octobre au 20 mars, jour du marronnier».

L’excellente femme aime à le «dévoiler comme par hasard», le matin, dans la chambre de ses locataires: «Ça la débarbouille...»[438] Elle n’est point notre hôtesse et nous n’avons souci de ses ablutions, si intimes soient-elles.

Les romanciers étrangers, dans le Nord s’entend, où l’usage du pantalon est constant, n’ont pas plus que les nôtres, échappé à la contagion et ont eu soin d’en faire porter à leurs héroïnes.

Dans sa douloureuse autobiographie, le Plaidoyer d’un fou, Strindberg a peint, lui aussi, un départ, un départ qui est en même temps une rupture et une femme ne rompt pas sans compter et emporter son linge:

«Dans le salon tout annonce la dissolution du ménage. Du linge traîne sur les meubles, des robes, des jupons, des habits. Sur le piano, là j’aperçois des chemisettes à entre-deux que je connais si bien. Sur le bureau s’élève toute une pile de pantalons de femmes et des bas, mon rêve de naguère, mon dégoût d’aujourd’hui. Elle va et vient, remuant, pliant, comptant, sans vergogne, sans honte.

—Est-ce moi qui l’ai en si peu de temps corrompue? me dis-je en contemplant cette exhibition des dessous d’une femme honnête.

«Elle examine les hardes et met de côté ce qui peut encore aller au raccommodage. Elle prend un pantalon dont les cordons sont arrachés et le pose à part. Tout cela avec un calme parfait.»[439]

Au cours d’une nouvelle de Peter Nansen, Marie, dont M. Gaudard de Vinci, a publié la traduction dans la Revue Blanche, c’est un déshabillage et sa psychologie. J’en détache ces lignes:

«Les rubans se dénouent et se dégrafent des agrafes, les jupons glissent et le corset sur le plancher. D’où vient cette gentille personne en pantalons se blottir sur ma poitrine.

«Qu’elle est petite en petit garçon, la grande jeune fille de tout à l’heure»[440].

Le «petit garçon» n’est pas tout à fait un inconnu, toutefois, il marque moins que le «gamin vicieux» et il faut savoir gré à M. Peter Nansen de nous avoir évité cette redite.

Encore que le pantalon lui soit à la fois un objet d’horreur et d’envie, il n’est jusqu’à Armand Silvestre qui ne lui ait consacré une nouvelle entière: le Pantalon d’Héloïse.

Puis, c’est, à la garden-party offerte par Mme Hackel-Cadosch, l’accident qui, sous ses jupes, embarrasse fort Suzanne de Lizery et auquel l’infortunée cherchait à remédier, lorsque survinrent le fâcheux Napoléon-Démosthène et Rebecca elle-même.

—Oh! mon vieux Maugis, soupira Mme de Lizery... Ne vous moquez pas de moi... Il m’arrive la plus terrible chose qui puisse arriver à une femme, surtout dans le costume que je porte.

—Le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme?... Vous perdez votre pantalon? dit Maugis avec une sombre certitude.

—Vous l’avez dit! Que faire, mon Dieu... je ne puis pourtant pas le laisser glisser et s’abattre à mes pieds...

— C’est bien dommage... Mais ne nous frappons pas, Suzette! Nous voici près du perron. Franchissez-le et gagnez le cabinet de toilette de Mme Hackel-Cadosch... Courez, patinez-vous! Kouropatkinez-vous même... je couvrirai votre retraite.

«Mme de Lizery se hâta de suivre ce sage conseil. Quand elle parvint dans le cabinet de toilette il était temps... ou plutôt il n’était plus temps. Malgré tous les efforts qu’elle faisait pour la maintenir à deux mains à travers sa robe, l’enveloppe intime, où tenait le bonheur de quelques aimables gentlemen, glissa le long de ses jambes et tomba sur ses bottines blanches.

«Les chevilles empêtrées dans cette entrave de dentelles, Suzette s’activait à la recherche des indispensables épingles, tout en maugréant contre la trahison de ses dessous...»[441]

[Illustration]

[Illustration]

CES DEMOISELLES DE LA DANSE

L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la chorégraphie parisienne.

BERTALL.

[Illustration]

CES DEMOISELLES DE LA DANSE

Viens au bal ce soir? Qu’est-ce qui te manque?

—Un pantalon[442].

Mais le temps des débardeurs est passé et le bal Gavarni que donna le Moulin-Rouge ne l’a pas fait revenir.

Le manque de pantalon ne saurait donc être pour beaucoup un empêchement d’aller au bal, ni même d’y lever la jambe, si elles l’ont agile.

D’ailleurs, à quoi serviraient sans cela le Père la Pudeur—le vrai, ou mieux ses successeurs—et les gardes municipaux.

C’est leur principale raison d’être dans les bals que l’Europe encombre, si elle ne les envie pas. C’est peut-être la seule.

Il s’agit bien entendu des bals où règne le chahut. Dans les autres, la garde ne veille pas aux barrières des jupons des danseuses. Le pantalon peut également y paraître utile en cas de chute, mais il n’est nullement indispensable, et femmes honnêtes, grues, midinettes ou gigolettes, son absence n’empêchera aucune d’entre elles de bostonner une valse, ou plus prosaïquement d’«en suer une», si le cœur ou l’occasion lui en disent.

Quant à ce qu’il fut jadis convenu d’appeler le quadrille naturaliste, le pantalon est pour celles que guette ce genre d’épilepsie, un accessoire obligatoire. La prudence et la pudeur en conseillent l’usage; la préfecture de police l’ordonne.

Cette prescription draconnienne semble relativement récente. Le pantalon n’était pas encore entré dans les mœurs aux beaux temps de la Chaumière et de la Closerie des Lilas: on n’aurait donc su exiger des célébrités de ces deux temples de se montrer plus royalistes qu’on ne l’était généralement aux Tuileries.

La plupart de ces dames n’avaient pas de pantalon et n’en levaient pas moins la jambe. La pudeur pouvait ne pas y gagner, mais la grâce de la danse y gagnait certainement: le chahut était alors une danse gaie, chacune cherchait à s’amuser et donnait libre cours à sa fantaisie. Ce n’était pas cet exercice à la prussienne, semblant commandé au sifflet, où le grand écart lui-même semble appartenir au maniement d’armes et où il s’agit de montrer le plus possible de blancheurs parfois douteuses.

Il en fut longtemps ainsi à Bullier. En dehors de quelques tristes professionnelles, auxquelles faisait pour l’ordinaire vis-à-vis un homme déjà vieux, que des générations successives avaient baptisé «mon oncle», avant que cette appellation fut devenue la propriété exclusive de Francisque Sarcey, l’oncle incarné, le pantalon des danseuses, quand elles en avaient, était un pantalon de ville, comme on le peut croire, nullement clos. D’autres n’en avaient pas du tout.

Aussi, quand on errait aux alentours d’un quadrille, alors que l’orchestre en attaquait les premières notes, pouvait-on entendre de ces phrases:

—J’peux pas: j’ai pas d’pantalon!

Ou, plus explicitement:

—Non, j’peux pas: j’ai un pantalon ouvert!

Au fond, ce n’était pas une raison. Les timides se rassuraient et les hésitantes ne tardaient guère à se décider. Le cercle n’en était que plus serré autour des délinquantes dont le pantalon brillait par son absence ou dont la fente bâillait par trop. Étudiants à peine inscrits aux cours de première année, boutiquiers des environs venus là, pour voir, avec leurs épouses, provinciaux et étrangers, c’était un genre très particulier de badauds. Nul ne songeait à s’indigner, des rires s’élevaient et des faces se congestionnaient: une blonde venait de laisser apercevoir que la chanson ne mentait qu’à moitié.

Après avoir montré en gigotant, «troussée jusqu’au ventre,.... sous le blanc madapolam de ses culottes», le nu de ses cuisses, une d’entre elles éprouvait parfois le besoin de remettre un peu d’ordre dans l’économie de ses dessous, et c’était, en un coin, ce tableau entrevu par Huysmans à la Brasserie européenne:

«A l’écart, Ninie rattachait avec des épingles son pantalon dont la fente bâillait, et de larges plaques de sueur couraient sous ses dessous de bras et gagnaient la gorge»[443].

Temps heureux! âge d’or des pas de caractère et des cavaliers seuls hasardés. Les pantalons d’Alice la Provençale, dont M. Grand-Carteret a exhumé pour notre instruction, la longueur et la largeur,[444] avaient vécu et ce n’était pas encore la tapageuse lingerie, que la Goulue aimait à dépouiller, quand elle le pouvait faire et qui, à Tabarin, constitue le grand équipement de ces dames.

«A Bullier, le prix de la danse c’est le plaisir; danse qui veut, et qui s’estime à ce compte assez payé. Il s’en suit que les danseuses ont de pauvres dessous; misère que les audacieuses cachent en supprimant les dessous tout à fait»[445].

Il en était sensiblement de même dans les bals de Montmartre. De jolies filles se contentaient—cela se faisait encore naguère au Moulin—de ramasser et de ramener leurs jupes entre leurs cuisses, pour apporter ainsi, lorsqu’elles levaient la jambe, un complément à l’insuffisance de leurs culottes.

C’est alors qu’intervenait, parfois, l’épingle traîtresse, l’épingle fixant à la ceinture le bas des jupes. Mais, il est des confidents trompeurs, et c’est au moment où elle aurait dû tenir le mieux, que l’épingle se détachait, donnant à la galerie une vision de nu, à faire rêver toute une classe de rhétoriciens.

Une des habituées de l’ancienne Reine Blanche,—de Castille, non!—Nini la belle-en-cuisses, dut même à cet accident le surnom sous lequel elle était connue.

Charles Virmaître, que l’on pille souvent et que l’on cite rarement, a raconté tout au long l’aventure. Le mieux est de la lui emprunter:

«Une des filles les plus en réputation de la Reine Blanche était Nini, la belle-en-cuisses; elle n’avait pas de rivale pour marcher sur les mains. Quoique pas républicaine, elle était sans culottes; aussi, pour ne pas offenser la pudeur du municipal, chargé nonobstant de faire respecter la morale, elle ramassait ses jupons entre ses jambes, les fixait à la ceinture avec une épingle, et en avant deux.

«Un soir, les jupons, mal attachés, tombèrent; elle ne s’en aperçut pas et fit la culbute. Oh!... le municipal, qui n’en perdit pas une bouchée, ne put s’empêcher de crier:—N... de D... les belles cuisses!

«Le nom lui resta»[446].

Comme pour les bourgeoises du temps, c’était presque, pour une danseuse, se faire remarquer, que d’avoir un pantalon. Thomas Graindorge,—le futur académicien M. Taine—entraîné par ses amusantes Notes sur Paris dans un bal public, croyait, quelques années plus tard, utile de faire remarquer, à deux reprises, que Mlle Mariette, l’étoile du lieu, portait ce qu’il appelait des caleçons:

«Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout en muscles... elle danse en relevant ses jupes à pleine poignée. (J’ai déjà dit qu’elle avait des caleçons, mais j’ai besoin de le redire)»[447].

Sans nous fixer sur ce point de doctrine, les Goncourt ont consacré une jolie page à la notation d’un de ces bals. Elle complète heureusement les impressions de Thomas Graindorge.

«Contre l’orchestre s’est formé un quadrille, que de suite entoure tout le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les rues à la brume. Et pendant qu’elle levait toute droite la jambe et que l’on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du dix-neuvième siècle»[448].

A cet «œil juif et cerné», à cette crapulerie, à ce cancan forcené, vite opposons la merveille des yeux de Mlle Polaire et la grâce troublante de sa danse. Ceci fera oublier cela.

«Polaire, ça vous représente d’immenses yeux fous dans un teint d’épi mûr, une taille invisible, des mollets dans un bouillonnement de dentelles, de la poésie de café-concert ou de la prose de Claudine à Paris.

«Oui, par le caractère de sa beauté qui n’est qu’à elle et qu’elle semble avoir inventée, cette petite femme symbolise toutes nos joies et nos rosseries, nos langueurs, nos désirs, nos nostalgies même»[449].

Les danseuses du bal de Solférino, au camp de Châlons n’en symbolisaient pas tant. Par contre, elles levaient volontiers la jambe dans des quadrilles où elles avaient pour vis-à-vis la fine fleur de nos cavaliers, et à défaut d’un «floconnement de dentelles», elles laissaient apercevoir sous leurs jupes troussées les jambes unies et longues de pantalons qui, pour se livrer à cet exercice, commençaient à devenir obligatoires.

Dans une de ses planches consacrées au camp de Châlons, le dessinateur Randon a, en effet, relevé cet avis amusant:

Au Bal de Solférino

Messieurs les cavaliers sont priés de ne pas fumer en dansant et de moucheter leurs éperons.

Les dames qui n’ont pas de pantalons sont priées de ne pas lever la jambe plus haut que la ceinture[450].

Ne me sentant aucun goût pour la profession assez décriée d’expert en écriture, je n’aurai garde de certifier l’authenticité de ce document, me bornant à constater que, même en dehors du Bal de Solférino, le pantalon entrait pour tout de bon dans les mœurs du camp de Châlons. Tels que les représente Randon, ils n’étaient pas jolis, jolis..., mais c’était la mode du jour.

Les quadrilles auxquels ces dames prêtaient la folie de leurs jambes devaient se ressentir de l’assurance que leur apportait la présence d’un pantalon sous leurs jupes: un an plus tard, alors que l’exposition de 1867 battait son plein, Bertall pouvait écrire avec justesse dans la Vie Parisienne:

«L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la chorégraphie parisienne; il y en a de toutes espèces: brodés, soutachés, à guipures, à dentelles, ils n’ont jamais de sous-pieds»[451].

N’exagérons rien: ils n’avaient plus de sous-pieds, ils en avaient eu.

Voici donc la pudeur sauvegardée et le fâcheux délit d’outrage à la morale publique évité. La danse est toutefois devenue plus osée, bientôt les grincheux pourront se demander si ce vêtement protecteur qui voile plus qu’il ne cache, n’a pas ajouté quelque chose à la hardiesse des entrechats. Par ses dentelles, par sa transparence à travers laquelle apparaît le rose de la chair, n’est-ce pas un nouveau piment offert au palais blasé des curieux?

Ces blancheurs apparues, si professionnellement soient-elles dévêtues, attroupent, autour de la pastourelle, à laquelle se livrent, faisant les petites folles, des femmes pas toujours jeunes, bien des regards, que le pantalon et son contenu semblent plus intéresser que la danse elle-même.

Vrillant tous les yeux au défaut De leur pantalon hermétique[452].

Chez ces voyeurs circulaires, il y a un peu de la Bretonne regardant gambiller avec étonnement la Môme Picrate, et plus ardemment, ils prévoient sans doute et attendent l’accident possible:

—C’est-y possible de danser ainsi, si son linge venait à s’dachirer on y voirait sa nature!»[453]

Les septuagénaires auxquels sont, en principe, destinées ces exhibitions, n’en demandent pas tant il est vrai. Beaucoup de linge et un peu de chair leur suffisent.

«Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers l’homme âgé en levant son pied à la hauteur de son œil. Ce geste est généralement accompagné d’une exclamation ironique ou injurieuse: mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. L’habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n’aime que l’élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces contradictions du goût français»[454].

A la décharge de ces septuagénaires, il est bon d’ajouter qu’ils sont souvent étrangers et il n’était pas rare qu’ils portassent les lunettes d’or du herr professor: le herr professor, mis en goût par les croquis de Lossow, est très friand de ce genre de spectacles.

Les danseuses ne furent bientôt plus seules à montrer le plus qu’elles purent de leur linge, les chanteuses s’en mêlèrent et complétèrent avec entrain cette exposition. L’une d’entre elles, la rieuse Valti, s’attira même les foudres légères du Courrier Français, auquel ce rôle moralisateur convenait à merveille:

«Valti, par exemple—fi l’effrontée! n’en craint point et ne craint rien. Elle se trousse avec un élan d’habitude; et si haut, si haut relève ses jupes, que l’on aperçoit les attaches, à la taille, du rose pantalon. Paysage de femme, dirait Jean Ajalbert»[455].

Tout cela est bien loin et, devenue, peut-être, dame patronesse, Valti, ne songe sans doute plus guère, au fond de quelque province, à laisser voir aussi généreusement les boutons du fouillis de dentelles qu’étaient ses culottes.

La moralité du pantalon?... Le bon billet! Pilules d’Hercule, dragées des fakirs, ce sont tout au plus les cantharides autorisées pour donner aux provinciaux en bombe la passagère illusion d’un désir, qui, un instant les fera croire au réveil de leur virilité à jamais endormie.

—Que voulez-vous, il faut que vieillesse se passe! disait spirituellement une de ces aimables guêtres blanches que le boulevard dégoûte aujourd’hui, avec sa cohue de gens pressés courant à leurs affaires. A travers ces rimes joyeuses de Ponchon, on sent bien arder autour de ces transparences les sens ranimés des vieux:

Après un long réquisitoire, Maître Lagasse éloquement Parla bien quatre heures sans boire Et demanda l’acquittement.

Sans pénétrer dans l’atmosphère De ces messieurs; quand brusquement, Il entrevit la scène à faire; Il la fit, et voici comment:

Il prit la coupable guenille A conviction;—«mets-moi ça»— Dit-il à cette pauvre fille. Et la pauvre fille mit ça.

Ça c’était un peu de dentelle Et de batiste, un souffle, un rien... —«C’est un pantalon»,—disait-elle, Ah! l’effet sûr, le voilà bien.

L’effet sûr! Sitôt qu’ils la virent, La mignonne en son pantalon, Voici que les vieux tressaillirent Du cheveu jusques au talon.

Le gros surtout était en fête, Il en bavait, il en fumait; Les yeux lui sortaient de la tête, Il poussait des cris, s’enrhumait.

Il disait: «Mais elle est divine! Voyez donc, on ne voit plus rien. Et cependant tout se devine. Dites? N’est-ce pas que c’est bien?

Quant à moi, Dieu! qu’elle m’excite! Il faut nous dépêcher, messieurs, De déclarer le port licite De ce pantalon gracieux[456].

«Les vieux, les vieux, sont des gens heureux!» chanta ou à peu près M. Béranger, l’autre: il suffit de peu pour les satisfaire. Il en est de même pour les très jeunes. Roquentins et cocquebins font cercle autour de ce souffle de dentelle et de ce rien de batiste. Pour un peu, ils feraient la ronde et chercheraient le furet.

Cette exhibition était à sa place à l’Élysée-Montmartre ou au Moulin-Rouge, où elle ne pouvait choquer personne: le public était venu pour ça et se réjouissait d’en avoir pour son argent. Par contre, le spectacle put paraître un peu exagéré, quand, un jour de Mi-Carême, un industriel avisé le fit donner, l’après-midi durant, aux parisiens attroupés, par la Goulue, sur un char réclame.

C’était un peu dépasser la note; non sans justesse, le Gil-Blas put adresser par la suite, ce petit bleu à la danseuse:

A la Goulue,

«Je vous avouerai (comme il y a du monde, je ne me sers pas du tutoiement que vous avez assez facile) que je n’étais pas parmi ceux qui, une après-midi de mi-carême, se précipitaient auprès d’un char, gueulant vive la Goulue, chaque fois que vous leur montriez un bout de pantalon bien endentelé; j’étais même parmi ceux qui trouvaient ce spectacle un peu écœurant et surtout très attristant...

«Il n’y a plus d’erreur possible avec ce système-là, et les Anglais des deux sexes, qui ne trouvent jamais, au Jardin de Paris, les jambes assez levées et les pantalons assez ouverts, sauront où aller, quand ils verront briller sur votre tête les lettres de votre nom»[457].

Le pauvre et cher Jouy, dont la verve ne laissait échapper aucune actualité, avait, d’ailleurs, consacré dans le Paris, sa chanson du lendemain à cette exhibition.

J’en détacherai ces deux couplets. Un gosse «fin de siècle» parle:

Tout le jour avec les copains, J’ai suivi d’Montmartre à Montrouge L’char où c’te dompteuse de lapins L’vait la jamb’, comme au Moulin-Rouge. La pauvr’ fill’! Vrai, c’est épatant Ce que l’soir a d’vait êtr’ moulue! C’est égal, je suis rien content: J’ai vu l’pantalon d’la Goulue.

Enfin! j’suis donc un homm’ complet! La bonne à papa, Joséphine, Pour voir s’il y reste du lait, Ne m’pinc’ra plus l’nez d’sa main fine. Du curieux livre d’Amour, La premièr’ page je l’ai lue. Aux femmes j’m’en vais faire la cour: J’ai vu l’pantalon d’la Goulue[458].

Jules Jouy a fait beaucoup mieux, certes, et je n’aurais pas cité ces vers, s’ils n’avaient pas eu un véritable intérêt documentaire.

La Goulue! Son nom, ses cheveux blonds et sa chair superbe de flamande, les audaces de sa danse et le tortionnement de ses déhanchements, l’admirable bête d’amour! et comme elle incarnait bien, entre le bal où elle dansait et l’Américain où elle aimait à souper, la fête et la vie parisiennes telles que se l’imaginent les étrangers, tous ceux qui ne connaissent de Paris que le champagne des restaurants de nuit, et ignorent tout du «vieillard laborieux», de ses «travaux» et de ses «outils».

Félicien Champsaur en a tracé, dans son Amant des Danseuses, un crayon d’un réalisme peut-être outré[459]. Je préfère lui opposer les demi-tons atténués de cette esquisse du Gil Blas. Puis, elle a l’avantage de ne pas se montrer dure pour une femme dont la danse nous a réjouis, les uns et les autres et qui, depuis, a su se montrer brave devant le danger et dans l’adversité.

«Le piment des Rops comme le charme des Willette réside évidemment dans ces demi-mesures; la Colombine retroussée est plus aguichante que si son anatomie ne disparaissait pas, mystérieuse et inatteinte, sous un fouillis de dentelles, et ce fut aussi la raison du succès jadis de cette désirable créature qui avait un nom bien réaliste: la Goulue; les yeux s’allumaient quand, d’un geste rapide de faucheuse, elle ramassait ses jupes et dansait en pantalon, le décolletage de sa gorge attirait moins les regards que l’entre-deux cousu et marqué de sueur.»[460].

Ou c’est, sous la plume de Georges Montorgueil, ce très joli portrait de Louise Weber. Ne fut-elle pas, dans son genre, mêlée de très près à la Vie à Montmartre?

«On a voulu que Louise Weber ait été repasseuse: elle n’a guère que passé et repassé devant les bastringues jusqu’au jour où, gamine effrontée, à l’âge équivoque et sans sexe, elle osa en franchir le seuil. Quel fruit de belle santé! Appétissante et vermeille, blonde d’un blond soyeux, et la toison abondante. Le regard libre, la bouche petite et bien dessinée, le nez un peu épaté, mais aux ailes mobiles des voluptueuses et des sensuelles. Provocante et hardie, splendide de chair, évocatrice des flamandes de Rubens, dont la kermesse met le corps en folie, elle n’attendit pas d’être femme pour exprimer la synthèse de la bête de luxure et de plaisir. Elle fut bacchante du premier jour où la musique éveilla la lascivité de ses pas. Ivre de cadence, elle dansa, effrénée, par une obscène intuition du rythme. Ses hanches se tortionnaient comme si la brûlaient les tisons des stupres. Elle était populaire et canaille, ordurière même, quand son esprit s’arrêtait à mi-corps, et qu’elle tendait nue, dans l’audace d’un violent retroussis, sa croupe de nerveuse et blanche cavale»[461].

Si le gosse de Jouy avait vu le pantalon de la Goulue, d’autres plus heureux, la virent, en effet, danser sans pantalon et ses efforts pour dépouiller cette... culotte de Nessus, ou pour la détacher au moment propice ne se comptent pas.

Auprès du Père la Pudeur qui intervenait et morigénait, elle s’excusait balbutiante, avec humilité presque:

—Mais je te dis, mon petit Père la Pudeur, que c’est un accident[462].

Au premier bal des Quat-z’Arts, trouvant d’un insuffisant ragoût le triomphant cortège auquel Sarah Brown prêtait sa beauté et sa quasi-nudité, n’offrit-elle pas aux organisateurs, pour corser le spectacle, sûre, elle aussi, de ses formes, de «laisser tomber son pantalon?»[463]

Des quadrilles où elle brilla et dont elle fut pour ainsi dire l’âme, les descriptions foisonnent. Crainte de me répéter, je n’ose emprunter au Courrier Français l’abondante moisson qu’il me pourrait fournir, cette page de M. Rodrigues me paraît préférable. Elle est bien venue et rend bien une vision qui fut jadis à beaucoup familière:

«Ses bras se lèvent, insoucieux des indiscrétions de la bretelle tenant lieu de manche, les jambes fléchissent, bringueballent, battent l’air, menacent les chapeaux, entraînant sous les jupons les regards; ces regards voleurs, qui cherchent là l’entrebâillement espéré, mais toujours fuyant, du pantalon brodé.

«Suivant la progression des figures du quadrille, aux provocantes saillies de son ventre, succèdent les déhanchements lascifs de ses reins; ses bouillonnés, lestement enlevés, dévoilent l’écartement des jambes à travers la mousse des plissés, soulignant, en la chute rapide des valenciennes, au-dessus de la jarretière, un petit coin de vraie peau nue. Et de ce morceau de chair vermeille jaillit, jusqu’aux spectateurs haletants, un rayonnement torride d’acier en fusion. Alors, dans une feinte de délire canaille, la bacchante du ruisseau, brusquement troussée jusqu’au ventre, offre en pâture, au cercle qui s’est resserré sur elle, l’apparition de ses rondeurs si peu voilées par la transparence des entre-deux de dentelles, qu’à certain point se révèle, par une tache sombre, la plus intime efflorescence.»[464]

Tout finit en France par des fonctions, sinon par des chansons. La surveillance de ces dessous chaque soir dévêtus, souvent fautifs et parfois absents, devait donc donner lieu à la création d’un emploi nouveau. Aux gardes municipaux de service fut adjoint un inspecteur spécial.

Les habitués de l’Elysée-Montmartre—et non du Luxembourg—eurent tôt fait de lui descerner un surnom sous lequel il ne tarda pas à être universellement connu. Ce fut le Père la Pudeur.

Brave homme, «avec ses yeux en boules de loto et ses cheveux blancs, une tête de gendarme terrible et soiffeur[465], il s’appelait Durocher de son vrai nom, comme le barde breton, et, à ses moments de liberté exerçait la profession de photographe.

Il eut son heure de célébrité et il lui dut de ne pas échapper à l’interview qui guette nos plus notoires contemporains, quand ils ne le font pas éclore. Sur la vie, il avait les aperçus d’un vieillard qui a beaucoup vu, son verbe était empreint d’une certaine tolérance et sur la seule question du pantalon ses aphorismes étaient sans pitié.

Influence du bord plat de Maugis souvent entrevu, c’est tout juste si au commerce de la plaque sensible il ne joignait pas celui des à peu près. Interrogé par l’Éclair au lendemain de la fermeture de l’Elysée-Montmartre, philosophe indulgent, il saluait, par ce mot de la fin, celle du bal où tant d’irréductibles avaient longtemps redouté son œil investigateur:

«Chaque époque a l’Elysée qu’il mérite. Nous étions joyeux et simples, nous ne jetions pas de bombes, nous avions l’Elysée-Montmartre: nos fils sont mornes et compliqués, ils préparent des mélanges détonants dans des marmites, et ils ont l’Elysée Reclus»[466].

En vérité, l’appréciation par Laurent Tailhade du geste de Vaillant témoignait de plus culture et d’un autre courage: mais, le Père la Pudeur se souciait peu de la beauté du geste, pourvu que le pantalon fut fermé.

Le Père la Pudeur ne sévissait pas seulement à Montmartre, sous la forme du vieil inspecteur à la «tête de gendarme terrible et soiffeur»: la Ligue, à laquelle nous devons tant de manifestations et de poursuites ridicules et odieuses, avait, elle aussi, ses inspecteurs et, si bénévoles fussent-ils, ce n’étaient pas les moins redoutables.

Un jour, un de ces oisifs ne s’avisa-t-il pas de remarquer que quatre petites blanchisseuses de Vaugirard, Mlles Vaux, Picard, Pierre et Gibert, qui n’avaient pu résister, rue de la Convention, à la tentation d’esquisser un quadrille des plus enlevés, n’étaient pas munies du fameux pantalon cher aux habitués des grands bastringues.

Elles en blanchissaient, mais n’en portaient pas. Le vieux zieuta ces cuisses jeunes, un petit frisson fit tressaillir ses derniers cheveux, haletant, il s’essuya le front, racola comme témoin un gosse qui se trouvait là et n’avait pas perdu une miette du spectacle et incontinent fut quérir un agent et lui fit dresser procès-verbal.

En foi de quoi les pauvrettes furent traduites devant les tribunaux que tant d’ingénuité ne fut pas sans attendrir[467].

Comme le Président leur reprochait de ne pas porter de pantalons pour se livrer à cet exercice:

—Oh! Monsieur le Président, ça coûte trop cher, répondirent-elles, rougissantes, en chœur.

Malgré la déposition de l’indésirable avorton qui, conformément à la déposition qui lui avait été soufflée, déclara qu’il leur avait «tout vu»,—mes compliments à sa famille!—le tribunal, comme le commissaire se montra bon enfant, et condamna seulement les quatre écervelées à un mois de prison,... avec application de la loi Bérenger.

Naturellement.

En vérité, la dame au cabas, dure pour ses semblables et bonne pour les animaux, est moins dangereuse. Les charretiers contre qui elle fait verbaliser sont si peu intéressants!

Là-haut, sur les hauteurs sacrées, la vigilance du Père la Pudeur, était pourtant, au dire des meilleurs auteurs, parfois en défaut.

Non pas le gendarme, mais les courtiers en danseuses ou réputés tels—encore une profession dont Privat d’Anglemont n’avait point prévu l’exercice et les bars—pouvaient en sachant s’y prendre, juger de visu. S’ils avaient eu des écailles jusque sur les yeux, elles seraient du coup tombées.

«Mais une ne veut pas lever ses jupes, elle rit à en sangloter et les autres se tordent autour d’elle. Ce n’est pas la pudeur qui la retient, c’est plutôt le Père la Pudeur. Vous comprenez elle n’en a pas... et profitant d’une seconde où elle ne se sent pas surveillée, d’un mouvement vif elle se trousse...

—Oh! s’écrie le courtier ébloui»[468].

A la Galette, sous l’ombre tutélaire du Blute-Fin, aux ailes duquel le brave Debray paya de sa vie, en 1814, la belle résistance qu’il avait opposée aux alliés[469], les choses se passaient plus simplement et nul, pas même Rodolphe Darzens, ne songeait à s’en formaliser:

«C’est pourquoi, jalouses de ces pures gloires, des gamines en cheveux, aussi vicieuses déjà que leurs sœurs aînées, y rivalisent entre elles, lèvent la jambe, montrent, dans le retroussis des jupes, le plus qu’elles peuvent de chair blanche, ombrée à l’aine d’un duvet un instant entrevu...[470]»

Frère, que l’espérance de cette chair blanche et de ce duvet un instant entrevus ne te fassent pas seule monter rue Lepic, tu risquerais d’être déçu: ces excentricités ne sont plus de mise à la Galette, par contre, tu y verras de jolies filles, jeunes, dansant pour leur plaisir et sans souci du levage à faire. La gaîté y règne et est contagieuse; l’Argentin n’y sévit pas et le Brésilien y est rare, puis on jouit sur Paris, malgré l’insolente escalade des gratte-ciel environnants, d’une vue admirable.

Sans être de ces vicieuses, il peut arriver à une femme d’oublier qu’elle n’a pas de pantalon et entraînée par le démon de la danse, plus dangereux évidemment que celui de Socrate, de laisser constater le nu de ses cuisses, dans un cavalier seul auprès duquel la pyrrhique n’était qu’un très petit hydromel.

Ce fut le cas de la Sabotine de Jean Reibrach et il fallut l’arrivée du municipal au milieu des rires et des huées que soulevait la simplicité de ses dessous pour la rappeler à la réalité et la faire souvenir que, dans les fêtes foraines, certains musées sont visibles pour les hommes seulement!

«Un rire formidable s’éleva, courut la galerie de proche en proche. Sabotine n’avait pas de pantalon; dans sa fureur de danser elle l’avait oublié, lorsque le garde républicain de service se montra, gesticulant, sans pouvoir se faire comprendre. Elle comprit, s’éclipsa subitement»[471].

Sans aller jusqu’au laisser aller lourd et canaille des chahuteuses berlinoises de Lossow, ce sont les restaurants de nuit, où succède au quadrille officiel les entrechats des intimités.

Le Père la Pudeur n’a guère voix au chapitre une fois que le Moulin et que Tabarin ont fermé leurs portes. Les pantalons peuvent ne plus l’être, ou même ne plus être du tout. Si la pudeur n’y gagne pas, les étrangers pour lesquels le champagne des boîtes de nuit n’est jamais assez sec ne songent pas à se plaindre, et, curieusement regardent et notent:

«Les danseuses de haute marque,—qui, tout à l’heure, au bal, m’ont appris, par leur trémoussement et leur mimique que le cancan et le chahut ont été rejoindre les vieilles lunes et m’ont montré—des lunes nouvelles... les danseuses sont presque toutes en possession d’un Sigisbé dont elles semblent peu se soucier. Elles entament des colloques d’un bout de la salle à l’autre; ou bien, prises d’un vertige, elles quittent subitement leur chaise et recommencent leur pas, leur fameux pas, que l’Europe civilisée nous envie, ce pas qui consiste à tenir d’une main le gros orteil de leur jambe droite, tandis qu’elles sautent en cadence sur le pied de la jambe gauche. Elles tournent ainsi sur place à la façon des derviches, exhibant le fouillis de leurs dessous de batiste... Je remarque que certaines pour ménager les valenciennes authentiques de leurs pantalons officiels, en ont passé un autre et que proh pudor! cet autre est ouvert! Enfin, il en est qui n’ont pas de pantalon du tout et le prouvent jusqu’à l’évidence!!! J’en demeure consterné. Mon étonnement étonne mes voisins qui me prennent sûrement pour un provincial.

«A mes côtés, un ménage anglais—un vrai—regarde la scène. Ce cabaret leur a été indiqué par le gérant de leur hôtel, comme un des dix endroits curieux de Paris. Aussi les solides jambes et les pantalons absents ne les effarouchent pas. L’Anglais sourit aux pyrrhiques réalistes; l’Anglaise les contemple sérieusement avec son face-à-main... Shocking perhaps, but amusing certainly»[472].

Depuis, le bal Tabarin, qu’illuminent de leur gaîté les panneaux de Willette, le peintre par excellence de la Montmartroise en pantalon, semble avoir rénové l’art de la danse. La valse lente y règne en maîtresse, mimée plutôt que dansée. La matchiche y triompha, puis vinrent le tango et la furlana...

Les temps de la Goulue ne sont plus. Pourtant le quadrille naturaliste a subsisté et sévit encore. Fidèles à la tradition, les directeurs n’ont osé rompre avec le passé et sacrifier ce laissé pour compte de l’ancien Élysée-Montmartre, où, du moins, les danseuses semblaient prendre quelque plaisir à cette gymnastique et oublier qu’elles gagnaient leur cachet.

Elles avaient pour elles le sourire de la jeunesse. La Goulue restait gracieuse dans ses pires audaces et Rayon d’Or n’était pas sans charme.

On faisait cercle, alors, autour du quadrille et les premiers accords en étaient bienvenus. Aujourd’hui, les étrangers et les provinciaux sont seuls sensibles à ces expositions de lingerie faites pour la montre. Ces bouillonnements de dentelles et de jupons paraissent dater d’une autre époque.

Des dames que leur âge et que leur corpulence devraient rendre respectables, sous l’aveuglante lumière des projecteurs électriques manœuvrés par les pompiers de l’établissement, tournent, sautent, se troussent et automatiquement lèvent la jambe. Numéro vieilli, dont l’attrait semble depuis longtemps disparu, et qui a perdu tout imprévu et tout charme, c’est moins de la danse que du maniement d’armes.

Cela tient à la fois de la progression et du dernier salon où l’on... passe. On s’attend à entendre tomber les crosses et claquer les bretelles de fusils; on attend, aigrelet, le bruit d’un timbre.

De ce quadrille à son agonie, André Warnod a gravé une eau-forte très poussée. C’est une véritable épreuve d’amateur. Qu’il veuille bien me permettre de la reproduire comme un document précieux pour l’histoire de ce temps:

[Illustration]

«Mais un timbre électrique résonne, assourdissant. A cette sonnerie, les grosses femmes, en robe de soie de couleur vive et en corsage de lingerie, s’agitent, se lèvent, secouent leurs jupons.

«Le chef d’orchestre a levé son bâton et l’orchestre qui, tout à l’heure, dévidait l’interminable écheveau des airs langoureux d’une valse viennoise, éclate de rire, fuse en feu d’artifice, et commence un refrain gaillard du grand Offenbach. Une projection électrique descend et trace un rond lumineux sur le plancher du bal... Comme des goélettes fendant les lames, les femmes du quadrille, toutes voiles dehors dans un bruissement de dessous éblouissants, fendent la foule houleuse.

«Les voici debout, chacune à leur place. Leurs jupes déjà s’agitent, on dirait que les dessous qu’elles retiennent captifs ont hâte de se déployer et ne veulent plus attendre. La grosse Nini tire la jarretière rouge qui retient son bas blanc; un peu de chair grasse et blonde apparaît entre ce bas et les dentelles du pantalon; une autre frotte la semelle de ses souliers sur la planche à colophane. Mais voilà qu’en avalanches, en roulements de tambour, en ronflements des cuivres, en appels stridents des trompettes, le quadrille commence, et tout change. Les grosses dames de tout à l’heure retrouvent une agilité dont elles ne semblaient pas capables; elles vont, viennent, tournent, tourbillonnent comme des toupies, lèvent la jambe plus haut que la tête et bondissent, comme fouettées par les rafales des cuivres qui éclatent, là-haut sur le balcon de l’orchestre.

«Elles sont à présent toutes les quatre sur la même ligne; leurs dessous déployés orgueilleusement ne font plus qu’une seule et même chose, qui semble animée d’une seule et même vie: les mouvements crapuleux des torses, des croupes et des hanches qui roulent mettent en mouvement toute cette masse de batiste et de dentelle, qui moutonne, frissonne, s’agite, s’enfle et s’amplifie. Les projecteurs électriques dardent leurs flots de lumière qui exagèrent cette blancheur, colorent les ombres de bleu et de mauve; les rubans des jupons montrent leurs couleurs vives, rouges ou vertes, et toute cette blancheur est soutenue par le rose de la chair, qui apparaît, chaude et dorée, toute baignée de lumière et voilée par les dentelles qui se retroussent aux mouvements de la danse.

«Ce sont les dessous magnifiques qui vivent et non plus les danseuses. On ne les voit plus, elles n’existent plus; on n’a plus devant soi que de grandes fleurs ardentes, fleurs de linge intime, qui s’étale impudiquement, avec, au centre, comme un pistil provocant, une jambe qui s’agite éperdument, jambe gaînée de blanc, de rose ou de vert, avec la jarretière éclatante, ou bien une jambe toute nue jusqu’à la chaussette noire, et toutes ces jambes dans un mouvement qui devient hallucinant, tournent, s’agitent et battent l’air, comme affolées par la musique infernale des cuivres et de la grosse caisse qui scande et marque la mesure.

«Maintenant il n’y a plus qu’une danseuse toute seule dans la lumière brutale. Un grand chapeau rouge, empanaché et lourd, couvre ses cheveux jaunes, et son abondante poitrine qu’aucun corset ne soutient, suit les mouvements de la danse. Avec ses yeux peints et son sourire trop rouge, avec sa chair fatiguée et ses hanches de robuste gaillarde, elle évoque toute, les crapuleuses luxures.

«Elle a des bas noirs et des jarretières rouges, les pas qu’elle fait sont d’abord menus, sautillants, timides. La jupe est ramassée comme par un geste de pudeur, et puis, tout à coup, les dessous se déploient comme un étendard, la femme se renverse en arrière, et, la jambe dressée, commence sa danse éperdue, libérée de toute entrave, hors d’un pantalon trop court qui remonte pour qu’on voie de la chair nue... Et puis, dans un écroulement, le pied pointé tout droit se lance en avant et la femme s’abat dans un grand écart qui semble l’écarteler, tandis qu’autour d’elle les dessous frissonnent encore avant de s’apaiser.

«C’est fini, l’orchestre se tait. La danseuse se relève et, par une dernière impudeur, tourne le dos au public, se penche en avant et relève ses jupes par-dessus sa tête[473]».

Le geste n’est pas nouveau. Il était familier à la Goulue, qui, sous la transparente batiste de son pantalon, avait accoutumé de faire ainsi saillir le double globe de ses fesses. Il était connu des habitués de l’Élysée et un dessin de Heidbrinck le célébra dans le Courrier Français[474].

Ces exhibitions eurent à subir, durant deux ou trois hivers une rude concurrence. Aux retroussis de la danse, le music-hall, malin, avait opposé les déshabillés. Ils firent fureur et il n’y eut bientôt pas concert, dont une des pensionnaires, ne laissât, chaque soir, pour l’édification et la joie du public, tomber ses jupes, pour apparaître ensuite en pantalon, puis en chemise, à moins que ce ne fut le contraire. Le scénario variait peu.

On me voit d’abord en chemise Puis m’vêtir sans plus de façon. Si vous saviez comm’ je suis mise Et comme ce spectacle grise Le public un peu... polisson[475].

Le public s’en grisa si bien même qu’il ne tarda pas à s’en fatiguer, puis, vint le dégoût.

Avec son sens aigu et si vivant de l’actualité, Georges Montorgueil a consacré aux Déshabillés au Théâtre un de ces délicieux volumes qui déjà font prime dans le monde des bibliophiles et que plus tard se disputeront les chercheurs et les curieux[476].

La Revue déshabillée, jouée en 1894 aux Ambassadeurs, avait permis à M. Clémenceau, chez qui le journaliste n’est pas inférieur à l’orateur, de faire joliment, dans le Grand Pan[477], le procès de ces amusements. Mais, pour qui veut étudier cette phase de notre décadence dramatique, l’étude de G. Montorgueil constitue un document sans pareil, auquel on ne peut pas ne pas se reporter. C’est une page amusante et pimentée à joindre à l’histoire des petits théâtres, des très petits théâtres, moins du boulevard que de Montmartre, car la petite fête avait commencé sur la butte, et, après un court hégire sur les scènes plus somptueuses des boulevards, elle vint y finir, comme toute fête qui se respecte.

Mlle Cavelli avait inauguré à Lyon ce genre de spectacle, puis, encouragée par le succès, elle vint le reprendre, rue des Martyrs, chez les époux Verdelet, les successeurs de Jehan Sarrazin au Divan Japonais.

La scène était simple, les dessous plus simples encore.

«Un piano joua à l’orchestre et une dame en toilette de ville, le chapeau sur la tête, silencieuse, entra. Sans une parole, avec une lenteur calculée, elle ôta son chapeau, dénoua sa voilette, se déganta. Elle regarda un portrait d’homme au mur, soupira, et sa pensée s’arrêta sur son corsage qu’elle dégrafa, pour le complètement retirer. Elle apparut en corset...

«A présent, elle enlevait son jupon, et, sans gêne, par le théâtre, allait et venait en pantalon, grimpait sur une chaise, griffonnait un petit billet.

«La lingerie n’était point de fantaisie; la chemise était tout bonnement une chemise; le corset servait tous les jours, et le pantalon était celui que Mlle Cavelli avait mis pour venir à la répétition...

«L’action se développait suivant des règles très anciennes qui existaient déjà peut-être avant Aristote: la belle enfant ôtait son pantalon, et comme il est d’usage, une jambe d’abord, l’autre ensuite. Elle empoigna l’armature du corset qui lâcha prise et délivra la taille. Elle eut le geste traditionnel, sous les seins, qui caresse l’épiderme affranchi.

«Elle était en chemise, maintenant; là, comme chez elle, sans plus de façons, sans une excuse d’art, sans une recherche de costume, sans un fanfreluchage conventionnel; sans rien qui atténuât la vulgarité de son dévêtement. Il lui restait ses bas; elle s’en défit, chaussa de petites mules et, contre une chemise de nuit, troqua ouvertement sa chemise de jour. Ainsi parée, fit quelques mines, agacée, violenta l’oreiller, souffla la bougie, et la toile tomba...»[478]

Perplexe et un peu troublé, un censeur avait assisté à la répétition. Le lendemain, à la première, la voix un peu cassée d’un voyou prit soin de rappeler à l’artiste, avant qu’elle se couchât, un détail omis:

—Et pipi?

Mlle Cavelli fit mine de ne point entendre.

La qualité des dessous ne changea guère sous le proconsulat de Maxime Lisbonne. Mais, tout Paris étant monté à Montmartre pour assister au Coucher d’Yvette, le Coucher—une politesse en vaut une autre—à son tour descendit à Paris.

A l’Alcazar, Mlle Holda, une brune, puis Mlle Lidia, une blonde, se déshabillèrent en plein air, sous les regards allumés du public qu’enchantait une pareille aubaine.

Des adolescents frissonnaient et de vieux messieurs ruminaient des stupres.

C’était toujours le Coucher d’Yvette, mais ce n’était plus l’honnête lingerie de petite bourgeoise dont le mari fait ses vingt-huit jours, de Mlle Cavelli.

Effrayée par le naturalisme du linge exact, la Censure, cette péronnelle, avait imposé aux jolies déshabillées le mensonge du linge de soie, ses plis lourds et cassants.

Qui dira jamais les torts de la rime?

Ceux du linge de soie ont été dits, et souvent.

Déjà, dans le Courrier Français que cette enquête amusait,—et nous donc—Mlles Valti et Camille Stéphani, avaient déclaré lui préférer «la batiste avec des dentelles»[479], «du linge léger, fin, blanc, mais pas excentrique, honnête»[480]; Yvette Guilbert avait spécifié le tissu de ses pantalons: «les mêmes toujours, en toute saison, de la batiste»[481] tandis que Mlle Léonie Gallay avait pour la soie un mot d’une amusante brutalité:

—C’est bon pour les femmes qui ne se lavent pas![482]

M. Georges Montorgueil a provoqué, de la part des plus spirituelles déshabillées de l’époque, des confessions non moins piquantes. Les résultats de l’enquête restèrent les mêmes, la condamnation du linge de soie au profit de la batiste.

Non vouée encore aux mystères de la carburation et à la protection des pures amours—on se gare comme on peut—Mme Bob Walter, dont le pauvre Lorrain connut surtout le trousseau de clefs, livrait ainsi la clef de son trousseau:

«Monsieur,

«J’aime la chemise et le pantalon en fine batiste avec entre-deux et volants de valenciennes bien teintée dans la nuance ivoire, avec, sur les épaules et au bas du pantalon, des nœuds assortis au jupon qui devra être de même étoffe que le corset; beaucoup de froufrous sous le jupon que je trouve joli en taffetas Louis XV avec des volants en mousseline de soie et le corset garni de dentelle très écrue, avec des trou-trous dans lesquels on passe de la comète qui forme au haut du corset un chou très léger et gracieux.

«Pour compléter la Parisienne, chaussez et gantez-la d’une façon irréprochable, jetez-lui une robe de rien du tout qui la moulera et... laissez-la marcher comme elle seule en a le secret.

«C’est le bijou que le monde nous envie.

«Ainsi soit-il.

«Bob WALTER.»

«La réponse, aux nuances près, fut de tous côtés identique. La batiste et le linon réunirent les suffrages à l’unanimité contre la soie dans la chemise. «Du linge de fille», m’écrivit Renée de Presles, dont le mépris s’afficha en termes, il m’en souvient, encore plus colorés. Elle spécialisait ses habitudes dans le pli qui ajuste la chemise et dans l’échancrure du «pantalon à jabot» son triomphe.

«Linge fin, souple et blanc, répondit Suzanne Derval; le transparent n’est pas pour me déplaire. Mais entendez ce transparent qui simplement se rose au contact, comme si timide, il rougissait des frôlements voluptueux. Les rubans dans les bleus éteints mouraient avec grâce, m’a-t-on dit, dans le fouillis discret de mon déshabillé, et Chaplin, pour ses Rêves, mettait à mon cou, quand ma gorge était nue, la largeur d’un collier de satin.

«Mais Angèle Héraud s’étonne de cette question:

«Une formule? Il y en a donc? Ce qui est chose de mode est vrai ce soir. Sera-ce vrai demain? Je n’aurais pas le temps de vous dire la couleur de mon jupon que ma coquetterie, obéissant à je ne sais quelles lois inconstantes, sa couleur en sera déjà changée. J’ai l’horreur des bas blancs mais parce qu’on porte des bas noirs. Si l’on portait des bas blancs, j’aurais horreur des bas noirs.

«Mes chemises sont de façon berthe, c’est que j’ai la gorge évasée;—ce n’est pas un axiome de toilette, ce n’est qu’une application. Et du reste, suivant mon goût qui est mobile, il ne me déplaît pas que l’ensemble apparaisse honnête, encore que l’embarras soit grand d’y sûrement arriver.

«La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste: l’immodestie de notre temps consisterait à s’en passer. La puce qui m’obligea une centaine de fois à un déshabillé sommaire a livré tout le secret de mes dessous. Ils trahissaient mon état d’âme autant que la dominante de la mode; les jours de chagrin, vous ne me feriez pas mettre une chemise rose pour tout l’or du Transvaal. Quant à mes jarretières, elles ont leur langage: mais c’est un langage chiffré dont je ne donne pas, Monsieur, la clef à tout le monde.

«Angèle HÉRAUD»[483].

Et les déshabillés se succédèrent. Aux Folies-Bergère, Mlle Renée de Presles, cette jolie fille, morte, un jour de juillet, de la poitrine, comme une grisette sentimentale, une sentimentale grisette de jadis, incarna le Lever de la Parisienne.

Une légère interversion: elle s’habillait.

Louise Willy—un nom qui porte bonheur—la fit se baigner et mérita, dans le Coucher de la Parisienne, d’être donnée, par un digne ecclésiastique, comme exemple de modestie à ses pénitentes.

«Elle conçut en pensionnaire qui joue aux Oiseaux ces scènes légères et plut par le piquant de ce contraste. Ambitieuse de jouer le Chérubin du Mariage de Figaro, dont elle avait la physionomie vive et délurée, elle était d’une chasteté mutine dans son coucher d’épouse.

«L’œil n’allait pas aux avant-scènes quêter le loyer du nu dont elle n’était au reste que peu prodigue, industrieuse à retirer sa chemise, sans maillot de corps, les seins libres, et pourtant si discrète qu’elle se laissa conter—et ce fut la satisfaction la plus heureuse qu’elle éprouva—qu’un curé d’une paroisse mondaine conseillait à ses jeunes pénitentes d’aller à l’Olympia prendre auprès d’elle des leçons de modestie.

«Elle avait envisagé toutes les nuances de ce rôle divers. Trop froide, on eût crié au Maître de Forges; trop amoureuse, son impatience n’aurait pu qu’être blessante. Elle choisit un moyen terme qu’elle définit par cette nuance paradoxale: «Je me déshabillais, dit-elle, comme pour un mari[484].»

L’atelier du peintre devait fournir également excellent prétexte à ces exhibitions. On demande un modèle, à Trianon, et Le choix du modèle, aux Décadents, eurent leur heure de vogue. A son tour, Suzanne Derval fut applaudie dans le Portrait, et, et à la recherche de sa Puce, Angèle Héraud se révéla parisienne jusqu’aux jarretières.

En attendant que s’en mêlât le bas commerce des cartes illustrées—elles n’avaient même plus à être transparentes—et des cinématographes de poche, au Coucher de la mariée, ce titre fleurant bon le XVIIIe siècle et ses polissonneries à la bergamote, succédèrent celui de la Môme et la brutalité de son réalisme.

Ce n’était plus la femme du monde qu’aurait voulu être Holda à l’Alcazar, point davantage la parisienne incarnée par Renée de Presles aux Folies-Bergère, point même la petite bourgeoise, corsetée au Géant des Mers et empantalonnée à Pygmalion ou à la place Monge, que, sur ces mêmes planches avait été Mlle Cavelli.

Lamentable, minable, pitoyable; fleur de chlorose, fleur de fortifs; puberté à peine éclose et déjà fanée, au hasard des accouplements vagues; fille du trottoir et du faubourg; gigolette dont les lèvres, gercées sous le badigeon du rouge qui les ensanglantait, évoquait la mélancolie d’un refrain d’Eugénie Buffet: parée du nom joli et prétentieux à la fois de Myrtil, elle semblait synthétiser, pâlotte silhouette qui s’affalait, les rancœurs de la faim, l’odeur rance des garnis, un relent d’évier et de cuvette, toutes les détresses de la Ville, refluant du ruisseau débordé jusqu’à la rampe, qui, comme à regret, éclairait ces pauvretés.

Le luxe était aboli des surahs et des dessous aguicheurs. Ni soie joyeuse des jupons, ni froufrous soyeux des pantalons. Lorsque tombait la jupe de mérinos élimée par l’usage et lavée par la pluie et que la Môme apparaissait, en son impudeur tranquille de vendeuse de spasmes au rabais—sa fonction de toutes les heures—une indicible tristesse poignait et serrait le cœur.

Hors de la chemise, brûlée par l’eau de Javel des lessives, et du corset, lâche et déformé, dont, par places, la satinette, brillante d’usure, laissait apercevoir les baleines, les seins saillaient, jeunes encore et déjà blets, mous et incapables de se tenir.

Tout ce corps trahissait la fatigue, l’éreintement professionnel; le ventre semblait las, la croupe harassée.

Des bas troués, l’article des déballages, vrillonnaient autour des jambes maigres. Aux genoux cagneux, une faveur déteinte accoutumée à accrocher le regard de l’éventuel client, plaquait de sa tache les poignets du pantalon trop long, fripé et souvent porté, dont, mal close, la fente bâillait.

Ce n’étaient plus la débauche aimable et les somptueuses lingeries des arrivées de l’amour, mais, son prolétariat dans ce qu’il avait de plus navrant et de plus angoissant, un coin subitement dévoilé du Crime social.

Pour une fois, l’outrecuidance de Lisbonne porta juste et eut cette vertu: guéri de ces spectacles, le couple Prudhomme cessa d’y mener sa progéniture.

Des inquiétudes lui étaient venues pour ses fils quand ils auraient... trois francs.

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LE TUTU

Un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour détacher les jambes: hauteur 30 centimètres, pas de garniture.

LA VIE PARISIENNE.

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LE TUTU

Le mot est amusant et drôle. Il flatte l’oreille et éveille la curiosité.

Pour le gros public, il a l’attrait de quelque chose de mystérieux—il ne sait au juste quoi—touchant de près les danseuses et les protégeant contre l’insuffisance et les indiscrétions du maillot.

Souvent on le confond avec les jupes de gaze qui le recouvrent. Le Larousse, trop hâtivement consulté, autorise cette confusion et saurait-on demander aux journalistes d’en savoir plus long que le Larousse?

Citons d’abord la Loi et tâchons de ne pas tomber dans les erreurs de ses prophètes:

«Garniture de mousseline qui se faufile en haut du maillot des danseuses, de manière à leur former une sorte de caleçon bouffant.—Se dit aussi, par extension des jupes de gaze, courtes et flottantes des danseuses»[485].

Bertall, avec raison, donnait de l’objet une définition plus précise et avait le bon goût de ne pas étendre le sens du vocable:

«Les danseuses portent en outre par-dessus le maillot, pour servir d’intermédiaire à la jupe de dessus, un autre petit pantalon, très court, excessivement léger, en délicate mousseline, qui est destiné à tromper le regard et à nuager délicatement les formes au moment des effets de pied et des vertigineuses pirouettes.

«Ce pantalon se nomme un tutu»[486].

Ou un cousu (mais le mot est moins drôle). C’est moins, à vrai dire, un pantalon qu’«un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour détacher les jambes: hauteur, 30 centimètres, pas de garniture»[487].

Ernest Feydeau a même consacré au Cousu une nouvelle à laquelle ne semble pas étranger le souvenir de la Nina et du comte Ricla. J’en détache cette définition de ce petit vêtement bizarre qu’à coup sûr ne portait pas la demoiselle de bonne famille dont il a, sur le tard, rédigé les mémoires:

«Les ordonnances de police, très sévères en ce qui concerne le personnel féminin de l’Opéra, exigent que toute danseuse, en entrant en scène, quel que soit d’ailleurs son costume, porte sous sa courte jupe d’étoffe quatre jupons superposés en mousseline blanche, dont le premier doit être cousu entre les cuisses, d’où le nom de cousu que lui donnent les demoiselles du corps de ballet, pour le distinguer des trois autres.

«Cette précaution, qui est appliquée même aux premiers sujets de la danse, est prise pour éviter que les accidents qui peuvent arriver au pantalon de soie couleur de chair qui s’attache autour de la taille de la danseuse, et dont la couture passe entre ses jambes, n’exposent les charmes les plus intimes de celle-ci à la curiosité du public».

Évidemment, ce n’est pas de la prose de Flaubert. Mais au souvenir de Casanova se mêle un parfum à peine atténué de la phraséologie de Sébastien Mercier. On y reconnaît comme de vieilles connaissances, dont le pantalon couleur de chair n’est pas la moins marquante. On ne retrouve pas davantage dans ces vers consacrés au tutu par M. Maurice Magnier la superbe de M. José-Maria de Hérédia ou la manière de Mallarmé.

Tutu de mousseline blanche, Ajusté plus bas que la hanche Pour ne rien perdre du contour De la taille ou de la poitrine, Tu viens voiler, je m’en chagrine, Bien des charmes vus tour à tour[488]

Tutu, tutu pan-pan; tambourin ou mirliton, cela peut continuer longtemps ainsi, et dire qu’il y a des utopistes, après Louis XIV, pour prétendre qu’il n’y a plus de périnés.

C’est même pour les masquer qu’a été créé le tutu et son utilité est bien moins contestable que celle du pantalon proprement dit. A moins de revenir aux véritables caleçons dont le vertueux Sosthène de La Rochefoucauld[489] tenta d’affubler les ballerines, le maillot peut craquer—au bon endroit, toujours—et révéler les plus secrètes efflorescences, auprès desquelles la mousse des aisselles, quand l’épileuse n’y a pas mis bon ordre, semblerait à peine le persil de Jenny l’ouvrière. Le public a des curiosités qu’il ne faut pas satisfaire et il n’est pas bon d’aller vérifier sur une scène subventionnée le bien fondé d’un axiome souvent chanté. Puis, sans aller jusqu’à célébrer, comme le trompette de garde la couleur des charmes de la cantinière, le maillot peut trop plaquer, faire des plis et, nonobstant la chemise très spéciale des danseuses,—non la demi, mais le quart de chemise—dessiner des sinuosités, avoir, en un mot, la hardiesse qu’eut Houdon en modelant sa Diane..., encore un méfait de M. de La Rochefoucauld[490]!

Ces messieurs de l’orchestre ne se plaindraient pas, c’est évident, mais la Morale, la fameuse Morale, avec un grand M, y trouverait, oserai-je dire, un cheveu.

Le tutu peut donc sembler un complément nécessaire du maillot.

Il fait partie de cet ensemble qui constitue le costume de danse classique, ces jupons de gaze qui ne sont pas sans donner à celles qui les portent un faux air d’abat-jour.

Les étoiles peuvent y tenir—la dignité de leur Art (également avec une majuscule) l’exige, paraît-il. On n’en saurait dire autant des yeux. C’est banal et vieillot: on songe à de vieilles lithographies, la Taglioni et Fanny Essler; on se sent contemporain de gens très éloignés, on cherche la loge infernale et les élégances désuètes de la rue Le Peletier, pour ne contempler que les épaules d’Israël et que les diamants de Juda.

Ah! préférables combien, ayant supprimé ces garnitures de côtelettes ou de manches à gigot, les costumes de caractère des ballets modernes et le corps de ballet de l’ancien Eden donc! avec ses pantalons blancs et fanfreluchés et la ligne presque géométrique des bas noirs, cette innovation qui fit fureur et ne dura pas.

L’Art et la Pudeur, avec un non moins grand P, sont d’ailleurs des facteurs bien amusants et semble-t-il, souvent opposés. Ce sont les suprêmes arguments qu’emploient ces demoiselles, quand elles éprouvent l’irrésistible besoin de ne pas jouer un rôle, auquel se joint le non moins légitime désir de ne pas payer le dédit stipulé.

L’affaire vient devant les tribunaux et nos doux juges, s’ils ne s’embêtent pas, doivent être parfois bien perplexes.

Une ancienne pensionnaire des frères Isola, Mlle Sercy, menacée dans son maillot et dans son tutu, plaida ainsi contre ses directeurs et obtint gain de cause, faisant proclamer par la justice le droit d’un premier sujet du chant à ces accessoires.

Côté Art.

Par contre, une danseuse engagée au théâtre du Havre pour interpréter le rôle de Phryné ne s’avisa-t-elle pas, de rompre son engagement, parce que son directeur trop exigeant avait voulu lui faire troquer son pantalon contre un maillot?

Côté Pudeur.

Évidemment, on est un peu comme le père Hugo et l’on ne voit guère Phryné en pantalon: mais si la dignité d’un premier sujet du chant réclamait la batiste de ces fourreaux flottants, alors que celle d’une étoile de la danse exigeait la soie d’un maillot et la mousseline d’un tutu?

Et l’on plaida.

Amusé, l’Eclair prit soin d’éclairer et de corser le débat par quelques interviews qui ne furent pas sans saveur.

L’inoubliable créatrice du rôle, Mlle Sybil Sanderson, morte depuis si tristement, Mlle Jane Harding qui le reprit, Mlle Jeanne Andrée qui le joua à Toulouse et Mlle Subra furent interrogées. Toutes rirent et haussèrent les épaules aux prétentions extra-pudibondes de la Phryné normande.

—Faut de la pudeur, pas trop n’en faut, déclaraient Mlle Jeanne Andrée et Mlle Harding, résumant cette affaire de maillot, ajoutait avec un triomphant sourire:

—Toutes les femmes ne sauraient le porter. Il ne supporte pas les maigres[491].

C’était là sans doute le vrai dessous de cette question de dessous. Mieux que le maillot, le pantalon se prêtait aux «petits coussins bien mollets et délicats» que célébrait Brantôme.

A quoi tient la Pudeur!

Aux répétitions, la question ne se serait pas posée: le costume de répétition, mi de scène, mi de ville, ne comporte ni maillot, ni tutu: sous de courts jupons ballonnants, le tutu se trouve remplacé par un pantalon, rentré dans les bas.

Sa claustration à part, il ne diffère pas beaucoup des pantalons ordinaires.

Dès 1844, Albéric Second le décrivait ainsi dans ses Petits Mystères de l’Opéra:

«Le costume des danseurs et des danseuses à la classe ressemble beaucoup à celui de Paul et Virginie, tels du moins que je les ai vus représentés à l’Ambigu-Comique par M. Albert et par Mlle Eugénie Prosper. Les femmes sont coiffées en cheveux et décolletées; elles ont les bras nus, leur taille est emprisonnée dans un étroit corsage. Un jupon, très court, très bouffant, soit en gaze, soit en mousseline rayée, leur descend jusqu’au genou. Leurs cuisses se dissimulent chastement sous un large caleçon de calicot impénétrable comme un secret d’État[492]».

Pas si impénétrables que cela, les secrets d’État: il y a des dossiers qui circulent et dont il ne fait pas bon à un journaliste d’avoir la copie en mains, surtout s’il est de l’opposition.

Ce pantalon est d’ailleurs envié par les figurantes qui croient s’élever à la dignité de danseuses en le revêtant. Le docteur Véron, qui était payé pour bien connaître le personnel de l’Académie de musique et de danse, a signalé cette faiblesse de ces dames de la figuration et l’a agréablement raillée.

«Pour peu qu’une figurante ait des prétentions à un avenir de danseuse et qu’elle soit dans une brillante position, elle a même, comme les premiers sujets, un costume de danse, caleçon en percale, tombant au-dessus du genou, bas de soie blancs, chaussons blancs ou couleur de chair, petite veste d’une coupe élégante en piqué blanc[493]».

Malgré que les pantalons aient perdu de leur largeur, le costume de répétition n’a cependant guère changé. Il apparaît sous la plume de Richard O’Monroy, encore à peu près tel que l’avait décrit Albéric Second:

«Dès neuf heures, Mlle Adelina Théodore commence sa leçon sous la coupole au neuvième étage. Les petites sont en tenue de travail: corsage de nansouk blanc, trois jupons de tarlatane blanche, ceinture en satin bleu, rose ou mauve, suivant la fantaisie de la fillette. Pantalon de percale roulé dans les jarretières pour bien laisser voir les genoux; bas et souliers roses»[494].

La fillette peut grandir et passer d’une classe dans une autre, le pantalon reste le même. N’ayant plus rien de l’enfant, ces demoiselles le conservent, quelle que soit leur hiérarchie dans le quadrille. Les planches du maître aqua-fortiste Renouard nous l’ont rendu familier, les illustrés en ont souvent esquissé la silhouette et, dans deux nouvelles, Carolus, Brio s’est plu à en évoquer le souvenir[495].

Sur des scènes moins officielles, le pantalon reste de mise pour les répétitions, mais la fantaisie de chacune peut en varier la couleur. Celui de Mlle Casciani, de la Gaîté-Rochechouart, était vert, mais sa fraîcheur laissait, paraît-il, à désirer, et ce fut l’objet d’un de ces petits procès que, dans le Figaro, Albert Bataille contait avec tant d’esprit.

On répétait la revue de l’année: Tout à la Gaîté.

«Tout à coup, une des artistes, Mlle Casciani, fait irruption sur la scène, en criant:

—C’est insupportable! On a encore fait des méchancetés à mon pantalon. Un pantalon de soie vert qui vaut 30 francs! Le voilà tout déchiré!

«Chœur des petites camarades de loge de Mlle Casciani:

—Votre pantalon! Ah! il est joli, votre pantalon! Il est tout usé, tout effiloqué, il a traîné partout. Nous y avons piqué une rose et nous l’avons exposé dans la loge pour nous faire rire.

«La querelle s’envenima. Mlle Nelly, dite Démeah, une toute petite femme pas plus haute que ça, que Mlle Casciani semblait prendre plus particulièrement à partie, riposta en traitant sa camarade de grande comtesse de la rue sans le sou!»[496].

Bref, cela finit par une de ces crépées de chignons qu’aurait chantée Homère et dont la butte sacrée semble avoir conservé le monopole. Mme Varlet, directrice de la Gaîté, dut intervenir; il fallut toute son autorité pour faire expulser la toute petite demoiselle Démeah, que la colère avait grandie à la hauteur de feue Hermione.

L’expulsion fut vive: l’enfant ne reçut point deux balles dans la tête, mais quelques bleus sur diverses parties du corps, dont elle offrit au tribunal de faire la preuve, en réclamant à son indigne directrice 2.000 francs de dommages-intérêts.

Hélas! nous ne sommes plus aux temps divins de Phryné. La onzième chambre n’offre que de lointains rapports avec le tribunal sacré des Héliastes. Mlle Démeah ne put se montrer, comme la Vérité, toute nue, et faute d’avoir pu produire cet argument, se vit condamner à payer à sa directrice l’amende qui lui avait été infligée. Le tribunal peu galant y joignit les frais du procès.

Moralité: il n’est pas bon de piquer le pantalon d’une femme, même avec une rose, et il convient encore moins de prêter à une de ses petites camarades une lignée qui ne descend pas même des mansardes.

Ces dames de la Porte Saint-Martin auraient été bien embarrassées, certain soir de la saison 1841-1842, de piquer quoi que ce soit au maillot de Lola Montès. Préludant à ses excentricités bavaroises et aux coups de cravache qui la rendirent fameuse au pays de Louis II, l’artiste ne s’était-elle pas avisée, ce soir-là, de danser sans maillot.

Outre que c’était une manière délicate d’imposer son nom et sa personnalité—point rebelle à la réclame—au Tout-Paris de l’époque, Lola avait vu là un moyen de «réduire au désespoir un amant qui, le matin, avait rompu avec elle»[497].

Je ne sais si le volage se consola de cette rosserie qui aurait pu surtout être une roseraie, mais ce fut pour Alfred Delvau l’occasion, vingt-cinq ans plus tard, d’un accès de pruderie assez inattendu.

Que diable, au Théâtre de la rue de la Santé[498], dont il a passé pour l’historiographe[499], la feuille de vigne n’existait guère qu’à l’état de légende et son Dictionnaire de la Langue érotique semblait plutôt célébrer la feuille à l’envers.

Triste, égrotant ou simplement vieilli, Delvau, revenu des dialogues assez audacieux de l’Enfer de Joseph Prud’homme du bon Monnier écrivait donc, en 1867, dans ses Lions du Jour:

«L’année 1841-1842 ne fut pas précisément une année calme: de grosses tempêtes politiques la bouleversèrent d’un bout à l’autre et empêchèrent qu’on ne prit au fretin des événements l’intérêt qu’on a l’habitude d’y prendre à Paris, où les petites choses occupent plus que les grandes, où l’on s’occupe plus de l’apparition d’un clown que d’une déclaration de guerre à l’Autriche. Aussi ne faut-il pas s’étonner de l’accueil relativement tiède que les Parisiens de cette époque firent à une danseuse excentrique de la Porte Saint-Martin,—dont l’excentricité consistait surtout à danser sans maillot.

«Sans maillot! Proh pudor! O dieux immortels! Qu’aurait dit le très vertueux M. de La Rochefoucauld, lui qui faisait rallonger d’un pied les jupes des danseuses de l’Opéra?[500] Ce qu’il aurait dit, je n’en sais rien; d’ailleurs, s’il avait été directeur de l’Opéra, il n’était pas directeur de la Porte Saint-Martin,—et c’est à la Porte Saint-Martin qu’avait eu lieu cette contravention aux réglements de police et aux plus simples lois de la décence»[501].

Lola semblait, au surplus, avoir atteint le but qu’elle poursuivait. On parla d’elle.

«On parla pendant quelques jours de cette révolutionnaire du corps de ballet, on se passionna pour et contre elle, tant et si bien que son nom, inconnu la veille, franchit la rampe, puis la salle, et rebondit comme un volant sur toutes les raquettes du boulevard. C’était sans doute tout ce que voulait Mlle Lola Montès»[502].

Eh bien! non, M. Sosthène de La Rochefoucauld, s’il avait encore eu voix au chapitre, n’aurait rien dit, ou plutôt aurait souri d’aise, car ce n’était là que du «chiqué», comme on dit dans les derniers promenoirs où la boxe éveille encore quelques frissons. Si Lola n’avait pas de maillot, elle avait, me suis-je laissé dire, un pantalon... Le prédécesseur de M. Bérenger et de M. Dujardin-Béaumetz n’en demandait pas davantage, c’était même exactement ce qu’il avait prescrit.

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QUESTIONS DE FORMES

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.

A. DE MUSSET.

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QUESTIONS DE FORMES

Soudain, harmonieuse et plaintive comme la vibration chevrotante d’une chanterelle qui se brise, une voix murmura:

—J’étais la pudeur des femmes et la sauvegarde des maris qui savaient leur honneur suffisamment cadenassé dans la prison de ma batiste. Toutes les agaceries des bas chavireurs de vertu et des jupons semeurs de désirs venaient piteusement échouer devant le «tu n’iras pas plus loin» de ma citadelle inexpugnable. Le canapé lui-même ne pouvait rien contre moi. Il fallait la complicité du Lit pour me vaincre. Le Lit c’est-à-dire la chute préméditée et résolue, c’est-à-dire cette décision qui n’habite jamais l’esprit flottant des femmes la première fois. Mais, un jour, une perverse survint qui, d’un large coup de ciseaux, troua mon bouclier.

«Et la femme fut perdue.

—Qui donc es-tu, toi qui te lamentes? s’enquit le Canapé qui ne ricanait plus...

«Et la voix répondit, plaintive et mélodieuse, comme la vibration chevrotante d’une chanterelle qui se brise:

—Je suis l’âme du pantalon fermé[503].»

Cette légende, contée par Léo Trézenik, est charmante, comme toutes les légendes; mais, ce n’est qu’une légende, et il n’y faut point chercher quelque chose ressemblant, même de loin, à la Vérité. La Vérité n’a jamais porté de pantalons et la femme les a rarement portés fermés.

Sans remonter aux «caleçons de toile d’or et d’argent» du règne de Charles IX et au maillot de Notre-Dame de Thermidor, le pantalon, tel que l’imposa la crinoline, semble avoir été généralement ouvert. Les patrons de la Lingère parisienne et les dessins de la Mode illustrée indiquent même qu’il l’était terriblement.

Les petites fentes latérales permettant d’en limiter la fente et, au besoin, de les porter fermés, n’apparurent que plus tard. A ses débuts, sous le Second Empire, le pantalon était entièrement ouvert par derrière. C’était, au surplus, sa seule ressemblance avec celui de nos contemporaines.

La princesse de C... se rendant à un rendez-vous avec un pantalon fermé fut et restera heureusement l’exception.

L’«inexpressible» avait déjà assez de peine à se faire admettre dans la toilette des dames, pour ne pas aller les indisposer davantage encore contre lui par les inconvénients résultant de sa claustration.

Bien peu eussent alors consenti à s’embarrasser de la gêne d’un pantalon fermé. De nos jours même, combien préféreraient s’en passer, plutôt que d’en supporter la tyrannie?

Il peut être utile—et de règle dans certains couvents—sous les jupes courtes des fillettes, mais, le plus généralement, il disparaît, à mesure que s’allongent les jupes.

Le jour où il s’ouvrira, comme ceux de la mère et des sœurs aînées, n’est pas attendu avec moins d’impatience que, jadis, le jour où on devait le quitter. Ce jour-là, la gamine se sent presque femme: c’est pour elle un peu la robe prétexte, et que d’excellents prétextes pour les porter ouverts.

Même enfants, beaucoup les ont toujours portés ainsi. Il y a cinquante ans, la Mode illustrée, ne les prévoyait pas autrement pour les fillettes. Le pantalon fermé ne vint que plus tard et la bourgeoisie seule en a adopté l’usage.

Si sa claustration est parfois obligatoire, il y a bien des pensionnats où cette règle draconnienne est inconnue: la plupart des élèves, quel que soit leur âge, les portent fendus, et les curieuses—je n’ose écrire les vicieuses—profitent de ce «large coup de ciseau» pour se livrer entre elles à de menues comparaisons et à de petits concours, que la morale ne saurait pleinement approuver.

A Montmartre qui, cependant, oublie vite, on se souvient encore de Pierrette Fleury, cette jolie fille, qui trouva dans l’éther le suprême sommeil, et dont Antonin Reschal avait fait le prototype de son héroïne. Pierrette confesse, dans le roman, à son père ce détail de mœurs et lui demande de substituer à ses culottes ouvertes des pantalons fermés. Ces jeux de l’école ne lui disent rien encore:

«J’ai eu aujourd’hui la visite de papa. Cela m’a rendu de belle humeur. Il y a si longtemps qu’il n’était venu. Il avait ses poches pleines de bonbons et de chocolats qui vont faire notre bonheur, à Eve surtout, pendant au moins... quarante-huit heures. A un moment il m’a demandé avec tendresse, en me prenant sur ses genoux, si je ne manquais de rien, ne désirais aucune autre chose... Aussitôt, je lui répondis, car je l’aurais oublié:

—Oh! si mon petit père, je voudrais bien que tu m’envoies des pantalons fermés.

—???

—Oui, papa chéri, ai-je continué, parce que quand nous jouons avec mes petites camarades, dans le jardin ou en promenade, à faire des dessins sur le sol ou autres amusements, groupées en rond, elles montrent toutes leur «petit Jésus» sans rougir, se regardent et se jettent du sable dessus. N’est-ce pas que c’est sale? Et puis encore lorsqu’elles vont au petit endroit, toujours par deux ou trois, elles s’alignent le long d’un mur ou d’une haie, les jupes relevées, et c’est à celles qui enverront le jet d’eau le plus loin[504]...

«En me couvrant de baisers, il m’a promis de m’envoyer six pantalons hermétiquement clos.»[505]

Dans le peuple et à la campagne, où elles sont seules à en porter, les gamines ignorent la gêne du pantalon fermé, et c’en est une fameuse, me suis-je laissé dire, par d’aimables femmes, qui, moins heureuses, y avaient été longtemps assujetties.

Incommode jusqu’à quinze ou seize ans, le pantalon fermé, dont elles ont conservé le plus désagréable souvenir, n’est pas tolérable pour une femme. Le rendez-vous hâtif, la folie qu’il ne faut pas contenir des mains qui s’égarent, l’occasion, la mousse des bois ou la profondeur des divans, la femme ne saurait les porter ainsi. Puis, comme disait une autre, non sans sourire, avant que de fausser compagnie à son cavalier, à la lisière d’un petit bois, où, preste, elle disparut: «la nature a certains besoins, n’est-ce pas?»

Délicieuse enfant, elle tenait le milieu, peut-être plus juste que sage, entre le libre parler de Mmes de Choisy et de Cavoye[506] et la coupable pruderie de certaines jeunes femmes, qui préfèrent souffrir et risquer la gêne et l’ennui d’«un accident», plutôt que de confesser une de ces faiblesses dont l’amante la plus irréprochable n’est pas exempte.

Et quel ennui d’avoir à relever ses jupes on ne sait jusqu’où—quand elles étaient entravées, c’était même quasi-impossible—pour aller chercher les boutons du pantalon et avoir à le baisser ensuite! C’était là un terrible embarras, sinon un danger: la femme peut être «pressée» et il y en a qui attendent toujours la catastrophe imminente pour se décider à obéir aux lois de la nature.

Au reste, si la pudeur semble conseiller aux fillettes l’usage du pantalon fermé, pour éviter d’en laisser trop voir, dans leurs jeux, sous leurs jupes courtes, on peut se demander si l’hygiène et la pudeur marchent de pair à ce point de vue?

Aux inconvénients qu’on lui connaît, le pantalon fermé en joindrait, paraît-il, un autre, qui ne serait pas sans rappeler les caleçons de laine et les esprits vitaux du recueil de Corona.

Moraliste plus qu’on s’y devrait attendre, Jean de Villiot signale cette particularité dans sa Maison de Verveine:

«Le contact, on le sait, est le plus grand ennemi de la chasteté de la femme.

«Qu’elle porte des vêtements amples et son tempérament restera calme.

«Les religieuses ne portent point de pantalons[507].

«Les paysannes, qui sont en somme assez chastes, n’en portent pas non plus, et quand elles se penchent on voit leurs cuisses nues par dessus leurs bas sans jarretières[508].

«Au contraire, toutes les femmes de plaisir—professionnelles ou autrement—portent des pantalons et les plus élégants qui soient, tandis que la vieille fille prude, les plus hideux possible, et souvent n’en a pas.

«Je connais une dame qui non seulement ne veut pas de ce vêtement pour elle, mais encore ne permet pas à ses filles d’en porter.

—C’est immodeste, dit-elle.

«Cela rapproche la femme par certains côtés du sexe contraire[509].

«Quand le pantalon est fait de toile et fendu, il est ainsi féminisé, si je puis dire, à un point qui neutralise les dangers auxquels je fais allusion»[510].

Les médecins et les hygiénistes s’élèvent au contraire contre les dangers et les méfaits des pantalons ouverts et conseillent sans pitié à la femme la claustration absolue de ses charmes secrets, pour lutter contre l’indiscrétion et l’invasion des microbes[511].

La doctoresse Schultz qui est femme, connaissant les inconvénients du pantalon fermé, en conseille bien l’usage, mais a trouvé une solution élégante qui consiste à les porter... ouverts:

«Question de décence chez les petites filles, à robe courte, c’est pour les femmes adultes une question d’hygiène: les pantalons fermés seuls protègent les parties intimes du corps contre les poussières soulevées par les jupes et les jupons.

«En hiver, ils tiennent plus chauds.

«Mais les pantalons fermés boutonnés sur le côté ne sont pas très commodes pour les femmes, gênées dans leurs mouvements par le poids et la longueur de leurs jupes et jupons.

«Dans ces cas, on peut adopter un pantalon fermé, mais à dispositif différent du modèle courant; par exemple, un pantalon à fermeture croisée»[512].

Mme Schultz donne en note la description de ce pantalon, et, à la lire avec un peu d’attention, on a tôt fait de s’apercevoir que ce n’est autre chose qu’un pantalon ouvert, d’un modèle un peu différent, voilà tout:

«Ce pantalon fermé sur les côtés et aussi dans sa partie supérieure en avant, est ouvert en bas et en arrière. Les deux côtés de l’ouverture sont assez amples pour pouvoir se croiser l’un sur l’autre et, de la sorte, se superposer.

«Pour ouvrir le pantalon sans le défaire, il suffit de faire glisser le fond du derrière sur la coulisse, en amenant le bord vers la hanche de son côté».

C’est-à-dire que, par devant, la fente ne commence qu’à environ 16 centimètres du biais formant ceinture, alors qu’elle s’en ouvre généralement à 3 ou 4 centimètres, quelquefois moins, laissant les jambes presque indépendantes l’une de l’autre, tandis que, par derrière, elle se continue jusqu’à la coulisse.

Ce pantalon peut donner, par devant, l’illusion d’être fermé, mais il est parfaitement ouvert. Des jeunes femmes qui les portaient ainsi n’ont jamais, que je sache, songé à en nier l’ouverture et cherchaient par le croisement des bords de la fente, non à éviter les microbes, dont elles se souciaient peu, mais à empêcher, ce dont elles se souciaient beaucoup, la chemise de s’échapper par derrière et de former pan.

C’était, confessèrent quelques-unes, l’unique moyen qu’elles eussent trouvé d’éviter cet «horrible pan» et elles n’y étaient jamais arrivées avant de porter des pantalons entièrement ouverts, dont les bords de la fente pussent croiser par derrière.

«Le pantalon, écrivait Bertall, s’attache sur le corset, soit à l’aide d’un ruban-ceinture, soit à l’aide de boutons disposés pour cela»[513].

Longtemps, il n’en fut plus ainsi.

Espérant s’amincir et se faire la taille plus fine, beaucoup de femmes se mirent à les porter non sur le corset, mais sous le corset. Ce fut un genre. Puis, à certains moments, il leur semblait appréciable de pouvoir enlever leur corset, sans avoir à défaire leur pantalon.

Un corset dans lequel on étouffe ou une barbe de la veille chez le partenaire, il n’en faut souvent pas davantage pour gâter le plaisir le plus fugitif et enlever tout son charme à la fantaisie d’une jolie femme?

Il y eut mieux: d’autres, pour éviter de chiffonner leur «chemise garnie», enfilèrent le pantalon, non seulement sous le corset, mais sous la chemise. Des théâtreuses et des professionnelles de déshabillés lancèrent cette mode; les femmes du monde n’eurent garde de ne pas la suivre et, si éphémère qu’elle ait pu être, des spécialistes des dessous, comme Mlle Marguerite d’Aincourt, préconisèrent ce «soin qu’il ne faut pas négliger et que prennent toutes les femmes de goût»[514].

Qu’il fût porté sous le corset ou sous la chemise, comment eut-on voulu qu’un pantalon fut fermé?

Une indiscrétion me fit connaître l’embarras d’une Pierrette qui, à un bal travesti, avait cru devoir revêtir sous ses jupes courtes un pantalon fermé et avait eu l’imprudence de le mettre sous le corset: il fut terrible. La pauvre femme dansa pour oublier. Put-elle ne pas s’oublier?

Et ce fut la mode des corsets longs et des jupes collantes, quand elles n’étaient pas entravées. Le pantalon reprit d’autant plus la place que lui assignait Bertall que souvent, le plus souvent même, il tint lieu de jupon. Mais, monté sur biais, n’ayant plus de ceinture, «les fentes de côté, les boutons, les boutonnières sont supprimés»[515], le pantalon n’en restait pas moins ouvert.

La femme, parfois forcée de s’y reprendre à plusieurs reprises, avait déjà assez de peine, à relever sa jupe, quand il était nécessaire, pour ne pas affronter la gymnastique qu’exigerait dans ces conditions, un pantalon fermé pour le baisser et pour le remonter.

Elle n’est pas un athlète complet; nous ne songeons guère à le lui demander, puis, aurions-nous, nous-mêmes, la force et la fougue désirables pour «essarter», en un coin de fenêtre ou ailleurs, ses culottes, si, comme la Môme Picrate, elle avait le mauvais goût de les porter fermées?

«Mais à peine dans la chambre, il s’anime, et miraculeusement rajeuni, fond sur la danseuse, l’enlace, la culbute:

«—Môme adorée!

«—Tiens! y a qu’une minute, t’étais pas si pressé. Mon pantalon? Attends. Attends donc! Tu vas l’dachirer, et on me voira ma nature»[516].

Le pantalon est donc forcément ouvert et nul, au surplus, ne se fait illusion.

L’Intermédiaire, toujours curieux, s’est demandé si la vertu avait quelque chose à gagner à la vogue du pantalon et, très sagement, a conclu à la négative:

«Est-ce un retour à la vertu? Je voudrais le croire, mais j’en doute, et notre questionneur me paraît bien ignorant de la forme de ces pantalons, s’il croit qu’ils apportent le moindre obstacle aux surprises des sens; les porteuses y ont mis bon ordre, car (comme disait à cette occasion certaine grande dame) on ne sait pas ce qui peut arriver»[517].

Ou plutôt, on le sait très bien et on ne veut pas qu’une barrière, si légère soit-elle, se puisse opposer à cette déesse fantasque qu’il faut toujours saisir par où l’on peut: l’occasion.

A la devanture des lingères et des blanchisseuses de fin, ce sont, accueillants et rieurs, les «pantalons de femme en faisceaux légers, demi-transparents, si drôles avec leur longue, longue fente qui n’en finit plus»[518].

A la sortie du lycée, des potaches déjà grands regardent et songent au lendemain, cependant que des hommes, dont les cheveux grisonnent, évoquent, mélancoliques, le passé.

Il en était de même, il y a cinquante ans. A part un dessin marquant les débuts—ou plutôt le retour—des pantalons ouvrant sur les côtés par de petites fentes latérales, la Mode Illustrée ne donne pas, de 1860 à 1863, un seul modèle de pantalon fermé.

Ils étaient même terriblement ouverts, comme ceux que portaient sous leurs jupons courts les «jeunes bergères d’Arcadie» de la «Brasserie du Divorce»[519], comme ceux de la petite Augusta[520], de la grande Virginie[521], lors de la fessée classique de l’Assommoir ou comme celui de Nana, avec le naturalisme qui sembla à l’époque constituer une audace sans nom, de la chemise qu’en laissait, par derrière, échapper la fente: «par derrière, son pantalon laissait passer encore un bout de sa chemise»[522].

Ah! oui, le pan, ce «fameux pan», si difficile—impossible même, confessèrent quelques-unes—à éviter, qui semble, pour beaucoup une conséquence forcée de l’ouverture du pantalon. Amusant parfois, amusant et impertinent, quand il se montre à peine pour être aussitôt rentré d’un geste familier, il est le plus souvent ridicule et gâte facilement un ensemble qui, sans lui, serait charmant.

Il est lié de très près, ce pan, à l’iconographie de la femme en pantalon et les caricaturistes en ont volontiers abusé.

Elles font bien ce qu’elles peuvent, les pauvres, pour tâcher de le retenir, mais peu y parviennent. On a beau ramener et croiser la chemise entre les cuisses, croiser par derrière, comme le préconise Mme Schultz, les bords de la fente, au besoin, si la chemise est garnie, en fixer la dentelle, au risque de la déchirer, à l’agrafe du corset, il n’y a pas moyen de retenir le fugitif. Ou c’est, chez de très rares, la traîtresse épingle anglaise: mais elle est dangereuse et gênante.

Cela tient, à peu près, quand on vient de s’habiller: aussitôt qu’on a marché, descendu ou monté un escalier, c’en est fait de cette harmonie si péniblement obtenue. La chemise commence par pointer, puis ne tarde pas à pendre en plein.

Pour d’aucunes, c’est une préoccupation. Il en est que la crainte de ce maudit pan empêchera, plus que toute autre considération, de se laisser voir en pantalon. D’autres ne se déshabilleront pas avant d’avoir remis subrepticement un peu d’ordre dans leurs dessous et fait réintégrer à la chemise la prison trop ouverte du pantalon. Ce sont les soigneuses, celles qu’intimident ou qu’effraient le rire du mari ou le sourire de l’amant.

De plus nombreuses, hélas! par une négligence coupable, semblent ne pas avoir cure de ces contingences. Leur chemise pend, elles la laissent pendre, sans même la rentrer et chercher à l’emprisonner, quand elles en ont occasion.

Certaines, même, convaincues qu’elle s’échappera aussitôt, négligent, en s’habillant, de rentrer dans la batiste du pantalon le pan, qu’en l’enfilant, aura laisser tomber la complicité de la fente.

—Que voulez-vous? c’est forcé..., répondront-elles avec une petite moue drôle, si on les plaisante. Et, pour peu qu’on insiste, elles ajouteront, philosophes, en manière de consolation:

—Bah! avec ça que ça ne pend pas à toutes?

Sans doute... Il en est même, qui, sans chercher plus loin, le laissent pendre, ce pan, pour rien, pour le plaisir, parce qu’elles le trouvent amusant. Ça leur donne un air gamin qui ne leur déplaît pas.

Prenez garde, Mesdames: je sais bien que vous ne commencez pas à grossir, mais souvenez-vous de ce couplet au gros sel, adressé aux Fédéralistes, qui eut son heure de vogue dans les salons de la Restauration:

Renfermez dans vos culottes Le bout d’chemis’ qui vous pend; Qu’on n’ dis’ pas qu’ les patriotes Ont arboré l’ drapeau blanc[523].

Les «duchesses les plus délicates et les plus charmantes femmes du monde»[524] chantonnèrent ces méchants vers et en rirent aux larmes. Si misérable fut-elle, au moins elles avaient une excuse: ne portant pas de pantalons, elles n’avaient point à craindre semblable accident.

Que la fente soit ou ne soit pas close et que la chemise apparaisse plus ou moins, les heures sont courtes et passagères qui permettent de répondre à une grande fillette que sa mère veut empêcher de faire des «tourniboiles» sur l’herbe, comme les garçons:

—Mais maman, on ne verra rien, j’ai un pantalon fermé[525].

Laissez quelques rares jeunes femmes s’entêter à les porter ainsi, prétendant, la bouche pincée, que «c’est plus intime», qu’«on est mieux chez soi» et soyez convaincues qu’elles sont l’exception, l’exception, ajouterait la sagesse des nations, qui confirme les règles. Toutes les autres, effrayées par la gêne du pantalon fermé, les portent ouverts. Celles même qui, à la scène, se voient forcées, dans certains rôles, d’affronter l’ennui du pantalon officiel, s’empressent, à la ville, de le troquer contre son frère plus conforme aux lois de la nature. D’où cette anecdote dont Louise Balthy fut l’héroïne et que Jean Lorrain contait dans l’Echo de Paris, avec tout son esprit.

Dans un salon du faubourg Saint-Germain, malgré l’insistance de tous, elle refusait «de dire la fameuse ronde du Moulino de la Galettas, cette cachucha chantée où l’artiste se révéla si impayable; à quoi la chanteuse, requise tout à trac:

—Mon pas espagnol, ici, impossible, mon p’tit; j’ n’ai pas de pantalon fermé[526].

Qu’un trop timide amoureux ne s’effraie donc pas trop si, sous les jupes de l’aimée, ses mains viennent à rencontrer, ce qu’il devait prévoir, la batiste tiède d’un pantalon et surtout qu’il n’ait pas une exclamation de désappointement et de mauvaise humeur. C’est là un passage et non un obstacle, et toutes les femmes n’ont pas pour tant d’innocence, la suprême indulgence de Marguerite:

«On entendit un léger bruit étouffé presque aussitôt; le nom de Raoul prononcé plusieurs fois, puis cette énergique exclamation:

—Ah! sacrebleu! un pantalon!

«Un silence suivit... une petite voix le rompit en murmurant ces mots:

—Il est fendu![527]

Bien que Maugis ait prétendu, à un thé,—à qui se fier, vraiment?—qu’elle les portait fermés, celui de Marthe Payet n’était pas moins ouvert, au cours du petit raid intime qui, à Bayreuth, la fit surprendre par sa belle-sœur à califourchon sur les genoux du critique.

«...Mais qui donc parle dans la chambre de Marthe?

«Ce murmure qui ne cesse pas, ponctué d’un rire tranchant ou d’une exclamation de ma belle-sœur... Une étrange conversation à coup sûr.

«Soudain! un cri. Une voix d’homme profère un juron, puis la voix de Marthe irritée:

—Tu ne pouvais pas caler ton pied? Un peu plus je me blessais!...

«J’ai saisi le loquet. J’ouvre, je pousse le battant de toutes mes forces, un bras devant le visage comme si je craignais un coup...

«J’aperçois, sans comprendre tout de suite, le dos laiteux de Marthe, ses épaules rondes jaillies de la chemise. Je vois aussi ses petits pieds vernis, qui pointent à droite et à gauche, écartés comme ceux d’un homme qui monte sans étriers... Elle est... elle est... assise sur les genoux de Maugis, de Maugis rouge, affalé sur une chaise, et tout habillé, je crois..... Marthe crie, bondit, saute à terre et démasque le désordre de l’affreux individu. Une espèce de plainte—sanglot? nausée?—m’échappe; et je détourne les yeux de ma belle-sœur.

«Campée, debout, devant moi, en pantalon de linon à jambes larges et juponnées, elle évoque irrésistiblement, sous son chignon roux qui oscille, l’idée d’une clownesse débraillée de mi-carême. Mais quelle tragique clownesse, plus pâle que la farine traditionnelle, les yeux agrandis et meurtriers... Je reste là sans pouvoir parler.

«La voix de Maugis s’élève, ignoblement gouailleuse:

—Dis-donc, Marthe, maintenant que la môme nous a zieutés, si qu’on finirait cette petite fête... Qu’est-ce qu’on risque?[528]

Ce brave Maugis, il ne doute de rien. C’est presque la réplique de la phrase connue du commissaire, après le constat d’adultère, la femme en larmes et en chemise et le complice, un peu gêné, trouvant qu’il y a, dans la vie, des petites comédies qui se terminent bien mal:

—Maintenant, continuez!... si vous pouvez.

Ah! Marthon, combien préférables les soirs de villes d’eaux, où, les petits chevaux aidant, il vous était loisible de retirer votre pantalon et où nul incident fâcheux ne venait vicier l’arrivée:

«Elle est venue dans ma chambre, toute gaie; il lui a suffi de retirer son pantalon pour oublier la culotte qu’elle venait de prendre»[529].

Lucie, fille perdue et criminelle, assiste, de sa cachette, à une reprise de manège très analogue à celle de Bayreuth. Le cadre seul diffère, quoique il ne soit pas davantage noir. Là encore, contrairement à la légende de la gravure des petits pieds, «tout (ne) se passa (pas) à l’ordinaire».

Naturellement, le pantalon d’outre-rein était ouvert, lui aussi:

«...Ils en étaient passés à l’action! Et Maucroix tenait la duchesse sur ses genoux, la duchesse qui avait jeté tous ses vêtements, et qui, grasse, en pantalon, les fesses débordantes dans un balancement, toute la peau à nu presque, écrasait ses belles chairs laiteuses contre cet homme, lequel commençait à frémir, à s’énerver, à tâter de tout cela d’un air éperdu»[530].

Ouvert également le pantalon de Virginie Chômel, dont les dentelles avaient choqué, peu de temps auparavant, la receveuse des postes, une femme à principes, qui s’était trouvée «seule avec elle dans un endroit intime».

Cette fois, l’enfant s’est laissé surprendre dans le cabinet de toilette de M. Le Vergier des Combes; elle n’est pas sur les genoux, mais aux genoux du vieil homme, qui semble n’avoir rien perdu de sa dignité. Son attitude est presque patriarcale:

[Illustration]

«Je n’ai, d’abord, vu que de jolis petits pieds chaussés de bas à côte et ajourés qui montraient des talons hauts et des semelles fines, posés gentiment, comme à confesse, dans un énorme encadrement de chemises, de jupes bordées de dentelles et de culottes, bâillant juste assez pour offrir à l’air un double croissant de peau rose, le tout coiffé, couronné de cheveux châtains répandus en boucles, en mèches, en touffes, en queue,—crinière de cavale plutôt que chevelure de fille, sur laquelle une main sèche et autoritaire comme un sceptre s’appuyait avec autorité»[531].

La congestion menaçante et, sans avoir été Maurice de Saxe, c’est ainsi que finit le beau rêve que fut la vie pour certains privilégiés.

A la scène même, et en court, Mossieu! combien d’autres que Nana les portent ouverts. C’était le cas de Pimprenette, et, dans le beuglant de province où elle débutait, elle eut, pour faire... face au chahut qui, de l’orchestre, montait vers elle, le geste de mépris auquel la Mouquette dut le plus clair de sa réputation. Il est vrai que la pauvre fille n’en portait d’aucune sorte.

«Sur quoi, Pimprenette exaspérée eut un de ces gestes qui déchaînent les révolutions... Elle se retourna prestement et, d’un geste canaille, troussant jusqu’aux reins sa jupe déjà si courte, ne permit à personne d’ignorer qu’elle portait un pantalon fendu»[532].

Allons, ne vous excitez pas, pâle voyeur. Vous ne vous figurez pas que je vais vous introduire dans la loge de Pimprenette de Folligny, en passe (un mot qui lui convient très bien) de devenir une des étoiles de nos plus éphémères music-hall. Vous ne verrez rien, mais il vous sera permis d’écouter ce dialogue aussi suggestif qu’un film non visé par la censure et n’y revenez pas:

—Ah! zut! Et mon pantalon! c’est ça qui va m’enlever mon blanc! Faut-il que je sois bête! Comme si je n’aurais pas dû y penser.

—Ben, n’en mets pas, voilà tout.

—Non! mais tu ne voudrais pas, tout de même! Pense donc que je n’ai qu’un sarreau d’écolière et pas de maillot... Ma vieille, ça serait un coup à se faire emboîter!

—C’est bien ça les hommes, grommela Hortense, philosophiquement, ils ne viennent que pour voir de la peau, et quand on leur en montre, ils gueulent! Enfin... je vais te le tenir tout ouvert, tu n’auras qu’à glisser les jambes sans frôler...[533]

Si ouvert qu’il lui fût présenté, le pantalon de Pimprenette ne devait pas être «fendu», ce soir-là.

La combinaison, cet objet bâtard, tenant à la fois de la chemise et du pantalon qui nous est revenu d’Amérique affublé de ce nouveau nom, est non moins ouverte et... c’est forcé.

Déjà, en 1863, la Mode illustrée dont l’initiative en matière de dessous ne fut pas toujours heureuse, avait soumis à ses abonnées un bien singulier modèle de pantalon. Par devant, un tablier retombait sur la fente pour la masquer. Cela devait donner à celles qui le portaient—si jamais aucune en porta—un faux air de Vénus hottentote, tandis que, par derrière, la fente se boutonnait, comme une brayette[534].

C’était hideux et mille fois plus inconvenant que le pantalon, malgré l’énormité d’une solution de continuité qui aurait fait fuir bien loin le petit diable de Papefiguière.

En 1866, elle fit mieux, et bravement, sans songer à lui infliger un baptême et le «patent» d’une importation des U. S., lança un modèle de chemise-pantalon, auquel était jointe cette glose:

«Nous cherchons toujours à donner à nos abonnées, outre les objets pour ainsi dire classiques, ceux qui nous semblent concilier le progrès avec l’utilité. Nous plaçons par conséquent sur notre planche, consacrée au linge et à la lingerie, un modèle encore inconnu, mais destiné à obtenir, croyons-nous, un véritable succès; nous l’appelons la chemise-pantalon, parce qu’il résume ces deux objets, jusqu’ici distincts l’un de l’autre»[535].

Chemise et pantalon n’étaient guère jolis à cette époque—une bonne à tout faire refuserait de s’en affubler, aujourd’hui, ses jours de sortie, pour aller... cueillir la violette avec le pompier de ses rêves—leur résumé ne l’est pas davantage naturellement. Il est difficile de concevoir quelque chose de plus laid que la grand’mère de la combinaison.

Mise en goût par cette création, la Mode illustrée le conçut, cependant: ce fut la chemise de nuit-pantalon.

Pourquoi pas la chemise à trou?

Je doute que l’objet ait obtenu, à l’époque, le succès qui lui était prédit. Il fallait, pour qu’il l’obtint, beaucoup plus tard, qu’il eut, comme le pantalon et comme la chemise, singulièrement modifié sa forme et que les Américaines s’en soient mêlées.

Américaines et Anglaises professent volontiers, en effet, contre la chemise, les préventions des Merveilleuses du Directoire. Ses plis sont «ondulants et maladroits. Voilà plus de deux mille ans que les femmes portent des chemises, cela était d’une vétusté à périr»[536].

La chemise ne remonte pas, à vrai dire, aussi haut dans l’histoire de nos mœurs; ce ne fut pas une raison, quand vint la mode des jupes collantes, pour ne point la supprimer, grâce à la combinaison, le nouveau nom de la chemise-pantalon, qui, pour reprendre le mot de la Mode illustrée, résumait les deux articles.

La vogue de la combinaison fut grande et immédiate. Elle sévit jusque dans les pensionnats de jeunes filles; en Angleterre, paraît-il, les jeunes filles qui en portaient auraient seules été longtemps dispensées d’avoir à baisser leur pantalon pour recevoir la vieille cinglade britannique.

Si la combinaison sévit encore, je veux croire, en ces temps d’entente cordiale, que la cinglade, malgré son antiquité, a cessé de sévir, si elle a jamais sévi autrement que dans l’imagination d’Hector France, qui fut un fantaisiste aimable, et des collaborateurs anonymes dont le pseudonyme de Jean de Villiot couvrait le... fonds social.

En France, la combinaison ne fut pas cependant sans rencontrer, tout d’abord, des résistances analogues à celles qu’avait rencontrées le pantalon lui-même.

Toutefois, elles durèrent moins longtemps.

En 1885, dans son Art de la Toilette, Violette croyait pouvoir porter contre elle un jugement sans appel:

«Je n’ai point voulu parler de cette sorte de maillot de batiste qui réunit en une seule pièce la chemise et le pantalon, sous prétexte de ne point grossir la taille sous le corset. On a tenté cela; mais échoué dans le quart de monde, ce ballon mort-né, frappé à l’avance d’une piqûre fatale, n’a pu s’élever dans les sphères d’une élégance plus pure: cela manquait à la fois de grâce et de chasteté»[537].

Il est peu de jugements qui ne soient sujets à révision. Je ne sais si la combinaison argua d’un «fait nouveau» pour faire casser l’arrêt de Violette, mais il semble, sans avoir eu à subir les conclusions de Maître Labori, avoir eu devant la cour suprême que composent nos contemporaines, tous les honneurs de la cassation.

La Parisienne a fait, il est vrai, une concession aux chers usages auxquels nous devons les gestes jolis et classiques de la femme qui se déshabille. Le plus souvent, elle n’a pas sacrifié la chemise à la mode nouvelle: la combinaison, portée sur le corset, tient lieu de cache-corset et de pantalon, ou de cache-corset et de jupon. Dans ce dernier cas, on l’a affublée d’un nouveau nom: c’est la combinaison-marquise.

Les catalogues des magasins de nouveautés et les étalages des lingères suffiraient, s’il en était besoin, à marquer la place qu’a prise en France, depuis trente ans, la combinaison. La concurrence de la «petite culotte Louis XV»[538] et du «pantalon-cuirasse», dont Mme Claire de Chancenay vantait, en 1891, les avantages aux lectrices du Figaro[539], n’ont rien pu contre sa vogue chaque jour grandissante. Les journaux de modes, comme les femmes, se sont prononcés pour la combinaison et il n’est jusqu’à la Mode pratique qui n’en ait célébré les bienfaits.

Dans un article trop long pour être reproduit, Mme de Broutelles va jusqu’à faire ressortir l’économie de blanchissage que représente la combinaison[540]. Le linge sale demande à être lavé en famille; préférons-lui, plutôt, ces indiscrétions assez amusantes touchant les Américaines et leur manière de porter la chemise... quand elles en portent:

«Les Américaines qui ont voyagé en Europe portent assez volontiers une chemise, mais sans renoncer pour cela à leur petit tricot qu’elles appellent en français un veston. Celui-ci se porte directement sur la peau, par-dessus elles agrafent directement leur corset, mettent leur pantalon, et c’est après tout cela qu’elles endossent une chemise, qui tient lieu à la fois de corsage de dessous et de petit jupon; une chemise qui est une sorte de robe de dessous»[541].

D’autres que les Transatlantiques ont porté, nous l’avons vu, le pantalon sous la chemise, mais cette chemise qui tient lieu à la fois de corsage et de jupon ressemble bien plus à la combinaison qu’à la chemise. C’est, dans toute sa simplicité, la combinaison-marquise.

La Mode pratique avait bourgeoisement vanté les économies de blanchissage que permettait de réaliser la combinaison. La Nouvelle Mode, elle, leur substitua les avantages que la mode nouvelle présentait au point de vue de l’hygiène[542].

Je n’insisterai pas et j’en aurais fini avec la combinaison, à laquelle, pour être franc, j’avouerai préférer, comme Violette, le pantalon, si, à ce sujet, l’Allemagne ne nous fournissait quelques mots composés de la plus belle venue.

On ne peut pas toujours composer des mélanges asphyxiants, rédiger de fausses dépêches, bombarder des cathédrales ou mutiler des femmes et des enfants: il faut alors se rejeter sur les mots composés, ce qui, comme on sait, remplacent, sur les bords de la Sprée, les chansons à Montmartre.

Sans avoir eu, le plus souvent, la mauvaise curiosité d’aller y voir, on connaît l’inélégance des dessous de la femme allemande:

«Des jupons de flanelle, des pantalons de flanelle rouge, des corsets en coutil mal faits, des chemises bien hautes en grosse toile, des bas tricotés bien courts, finissant au-dessous du genou»[543].

M. Grand-Carteret a beau, après cette citation, crier à l’exagération—ce n’est pas «moche» c’est «boche»—cette description ne semble pas mentir à la réalité. Une aimable femme, que son commerce a fait séjourner à Berlin, a bien voulu me donner à ce sujet des détails amusants et y a même joint des catalogues et des échantillons à leur manière suggestifs.

En dehors des clientes de l’abbé Kneipp, auxquelles l’hygiène interdit de porter des pantalons; dans la classe moyenne, la plupart des femmes n’en portent pas davantage, l’été. Uniquement destiné à tenir chaud, long et large, tombant à mi-mollet, caleçon plutôt que pantalon féminin, il n’est guère en usage que l’hiver et alors apparaissent sous les jupes des femmes et des filles des herr professor, outre le classique madapolam, le croisé, le molleton, la flanelle, rouge parfois et plus souvent grise—c’est moins salissant.

La bourgeoise n’a pas besoin de posséder dans son armoire un jeu complet de pantalons. Elle n’en porte que l’hiver et en change rarement. Deux ou trois, et même moins, suffisent.

Le feutre noir est particulièrement apprécié. Un pantalon de feutre se porte toute la saison. En avril ou en mai seulement, on l’envoie chez le dégraisseur, pour ne le reprendre qu’au commencement de l’hiver suivant.

Pouah! voilà qui peut satisfaire la louable économie domestique de l’Allemande; mais ces détails suffiraient sans doute à assagir les mains de nos «poilus» les plus entreprenants et les moins raffinés.

Ce sont pourtant les modèles de «Damen-Beinkleider»—ne traduisez pas par caleçons de bain pour dames—les plus courants.

Dans le grand monde et dans le demi—ils se touchent toujours de très près et en matière de dessous et de déshabillés sont généralement tangents—le haut persil berlinois enfile, il est vrai, sous la jupe tailleur, une «culotte abbé Louis XV» de satin ou de surah noirs, doublée de liberty clair, qui, collante des hanches, est serrée au genou par une boucle d’acier ou d’argent.

Ce fut là, ces dernières années, le dernier bateau pour les grandes élégantes. Cette culotte tenait lieu de jupons. Puis, dans l’entourage du Kronprinz-Monseigneur, où l’on passait pour ne pas mépriser les hommes de la garde, quel ragoût devaient avoir les plus notoires déshabillées, quand leurs jupes tombées, elles apparaissaient travesties de la sorte.

On obéissait ainsi aux lois de la nature, tout en satisfaisant certains goûts que la Correctionnelle apprécie assez sévèrement et auxquels le Mauric’s-bar a dû son éphémère réputation.

Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de donner à leur époux, à leur amant ou à leur client, l’illusion d’un «Jésus-la-Caille». A côté des «Damen-Beinkleider» et de la «culotte abbé Louis XV», il y a place pour différents systèmes de pantalons, que la langue allemande a différemment baptisés.

Tout d’abord, le «système normal»—breveté et contrefait combien!—du docteur.

Fait en tricot, l’objet descend jusqu’aux pieds, et affecte la forme soit d’un pantalon, soit d’une combinaison. La bottine à élastiques et à tirettes se met par dessus.

Ce n’est pas mal, mais, en fait de combinaisons, il y a mieux et il faut vraiment que l’on ait recours à la bêtise de 93 intellectuels allemands pour leur trouver des noms, des noms à coucher sous les ponts ou à finir dans un camp de concentration, et sans les retirer, encore!

On a ainsi le «Hemd-Rock-Beinkleid» (chemise-jupon-pantalon); le «Hemd-Beinkleid» (chemise-pantalon, la combinaison proprement dite); et l’«Untertaille-Rock u. Beinkleid» (cache-corset-jupon et pantalon).

Ces différents objets sont, on le voit, aussi composés que les mots qui les désignent... Les catalogues des maisons de confection allemandes en offrent divers modèles et ils se font en plusieurs qualités.

La qualité supérieure ne se contente pas d’être plus fine de tissu, plus soignée, plus élégante et plus courte de jambes. Un perfectionnement lui a été apporté, qui mérite d’être noté.

Moins que toute autre, la femme allemande ne peut songer à porter des pantalons et moins encore des combinaisons fermés. Les chopes de bière qu’elle ingurgite volontiers à la brasserie, à côté de son seigneur et maître, le lui interdisent formellement. Elle a, toutefois, une pudeur, ou mieux une pudibonderie relative et, pour pallier aux inconvénients de la fente généralement aussi béante que le sourire de l’héritier du trône d’Allemagne, elle a trouvé quelque chose, dont aucune Parisienne ne voudrait jamais, sans doute, affronter le ridicule.

La combinaison d’un modèle soigné est à pont.

Ce détail est très scrupuleusement représenté sur la figure du catalogue. C’est à la fois grotesque et inconvenant. L’on ne peut songer sans rire à la gymnastique à laquelle sont contraintes les malheureuses qui portent cette lingerie. Oh honte! au lieu de Bacchus ivre ou de Danaé surprise, Dorothée en train de baisser son pont ou Charlotte occupée à remonter le sien!

Et à l’heure des abandons, lors des petits jeux qui, dans la chambre tiède, où stagne le mélange cher du chypre et du tabac blond,—plus blond et plus savoureux que toi, Gretchen!—précèdent les soupirs et les mots entrecoupés de la bien-aimée, avoir à déboutonner le pont de sa combinaison, à moins qu’elle ne préfère le faire elle-même:

—Attends, chéri, que j’défasse mon pont.

Voilà qui, dans la langue du grand siècle, doit singulièrement vous monter le bourrichon!

C’est comme pour les armements. L’Allemagne ne pouvait naturellement s’arrêter en aussi belle voie. Les dessous de la femme allemande sont, ainsi que ses appas, de l’artillerie lourde. Le «Hemd-Rock-Beinkleid» représentant sur sa Krupp le 320 autrichien, quoi d’étonnant à ce qu’elle y ait joint un «kolossal» 420, sous la forme des «Reformbeinkleider».

Dans ce pays de la Réforme, où cependant l’on semble réformer si peu, quelque docteur à court de mélanges détonnants ou de torpilles sensationnelles—avec tous ses défauts, bien préférable la Môme!—devait songer à réformer le pantalon féminin. Il est vrai que, malheureusement, cela ne dut faire de mal à personne et bien peu gêner les plantureux séants qui, huit mois de l’année, ignorent totalement l’usage des pantalons.

Ils ne se sont d’ailleurs pas fatigué les méninges, les intellectuels allemands, pour trouver ça: il y a vingt-cinq ans, bien des petites femmes, dont les agents de M. Lépine eurent peine à endiguer la rage réformatrice, en avaient fait autant. Les «Reformbeinkleider», c’est tout bêtement la culotte de bicyclette, sans bicyclette. Seulement, la ménagère allemande qui est à la fois économe et pudique à sa façon, la porte en flanelle, toujours pour économiser les frais de blanchissage et passe par-dessus une jupe. Elle est ainsi vêtue et protégée contre les surprises du froid, je ne parle pas de celles des sens. Pour elle, ils comptent peu. L’accouplement est pour l’Allemande une fonction plus qu’un plaisir et elle ignore généralement, malgré son penchant pour les bocks, «la froide majesté de la femme stérile».

Ce molleton ou cette flanelle se boutonnent sur les côtés par de petites fentes latérales et un élastique passé dans un coulisse les serrent autour du genou.

Non, vrai, on comprend, quand on a contemplé ces pauvretés, le rut qui, lorsqu’ils sont à Paris, pousse les représentants des diverses classes de la grande Allemagne à se ruer—turba ruit ou ruunt—vers Montmartre et vers les divers établissements où d’aimables enfants, ignorant, elles, l’infamie des molletons et des flanelles, montrent, pour aguicher ces clients de passage, beaucoup du blanc de leurs dessous et un peu du rose de leur chair.

Semblables au faucon désencapuchonné du divin Arétin, les verres de leurs lunettes d’or couvertes de buée, le visage rouge et la nuque guettée par la congestion proche, ils halètent de luxure. Un prurit leur monte au cerveau qui, à la sortie du music-hall, leur fera accompagner dans un garni voisin quelque pauvre fille, qui, à juste titre méfiante, aura soin de se faire bailler son petit cadeau, avant de livrer au Werther en vadrouille ou à l’Herman en goguette, son jardin cependant si peu secret.

Que Mercure, qui passe pour réparer les méfaits de Cupidon, soit propice à l’homme aux lunettes! Parfois, cela s’est vu, la fille profitera du sommeil du rustre pour soulager son portefeuille crasseux de quelques billets et il ira, le matin, tout penaud, las d’avoir marché dans son rêve entôlé, raconter sa mésaventure au commissaire de police.

Cet honorable fonctionnaire classera la plainte, comme il convient, et, à son tour, la laissera dormir. Quant à plaindre le professeur Knatschké plus souvent! il n’avait qu’à ne pas tromper madame son épouse ou sa fiancée aux cheveux de chanvre avec la première venue—hein! on est moral ou on ne l’est pas?—puis, c’est toujours autant de repris sur le bandit de grand chemin que cache tout Allemand.

Des «chiffons de papier,» après tout! Allons-nous leur accorder plus d’importance que M. le Chancelier lui-même?

Vraiment, ça sent mauvais. Ces gens-là laissent derrière eux un fâcheux relent de brôme et de chlore. Vite, brûlons du sucre et parlons de la Parisienne, la vraie, que la nécessité de payer sa logeuse et d’assurer la maigre pitance du lendemain, ne force pas à «marcher» avec tous les infidèles qui viennent chercher à Montmartre le paradis de Mahomet qu’Enver-Pacha, malgré ce nom prédestiné, est incapable de leur fournir.

Non moins que la professionnelle de la butte, elle ignore l’emmaillottement des molletons et des flanelles; malgré la méchante concurrence que lui fit, un moment, l’inesthétique culotte de jersey, le pantalon est resté pour elle un objet de première nécessité, dont elle aime à soigner particulièrement l’agencement.

C’est un peu le voile sacré qui, loin de cacher sa nudité attendue, se contente de la voiler et la rend plus désirable. Elle sait la toute puissance des dessous, si réduits soient-ils, et connaît l’entêtante griserie des déshabillés.

Aussi, les pantalons sont-ils, dans son trousseau, l’objet de soins tout spéciaux. Ils la touchent de trop près pour que l’étoffe, ô Tartuffe, n’en soit pas, plus que toute autre, moelleuse. Il n’est pas pour eux, de dentelles trop belles, ni d’entre-deux trop aguichants. La Parisienne connaît l’art des transitions: l’écrin, en s’entrouvrant, laissera apercevoir la radieuse nudité de son corps et la «consolante harmonie» de son ventre. Il faut donc qu’il soit digne de l’éternelle fleur de lotus, vers laquelle appareillent sans trêve les désirs des hommes.

Fût-il très simple, blanc et uni, honnête et bourgeois, à peine orné d’un feston ou d’un volant, il aura encore pour un amoureux tout son charme et même ce parfum de mystère que comporte la cueillaison du rêve que l’on va cueillir. Sous son sabot se détache, au-dessus du bas, en une ligne rose et lisse, la chair des cuisses, et voici, que plus haut, dans l’«envergure harmonieuse» que chanta comme nul autre le bon Théophile Gautier, germe, à travers la fente béante de la batiste ou de la percale

..... la mousse blonde ou noire Dont Cypris tapisse ses monts.

Les pudibonderies bêtes de jadis sont abolies. Foin de l’«inexpressible», de l’«indispensable» ou de l’«innomable», la Parisienne n’a pas plus peur du mot que de la chose. Elle dit simplement, sans songer à mal, son «pantalon» et le vocable évoque aussitôt à l’esprit quelque chose de très féminin et de très charmant. La forme peut varier: pantalon-jupon ou jupon-pantalon; ces orphelins, vêtus de blanc ou de rose, se ressembleront comme des frères. Parfois, conséquence des jupes étroites de ces dernières années, ils affectèrent une forme plus masculine, et plus bravement encore, celles qui les portaient disaient, amusées, leur «culotte».

Les magasins de blanc avaient même lancé un moment un mot et un objet nouveaux qui, d’ailleurs, ne firent pas fortune; le pantalon «couche-culotte».

Chères gosses!

[Illustration]

LE PANTALON ET LA CARICATURE

Finis désormais les nus rayonnants et sans malice du premier Empire et de la Restauration, finis les visions engageantes, les aperçus de cuisses avec lesquels l’imagerie de 1830 raccrochait les passants.

J. GRAND-CARTERET.

[Illustration]

LE PANTALON ET LA CARICATURE

Il y aurait là, semble-t-il, matière à un chapitre assez amusant à ajouter à l’histoire du pantalon féminin. Des caricatures anglaises dans lesquelles le pantalon apparut sous les jupes des premières ferventes, non de la pédale,—elle n’existait pas encore—mais de la draisienne, aux suggestives combinaisons de Fabiano, ce serait rappeler, par le dessin et par les légendes qui l’accompagnent, les étapes du pantalon.

En même temps que son usage se généralisait et s’imposait, la hardiesse des dessinateurs croissait et ne tardait pas à en indiquer les moindres détails. Au lieu de sa silhouette esquissée à grands traits, ils ne reculent plus maintenant devant le réalisme de sa fente et devant la note gamine du pan de la chemise qui s’échappe, quand ce n’est pas un coin de chair qui apparaît.

La Parisienne en corset—le corset noir de Mme Moraines—et en pantalon: n’est-ce pas un peu la Montmartroise de Willette, cet être exquis, chiffonné et charmant, destiné à révéler à nos neveux une Butte sacrée qui déjà n’existe plus, si jamais elle a existé. Le talent et l’imagination de l’artiste a, en effet, poétisé et synthétisé toutes ces échappées du Moulin de la Galette et de tous les moulins où l’on danse, pour en faire sa Colombine, chantant, mieux que toute autre, la bonne chanson des vingt ans et des libres amours. Le prisme de Pierrot leur a prêté les couleurs de l’arc-en-ciel.

Mais, laissons cela. Cette petite femme en pantalon, qu’elle soit de Boutet, de Forain, de Gerbault, de Préjelan, de Guillaume, de la Nézière ou de Vallet, nous entraînerait trop loin. Maison de rendez-vous, hôtel garni ou garçonnière, l’aventure, pour amusante qu’elle puisse paraître, ne laisserait pas d’être banale et se terminerait à la manière accoutumée.

Fantaisies, épidermes, phrases dépourvues de suite, brusque sursaut hors du lit, eau tiède, animal triste... ou gai: gardons-nous d’«évoquer les minutes heureuses» et bornons-nous à étudier la place prise par le pantalon dans les légendes des caricaturistes.

Pour éviter l’ennui d’une redite, je ne reviendrai pas sur les légendes de Hadol, de Randon, de Bertall ou de Grévin, qui ont trouvé place dans les chapitres précédents.

Le pantalon est un objet dont il n’est pas bon pour une débutante de s’embarrasser, quand elle va soumettre à un directeur ses «dispositions», ou du moins, faut-il qu’il soit très court et très... ouvert.

La scène est prévue d’ailleurs. Elles relèvent leurs jupes avec la facilité que d’autres mettent à se coucher ou à s’agenouiller. Le négrier en blanc devant lequel elles montrent le plus possible de leurs jambes vise parfois à l’esprit et joint à sa rosserie celle du mot.

—Je vois ce que c’est... tu auras du succès dans les levers de rideau, fait dire à l’un d’eux, J. Wély, dans un de ses dessins du Rire (29 février 1908).

Les dessous de leurs pensionnaires les intéressent, il est vrai, bien plus que leurs couplets. On connaît cette réponse faite à une artiste et que nota Ibels dans sa Traite des Chanteuses, par le directeur d’une de ces agences où le chantage semblait se pratiquer plus que le chant:

—Hé! je me fous pas mal de vos chansons, c’est votre répertoire de pantalons qu’il me faut![544].

Depuis une vingtaine d’années surtout,—conséquence probable de la campagne de la ligue contre la licence des grues,—le pantalon a pris autant de place, sinon plus, dans la légende des dessins, que sous les jupes de celles qui les portent.

Nos humoristes ont fait bon marché (rayon de blanc) de la pudibonderie bébête qui, longtemps, avait imposé son p’tit cadenas à leur crayon et à leur plume. Le pantalon apparaît dans leurs légendes et dans leurs dessins, depuis le moment où on l’achète jusqu’à celui où on les quitte.

L’ordre semble on ne peut plus logique. Pourquoi ne le point suivre?

De Tézier, dans le Charivari, cette Parisiennerie. A un comptoir d’un grand magasin, une belle dame marchande:

—Bien cher, tout cela.

Et, la bouche en cœur, sur les lèvres le sourire stéréotypé qui fait partie de son office, le vendeur de riposter par cette observation empreinte d’une philosophie que n’aurait point reniée Renan:

—Madame sait bien que ce n’est pas sur les dessous qu’il faut économiser; c’est ce qui se voit le plus.

Les maris sont seuls à en douter, et, contrairement à la légende de Gavarni, ils ne font pas toujours rire:

—Vois, mon chéri, je me suis acheté un pantalon et une chemise tout en dentelles.

—C’est de la folie. Dépenser tant d’argent pour ça!... Qui le verra?

—Eh bien!... toi pour commencer.

(J. Plumet: le Rire, 7 mars 1914.)

De M. de la Nézière, l’un des fervents du vieux Montmartre, dont il a su joliment respecter l’harmonie et le charme, en y faisant construire le plus délicieux home qui soit, non plus le comptoir de blanc, mais le salon d’essayage d’une lingère en renom:

En pantalon, la dame essaie.

—Notre nouvelle création est légère et charmante et madame pourra faire remarquer à tout le monde combien le tissu est agréable au toucher. Madame en recevra partout des compliments.

(L’Indiscret, 1902.)

Il n’est pas bon, pourtant, d’aller offrir de ces fanfreluches à quelque vieille fille échappée de la sacristie la plus voisine, dont la silhouette rappelle assez heureusement celle d’un fourreau de parapluie.

Comme l’a si bien dit notre poète national Blaise Petitveau:

Cette respectable personne Pourrait ne pas la trouver bonne Et se laisser aller à de fâcheux courroux.

—Non, mais, dites donc, est-ce que vous me prenez pour une impure?

(Abadie: le Rire, 20 août 1910.)

La petite femme de B. Gautier, encore que rappelant par trop les Parisiennes de Grévin, est vraiment bien préférable et autrement moderne:

—C’est égal, avec des dessous comme ça, une femme peut passer la tête haute.

(Le Charivari, 12 juillet 1893.)

Les trousseaux, la hantise de la lingerie et des dessous! Tout ce qui touche, et de très près, la femme, comme tant d’autres, Catulle Mendès l’avait eue un peu. Aussi, loin de prévoir alors (1902) la mort affreuse du poète de Philoméla, l’Indiscret lui avait consacré un dessin plutôt méchant:

«M. Catulle Mendès (en extase... devant... ou plutôt derrière une jolie mondaine).

—O Providence! Faites que moi, qui crois à la métempsycose, je devienne, après ma mort, pantalon de femme.

«Sa prière fut exaucée; mais, comme sur terre il avait sans compter prodigué ses faveurs..., après sa mort il fut amèrement puni.»

Devenu pantalon, le poète recouvre, en effet, le puissant et énorme fessier de quelque bas bleu hors d’âge, le dernier ponton.

Le Parthénon! Au-dessous de ces hauteurs, c’est la ville et son négoce. Devenus calicots, alors que l’agriculture passe pour manquer si désespérément de bras, des déracinés, pommadés et cravatés de clair, vendent à de jolies acheteuses que ces indiscrétions n’effraient pas les parties les plus intimes de leur toilette, et vantent leur marchandise.

Écoutez celui-ci de Guillaume. Il a toute la sottise et toute la suffisance de l’emploi et doit y joindre l’accent redoutable de Béziers.—On se fait redouter comme on peut:

—Madame préfère les pantalons fermés?

—Oui.

—Madame a bien raison. On est bien plus chez soi.

(Le Frou-Frou, 1901).

Le Frou-Frou semble tenir à cet «on est plus chez soi» qu’un beau jour me servit une jeune femme qui, du moins, avait l’excuse d’être une jeune mariée, une de ces lunes de miel auxquelles le divorce a pu seul mettre un terme. Quatre ans plus tard, on y pouvait lire cette légende, très proche parente de celle de Guillaume, mais moins fine:

—Que penses-tu de mes nouveaux pantalons fermés?

—Exquis, ma chère!... et puis, au moins, on est plus chez soi!

(25 novembre 1905).

Malgré leur élégance et leurs dentelles, les pantalons sont un peu comme la ceinture dorée. Bonne réputation vaut mieux que culotte trop garnie. La tapageuse lingerie bonne à épater les provinciaux en vadrouille, la tournée des faux ducs, ne saurait valoir à sa propriétaire un attachement sérieux (par ses mensualités). Ce sont des nuances que n’ignore point le cœur d’une mère. D’où cette observation d’une matrulle de Forain à sa progéniture, à la suite d’une rentrée tardive:

—Tu ne me feras jamais croire que tu vois des gens comme il faut avec c’ pantalon-là!

(Le Courrier français, 19 juillet 1891)[545].

Ces dessous-là ne sont pas davantage indiqués pour aller obtenir d’un créancier un délai sine die, à moins que, pour employer une expression qu’affectionnaient nos grands-pères, on ne le sache porté pour «la bagatelle».

—Je vais aller le trouver ce sale créancier..., on verra un peu s’il a le cœur de poursuivre une honnête femme qui a mère et enfants à sa charge.

—Bien, alors, tu aurais dû mettre une chemise plus simple, ç’aurait l’air plus sérieux.

(Radiguet: le Rire, 20 août 1898.)

Il est, par contre, des parties de campagne et des visites qui commandent impérieusement à la femme de soigner ses dessous. Le linge uni serait, ces jours-là, déplacé.

D’un amant prudent et peu jaloux:

—Tu sais, mets du beau linge, Nini, toutes les fois qu’on va à la campagne chez Georges, on ne sait pas avec qui on couche.

(Conrad: le Frou-Frou, 1901.)

Le fin du fin: savoir prévoir. Il y a, il est vrai, de bien drôles de maisons:

—Mâtin! Quel pantalon!

—Tu sais bien que chez les X..., où nous dînons, on vaccine tout le monde au dessert...

(G. Meunier: le Rire, 22 mars 1902.)

Et ce sont les gendelettres, ces naïfs, les journaleux du petit reportage, virtuoses du chien écrasé ou ténorino de l’interview, ceux qu’étonnent et emplissent d’admiration le très moderne vieux Rouen d’un bidet souvent enfourché et les fausses valenciennes de linges qui ne demandent qu’à être retirés.

THÉATREUSES

—Quels dessous suggestifs!

—Dame, mon cher, c’est mon jour de réception des journalistes.

(Hil: Paris-Galant, 1910.)

[Illustration]

Les maladroits ils ont des stylos qui fuient ou leur hâte de noter ces splendeurs sur leur block-notes leur a enlevé le libre exercice de leurs mains, car sur ces blancheurs point mûres encore pour la blanchisseuse, voici des taches d’encre, qui n’ont point l’excuse de provenir de l’écritoire de Maurice Barrès:

—Ça ne m’étonne plus que le monsieur qui est venu hier ait cru que madame connaissait des journalistes: madame a des taches d’encre sur son pantalon.

(Carlègle: le Rire, 10 novembre 1906.)

Annette, vous croyez donc encore aux tares professionnelles, mon enfant?

Enfin, taches pour taches, celles-là ne sauraient être suspectées et soumises à l’examen des médecins légistes. Elles ne sauraient même empêcher le riche «mariage», pour peu que le michet ait le désir de se créer des relations dans le monde des demi-lettres.

Le michet! Les plus belles et les plus troublantes lingeries lui sont réservées aussi bien à Vienne qu’à Paris.

Au-dessous d’un dessin de Roystrand, une sujette de François-Joseph, le seul et véritable «Increvable» ainsi que le qualifia heureusement le Matin—de se munir en conséquence:

—Le vieux comte doit venir me trouver aujourd’hui pour que j’engage son fils à me quitter! Il s’agit d’avoir du linge capiteux[546].

Qu’il soit «Falstaff ou bien Hotspur», le monsieur s’extasie devant ces élégances, cependant que la poule glousse d’aise et ayant insuffisamment suivi la laïque, lisse ses plumes et ne comprend pas:

—Un prince, oui, ma chérie, un vrai!... Il m’a même dit qu’il aimait mieux mes dessous que ceux de lady Plomatie... une grande dame de sa cour, sans doute... tu parles!

(G. Meunier: le Frou-Frou, 1901.)

Les femmes du monde ne sont pas sans envier, on peut le croire, à ces enfants chères le luxe de leurs lingeries. Il y a comme ça des ambitions qui sont faciles à satisfaire et on leur fait tant de plaisir.

De Gerbault, cette «Ambition de femme du monde». Le dessin et la légende sont charmants:

—Alors vous trouvez que j’ai des dessous de cocotte? Bien vrai? Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir?

(Le Frou-Frou, 1901.)

Oui, mais que la femme qui soigne ainsi son linge, les jours de ses cinq à sept, se méfie des belles-mères et des maris jaloux. Ces êtres-là sont terribles et ne sont dupes ni des dentelles, ni des pantalons roses:

—Ugène... méfie-toi! Ta femme met son pantalon rose.

(L’Assiette au beurre, 15 septembre 1902.)

Autre suspicion, celle-là signée Guillaume:

—C’est pour aller chez le photographe que tu mets un pantalon rose?

(Le Rire, 24 juin 1905.)

Encore un qui est près de se douter que, chez le photographe, le pantalon est le plus généralement inutile.

Puisque les caricaturistes tiennent au pantalon rose, il vaut mieux pour la femme que le mari joue aux courses: ce pantalon porto-veine sera pour lui le fin tuyau et lui permettra de ponter sur les grosses côtes:

—Ma femme met son pantalon rose?... Je cours à Auteuil et je joue un louis sur le tocquard.

(Samanos: le Rire, 16 décembre 1911.)

Des raisons analogues nous feront retrouver ce tocquard. C’est là une façon charmante d’utiliser une situation particulière au mieux de ses intérêts sans prêter le... front à la médisance.

Ah! les philosophes qui ne chantent pas la chanson du browning et que laissent froids les papiers et la procédure des avoués.

Le fiancé lui-même, ce bon jeune homme si réservé et un peu godiche, s’enhardit parfois et la fantaisie lui prend de vouloir photographier, avant la lettre, sa fiancée en pantalon.

La blanche brebis a des scrupules et les confie à sa femme de chambre:

—Mon fiancé voudrait me photographier ainsi, en pantalons; ne croyez-vous pas, Catherine, que, pour la fille d’un sénateur, ce serait tout de même un peu risqué?...

(Almanach du Sans-Gêne, 1904.)

De quoi vous plaignez-vous, Mademoiselle, cela prouve que votre fiancé vous croit de jolis pantalons et non de ces horribles madapolams qui interdisent aux filles sans dot d’espérer lever, à la mer ou dans les villes d’eaux, l’amant sans relâche attendu.

LES DÉPARTS.

—Non, mais, maman, crois-tu que c’est avec des pantalons pareils que je vais trouver un mari?

(Le Frou-Frou, 1901.)

Mieux valent la douane, c’pas? et les démêlés de cette mondaine qui rive fort bien son clou,—une table, près de la fenêtre,—au personnage, un de ces gabelous, qui n’ont de commun avec Alceste et avec vos rubans, Marthon, que la couleur de leur uniforme.

A LA DOUANE.

—Mais, ces dentelles, ce sont mes chemises, mes pantalons...

—Mazette! On ne doit pas s’embêter avec vous...

—Combien je regrette, monsieur, de ne pouvoir vous en dire autant.

(Balluriau: L’Assiette au beurre, 19 octobre 1901.)

Très joli! mais, au moins, faut-il que le contenu réponde au contenant. Ces élégances siéent mal à une vieille femme ou à une maritorne. Laiderons et dondons, celles dont la graisse déborde de tous côtés, n’ont que faire de ces dentelles. La dame trop mûre, qui a peine à soutenir la gélatine de ses seins et à comprimer, sous le corset, le gras-double de son ventre, fera bien de renoncer à ces gentillesses.

Le pantalon le plus froufrouté du monde n’enlèvera rien à la laideur d’un vilain derrière. Il en fera, au contraire, ressortir l’énormité et le grotesque: salons d’automne que guette le cubisme et auxquels les caricaturistes n’ont pas ménagé leurs traits: les grasses en pantalon.

Pourtant, elles n’ont abdiqué aucune prétention, elles rêvent de conquêtes et volontiers feraient les petites folles:

—Croyez-moi, ma chère, faites comme moi. Soignez vos dessous... Un homme qui trouve en sa femme toutes les séductions d’une fille ne songe pas à la tromper.

(Radiguet: le Rire, 15 octobre 1898.)

Et ce sont des chichis:

—Pardon de vous recevoir ainsi, Arthur, mais si souvent vous m’avez répété que vous adoriez les dessous féminins.

(Engel: le Rire, 22 avril 1899.)

Pas plus que le garçon boucher, le charbonnier n’échappe aux agaceries de ces antiques femelles, presque un détournement de mineur:

—Tu as bien raison, Nini, de porter ce genre de pantalon. Encore hier, chez moi, j’ai fait tourner la tête de mon charbonnier.

(Le Frou-Frou, 1901.)

Les risques de la profession. Comme le peintre, ce fils de l’Auvergne, eût sans doute préféré un bon verre de vin. L’on ne comprend que trop bien la froideur des satyres les plus réputés en présence des agaceries de ces grand’mères qui font les enfants et songent encore à violer le dixième commandement, à des heures où les portes de Charenton et de Chardon-Lagache sont depuis longtemps fermées:

—Vous avez dû remarquer comme moi, chère madame, que les hommes d’aujourd’hui ne savent plus apprécier les dessous féminins...

(Sigl.: Le Rire, 25 juillet 1908.)

L’office, naturellement, s’en mêle, et il n’est jusqu’à la cuisinière, l’initiatrice à l’eau de vaisselle, qui ne risque de se faire flanquer ses huit jours, en arborant des pantalons sensationnels, idoines à griser l’imagination du fils de la maison:

—Je m’suis acheté un pantalon, monsieur Marcel, si madame le voyait, elle me flanquerait à la porte.

(Poulbot: Le Rire, 13 janvier 1906.)

Parfois, elle se contente de l’emprunter aux tiroirs de madame elle-même et quelle rosserie, quelle terrible leçon, dans cette légende de Falke, si le cocquebin osait comprendre:

—Ça c’est gentil d’avoir acheté un pantalon de cocotte!

—J’l’ai pas acheté, j’l’ai chippé à madame votre mère.

(Le Rire, 14 décembre 1912.)

Il faut, cependant, qu’un pantalon soit ouvert ou fermé. Ce dernier est l’exception et je crois peu, pour ma part, au Repos hebdomadaire. Si amusant que soit le dessin de Léonnec, il semble rentrer dans le domaine toujours charmant de la fantaisie.

A pleines mains, une jeune personne, au large chapeau, soulève jusqu’à la ceinture son jupon et sa jupe, découvrant son pantalon clos, sur laquelle se détache cette inscription chère aux courtauds de boutique:

Fermé le dimanche.

(Le Sourire, 14 mars 1908.)

Le mot est drôle—déjà il avait été révélé par le Sottisier du Mercure—mais, ce n’est qu’un mot. On en peut dire autant de cette légende de Gris:

—Comment tu portes des pantalons fermés, maintenant?

—Mais certainement. Toujours pendant les vacances...

—Ah oui! Réouverture en septembre...

(Le Rire, 11 septembre 1909.)

C’est précisément le moment où de très honnêtes dames les reprennent, après les avoir quittés tout l’été. Mais, rassurez-vous: ils ne sont pas fermés.

La plus jeune des arpètes de l’atelier—elle accuse seize ans et en paraît bien treize—ne consentirait pas à les porter ainsi. C’est moins, dans sa bouche, une négation qu’une protestation indignée:

—Ta mère ne te mets plus de pantalons fermés?

—Penses-tu?... j’ai seize ans aujourd’hui.

(Poulbot: Le Rire, 1er octobre 1908.)

Plus jeune d’un an, Nini est moins heureuse. Sa mère, une femme qui sans doute a eu des malheurs dont la jouvencelle est peut-être la conséquence,—l’inconséquence d’un vieux—la condamne aux pantalons fermés qu’elle-même prétend porter:

LES QUINZE ANS DE NINI.

—Comment un pantalon fermé?

—Oui, ma fille... comme moi.

(Mirande: Le Rire, 27 décembre 1913.)

L’âge passe vite qui permet aux gamines du quartier de laisser déchirer leurs pantalons, quand ils sont fermés, par leurs camarades du sexe opposé, pour voir ce qu’il y a dedans:

—C’tte sale tête de cochon-là, i m’a encore déchiré mon pantalon.

(Poulbot: Le Rire, 14 novembre 1908.)

Jeux de mains, jeux de vilains. Très préférables pourtant, ces gosses de Poulbot aux septuagénaires, pas toujours bien propres, dont la curiosité semble avoir survécu à la virilité.

C’est encore du pelotage et la morale qui couvre ces méfaits a vraiment bon dos.

LES BÊTES FÉROCES: LE MORALISTE.

—Mon enfant, je vais voir si vous avez un pantalon fermé...

(Roubille: l’Assiette au beurre, 23 septembre 1905.)

Un autre spécimen de l’espèce, c’est le Protestant en voyage, de Willette. Il semble, malgré son collier de barbe blanche qui en faisait presque un portrait, relever, comme le moraliste, du pied dans le derrière, si ce n’est de la correctionnelle ou de la cour d’assises.

En wagon, le Tartuffe, non moins sensible aux beautés temporelles qu’à leurs sœurs éternelles, ne peut résister à la tentation de se livrer à une petite enquête touchant les dessous de la jeune femme qui partage avec lui la solitude d’un compartiment de première:

—Si je regardais voir si elle a un pantalon?... Allons du courage, c’est pour la morale.

(Courrier français, 3 décembre 1893.)

L’enquête n’a pas donné, paraît-il, un résultat favorable; Tartuffe a tâté une étoffe plus moelleuse que la jupe d’Elmire, aussi, cachant son trouble sous une apparence paternelle et bonnasse, offre-t-il à sa voisine un de ces pantalons dont sa valise contient toujours des échantillons:

—Ça coûte donc bien cher, un pantalon, ô ma sœur?

(Le Courrier français, 21 janvier 1894.)

La chère petite n’a pas pris seulement goût aux préludes comme Héloïse, elle a pris également goût à l’objet. Le couple est installé maintenant à l’hôtel. En bras de chemise, l’homme zieute par-dessus ses lunettes et sa Bible, l’aimable enfant, dont, moqueurs, les seins saillent hors du corset, cependant qu’un court et coquet pantalon ceint ses hanches—pures et radieuses, ô Marguerite—et dessine le contour ferme des cuisses.

A coup sûr, il en aura pour son argent—on n’en saurait dire autant de la pauvrette—mais, c’est égal, 80 francs un pantalon de propagande, il faudra, au retour, joindre à la note de la lingère quelques frais accessoires pour la faire «registrer» par le comptable de la Ligue:

—Parfait!... mais 80 francs un pantalon... Je vais être grondé à la Ligue.

(Le Courrier français, 28 janvier 1894.)

Il est un âge auquel on est vite au bout de son rouleau et auquel, pour reprendre le mot d’un maître qui nous est cher à tous, on demande surtout de la patience à sa partenaire. Le petit voyage est terminé: ils ont repris le train, Malicieuse, émoustillée par quelques détails croustillants, elle lit la Bible; Lui, méthodique et méthodiste, replie le pantalon qu’il vient de lui retirer, prêt à le renfermer dans la fameuse valise.

LUI.—Décidément, le pantalon est incommode; rangeons-le comme objet de propagande.

ELLE.—Mais il est rigolo pain de seigle, son bouquin!

(Courrier français, 11 février 1894)[547].

Les vieux, les vieux, sont des gens heureux, avons-nous dit: à condition de n’avoir point soif, ils ne doutent de rien, à moins que déjà ne se fasse sentir l’effet de cette trépidation des trains, que le bon poète Armand Masson chanta en un poème lapidaire:

La trépidation excitante des trains Vous glisse des désirs dans la moelle des reins: Pan! un enfant!

Ah! non, pas ça: ce serait peut-être un singe.

Pour revenir aux pantalons fermés—parlons-en toujours et n’en portons jamais—qu’un linger n’aille pas envoyer par un trottin une culotte aussi saugrenue à une de ses clientes. L’accueil serait plutôt froid:

—Des pantalons fermés! Est-ce que votre patron me prend pour sa femme?

Ou, fermé, faut-il, du moins, qu’un pantalon se puisse ouvrir:

CHEZ LE MARCHAND DE LINGE.

—Ouvert ou fermé?

—Bah! fermé, mais que ça puisse s’ouvrir!

(J. Wély: Le Frou-Frou, 1901.)

Malheur à la camériste qui, par mégarde, aura donné à sa maîtresse un pantalon fermé, le jour où elle doit voyager avec de vieux messieurs. Nous retombons dans refrain connu: c’sont là des chos’ qu’un’ femm’ n’... pardonn’ pas.

—Vous savez, ma petite, la première fois que vous me donnerez des pantalons fermés les jours où je dois voyager avec des sénateurs, je vous retiendrai un mois de vos gages!

(Chantelaine: L’Indiscret, 1902.)

Même au bal de l’Opéra, où, dans les couloirs, la galanterie française aimait à revêtir une brutalité toute germanique pour tripatouiller les dessous des dominos, la plupart ne s’embarrassaient pas d’un pantalon fermé. Au besoin, si elles craignaient par trop les mains froides, elles recouraient à l’épingle cruelle pour clôturer l’entrebâillement de la fente:

—C’est qu’on dit qu’à l’Opéra, ils sont très entreprenants.

—Tant pire pour eusses..., ils trouveront des épingles.

(Lourdey: Le Journal pour tous, 29 janvier 1896.)

Les imprudentes, il n’en faut souvent pas davantage pour ruiner les plus belles espérances:

—Et ne laisse pas d’épingle à mon pantalon comme l’autre jour. Il n’en faut pas plus pour briser une carrière.

(Paris-Galant, 1913.)

Il y a des plaisanteries faciles que les humoristes, comme les revuistes, n’ont garde d’omettre:

—Mon amant aime que mes pantalons soient tout roses!...

—C’est curieux, le mien préfère qu’ils soient tout verts!...

(Almanach du Sans-Gêne, 1904.)

Chanson analogue:

IDYLLE.

LUI.—Avec ta manie de toujours t’asseoir sur l’herbe, voilà que mon pantalon est tout vert.

ELLE, distraite.—Eh bien, ferme-le.

(Le Rire, 4 juillet 1903.)

· · ·

Il y a, cependant, des fantaisistes pour les porter tantôt ouverts, tantôt fermés, suivant leurs inspirations, suivant la couleur du ciel ou leurs projets. Dans ce cas, si peu observatrice qu’elle soit, leur femme de chambre saura à l’avance, suivant le modèle choisi, si Madame rentrera dîner le soir avec son mari, ou si elle rentrera en retard pour le déjeuner:

—Madame mettra-t-elle une combinaison?

—Un pantalon ouvert, Justine, avec de la valenciennes.

JUSTINE, étourdiment ou effrontément.—Alors, Madame ne dîne pas avec Monsieur, ce soir?

(Vallet: Vie Parisienne.)

De Vallet également:

JUSTINE.—Ouvert ou fermé, le pantalon de Madame?

MADAME.—Ouvert, Justine, ouvert avec des nœuds roses.

JUSTINE, à part.—Allons bon on va encore déjeuner en retard ce matin!

(L’Indiscret, 1902.)

Cette Justine—son prénom l’y autorise—semble ne pas ignorer «les malheurs de la vertu». Un mari qui n’ignore pas les siens saura également quand il devra tenter la veine à Auteuil ou sur la pelouse humide des suburbains. Le pantalon ouvert constitue, pour certains, comme le pantalon rose, un pronostic:

LE BON TUYAU.

—Si elle se colle un pantalon ouvert... Je prends le toquard dans un fauteuil...

(J. Wély: le Frou-Frou, 1901.)

Le pan de chemise de Nana et d’Echalote, le fâcheux pan de chemise, parfois si amusant, ne pouvait, naturellement, manquer de tenter la verve des artistes. Le plus souvent, tel Marcel Capy, le peintre des lys, Capy des lys, tels Gerbault ou La Nézière, ils se contentent de le dessiner. Parfois, pourtant, ils le font intervenir dans leurs légendes:

De Carlègle, ce quatrain:

De son amie, Untel remarquant la chemise Qui passait par le pantalon entre-bâillé, Répéta ce dicton qui lui parut de mise: «Il faut qu’un pantalon soit ouvert ou fermé.»

(Le Rire, 24 mars 1906.)

Ce pan, corollaire inévitable des pantalons ouverts, certaines le craignent, d’autres en rient, de plus nombreuses s’en moquent. Intimement lié aux dessous, il fait partie des déshabillés. La mondaine n’y échappe pas plus que la midinette ou que la professionnelle: passe hâtive ou liaison sérieuse, il manque rarement de jeter, une fois la jupe tombée, sa note gamine.

Leurs Gueules.

Celle de l’ancienne pensionnaire des Oiseaux

Adultère avec la croix et la bannière

(Grün: l’Assiette au beurre, 18 mars 1903.)

C’est l’exception quand, sous les jupes d’une femme troussée à l’improviste, la «bannière» n’apparaît pas; aussi, au-dessous d’un dessin qui aurait pu joliment illustrer la fameuse scène de l’Assommoir, Balluriau a pu tracer, exclamative, cette légende:

BATAILLES DE FEMMES. LE DUEL AU LAVOIR.

—Ah! mince alors! Madame a peur des courants d’air?... Le pavillon est en berne!

(Le Rire, 28 octobre 1905.)

Le grand pan n’est pas mort.

Mieux que les manifestations féministes et que le raffut momentanément oublié des suffragettes, le pantalon a amené entre les sexes une sorte d’égalité. Comme Monsieur, Madame a son pantalon et en est fière. Le vieux rêve de toutes les femmes de porter culotte est exaucé. Souriante, une petite femme de Gerbault s’exclame, dans le Rire, avant de dépouiller l’inutilité de cette lingerie:

ÉGALITÉ.

—Vous faites le fier parce que vous êtes un homme. Eh bien quoi? moi aussi, j’ai un pantalon.

Ce pantalon se prête à tous les sports, aussi bien au jeu un peu désuet du saute-mouton qu’à la séance d’équitation si fâcheusement interrompue de Marthe Payet, à Bayreuth.

Au-dessous de deux fringantes déshabillées se livrant à cet innocent amusement, L. Vallet a placé cette invitation moins innocente:

GREAT EXHIBITION.

Mme la comtesse Ida de Monplaisir et Mlle Ninon de Chabot ont l’honneur de prévenir leur nombreuse clientèle de l’ouverture de leur grande exposition de blanc.

(Le Frou-Frou, 1902.)

Objets d’art nouvellement arrivés—ne mettons pas débarqués—de la Chine et du Japon... On les connaît ces expositions et le bristol qui invite à les visiter... On y est généralement d’un louis.

D’aucunes, assez nombreuses, aiment à s’attarder en pantalon. Elles se trouvent charmantes ainsi et elles n’ont pas tort. C’est un déshabillé coquet et commode, à condition, toutefois, que la femme soit jeune et qu’elle ne tienne ni de la poupée de Jeanneton, ni de la Vénus hottentote.

Ainsi, il ne saurait convenir à la femme du herr professor, la Diane des fesses, ni même à la milliardaire américaine, quand elle a atteint l’âge de la Baronne. Ces très ci-devant jouvencelles marcheraient encore volontiers; mais, hélas! le chic et le sac ne marchent pas toujours d’amble:

—T’as le sac, mais pour le chic, faudra repasser, ma vieille.

(Grandjouan: le Rire, 28 mai 1904.)

Trop de teutons. Cette jeune Viennoise a pour elle la jeunesse; elle voudrait bien, elle aussi, marcher, mais, point assez moderne pour prendre un amant, il lui faudrait la croix en plus de la bannière que déjà elle possède. Pour mieux goûter plus tard aux joies de l’adultère, à sa toilette, elle songe au bon motif en attendant le meilleur:

—Ces imbéciles d’hommes, avec leurs compliments: combien je suis plus jolie dans ma toilette de bal. S’ils savaient combien plus jolie je suis sans aucune espèce de robe, depuis longtemps déjà, l’un d’eux m’eut épousée.

(Wiener Caricaturen, 1903)[548].

Dame, on fait bien des choses, habillée, ou à demi-déshabillée, comme le confessait, un jour, une aimable femme, et le pantalon se prête autant à ces petits jeux que les jupes entravées, les corsets trop longs et l’arsenal compliqué des jarretelles les rendaient parfois difficiles, sinon dangereux.

Monsieur,—le ménage doit aller dîner en ville,—ayant déjà revêtu le frac, presse Madame, à qui il ne reste plus qu’une épingle à mettre... à son pantalon:

—Eh bien, es-tu prête?

—Cela dépend pourquoi.

(Fabiano: le Rire, 7 décembre 1907.)

L’heure du berger. Malheureusement, le mari lui préférera sans doute celle du dîner: les amants ont toujours beau jeu.

Que Rézi, cependant, si elle conserve son pantalon, enlève au moins son chapeau. L’Amour porte un bandeau—et à l’œil encore—et non un Gainsborough.

—Oui, mon cher, je suis fantasque, originale..., il faut me prendre comme je suis.

—Retire au moins ton chapeau.

(Paris-Galant, 1910.)

Dans les ministères, comme dans les hôtels meublés, les cloisons sont minces. C’est l’époque impatiemment attendue où se prépare la promotion violette. Les candidats sont sur les charbons et les attachés de cabinet, non sur les dents, mais sur les boulets.

N’ayant déjà plus que son pantalon, une jeune femme perçoit la scène insuffisamment muette qui se joue de l’autre côté:

—Tiens, tiens, j’entends dans le bureau à côté une dame qui est aussi en train de faire décorer son mari.

(Paris-Galant, 1913.)

Souvent, ô fonctionnaires, l’élégance ou la couleur d’un pantalon auront plus fait pour votre boutonnière que l’ennui pesant et si parfaitement inutile des heures de bureau:

—Je serais curieuse de savoir qui enlèvera les palmes: les quinze ans de service de mon mari ou mon pantalon mauve!

(Préjelan: l’Indiscret, 21 mai 1902.)

Ah! le dévouement des épouses.

Combien, sans être montées jusqu’au Ministre pourraient lui adresser le même reproche que cette aimable empantalonnée de Gerbault:

DÉCORÉ.

—Dis-donc, mon p’tit ministre, pourquoi donc, pour la décoration de mon mari, n’a-t-on pas mis à l’Officiel: «Pour services exceptionnels de sa femme?»

(Le Rire, 10 février 1906.)

L’épreuve peut n’être pas trop pénible, même pas pénible du tout, quand on a affaire à un jeune attaché dont la fine moustache fleure l’ambre et dont les lèvres sentent appeler le baiser; il y a, par contre, les directeurs et les chefs de bureau déjà lézardés avec lesquels ça devient une rude corvée.

Ne croyez pas que ce soit toujours drôle l’amour et que la femme ne soit pas souvent la première à porter la croix:

QUAND ON N’A PLUS VINGT ANS.

—Tu vois, ma chère enfant, qu’il y a encore moyen de s’arranger avec les vieux.

—Oui, mais de quelle façon...

(Wiener Caricaturen)[549].

Les moteurs des six-chevaux et demi des débuts de l’auto, les préhistoriques et ridicules tacots de jadis, qu’effrayaient la côte de Suresnes, ne sont pas seuls à connaître la honte des ratés: il y a d’autres pannes d’allumage dont on ne saurait se tirer.

—Vous en avez des idées de me faire promener comme cela en corset et en pantalon, et pour rien.

(Jack Abeillé: le Frou-Frou, 1901.)

Entre femmes, cette tenue permet d’aimables comparaisons auxquelles n’aurait point su se dérober Pâris et dont les anciens bals du Courrier français n’ignorèrent point le charme. Ce serait une erreur grossière de croire que tous les derrières se ressemblent. Il en est de beaux, comme il en est de vilains: les uns auraient pu exciter la verve d’Armand Silvestre, d’autres rappellent la croupe de l’éléphant, ou c’est un «pauvre petit derrière de rien du tout», comme celui de M. Badin.

Celles qui sont douées de ces insuffisances se montrent aisément pincées et agressives. La laideur et la maigreur rendent susceptibles:

—Le tien est plus gros... Et puis après? Faut pas t’imaginer que ça se vend au kilo!

(Stop: Journal amusant.)

Si gracieuses que puissent paraître en pantalon nos contemporaines, on ne saurait leur conseiller de sortir dans ce costume. Elles risqueraient de se faire remarquer:

—Je voudrais bien savoir ce que j’ai de si comique que tout le monde se retourne ainsi sur moi.

(Die Auster, Munich, 1903)[550].

Ce serait le moins de mettre des gants et non, comme beaucoup, de les serrer dans ses bas:

—Ben quoi! Tu ne vas pas aller au Bois comme ça, je pense? Prends au moins des gants blancs.

(Petitjean: le Frou-Frou, 1901.)

La Pudeur publique, la vieille dame aux bottines à élastiques et au cabas de tapisserie rappelant le sac de Choulette, pourrait la trouver mauvaise, jugeant que cette feuille de vigne tient trop de la feuille de rose.

Elle prendrait, dans la circonstance, les espèces et le bâton blanc d’un de nos bons agents, et il ne conviendrait pas, ô délinquantes, de rouspéter:

—Alorrs, s’foutez d’ la pudeur publique?... Croyez qu’ça va s’passer comme ça?

—Désolée, m’sieu l’agent, mais ma couturière est en grève.

(G. Meunier: le Frou-Frou, 1901.)

Les caricaturistes ne respectent rien. Les malheurs de la famille Humbert—nous avons eu depuis des vols plus sensationnels—n’ont pas trouvé grâce devant eux. Au lendemain du jour où était éparpillée, rue Drouot, la défroque de la «gens», on pouvait lire dans le Journal, au-dessous d’un amusant dessin d’Abel Faivre, cette légende d’une plaisante actualité:

LA VENTE HUMBERT-BOULAINE.

—Tu as eu tort d’acheter la lampe de Boulaine... la voilà qui file!

—... Mieux vaut le pantalon d’Ève... on peut mettre tout le monde dedans.

(Le Journal, 14 novembre 1902.)

Encore que la Parisienne ne puisse se montrer dans la rue en corset et en pantalon, sans risquer un bon rhume et une contravention, les occasions ne lui manquent pas, nonobstant la disparition des impériales d’omnibus, de laisser apercevoir à ceux qu’intéresse le retroussé, les froufrous et les dentelles de ses pantalons.

D’abord, il y a le bal, le bal qui a permis à Bertall et à Randon de noter, les premiers, l’importance prise par le pantalon dans les dessous de la femme.

Avouerai-je n’avoir jamais été de ceux qui, à l’Élysée ou au Moulin-Rouge, faisaient cercle autour des quadrilles. Ce linge brutalement étalé, ces jambes étiques ou que guette l’éléphantiasis m’ont toujours laissé froid. Ce sont là distractions qu’il faut laisser aux riverains de la Sprée et aux autochtones de Brives-la-Gaillarde ou de Crozant, venus faire la bombe à Paris. J’ai bâillé? au Père Lebonnard, le grand écart ne m’en a jamais dit davantage.

Le chahut a cependant fourni trop de croquis ou de légendes aux caricaturistes pour qu’il soit permis de le négliger. Subissons donc ce «tour» de quadrille, comme on subit, en attendant la revue, le tour de chant d’une romancière contemporaine d’Amiati et de nos avant-derniers bas bleus. Peut-être, parmi ces professionnelles de la pastourelle, s’en trouvera-t-il une qui lève la jambe pour son plaisir et que n’incite pas à cette gymnastique l’appât du maigre cachet quotidien?... Saluez-la bien bas, ou mieux, offrez-lui un bock: il sera le bienvenu, surtout s’il est en tôle émaillée.

Sous un croquis bien second Empire, encore que ne rappelant que de loin la manière de Winterhalter, Grévin, traçait, en 1866, cette légende:

LES BASTRINGUES.

«Nouveau pas de la chaloupe en détresse. Histoire de montrer qu’on a du linge».

(Le Petit Journal pour rire.)

Ne vous excitez pas: vous ne verrez rien.

Et c’était Mabille, dont le dessinateur Pelcoq célébrait ainsi les quadrilles:

REVUE DE MABILLE.

Arme au bras!... Le plus fier mouvement de la danse nationale française (traduction anglaise de ce qu’à Mabille on nomme tout bonnement le cancan). Shocking! et «pas de début» pour toute femme qui veut se poser un peu bien dans le monde.

(Le Journal amusant, 12 septembre 1868.)

Nous avons mieux: l’opium, l’éther, la cocaïne posent davantage, de nos jours la petite grue qui va tanguer à Magic-City, quitte à regagner, par l’autobus, la fontaine sacrée de Pigalle, si le michet désiré ne répondit pas au sourire carminé de ses lèvres.

Le cancan ne saurait fournir à une jeune personne qui se destine à la prostitution le collier et l’Hispano-Suiza dont rêve toute première communiante. Le quadrille est mort avec la Goulue et je doute qu’elle se soit retirée millionnaire.

Heureuse époque, on dansait sous les marronniers des Champs-Élysées. Les modes n’étaient peut-être pas jolies, jolies, mais, les «petits crevés» savaient ne pas demeurer insensibles aux hardiesses d’un cavalier qu’ils s’empressaient de ne pas laisser seul:

—Savoir danser! t’es jeune, ma petite! Avec une jolie jambe, comme ceci... mets tes jupes sur ton bras, comme ça, et pars du pied gauche!

(Stop: le Charivari, 1867.)

La progression n’a guère varié. En dépit de la suppression du port d’arme, les mouvements sont restés les mêmes, et sous le retroussis «comme ça» des jupes, apparaît la blancheur claustrale du pantalon, dessinant des rondeurs qui la teintent de rose:

—Ceci n’est pas une étoile, c’est—une lune—de la danse.

(Stop: le Journal amusant, 8 août 1891.)

La lune, avec des nuages autour. Grâce à quoi, un vieux savant—non, mais à quelle heure les couche-t-on?—doit de s’entendre familièrement interpellée par une de ces nymphes, chez lesquelles la bosse du respect est aussi rare que celle de la maternité:

OUS QU’EST MON BAROMÈTRE.

—Puisque t’es à l’Observatoire, dis-moi si ce nuage-là indique le beau temps.

(Le Frou-Frou, 1901.)

La Goulue aimait exhiber cette partie de son individu sous la transparence de son pantalon, qui, sans le Père la Pudeur—le vrai—n’aurait pas toujours été aussi clos que les salons auxquels le marquis de Chabanais doit d’avoir survécu dans la mémoire des hommes.

Le geste pouvait ne pas être beau, mais un dessin du pauvre Heidbrinck l’a sauvé de l’oubli:

VALENTIN.—Prends garde, la Goulue, tu vas te faire remarquer...

(Courrier français, 29 juin 1890.)

Si officiels qu’ils soient, ces dessous sont pourtant plus propres que ceux de la Chambre et des couloirs. Une chahuteuse de Carl Hap est heureuse de le constater:

—Nos dessous sont toujours plus propres que ceux de la politique.

Tu sais, ma petite, il n’y a pas de quoi te montrer si fière. Le point de comparaison ne saurait être à l’honneur de ta blanchisseuse.

Il paraît qu’il y a encore des gens que ce spectacle émoustille à ce que déclarent ces dames:

APPATS POUR HOMMES.

—Des dessous, de la cuisse, des bas noirs et de la prunelle.

(Ruiz, le Frou-Frou, 1901).

Allons, tant mieux... mais combien y en a-t-il à qui ces expositions d’un blanc douteux font surtout, en fait de Chopin, l’impression d’une marche funèbre, la marche funèbre de Schopenhauer, ô Donnay.

Ce qui attire les étrangers et les provinciaux, c’est moins, savez-vous, la lingerie tapageuse et tape à l’œil de ces automates, que l’improbable mirage d’un pantalon insuffisamment clos, ou que l’éclair, plus improbable encore, de la chair nue et vierge de culottes.

Oui, mais, notre vivace et bel aujourd’hui—à des faunes en convient-il pas de parler la langue un peu sybilline du Maître?—ne s’enorgueillit que rarement de cette féerie.

Les inspecteurs et les gardes municipaux sont un peu là, ils sont même uniquement là, pour s’opposer à ces sans-culottides. La garde veille ailleurs qu’aux barrières du Louvre—et les vieilles gardes donc!—elle représente l’œil non de la Providence, mais de la police, et dans sa hâte de verbaliser et de constater un illusoire délit, il lui arrive même de se fourrer le doigt dans l’œil. Fortes de leur droit et la fermeture de leurs pantalons, ces demoiselles se montrent alors exemptes d’aménité:

—Pas d’pantalons, moi! Oh là là! Mais, mon vieux, j’ suis plus sérieusement culottée que ton nez.

(Maurice Marais: la Chronique amusante, 16 mars 1893.)

Cet homme de guerre peut d’ailleurs s’absenter et profiter du jour de sortie de sa connaissance pour l’emmener au théâtre Montmartre ou à la Comédie Mondaine, l’ancien Divan de joyeuse mémoire. Un homme de bien n’hésitera pas à revêtir sa tunique et à aller prendre sa consigne devant l’arche, sans y mêler le pas un peu spécial auquel l’humoriste David a dû de figurer parmi les ancêtres des Clodoches:

«M. Bérenger endossant l’uniforme de municipal pour s’assurer que, dans les bals publics, les dessous des dames sont bien clos.»

(Henriot: le Charivari, 3-4 avril 1893.)

Comme le gendarme, dont ils se rapprochent par leur origine et par leur tenue, ces êtres-là sont sans pitié. Bien que le public ne demande que ça, ce n’est pas une blague à faire que de lui montrer son ..., non, sa lune, sans qu’elle soit voilée par un de ces nuages légers que déplorait le bon Silvestre et que l’honnête M. de La Rochefoucauld ne trouvait jamais assez épais.

Sur un très vieil air, cela se chante. C’est une variante, à l’usage des enfants de Marie ayant dépassé l’âge de la puberté, d’un des couplets qu’elles chantonnèrent gamines:

Quand j’étais petite je n’étais pas grande, Je montrais mon ... à tous les passants, Oui, mais à présent c’est bien différent Quand j’en fais autant On veut m’ f... dedans.

(J. Villon: le Rire, 1er février 1902.)

Le café-concert permet de petites exhibitions qui ont sur celles du bal la supériorité de se prêter beaucoup mieux au levage et à l’élevage des protecteurs sérieux, ils ont sur les singes l’avantage de l’argent et l’infériorité de la parole. Le caf-conc., devenu temple de la revue, semble avoir, cependant, peu fouetté la verve des caricaturistes. Les théâtreuses en déshabillé, bas, corset et pantalon abondent dans leur œuvre légère, mais c’est à peine si l’on peut emprunter cette légende au dessinateur Robert:

—Un simple petit retroussis de jupe et les voilà tous à moi.

(Le Frou-Frou, 1901.)

Demain n’est à personne!

De Gerbault, il y a bien une «beuglante» d’une si jolie venue, avec ses seins saillis du corset fatigué, le réalisme de son pantalon et ses bras qu’elle étire, qu’il semble difficile de ne la pas mentionner—mieux vaudrait pouvoir la reproduire. Mais, c’est moins une caricature qu’un croquis pris sur le vif: coin de garni entrevu en feuilletant la Traite des Chanteuses d’Ibels, la ville de garnison et son pesant ennui, le tréteau du limonadier devenu négrier, le tenancier sinistre et cynique dont le dos verdit et dont les bras tournent aux nageoires, Philibert à la manque et Tellier non patenté.

On ne saurait se figurer, par contre, le nombre de retroussés auxquels, depuis Rowlandson, pour ne pas remonter plus haut, le vent a prêté. Pas plus que celles de Carle Vernet et d’Isabey, les héroïnes de Rowlandson ne portant pas de pantalons, passons au déluge, c’est-à-dire à l’année 1844, du règne de Louis-Philippe, la quatorzième.

Nous avons déjà signalé ce dessin consacré par Richard, aux Bains de mer belges (Illustration, 28 septembre 1844): il suffit donc de le rappeler pour mémoire. C’est le point de départ d’une série qui, depuis, s’est démesurément allongée, en même temps que se raccourcissaient les pantalons. Du temps de Richard, ils tombaient jusqu’à la cheville, atteignent-ils maintenant le genou?

Richepin et Trézenik ont célébré l’amateur de mollets. Nos humoristes sont tous plus ou moins de ces amateurs-là, et, scrutons nos consciences, n’en sommes-nous pas un peu tous également?

La femme vraiment femme, que tente l’aventure et que l’idée n’effraye point de laisser apercevoir, au-dessus de ses bas, un peu de sa chair nue, met-elle un pantalon les jours de vent.

A cette question, sans même attendre qu’elle leur soit posée, les humoristes répondent généralement par la négative. C’est pour eux un axiome qui ne se discute pas et qui fait foi.

UNE FEMME PRUDENTE.

—Fait-il beau?

—Beaucoup de vent.

—Alors, j’mets pas d’culotte.

(Préjelan: la Caricature, 6 mars 1897.)

Préjelan dont la petite femme est si charmante et si moderne, évoquant, moins le corset aux fleurettes bleues et les faveurs bleues—un bleu auquel on se vouerait volontiers—telle silhouette aimée, Préjelan semble tenir à cette donnée et une réplique de cette légende revient sur les lèvres d’une de ses soubrettes:

—Si Madame sort, elle fera bien d’enlever sa culotte, il fait un vent à vous coiffer avec vos jupes.

(Le Frou-Frou, 1901.)

Il est vraiment désolant d’avoir, ces jours-là, un pantalon. C’est un peu la «soirée perdue», autrement que ne la conçut Musset:

LES TEMPS DIFFICILES.

—C’est bien ma veine! Pour une fois que je mets un pantalon, il fait un vent du diable.

(Hémard: le Rire, 6 avril 1907.)

Au moins faut-il qu’il soit on ne peut plus transparent: la sainte mousseline.

—Suis-je assez bête, par ce joli temps si propice au commerce, ne pas avoir mis mon pantalon de mousseline!

(Mirande: l’Indiscret, 1902.)

Sans être du midi, les caricaturistes n’exagéraient-ils pas légèrement?

La rafale fait rage, retourne les parapluies et soulève les jupes des malheureuses, dont le chapeau à tenir occupe suffisamment les mains.

Bonne fille, un trottin déclare:

—Et puis, moi, vous savez, franche comme l’or! J’ai jamais rien pu cacher à personne!

(Robert: le Frou-Frou, 1901.)

Qui s’en plaint? Pourtant, prenez garde, mademoiselle, il y a de vieux messieurs qui, en dehors de l’intimité, ne sauraient admettre ces blancheurs suspectes. Ne pouvant supprimer les bourrasques, ne s’en prendront-ils pas à vous une autre fois?

—Les bourrasques sont dangereuses non seulement pour la sécurité publique, mais aussi pour la morale. Donc, supprimer les bourrasques.

(Le Frou-Frou, 1901.)

Ironie des choses, l’accident peut se produire en passant devant le Sénat, ce dernier rempart de la Pudeur et de la saine gaîté de nos pères.

«Juste devant le Sénat... Ah! si M. Bérenger voit ça...

(Henriot: le Charivari, 1893.)

L’artiste semble affectionner ces effets d’orage.

TEMPÊTES.

—Heureusement que grâce à nos collets on ne peut pas voir notre figure s’écrie, dans le Charivari, une dame, dont, sous les jupes troussées, le pantalon apparaît jusqu’à la ceinture.

C’est le jour ou jamais d’avoir du linge blanc, dût la fente laisser échapper par derrière le drôle de petit tire-bouchon que l’on sait.

Prévoyante, une jeune fille de Doès rassure sa mère:

—T’inquiète pas, maman, j’ai changé de linge ce matin.

(Le Rire, 26 mars 1898.)

Le vent malin peut s’amuser à coiffer la figure postérieure de la dame du couvre-chef envolé de la tête d’un homme sérieux, professeur ou chef de bureau. Mieux eût valu, en vérité, le fond béant de la batiste dévêtue:

—Je crois qu’un impudent se sert de mon couvre-chef pour se couvrir... la tradéridéra. (Die Bombe, Vienne).

Et ce n’était pas le bord plat de feu Maugis.

La montée difficile d’une vieille dame en voiture n’est pas sans fournir un tableau du même genre, aggravé par le fait que c’est un vieux tableau:

—Voyons, Eusèbe, dépêchez-vous, vous allez finir par faire voir mon pantalon.

(Robert: le Frou-Frou, 1901.)

On le voit, en effet; mais la brave femme peut se rassurer, cette vue, si elle prête à rire, ne saurait éveiller aucun désir dans le cœur de l’animal qui sommeille. Elle inspirerait plutôt, ma chère, l’horreur du péché.

Depuis Miss Helyett—et même avant—l’alpinisme, le vent et les sentes roides de la montagne ont, de leur côté, provoqué pas mal de pochades dans lesquelles le pantalon joue naturellement son rôle.

Une vierge de Wély dont la lingerie est pour nous sans mystère a cette louable préoccupation.

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