‹ Le paravent de soie et d'orChapitre 3 sur 8 · III

III

Quelques jours plus tard, Perle-Fine emmitouflée dans plusieurs robes, et soufflant dans ses doigts, était assise auprès d'une petite table sur laquelle était posé un livre ouvert qu'elle lisait à demi-voix.

«Les qualités qui rendent une jeune fille aimable sont au nombre de quatre: la vertu, la simplicité, la modestie et la beauté.»

Elle quitta le livre pour aller se regarder dans un vieux miroir, un peu trouble, et elle trouva qu'elle n'était pas trop laide à voir.

--La beauté, se disait-elle, c'est la seule qualité qu'il serait impossible d'acquérir. Si ce miroir ne ment pas trop, et s'il est vrai que j'aie un peu de celle-là, je suis sûre d'avoir les autres, tant je me suis appliquée à les posséder. Alors! je suis une jeune fille aimable!... Eh bien! à quoi cela me sert-il? continua-t-elle tristement; à mourir d'ennui et de froid, chez mon vieil oncle que torture l'avarice, et qui jamais ne consentira à me marier, à cause des frais de la noce.

Le froid augmentait de plus en plus. Perle-Fine se leva, fit quelques pas rapides pour se réchauffer, et ensuite continua son triste monologue.

--Pourquoi m'avoir nommée Perle-Fine, puisque cette perle restera, sans doute, enfermée dans un vilain écrin que personne n'ouvrira jamais.

Elle regardait le soleil rougir la neige.

--Un jour, dit-elle, la neige poudrera ma tête sans que j'aie connu ni le printemps ni l'été.

A ce moment, le son d'une flûte se fit entendre. La jeune fille, étonnée que quelqu'un eût les doigts assez dégourdis pour jouer de la flûte, dehors, par un froid pareil, crut d'abord que c'était là quelque mendiant.

--Oh non, pensa-t-elle bientôt, il joue trop bien ... C'est l'air du Cormoran fidèle.... Et machinalement, elle chantonnait:

Sur un seul pied, près de la rive, Le Cormoran t'adorera Aussi longtemps que coulera Belle rivière, ton eau vive ...

A ce moment, Bambou-Noir entra brusquement par la fenêtre, et la referma. Perle-Fine, plus morte que vive, se mit à crier:

--Au secours! au voleur!

Elle chercha à gagner la porte d'entrée, mais Bambou-Noir, d'un geste suppliant, l'arrêta en disant:

--Ne criez pas, je vous en conjure; je ne suis pas un voleur.

--Allez-vous en! Allez-vous en! répéta la jeune fille.

--Perle-Fine, écoutez-moi, j'ai risqué ma vie pour vous parler.

--Comment savez-vous mon nom? dit Perle-Fine, qui êtes-vous? Votre présence ici m'outrage.

--Écoutez-moi: j'ai connu votre père et votre mère. C'est pour leur obéir que je suis ici.

--Pour leur obéir? dit Perle-Fine, un peu rassurée.

--Vous étiez toute jeune encore, trop jeune pour vous en souvenir, lorsqu'ils vous ont fiancé à moi. Quand ils sont morts, à peu d'intervalle l'un de l'autre, ils m'ont fait jurer encore de ne pas oublier cet engagement.

Perle-Fine se souvenait confusément que ses parents lui avaient parlé aussi de fiançailles, mais elle était si désolée de leur perte, qu'elle avait écouté à peine. Plus tard, elle crut avoir rêvé cela.

--Votre nom n'est-il pas! Bambou-Noir?... demanda-t-elle.

--Oui, oui, dit le jeune homme, c'est mon nom!... Vous voyez bien, il ne faut pas me chasser.

--Pourquoi donc agissez-vous d'une façon aussi contraire aux rites?

--Parce que depuis que vous êtes orpheline, votre oncle s'est emparé de votre fortune et ne songe guère à tenir les promesses faites aux morts; parce que, si on ne le force pas par quelque ruse, il ne consentira jamais à faire les dépenses qu'entraîne un mariage, avare comme il l'est.

--Je le sais, hélas! dit Perle-Fine, et je suis résignée à vieillir fille.

--Non! s'écria Bambou-Noir, si le complot que je médite réussit; mais d'abord, je devais vous voir: il fallait votre approbation; dites: M'acceptez-vous pour époux?

--Puis-je désobéir à mes parents? dit la jeune fille, les yeux baissés.

--Merci! merci! s'écria Bambou-Noir, et maintenant, écoutez bien: Ce soir même, Rouille-des-Bois, forcé par l'opinion publique et, sans doute, à regret, me reçoit à dîner avec plusieurs de mes amis; pendant le repas, secondé par les invités, qui tous sont complices, j'espère amener votre oncle à m'offrir votre main, et une somme de trois cents liangs.

--Trois cents liangs! s'écria Perle-Fine, effrayée.

--Je suis pauvre, malheureusement, reprit Bambou-Noir, et j'ai besoin de cette somme pour m'établir et vous faire vivre heureuse.

Perle-Fine secoua la tête, et dit tristement:

--Je resterai tille. Mon oncle, hélas! ne donnera jamais trois cents liangs!...

--Si! si! il les donnera, car s'il est avare, il est aussi très apre au gain. J'ai confiance, mon stratagème est admirable. Pouvez-vous être présente pendant le repas, sans être vue?

--Oui, derrière ce paravent.

--Bien! A un signe que je vous ferai, vous irez me chercher une poignée de neige.

--De la neige! s'écria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Vous verrez... adroitement je prendrai cette neige... Vous verrez.

--L'époux, c'est le maître, répliqua Perle-Fine en s'inclinant. Il faut obéir, même sans comprendre. Que faut-il faire ensuite?

--C'est tout.

--Eh bien! partez vite; mon oncle peut rentrer d'un moment à l'autre, et tout serait perdu. Partez! partez!

Le jeune homme reprit le chemin par lequel il était venu et disparut.

Restée seule, Perle-Fine s'approcha de la fenêtre pour regarder s'éloigner son futur époux.

--Comme il est agile! pensa-t-elle; s'il tombait, pourtant!... le voilà dans la cour, il marche à reculons et efface la trace de ses pas. Voici qu'il escalade un arbre... il atteint la crête du mur.... Ah! il a sauté dans la rue. Je le vois qui s'éloigne rapidement.

Mais elle referma vivement la fenêtre en entendant venir son oncle.

Quand il parut, elle s'agenouilla à demi devant lui.

--Votre enfant soumise vous souhaite bonheur et santé, dit-elle.

--Bonheur et santé! Voilà des choses dont j'ai grand besoin, riposta Rouille-des-Bois, en maugréant; mais je crois plutôt que je vais tomber malade. Un pauvre vieillard comme moi ne peut supporter tant de revers.

Et il se laissa tomber sur une chaise.

--Vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux, mon oncle? dit la jeune fille affectueusement.

--Comme si je n'avais pas assez des ennuis que me cause le dîner de ce soir! Fallait-il encore me mettre en colère dans la même journée?

--Qui donc, mon cher oncle, vous a mis en colère?

--Oui? grogna Rouille-des-Bois, qui? moins qu'un homme, un chien.

A ces paroles, Perle-Fine se précipita anxieusement vers son oncle et lui dit:

--Il vous a mordu?

--Non. Écoute: J'étais loin de la maison, ce matin, occupé d'affaires malgré mon âge--il faut bien gagner notre misérable existence!--L'heure du repas était passée et, comme je n'avais rien pris, par économie, à cause de ce dîner, j'étais bien faible. En traversant le marché, j'avise un rôtisseur qui venait de poser sur un plat un beau canard, tout fumant, bien doré, dont l'odeur seule vous réconfortait. Je m'approche, et, sous prétexte de le marchander, j'empoigne le canard dans ma main droite, et j'y enfonce mes cinq doigts jusqu'à ce qu'ils soient copieusement imbibés de jus; puis je m'éloigne, sans acheter le canard, naturellement; j'entre dans une boutique voisine et, m'asseyant sur un escabeau, je me fais servir un bol de riz. Tu vois d'ici quel repas succulent! A chaque cuillerée, je suçais un de mes doigts, mais après la quatrième cuillerée, fatigué par la marche, étourdi, peut-être par la bonne chère, je m'endormis profondément. Voilà-t-il pas que pendant mon sommeil un misérable chien vint lécher mon cinquième doigt, le pouce! le meilleur! Quand je m'aperçus de ce vol, la colère me prit à la gorge.... Ah! je ne veux plus y penser.

Perle-Fine s'efforça de ne pas rire et dit à son oncle qu'il fallait se résigner aux volontés du ciel.

Rouille-des-Bois continuait ses lamentations:

--Et ce dîner! ce dîner! Quelle ruine! Cerf-Volant ne rentre pas, il achète tout le marché! Cette affaire-là va m'achever. Ah! si Ton n'avait pas collé des affiches où on se moquait de moi, si je n'avais pas dîné souvent, très souvent chez ces jeunes fous, sans leur rendre leur politesse!...

--Maintenant, dit Perle-Fine, ils vous inviteront de nouveau et vous rattrapperez ainsi ce que vous aurez dépensé.

Rouille-des-Bois, en se frottant les mains, s'écria:

--Ah! quand on dîne chez ces prodigues-là, on est rassasié pour trois jours, sans compter qu'on peut, adroitement, fourrer toutes sortes de bonnes choses dans ses manches, pour les rapporter à la maison.

--Quels sont vos invités? demanda Perle-Fine.

--D'abord Dragon-de-Neige, un jeune mandarin qui a le grade de la huitième classe, riche, paresseux, dissipé; puis le Prunier, un commerçant qui fait d'excellentes affaires; puis le Tigre, secrétaire au tribunal des rites; et enfin Bambou-Noir, qui n'est rien du tout, mais bavarde agréablement.

A ce moment, Cerf-Volant entra et posa à terre le panier qu'il portait.

--Rends la monnaie! s'écria Rouille-des-Bois.

--Rien! répondit Cerf-Volant.

--Comment, rien? Tu as dépensé une once d'argent?

--Oui.

--Toi! toi, si économe! C'est impossible!

--Renchéri, dit Cerf-Volant avec un accent tragique.

--Comment, justement aujourd'hui tout a renchéri?

--Gelée.

--Pensez donc, mon oncle, dit Perle-Fine, les rivières sont prises, la neige couvre les chemins: bien peu de marchands ont pu arriver jusqu'à la ville.

--Le ciel est déchaîné contre moi, gémit Rouille-des-Bois.

--Voyons ce que tu apportes, dit Perle-Fine à Cerf-Volant.

Alors, celui-ci s'agenouilla à terre et tira différentes choses de son panier: des navets, du riz, un chien tapé.

--Vite, dit Perle-Fine, fais-le dessaler dans l'eau chaude.

Enfin, Cerf-Volant montra triomphalement à son maître un poulet.

Rouille-des-Bois, en apercevant le poulet, devint blême.

--Comment! tu as acheté un poulet?

--Malade!

--Comment! il est mort de maladie? dit Perle-Fine, épouvantée.

--De faim.

--Allons, dit la jeune fille, après un geste désolé, va vite préparer ces choses de ton mieux.

Cerf-Volant s'apprêtait à sortir quand Rouille-des-Bois le rappela.

--As-tu tendu les pièges à rat? lui dit-il.

--Oui.

--Combien en as-tu pris?

--Trois.

--Des rats, s'écria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Bouillon, dit Cerf-Volant.

--C'est excellent, ajouta Rouille-des-Bois; ensuite on fait un hachis qu'on mêle à de la farine de haricots.

--Hélas! soupira Perle-Fine.

--Une once d'argent! la dépense de toute une semaine, ronchonnait Rouille-des-Bois.

--Voyons, mon oncle, calmez-vous. Vous tomberez malade à vous tourmenter ainsi.

--Je suis capable d'en mourir.

--Comment espérer qu'il donne jamais trois cents liangs, pensa la pauvre Perle-Fine.

--Mourir, continua l'avare, ce serait là encore une belle affaire et une belle dépense! Dis-moi, si je mourais, dans quelle espèce de cercueil me mettrais-tu?

--Mon oncle, dit Perle-Fine, si j'avais le malheur de vous perdre, j'achèterais pour vous un beau cercueil de cèdre.

--Là, j'en étais sûr.... Quand on est mort on ne distingue pas le bois de saule du bois de cèdre; d'ailleurs, il n'y aura pas besoin de cercueil: il y a dans la cour une vieille auge d'écurie qui sera excellente pour m'en faire un.

--Y songez-vous, mon oncle? Elle est beaucoup trop courte; jamais votre corps n'y pourra entrer.

--Rien de plus facile que de raccourcir mon corps: tu me feras couper en deux et l'on mettra les deux moitiés l'une sur l'autre; mais qu'on ne prenne pas notre bonne hache pour me couper en deux; tu emprunteras celle du voisin.

--Pourquoi emprunter celle du voisin, quand nous en avons une chez nous? dit Perle-Fine.

--Tu ne sais donc pas que j'ai les os très durs: on ébrècherait le tranchant de la hache et il faudrait dépenser des tsins pour la faire réparer.

--Ah! mon oncle! cessez de parler de choses aussi lugubres. Allez-vous reposer plutôt jusqu'au dîner, pour montrer à vos hôtes un visage aimable.

--Mes hôtes! Je voudrais les savoir tous de l'autre côté du pont des Enfers.

--Allons, allons! dit Perle-Fine, calmez-vous; le repos vous fera du bien. Moi je m'occuperai à dresser la table.

Rouille-des-Bois sortit de la pièce en grommelant:

--Une once d'argent! une once d'argent! Restée seule, Perle-Fine s'adonna à une douce rêverie.

--Ce beau jeune homme, mon fiancé! Est-ce possible? Il pensait à moi tandis que j'étais là si triste et si découragée. Ah! si je l'avais su, mon ennui eût été moins dur à porter, et s'il réussit... Mariée! Je serai mariée demain!... Et s'il ne réussit pas?... Eh bien, ma vie sera changée tout de même; ce ne sera plus cette solitude morne, j'aurai un rêve, un espoir. Il faut m'aimer par pitié filiale, m'a-t-il dit. Ah! je suis une fille bien obéissante...

La venue de Cerf-Volant mit fin à sa rêverie.

--Eh bien, Cerf-Volant, t'a-t-on payé la broderie que je t'avais donné à porter?

Cerf-Volant lit signe que non et dit:

--Sorti.

--Comment! la personne était sortie? Quel malheur! Alors les pauvres invités de mon oncle n'auront pas de feu?

--Crédit! répliqua Cerf-Volant, en tirant de dessous sa robe un paquet de charbon, noué dans un morceau d'étoffe.

--Ah! Cerf-Volant, tu as de l'esprit, bien que tu sois avare de paroles, toi qui n'as rien autre chose à économiser. Allons! aide-moi à dresser la table. Mettons-la ici; de cette façon, cachée derrière le paravent, pensa-t-elle, je pourrai voir le signe que doit me faire Bambou-Noir: Une poignée de neige, comme c'est singulier!...

Cependant Cerf-Volant était occupé à allumer le brasier; il soufflait le feu en agitant un écran. Se chauffant les mains il dit:

--Bon!

--Où en est-il, ce malheureux dîner? demanda Perle-Fine.

--Mijote, dit Cerf-Volant d'un air satisfait.

--Tu fais de ton mieux, mais que faire avec rien?

--Beaucoup!

--Oui, en comparaison de notre ordinaire, ce serait un festin magnifique; mais quand je me souviens de tous les plats recherchés que citait mon oncle, en revenant de dîner chez ces seigneurs, je comprends que leurs chiens ne voudraient pas de ce que nous allons leur servir.

--Nuit, s'écria Cerf-Volant.

--Vite! allume toutes les lanternes, les invités vont arriver.

--Toutes?

--Oui, oui, cela dégèlera un peu la salle. Ah! mes ancêtres vénérés, prenez Bambou-Noir sous votre protection, faites réussir son projet si vous ne voulez pas que votre race finisse à moi.

Ainsi pria Perle-Fine, tandis que Cerf-Volant allumait les lanternes.

Il fut interrompu dans cette besogne par Rouille-des-Bois qui, furieux, s'élança sur lui.

--Pourquoi toutes ces lumières? cria-t-il, sommes-nous aveugles?

Mais à peine le vieillard avait-il parlé que le marteau de la porte retentit.

Cerf-Volant, les bras au ciel, se précipita au dehors.

--N'oubliez pas, mon oncle, dit Perle-Fine, que les rites ordonnent la plus grande politesse envers des hôtes.

--Les rites, les rites!...

--Ils exigent, hélas! que je me retire. Bon repas, mon oncle.

Mais, au lieu de sortir, elle se glissa derrière le paravent, prit une épingle de sa coiffure et fit un petit trou dans le papier. De cette façon elle assista à toutes les scènes suivantes, comme à un spectacle.

Un des invités, nommé le Tigre, entra; Rouille-des-Bois se précipita à sa rencontre et tous deux firent assaut de politesse:

LE TIGRE

Vénérable Seigneur! je suis à vos pieds.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est moi, jeune phénix, qui me traîne dans la poussière.

LE TIGRE

Mes petits yeux de fouine sont aveuglés par l'éclat de votre image.

ROUILLE-DES-BOIS

Mon humble taudis tremble du haut en bas de l'honneur de vous recevoir.

LE TIGRE

J'entre dans le temple de la sagesse.

ROUILLE-DES-BOIS

J'aurais dû vous attendre à la porte du faubourg.

LE TIGRE

J'en serai mort de regret, et vous auriez péri de froid.

[Et tous deux se mirent à rire, par politesse.

ROUILLE-DES-BOIS

Donnez à ce siège le bonheur de vous porter.

LE TIGRE

La jeunesse doit rester debout.

De nouveau le marteau retentit, et peu d'instants après entra Dragon-de-Neige, enveloppé de belles fourrures. Rouille-des-Bois courut à sa rencontre, et fit mine de s'agenouiller:

ROUILLE-DES-BOIS

Je frappe la terre de mon front.

DRAGON-DE-NEIGE

Je suis un tapis sous vos pieds!

ROUILLE-DES-BOIS

Vous attendre était déjà un bonheur!

DRAGON-DE-NEIGE

Vous voir est une récompense!

ROUILLE-DES-BOIS

La terre est fière de vous porter!

DRAGON-DE-NEIGE

Le soleil est jaloux de votre gloire!

ROUILLE-DES-BOIS

J'étais monté sur le toit de ma maison pour vous voir venir de plus loin.

DRAGON-DE-NEIGE

Les génies auraient pu vous prendre pour l'un d'eux et vous emporter.

ROUILLE-DES-BOIS

Ail! ah! VOUS VOUS moquez! (Lui montrant le Tigre.) Voyez, un jeune phénix embellit déjà ma cabane.

[Les deux invités se saluent. Le marteau retentit encore.

DRAGON-DE-NEIGE, au Tigre.

Nous voici clans la place. Notre complot va-t-il réussir?

LE TIGRE

Le plus difficile est fait: puisque nous avons décidé ce terrible avare à nous offrir un repas.

[Pendant qu'ils causent, Bambou-Noir et le Prunier sont entrés et échangent des politesses avec Rouille-des-Bois.--Rouille-des-Bois reste au fond, donnant des ordres à Cerf-Volant.

BAMBOU-NOIR, au Tigre et à Dragon-de-Neige.

Merci, mes amis, de votre dévouement, le repas qu'on va vous servir sera, je le crois, une rude pénitence.

DRAGON-DE-NEIGE

Rassure-toi sur mon compte, comme tu me l'as recommandé, j'ai très copieusement dîné, avant de venir.

LE TIGRE

J'ai pris la même précaution.

LE PRUNIER, s'appuyant sur l'épaule de Bambou-Noir.

Et nous venons d'en faire autant tous les deux, mais il fait ici un froid terrible.

BAMBOU-NOIR

Gardez vos fourrures.

DRAGON-DE-NEIGE

Mais toi, pour jouer ton rôle?

BAMBOU-NOIR

L'espoir de réussir, voilà de quoi me réchauffer.

ROUILLE-DES-BOIS, sans être vu, ouvre la porte d'une lanterne et la souffle, puis il s'avance.

Nobles seigneurs, daignez prendre place, voici le premier service.

[Cerf-Volant entre avec un plateau.--A ce moment Bambou-Noir s'approche du paravent et dit à voix basse:)

--Perle-Fine, êtes-vous là?

--Oui, répond la jeune fille.

--Bien, dit-il.

[On s'asseoit. Tous sont à table et font diverses grimaces en goûtant les plats.)

CERF-VOLANT, à part, en admirant les fourrures des convives.

Beau!

ROUILLE-DES-BOIS

Comment trouvez-vous cette poule au lait d'amandes?

DRAGON-DE-NEIGE

Je n'en ai jamais mangé de pareille.

CERF-VOLANT, à part, même jeu.

Chaud.

ROUILLE-DES-BOIS

Que dites-vous de ce hachis de grives?

LE TIGRE

Je le trouve ... extraordinaire.

CERF-VOLANT

Cher!

LE PRUNIER, à part.

Oh! ce thé! On le dirait fait avec le chaume d'un vieux toit.

BAMBOU-NOIR

Quelle infernale cuisine!

--Ce dîner leur soulève le cœur, se disait Perle-Fine toute honteuse.

[Rouille-des-Bois manque de s'étrangler et tire de sa bouche une queue de rat.

CERF-VOLANT, l'attrapant vivement.

Queue.

ROUILLE-DES-BOIS, souriant.

Ce n'est rien, un petit os d'oiseau. (A Cerf-Volant.) Allons! sers-nous: ce mouton arrosé de vin de riz, ces têtes de grenouilles au gras vert de tortue, ces nageoires de requin, confites dans le miel, ces bécasses garnies de crêtes de paon, ces nids d'hirondelles au sucre candi, ce filet de porc-épic, ces pieds de cerfs en purée, et n'oublie pas les noisettes grillées, les chenilles de la canne à sucre, le gingembre vert, les mille sortes de gâteaux....

DRAGON-DE-NEIGE, l'interrompant.

Là! là! vous nous comblez!

[Cerf-Volant apporte le deuxième service.

BAMBOU-NOIR, à part.

Quel aplomb!

--Mon pauvre oncle se couvre de ridicule, soupira Perle-Fine.

LE PRUNIER, à part.

Son mouton au vin de riz a aboyé dans le sel.

[Bambou-Noir s'évente.

DRAGON-DE-NEIGE, remontant le col de son manteau.

Comment! tu as trop chaud, toi?

LE TIGRE

Par Bouddha! tu oublies son talisman, c'est toujours l'été pour lui.

DRAGON-DE-NEIGE

C'est vrai, je n'y songeais plus,

LE PRUNIER

Il se dit pauvre et il est plus riche que nous tous, en possédant un pareil trésor.

ROUILLE-DES-BOIS

Riche!... Un trésor?...

LE TIGRE

Comment! Vous ne connaissez pas les vertus merveilleuses de sa tunique?

ROUILLE-DES-BOIS

Cette tunique?

BAMBOU-NOIR

Oh! elle n'a l'air de rien, pas de broderies, pas de riches fourrures, et pourtant, je ne l'échangerais pas contre la robe d'or du Fils du Ciel.

ROUILLE-DES-BOIS.

Vous voulez rire, la robe de l'Empereur vaudrait bien plus d'argent.

BAMBOU-NOIR

C'est moi pourtant qui ferais un mauvais marché.

DRAGON-DE-NEIGE

Vous ignorez donc que cette tunique le préserve de la faim et du froid. Avec elle, il n'a jamais besoin de rien.

ROUILLE-DES-BOIS

Quoi! Il ne mange jamais?

BAMBOU-NOIR

Oh! si, quelquefois, par gourmandise, comme ce soir; mais, depuis que je possède ce trésor, je n'ai pas dépensé un tsin pour ma nourriture.

[Illustration: Un Bonze d'Europe.]

ROUILLE-DES-BOIS

Pas un tsin!... Vous vous moquez d'un naïf vieillard.

LE TIGRE

Non, Seigneur, il dit vrai, toute la ville lui envie sa tunique magique.

LE PRUNIER

Non seulement elle nourrit son homme, mais elle lui tient chaud l'hiver et frais l'été.

--Quelles fables étranges racontent-ils là? se demandait Perle-Fine.

DRAGON-DE-NEIGE

C'est une chose certaine. Un jour, je voyageais avec Bambou-Noir. Il n'y avait pas d'auberge et la chaleur me dévorait: il me mit, pendant quelques instants, sa tunique sur les épaules. Aussitôt la fatigue disparut et je ne sentis plus ni la chaleur ni la faim.

ROUILLE-DES-BOIS

Vous me dites des choses incroyables. D'où donc, jeune Seigneur, vous est venu cet habit extraordinaire?

BAMBOU-NOIR

On me l'a donné en récompense d'une bonne action.

LE PRUNIER

Si toutes les bonnes actions étaient ainsi payées, il n'y aurait plus que des hommes vertueux.

ROUILLE-DES-BOIS

Ayez de la complaisance pour la curiosité d'un pauvre vieux.

DRAGON-DE-NEIGE

Allons, raconte l'histoire de la tunique.

BAMBOU-NOIR, saluant Rouille-des-Bois.

Ma gloire est de vous faire plaisir. C'était vers la fin de l'automne, il y a un an de cela, j'étudiais à Pékin, pour prendre mes grades littéraires. Un soir, je marchais par la ville, en sortant d'un examen, quand, tout à coup, je vois la rue interceptée par une foule furieuse qui poursuivait un vieillard en lui jetant des pierres. C'était un bonze européen, vous savez, un de ces prêtres qui viennent des mystérieux pays de l'Ouest, pour enseigner dans l'empire du Milieu une religion nouvelle. Ces hommes sont, en général, inoffensifs. Que leur religion soit bonne ou mauvaise, en ce moment, je n'y songeai pas. Je me souvins seulement des préceptes de notre divin Confucius. N'a-t-il pas dit: «La première des vertus, c'est la charité envers tous les hommes, quels qu'ils soient»?

LE PRUNIER

Il la dit! il l'a dit!

[Tous hochent la tête d'un air approbatif.

BAMBOU-NOIR

Je ne vis dans ce prêtre qui courait vers moi, tout couvert de sang, qu'un vieillard faible et persécuté. J'allai à lui et je le retins dans mes bras, au moment où il tombait, à bout de forces. On voulut me l'arracher, mais j'en imposai à cette populace, et j'emmenai le prêtre dans ma chambre d'étudiant; il était horriblement blessé, et le médecin déclara ses blessures mortelles; il put seulement adoucir le mal. Quand le prêtre approcha de ses derniers moments, il me dit d'une voix faible: «Mon fils, vous n'avez pas secouru un ingrat. Vous êtes pauvre, je vous lègue mieux que la fortune, car la fortune peut être dissipée. Prenez cette tunique et gardez-vous bien de la juger sur les apparences; en la revêtant, vous serez délivré de toutes les servitudes auxquelles les hommes sont soumis; vous n'aurez ni faim, ni soif, ni froid. Elle a appartenu à un grand saint de mon pays qui lui a donné cette vertu.» Il mourut là-dessus, et moi qui croyais qu'il avait parlé dans le délire de la fièvre, je m'aperçus bientôt qu'il m'avait légué un véritable trésor.

ROUILLE-DES-BOIS

--Où veut-il en venir! se disait Perle-Fine.

[Bambou-Noir tousse légèrement.

--Ah! il me fait signe.

(Et elle entr'ouvre la fenêtre pour prendre sur le rebord une poignée de neige.

DRAGON-DE-NEIGE

Il y a de quoi s'ébahir. Cependant vous savez, comme nous, que rien ne semble impossible à ces hommes d'Occident qui possèdent tous les secrets de la Magie.

[Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reçoit de Perle-Fine la poignée de neige et la met dans sa calotte qu'il replace sur sa tête.

LE TIGRE

Ne voyagent-ils pas avec une rapidité effrayante, dans des voitures traînées par un monstre de fer et de feu?

LE PRUNIER

Ne s'écrivent-ils pas, d'un bout du monde à l'autre, au moyen du tonnerre qu'ils emprisonnent dans un fil?

DRAGON-DE-NEIGE

Ils font mieux encore. A l'aide d'un appareil fabriqué avec des yeux d'enfant, ils forcent le soleil à dessiner, en une seconde, l'image des hommes, des monuments, des pays! N'est-ce pas merveilleux!

ROUILLE-DES-BOIS

Ce sont de vrais démons.

LE PRUNIER, montrant Bambou-Noir.

Tenez, voyez si l'on peut nier la vertu de cette tunique. Tandis que, malgré nos fourrures, nous sommes tous gelés, lui, si légèrement vêtu, transpire.

ROUILLE-DES-BOIS, regardant l'eau qui coule sur le visage de Bambou-Noir.

Il transpire! C'est positif!

BAMBOU-NOIR, à part, s'essuyant.

Aïe! qu'elle est froide, cette sueur de neige!

ROUILLE-DES-BOIS, qui tremble de froid.

Je voudrais bien avoir un pareil manteau.

LE TIGRE, à part.

Allons donc! il y vient enfin, le vieux gueux.

DRAGON-DE-NEIGE, bas à Rouille-des-Bois.

Peut-être consentirait-il à vous le vendre?

ROUILLE-DES-BOIS

Me le vendre! et de l'argent? il devrait avoir pitié plutôt d'un pauvre vieillard qui n'a que peu de temps à vivre et lui prêter cette tunique merveilleuse. Oui, Seigneur, faites cela. A ma mort, la tunique vous reviendrait.

BAMBOU-NOIR

Y songez-vous? Elle est toute ma fortune. Que deviendrais-je, si je m'en dépouillais? Tandis que vous, vous ne manquez de rien!

--Ah! voilà! se dit Perle-Fine, il veut lui vendre cette tunique.

LE TIGRE

J'ai offert à mon ami six cents liangs contre son talisman; en un mois, j'eusse regagné cette somme, il m'a refusé.

ROUILLE-DES-BOIS

Six cents liangs! Je n'en donnerais, moi, que la moitié ... si je voulais l'acheter, si j'en avais le moyen.

BAMBOU-NOIR

Je ne veux pas la vendre, Seigneur,

[Ils quittent la table.

DRAGON-DE-NEIGE

Tu as tort ... une somme entre tes mains te permettrait de tenter la fortune, d'entreprendre un commerce fructueux: tu es trop jeune pour t'en tenir aux avantages matériels que te donne ta tunique.

BAMBOU-NOIR

Mais les risques à courir! Je peux tout perdre.

[Ils continuent à causer entre eux.

ROUILLE-DES-BOIS, au premier plan, à part.

Trois cents liangs! Malgré une sage économie, je ne puis dépenser moins, en une année, pour notre nourriture; donc, la première année, je ne perdrai rien; la seconde, je gagnerai trois cents liangs, la troisième, avec les intérêts...

[Il prend un instrument à calculer et compte tout bas avec une grande rapidité.

--Mon oncle fait des calculs, il est pris, murmura la jeune fille en souriant.

ROUILLE-DES-BOIS, regardant la doublure toute pelée de sou habit, à part.

Cette peau de mouton ne vaut pas grand'chose, elle n'ira pas loin. Voilà tantôt dix ans que je songe à la remplacer. Cela deviendrait inutile.

LE PRUNIER, bas, à Rouille-des-Bois.

Profitez d'un moment d'hésitation pour engager sa parole. Nous l'avons presque décidé, car il a envie d'acheter un fonds de commerce; pensez à tout l'argent que vous épargneriez.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est vrai, c'est vrai, mais il faut en donner d'abord.

LE PRUNIER

Comme toujours, pour en gagner.

ROUILLE-DES-BOIS, à Bambou-Noir.

Seigneur, j'offre trois cents liangs de votre tunique.

BAMBOU-NOIR

Ai-je dit qu'elle fût à vendre? Si je consentais jamais à m'en séparer, ce ne serait que pour un temps, avec la condition que l'acheteur me la restituerait par testament.

ROUILLE-DES-BOIS

J'accepte cette clause.

LE TIGRE

Comment, Bambou-Noir, tu oublies que tu as refusé de me la vendre, à moi, pour une somme double?

ROUILLE-DES-BOIS

Mais, Seigneur, vous êtes du même âge que ce jeune phénix, il n'aurait nul espoir de rentrer en possession de son trésor, tandis que moi qui suis vieux, je ne l'en priverai pas longtemps.

LE TIGRE

Par égard pour voire âge, je retire mon offre.

BAMBOU-NOIR

C'est à cause du respect que je vous dois, que je cède à voire désir.

DRAGON-DE-NEIGE

Alors c'est marché conclu!

ROUILLE-DES-BOIS

Un instant! vous m'assurez que la tunique peut nourrir plusieurs personnes?

BAMBOU-NOIR

Certes.

DRAGON-DE-NEIGE

Je vous l'ai dit, je l'ai moi-même expérimentée.

ROUILLE-DES-BOIS

A-t-elle la même vertu sur les femmes?

BAMBOU-NOIR

Non, aux femmes s'arrête son pouvoir. Vous savez que le mariage est défendu à ces prêtres d'Europe; le saint homme n'a pas permis aux femmes de participer aux bienfaits de cette relique.

ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien! qu'en ferais-je? N'ai-je pas une nièce?

LE PRUNIER

Il ne lui est pas défendu à elle de se marier, elle vous quittera bientôt.

ROUILLE-DES-BOIS

Se marier! Et les présents de noces, et le trousseau, et les cérémonies?

LE TIGRE

Votre nièce n'est pas encore mariée? J'avais entendu dire, pourtant, qu'elle était fiancée, lorsqu'elle devint orpheline.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est possible.

BAMBOU-NOIR

C'est certain, car le fiancé c'est moi; mes parents ont échangé avec ceux de cette jeune fille des promesses solennelles.

DRAGON-DE-NEIGE

Comment! tu es assez impie pour ne pas obéir aux volontés de tes parents?

BAMBOU-NOIR

Que veux-tu que je fasse d'une femme, pauvre comme je le suis?

LE PRUNIER

Avec trois cents liangs, tu peux le mettre en ménage.

ROUILLE-DES-BOIS

Il faudrait prendre alors la fiancée sans trousseau et l'emmener, sans cérémonie, sans musique, sans toutes ces folies ruineuses.

LE TIGRE

Tu dois tout endurer et te résigner à tout par piété filiale.

BAMBOU-NOIR

Même à prendre une femme peut-être laide et ignorante?

--Oh! le méchant! chuchota Perle-Fine.

ROUILLE-DES-BOIS

Ma nièce! mais elle est parfaite! Un front de jade, des yeux d'hirondelle, des dents comme des grains de riz encore rangés dans l'épi, une chevelure pareille à un torrent nocturne, un pied qui peut avoir pour soulier une fleur de nénuphar, et des talents! Elle chante comme une immortelle, brode comme une fée, compose des vers aussi bien que Li-taï-pé lui-même. Perle-Fine, c'est bien son nom.

--Hélas! comme il me vante pour se débarrasser de moi, soupira tout bas la jeune fille.

BAMBOU-NOIR

Si le portrait est exact, je suis prêt à épouser Perle-Fine et à céder ma tunique au vénérable seigneur, pour la somme misérable de trois cents liangs.

DRAGON-DE-NEIGE

Nous serons les témoins du mariage. Demain matin, nous reviendrons avec le fiancé. Vous lui présenterez 'sa femme, et un sac d'argent, et il vous remettra le talisman.

ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Peut-être se moquent-ils de moi. (Haut) Un moment: avant de me dessaisir d'une pareille somme, je veux mettre à l'épreuve la vertu du talisman.

BAMBOU-NOIR, à part.

Aïe!

--Hélas! tout est perdu! pensa la jeune fille.

DRAGON-DE-NEIGE

Mettriez-vous en doute notre parole?

ROUILLE-DES-BOIS

Oh! Oh! seigneur! pouvez-vous croire? mais la prudence est une grande vertu.

BAMBOU-NOIR

Quelle épreuve exigez-vous? Je ne crains rien.

LE PRUNIER, bas à Bambou-Noir.

Prends garde.

BAMBOU-NOIR, bas au Prunier.

Le ciel me protège!

ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien! je veux que vous passiez la nuit dans cette salle où nous sommes, sans matelas ni couvertures. Cette salle est très froide; le matin surtout, il y gèle autant que dehors.

LE TIGRE

Nous en savons quelque chose.

ROUILLE-DES-BOIS

Si demain vous n'êtes pas mort, ou tout au moins perclus, si je vous trouve en bon état et reposé, je croirai alors, tout à fait, à la puissance des bonzes d'Europe.

BAMBOU-NOIR

J'accepte volontiers, car vous avez enflammé mon cœur en traçant le portrait de ma fiancée. Je coucherai même dans le jardin, si vous voulez.

ROUILLE-DES-BOIS

Non, je ne pourrais pas vous surveiller; d'ailleurs, les portes qui joignent mal, les jours qui se sont formés entre les solives du toit, produisent des courants d'air plus pernicieux que le froid du dehors.

BAMBOU-NOIR

L'épreuve n'en sera que plus convaincante.

DRAGON-DE-NEIGE, bas à Bambou-Noir.

Renonce à cette folie, la place n'est déjà plus tenable.

LE TIGRE, de même.

Le maigre feu est consumé et, dehors, le froid redouble.

LE PRUNIER, de même.

Nous dégageons encore un peu de chaleur; quand nous ne serons plus là, ce sera mortel.

BAMBOU-NOIR

Si près du but, je ne veux pas renoncer. Revenez demain matin. Si je triomphe, c'est le bonheur; si je succombe, je vous lègue mes funérailles.

A ce moment Cerf-Volant paraît et s'écrie:

--Palanquins!

DRAGON-DE-NEIGE

Ah! nos palanquins sont arrivés.

LE PRUNIER, qui a regardé à la fenêtre.

Ah! mes amis, le froid augmente, il y a une tourmente de neige.

LE TIGRE

Hâtons-nous de rentrer, nous pourrions être pris par le tourbillon. A demain, Bambou-Noir!

LE PRUNIER

Courage!

DRAGON-DE-NEIGE

Que Bouddha te protège! [Ils échangent des salutations avec Rouille-des-Bois et sortent.

BAMBOU-NOIR, à part.

Me voilà pris à mon propre piège; mais pas encore vaincu.

Il s'approche du paravent et dit tout bas à Perle-Fine:

Si je meurs, pensez quelquefois à moi.

--Je vous suivrai au tombeau, répond la jeune fille.

--Au revoir, ou adieu.

[Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas être surprise par son oncle, et se retire tristement.

ROUILLE-DES-BOIS, revenant.

Vous serez admirablement sur le banc d'honneur pour dormir.

BAMBOU-NOIR

J'y serai fort bien.

ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Il a l'air parfaitement tranquille, (il monte sur une chaise pour éteindre la lanterne qu'il ne peut pas atteindre.)

BAMBOU-NOIR

Laissez, laissez, je me charge de tout éteindre. J'aime à dormir clans l'obscurité.

ROUILLE-DES-BOIS Bien! bien! (Il va mettre le verrou à la petite porte et la ferme à clé.) Il fait décidément un froid terrible.

BAMBOU-NOIR, qui s'évente.

Vraiment! Hâtez-vous de gagner votre lit, vous pourriez prendre mal.

ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Il s'évente! (Haut). Bon sommeil, Seigneur.

BAMBOU-NOIR

Ayez de beaux rêves.

ROUILLE-DES-BOIS. [Il sort, puis passe sa tête par l'entrebâillement de la porte.

N'oubliez pas d'éteindre les lanternes.

BAMBOU-NOIR

Soyez tranquille.

--Eh bien! me voici dans une belle situation! s'écria Bambou-Noir resté seul. Je suis déjà transi jusqu'aux moelles! Maudit vieillard! (Regardant autour de lui.) Pas un tapis dans lequel on puisse s'envelopper! (Il remue les cendres du réchaud.) Glacées! brou! j'ai l'onglée, mes pieds sont comme paralysés. Si je triomphe pourtant, quel bonheur! Est-ce que cette pensée ne suffira pas à me réchauffer? (il frissonne.) Non ... Essayons de dormir. En me reployant sur moi-même, je conserverai peut-être le peu de chaleur qui me reste. (Il se couche sur le banc devant la fenêtre.) Hélas! pourquoi la vertu de ma tunique est-elle illusoire? (il se tait et tâche de dormir.--On entend alors, à travers les serrure, sous les portes, de tous côtés, des sifflements, des miaulements, des hurlements extraordinaires, produits par le vent.) (Se relevant.) Qu'est-ce que cela?...

Une légion de diables semblent se combattre. Ils miaulent, ils beuglent. (Use lève.) Le roi des tempêtes tient ici sa cour... (Il prend le paravent et essaye de s'abriter.) Non, c'est par là... (Il le change déplace.) Par ici plutôt. (Il change encore.) C'est de tous les côtés. (Il s'enveloppe du paravent.) Voyons de Cette façon! (En sortant brusquement.) Non, cela forme un tirage capable de m'enlever! (il claque des dents.) Aïe! j'ai failli me casser une dent! Je n'y tiens plus! il me semble que mon sang se fige ... une somnolence ... un engourdissement.... (Il s'assied.) C'est mortel, à ce que l'on dit, de se laisser gagner par le sommeil dans un cas pareil, mais... comment résister?... Alors je suis mort.

[A ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe à la porte.

--Cher Bambou-Noir! cria-t-elle. Vivez-vous encore?

--Ah! Perle-Fine! Je vis encore un peu! bien peu!

--Hélas! l'inquiétude m'a chassée de mon lit, des ruisseaux de larmes gèlent sur mes joues.

--Ma piété filiale est tout ce qui reste de chaud en moi, dit le jeune homme.

--Je suis cause de vos souffrances!

--Non, non, tu m'as sauvé au contraire; j'allais m'endormir, mais l'énergie me revient. Va, va, rentre chez toi, ne reste pas dans ce couloir glacial. A tout à l'heure! Tu seras ma femme, je le jure.

--Le ciel vous exauce! dit-elle en s'éloignant.

[Bambou-Noir se met à parcourir la salle en courant, sautant sur les meubles et faisant toutes sortes de gambades.

--Les sages nous enseignent que le mouvement se transforme en chaleur; nous allons voir si cela est vrai.

[Il empoigne un chien de faïence et le met sous son bras, en continuant à courir.

Ah! je sens déjà par tout le corps un picotement insupportable, comme si des milliers de fourmis me dévoraient. C'est bon signe, la vie revient.

[En prenant le second chien de faïence sous son bras:

--Si j'avais dormi, j'étais perdu, j'aurais eu tout au moins plusieurs fragments de moi-même complètement gelés.

[Tenant toujours les chiens de faïence, il se glisse sous la table et l'enlève sur son dos.

--Mon sang commence à circuler. Ah! Rouille-des-Bois! ah! vieux misérable, tu voulais me faire périr? Ah! tu fais souffrir de privations la nièce confiée à tes soins, tu gardes sa fortune et refuses de la marier selon les rites, pour ne pas payer la noce! Eh bien, tu la paieras tout à l'heure, rusé renard. Victime de ta cupidité, tu es tombé dans mon piège, et quand tu t'apercevras que tu es dupé, nous serons hors de la ville, Perle-Fine et moi.

[Le jour éclaire la fenêtre; il s'arrête un instant.

--Je n'ai plus froid du tout, j'ai même chaud. Les sages ont bien parlé. Encore un tour et je serai en nage.

--Ah! tu croyais me trouver gelé ce matin, sec et dur, comme ton cœur d'avare! Ah! tu voulais réduire à néant l'invention merveilleuse de la tunique! Tu l'endosseras, tu l'endosseras, vieux ladre! et tu verras comme elle chauffe et nourrit son homme.

[On entend des pas.

Victoire! Victoire! le vaincu approche!

[Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se couche et feint de dormir.

[Rouille-des-Bois met la clé dans la serrure, entr'ouvre la porte, et passe la tête.

--Si le jeune seigneur a voulu me tromper, je dois être, à l'heure qu'il est, bien vengé.

[Bambou-Noir fait entendre un ronflement.

--Il est vivant! s'écria l'avare en entrant tout à fait. Mais c'est qu'il dort là comme dans le lit le plus douillet... Est-ce possible! sa main est chaude! Son front est moite!... Il a dit vrai! Ah! ces bonzes d'Europe... quels sorciers! J'aurai en ma possession un trésor sans pareil! Plus un tsin à dépenser, plus un! Je garderai mon or, tout mon or! Je l'entasserai; personne ne l'aura! On ne peut douter, son front est mouillé de sueur! Voyons encore, je ne me trompe pas.

[Et il promène encore une fois sa main sur le front de Bambou-Noir.

--Aïe! Qu'est-ce que c'est? Suis-je dans une caverne? Il me passe des serpents sur la figure, cria le jeune homme en feignant de s'éveiller.

--C'était ma main, jeune phénix, je tâtais....

--Une main glacée! De quel droit la promenez-vous sur ma figure? (il éternue.) Vous m'avez donné un rhume de cerveau. Qui êtes-vous d'abord? (Feignant de revenir à lui.) Ah! pardon, vénérable seigneur, ce brusque réveil! J'étais si loin d'ici: je rêvais que je cueillais des mandarines dans un bosquet d'orangers.

--Des mandarines!... Vous n'avez pas oublié notre marché d'hier au soir?

--Quoi donc?

--Oh! Oh! n'allez pas vous dédire! La tunique merveilleuse est à moi, contre ce sac d'or.

--Ai-je promis cela?... Ne dois-je pas aussi me charger d'une femme?...

--Ma charmante nièce, parfaitement; elle est prévenue et va venir.

[Il va ouvrir la petite porte.

--Seigneur, je crois que j'étais ivre, hier, quand je vous ai fait toutes ces folles promesses.

--Ivre! Ivre! Ah! ah! n'essayez pas de m'échapper. J'ai des témoins, j'en ai: tous mes hôtes ont entendu les paroles échangées. (On entend de la musique, puis le marteau retentit.) Tenez, les voici qui viennent chercher les mariés, ils témoigneront. Les prodigues, ajouta-t-il tout bas, ils ont amené un orchestre!

(La petite porte s'ouvre et Perle-Fine paraît la tête couverte d'un voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le Prunier, Dragon-de-Neige.)

--Sauvé! J'ai réussi, dit tout bas Bambou-Noir à Perle-Fine.

--Ce sont des larmes de joie qui maintenant troublent mes yeux.

--Chut! fit Bambou-Noir.

--Oui, oui, seigneurs, il veut reprendre sa parole, criait l'avare.

--Ho! ho! voilà qui est impossible, dit Dragon-de-Neige.

--Vous êtes témoins, n'est-ce pas?

--La nièce est à lui, la tunique est à vous, affirma le Tigre.

--Contre la somme convenue, ajouta Le Prunier.

--Voici l'argent, dit Rouille-des-Bois, en posant un sac sur la table.

--Et la restitution par testament.

--Voici le testament, dit Rouille-des-Bois, tirant un papier de sa ceinture.

--Allons, je le vois, il faut s'exécuter, soupira Bambou-Noir en déboutonnant lentement la tunique.

--Je t'ai apporté un manteau fourré, dit à voix basse Dragon-de-Neige. Comment es-tu parvenu à le convaincre?

--Je vous conterai cela, dit Bambou-Noir. La cérémonie de mon mariage commence, ajouta-t-il en entendant la mélodie que jouaient les musiciens.

ROUILLE-DES-BOIS, amenant solennellement Perle-Fine à Bambou-Noir.

Seigneur, voici votre fiancée, (A Perle-Fine.) Ma nièce, ce jeune seigneur désire vous prendre pour femme. Vous devez le suivre, c'était la volonté de vos parents, c'est aussi la mienne.

PERLE-FINE, après avoir salué Rouille-des-Bois.

Mon oncle très vénéré, vos désirs sont des lois pour moi. Je vous remercie de m'avoir élevée en me comblant de soins. Je vous remercie de fixer aujourd'hui mon avenir. Je souhaite que vous viviez des centaines et des milliers d'années. En vous quittant, je ne puis retenir mes larmes.

ROUILLE-DES-BOIS

Allons, cela suffit!

BAMBOU-NOIR

Oncle vénérable, votre neveu très soumis vous souhaite toutes les prospérités.

ROUILLE-DES-BOIS

Allez, et soyez heureux.

[Bambou-Noir ôte sa tunique qu'il pose sur le dos d'un fauteuil; il met le manteau.

DRAGON-DE-NEIGE

Hâtez-vous, jeunes époux, les chevaux rongent leur frein; ils sont impatients de vous emporter vers le séjour du bonheur.

PERLE-FINE, à Cerf-Volant ahuri.

Adieu, Cerf-Volant!

CERF-VOLANT, pleurant.

Hi! hi!

[Les amis de Rouille-des-Bois forment une haie vers la porte.--Bambou Noir tenant Perle-Fine par la main passe au milieu d'eux.

DRAGON-DE-NEIGE, aux fiancés.

Que la fortune soit votre amie!

LE TIGRE

Le bonheur votre compagnon!

LE PRUNIER

Puissiez-vous n'avoir que des fils!

[Les fiancés, après un dernier signe d'adieu, sortent rapidement.

Peu de temps après cette aventure, Cerf-Volant, plus maigre et plus effaré que jamais, vint trouver Bambou-Noir dans sa maison. Il le regarda longtemps avec terreur avant d'oser lui adresser la parole.

--Eh bien! tu ne sembles pas très bien portant, mon pauvre Cerf-Volant, dit le jeune homme en riant; aurais-tu eu quelque indigestion depuis que je ne t'ai vu?

--Oh! non, dit Cerf-Volant, les bras au ciel.

--Veux-tu manger quelque chose?

--Oh! oui.

--Mais que venais-tu me dire?

Le maigre garçon prit une figure lamentable et trembla de tous ses membres; à la fin, il balbutia:

--Mort!

--Qui est mort?

--Maître!

[Illustration: Siao-Man et Fan-Sou]

--Comment est-il mort?

--De faim!

--Eh! grands poussahs! s'écria Bambou-Noir, pouvait-on s'imaginer, vraiment, qu'il s'entêterait à ne pas manger?

Tout chagrin, il se rendit sur l'heure à la maison de l'oncle de sa femme, et, en sa qualité d'héritier, se fit ouvrir les caves. Comme il le prévoyait, elles étaient encombrées de sacs d'or et d'argent.

Rouille-des-Bois eut des funérailles somptueuses, qui auraient tiré des larmes à ses yeux défunts, s'il lui avait été donné d'en connaître le prix. Bambou-Noir avait tenu à se conduire en parent affectueux et en héritier reconnaissant. Mais ses larmes essuyées, il retourna à son bonheur, maintenant complété par la fortune.

Cerf-Volant entra au service des jeunes époux; il engraissa tellement qu'au bout d'une année, ses yeux obliques, jadis si grands, n'apparaissaient plus dans son visage que comme deux traits de pinceau.

LE RAMIER BLANC

COMÉDIE CHINOISE

PERSONNAGES

PÉ-MIN-TCHON, jeune lettré. SIAO-MAN, jeune orpheline. FAN-SOU, sa suivante.

La scène se passe en Chine, dans la capitale de la province de Chen-Si.

Le théâtre représente un paysage au bord d'un lac. Adroite au premier plan, l'angle d'une maison. Un perron de quelques marches précède la porte; il est flanqué à chaque coin d'un monstre de porcelaine. A droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pêcher en fleurs. A gauche, au fond, la balustrade d'une terrasse et d'un escalier, descendant d'une pagode. Au fond, un lac entre des saules et des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.

SCÈNE PREMIÈRE

SIAO-MAN

SIAO-MAN (elle porte une lanterne allumée et sort avec précaution du pavillon de droite).

Hélas! c'est mal ce que je fais là! Sortir ainsi, la nuit, au lieu de dormir paisiblement, la joue sur l'oreiller de soie. Pourtant, la nuit est arrivée à mi-chemin dans le ciel, et tous les rêves commencés sont à la moitié de leur cours. Mais la nuit est longue et fiévreuse pour celle qu'une pensée tyrannique tient éveillée.

[Elle pose sa lanterne sur la dernière marche du perron et s'avance.

Je tremble comme un voleur! Serais-je coupable vraiment d'être venue respirer la douceur de cette nuit de printemps?... Non, mais... suis-je bienvenue pour cela seulement?... Pourquoi donc, au lieu de réveiller ma suivante Fan-Sou pour la prier de m'accompagner dans cette promenade, me suis-je glissée silencieusement le long des rampes, en retenant les perles sonores qui bruissent à ma ceinture! Pourquoi, depuis plusieurs nuits, le sommeil s'éloigne-t-il de moi? Et pourquoi, pendant ces longues veilles, ai-je secrètement brodé sur un sachet odorant des sarcelles de soie qui voguent côte à côte sur un lac en fil d'argent?... Je n'ose m'avouer à moi-même que j'ai brodé ce sachet pour un jeune voyageur qui loge depuis quelque temps dans la pagode voisine et auquel, malgré moi, je pense sans cesse comme à un fiancé. Hélas! il va sans doute repartir bientôt, pour toujours, et il n'est aucun moyen de le retenir. Qui sait? S'il trouvait sur le seuil de sa porte ce sachet de soie violette, s'il voyait les oiseaux symboliques, s'il lisait les quatre vers que j'ai brodés sur l'étoffe, il penserait que quelqu'un s'intéresse à lui dans ce pays et, peut-être, il retarderait son départ de quelques jours.

[Elle remonte vers la pagode.

Sa lampe jette une lueur pâle à travers le papier transparent des fenêtres. Il veille: l'amour de l'étude emplit son esprit et il dédaigne de dormir.

SCÈNE II

SIAO-MAN, FAN-SOU

FAN-SOU, dans la coulisse.

Maîtresse! maîtresse! où es-tu? Maîtresse! réponds-moi!

[Elle entre avec une lanterne à la main et cherche tout autour de la scène.

SIAO-MAN, à part.

Ciel! Fan-Sou.

[Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la scène.

FAN-SOU, lui mettant la lanterne sous le nez.

A-Mi-To-Fo! la voilà! Je n'en puis croire mes yeux! le feu est-il à la maison? es-tu prise de folie? es-tu malade? (Elle fait le tour de Siao-Man.) Mais lion, elle semble se porter à merveille. (Elle lui tâte le pouls.) La main est fraîche, le pouls régulier, la tête ne brûle pas. (Elle dépose la lanterne à terre et croise les bras.) Ah! c'est donc ainsi qu'on se cache de moi? C'est ainsi qu'on se glisse hors de sa chambre en faisant si peu crier le plancher, que l'oreille exercée de Fan-Sou croit n'avoir entendu que le vent qui souffle sur les fleurs! Voilà comment une jeune fille, respectueuse des convenances, sort sournoisement de sa maison.

SIAO-MAN

Écoute-moi, Fan-Sou....

FAN-SOU

Oui, oui, si ta vénérable tante, qui depuis trois ans est partie pour recueillir l'héritage de son époux, revenait subitement et te disait: «Petite scélérate, que fais-tu à une pareille heure sur la place publique?» Tu lui répondrais: «Écoute-moi, ma tante...»

SIAO-MAN

Mais, Fan-Sou, vois donc la fête que donne le printemps, vois la douce lumière que la lune répand sur l'or neuf des longues feuilles de saules, regarde les mille diamants qui scintillent sur le lac! Comment dormir par une semblable nuit? Ne respires-tu pas le tiède vent d'est qui effeuille les fleurs de pêchers et se parfume en frôlant nos vêtements de soie? Vois donc cette goutte de rosée, suspendue à la pointe dune herbe: elle a volé un rayon à la lune et se croit une petite étoile. Écoule la voix tendre et sonore du rossignol.

[La fenêtre de la pagode s'est ouverte, on entend le prélude d'une flûte.

FAN-SOU, ironique.

Le rossignol?

PÉ-MIN-TCHON (il chante dans la coulisse.)

J'ai vu les plus beaux pays, J'ai vu les dieux d'or et d'azur, Les palais, les champs de riz, La tour qui luit dans le ciel pur.

FAN-SOU

Ma chère maîtresse, si tu tiens absolument à jouir de cette nuit de printemps, éloignons-nous un peu d'ici; il n'est pas convenable que des femmes se promènent ainsi sous la fenêtre d'un jeune homme.

SIAO-MAN

Que dis-tu, Fan-Sou? N'est-ce pas un pieux lao-tseu qui chante un hymne saint à Fo?

FAN-SOU

Ha! ha! Tu prends cette chanson pour un hymne à Fo? Mais tu ignores donc qu'un jeune lettré se rendant à Pékin pour les grands concours, habite depuis quelque temps dans ce pavillon?

SIAO-MAN

Qu'importe! Laisse-moi écouter encore: rien n'est charmant comme le son d'une flûte dans la nuit.

FAN-SOU

Est-ce la flûte seulement qui te plaît?

PÉ-MIN-TCHON, dans la coulisse.

J'ai ri, j'ai bu sous la lune, Bercé par les flots des étangs, Et j'ai fêté la fortune Avec des amis de tous rangs. Mais mon cœur reste solitaire A quoi bon chercher le bonheur? Sans fiancée, il n'en est pas sur terre!

FAN-SOU

Maîtresse, maîtresse! partons d'ici. Bien que nous ne pensions pas à lui, ce jeune homme, s'il nous voyait, pourrait croire que nous l'avons remarqué.

SIAO-MAN

Comment pourrait-il avoir une pareille pensée? Mais, puisque tu le veux, retirons-nous.

FAN-SOU

Je passe la première, cache-toi dans l'ombre que je projette en marchant.

[Siao-Man reste un peu en arrière et jette le sachet sur l'escalier de la pagode.

SIAO-MAN

Ah! Poussahs! Faites qu'il le ramasse et que ce soit un talisman qui le retienne ici.

[Elles s'éloignent.

SCÈNE III

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON (il sort du pavillon et s'accoude à la balustrade de la terrasse.)

Il m'a semblé entendre un chuchotement de jeunes voix... Je me suis avancé avec précaution, et, cependant, j'ai fait fuir les farouches promeneuses qui, sans doute, venaient jouir secrètement de la splendeur de cette nuit. Je me suis trompé peut-être, et c'est dans ma rêverie que de jeunes voix gazouillaient (il aperçoit le sachet.) En ce moment, c'est encore une illusion qui trompe mes yeux, car je crois voir une large fleur éclose sur cette marche de marbre.

[Il s'avance vers l'escalier, puis s'arrête.

Pourquoi descendre? A quoi bon me convaincre que c'est seulement l'ombre d'un oranger voisin? Cependant, elle me semble briller toute pleine de rosée. C'est la lune, sans doute, qui se mire dans les paillettes de marbre.

[Il descend rapidement et ramasse le sachet.

Ah! (il respire.) C'est bien une fleur par le parfum.

[Il s'avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.

Je suis inconnu dans cette ville, nul visiteur ne monte l'escalier de ma chambre, comment ce précieux sachet a-t-il été perdu sur cette marche?... Ne voudrais-je pas croire que quelqu'un l'a jeté là?... (il l'examine.) Un paysage est brodé sur l'étoffe. Voyons: je n'ai pas rêvé que les sarcelles sont l'emblème de l'amour conjugal? et voici bien deux sarcelles qui voguent côte à côte. Ah! quatre vers tracés en fil d'or sur la soie. Je puis les lire à la clarté de la lune, (il lit.)

De son nid, une tourterelle Vit un ramier blanc qui volait, Et rêva de lui nouer l'aile Avec un ruban violet.

Cette fois, le doute n'est plus permis; c'est bien à moi que sont adressés ces vers et c'est une femme qui les a composés. Tâchons de les bien comprendre et d'en découvrir le sens caché. Elle se compare à une tourterelle qui voit passer un ramier blanc. Cela veut dire qu'elle n'ignore pas mon nom qui signifie le ramier blanc et qu'elle désire être ma compagne. Elle fait aussi allusion à ma situation dans cette ville où je ne fais que passer. C'est bien cela; elle voudrait m'empêcher de continuer mon chemin, et pour me retenir elle me donne ce sachet taillé dans un ruban violet.

Ce parfum me semble contenir tout l'arôme du printemps en fleur! Qu'il faut peu de chose pour troubler le cœur de l'homme! Me voici tout ému pour un bout de soie odorant.

SCÈNE IV

LE MÊME, SIAO-MAN

SIAO-MAN

Fan-Sou m'a perdue de vue, et je suis revenue malgré moi de ce côté. S'il en était temps encore, je voudrais reprendre ce gage, jeté si imprudemment sur le seuil d'un inconnu.

[Elle aperçoit Pé-Min-Tchon.

Ah!

[Elle cache son visage derrière un éventail.

PÉ-MIN-TCHON, à part.

C'est elle, peut-être. Comment le savoir? Je tremble de l'offenser.

SIAO-MAN, à part.

La peur et la honte rendent mes pieds lourds comme du plomb; je n'ai pas la force de m'enfuir.

PÉ-MIN-TCHON (il s'avance et salue en élevant les poings fermés à la hauteur de son front.)

Noble jeune fille! c'est en tremblant que je t'adresse la parole. Mais je me trouve dans une situation difficile: Bien que je sois innocent, je pourrais être accusé comme voleur (Siao-Man se recule avec effroi). J'ai trouvé un objet précieux et je cherche, pour le lui rendre, celui à qui il appartient. N'as-tu rien perdu sur cette place (Siao-Man fait signe que non.) En es-tu bien sûre? Aucun collier n'a glissé de ton cou? Nulle perle ne s'est détachée des épingles qui ornent tes cheveux?

[Siao-Man fait signe que non.

PÉ-MIN-TCHON, plus bas.

Mais ton cœur n'a-t-il pas perdu quelque chose de sa tranquillité? As-tu toujours la gaîté des jeunes tourterelles qui n'ont pas encore construit leur nid? (Siao-Man se recule vivement.) Ne me fuis pas, jeune fille, je t'en conjure; écoute encore un instant. Je puis me comparer à un ramier dont les ailes sont entravées par un réseau de soie. Est-ce toi, dis, qui as tendu le doux piège où s'est prise ma liberté?

[Siao-Man, toute tremblante, secoue la tête.

Je dois me taire alors; j'ai trop parlé déjà! J'ai peut-être dévoilé le secret de celle qui pense à moi. Je ne sais pourquoi, j'aurais voulu que tu fusses celle-là!

[On entend venir Fan-Sou.--Siao-Man effrayée fait signe à Pé-Min-Tchon de s'éloigner. Il rentre précipitamment dans la pagode; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l'ait pas aperçu.

SCÈNE V

FAN-SOU, SIAO-MAN

FAN-SOU, regardant la porte de la pagode.

Ah! (regardant Siao-Man qui s'embarrasse.) Ah! (Elle fait un salut.) Très bien! (Tout à coup elle se met à crier.) Au Secours! au secours! Qu'on amène un médecin: ma maîtresse est devenue folle! La voilà qui parle avec un homme! sur la place publique! la nuit!

SIAO-MAN, arrêtant Fan-Sou.

Tu te trompes; je n'ai pas parlé à ce jeune homme, c'est lui qui m'a adressé la parole.

FAN-SOU

Vraiment! Voici une nuance fort subtile. Il ne te manquerait plus que de lui avoir parlé la première. Et peut-on savoir ce que te disait ce bel étudiant, que tu prenais pour un oiseau?

SIAO-MAN

Crois-tu que c'était le voyageur qui habite ce pavillon?

FAN-SOU

Tu le sais probablement mieux que moi.

SIAO-MAN

Il m'a demandé si je n'avais pas perdu quelque chose.

FAN-SOU

Ah! Et tu lui as répondu que non?

SIAO-MAN

Je lui ai fait signe que non.

FAN-SOU

Eh bien, tu t'es trompée: tu as perdu quelque chose.

SIAO-MAN

Non, je t'assure.

FAN-SOU, croisant les bras et prenant une mine sévère.

Oui! tu as perdu plus qu'un trésor, plus que tous les trésors du monde: tu as perdu la pudeur qui est pour les jeunes filles comme le socle d'or du dieu Fo. Comment! Toi, si soucieuse des rites, que tu refuses de toucher aux mets qui ne sont pas servis selon l'ancien usage, et qui ne consentirais pour rien au inonde à t'asseoir sur une natte mal étendue, tu oublies le respect de toi même au point de courir les rues au milieu de la nuit et de prêter l'oreille à la voix d'un jeune homme! J'en suis pétrifiée de stupeur! Tu ne te souviens donc plus que celle qui offense les rites prescrits, qui se laisse voir ou entendre de son fiancé avant le soir des noces, ou fait aucune démarche contraire aux convenances, ne peut plus être prise que pour épouse de second rang? Tu as l'air maintenant d'un oiseau souillé de boue, d'une fleur écrasée par le pied lourd d'un passant, et tu as perdu ton prix comme une étoffe tachée d'huile.

[Siao Man se cache le visage dans ses mains).

[Illustration: Printemps]

FAN-SOU, adoucie.

Tu pleures? (Elle s'approche d'elle.) Tu ne vois donc pas que je plaisante? Je voulais te faire peur, pour le punir de t'être ainsi cachée de moi. Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu aimais ce jeune homme? Si tu l'aimes, il faut l'épouser, voilà tout. S'il n'a pas vu ton visage, puisqu'il ne sait pas qui tu es, rien n'est perdu encore.

SIAO-MAN, recueillant ses larmes du bout de ses longs ongles.

L'épouser! Mais, ma chère Fan-Sou, comment pourrais-je me marier? Tu sais bien que je n'ai pas d'autre parent que ma tante, qui, depuis trois ans n'a pas donné de ses nouvelles et qui, peut-être, est morte. Qui donc pourrait faire, selon les rites, des propositions de mariage, à ce jeune homme? Qui pourra l'empêcher de quitter ce pays pour toujours?

FAN-SOU

En effet, je ne vois pas trop ce qui pourrait le retenir. La suivante Fan-Sou ne peut guère se présenter chez ce noble voyageur pour lui faire des propositions de mariage. Ah! l'absence de ta tante nous met dans un cruel embarras.

SIAO-MAN, abattue.

Tu vois bien, je dois renoncer à tout. Il ne me reste plus qu'à me retirer pour toujours dans une pagode.

FAN-SOU

A-Mi-To-Fo! attends un peu; ne te résigne pas si promptement, à moins que tu ne veuilles te retirer dans la pagode voisine.

SIAO-MAN

Ne te moques pas, méchante! Je suis bien malheureuse?... Ah! si j'avais seulement un frère! (Elle demeure rêveuse.)

FAN-SOU, qui a réfléchi de son côté.

Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger.

SIAO-MAN

Ah! Fan-Sou! chère compagne, trouve-le, ce moyen.

FAN-SOU

Qui sait? Je l'ai peut-être trouvé déjà!

SIAO-MAN

Vrai? oh! dis-le, dis, vite.

FAN-SOU

Non: mon stratagème doit rester secret jusqu'à la fin.

SIAO-MAN

Mauvaise! (Regardant vers la pagode.) Tu espères au moins que je l'épouserai.

FAN-SOU

Tu l'épouseras, ou je perdrai mon surnom de Fine-Mouche.

SIAO-MAN

Ma jolie Fan-Sou!...

FAN-SOU

Allons! allons! du calme; ce jeune homme t'a donc à ce point tourné la tête?

SIAO-MAN

Ah! oui!... Écoute, Fan-Sou, moi aussi j'ai une idée.

FAN-SOU, lui mettant la main sur la bouche.

Ne la dis pas: mets-la en œuvre de ton côté; si je la connaissais, elle pourrait contrarier la mienne.

SIAO-MAN

C'est bien, je me tais.

FAN-SOU

Viens! viens! rentrons. Nous sommes vraiment folles de nous promener à une pareille heure.

SIAO-MAN

Rentrer? déjà!

[Elle regarde la pagode.

FAN-SOU, sur les marches du perron.

Mettez-donc dix-sept ans à enseigner à une jeune fille les règles de bienséance, de modestie, de retenue, prescrites à son sexe, pour que, en une seconde, elle oublie tout!

SIAO-MAN

Ne gronde pas, me voilà, mais tu me jures que je l'épouserai.

FAN-SOU

Fais-moi couper la langue si j'ai menti. (Elles sortent.) (Le jour vient.--Un oiseau chante dans les arbres.--La cloche de la pagode commence à tinter.)

SCÈNE VI

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON, descend lentement du pavillon.--Il lit.

«... Un jour l'empereur Fou-Si se promenait sur les rives du fleuve Jaune; tout à coup il vit sortir de l'eau un dragon, portant entre ses ailes une tablette de Jade. L'empereur prit la tablette sur laquelle étaient gravés des signes mystérieux; à l'aide de ces signes il forma les huit Koua, symboles des éléments. Des huit Koua est née l'écriture, (il s'assied sur le banc et tire de sa manche le sachet brodé par Siao-Man.) Il me semble que je me souviens mal du troisième vers.

... Et rêva de lui nouer l'aile...

C'est vrai: Je remplaçais le caractère qui signifie: rêver par celui qui signifie: désirer. C'est cela, je ne le regarderai plus. (Il regarde la maison de Siao-Man.) Je crois que c'est là qu'habite la jeune fille à qui j'ai parlé cette nuit. Je veux m'en assurer; c'est pourquoi je suis venu m'asseoir sur ce banc. Personne ne peut sortir ou entrer sans être vu de moi. Je vais feindre d'étudier, cela me donnera l'air indifférent. Oh! chère étude, toi qui étais hier la préférée, tu rends encore une fois service à celui qui te dédaigne aujourd'hui. N'a-t-on pas fait glisser le châssis d'une fenêtre? Non. (il regarde son livre.) Étudier! Il me semble que les feuillets de ce livre sont en soie violette et qu'à chaque ligne est tracé un nom que je ne puis distinguer. Cette fois, la porte a grincé; quelqu'un sort de la maison.

SCÈNE VII

PÉ-MIN-TCHON, FAN-SOU

PÉ-MIN-TCHON, à part.

C'est une suivante sans doute; sous quel prétexte l'aborder? (il s'avance vers Fan-Sou et la salue cérémonieusement.) Jeune femme, reçois mes saluts.

FAN-SOU, à part

C'est notre jeune écolier; pourquoi donc me salue-t-il? (Haut.) Seigneur, je ne suis pas digne de vos hommages.

PÉ-MIN-TCHON

Comment se porte ta noble maîtresse?

FAN-SOU, à part.

Tiens! tiens! il a remarqué la maison... Attends un peu, je vais te dérouter (Haut.) Pas trop mal, pour son âge.

PÉ-MIN-TCHON, à part.

Que dit-elle? (Haut.) La jeunesse est délicate: peut être est-ce la croissance qui la fatigue.

FAN-SOU

En effet, l'excroissance qu'elle a sur l'œil a beaucoup grossi.

PÉ-MIN-TCHON, à part, effrayé.

Comment!... (Haut.) Et... a-t-elle bien passé la nuit?

FAN-SOU

Non, assez mal: sa jambe de bois la gênait. Elle m'a priée de la lui ôter; puis, une heure après, il a fallu la lui remettre.

PÉ-MIN-TCHON

Quelle horreur!

FAN-SOU

Que voulez-vous! les vieilles gens sont exigeants! Je rentre lui annoncer votre visite.

PÉ-MIN-TCHON

Non! non! jamais!

FAN-SOU

Vous n'êtes donc pas l'ami de ma maîtresse?

PÉ-MIN-TCHON

Je ne la connais nullement.

FAN-SOU

Pourquoi donc m'avez-vous abordée, alors?

PÉ-MIN-TCHON, hésitant.

C'était... pour te demander ton avis... sur une question philosophique.

FAN-SOU, éclatant de rire.

Est-il possible! Le bouton de cristal brillant sur votre calotte m'indique que votre talent est en fleur, et vous venez me demander conseil à moi, qui ne suis qu'une pauvre suivante.

PÉ-MIN-TCHON

Les gens simples ouvrent quelque fois des idées nouvelles.

FAN-SOU, riant.

Eh bien! Voyons la question.

PÉ MIN-TCHON, à part.

Je ne sais vraiment que lui dire.

FAN-SOU, à part.

Voilà mon futur maître bien embarrassé.

PÉ-MIN-TCHON, à part.

Ah! (Haut.) Voici la question: Pourquoi la tradition, lorsqu'elle parle du Yn et du Yang....

FAN-SOU

Pardon! qu'est-ce que c'est que le Yn et le Yang?

PÉ-MIN-TCHON

Comment! tu ignores? C'est juste: j'oubliais ta condition. Le Yn et le Yang, ce sont les deux grands principes masculin et féminin de la nature.

FAN-SOU

Ah! Très bien, merci. Ensuite.

PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi la tradition assimile-t-elle toujours le Yang, c'est-à-dire l'homme, à ce qui est beau, noble d salutaire, et le Yn, c'est-à-dire la femme, à tout ce qui est laid, vil et nuisible?

FAN-SOU

Vous permettez, vraiment, que je réponde?

PÉ-MIN-TCHON

De plus savants que toi hésiteraient.

FAN-SOU

Eh bien! comme l'homme n'a de penchants que pour les choses laides, viles et nuisibles, et qu'il aime la femme par-dessus tout, on en a conclu que la femme ne valait rien. (Elle s'enfuit.)

PÉ-MIN-TCHON

Petite rusée, ta riposte est bonne, mais elle ne répond qu'à la moitié de ma question. (Il la poursuit.)

SCÈNE VIII

SIAO-MAN

SIAO-MAN, déguisée en homme, sort de la maison.

Que disait-il donc à Fan-Sou? Ah! pourvu que son projet réussisse. Je compte bien plus sur elle que sur moi-même. Voyons, un peu de courage. Qui pourrait reconnaître une femme sous ces habits de jeune garçon? Je vais m'asseoir sur ce banc, comme si j'étais las d'une longue promenade. (Elle s'assied.) Tiens! il a justement oublié son livre! Il va revenir, sans doute. Alors je lui dirai: Seigneur, est-ce toi qui a laissé là ce livre? Il faudra dire cela d'une voix ferme, mâle... je n'oserai jamais. Je tremble déjà comme s'il faisait froid. Ah! il faut aussi prendre une posture d'homme!... Voyons. (Elle prend une position.) Non, je ne dois pas tenir mon pied dans ma main; c'est un geste de femme coquette. (Elle change de pose.) Jamais je n'ai vu un homme s'asseoir; il me semble que sur les peintures, je les ai vus représentés ainsi; il vient! Je vais mourir de peur; mon cœur est comme un oiseau pris au piège.

SCÈNE IX

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON

Elle a fui vraiment plus vite qu'une hirondelle, et me voilà tout essoufflé, (il aperçoit Siao-Man.) Tiens! on m'a pris mon banc (Il examine Siao-Man à la dérobée.) C'est sans doute un jeune homme de la ville. Il est ma foi charmant, et son air modeste prévient en sa faveur. Si j'essayais de lier connaissance avec lui, il pourrait peut-être, indirectement, me renseigner sur ce que je désire tant savoir.

SIAO-MAN, à part.

Il faut que je lui adresse la parole. (Pé-Min-Tchon s'avance et salue. Siao-Man se lève et salue aussi.)

SIAO-MAN

Seigneur, je me suis peut-être assis sur le banc que tu avais choisi.

PÉ-MIN-TCHON

Seigneur, c'est moi, sans doute, qui ai commis une indiscrétion en choisissant, pour étudier, le lieu ordinaire de ton repos.

SIAO-MAN

Non, non, permets que je me retire.

PÉ-MIN-TCHON

Non, non, fais-moi l'honneur de partager ce banc avec moi. (Ils se saluent de nouveau et s'asseoient.) Nous pourrons ainsi nous reposer de compagnie. (A part.) Je ne sais quelle sympathie m'attire vers ce jeune homme. Je me sens tout disposé à l'aimer.

SIAO-MAN, à part.

Je crois que les rites ordonnent que je lui demande, étant le plus jeune, son nom et le lieu de sa naissance (Haut.) Seigneur, ne m'apprendras-tu pas ton noble nom et celui de ta patrie glorieuse?

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, mon humble pays la province de Kouan-Ton.

SIAO-MAN. toujours embarrassée.

Moi, je me nomme ... Lie-Se-Nié. Je suis né dans cette ville et j'habite le passage des Tiges de Bambou..., près de la rue de Ma-Hine.

PÉ-MIN-TCHON

Pardonne à mon ignorance: je suis étranger, et je ne sais pas où se trouve la rue de Ma-Hine.

SIAO-MAN, à part.

Ni moi non plus (Haut.) C'est près de la place du Tertre-Sec....

PÉ-MIN-TCHON

Ah!...

SIAO-MAN, à part.

Suis-je assez stupide!...

PÉ-MIN-TCHON, à part.

Comme il paraît timide!

SIAO-MAN, faisant un effort sur elle-même.

Puis-je te demander, seigneur, si tu comptes t'arrêter longtemps dans la capitale du Chen-Si?

PÉ-MIN-TCHON

Je dois être rendu à Pékin pour l'époque des grands examens qui ont lieu tous les trois ans. Le temps est proche, hélas!

SIAO-MAN

Pourquoi dis-tu hélas? Qu'est-ce donc que tu regretteras dans cette ville inconnue?

PÉ-MIN-TCHON

Je ne le sais vraiment pas; mais il est certain que ce pays a pour moi un charme singulier. C'est un vague pressentiment, peut-être, que ma destinée doit s'accomplir ici; En m'éloignant, j'aurai comme un remords, et quelque chose me dira: La part de bonheur qui t'est réservée, c'est dans cette ville qu'elle t'attendait, tu as passé trop vite et tu n'as su la voir.

SIAO-MAN

C'est peut-être un avertissement des dieux.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Depuis quelques instants, je pense que ce pressentiment m'annonçait que je rencontrerais ici mon premier ami.

SIAO-MAN

Ah! seigneur, ne te moque pas de moi.

PÉ-MIN-TCHON

C'est très sérieux, je t'assure. N'as-tu jamais vu, par exemple, un chien errant choisir tout à coup un maître parmi les passants, le suivre et lui faire fête? Son instinct le trompe rarement. Eh bien! j'ai confiance dans l'instinct qui me pousse vers toi!

SIAO-MAN

Je suis comme un indigent qui s'attend à recevoir une pièce de cuivre, et à qui l'on donne une bourse pleine d'or.

PÉ-MIN-TCHON

Vrai? Tu ne me prends pas pour un fou? (Souriant.) Tu ne repousseras pas d'un coup de pied le pauvre chien perdu?

SIAO-MAN, avec effusion.

Ah! je vous aime déjà de tout mon cœur!

PÉ-MIN-TCHON

C'est dit! nous voilà amis, et tu verras, je suis fidèle. Sais-tu que nous avons longtemps à nous aimer? Moi j'ai vingt ans, et toi?

SIAO-MAN

Dix-sept.

PÉ-MIN-TCHON

Cher enfant! et où en es-tu de tes études?

SIAO-MAN

Je suis prêt pour le premier examen. Après l'avoir passé, j'étudierai la médecine.

PÉ-MIN-TCHON

Comment! Tu as du goût pour cette science inférieure? Tu t'intéresses aux innombrables nuances des mouvements des pouls, aux maladies chaudes ou froides, aux drogues amères, aigres ou salées? Pouah! Laisse cela aux sorciers des rues.

SIAO-MAN

Ce n'est pas précisément par goût que je veux me faire médecin: Je suis orphelin et pauvre, et je pense que la médecine me permettra de gagner rapidement ma vie.

PÉ-MIN-TCHON

Puisque moi je suis riche, mon frère n'a plus le droit de dire qu'il est pauvre; et, comme je suis le frère aîné, le frère cadet doit m'obéir et renoncer à son dessein.

SIAO-MAN, à part.

Quel cœur!

PÉ-MIN-TCHON

Écoute! Partons ensemble; viens à Pékin, tu étudieras près de moi et tu pourras bientôt prétendre à la gloire des grands examens.

SIAO-MAN

Hélas! Je ne puis.

PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi? ne m'as-tu pas dit que tu étais orphelin

SIAO-MAN, avec hésitation.

Je suis orphelin, mais.... J'ai une sœur.

PÉ-MIN-TCHON

Qu'elle doit être belle si elle te ressemble!

SIAO-MAN

Nous sommes comme les deux yeux d'un même visage; elle n'a que moi pour protecteur; comment pourrais-je l'abandonner?

PÉ-MIN-TCHON

Certes! Tu dois veiller sur elle....

SIAO-MAN

C'est seulement lorsqu'elle sera ... mariée que je serai libre de mes actions. J'hésite depuis longtemps dans le choix d'un époux. Le mariage est une chose grave.

PÉ-MIN-TCHON

Ne te hâte pas. Étudie bien celui que tu accueilleras.

SIAO-MAN

Ah! jamais je n'ai rencontré un homme qui me fût comme toi sympathique à première vue. La loyauté se lit dans tes regards, la bonté fleurit sur tes lèvres, et, dans le son de ta voix, on devine tout ce que ton cœur cache de trésors.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Je m'efforcerai d'être digne de cette trop flatteuse opinion.

SIAO-MAN

Mais... J'y songe ... cher frère.... Pourquoi n'épouserais-tu pas ma sœur...? Elle serait entre nous un lion, indissoluble! (Pé-Min-Tchon, baisse la tête.) Elle est vertueuse et douce; ses doigts font naître le printemps sur le métier à broder; elle sait lire les poètes et expliquer les philosophes; elle compose même des vers agréables et les chante d'une voix claire, en s'accompagnant du pi-pa à trois cordes.

PÉ-MIN-TCHON

Arrête, ami! ne me parle plus de ta sœur, sous peine de l'offenser. Je ne dois pas pensera elle; je ne puis l'épouser....

SIAO-MAN

Mon Dieu!

PÉ-MIN-TCHON

Je suis engagé.

SIAO-MAN

Ah! qu'ai-je fait!

[Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage dans ses mains.

PÉ-MIN-TCHON

Comment! tu pleures? En quoi ai-je pu t'affliger si fort?

SIAO-MAN, à part.

Quelle honte!

PÉ-MIN-TCHON

Tu le méprends sur mes sentiments. Il m'eût été bien doux de devenir vraiment ton frère.... Eh bien! écoute, je vais te dire mon secret. Tu jugeras si je dois me croire engagé: Cette nuit, tandis que je rêvais à celle que je dois aimer sans la connaître encore, quelqu'un jeta sur le seuil de ma porte un gage de tendresse: ce sachet. Puis, je vis une ombre gracieuse glisser entre les arbres. Je m'approchai et je parlai en tremblant à une femme inconnue qui m'écouta d'une oreille furtive, puis s'enfuit effarouchée. J'étais si ému moi-même que le souffle me manquait. Voilà tout. Par ce premier trouble de mon cœur, je me crois lié à cette femme. Dis-moi: qu'en penses-tu?

SIAO-MAN, très émue.

Oh! oui, oui; ton cœur n'est plus à toi. Tu es lié pour jamais.

[Une chaise à porteur s'arrête au fond de la scène. Une vieille femme, très majestueuse, en descend. Elle a sur le nez une vaste paire de lunettes.

SCÈNE X

LES MÊMES, LA VIEILLE FEMME, au fond. PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Cependant, si mon inconnue n'était pas telle que je la rêve?

LA VIEILLE FEMME, à part.

Puis-je en croire mes yeux! Ma nièce est changée en un neveu.

SIAO-MAN à PÉ-MIN-TCHON

Puisqu'elle a su te comprendre et t'aimer, elle doit être digne de toi.

LA VIEILLE FEMME, à part.

Que se disent-ils donc? Ils sont là vraiment comme un couple de sarcelles.

[Elle se rapproche.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais, c'est peut-être une intrigante. J'hésiterais vraiment à l'épouser. Songe donc: une femme que l'on rencontre dehors la nuit!

LA VIEILLE FEMME

Certes, on n'épouse guère une jeune fille que l'on a rencontrée la nuit dans la rue.

PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Que dis-tu?

SIAO-MAN

Rien.

PÉ-MIN-TCHON

Et puis, ce sachet jeté ainsi dans la chambre d'un jeune homme, cela ne te semble-t-il pas une action un peu effrontée?

LA VIEILLE FEMME

On ne peut plus effrontée. C'est elle qui a jeté le sachet, je le vois à son air penaud.

PÉ-MIN-TCHON

Une jeune fille bien née n'eût pas fait cela.

LA VIEILLE FEMME

Attrape.

SIAO-MAN

Mais si, craignant de te voir partir pour toujours, elle n'avait pas eu d'autre moyen de correspondre avec toi?

PÉ-MIN-TCHON

Elle devait se confier à ses parents.

SIAO-MAN

Si elle n'a pas de parents?

PÉ-MIN-TCHON

Méchant ami! Je m'efforce de faire taire mon cœur pour te complaire, et tu t'acharnes contre moi.

SIAO-MAN

Suis l'impulsion de ton cœur, mon frère chéri, et tu me combleras de joie.

PÉ-MIN-TCHON

Cependant, tu paraissais triste toute à l'heure, en apprenant que j'étais engagé.

SIAO-MAN

C'est, que tout à l'heure je ne savais pas et que maintenant....

LA VIEILLE FEMME, outrée.

Elle va lui dire que c'est elle!

PÉ-MIN-TCHON

Maintenant?

SIAO-MAN

Celle qui a brodé le sachet, c'est....

LA VIEILLE FEMME, les séparant brusquement.

Pardon, de vous interrompre, jeunes seigneurs! mais n'est-ce pas ici la place du Tertre-Sec?

PÉ-MIN-TCHON, avec un peu d'impatience.

Je n'en sais rien, honorable femme, je ne suis pas du pays.

SIAO-MAN

Ciel! ma tante!

LA VIEILLE FEMME, feignant d'étreindre sa nièce.

Petite gueuse, tu allais déshonorer ta famille! j'arrive à temps pour tout sauver. Continue à jouer ton rôle de garçon.

SIAO-MAN, toute tremblante, à Pé-Min-Tchon

Mon ami, c'est ma tante qui arrive de voyage, et que je croyais morte. (Pé-Min-Tchon salue.)

LA VIEILLE FEMME

Et qui se porte à merveille, grâce aux poussahs! Je vois que tu es l'ami de mon neveu.

PÉ-MIN-TCHON

Son plus fidèle ami.

LA VIEILLE FEMME, l'examinant.

Il doit être fier de toi. Mais.... Qu'as-tu donc là? (Elle lui arrache le sachet.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais ...

LA VIEILLE FEMME

Où as-tu trouvé cela?

PÉ-MIN-TCHON

Sur l'escalier de ma chambre ... Que t'importe? (Il veut le reprendre.)

LA VIEILLE FEMME Ma suivante Fan-Sou est seule capable d'exécuter ce point de broderie.

PÉ-MIN-TCHON

Quoi! une suivante?

LA VIEILLE FEMME

Il est de mon invention et je ne l'ai montré qu'à elle.

PÉ-MIN-TCHON

Une suivante ne compose pas des vers aussi corrects et aussi gracieux.

LA VIEILLE FEMME, minaudant.

Épargne ma modestie!

PÉ-MIN-TCHON

Comment?

LA VIEILLE FEMME

Ces vers sont tracés de ma main sur une pancarte accrochée dans ma chambre de nuit. Je les composai pour feu mon glorieux époux lorsqu'il partit pour la guerre! Je chasserai cette voleuse de Fan-Sou.

SIAO-MAN

Ah! ma tante, pardonne-lui.

LA VIEILLE FEMME

Tais-toi!

PÉ-MIN-TCHON, qui semble avoir pris une résolution, s'avance avec gravité vers la vieille.

Noble femme! Veux-tu t'asseoir sur ce banc, afin que je puisse te saluer selon les rites et t'adresser une demande.

[La vieille s'assied. Pé-min-Tchon lui fait diverses salutations.

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, ma fortune s'élève à cent mille liangs d'or. Mon talent est en fleur et j'espère, aux prochains examens, être admis, parmi les dragons et les tigres, dans la foret des mille pinceaux. Lorsque tu es arrivée, j'allais demander à mon ami qu'il m'accorde sa sœur en mariage, ta nièce charmante qui doit être la gloire de l'appartement intérieur. C'est à toi que je m'adresse maintenant. Me crois-tu digne d'être son époux? C'est en tremblant que j'attends ta réponse.

LA VIEILLE FEMME

Le dieu Fo a voulu fêter mon retour en me faisant rencontrer, avant même d'être entrée dans mon logis, un jeune homme possédant toutes les qualités; ma nièce ne pouvait rêver un plus gracieux mari, elle ne pouvait pas l'ambitionner plus savant.... Surtout lorsqu'il sera revenu des grands concours de Pékin.

SIAO-MAN

Ah! mon ami!

PÉ-MIN-TCHON

Mon frère bien-aimé!

LA VIEILLE FEMME

Allons! allons! C'est bien: je suis attendrie; mais à nous voir ainsi dehors, on dirait vraiment que nous n'avons pas de maison. Voici la mienne: entrons, nous ferons mieux connaissance, et, à ton retour de Pékin, nous choisirons un jour heureux, et un cortège magnifique conduira ta jeune épouse jusqu'au seuil de ta demeure. (A Siao-Man, à part.)

D'ici là, mon neveu aura soin d'être mort et enterré. (Après mille cérémonies, Pé-Min-Tchon entre dans la maison.)

LA VIEILLE FEMME, se tournant vers Siao-Man et ôtant ses lunettes.

Eh bien, maîtresse, ai-je tenu parole?

SIAO-MAN

Ah!... Fan-Sou.

FAN-SOU, un doigt sur les lèvres.

Chut!...

[Elles entrent dans la maison.

YU-PÉ-YA JETANT SA LYRE

Le noble Yu-Pé-Ya, le cœur désaccordé, par la mort de son ami, jette sa lyre[1].

«On cite toujours l'amicale générosité de Pao-So.

«Mais qui connaît la Lyre de Pé-Ya?

«Aujourd'hui, sous les dehors de l'amitié, se cachent des sentiments de démons.

«Je cherche en vain par le monde une tendresse sincère, et, cependant, mon cœur recèle le sentiment qu'elle existe.»

Il y a beaucoup de nuances entre les amis et plusieurs sortes d'amitiés: on nomme Tsé-ki, celle qui est inspirée par la charité et la vertu: protection d'une part, gratitude de l'autre. La sympathie et le dévouement réciproque, c'est l'intimité des cœurs: Tse-Sin. Deux esprits qui s'apprécient, se pénètrent et s'accordent, sous une émotion commune, provoquée par la musique; c'est l'amitié née de l'harmonie des sons: Tse-Yu.

Maintenant, auditeurs qui voulez m'entendre, prêtez l'oreille à cette histoire--que les autres fassent comme ils voudront.--Je conte ces aventures d'amis illustres seulement à qui m'est ami. A qui ne l'est pas, je ne dis rien:

Au temps des guerres, entre les royaumes qui formaient alors la Chine, vivait un grand dignitaire dont le nom de famille était Yu, le prénom Tseu (bonheur), et le surnom Pé-Ya.

Son corps était du royaume de Tsou, car il avait vu le jour à Yen-Fou, la capitale--ce pays fait partie aujourd'hui de la province de Hou-Fé, préfecture de Kar-Tsen--mais son étoile l'avait conduit dans le royaume de Tsin, où il était premier ministre. Il atteignit encore un grade plus élevé en recevant un ordre royal, celui d'aller dans le pays de Tsou faire visite au souverain et lui porter des présents. Cette mission fut avantageuse à Pé-Ya qui, par ses talents, fit honneur à son roi, dont il exécuta tous les ordres à merveille. De plus, cette ambassade fournissait à l'envoyé l'occasion de revoir sa patrie: d'une seule flèche, il pouvait atteindre deux buts.

Il avait voyagé par terre pour se rendre à la capitale de Tsou. Il vit le roi et lui présenta son ordre de créance.

Pé-Ya fut reçu avec beaucoup d'égards, on lui offrit un festin et on donna des fêtes en son honneur. Mais se trouvant dans son pays natal, il était impatient de visiter les tombeaux de ses ancêtres, de saluer ses parents, ses amis, et de revoir aussi toute la contrée. Les devoirs de sa charge ne lui permettant pas de trop s'attarder, aussitôt les affaires publiques terminées, il demanda au roi son congé.

Pé-Ya reçut en présents des barres d'or, des satins, de toutes couleurs, finement brodés, une haute voiture et quatre chevaux.

Depuis vingt ans, il n'était pas venu dans son pays et se trouvait tout heureux; mais une impatience le tenait, quand il songeait aux paysages, aux montagnes, aux superbes fleuves de sa patrie. Il était bien décidé à tout revoir, et il aurait voulu échanger sa voiture contre un navire, afin de regagner par eau, en faisant un grand détour, le royaume de Tsin.

Il dit alors au roi de Tsou:

--Je suis bien malheureux de ressentir une grande lassitude, comme les chevaux qui ont trop travaillé. Je redoute les secousses de la voiture. C'est pourquoi j'ose vous prier de vouloir bien me prêter des bateaux et des rameurs, pour m'en retourner, cette façon de voyager conviendra mieux à ma santé.

--Je vous accorde votre demande, répondit le roi.

Et il ordonna au ministère des eaux de choisir deux grands navires; le plus somptueux pour l'ambassadeur, l'autre pour sa suite et ses bagages.

Ces navires étaient entièrement peints et dorés, avec de hautes voiles, l'habitacle était garni de tentures et de portières brodées, de tapis et de meubles superbes.

Le jour du départ, tous les ministres conduisirent Yu-Pé-Ya jusqu'à l'embarcadère, et après, des souhaits de bonheur, le quittèrent.

Sans s'inquiéter des distances, Pé-Ya voulut visiter les plus beaux sites. La splendeur de la nature est ce qui s'accorde le mieux avec les sentiments de son âme poétique et élégante. On déploya les voiles, la proue du navire fendit les flots bleus; les collines vertes s'étagèrent, l'eau pure s'étendit à perte de vue; sollicité de toute part par tant de beauté, Pé-Ya ne savait de quel côté arrêter ses regards.

Avant la fin du jour, il arriva au confluent du Yan-Tsé-Kiang et du Heu-Yan. C'était le soir du quinzième jour du huitième mois, au milieu de l'automne.

Mais voici qu'une tempête se lève; l'eau s'agite, la pluie, tombe à torrent; le bateau ne peut plus avancer, il s'arrête et jette l'ancre au pied d'une haute montagne.

Pourtant le vent cesse bientôt, les flots se calment, la pluie s'arrête; les nuages s'écartent et le disque très pur de la lune se présente.

[Illustration: Avant la fin du jour, il arriva au confluent des deux rivières....]

Après la pluie, sa lumière semble rafraîchie et d'une clarté incomparable. Tout seul sur son navire, Pé-Ya est néanmoins un peu triste; il appelle un serviteur:

--Brûlez des parfums dans les cassolettes, dit-il: je veux jouer un morceau sur le kin (lyre), pour alléger mon cœur.

Le serviteur alluma les parfums, apporta le kin dans son étui de soie, et le posa, sur son support, devant Pé-Ya.

Celui-ci ouvrit l'étui, en tira le kin et l'accorda. Il commença de jouer, et bientôt, sous ses doigts, l'instrument rendit des sons troubles; et avant que le morceau fut terminé, avec un bruit sec, une corde se cassa.

Pé-Ya, très surpris, s'arrêta.

--Demandez donc au pilote dans quel lieu nous sommes, cria-t-il.

--Le vent et la pluie nous ont contraints de nous arrêter au pied d'une montagne, lui répondit-on. Il n'y a aux alentours que des plantes et des arbres, on ne voit aucune habitation.

--C'est donc un pays encore désert, dit Pé-Ya; mais s'il existe aux environs une ville ou un village, sans doute un de ses habitants a entendu mon kin par surprise, car le son a changé tout à coup et une corde s'est rompue. Si la montagne est vraiment déserte, d'où peut venir cet être qui m'a écouté?... Ah! je devine: un de mes ennemis a posté là quelque assassin pour me tuer; ou bien, un voleur guette, au fond de la nuit et veut attaquer mon bateau, paré de tant de richesses.

Et il crie à ses serviteurs:

--Explorez la contrée, dans toutes les directions; montez sur la montagne et cherchez partout: s'il n'y a personne sous l'ombre des saules, certainement dans les roseaux quelqu'un se cache.

Les serviteurs exécutèrent l'ordre; en grand tumulte, ils se préparèrent à gravir la montagne, mais, tout à coup, un homme parut sur le quai qui dit à haute voix:

--Seigneur de ce navire, ne redoutez rien: moi, très humble, je ne suis ni voleur, ni assassin, mais simplement bûcheron. J'ai ramassé des bûches et je rentrais, un peu en retard, quand l'orage m'a surpris. Mes habits de pluie étaient impuissants à me protéger et j'ai caché mon corps dans un coin de la montagne. L'orage passé, j'ai repris ma route, mais en entendant résonner les cordes de votre instrument, je me suis arrêté pour écouter le kin.

--Oh! comment un bûcheron de la montagne ose-t-il écouter le kin? dit Pé-Ya, en riant. Je mets en doute sa parole et je la compte pour rien. Et il ajouta:

--Renvoyez-le.

Mais le bûcheron ne s'en alla pas.

--Votre Grandeur a prononcé des paroles insensées, dit-il. N'avez-vous pas entendu dire que dans un village de dix maisons il peut se rencontrer un homme sincère et juste, mais que là où habite un sage, bientôt un autre sage se présente au seuil de la porte attiré par la renommée? Pourquoi votre orgueil vous fait-il supposer que cette montagne sauvage ne peut pas abriter un être digne d'écouter le kin? Alors, en ce cas, au fond de la nuit, on ne devrait pas se permettre d'en jouer.

Pé-Ya comprend, à ces expressions peu vulgaires, qu'il s'agit vraiment d'une personne digne d'attention; il arrête les clameurs des serviteurs et s'avance sur la porte de l'habitacle.

--Hé! vous! habitant de la haute montagne, dit-il, vous êtes demeuré longtemps debout pour écouter le kin: savez-vous quel morceau j'ai joué tout à l'heure?

L'homme répondit:

--Moi très humble, si je ne l'avais pas su, je ne me serais pas arrêté pour l'écouter. Le morceau que Votre Grandeur a joué tout à l'heure, c'est Khon-Tsé (Confucius) qui l'a composé, en pensant à son disciple préféré Hy-Houëi.

«Quelle pitié! ô triste sort d'Hy-Houëi mort si jeune!

«Depuis qu'on le pleure les cheveux ont eu le temps de se couvrir de gelée blanche.

«Il était si heureux, lui, de sa petite maison, de sa corbeille de riz et de son gobelet à boire!»

Vous avez joué jusque-là, vous n'avez pas dit le quatrième vers, mais je m'en souviens:

«Dans le monde il a laissé à jamais le nom d'un sage.»

Pé-Ya fut très heureux en entendant cette réponse, et il s'écria:

--Maître, il est certain que vous n'êtes pas un homme ordinaire; mais vous êtes bien loin de moi et il ne m'est pas facile de causer.

Il ordonna alors aux marins de poser le pont volant et de tendre la gaffe qui sert de rampe, puis de prier l'inconnu de descendre dans l'habitacle afin de pouvoir tout à son aise approfondir la question. Les serviteurs exécutèrent l'ordre et l'homme monta sur le bateau.

C'était vraiment un bûcheron. Il était coiffé d'un chapeau en feuilles de bambous, et couvert d'un manteau de paille; il s'appuyait sur une pique, avait sa large hache passée à sa ceinture et il était chaussé de souliers en jonc tressé.

Les domestiques, voyant cette tenue, le regardaient avec dédain et échangeaient entre eux des clins d'yeux.

--Hé! bûcheron, par ici! et en face de Monseigneur prosterne-toi. S'il l'interroge, fais bien attention à tes réponses, car c'est un très haut mandarin.

Mais ce bûcheron était un homme de sens.

--Il est inutile d'être grossier, dit-il. Attendez que je quitte mes vêtements de pluie, j'entrerai ensuite.

Il ôta son chapeau et rajusta son turban d'étoffe bleue. Il retira son manteau qui recouvrait sa tunique de toile, attaché par une large ceinture qui lui servait de poche et laissait voir le pantalon. Très tranquillement il rangea son grand chapeau en forme de toit, son manteau, posa sa pique et sa hache à la porte de l'habitacle. Il ôta ses sandales en jonc pour secouer l'eau, puis il les remit et, pas à pas, entra dans la salle. C'était comme un pavillon de prince, très éclairé par des lampes et des bougies. Au milieu étaient disposés une table très somptueuse et un fauteuil pareil à un trône.

Le bûcheron salua seulement en soulevant ses poings et dit:

--Je vous salue respectueusement, Seigneur.

Le grand mandarin du royaume de Tsin fut bien surpris de se trouver en présence d'un homme si simple en costume vulgaire; ses yeux ne se souvenaient pas d'en avoir vu de pareil. Il ne savait quelle conduite tenir; le saluer? mais comment?... Le renvoyer était impossible après l'avoir lui-même appelé. Il se décida à esquisser un salut, en soulevant un peu ses poings.

--Mon sage ami, dit-il, laissez les cérémonies. Et il dit aux serviteurs:

--Donnez-lui de quoi s'asseoir.

Les serviteurs apportèrent un humble escabeau et Pé-Ya dit avec une moue dédaigneuse:

--Tu peux t'asseoir.

Sans aucun embarras le bûcheron s'assit, tout simplement.

Pé-Ya, un peu surpris et choqué de ce sans-façons, ne lui demanda pas, comme c'est l'usage de le faire, son nom de famille et son prénom; il ne commanda pas non plus le thé. Ils restèrent ainsi longtemps, sans parler; à la fin ce fut Pé-Ya qui, gêné par ce silence, le rompit.

--Qui donc tout-à-l'heure du haut de la montagne a écouté le kin? dit-il. Est-ce toi?

--J'ose à peine avouer que c'est moi, répondit le bûcheron.

--Je te le demande: Mais puisque c'est bien toi qui écoutais, tu dois savoir l'histoire du kin, de quelle main est sorti celui-ci, et quels sont les bienfaits qu'on peut retirer de ce noble instrument.

Au moment où Pé-Ya faisait ces questions, le patron du bateau vint dire:

--Maintenant le vent est bon, la lune éclaire comme en plein jour: peut-on reprendre la route?

--Attendez encore, dit Pé-Ya.

--Je suis très honoré que Votre Grandeur ail daigné me recevoir, dit le bûcheron; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le duvet du cotonnier, d'un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer la brise favorable qui pousserait votre navire.

Pé-Ya répondit en riant:

--Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin à fond: si tu pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand même je devrais perdre mes hautes fonctions, je n'hésiterais pas à retarder mon voyage.

--Puisqu'il en est ainsi, moi, pauvre homme, j'ose commencer cette explication, au-dessus de mes forces:

«Le kin a été inventé par l'empereur Fo-Shi. Il avait vu l'âme des cinq planètes s'abattre, en volant, sur l'arbre Ou-Tong. Le Phénix, qui est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne boit qu'aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.

«Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorbé l'âme de la nature, est le plus précieux des arbres, et qu'il pouvait servir à former un excellent instrument de musique.

«Il ordonna de couper l'arbre qui était haut de trente tsiens et trois tseus, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux. Après qu'il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant les trois principes élémentaires: le ciel, la terre et l'homme. Il frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu'il rendait trop clair et le bois trop léger; il repoussa ce fragment; il frappa la partie inférieure qui rendit un son trouble et sombre parce qu'elle était trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop clair ni trop sombre, le bois n'était ni trop lourd ni trop léger.

«Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant 72 jours, qui répondaient aux 72 divisions de l'année; puis il le retira et le fit sécher à l'ombre.

«L'astrologue ayant indiqué un jour où les pronostics étaient favorables, Fo-Shi confia le bois à Liou-Tse-Ki, menuisier délicat, afin qu'il taillât dans l'Ou-Tong un instrument de musique qui serait nommé Yao-Kin, parce qu'il servirait d'abord à exécuter la musique nommée Yao-Tchy. Sa longueur était de trois tsiens, six tseus et un pen, nombre correspondant aux degrés du ciel. Il était arrondi à sa partie supérieure pour représenter la voûte céleste; la partie inférieure était plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient aux cinq planètes et aux cinq éléments. La Demeure du dragon (le chevalet sur lequel s'appuient les cordes) était à huit pouces de l'extrémité inférieure de l'instrument pour représenter les huit aires du vent, et le Nid du phénix (point où s'attachent les cordes) à quatre pouces de l'extrémité supérieure pour répondre aux quatre saisons.

«L'épaisseur du kin est de deux tseus, nombre symbolisant le ciel et la terre. La tête de l'instrument, c'est: le Jeune homme d'or; la taille, c'est: la Jeune fille de Jade; le dos, c'est: l'Immortel. Il y a le Lac du Dragon, et l'Étang du Phénix. Les chevilles où s'attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent sont d'or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes de l'année, et un treizième qui figure la lune intercalaire.

«Autrefois, le kin n'avait que cinq cordes répondant aux cinq éléments: les métaux, le bois, l'eau, le feu et la terre, et aussi aux cinq tons de la gamme: Kong, San, Kio, Tse, Hu.

«Au temps de Yao et de Chun, on touchait le kin à cinq cordes et l'on chantait les vers intitulés: Nan Fong (le Vent du Sud), et l'État était florissant.

«Plus tard, Wen-Wang, de la dynastie des Tchéou, qui avant d'être empereur, prisonnier à Kinely, était au service de la dynastie des Yuen, pour rendre hommage aux mânes de son fils Pé-hy-Ko, ajouta une corde à la lyre, à l'expression triste, pure, douloureuse, sombre. On l'appelle la corde de Wen-Wang; son fils Wou, ayant détrôné et tué le dernier empereur des Chang, restaura la musique noble, en réprouvant la danse. Il ajouta encore au kin une corde, au son éclatant, qu'on appelle la corde de Wou. Le kin eut alors sept cordes.

«Il y a six états de choses redoutables au kin: le trop froid, le trop chaud, le grand vent, la grande pluie, l'orage, la neige.

«Il y a sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de toucher au kin: à l'annonce d'un deuil; si l'on joue d'autre musique dans le voisinage; quand on est trop préoccupé par des affaires; quand on n'a pas pris le temps de purifier son corps; quand on n'a pas de vêtements élégants; quand on n'a pas allumé les parfums; quand il n'y a pas là un auditeur digne d'entendre.

«Les huit grandes beautés du kin sont: la pureté, la rareté, le mystère, l'élégance, la mélancolie, la force, la réflexion, l'étendue.

«Quand on le joue en perfection, le tigre qui miaule, s'il entend, se tait, et le singe, gémissant dans les branches, cesse d'être triste. Tels sont les bienfaits du kin.»

Devant ce ruissellement de paroles, Pé-Ya pensa que le bûcheron n'avait peut-être seulement qu'une excellente mémoire.

--Mais cela est déjà rare, se dit-il, et je vais l'interroger encore.

Et s'adressant au bûcheron, il ajouta:

--Je vois, maître, que vous connaissez parfaitement les règles de la musique. Vous souvenez-vous d'un fait que l'on rapporte à propos de Khong-Tseu?... Un jour, il jouait du kin dans son pavillon, quand son disciple favori Hy-Houëi entra dans la salle. Celui-ci s'arrêta, surpris; les sons de l'instrument étaient rudes et sombres, et il eut le sentiment que Khong-Tseu éprouvait un désir vorace et sanguinaire. Il ne put s'empêcher de faire part au Maître de son impression. Alors, celui-ci répondit en souriant:

«Tout à l'heure, pendant que je jouais du kin, je voyais, par la fenêtre, un chat qui poursuivait un rat. Je suivais cette chasse, désirant que le rat fut pris et craignant qu'il ne s'échappât. C'était là ma pensée «vorace et sanguinaire». Malgré moi, je l'ai communiquée aux cordes de l'instrument...»

--Maintenant, continua Pé-Ya, je crois connaître les règles musicales de la sainte Maison, dans leurs plus fins détails. Si moi, très humble, je jouais le kin, avec quelques sentiments dans le cœur, pourriez-vous, maître, en m'écoutant, les deviner?

--Il est dit dans le Che-Kine[2]: «Ce que les autres ont dans le cœur, je le devine». Que Votre Grandeur essaie une fois, et moi, pauvre homme, je tâcherai avec mon cœur de décrire. Si je ne le peux pas, que Votre Grandeur me pardonne.

Alors Pé-Ya rajusta la corde à son kin et médita quelques instants.

Sa pensée se porta sur les hauts pics des montagnes et il joua un morceau.

--Ah! que c'est beau! s'écria le bûcheron. Votre pensée plane sur les cimes majestueuses des montagnes!...

Pé-Ya, très ému, ne répondit rien, et médita de nouveau. Il joua un autre morceau en pensant à une eau courante.

--Ah! quelle beauté! s'écria bientôt le bûcheron. Je vois le tumulte des eaux!...

Pé-Ya fut saisi de surprise. Il repoussa le kin et se leva, n'hésitant plus à accomplir envers son hôte les cérémonies de réception.

--J'ai manqué de respect! J'ai manqué de respect! s'écria-t-il. Le rocher recèle souvent un précieux morceau de jade! Si on juge les hommes d'après leurs habits, est-ce qu'on ne risque pas de méconnaître le plus savant lettré du monde? Seigneur, votre élégant prénom et votre noble nom de famille?

Le bûcheron répondit en s'inclinant:

--Moi, pauvre homme, mon nom de famille est Tson, mon prénom Hoie, et mon surnom est Tse-Tchi.

Pé-Ya salua en soulevant ses poings:

--Ah! vous êtes le seigneur Tson-Tse-Tchi?

--Quel est le nom éminent de Votre Grandeur? dit à son tour le bûcheron. En quel lieu occupez-vous une illustre situation?

--Moi, humble fonctionnaire, je m'appelle Yu-Pé-Ya. Je suis ministre du roi de Tsin. J'ai été chargé d'une ambassade, et je passe, en m'en retournant, par votre glorieux pays.

--Ah! je pensais bien que le seigneur Pé-Ya était un très puissant mandarin! s'écria Tson-Tse-Tchi.

Pé-Ya invita le bûcheron à s'asseoir à la place qu'on offre au visiteur, et s'assit lui-même à la place que doit occuper le maître de la maison, puis il cria au serviteur d'apporter le thé. Et quand ils eurent bu le thé, il commanda le repas.

--Profitons de l'occasion qui nous est offerte de causer ensemble, dit Pé-Ya. Cela ne vous déplaira-t-il pas? et voulez-vous que ce soit sans cérémonie?

--Je n'oserais pas être, en quoi que ce soit, d'un autre avis.

Le domestique avait emporté le précieux kin, disposé la table et servi le dîner.

Pé-Ya demanda encore:

--Alors, Seigneur, vous parlez le dialecte de Tson? Je ne sais pas où se trouve votre illustre maison.

--J'habite non loin d'ici, répondit Tse-Tchi. Ce pays s'appelle Ma-Hine-Shan (Montagne du coursier paisible); le nom de mon village est Tsi-Tyé (demeure des sages); ma hutte se trouve là.

--Bien! bien! dit Pé-Ya, en hochant la tête. Quelle est votre élégante profession?...

--Je ne fais pas autre chose que de couper du bois pour vivre.

Alors, en souriant, Pé-Ya dit:

--Monseigneur Tse-Tchi, l'humble magistrat craint de vous dire toute sa pensée de peur de vous blesser; mais pourquoi un homme de votre talent ne brigue-t-il pas, dans le palais, une place digne de ses mérites, qui lui permettrait de laisser un nom illustre, qui serait plus tard gravé sur le bambou et le sapin?... Pourquoi cacher de tels mérites dans les forets de la montagne? Vous mêlez les marques de vos pas à celles des bûcherons et des bergers, et vous mêlerez vos restes aux détritus des arbres et des plantes. Je ne trouve pas cela réjouissant.

--Seigneur, je ne vous cacherai pas la vérité, répondit Tse-Tchi. Dans ma maison, au-dessus de moi, j'ai deux vieux parents; au-dessous de moi, il n'y a pas de bras qui puissent les soutenir. Donc, je coupe du bois pour vivre, et je continuerai tant que mes parents compteront les années. M'offrirait-on une situation égalant celle de trois ducs, je ne consentirais pas à les quitter un seul jour.

--Votre piété filiale est exemplaire, dit Pé-Ya. Un homme vertueux comme vous l'êtes est bien rare dans le monde.

Ils se versèrent réciproquement du vin et burent quelques tasses. L'attitude du bûcheron n'avait pas changé; il ne s'était pas plus ému des honneurs que du manque d'égards.

--Combien comptez-vous de printemps bleus? demanda Pé-Ya.

--J'en ai compté, vainement, vingt-sept.

--Le petit mandarin a dix ans de plus que vous. Tse-Tchi, si vous ne me repoussez pas, nous pourrons nous appeler frères, et cela me permettrait de ne pas trahir l'amitié que m'a inspirée celui qui sait si bien apprécier l'harmonie des sons.

--Votre Grandeur s'égare, dit Tse-Tchi, en riant; vous êtes un des plus grands d'un grand royaume, et moi je suis un vulgaire villageois. Comment oserais-je me hausser jusqu'à vous? et il y aurait pour vous du déshonneur à vous abaisser jusqu'à moi.

--Je suis connu de tous, dit Pé-Ya, mais très peu d'hommes connaissent mon cœur. J'occupe une petite fonction qui m'oblige à rouler sans cesse dans le vent et la poussière. Si je pouvais conquérir l'amitié d'un grand sage, ce serait comme dix mille joies dans ma vie. Si vous dédaignez la fortune et la noblesse, de quelle sorte suis-je pour vous?

Il fit signe au serviteur de rallumer le feu dans les cassolettes et d'y jeter des parfums, puis au milieu du salon il se prosternèrent huit fois tous les deux en même temps l'un devant l'autre. Pé-Ya étant l'aîné, il prit le titre de: frère aîné, fidèle jusqu'à la mort; Tse-Tchi prit le titre de: frère cadet. Cette cérémonie terminée, ils réchauffèrent encore du vin; et Tse-Tchi invita Pé-Ya à prendre la place d'honneur, et Pé-Ya obéit. Il changea de place les tasses et les bâtonnets, ils s'assirent tous les deux à table, et en causant se donnèrent le titre d'aîné et de cadet.

«Tout ennui se dissipe, quand paraît l'ami avec lequel le cœur s'accorde.

«La parole de celui que l'on a connu dans une émotion commune, en écoutant la musique, on ne se lasse jamais de l'entendre.»

Ils causèrent avec ardeur, et ne s'aperçurent point que la lune pâlissait et que les étoiles devenaient rares, tandis qu'une blancheur commençait à teinter l'Orient.

Déjà les matelots se levaient et disposaient les voiles et les cordages, se préparant à lever l'ancre.

--Il faut nous quitter, dit Tse-Tchi en se levant de son siège.

Pé-Ya prit à deux mains une tasse de vin et la tendit à Tse-Tchi, serra la main de Tse-Tchi et dit en soupirant.

--Mon sage frère cadet, pourquoi vous ai-je connu si tard, pourquoi nous quitter si tôt?

Tse-Tchi, en entendant ces paroles, ne put empêcher les perles de ses yeux de tomber dans sa tasse, et il but d'un seul trait avec ses larmes. Il versa ensuite une tasse pour Pé-Ya et la lui offrit.

Tous deux sont très tristes de se séparer.

--Votre frère, ignorant n'a pas pu encore vous exprimer tout le respect de ses sentiments. J'ai l'idée d'inviter mon sage cadet à voyager avec moi pendant quelques jours. Mais j'ignore s'il pourra y consentir?

--Votre petit frère, répondit Tse-Tchi, voudrait bien pouvoir vous suivre, mais mes parents sont vieux. «Tant que le père et la mère existent, il ne faut pas entreprendre de longs voyages».

--Ces deux nobles personnes sont encore dans votre maison; vous leur demanderez la permission de venir me voir à Tsin-Yan. «On peut cependant voyager en certaines circonstances.»

[Illustration: Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin]

--Votre petit frère n'ose pas promettre légèrement et risquer de ne pas être sincère, en ne pouvant tenir son engagement, dans le cas où ses parents ne lui donneraient pas la permission. Mon aimable frère, à quelque mille lieues de moi, pourrait attendre ma venue, sans qu'il me soit possible de l'avertir qu'elle n'aurait pas lieu. Ce serait une grave faute de ma part.

--Sage frère, vous êtes vraiment un homme de grande vertu; alors ne parlons plus de cette visite, l'an prochain, je reviendrai voir mon sage frère.

--A quelle date de cette prochaine année mon aimable frère reviendra-t-il, pour que je puisse attendre son élégant cortège?

Pé-Ya compta sur ses doigts.

--Hier soir était la fête de la mi-automne. Ce matin, l'azur de ce jour s'étend sur le huitième mois à son seizième jour. Sage frère, je reviendrai encore au même moment, aux environs de cette fête. Si, passé la seconde dizaine de ce mois, vous m'attendez en vain jusqu'à la fin de l'automne, tenez-moi pour un insensé.

Il dit à son secrétaire de bien prendre note de la résidence de son sage frère et de la date du rendez-vous.

--Oui, c'est cela, dit Tse-Tchi; alors votre petit frère, après la fête de la mi-automne, sera debout, respectueusement, à vous attendre au bord du fleuve. Je n'aurai garde d'y manquer. La lumière du jour est déjà claire et votre petit frère vous quitte.

--Restez encore un instant, dit Pé-Ya. Apportez-moi deux barres d'or, dit-il au domestique, sans les envelopper.

Et les offrant à deux mains à Tse-Tchi.

--Sage frère, dit-il, ce mince cadeau est seulement pour acheter quelques sucreries à vos nobles parents. Nous sommes unis comme la chair et les os, vous ne dédaignerez pas un si faible cadeau.

Tse-Tchi n'osa pas refuser et reçut le présent en faisant un double salut d'adieu; il retint ses larmes et sortit du salon. Il ramassa ses habits de pluie et les suspendit à sa pique qu'il posa sur son épaule. Il franchit le pont volant; Pé-Ya l'accompagna jusqu'au bord du navire et ils se séparèrent en pleurant.

Le tambour résonna et les matelots levèrent l'ancre.

Pé-Ya en s'en retournant ne prit plus garde aux beaux sites, il n'eut pas un regard d'admiration pour les fleuves ni les montagnes. Son cœur serré n'était empli que du souvenir de l'ami qu'il avait quitté.

Après quelques jours, il abandonna le bateau et continua son chemin par la voie de terre. En tous lieux on le recevait avec de grands égards et on lui préparait tout ce qui était utile au bien-être de son voyage, et il entra bientôt dans la capitale.

La fuite du temps est rapide. L'automne s'acheva: l'hiver vint; le printemps reparut, puis l'été. Pas un seul jour Pé-Ya n'oublia son ami; quand la fête de la mi-automne approcha, il demanda congé à son roi pour retourner dans son pays natal et, l'ayant obtenu, il prépara ses bagages et se mit en route.

Il fit encore le grand tour parla route des fleuves. Quand il se jugea assez proche de son but, il donna l'ordre à ses matelots de s'arrêter à chaque baie et de demander le nom très exact du lieu où on se trouvait.

Au huitième mois, le soir du quinzième jour, les matelots annoncèrent que l'on apercevait la montagne de Ma-Hine. Pé-Ya reconnut la contrée qu'il avait déjà vue l'automne dernier et s'écria:

--Arrêtons-nous ici!...

On jeta l'ancre et on enfonça un pilotis pour attacher le navire.

Il faisait beau. Le clair de lune traversait le store rouge de l'habitacle, le perçant de fils lumineux. Pé-Ya donna l'ordre de le relever; puis il s'avança sur le pont et se tint debout à l'avant. Il contempla le Boisseau du Nord (La Grande Ourse), il plongea ses regards dans l'eau, puis les releva vers le ciel: dans l'immensité tout est clair comme en plein jour. Il songe à la belle soirée de l'an dernier, alors qu'il a rencontré son ami.

La nuit d'à présent est toute pareille et c'est à cette place même qu'il lui a promis de l'attendre. Mais au bord du fleuve il n'y a pas une seule ombre et nulle trace de pas.... Est-ce que l'ami ne serait pas fidèle?...

Pé-Ya attendit encore quelques instants.

«Il passe beaucoup de bateaux par ici, pensa-t-il, et celui que je monte n'est pas le même que l'autre fois; comment mon frère si occupé trouverait-il le temps de chercher quel est le mien? L'an dernier j'ai joué le kin, et ce fut comme si je l'appelais. J'ai apporté Précieux-Jade, si mon frère l'entend il saura bien me reconnaître.» Ayant ordonné au serviteur d'apporter la table du kin et d'allumer les parfums, il ouvrit l'étui de soie et commença à accorder l'instrument. Dès qu'il effleura les cordes, celle appelée San résonna lugubrement.

Pé-Ya s'arrêta tout ému.

--Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste? s'écria-t-il; sans doute mon frère est dans le deuil. Il me parlait l'an passé de son père et de sa mère qui sont âgés; si son père n'est pas mort, c'est sa vieille mère qui l'a quitté. Sa piété filiale juge quelles sont les affaires pressées et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois mieux manquer à sa parole envers moi que de manquer à ses parents. Demain matin je monterai pour le chercher.

Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clarté de la lune tamisée par les stores fit le tour de la cabine, puis disparut; le soleil monta de l'horizon, derrière les hautes collines.

Pé-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revêtit des habits simples et se coiffa d'un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de se munir de vingt livres d'or et de le suivre en emportant le kin.

--Si mon frère a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de condoléance.

Pé-Ya se hâta de débarquer et de gravir le sentier Il marchait les regards fixés sur la Montagne de Ma-Hine.

Après avoir parcouru presque dix lis, il arriva au confluent de plusieurs chemins, et il s'arrêta indécis.

--Pourquoi monseigneur n'avance-t-il plus? demanda le jeune garçon.

--Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour atteindre le village que je cherche? J'attends qu'il passe quelqu'un qui pourra me renseigner.

Il s'assit sur une grande pierre à l'angle des routes, et le serviteur resta debout près de lui.

Bientôt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait une longue barbe qui faisait penser à des fils de jade et de longs cheveux, qui semblaient des fils d'argent sous son chapeau en feuilles de bambou. Son costume était celui des paysans. De la main gauche il s'appuyait à une pique de jonc et portait de la droite un panier de bambou. Il s'avançait à petits pas.

Pé-Ya se leva, rajusta ses vêtements et alla au-devant du vieillard pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier à terre, et, élevant ses mains jointes, rendit le salut.

--Monseigneur, dit-il, que désirez-vous m'enseigner?

--Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village de Tsé-Lien?

--Ces deux chemins-là conduisent aux deux villages de Tsé-Lien. A gauche, c'est le haut Tsé-Lien; à droite, c'est le bas Tsé-Lien. Ces deux routes ont chacune quinze lis de longueur. Mais je ne sais pas auquel des villages vous désirez aller?

Pé-Ya se tut, ne sachant que répondre. Il se disait:

--Comment mon frère, si intelligent, m'a-t-il renseigné d'une façon aussi vague?

--Qu'est-ce qui préoccupe monseigneur? demanda le vieillard; sans doute qu'on ne lui a pas donné des indications précises?...

--Oui, c'est cela, dit Pé-Ya.

--Il n'y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces villages.--Quelques philosophes se cachent dans cette retraite paisible--Moi, vieillard, j'habite depuis longtemps la montagne, il n'est personne que je ne connaisse: les habitants, qui ne sont pas mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire chez qui il veut aller et le nom de celui qu'il veut voir; je saurai certainement vous indiquer la demeure.

--Votre élève désire se rendre à la maison Tson, dit Pé-Ya.

--Quoi, c'est à cette maison que vous voulez aller? s'écria le vieillard; et qui donc y cherchez-vous?

--Je voudrais voir Tse-Tchi, répondit Pé-Ya.

En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s'emplirent de larmes, et ces larmes coulèrent, et en sanglotant il répondit:

--Tse-Tchi-Tson était mon fils!... L'année dernière, le quinzième jour du huitième mois, il revenait, assez tard, de son travail de bûcheron, lorsqu'il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur Yu-Pé-Ya. Ils causèrent ensemble et se trouvèrent d'accord sur toutes choses, si bien qu'avant de le quitter, le seigneur donna à mon fils deux tablettes d'or. Tse-Tchi acheta des livres pour étudier, et moi, pauvre vieux sans intelligence, je n'eus pas la pensée de l'arrêter: chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il étudiait assidûment. Par tant d'efforts il usa son cœur; il devint faible et malade ... depuis quelques mois déjà, il est mort!...

Pé-Ya fut comme foudroyé par cette nouvelle; des larmes jaillirent de ses yeux, il poussa des cris de désespoir et tomba évanoui au pied des monts.

Le vieillard, très effrayé, les yeux gonflés de larmes, le releva.

--Quel est donc ce seigneur? demanda-t-il au jeune serviteur.

Celui-ci se pencha tout près de son oreille, et lui dit:

--C'est monseigneur Yu-Pé-Ya.

--Oh! c'est le si cher ami de mon fils!... Yu-Pé-Ya revint à lui, avec des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine et exhalait par des sanglots sa profonde désolation.

--O sage frère! s'écria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta l'ancre, je pensais que vous manquiez à votre parole. Je ne me doutais pas que vous étiez déjà une ombre, errant au bord des sources souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n'avez pas eu longue vie.

Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l'ami de son fils.

Pé-Ya se leva et salua le vieux Tson.

--O! mon oncle! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la maison ou enterré déjà dans la campagne?

--Je ne peux répondre en un seul mot, dit Tson. A ses derniers moments, tandis que ma femme et moi nous étions près de son lit, mon fils me dit:

«Le ciel seul décide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet pas, à moi, d'accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m'enterrer au bord du fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j'ai promis à mon ami de revenir à cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous.»

Je n'ai pas oublié les paroles de mon fils: au bout de cette petite route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre fraîchement remuée: c'est là le tombeau de mon fils. Aujourd'hui il y a juste cent jours que Tse-Tchi est mort. Pour cet anniversaire, j'apportais un paquet de papiers dorés afin de les brûler sur sa tombe. Je ne pensais guère rencontrer votre Seigneurie.

--Je veux vous suivre jusqu'au tombeau, dit Pé-Ya.

Et il ordonna à son domestique de porter le panier du vieillard.

S'appuyant sur son bâton, il marcha devant, et Pé-Ya, avec son serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l'entrée de la vallée, et bientôt aperçurent, à gauche du chemin, une éminence de terre fraîchement amassée. Pé-Ya s'arrêta et fit un salut solennel.

--Sage frère, de votre vivant, vous étiez un homme supérieur, maintenant que vous avez quitté la terre, vous méritez d'être divinisé. Votre frère ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu éternel....

Mais il n'en put dire davantage; il éclata en sanglots et poussa des clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les paysans, les passants, les voyageurs, tout émus en les entendant, accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c'était un grand personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s'approchèrent à l'envi pour assister à ce spectacle.

Pé-Ya, ne jugeant pas qu'il avait assez honoré son ami, dit à son serviteur d'apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu'il placerait devant le tombeau, et Pé-Ya s'assît les jambes croisées en face de l'instrument. Alors il écarta les deux ruisseaux de ses larmes, et fit résonner les cordes.

A peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires assistants, très surpris, s'agitèrent, tapèrent dans leurs mains, et bientôt se dispersèrent en riant.

--Mon digne oncle, dit Pé-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le petit ministre jouer du kin pour consoler les mânes de votre fils, mon sage frère, tandis qu'il était plongé dans la plus profonde douleur, tous ces gens se sont-ils pris à rire?

Le vieux Tson répondit:

--Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur ont paru devoir exprimer la joie, et c'est pourquoi ils ont ri.

--Ah! je comprends, dit Pé-Ya. Et vous-même, mon digne oncle, comprenez-vous le sens du morceau que j'ai joué?

--Quand j'étais jeune, je me suis exercé à la musique, mais vieux comme je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.

--Eh bien, voici, dit Pé-Ya. J'ai suivi les impulsions de mon cœur, et j'ai improvisé cette courte élégie pour honorer l'âme de mon ami et le consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble père: qu'il prête l'oreille.

--Je serai bien heureux de l'entendre, dit le vieillard.

Et Pé-Ya récita le chant suivant:

«Je me souviens du dernier automne où je vous rencontrai au bord du fleuve.

«Aujourd'hui, je venais vous rejoindre, mais je n'ai pas aperçu celui dont l'âme est si sensible à l'harmonie du son.

«Je n'ai vu qu'un tertre nouvellement formé.

«Hélas! cette vue brisa mon cœur! brisa mon cœur! brisa mon cœur! oh! brisa mon cœur!...

«Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.

«En arrivant, combien j'étais joyeux! Quelle douleur en m'en retournant!

«De sombres nuages courent au dessus du fleuve.

«Tse-Tchi! Tse-Tchi! notre amitié valait plus que mille lingots d'or.

«J'aurai beau courir jusqu'aux limites de l'horizon, je ne trouverai personne capable de comprendre l'affection qui nous liait.

«Après ce chant, je ne chanterai plus.

«O! Tse-Tchi! Mon précieux kin, long de trois pieds, il est mort à cause de vous.»

Alors Pé-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de la Lyre, souleva des deux mains l'instrument sonore au dessus de la table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade sautèrent, les douze chevalets d'or s'éparpillèrent, et la caisse fut mise en pièces.

Le vieillard stupéfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi. Pé-Ya répondit par ces vers:

«Je brise la lyre, déjà les plumes du phénix sont refroidies.

«Tse-Tchi n'existe plus, pour qui donc jouerais-je?

«Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et caressants comme le vent prince tanier.

«Mais l'ami qui s'accorde à mon cœur, il serait trop malaisé de le retrouver.»

--Hélas! c'est trop vrai! s'écria le vieillard. Pé-Ya lui demande s'il habitait dans le haut ou dans le bas du village de Tsé-Lien.

--J'habite le haut Tsé-Lien, la huitième maison; mais pourquoi me demander cela?

--J'ai trop de tristesse dans le cœur pour pouvoir retourner maintenant avec vous jusqu'à votre demeure. Mais j'ai ici vingt livres d'or: la moitié remplacera le travailleur qui vous procurait quelques friandises; la seconde moitié servira à acheter quelques champs de sacrifice dont les revenus seront employés, au printemps et à l'automne à l'entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude. Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vénérables parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c'est moi. J'espère que vous ne me considérerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles, Pé-Ya offrit au vieillard les vingt livres d'or. Puis, se prosternant, il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en pleurant. Puis, après s'être fait de longs adieux, ils se séparèrent.

Telle est l'histoire du noble Yu-Pé-Ya jetant sa Lyre.

Plus tard, on écrivit ces vers à sa louange:

«Celui qui s'attache par intérêt à un ami riche et puissant n'est pas un ami.

«Qui se souvient d'un exemple comparable à celui de l'amitié de Pé-Ya et de Tse-Tchi, dont les cœurs s'accordaient si bien?

«Pé-Ya ne peut pas renaître, et Tse-Tchi n'existe plus; et cependant la renommée, de siècle en siècle, nous redit l'histoire de la Lyre brisée.»

[Footnote 1: Cette page d'histoire chinoise est traduite du Kïn-Kou-Ky-Kwan (Faits remarquables anciens et modernes). Nouveau fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.]

[Footnote 2: Le Livre des vers.]

[Illustration: Clair de lune sur le fleuve]

LA BATELIÈRE DU FLEUVE BLEU

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