‹ Le paravent de soie et d'orChapitre 8 sur 8 · L'IMPÉRATRICE ZIN-GOU

L'IMPÉRATRICE ZIN-GOU

C'est le soir; le palais impérial s'endort: les gardes veillent; tout est tranquille.

Invisible, cependant, un homme a franchi les murailles, se glisse par les cours et les jardins, et voilà que, brusquement, il pénètre chez l'Impératrice, endormie déjà.

Dans la chambre, parfumée comme un temple, les lampes brûlent, voilées de soie. L'homme s'avance sans hésiter; sous son pas le parquet craque et l'Impératrice s'éveille, en sursaut, mais sans un cri.

Elle regarde l'homme, le reconnaît. C'est le beau général Také-Outsi-No-Soukouné. Il est en habit de bataille, tout souillé de poussière et de sang mal essuyé.

D'un geste fébrile, elle arrache la moustiquaire de gaze, bondit près de lui, belle, grande, gracieuse dans ses pales et longs vêtements nocturnes.

--Toi ici! s'écrie-t-elle, loin du combat! Qui est-il arrivé? La défaite?

Také-Outsi se prosterne.

--Non, princesse, dit-il, mais pis que cela.

--Quoi? Quoi donc?

--Le descendant des dieux, le sublime Empereur, ton époux est mort.... Il combattait à la tête de ses guerriers, les conduisant à la victoire. Une flèche coréenne l'atteignit.... Il est retourné dans le séjour céleste.

--Ah! mes pressentiments! s'écrie l'Impératrice, en crispant ses doigts dans sa longue chevelure éparse, l'avis surnaturel qui me fut donné que le maître du Japon ne devait pas marcher en personne contre ce peuple!... Tsiou-Aï-Teno n'a pas voulu me croire et il n'est plus! il a quitté la terre, l'époux héroïque, le fils du Prince des Guerriers, celui qui, par piété filiale, rassembla plus de cent mille oiseaux blancs, l'âme de son père s'étant réfugiée dans le corps d'un sira-tori, le héron aux grandes ailes! Où est-elle, à son tour, l'âme du fils si tendre? Hélas! hélas! où est-elle?

Mais, subitement, l'Impératrice s'apaise, secoue sa tête fière et fait signe au général de se relever.

--Alors tout est perdu, dit-elle, la victoire nous échappe.

[Illustration: Le Prince De Kanga]

--Rien n'est perdu, ô ma souveraine, dit Také-Outsi, qui reste agenouillé, tout est suspendu seulement. J'ai emporté le corps du Mikado dans mes bras, je l'ai couché sous sa tente, disant qu'il était seulement blessé, qu'il guérirait: puis, le confiant à des gardiens, qui paieraient de leur vie la moindre indiscrétion, je suis parti en secret, et, semant ma route de chevaux morts, arrivé jusqu'à vos pieds.

Le beau guerrier lève les yeux vers la reine charmante, qui, la tête inclinée, le regarde aussi. Elle lit dans celte âme ardente, l'héroïsme, le génie, le dévouement, la tendresse peut-être! Et elle, à la fois toute-puissante et si faible, comprend qu'appuyée sur un cœur pareil, elle peut devenir redoutable, invincible. Un sentiment étrange et tout nouveau frémit en elle, fait d'ambition et de courage. Comme si l'âme de son époux était venue renforcer la sienne, elle se sent prête à affronter tous les dangers, elle, la coquette, la nonchalante, qui tremblait au moindre présage!

--Merci, chef illustre, dit-elle à Také-Outsi, tu as fait ce qu'il fallait faire. Le Mikado vit toujours, il n'est que blessé. Demain nous irons le rejoindre au camp. C'est moi qui le remplacerai. Nous marcherons à la victoire. Toi, Také-Outsi, sois le soutien de l'Empire, je te donne le titre de Nai-Daï-Tsin.

Depuis plusieurs jours, l'illustre Impératrice Zin-Gou est en route. Také-Outsi l'accompagne, et une troupe nouvelle, qu'elle emmène pour renforcer l'armée, la suit.

Les lanciers marchent d'abord, cuirassés, coiffés du casque à visière, évasé autour de la nuque et orné au-dessus du front d'une sorte de croissant de cuivre, la lance au poing, un petit drapeau planté derrière l'oreille gauche; les archers viennent ensuite, le front ceint d'un bandeau d'étoffe blanche, dont les bouts flottent en arrière, le dos hérissé de longues flèches, tenant à la main le grand arc laqué. Un nouveau corps d'archers est joint à ceux-ci et les soldats qui le composent portent un arc de forme singulière, à l'aide duquel on lance des pierres et qui est d'invention récente.

Les hommes de pied s'avancent après eux, armés de hallebardes, de glaives à deux mains, de haches: ils ont le visage couvert de masques noirs et grimaçants, hérissés de moustaches et de sourcils rouges, des casques ornés d'antennes de cuivre ou de grandes cornes de cerfs; d'autres se cachent sous un capuchon de mailles qui ne laisse voir que leurs yeux. Et au-dessus de ces troupes en marche, on voit osciller tout un fouillis de bannières et d'insignes des formes les plus variées.

L'Impératrice, sur un beau cheval, dont la crinière tressée forme comme une crête, les pieds dans de grands étriers ciselés, marche la première, et l'on arrive ainsi au bord d'une rivière appelée Matsoura-Gawa.

Alors la belle Zin-Gou ordonne une halte. Elle est femme toujours, et une idée singulière lui est venue: elle veut pécher à l'hameçon dans cette rivière.

Debout sur un petit tertre, elle jette la ligne et dit à voix haute:

--Si je dois réussir dans mon entreprise, l'amorce sera mordue, sinon elle restera intacte.

Un grand silence règne; tous les regards sont fixés sur la légère bouée flottant sur l'eau. La voici qui oscille et danse; la souveraine d'un geste vif enlève la ligne au bout de laquelle un éperlan s'agite et luit comme un poignard.

Des acclamations joyeuses éclatent.

--En route! s'écrie Zin-Gou, la flotte nous attend et la victoire est certaine!

On arrive à la rade de Kasifi-No-Oura. La flotte apparaît magnifique et formidable: les grandes jonques ressemblent à des monstres et les voiles sont comme des ailes! les marins acclament l'armée impériale qui répond par un long cri.

La souveraine a mis pied à terre; elle s'avance jusqu'aux bords des flots, et, enlevant sa coiffure d'or, dénoue ses longs cheveux. Pour en effacer les parfums, elle les baigne dans la mer, puis les tord, les relève, en forme un chignon unique, tel que les portent les hommes.

Elle saisit alors une hache d'armes et monte sur la plus belle des jonques.

De là, à tous, l'Impératrice guerrière apparaît comme sur un piédestal. Elle a revêtu l'armure de corne noire dont les lamelles, jointes par des points de soie pourpre, retombent plus bas que les genoux, sur l'ample pantalon de brocart blanc à dessins nuageux, serré à la cheville. Elle a des épaulières de velours noir et d'énormes manches, très majestueuses, qui, descendant jusqu'à terre, forment comme un manteau; elles sont faites d'une étoffe semée de fleurettes d'or disposées en losange et la doublure est de satin uni.

Un chrysanthème d'or ciselé brille sur le devant de l'armure; la haute, coiffure conique est retenue par une ganse de soie, nouée sous le menton, la hache d'arme est passée à la ceinture, à côté des deux sabres, et la guerrière s'appuie sur une canne d'ivoire et d'or, longue comme une pique.

Sous le vent, les voiles se tendent, les lames balancent les navires, tandis que Zin-Gou, les regards perdus dans l'espace, s'écrie:

--Voyez! Voyez! Le dieu marin! Foumi-Yori-Mio-Zin se fait notre guide et marche devant nous!

Elle est seule à apercevoir le Dieu de la mer; mais nul ne doute de sa parole.

Le roi de Corée tremble et pleure au fond de son palais. Ses États sont envahis, ses soldats sont défaits. Devant l'armée invincible des Japonais, aucune résistance n'était possible, et lui-même, avant de combattre, il se sent vaincu.

Déjà les conquérants ont pris la ville. L'Impératice guerrière est aux portes des palais. L'âme des héros l'anime vraiment. C'est elle qui, à travers les tempêtes et les obstacles, a conduit son armée à tant de victoires.

La première elle s'élance à l'assaut, franchit le fossé et heurte la porte royale en criant d'une voix éclatante:

--Le roi de Corée est le chien du Japon.

Les battants éclatent, s'écroulent et la conquérante passe sur les décombres.

Au dessus de l'entrée, elle fait suspendre sa pique d'ivoire et d'or, qui, durant des siècles, restera là.

C'est l'heure du carnage et du pillage; les soldats vont se payer enfin de leur sang versé; ils n'attendent plus que l'ordre de la souveraine.

Mais voici que, le front baissé, les mains liées derrière le dos, le roi de Corée s'avance dans la cour d'honneur, jonchée de morts et de blessés. Il s'est lui-même enchaîné comme un prisonnier, et il vient s'humilier, se soumettre, se rendre....

--Je suis ton esclave! s'écrie-t-il avec un sanglot, en tombant aux pieds de la belle guerrière.

Alors sous la rude cuirasse, le cœur de la femme se réveille et s'émeut.... Zin-Gou relève le pauvre roi, détache ses liens.

--Tu n'es pas mon esclave, dit-elle; tu resteras roi de Corée, mais tu seras mon vassal.

Et elle défend de piller la ville. On s'emparera seulement des trésors du roi, réservant pour elle les peintures, les objets d'art, toutes ces choses délicieuses, créées par la Chine, et que le Japon ne sait pas faire encore.

Au désespoir la joie succède, on acclame la conquérante magnanime, qui, elle, cherche sa récompense dans les yeux du beau Také-Outsi, de plus en plus troublés d'admiration et de tendresse.

Il y a aujourd'hui plus de treize siècles que la glorieuse Zin-Gou-Gvo-Gou rentrée triomphalement dans sa capitale, donna le jour à un fils, et poursuivit le cours d'un règne long et heureux. Et ne dirait-on pas que, dans le Japon moderne, si avide de progrès, si différent de l'ancien, rien n'est changé, cependant?

Les soldats ne portent plus le casque noir, agrémenté de cornes brillantes; au lieu de l'arc «d'invention récente», qui lançait des pierres, ils ont les canons et les fusils les plus perfectionnés; mais ce sont toujours les mêmes héros intrépides, dédaigneux de la vie.

Le Mikado qui règne aujourd'hui, Mitsou-Hito, l'Homme Conciliant, de la dynastie divine qui, selon la formule officielle, règne sur le Japon «depuis le commencement des temps et à jamais», descend directement de l'illustre impératrice Zin-Gou. Le cycle inauguré par son avènement s'appelle Mé-Dgi, «règne lumineux», et il brille en effet d'une éclatante façon. Le souverain actuel, dont les victoires étonnent l'Europe, est certes digne de ses pères, et la déesse soleil: Tien-Sio-Daï-Tsin, sa radieuse aïeule, peut se reconnaître en lui, le fils de ses fils, et, du haut du ciel, lui sourire.

[Illustration: Une femme apparaît sur le chemin ...]

LA TISSEUSE CÉLESTE

LÉGENDE JAPONAISE

Il y avait dans la banlieue de Yeddo (aujourd'hui Tokio) un jeune paysan d'une conduite exemplaire, mais que le malheur semblait poursuivre. Sa mère était morte de chagrin en voyant les champs cultivés par son époux devenir de plus en plus stériles.

Il avait suivi en pleurant le cercueil de sa mère, puis s'était tué de travail pour soutenir son vieux père; mais le père est mort à son tour, laissant le fils dans un tel dénûment, qu'il n'avait pas l'argent nécessaire pour le faire enterrer; alors il s'est vendu lui-même comme esclave et a pu, avec le prix de sa liberté, rendre les devoirs à son père.

Maintenant, il se rend chez son maître, pour y remplir les conditions du contrat. Il marche tristement la tête basse, pleurant sur sa liberté perdue.

Tout à coup une femme d'une grande beauté apparaît sur le chemin. Elle s'approche du jeune homme et lui parle.

--Je veux te demander une grâce, dit-elle; je suis seule et abandonnée, accepte-moi pour ton épouse. Je te serai dévouée et fidèle.

--Hélas! dit le jeune homme. Je ne possède rien et mon corps même ne m'appartient pas. Je me suis vendu à un maître chez lequel je me rends.

--Je suis habile dans l'art de tisser la soie, dit l'inconnue; emmène-moi chez ton maître. Je saurai me rendre utile.

--J'y consens de tout mon cœur, dit le jeune homme; mais comment se fait-il qu'une femme, belle comme tu l'es, veuille prendre pour époux un pauvre homme comme moi?

--La beauté n'est rien auprès des qualités du cœur, dit la femme.

Ils arrivent bientôt chez le maître, et l'époux travaille avec zèle, il cultive les fleurs du jardin. Quand il rentre dans sa cabane pour se reposer un peu, il trouve toujours sa femme occupée à tisser une magnifique étoffe de soie et d'or, et de plus en plus émerveillé, il admire la belle travailleuse.

Un jour le maître, qui surveille lui-même les esclaves, entre dans la cabane et s'approche de la jeune femme. Il demeure stupéfait en voyant le superbe ouvrage qu'elle termine.

--Oh! la splendide étoffe, s'écrie-t-il, elle est certainement d'un prix inestimable!

--Elle est à toi si tu le veux, dit la femme. Je voulais te l'offrir en échange de notre liberté.

Le maître consent au marché et les laisse partir.

Alors l'époux se jette aux pieds de l'épouse et la remercie avec effusion de l'avoir délivré de l'esclavage.

Mais la femme tout à coup se transforme; elle devient tellement lumineuse que le jeune homme ébloui ne peut plus la regarder.

--Je suis la Tisseuse Céleste, dit-elle; ton courage au travail et ta piété filiale m'ont touchée, et te voyant malheureux, je suis descendue du Ciel pour te secourir; tout ce que tu entreprendras désormais réussira, si tu ne quittes jamais le chemin de la vertu.

Cela dit, la divine Tisseuse monte au Ciel et va reprendre sa place dans la Maison des Vers à Soie[1].

[Footnote 1: La constellation du Scorpion.]

[Illustration: La princesse Fiaki]

LES SEIZE ANS DE LA PRINCESSE

Comme c'est l'hiver et qu'il fait froid, on a fermé, autour du prince, les panneaux de bois précieux, menuisés avec une minutie et un art incomparables, et cela rend toute petite la salle dans laquelle il est assis, rêveur, le bras posé sur un accoudoir revêtu de nacre.

Plusieurs belles robes, ouatées d'un duvet de soie, superposent et croisent leurs collets, de différentes couleurs, sur la poitrine du Daïmio, et l'on voit, près de l'épaule, brodée en or sur la manche, une espèce d'étoile formée de cinq boules en entourant une sixième. C'est là le blason bien connu de la très illustre famille de Kanga, qui n'a d'égale en puissance, dans toutes les îles du Japon, que celles de Shendaï et de Satsouma.

Oui, ce prince, qui médite au fond de son palais, est très puissant, très riche, très renommé; son peuple l'admire et le craint, ses vassaux sont prêts à mourir pour lui, ses moindres désirs sont des lois pour tous ceux qui l'entourent, et cependant, aujourd'hui, il se trouve misérable, faible, pauvre, déplorablement pauvre d'imagination, car voici plusieurs jours qu'il cherche quelle surprise il pourrait bien faire à sa fille pour l'anniversaire de sa naissance, et il n'imagine rien.

Il est vrai que cette princesse, qui demain aura seize ans, possède tout ce qu'il est possible de posséder: elle a des oiseaux merveilleux, de fantastiques poissons, des chiens extravagants, des chars, des bœufs, des chevaux, des palais, tout ce qu'elle a pu désirer, et même des merveilles auxquelles elle ne songeait pas et qu'on a fait venir pour elle de lointains pays.

Le Daïmio s'avoue, en branlant la tête, qu'il a trop gâté cette fille bien-aimée, qu'il n'aurait pas dû la combler ainsi, lui faire épuiser, à peine entrée dans la vie, toutes les richesses du monde. Que faire maintenant? sa puissance est à bout, il n'a plus rien à offrir à son enfant, pour l'étonner et la charmer.

A quoi sert donc d'être prince?

Longtemps, à travers la transparence trouble de la fenêtre, il laisse errer un regard ennuyé sur le jardin dépouillé, sur le ciel gris et pleurard.

--Que peut-elle bien désirer encore?

Tout à coup il se leva.

--Allons la voir, se dit-il, je pourrai peut-être, sans qu'elle se doute de rien, deviner son caprice.

Il frappa sur un gong suspendu à un cordon de soie, tenu du bout des dents par une chimère de bronze.

Aussitôt les panneaux formant les murailles glissèrent sans bruit, s'écartèrent à demi, laissant voir des perspectives de salles, emplies par les samouraïs de service, les pages, les gardes, les serviteurs. Les samouraïs, nobles vassaux portant deux sabres, s'inclinèrent profondément, tandis que pages et serviteurs se prosternaient, front contre terre.

--Je vais chez ma fille, dit le Daïmio.

Alors une escorte se forma, et des gardes coururent en avant, pour avertir les pages de la princesse.

Fiaki, c'est-à-dire Rayon de Soleil, dans une salle bien close de son palais particulier, était assise sur les nattes blanches du sol, et les plis de ses magnifiques robes, à traînes immenses, étaient disposés symétriquement autour d'elle, en éventail, en flots, en collines; il y avait toutes sortes de tissus, de diverses nuances, très douces! mais l'étoffe la plus abondante était de satin couleur ciel d'été, avec de fines broderies noires, figurant des toiles d'araignées dans lesquelles s'étaient pris des pétales de fleurs.

Le visage de la jeune fille était blanc comme de la crème, sa petite bouche un peu épaisse, avivée de fard, s'entrouvrait en découvrant deux rangs de grains de riz; elle avait les sourcils rasés et remplacés par deux petites taches noires faites au pinceau et placées très haut sur le front; suivant la mode des princesses, ses longs cheveux, dénoués, misselaient sur son dos, se perdant dans les plis des robes.

Les filles d'honneur formaient un demi-cercle autour de leur maîtresse, et en face d'elle, de l'autre côté d'une légère balustrade sculptée, une danseuse, en robe longue, dont les manches flottaient, imitant des ailes, coiffée d'un étrange bonnet d'or, posé au sommet de la tête, dansait lentement en agitant un éventail. Un orchestre de musiciens l'accompagnait, jouant du gotto, du biva, de trois espèces de flûtes, du tambour et du tambourin.

A l'entrée du prince, la symphonie cessa, et, vivement, Fiaki se cacha la bouche derrière une des toiles d'araignée de sa manche, ce qui était à l'adresse de son père un salut tendre et pudique.

Lui, souriait de plaisir, en revoyant la beauté et la grâce de l'enfant qu'il idolâtrait. Elle s'était levée, marchant à sa rencontre et, comme une mer agitée par une subite tempête, la soie, le satin, le brocart, derrière elle, ondulaient en bruissant.

Il lui prodigua les surnoms les plus flatteurs, la nommant: Mouroui, l'Incomparable; Réifé, la Beauté surnaturelle; Réikio, le Parfum du Ciel; puis il lui demanda si, elle était heureuse, si rien ne l'avait fâchée, si elle ne désirait rien.

--Ah! prince illustre! père adoré! s'écria-t-elle en ployant son corps souple en arrière, dans un joli mouvement de douleur, comment être heureuse quand la terre souffre? Comment sourire quand le ciel pleure? Les dieux sont bien cruels d'avoir créé l'hiver! Hélas! pas même de la neige pour donner l'illusion du printemps. Il me semble être une pauvre plante exilée, qui ne vit pas et ne peut mourir.

Elle ajouta avec un sourire coquet, en abaissant ses longs cils d'un air modeste:

--J'ai composé sur ce sujet un nuta; mais la poésie elle-même n'a pas pu me consoler.

D'un ton exquisement maniéré, elle récita le court poème, battant le rhythme du boutade son éventail:

L'automne en fuyant Avec les fleurs qu'il emporte, A fermé la porte, M'oubliant à demi morte, Devant l'hiver effrayant.

--Je ferai illustrer cet outa par le plus fameux peintre du royaume, dit le prince; mais! hélas! je ne suis pas dieu.

Lentement, il s'éloigna, plein de soucis.

--Il est certain qu'elle ne désire que le printemps, se dit-il.

Et il s'arrêta, pour écouter la bise aigre siffler au dehors.

Déjà le jour baissait. La prochaine aurore allait donc le prendre au dépourvu.

--Le printemps! murmurait-il en se rasseyant à la place qu'il avait quittée tout à l'heure.

Brusquement sa tristesse se changea en colère. Il fit appeler son premier ministre.

Le Nai-Daï-Tsin accourut, courbant le clos, et tout en débitant son compliment, vit le sombre visage du maître et n'augura rien de bon. Le prince garda un moment le silence, comme s'il hésitait à donner un ordre extravagant; mais après un mouvement d'épaule irrité, il parla d'une voix dure.

--C'est demain la fête de ma fille, dit-il. Je veux, vous entendez, je veux, qu'au jour levant, les arbres et les buissons du parc, et de toute la campagne environnant le palais, soient couverts de fleurs, comme aux premiers mois du printemps. Allez!

--Vous serez obéi, maître, dit le ministre en sortant à reculons.

Mais une fois sorti, consterné, anéanti, il laissa baller ses bras dans les longues manches qui les cachaient.

--C'est l'exil, c'est la mort! murmura-t-il. Oui, la mort, car je n'ai pas le temps de fuir assez loin. En pleine prospérité, la foudre qui tombe sur moi!

Ses jambes se dérobaient, il s'adossa à la boiserie.

--Qu'ai-je fait pour être en disgrâce?... Rien, se répondit-il après un sévère examen de conscience; c'est pour sa fille, il veut vraiment commander au printemps.

Il resta sans penser un long moment, la tête roulant comme une boule de plomb sur sa poitrine; mais bientôt il secoua cette lourde tête, et la releva d'un air résolu.

--Allons, soyons digne de notre race, dit-il, un japonais ne tremble pas devant la mort; ce ne sera pas en vain que j'aurai, depuis l'enfance, pris des leçons de suicide. Voyons, le sabre d'abord, pour se fendre le ventre d'un seul coup, de gauche à droite, puis le poignard qui tranche la gorge....

Il tira son sabre, mais l'arme resta au bout de son bras, la pointe appuyée au sol.

--S'il était possible, pourtant, par quelque artifice, de simuler le printemps, au lieu de la ruine et du suicide, quelle fortune! Ne désespérons pas trop vile, il sera temps toujours de mourir.

Il eut un sursaut d'effroi en voyant que l'ombre avait envahi le palais et que les lumières commençaient à s'allumer.

--L'immense parc et toute la campagne! dit-il, et rien qu'une nuit.

Tout en courant, il rengaina, gagna sa demeure, et réunit le conseil.

Sans permettre à ses collègues de s'asseoir, il leur fit part de l'ordre extraordinaire donné par le prince.

--Cet ordre doit être exécuté sous peine de mort, avant le jour, dit-il, indifférent aux mines épouvantées qui l'entouraient; le prince est d'une humeur terrible; il n'y aurait pas de rémission. Écoutez, et comprenez bien l'idée qui m'est venue et peut nous sauver tous. Il faut qu'à une lieue à la ronde, hommes, femmes, filles et garçons, nobles, marchands, paysans, avec la soie, le velours, le satin, le papier, se mettent à l'instant même à fabriquer, comme il le pourront, des simulacres de fleurs; qu'ils taillent dans leurs vêtements, qu'ils massacrent les tentures, les paravents, les nattes du sol, tout ce qui leur semblera bon, ils n'y perdront rien; puis que toutes ces fleurs soient, avant l'aube, liées, clouées, collées sur les arbres, sur les buissons, sur les arbustes, les plus réussies sur les bords des routes, les plus grossières aux derniers plans; que les peintres soient chargés de diriger la décoration et de donner des coups de pinceau où il en faudra. Je veillerai à tout, je tâcherai de tout prévoir, notre salut vaut bien cet effort. Prenez l'armée, disposez de tout; personne ne doit ni manger ni dormir cette nuit. Allez! et, si vous tenez à la vie, soyez rapides comme l'éclair.

Sans mot dire, les ministres s'éloignèrent, s'enfuirent plutôt.

Moins d'une heure plus tard, il n'y avait pas un palais, pas une maison dans la ville, pas une chaumière dans la campagne où l'on ne fût occupé, fiévreusement, à fabriquer des fleurs; et qui eût regardé du haut du palais de Kanga, un peu après le milieu de la nuit, le parc et les alentours, aurait cru reconnaître dans les milliers de lanternes qui roulaient, sautaient, couraient à fleur du sol, l'armée effrayante des feux follets, conduite par les renards.

Mais à cette heure-là, l'illustre Daïmio ronflait, derrière un paravent en bois de fer incrusté d'or, et l'incomparable princesse, à la lueur, lamisée par de minces feuilles de nacre, d'un grand lampadaire, se soulevait à demi sur sa couche, et feuilletait un livre, cherchant, pour l'emporter dans son rêve, un poème sur le printemps.

[Illustration: Des cassolettes étaient dissimulées dans le harnachement des bœufs]

Ses femmes finissaient de l'habiller, lorsque Fiaki, le lendemain matin, entendit la musique d'un orchestre et les chants de voix nombreuses éclater sous ses fenêtres.

--Ah! c'est vrai, c'est ma fête aujourd'hui, dit-elle avec un mouvement d'ennui, pourquoi suis-je née en hiver?

On écarta les châssis des fenêtres.

--Voyez donc quel beau temps, maîtresse!

Le ciel, en effet, comme s'il eût été un simple courtisan, s'était, pour cette fête, paré d'un bleu très doux, dans lequel roulait un gai soleil, d'un or un peu pâle.

Languissamment, la princesse s'avança sur la galerie extérieure et s'accouda à la balustrade. Mais alors, quel cri de surprise et de joie! Qu'est-ce qu'elle voyait là? était-ce possible? des fleurs, partout des fleurs! le printemps était venu!

Elle se frottait les yeux, croyant rêver.

--Comment, disait-elle, en se tournant de tous côtés, en courant d'un bout à l'autre de la galerie; les amandiers! les pêchers rouges! les pommiers blancs et roses, et les grands arbres! quel miracle.

Par toutes les avenues affluaient les visiteurs, venant rendre leurs devoirs à la princesse, les seigneurs à cheval, les femmes nobles dans des chars traînés par des bœufs, ou dans des norimonos. La cour sortait des palais, se réunissait sur les terrasses. Fiaki se hâta de descendre.

Le prince, tout riant de plaisir, la reçut au bas des degrés. Les larmes aux yeux, elle se jeta dans ses bras en s'écriant:

--Père! père! tu vois bien que tu es un dieu!

Il proposa une promenade dans le parc et dans la campagne, pour admirer ce magique printemps.

La princesse, toute joyeuse, battit des mains, et son char magnifique, en forme de pavillon, blasonné de boules d'or figurant une étoile, et traîné par deux bœufs blancs, s'avança au pied de la terrasse; ceux des filles d'honneur vinrent ensuite, puis toute la cour suivit et les visiteurs aussi; ce fut une brillante, joyeuse et interminable procession.

Le prince, à cheval, escortait sa fille; il avait auprès de lui le premier ministre, grave et impassible dans son triomphe.

C'était un enchantement, tout le long du chemin; la tiédeur du soleil, la fine brume dorée qui voilait un peu la nature, rendaient complète l'illusion; on admirait un printemps plus riche, plus fleuri encore que le vrai printemps.

--Et quels parfums délicieux flottent dans l'air! toutes ces fleurs, cela embaume! disait la princesse, qui, à chaque moment, penchait sa jolie tête hors du char, pour mieux voir.

Le Daïmio, très surpris, respirait, en effet, des odeurs charmantes.

C'est que des cassolettes étaient dissimulées dans le harnachement des bœufs, et la fumée qui s'en exhalait se confondait avec celle formée par l'haleine des animaux.

On s'en alla loin dans la campagne; Fiaki, au comble du bonheur, ne se lassait pas. Elle demanda à ne pas revenir au palais par le même chemin; était-ce possible, cela? Le prince, un peu inquiet, regarda le ministre; celui-ci demeura impassible.

--La princesse désire-t-elle rentrer par les collines ou par les vergers? dit-il.

--Par les vergers, répondit la jeune fille c'est plus loin, mais ce doit être bien plus beau.

On prit par les vergers et, en effet, c'était plus beau encore que ce qui s'était montré jusque-là.

Mais voici qu'un prunier rose attira spécialement l'attention de la princesse.

--Ah! je veux emporter une branche de cet arbre là! s'écria-t-elle; je veux un souvenir de cette féerique promenade.

--Pour le coup, la supercherie va être découverte, pensa le prince en jetant un regard de détresse au ministre.

Le ministre n'avait ni pâli ni tremblé.

--A moi l'honneur de la cueillir pour vous, disait-il en s'inclinant devant la jeune fille.

Il piqua son cheval, courut au prunier, et revint avec une branche superbe. La princesse la saisit, l'aspira, y plongea son visage: c'étaient bien des fleurs de prunier, toutes fraîches, toutes mouillées de rosée, tout odorantes.

A part lui, le maître s'ébahissait; mais alors les filles d'honneur, les nobles dames, voyant qu'il était permis de cueillir des branches, sortirent leurs têtes des voitures, tendirent les mains, réclamant, elles aussi, un souvenir.

Cette fois-ci, c'était trop fort; le prince eut un geste de colère et allait donner l'ordre de ne pas s'arrêter; le ministre le rassura, il souriait avec un imperceptible haussement d'épaules; il connaissait bien les femmes et avait prévu cela aussi. Il fit signe au conducteur d'un char vide d'aller chercher ce que l'on demandait. Le char revint bientôt tout empli de fleurs qu'on se partagea avec des cris de joie.

Le ministre n'avait pas hésité à faire piller les serres de tous les palais; des hommes mêlés à la foule portaient toutes ces fleurs dans des sacs de toile brune et se tenaient à portée pour être là au moment voulu. Le prince, qui ne devinait pas, était tout abasourdi.

--Tu es vraiment un homme prodigieux, dit-il, au moment où l'on rentrait au palais; tu as fait plus que je ne pouvais espérer; tu as été absolument magicien. Tu l'as été trop, peut-être, et à la grande joie de ce jour se mêle une sourde inquiétude: comment nous sera-t-il possible de nous surpasser, à la fête de l'an prochain?

Tandis que le maître, resté un peu en arrière, parlait ainsi à son ministre, Fiaki descendait de son char; à cet instant, le fils du prince de Satsouma, qui venait d'arriver au palais avec une brillante escorte, s'avança pour la saluer. C'était un jeune homme plein d'élégance et de beauté, et tellement brave que, malgré sa jeunesse, il avait déjà fait parler de lui; mais, en ce moment, il était très ému, très pâle, comme tremblant de peur; la jeune fille, au contraire, rougissait et, pour cacher cette rougeur, enfouissait son visage dans les fleurs qu'elle tenait à la main. Le ministre montra d'un geste les jeunes gens au Daïmio; lui fît remarquer ce trouble étrange, qui les laissait tous deux comme interdits.

--Quand les dix-sept ans de votre fille sonneront, dit-il, donnez-lui pour époux ce charmant prince, et elle l'aimera plus encore qu'elle n'aime le printemps.

Le prince tendit au ministre un bijou de bronze incrusté d'or.

--Tiens, dit-il, voici la clé de mes trésors; prends ce que tu voudras, et ne t'avise pas d'être discret.

TABLE DES MATIÈRES

Le Prince à la tête sanglante Une Descente aux Enfers La Tunique merveilleuse Le Ramier Blanc Yu-Pé-Ya jetant sa lyre Le Batelière du Fleuve Bleu Le Fruit défendu Le Joaillier de Fou-Tcheou L'Impératrice Zin-Gou La Tisseuse Céleste Les Seize ans de la Princesse

Le général Ma-Vien (Le prince à la tête sanglante) Le bruit des chars de guerre répercute dans les gorges des montagnes. (id.) Seul je défendrai le défilé... (id.) Ti-Fan qui préside aux orages (Une descente aux enfers) Supplices de damnés (id.) Bambou-Noir (La tunique merveilleuse) Un Bonze d'Europe (id.) Sao-Man et Fan-Sou (Le ramier blanc) Printemps (id.) Avant la fin du jour, il arriva au confluent de deux rivières... (Yu-Pé-Ya jetant sa lyre) Son tombeau est au pied du Mont Ma-Hin (id.) Clair de lune sur le fleuve (La batelière de fleuve) So-She, l'Étoile Immortelle (Le fruit défendu) On ne criait plus, on riait (id.) Martin-Pêcheur (Le joaillier de Fou-Tcheou) L'Impératrice (L'impératrice Zin-Gou) Le prince de Kanga (Les seize ans de la princesse) Une femme apparut sur le chemin (La tisseuse céleste) La princesse Fiaki (Les seize ans...) Des cassolettes etaient dissimilées dans le harnachement des boeufs (id.)

End of Project Gutenberg's Le paravent de soie et d'or, by Judith Gautier

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