10.2 Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare de nous.
À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une ombre propice ; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
À ce déjeuner se trouvaient : M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Édith, Rouletabille, le prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à leurs postes ; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac.
Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
Le prince Galitch parla le premier.
Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal ; sur quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu de prier le journal l’Époquede lui prêter son jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait œuvre policière et que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta :
« Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un véritable homme de lettres. »
Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
Mrs. Édith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice :
« Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de loin. »
L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre par une invitation.
Mais il n’en fut rien. Mrs. Édith marqua un léger dépit, et elle déclara tout à coup :
« Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
— Comment cela ? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
— Oui, je les ai visités, et voici comment… »
Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Édith avait bien ri. Elle avait appelé :
« Madame ! Madame ! »
Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Édith avait continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin. Elle s’évanouit – c’est-à-dire que Mrs. Édith la perdit de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin ; elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant ; et elle allait d’autant plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. Édith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre habillé de roses de la villa ; mais, la gardant, les trois petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Édith de s’enfuir.
Mrs. Édith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le cœur d’un homme sur d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans sourire :
« Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur poétique avec une jalousie féroce. »
Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut :
« – Revenez le plus tôt possible ; vous attendons avec impatience. Magnifique reportage à faire à Pétersbourg. »
Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
« Eh ! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille ? demanda le prince ; ne trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné ? »
La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
« Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de votre fortune. »
Le « jeune homme » déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua :
« …Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan !... »
Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues… Larsan !…
Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous familiariser, – pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement ressenti ? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas ?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob ?… On ne l’avait pas entendue au repas ?… Et les autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires ?… Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaientsur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à lui...Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient derrière l’un de ces binocles-là !… Ah ! les vitres noires ! les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan !…
Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que Rouletabille ?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses yeux ?… Le vieux Bob disait :
« Prince, je ne crois point que votre dernier os à mœlle du milieu de la période quaternaire… »
Et tous les binocles noirs remuèrent…
Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit :
« Eh bien, l’avez-vous senti ?… »
J’étouffais ; je murmurai :
« Il est là !… il est là !… À moins que nous ne devenions fous !… »
Un silence, et je repris, plus calme :
« Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami !… Il n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans quel état… »
Rouletabille m’interrompit.
« Non ! non !… je le sens !… Il est là !… Je le touche !… Mais où ?… Mais quand ?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en éloigne !… Je ne tomberai pas dans le piège !… Je n’irai pas le chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors !… Bien que vous l’ayez vu, vous-même, dehors !… »
Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était pas troublée par les mouvements de son cœur :
« Raisonnons !… »
Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses.« Ne point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se cache. »
Ceci suivi de cet autre argument complémentaire :
« Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie pas là où il est. »
Et il reprit :
« Ah ! le côté extérieur des choses !Voyez-vous, Sainclair ; il y a des moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair ; cinq minutes… cinq minutes seulement… Et nous verrons peut-être clair ! »
Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et dit :
« Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair : qu’y a-t-il à l’intérieur des pierres ?
– Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres ? répétai-je.
— Eh non ! Eh non ! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien ! Énumérez sans voir ! Énumérez-les tous !
– Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en venir.
— Très bien.
— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ?… Eh ! dites-le donc !… Il faut que vous me disiez pourquoi ! J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je suis Rouletabille ; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous n’êtes pas Larsan ?…
— Parce que vous l’auriez bien vu !…
— Malheureux ! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les poings dans les yeux ! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir !… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vus’asseoir à la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer ! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu,était Ballmeyer ! Si l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas vu,un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le pesage,n’avait pas vu,dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer ! Ah ! voyez-vous, Sainclair ! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon père est né avant moi !… et il faut être bien fort pour « arrêter » mon père !… »
Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir !…
« Non ! non ! il ne faut plus rien voir,répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il faut savoirpourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan ! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les pierres… »
Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
« Eh bien, et les domestiques ? fis-je avec effort… et Mattoni ?… et les autres ?
— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de Bourg…
— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles noirs ! »
Rouletabille frappa du pied, et s’écria :
« Taisez-vous ! Taisez-vous, Sainclair !… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère ! »
Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais il avait repris, posément :
« 1∘ Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec moi pendant que Larsan était à Bourg.
« 2∘ Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train.
« Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à Bourg.
« D’abord M. Darzac y était ; ensuite Arthur Rance a été absent les deux jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Édith elle-même, sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni hors des jardins de Babylone…
« Prenons d’abord M. Darzac.
— Rouletabille ! m’écriai-je, c’est un sacrilège !
— Je le sais bien !
— Et c’est une stupidité !…
— Je le sais aussi… Mais pourquoi ?
— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie ; il pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis : un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour son père – ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson – ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. Eh ! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule !…
— Et elle connaissait aussi Larsan ! ajouta froidement Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh ! l’ironie de cela !) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus solide : Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac !
– Eh ! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a qu’à ouvrir les yeux ?… Ouvrez-les, Rouletabille ! »
Il les ouvrit.
« Sur qui ? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch ?
— Pourquoi pas ? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui chante des chansons lithuaniennes ?
— Non ! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Édith. »
Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme s’il ne s’en apercevait pas.
« Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il tranquillement.
— Vous en êtes sûr ?… Qui vous a dit ?…
— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Édith. J’ai fait une enquête. C’est la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt », fit brusquement Rouletabille.
Je ne pus retenir un geste d’admiration.
« Ah ! vous ne perdez pas votre temps !
— L’autrenon plus », gronda-t-il.
Je croisai les bras.
« Et le vieux Bob ? fis-je.
— Non ! mon cher, non ! souffla Rouletabille, presque avec rage ; celui-là, non !… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas ?… Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit pas ! »
Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il m’arrêta.
« Eh bien, mais ?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance ?…
— Oh ! celui-là n’a pas changé… dis-je.
— Toujours les yeux ! Prenez garde à vos yeux, Sainclair… »
Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi ? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Édith ?… Qu’est-ce que Mrs. Édith ?… Ah çà ! Est-ce que je deviens fou, moi aussi ?… Pourquoi dis-je : moi aussi ?… comme… comme la Dame en noir ?… comme… comme Rouletabille ?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou ?… Ah ! la Dame en noir nous a tous ensorcelés !… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de sonsouvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra.