Chapitre 21
Paul avait déjeuné chez sa sœur ; si peu de sympathie que lui inspirât son beau-frère, il ne pouvait se dispenser de temps à autre d’accepter une invitation. Gilberte lui en voulait de la façon dont il lui avait parlé, mais d’Égrigné n’avait garde de manquer à ses devoirs ; autant il était résolu à ne pas tenir compte de Mme de Grandpré, autant il tenait à garder de bons rapports avec son beau-père et Paul, qui, par les relations de l’un et le bel avenir de l’autre, pouvaient lui rendre les plus grands services.
D’Égrigné fut appelé dans son cabinet ; le frère et la sœur restèrent en tête-à-tête, ce qui ne faisait plaisir ni à l’un ni à l’autre.
— Mon père va bien ? demanda-t-elle.
— Pas mal. Depuis son retour de la Vernerie, il est un peu plus fatigué, naturellement ; mais sa santé, au fond, est bonne. Je n’aurais jamais cru qu’il pût si bien se remettre, après la crise qu’il a eue en été.
Gilberte ne répondit pas. Dans sa nouvelle famille, dont elle ne faisait pas le moindre cas, elle s’était habituée à ne guère s’intéresser à l’ancienne. Les sous-entendus dédaigneux de Mme d’Égrigné avaient porté fruit ; la jeune femme s’était détachée des siens sans s’attacher à d’autres. Son orgueil blessé lui faisait presque renier sa mère, et son père lui paraissait avoir cédé à la faiblesse en rappelant Mme de Grandpré dans sa maison. Elle serait seule dans la vie, car elle ne ressentait point d’amour pour son mari. Cette solitude ne l’effrayait pas : elle la remplirait avec des plaisirs et des triomphes personnels.
— Voyez-vous du monde ? demanda-t-elle.
— Peu. À présent que tu es mariée, ce n’est plus la peine de recevoir un tas de gens… Nous ne voyons que des amis.
— Je sais ; il n’y a presque personne au jour de ma mère. Si je n’y allais régulièrement, je crois que, souvent, le timbre ne résonnerait pas de toute la journée !
Ce n’était point exact, et Paul le savait ; ce parti pris le blessa, moins parce qu’il attaquait sa mère que pour le renom de la maison.
— C’est que tu choisis peut-être pour te présenter le moment où les autres ne viennent pas, dit-il, car je sais que ma mère a été chaleureusement accueillie à son retour de la campagne.
— C’est possible, rétorqua Gilberte ; pour ma part, je n’ai guère rencontré que l’inévitable Marsac.
Elle avait prononcé ce nom avec une intention que Paul comprit.
Même si Marsac ne s’était point montré pour lui le même ami sûr qu’il avait été pour son père et sa mère, le sens de rectitude du jeune homme se fût trouvé froissé par une insinuation de ce genre. Il avait dit à Mme de Grandpré qu’il ne lui pardonnerait jamais, et cependant, il la plaçait haut dans son estime ; l’idée que sa sœur, élevée par leur mère, que cette ingrate Gilberte, pour laquelle avait été accompli le douloureux sacrifice d’orgueil de l’épouse déchue, pouvait douter des sentiments de Marsac et de sa situation dans la maison, lui parut franchement odieuse.
— Marsac est un ami comme on n’en rencontre guère, dit-il ; mon père et moi, nous avons senti le prix de son affection.
— Recevez-le tant qu’il vous plaira, alors, riposta vivement Gilberte ; mais faites-lui comprendre que ses assiduités chez ma mère sont vues d’un mauvais œil…
— Par ta belle-mère ? fit Paul en se levant. Ma chère sœur, écoute un conseil, qui est une leçon. Si Mme d’Égrigné mère a l’âme assez basse pour oublier ce qu’elle doit à la famille de Grandpré, celle qui fut Gilberte de Grandpré devrait avoir assez de fierté pour l’en faire souvenir. En ce qui me concerne, souviens-toi, ma sœur, que je me suis battu pour l’honneur de ma mère, et que je suis prêt à recommencer.
— Avec moi ? fit Gilberte d’un ton railleur.
— Avec tout homme, responsable ou non de tes actions, qui se permettrait une parole ou une insinuation malveillante. Adieu, ma sœur.
— Au revoir, mon frère, dit-elle tranquillement, malgré la rougeur de son visage et l’éclat de ses yeux pleins de colère.
Il sortit.
Elle fit quelques pas sur le tapis, dans un violent accès d’humeur ; sa langue l’avait trahie ; la contradiction l’avait portée à dépasser de beaucoup ce qu’elle avait dans l’esprit, et elle s’en voulait de n’avoir pas été plus maîtresse d’elle-même.
— Ah bah ! tant pis ! se dit-elle enfin, après avoir réfléchi un instant. Paul n’ira pas le répéter, et puis, quand même !
Congédiant ainsi l’incident, Gilberte retourna à ses plaisirs, non sans un secret mécontentement d’elle-même ; mais ce sentiment devait s’effacer bien vite.
Le soir même, Paul reçut un billet de Mme de Cérences, à laquelle il écrivait de temps en temps. D’ordinaire, elle ne lui répondait pas, et il fut surpris de reconnaître son écriture ; depuis quatre ou cinq mois, il n’avait aperçu Hermine que de loin, à la Madeleine, ou il se rendait quand il ne pouvait plus contenir son impatience ; un salut échangé suffisait alors à lui rendre courage, car le regard qui l’accompagnait valait tout un volume.
« J’ai répété à mon enfant ce que vous désiriez qu’elle sût, écrivait la grand-mère. Elle dit que vous restez le même à ses yeux. Elle veut aussi que je vous dise de ne pas désespérer. M. de Cérences l’a surprise en larmes hier, et l’a caressée avec une tendresse particulière. Nous ne savons encore si cette disposition se continuera, mais elle trouverait injuste de ne pas vous faire partager le rayon d’espoir qu’elle a entrevu. »
Paul était trop accoutumé à la souffrance, trop vainqueur de ses illusions pour donner beaucoup d’importance à ce petit fait ; mais la lettre en elle-même était le gage de tendresse le plus assuré qu’il eût encore reçu.
Son âme s’en trouva illuminée ; après tant de sombres jours, une lueur douce et tendre pénétrait en lui, changeant l’aspect de toutes choses. Il songea à sa sœur ingrate, et aussitôt à sa mère calomniée ; la pitié se fraya un chemin de son cœur orgueilleux jusqu’à ses lèvres, et un mot qu’il n’avait jamais prononcé lui vint tout à coup : « Ma pauvre mère ! »
Depuis qu’il avait signifié à Mme de Grandpré l’arrêt sous lequel elle avait plié sans résistance, il avait vu bien des choses jusqu’alors invisibles pour lui. La façon toute différente dont son père parlait à la baronne, la manière dont celle-ci lui répondait, lui avaient appris que l’épouse réhabilitée avait repris non seulement sa place d’apparat, mais son rôle moral dans la maison.
La beauté du caractère de son père avait toujours été pour Paul un sujet d’admiration : cette fois, il comprit que ce n’était pas uniquement par grandeur d’âme que M. de Grandpré témoignait à sa femme une affection sérieuse et réelle ; il comprit que, tout au fond de lui-même, il fallait que l’époux eût gardé non seulement de la tendresse, mais de l’estime pour celle que la passion avait jadis écartée du droit chemin.
Une fois entré dans cette voie, le jeune homme ne pouvait fermer plus longtemps les yeux sur son erreur. Sa cruauté lui apparut sous son vrai jour. Est-ce donc vrai que nous devons souffrir nous-mêmes pour apprendre à mesurer la souffrance des autres ? Son âme adoucie jugea sévèrement sa conduite antérieure : puisque Hermine passait outre, pouvait-il encore condamner ?
Poussé par une singulière émotion, il regarda la pendule. Dix heures sonnaient à peine ; à ce moment, ses parents devaient se trouver ensemble dans le cabinet de M. de Grandpré, où ils passaient volontiers la soirée quand ils étaient seuls. Il se leva, encore incertain de ce qu’il allait faire ; son âme était indécise, et ses pieds le portaient vers eux. Il entra et s’arrêta sur le seuil.
Étendu dans un fauteuil, son père écoutait la lecture que lui faisait à haute voix la baronne. Les mains molles, tout le corps affaissé dans un repos plein de charmes, il suivait des yeux les moindres mouvements de la lectrice ; on voyait sans peine qu’il était heureux de l’entendre et de la voir. Elle… Le cœur de Paul se serra. Jamais il n’avait vu combien elle était changée depuis leur dernier entretien. C’était alors une femme dans tout l’éclat de la maturité ; ses cheveux gris seyaient bien à son front sans rides ; en la voyant, on songeait non à son âge présent, mais à sa beauté.
Maintenant, ses cheveux étaient tout blancs ; leur fière couronne surmontait un visage émacié, transfiguré, dont l’expression n’était presque plus terrestre. Elle pouvait avoir soixante-dix ans, ou cinquante, peu importait ; elle n’était plus qu’une âme, une âme meurtrie, aux ailes brisées.
Au bruit léger qu’avait fait Paul en entrant, elle avait tourné la tête. En l’apercevant, elle reporta les yeux sur son livre, avec l’expression humble et résignée qu’elle avait presque toujours en sa présence.
Il l’avait vue cent fois ainsi, sans en être frappé ; maintenant, il en fut navré ; M. de Grandpré le regardait, un peu surpris de cette visite tardive dont il était déshabitué ; le jeune homme s’approcha et posa une main sur le dossier du fauteuil paternel.
— Mon père, dit-il, j’ai une grâce à vous demander ; voulez-vous bien prier ma mère de me pardonner ?
Elle le regardait, sans comprendre. Il ne pouvait pas vouloir dire cela, il se trompait… Il s’approcha lentement, se pencha vers elle, et prit la main qu’elle n’osait avancer.
— Maman ! dit-il.
Elle ouvrit ses bras et les referma sur lui, étroitement, sans proférer un son. Par-dessus la têta inclinée de son fils, elle regarda son mari, de ses yeux dilatés par on ne sait quel sentiment surhumain, puis les referma, savourant une joie trop profonde pour les paroles et même pour les larmes.
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