‹ Le penseur et la crétineChapitre 6 sur 8 · V

V

Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.

Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude.

Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme. Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table.

--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit.

Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà. Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme, parce qu’il commençait à l’aimer. Il avait immolé cette amitié naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même.

Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.

--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois d’ici, l’abattoir.

--Mais je vous croyais réformé?

--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai.

Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les hommes d’un air farouche.

--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue, jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail.

Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots service armé retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois, après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!» et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait:

--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque!

A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible:

--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout.

On le regarda quelques secondes avec dégoût et le service armé du commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite: «Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux effarés.

--Il est fou, expliquèrent ses camarades.

Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre aliéné; l’autre, insuffisance mentale. Ils tombèrent d’accord sur faible d’esprit. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: service armé! Ils appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton psalmodia: «Il est aux cieux!»

Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le service armé! retentit et le second major me poussa de côté. Alors, perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste. Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana:

--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là qu’on entend la meilleure musique, en ce moment.

Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui, me demanda confidentiellement:

--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice?

On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois cents têtes avaient été marquées pour la boucherie.

Sarterre frappa la table du poing et se tut.

Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent.

--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en connais pas d’autre.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement.

--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers d’hommes tombent...

Il m’interrompit:

--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains.

Une colère me prit:

--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une bête venimeuse.

--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela m’arrivât.

Je lui posai la main sur l’épaule.

--J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai maudit, ergoté, demandé des raisons... Mais depuis, j’ai consenti mon sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on exige de nous.

Il me regardait avec surprise.

--Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province: j’ai quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité; je sentais que ma force dérivait de l’instable: j’ai refusé. A vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les enfants, le tilleul sous la lampe: j’ai refusé... Et depuis, que n’ai-je pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré? Que n’ai-je pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé? Je connais mon effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca comme un voyou ne traiterait pas une fille! Pourquoi? Par méchanceté? Pour le plaisir? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal... et vous venez me parler de sacrifice! Mais vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur ma croix? Que puis-je donner encore? Et comment voulez-vous que je donne à une idole qui n’est pas la mienne? Jésus lui-même ne serait pas mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru.

--Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je. Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne comprenez pas. Voilà le difficile... Il ne me paraît plus nécessaire de mourir pour ce que j’aime... Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi je mourrai... Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la justifier? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure folie.

--La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance physique... et vous savez bien que je suis un lâche.

--Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure volupté à vous faire mépriser.

Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes.

--Non. Ce n’est pas cela... La vérité, c’est que je me sens ridicule... étranger... tout seul... même avec vous!... En quelques semaines, l’art est devenu risible. Oui... même pour vous! Ah, je souffre comme un homme qui verrait la foule se moquer de sa mère!... Je sens que toutes mes paroles sont attribuées au cabotinage... On ne peut plus me croire, parce qu’on ne peut plus me comprendre! Personne, pas même vous... Alors, j’aime mieux être appelé lâche!... Je préfère dire que je suis un lâche!... D’ailleurs... j’en suis peut-être un... je ne sais pas...

Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans paroles.

Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête disparaissait dans un étrange capuchon imperméable.

Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire.

--Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé! Les premières nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front. J’espère claquer avant.

J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris.

--Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à le nettoyer.

Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je lui parlai de sa musique.

--J’ai écrit un quatuor, me dit-il.

--Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée?

Il me jeta un regard singulier et répondit:

--Non, heureusement.

--Pourquoi, heureusement?

--Parce que, hésita-t-il... si ça revient... Je ne sais pas ce qui arrivera.

Il reprit, un moment après, en ricanant:

--Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe!

Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille. Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement; sa voix était affaiblie.

--Voici, m’expliqua-t-il: nous partons dans huit jours pour le front. Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on nous engueule: c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je voulais vous prier de m’acheter quelques provisions.

Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants.

--Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu... Ah! c’est qu’on devient de telles canailles, là dedans! Si je vous disais...

Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux.

Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres silhouettes effarées.

Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à franchir la frontière.

J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai tranquillement assis dans une cellule obscure.

--Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui connaissais pas.

--Comment vous êtes-vous fait prendre? questionnai-je.

--Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps, remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables. Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses spectacles.

Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques eussent diminué. Je refusai, craignant un piège.

--Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il faut que je passe cette nuit; je me débrouillerai sans vous.

Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu nous harcelait.

--La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression, entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les genoux et, sur le col, plus haut que le ventre.

--Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer?

--Nous mettons des skis... ou des raquettes.

--Eh bien, procurez-m’en.

Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois.

Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi, parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il me semblait reconnaître...

La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait subtilement tourmenté: un départ de la caserne et un exil atroce, dans une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était apparu, cinq ans auparavant...

Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca murmurer avec sa douceur menaçante:

--Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à l’écart, tout seul.

Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du café, car je me trouvais dans une auberge; mais à partir de ce moment, je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les péripéties.

L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler... Je ne me couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir... Peut-être y avait-il autre chose...

Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige. Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures.

J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer un chemin. Le soleil les argentait par plaques; on eût dit les pièces d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide et insensée.

J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une fureur de liberté... Je me précipitai hors de la maison et me lançai dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour votre vie? Non? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de trébucher. Et nulle crainte; rien que l’excitation de la course. Je descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler... En réalité, ma tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter, derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre exécutait--un peu plus rapidement--un crochet destiné à me couper la route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé à une pierre, je «faisais tête», dans une attitude probablement comique. Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent, docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie. L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en disant:

--Vaï, il n’est pas lourd, le moineau!

J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin. L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.

--Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas laissé le temps de demander ma note!

Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs.

--Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise compagnie!

Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude humiliée du «criminel». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient une sorte d’ivresse... A l’entrée du bourg, j’aperçus mon «guide» de la veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde!

Je hochai la tête:

--Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au petit jour, vous auriez passé.

--J’en suis convaincu, répondit-il vivement.

--Alors?

Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de vision intérieure et murmura:

--Il me semble... C’est comme si j’avais voulu me faire prendre.

--Oui... Pourquoi?

Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité.

Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement.

--C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade.

Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de griffonnages tourmentés.

--Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge... Lisez... Vous ne pouvez pas?... Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe... Cela ne doit pas subsister.

Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée:

--Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous? Les malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes: je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un jour: «Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable.» C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque chose d’incroyablement joyeux... une ivresse de par delà les nuages. Il est bien de finir ainsi.

Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire.

--D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré, je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse... Oui, vous ne sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple, d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un homme comme les autres... Aimer la première venue... M’enthousiasmer pour n’importe quoi... Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie.

Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur de la place.

--Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance.

On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de ses manuscrits et continuait:

«Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous? Je me sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche. Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet... Je l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent; tantôt, c’est une dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige; enfin, je suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres, comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité: soulevé, désirant, joyeux.

L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du «châtiment»... c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie.»

Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient à priori comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste. Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora, discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier: «Je mens! Je ne suis pas cet homme-là!»

Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à côté de son nom: «Fusillé pour lâcheté.»

LA PLUS MALHEUREUSE

Shodds était-il un maniaque, un sadique ou un apôtre? Ses amis de Londres n’avaient pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher la question et lui-même ne se l’était, sans doute, jamais posée. Somme toute, l’existence qu’il menait depuis quelques années permettait d’adopter avec autant de vraisemblance n’importe laquelle des trois hypothèses.

Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, vêtu d’un complet d’alpaga noir et coiffé d’un canotier noir, sous toutes les latitudes, avait entrepris un des plus interminables pèlerinages qui soient: celui des lieux de débauche de la terre.

Après vingt ans d’obscure paperasserie dans un bureau de la Cité, il dévorait un héritage inattendu en billets de paquebots et de chemins de fer. Il parcourait la planète, sans tenir compte des saisons, dans le désordre inquiet d’un homme poursuivi.

Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait pas de bibles; malgré la fièvre de ses investigations dans les rues chaudes, il ne cédait qu’occasionnellement à la tentation d’un corps mince et dangereux.

Voici comment il procédait: après avoir arpenté plusieurs fois les quartiers réservés, il cherchait «la plus malheureuse» parmi les filles, lui remettait une guinée et quittait la ville.

A mon avis, cet absurde pèlerin était un artiste, un chercheur d’infini.

Le spectacle de la prostitution donne à l’homme le plus casanier l’illusion de la grande liberté ancestrale et le sentiment que tout est possible, alors qu’il sait pourtant que rien n’est possible, sinon une débauche misérable.

Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui la dégradation bestiale, les plaies et l’ordure apportent comme une espèce de réconfort, d’apaisement vertigineux.

Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui emprisonnait tout le bassin de la Méditerranée dans une cage d’or rouge, Shodds partit pour Constantinople.

Les «flottantes» de Galata l’accueillirent cordialement. Énormes, demi-nues, serrées les unes contre les autres, elles débordaient les petites boutiques, dont elles étaient le vivant étalage. Leurs bras pendaient au dehors, dans un cauchemar de viande rose.

Elles disaient:

--Come in.

--Good night, darling!

--Well, Mister Clergyman?

Mais Shodds passait, les trouvant trop souriantes.

Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune où stagnent des mares noires, près des cahutes des montreurs d’ours, il découvrit quelques Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.

Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait passer d’une espèce de cave, la tête posée sur le seuil, à même la terre.

Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, vive déception: chaque jour, le choléra réglait sans discussion les comptes, certainement frauduleux, d’une vingtaine de Grecs.

Sa rue était contaminée. Une ficelle négligente, posée à hauteur d’homme, suffisait à en interdire l’accès.

Shodds n’insista pas et s’embarqua pour Alger.

La Casbah n’est plus le paradis des prostituées mauresques. Il trouva, en haut d’un raide escalier bleu, dans une chambrette sans lit, qu’encombrait un coffre vaguement doré, une fillette du sud, en pleurs sur sa natte.

Le premier sirocco lui avait apporté la nostalgie des immenses plateaux verts, où les tentes de sa famille offraient l’apparence peu glorieuse de cinq minuscules pyramides de charbon.

Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes sombres et les vingt francs qui l’en rapprocheraient.

La guinée de Shodds la surprit comme une grâce d’Allah. Elle lui fit un salam presque épouvanté, quand il sortit de chez elle.

Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés de chaleur. Le blanc des murs pénètre en vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on vous bâtit quelque chose de blanc sous le crâne.

Shodds courut chez les amies tatouées des tirailleurs. Écrasées de langueur sur leurs pavés, elles regardaient stupidement ce petit visiteur de midi. Il garda sa guinée, n’ayant rien pu tirer d’elles que des gestes de provocation lasse.

Il gagna Tanger, puis Madère.

A Funchal, trente degrés seulement, mais chaleur humide.

A onze heures du matin, près du torrent sans eau où sèchent les ordures, Shodds promena son rêve entre ces longs murs ardents où s’ouvre, de loin en loin, le gîte d’une prostituée.

Il les surprenait dans l’abrutissement du plein soleil et de la vieillesse.

Il laissa deux guinées à deux mégères également répugnantes, qui crurent les pièces fausses et l’injurièrent.

Un steamer partait pour les Antilles. Il le prit.

Une traversée sous les tropiques, même en été, peut être bienfaisante. Mais Shodds n’était pas de ceux que dix jours de mer apaisent. A l’heure de la sieste, il arpentait nerveusement les ponts, imaginant des bouges futurs.

Peu importe le nom de l’île volcanique où il débarqua. Dès les premiers pas sur le quai, il comprit que la chaleur devenait une affaire sérieuse.

La rue des femmes se trouvait derrière le port. Entre ses jaunes masures cubiques, la poussière régnait largement. Elle avait des remous, des profondeurs, des vagues, comme un fleuve.

Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur les falaises de lave. On périssait de soleil invisible.

Shodds marchait en soulevant une colonne de poussière.

Parmi les faces noires qui guettaient derrière les volets demi-clos, un visage blanc l’arrêta.

A sa question habituelle:

--Quelle est la plus malheureuse, ici?

La femme, une Espagnole, répondit en mauvais anglais:

--Viens avec moi.

C’était une fille assez jeune, sans beauté. Shodds remarqua qu’elle avait un pouce démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait penser à la patte d’un poulet bouilli.

Il la suivit jusqu’à une partie de la ville que le dernier tremblement de terre avait détruite.

Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, une désolation de pierres sèches de tumulus, de fondrières empâtées de boue verte.

Cela sentait les excréments et la banane pourrie.

La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de murs qu’on avait toiturés avec des planches et de la toile goudronnée. L’entrée semblait une brèche ouverte à coups de canon.

--C’est ici, fit l’Espagnole.

Shodds avança la tête et aperçut, accroupie dans un coin, une femme qui ne lui parut ni laide, ni fort âgée.

Elle se détourna aussitôt et cacha son visage contre les pierres, mais pas si vite que Shodds n’eût été intrigué par son étrange fixité et aussi par quelque chose en lui,--il n’aurait pu dire quoi,--de péniblement inanimé.

--Qu’est-ce qu’elle a? demanda-t-il à l’Espagnole.

--Elle ne te le dira pas.

--Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres?

--Elle ne le dira pas.

--Elle ne doit voir personne, dans ces ruines?

Il y eut un silence. Un moustique passa près de l’oreille de Shodds, avec son vif cinglement de guitare en sourdine.

--Dis-lui de venir, reprit-il.

--Elle ne viendra pas.

La femme écoutait douloureusement. Shodds sortit sa guinée.

Elle la vit et tendit la main sans avancer.

--Non, fit-il, viens la prendre.

Et il recula dans la poussière.

Alors, la femme avança brusquement, fixa un instant son visiteur, avec une sorte de défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna se cacher contre le mur.

Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. Voici pourtant ce qu’il avait vu, dans la lumière de midi.

Cette femme avait un nez en carton, un joli nez rose découpé dans un masque de carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni os, un néant rougeâtre, un trou purulent creusé dans la face, des sourcils aux lèvres.

Shodds souriait d’une manière incompréhensible. On eût dit le sourire de satisfaction maladive d’un homme qui atteint une volupté trop longtemps poursuivie.

--C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, expliquait l’Espagnole. Pas soignée, tu comprends, jamais soignée... On ne pouvait pas la garder avec nous: elle faisait peur aux matelots.

Shodds s’épongeait.

--Allons, dit-il seulement.

Ils reprirent le chemin du port. Au bout de huit cents mètres, il se mit à vomir jaune.

Il vomissait comiquement entre deux pierres et la patte mutilée de sa compagne lui soutenait le front.

Des nègres le transportèrent à l’hôpital maritime.

Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils étaient.

Il mourut de la fièvre du pays, dans les douze heures, comme l’usage le comporte.

LA PIÉMONTAISE

J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par un temps de brume. Il est le dernier de la vallée et pendant trois mois, il demeure presque constamment dans le cône d’ombre des cimes qui forment la frontière. Elles m’apparurent de loin, ces cimes, cuirassées de glace, couronnées de hauts brouillards immobiles, en forme d’arcs.

Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, à la lisière d’un banc de vapeurs. Une famille de basses maisons jaunâtres avait surgi, immatérielle, suspendue au milieu d’un néant neigeux. Un souffle d’air eût pu, semblait-il, chasser l’apparition.

Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, comme une main qui se promène sur la figure d’un enfant, vite, touchant le front, le bout du nez et le menton. Le nuage se referma tout de suite, et c’est dans l’obscur enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis l’auberge.

Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un mouchoir à fleurs rouges, se chauffait, le dos voûté, toussant parfois.

--C’est une Italienne, me dit le patron. Elle nous est arrivée il y a trois jours, à moitié morte de froid. Elle est venue du Piémont, par la haute passe qui est à plus de deux mille mètres... Elle vous contera ça.

Et le soir, devant le feu qu’elle semblait ne pouvoir se résoudre à quitter, la fille me «conta ça» d’une voix monotone.

--Je suis de Perosa, en Piémont. Mon oncle était Sanmartino, le ferblantier. Notre famille est bien connue dans le pays.

Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait passer en France et s’embaucher à Embrun. Son fils Marco et moi, nous nous serions placés à maître chez des paysans. La saison n’est point bonne pour traverser le col, mais la misère était trop grande; nous ne pouvions pas attendre l’été.

L’oncle connaissait le chemin; il avait souvent passé des moutons par là-haut, en automne. On partit donc tous les trois, un samedi matin et, montant jusqu’au soir, on arriva au bout de la vallée.

On coucha dans une étable, chez des montagnards qui habitent des huttes de pierres sèches. Ils parlent un patois que personne ne comprend et ils mangent de la bouillie noire qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, mais il buvait tout de même leur vin rouge, un gros vin épais qui porte à la tête.

Le lendemain matin, il y avait une drôle de brume sur les hauteurs et, de temps en temps, il vous arrivait une petite goutte froide contre la joue. Le cousin, un enfant de quinze ans, serait bien redescendu, mais l’oncle dit:

--As pas peur, c’est pas quelques nuages d’hiver qui m’arrêteront. C’est ballonné, mais ça n’a rien dans le ventre. En route!

Et on se mit à grimper.

Au bout d’une heure, il neigeait un peu; il ne faisait pas de vent et nous n’avions pas peur. Nous nous tenions par la main et nous montions bravement, sans trop enfoncer.

--Dès qu’on sera de l’autre côté de la passe, dit l’oncle, on aura le beau.

En effet, il nous semblait voir du soleil derrière le col et j’observai même, un instant, deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.

A cent mètres environ sous la coupure, en levant le nez, le cousin remarqua qu’il ne devait pas faire si beau, de l’autre côté, car cette espèce de brume brillante, qu’on voyait de loin, avait disparu et, à sa place, il y avait des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient à toute vitesse. Le vent ronflait à travers la brèche et soulevait la neige par colonnes.

J’aurais voulu retourner; le cousin aussi, mais l’oncle se mit à nous traiter de lâches, à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand coup de vin, pour nous redonner du cœur.

--As pas peur, qu’il disait toujours, j’en ai vu bien d’autres que ça, en passant les moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, c’est plein de grêle; mais ceux d’hiver, c’est creux comme une barrique. Ça vous lâche quelques flocons et tout est dit. En avant!

Et il nous tira le long de la dernière pente.

A peine en haut, le vent nous tomba dessus comme des coups de bâton et nous renversa tous les trois dans la neige. L’oncle se releva en riant. Il nous criait:

--Descendons vite! On soufflera plus bas!

Mais pendant que je me remettais sur pied, un de ces grands nuages que j’avais remarqués s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord comme avec des queues de cheveux gris, puis il nous enveloppa et nous aveugla complètement.

En même temps, la neige se leva du sol, autour de nous, en sifflant et se dressa de tous les côtés, comme un drap.

Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna par le bras, cria au cousin: «Suis-nous, mon fieu!» et se jeta droit en bas, pour sortir de la tourmente.

De ce côté-ci du col, la neige était bien plus épaisse que de l’autre. On en eut tout de suite jusqu’aux genoux. Comme nous n’avancions plus, l’oncle essaya de tirer à droite. Après quelques pas, on en eut jusqu’aux cuisses et il fallut revenir à gauche. Par là, ça allait un peu mieux et on put faire une centaine de mètres sans trop de peine.

Le vent était peut-être moins fort que sur le col, mais le brouillard était aussi épais et si on n’avait pas deviné, à la pente, qu’on descendait, on n’aurait vraiment pas su de quel côté marcher. Et puis, le froid, qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait à nous tourmenter. J’avais les jambes tellement raides que je ne pouvais plus les sortir de la neige.

Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit boire une gorgée de vin.

Il se retourna pour passer la bouteille au cousin, mais,--je vois encore la figure épouvantée qu’il fit,--le cousin n’était plus avec nous...

Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer et à faire des signes de croix.

L’oncle appelait de toutes ses forces: «Marco! Marco!» Avec le bruit du vent, l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.

--Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé dans quelque trou.

Je ne répondis rien et on essaya de remonter.

Il neigeait si fort, que nos traces avaient déjà disparu. Nous ne savions pas si nous repassions par les mêmes endroits.

Je me dis: «Avec ce qui tombe de neige, peut-être bien que nous avons marché sur le corps du cousin, sans nous en apercevoir.» Je ne soufflai mot de mon idée, bien entendu. Au contraire, j’appelais de toutes mes forces, comme l’oncle: «Marco! Marco!»

Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions plus crier... Nous étions tout tremblants de froid... Nous nous traînions.

L’oncle comprit que si nous restions là davantage, nous y resterions tout à fait. Il ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont il me prit la main et m’entraîna tout à coup, qu’il renonçait à chercher son enfant.

C’est effrayant comme je m’habituai facilement à l’idée que le cousin était perdu et que nous l’abandonnions! Je crois que je n’avais plus ma tête... Je ne sentais qu’un besoin: dormir, ne plus bouger.

L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus on descendait, plus le vent diminuait; mais quelle brume! On ne savait pas si on marchait dans du nuage, ou dans de la neige. Tout se fondait, se mêlait; on enfonçait dans une espèce de bouillie blanche, qui vous collait froid aux jambes, aux cuisses, qui vous bouchait la vue et vous embrouillait le cerveau.

A un moment, l’oncle en eut jusqu’au ventre. Il me dit: «N’avance pas» et chercha à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, enfonça encore plus. Je poussai un cri. Il se mit en colère:

--Tais-toi donc, sacrée fillasse!

Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait à travers des feuilles d’ouate.

Il fit un grand mouvement du corps, les bras en l’air, comme un baigneur qui sort de l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux épaules. Je l’entendis jurer.

--Attendez, que je lui criai; je vas vous aider.

Il ne voulait pas.

--Je te défends de bouger. Si je ne m’en tire pas tout seul, que le diable me prenne! Il sera volé! Il sera volé, que je te dis!

Et il se démena encore pour sortir du trou. Il faut croire que la neige était bien molle et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, plus il enfonçait. Moi, je poussais des cris:

--Mon oncle! Au secours! Au secours!

C’est moi qui l’appelais à mon secours! On est bête, n’est-ce pas, dans ces cas-là. Au bout de cinq minutes d’efforts, il me dit, la voix très tranquille.

--Écoute, fillette; plus je bouge, plus j’enfonce. Je sais ce que c’est. Je suis dans un des ravins qui sont à gauche du chemin muletier. Il y a trente mètres de fond. Si ces chiens de Dauphinois mettaient des perches, ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, je suis fichu... Toi, tire sur la droite et tâche de descendre. A trois heures d’ici, il y a un village. Tiens, prends le restant du vin et ménage-le. Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. Si tu ne gèles pas et si le brouillard se lève, tu peux en réchapper.

Je restais là, à pleurer, sans répondre.

--Descends, qu’il me cria. Descends tout de suite, ou je te déshérite!

Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, vu qu’il ne possédait rien, à part son baluchon. Il me disait ça pour me faire de l’effet. Mais moi, ça me coûtait de l’abandonner. Je ramassai la bouteille qu’il m’avait lancée et je bus un coup, machinalement.

Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le reconnus pas. Je ne voyais plus qu’une tête à moitié effacée et des bras qui sortaient du blanc. On aurait dit un fantôme. Il ne parlait mot, et moi, je pleurais toujours.

Alors, tout à coup, il se passa une chose effrayante. L’oncle se mit à pousser des cris, toute une série de cris, pas des appels, mais des hurlements de colère, des grognements, comme une bête qu’on saigne... Puis il se tut pendant un bon moment... et j’entendis sa voix, une dernière fois... Des paroles pesantes, comme de quelqu’un qui va s’endormir:

--Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine pas... Bonsoir, fillette!

Et je m’en allai.

Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, et j’aperçus les perches que nous avions manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, un drôle de rayon jaune, qui sortait d’une gueule de brume et qui avait l’air de me montrer les premières maisons, droit au-dessous de moi. J’y arrivai la nuit, les dents tellement serrées que je ne pouvais plus parler... Les gens d’ici m’ont bien soignée: toujours du feu et du lait chaud. S’ils voulaient me garder comme servante, je ne regretterais pas trop d’avoir quitté ma vallée.

LA MÉTISSE

Je retrouvai mon ami le poète Z. un matin de décembre, dans une rue de Zurich. Je le voyais venir de loin, étrangement distinct de la foule qui s’écoulait entre les maisons. Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où la bise était déchaînée, des constructions modernes aux façades identiques. Je souffrais aussi des vêtements et des visages. Une impression, peut-être maladive, de similitude, me contractait l’estomac au passage de ces hommes coiffés de chapeaux melons et habillés de laine noire.

Z. marchait lentement, un feutre clair sur sa forte tête bronzée, un foulard de soie jaune autour du cou: on eût dit le figurant d’un autre siècle. Il me souhaita le bonjour avec cette chaude cordialité des grands indifférents, qui croient devoir se faire pardonner des années d’oubli.

Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans une obscure «Weinstube», derrière le quai de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait un volume de vers, dont il consentit à me révéler des fragments. Cela s’appelait le Prince jaune. Certaines pièces faisaient songer aux brûlantes improvisations d’Asmapour, le poète nomade de l’Afghanistan, qui erra, sa vie durant, à la suite des bayadères et des musiciennes. Grisé par la sauvagerie de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement que j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, utilitaire de la cité moderne.

--Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs portent muselière. On leur lime crocs et griffes. On les mortifie, on les détruit savamment. Souvent même, par un tour de force de dressage moral, on les transforme en énergie bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. Je les ai entendus rugir allégrement vers la lumière... Eh bien, je ne sais s’ils pèsent aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau du mal. Ils concourent, au même titre que la bonne volonté du balayeur ou du policier, à réaliser cette espèce d’équilibre indifférent qui permet à la vie de continuer. Je les crois beaucoup moins dangereux pour l’espèce humaine que la pensée d’un philosophe ou le génie d’un inventeur.

Je me trouvais, le printemps dernier, à bord d’un petit vapeur qui fait le service entre Java et Haï-Nan. L’équipage était malais et nous avions des Chinois dans l’entrepont. Le capitaine était un Hollandais tout rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans à la mer et l’autorité silencieuse des tout-puissants. Il mettait fin, d’un geste, aux altercations entre coolies. Le dimanche, il officiait lui-même, dans le salon, lisant la Bible sans plus de passion que le livre du bord et s’agenouillant devant un fauteuil pour le confiteor. Si le moindre bruit de vaisselle montait alors de la salle à manger, il se détournait avec une petite torsion de la bouche, qui avait pour effet de précipiter le steward en bas des escaliers, porteur de menaces et de malédictions.

Les demi-sang étaient nombreux, parmi les passagers. Ils se réunissaient à l’arrière, au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. Deux jeunes filles, longues et maladives comme des fleurs épuisées, babillaient en un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés dans des battiks bruns, faisaient circuler des boissons. Un rayon oblique, filtrant sous la tente, poudrait d’or tous les visages: les robes crème, les teints safranés, l’épaule plus foncée d’une babou, le corps frêle et convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour moi le plus émouvant des spectacles.

Je poursuivais une métisse de Soerabaya, qui me parlait un anglais elliptique et rauque. Je la devinais continuellement traversée par de silencieux orages, secouée par des rafales nerveuses, harcelée par des jalousies, des susceptibilités, des colères. On la disait folle. Elle me fuyait d’abord avec une aversion menaçante, puis, un soir, dans un corridor, elle me donna ses lèvres et je l’emportai dans ma cabine.

Le paquebot était une véritable fournaise flottante. Un Américain maniaque agaçait sans trêve une guitare au-dessus de nous... Je l’entends encore! Cet air de danse, un absurde one-step, le même, toujours, pendant des heures... C’était terrible. Cette musique disloquée me remplissait de l’épouvante des cauchemars. A certaines reprises de l’air, la brune forme humide ondulait et tremblait à mes côtés, comme un serpent dans l’herbe... Oui, son étreinte dissolvait la raison, dont votre triste monde ressue. Dans ce grand corps tendu comme un arc, habitait une force inconnue, qui entraînait loin du réel...

Un jour, après le déjeuner, j’entendis chuchoter qu’il y avait un cas de peste, parmi les Chinois de l’entrepont. En passant dans le couloir des cabines, je vis, par une porte entrebâillée, une dame anglaise avec un masque de coton sur le visage, immobile devant son lavabo, les mains plongées dans une cuvette de sublimé.

--L’homme vient de mourir, me dit un matelot. On va le descendre tout à l’heure.

Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint par l’Anglaise.

--Il faut du salol, radotait-elle derrière son masque. On devrait faire laver le pont au salol, les planchers, les corridors, tout le bateau.

Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en veste noire. J’étais accoudé au bastingage. La tige motrice du gouvernail frémissait sous mon pied. Le paquebot stoppa sur une mer immobile. Un paquet gris jaillit de l’entrepont et enfonça aussi doucement que dans de l’huile tiède. Les machines se remirent en mouvement.

En bas, le second faisait établir des barrages de cordes et de planches, pour empêcher toute communication avec les régions contaminées. Je trouvai la métisse en train de guetter à travers une palissade.

--Tu n’as donc pas peur, lui dis-je?

Elle répondit dans son anglais baroque:

--Me no fear death. Me ne fear nothingness before life. So, why fear nothingness after life[2]?

[2] Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui précède l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit?

Et elle collait son visage aux interstices de la palissade, avec une expression de désir incompréhensible...

Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre devant une côte basse où luisaient, parmi la verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers sautèrent dans un canot: on ne les laissa pas aborder.

Au retour, le capitaine me confia:

--Le médecin a fait dire qu’il dormait. Je crois qu’il a peur. Les ordres sont d’attendre.

La journée se passa dans l’expectative. Un vent de terre s’était levé. Le paquebot virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. Le cri rond de la brise s’engouffrant dans une conduite d’air, ou le battement insolite d’un panneau faisait sursauter les nerveux, pendant la sieste. Ils écoutaient de longues minutes, le cœur battant, assis dans leurs couchettes.

A cinq heures, le capitaine, qui fouillait la côte avec sa jumelle, me serra le bras:

--Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. Ah! c’est un brave, celui-là!

Je vis un Chinois en robe noire qui se promenait sur la berge. Le capitaine sauta dans un canot, mais on ne lui permit toujours pas d’aborder. Il revint furieux.

--Douze heures que je suis aux ordres de ce macaque, grondait-il. Il prétend qu’il attend des instructions. Il ne veut ni me laisser continuer ma route, ni recevoir mes malades.

--Vous avez donc de nouveaux cas? demandai-je.

--Oui, mais gardez ça pour vous.

La nouvelle se propagea cependant. Certains passagers s’affublèrent de masques en coton. On les voyait glisser sur le pont, pareils à des fantômes sans visages et leurs voix semblaient sortir d’un édredon. D’autres fumaient continuellement. La dame anglaise brûlait des herbes nauséabondes en toussant. Les métis passaient de l’abattement à l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. Ils n’osaient plus manger ni boire. Le capitaine observait ces symptômes avec un mépris goguenard.

--Si cette vermine échappe à la peste, me dit-il, elle n’échappera pas à la peur. Vous, au moins, vous êtes un homme.

Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. Je n’étais pas sûr de ce qui se passait en moi. Mais le fait est que, loin de me terrifier, cette présence du danger me causait une sorte d’excitation joyeuse. J’éprouvais une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, en moi, préférait secrètement la destruction. Je n’étais pourtant pas fatigué de l’existence; au contraire, je ne l’ai jamais si fortement goûtée que ces jours-là. Je n’éprouvais ni sentiment de haine ni désir de vengeance. Mes compagnons m’étaient indifférents. Leurs contorsions, quoique répugnantes à observer, ne m’offensaient pas plus que les soubresauts argentés des poissons dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. Mon intelligence ne sait rien d’une passion qui comportait mon propre anéantissement. Je sais seulement que malgré la logique, un grand oui silencieux se prononçait en moi, quand j’envisageais notre perte à tous.

Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris la métisse en train d’écouter à la porte de l’office. Cette porte, dont le capitaine avait pris la clef, communiquait avec l’entrepont. Je prêtai l’oreille. On entendait le courant d’eau de mer qui balayait continuellement le plancher. Un moment, il me sembla percevoir un faible nasillement de souffrance, ou les bribes d’un délire fatigué... La métisse tenait ma main. Ce contact me renseigna sur sa folie et sur la mienne. Je compris soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, dans son incohérence et jusque dans ses ardeurs. C’était une chose très simple, que les civilisés ont désappris à vouloir: détruire. Que ce qui était ne fût plus. Que ce qui osait exister autour d’elle pour son tourment, substance vivante ou inanimée, fût désagrégé! Si le feu noir de ses yeux avait pu allumer des incendies, je vous promets que le paquebot, les passagers et moi-même eussions été transformés en fumée. Je comprenais du même coup d’où me venait ce que le capitaine appelait mon courage: sans paroles, par le simple abandon de son corps, elle m’avait communiqué cette force tournée contre l’être.

Au déjeuner du matin, on apprit qu’il n’y avait pas de nouveaux cas, mais que les vivres allaient manquer pour les Chinois. Ils s’étaient, jusqu’à présent, résignés à leur sort; ils s’agitèrent dès qu’ils virent diminuer les rations. Un jeune lettré, qui conversait parfois avec eux derrière un barrage, nous avertit qu’ils en voulaient au capitaine. Tête-Rouge--c’était le nom qu’ils lui donnaient--tenait des démons enfermés dans la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant menacé de tout dévorer à bord, Tête-Rouge les avait mis en liberté, à condition qu’ils se contentassent de ravager l’entrepont. On avait aperçu l’un d’eux, un tigre à longue crinière et à face blanche, qui se promenait la nuit, avec des yeux étincelants. Si Tête-Rouge n’augmentait pas les rations, les Chinois lâcheraient le tigre parmi nous.

Le capitaine haussa froidement les épaules à ce récit. Sa colère était tombée. Le lazaret, sur ses instances, envoya du riz et du poisson, par un sampan. Tard dans la soirée, le nom du paquebot retentit dans un porte-voix. Le médecin signalait que ses instructions étaient arrivées. Nous devions faire route vers un port où nous subirions la quarantaine.

Au milieu de la nuit, comme nous fendions à toute vitesse la mer accablée, en vue du bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua dans l’entrepont. Le lettré parlementa du haut de la passerelle. Une voix nasillarde lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, qui venait d’assaillir une nouvelle victime.

J’étais étendu sur le pont. Vers deux heures, nous entrâmes dans une basse brume fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter en formes fantastiques. Nous avions l’air de trancher dans un peuple de fantômes. Je descendis me coucher.

Le matin, comme je sortais de ma cabine, un Javanais au sourire équivoque me fit signe de rentrer. Le capitaine qui passait me serra le bras, disant:

--Non, vous pouvez venir, vous.

Je le suivis dans la salle à manger où flottait l’odeur chinoise.

--Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en désignant des restes de nourriture. Tenez, ils ont raflé des provisions et se sont offert un gueuleton sur la table.

Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été pillé. La porte de l’entrepont était ouverte.

--La serrure est intacte, observai-je. Il faut donc qu’ils se soient procuré la clé?

--Inconcevable! murmura-t-il. Mais il me semblait beaucoup moins surpris qu’il ne voulait le paraître.

--A moins, suggéra-t-il en clignant de l’œil, que la porte n’ait été ouverte de notre côté.

--Par qui?

--S’il y a quelqu’un à bord qui aime les plaisanteries... celle-ci n’est pas mauvaise. Vous savez, il y a des chances pour que les têtes à queue nous aient laissé autre chose que des détritus et des fonds de verres!

A ce moment, le second nous rejoignit, accompagné du lettré, qui venait de causer avec ses compatriotes. Le jeune homme nous exposa leur version sur un ton poli à l’extrême.

--Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont ouvert la porte. Cette nuit, vers une heure, l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un signe néfaste. Et bientôt, le tigre à face blanche fit de nouveau son apparition, terrassant un Chinois. D’autres esprits devinrent visibles. Ils suivaient le bateau sans effort, tendant le cou entre la tente et le bastingage. C’étaient probablement des Yao-Kouai (démons étranges), ou bien les Koueï des noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants. Les coolies délibéraient dans ce grand péril, quand ils virent la porte de l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent aussitôt qu’un esprit charitable venait à leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans la salle à manger et d’y attirer le tigre par l’odeur d’un festin. Une fois là, pensaient-ils, il trouvera bien son chemin jusqu’à Tête-Rouge... Actuellement, conclut le lettré, ils sont tranquilles; ils croient avoir détourné le fléau sur nos têtes.

--Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua le capitaine.

--Si j’ai bien compris, dit le second, la clé était dans votre cabine... Alors, qui a pu...

Le capitaine me fixa tout à coup, avec cette torsion de la bouche qui lui était habituelle, puis sourit, dans une espèce d’indifférence pleine de savoir. Son regard et sa grimace suffirent à me communiquer sa pensée. Je partis à la recherche de la métisse.

Je la trouvai étendue sur la bâche d’un des canots. Je montai m’asseoir près d’elle. Nous dominions la tente; nous ne voyions plus du paquebot que les mâts, les cheminées et la passerelle. Nous avions l’air de glisser dans le matin, sur le bord d’une grande aile de toile claire. A l’Orient, les champs de la mer, glacés de rose, se fondaient peu à peu dans le flamboiement incolore du soleil montant. La jeune femme reposait dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés en arrière, un sarong brun épinglé à la taille, un cabaya de soie jaune entr’ouvert sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne voyais que deux demi-lunes d’un blanc bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai tomber une main dans le creux d’ambre de ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. Sa chair était fraîche comme une roche humide. A la fin, elle dit avec nonchalance:

--Me do it... Me so well now... No more suffer... Me sleep all day[3].

[3] C’est moi qui l’ai fait... Je suis si bien maintenant... Je ne souffre plus... Je dormirai tout le jour.

En tournant la tête, j’aperçus le capitaine qui se dirigeait vers nous. Je pensai pour la première fois qu’elle devait coucher avec lui. Comment aurait-elle pu, autrement, entrer dans sa cabine et se procurer la clé? Cette découverte me fut à peine désagréable. Le capitaine monta s’asseoir sur le bord du canot et m’interrogea du regard. J’inclinai machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes ensemble la coupable: elle s’était endormie. Vraiment, ce corps était innocent comme la nature, quand elle reprend son sommeil, après une convulsion meurtrière.

Nous descendîmes sur le pont.

--C’est entre nous, n’est-ce pas? murmura-t-il.

Il marchait à mes côtés, sa grosse tête penchée, plissant parfois les lèvres. Il finit par allumer un cigare. Je l’observais curieusement.

--Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. Pas plus de sentiments qu’un volcan ou un raz de marée.

Il me quitta, disant:

--J’ai des mesures à prendre.

L’après-midi, comme nous traversions une mer figée, pareille à une immense cuve de mercure, un boy javanais qui avait nettoyé la salle à manger tomba sur le pont. Il portait aux métis un plateau chargé de boissons. Le rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, puis s’arrêta net: le boy ne se relevait pas. Son torse ondulait, nu sous sa veste blanche. Les demi-sang se dispersèrent comme une bande d’animaux effarouchés, en criant sur un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté sous une bâche.

--Hein? Qu’est-ce que je vous disais, ce matin? chuchotait le capitaine à mes côtés.

Je le regardai. Son attitude était toujours aussi indifférente, mais je le sentais agité par une lutte qui n’était pas contre la peur.

--Si je fais mettre cette... cette personne aux fers, reprit-il... l’histoire de la nuit s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. Alors quoi?... La livrer aux autorités, en arrivant?... Peuh!... Comprendront pas... Condamneront pas... La colleront dans un asile... Qu’est-ce que vous en feriez, vous?

Je souris:

--Je crois que je la lâcherais dans la prochaine jungle.

--Je comprends. Moi non plus, je n’aime pas voir les bêtes en cage... Peut-être parce que j’en suis une moi-même.

Dans la bouche de l’homme que j’avais entendu, quinze jours auparavant, foudroyer un subalterne à propos d’un détail de service, ce langage effrayait presque.

Nous approchions de la terre. Au coucher du soleil, une ville chinoise devint visible. Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés autour d’un port, ou disséminés parmi les mûriers et les champs de riz, au pied d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le pavillon jaune et gagnâmes un mouillage à l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués comme nous du signe sanitaire.

Notre captivité commença. La ville s’étageait devant nous, tantôt vernie par le soleil de midi, tantôt couronnée par des spirales de nuées rousses; tantôt silencieuse, tantôt déchirée par les hurlements et le vacarme sauvage du théâtre chinois.

On avait désinfecté notre paquebot, évacué nos malades sur un lazaret. Les passagers reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, ils ne pouvaient se dire sauvés. L’épidémie s’amusait de nous. On se sentait dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal semblait s’oublier, une vie s’effondrait brusquement, nous avertissant du possible.

Le capitaine avait renoncé à sévir contre la métisse. Il évitait de reparler de son acte. Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même, ruminant des pensées qui ne l’avaient jamais effleuré, pendant sa longue vie de devoir étroit.

Un soir, nous contemplions sur la passerelle le panorama du port que le couchant glaçait de pourpre. On voyait la foule couler dans les rues en pente comme le grain hors d’un sac.

--Jolie ville, n’est-ce pas? murmura le capitaine. Il y a dix ans, je l’ai vue flamber... Les Boxers s’en étaient emparés... L’incendie formait un demi-cercle, des collines à la mer. Tout a brûlé dans un secteur de deux kilomètres de rayon... Une colonne de fumée de quinze cents mètres... L’eau à vingt-six autour de ma coque... Eh bien, quoi? Ça a tout de même recommencé à grouiller.

Il s’arrêta pour suivre du regard deux lourdes jonques regorgeantes d’humanité, qui sortaient avec la brise de terre.

--Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, reprit-il, il y aura de nouveau du déchet dans la fourmilière... Et puis, dans cinq ou six ans, tout sera réparé... L’homme veut détruire... Il ne peut pas... Regardez donc le beau coucher de soleil.

La ville prenait maintenant la couleur du dedans de l’orange. La brise nous apportait l’odeur affaiblissante d’une génération de fleurs blanches, écloses la veille.

--Oui, dis-je. La vie est plus forte que tous les désirs de mort.

Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant pesamment sa pensée:

--Cette personne... Vous savez comme moi ce qu’elle voulait?... Eh bien, qu’a-t-elle obtenu?... Y a-t-il, à bord, deux ou trois décès dont elle soit vraiment responsable? Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait désinfecté la salle à manger, peut-être... Mais les autres?...... Pas de preuves. Pas de certitude.

Cette constatation le mettait visiblement à l’aise.

--L’homme veut détruire... il ne peut pas, répétait-il.

--Ou du moins, repris-je, il détruit autrement qu’il ne voudrait... Vous ne prétendez pas que cette personne n’ait rien détruit en vous?

Il rougit:

--Que voulez-vous dire?

--Si un autre qu’elle--un homme de l’équipage, par exemple--avait sans intention de propager l’épidémie, mais par négligence, ouvert la porte aux Chinois, voilà longtemps que vous l’auriez mis aux fers.

--C’est vrai, avoua-t-il.

--Vous voyez bien que si vous avez laissé la «personne» en liberté, c’est qu’elle a détruit en vous des habitudes de discipline, de préservation... tout un arsenal de vieux instincts utilitaires.

--Comment diable savez-vous cela? souffla-t-il. Il soupira profondément, cracha dans la mer, et dit:

--Voyez-vous... quand on a passé sa vie à obéir, à commander, à prévoir... il y a une tentation qui vous guette: celle de l’anarchie, du désordre sauvage et meurtrier. Les instincts de cette femme sont ma tentation. Sa folie me rafraîchit...

Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, un pli maladif au coin de la lèvre.

--Quel mal y a-t-il à cela? murmurait-il. Quel mal y a-t-il à n’importe quoi? Admettons qu’elle ait réussi à propager l’épidémie? Admettons que nous y ayons tous passé, vous, moi et la clique jaune? Qu’est-ce que cela pouvait faire? Quelle importance peut bien avoir la préservation ou la destruction d’une poignée d’existences? de millions d’existences? Hein?

Il tendait la main vers la ville dont la rumeur grandissait. La nuit était apparue, comme un lourd drap bleu présent dans les hauteurs du ciel et soudain révélé. Des centaines de lanternes s’allumaient sur les quais. On eût dit un nuage de lucioles.

--Quand je pense que j’ai vu là un cimetière de cendres et de flammes... un charnier plein de cadavres carbonisés... je me demande si je rêve... Toutes ces vies gâchées... toutes ces vies remplacées... est-ce bien réel?... J’en doute quelquefois.

--Vous n’êtes pas le premier, souris-je.

--Ah?

La métisse était venue s’accouder auprès de nous. Elle sortait du bain; elle sentait l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont les courtisanes jaunes se transmettent la recette. Elle fumait, en nous lançant des œillades sournoises.

Le capitaine m’écoutait, sans faire attention à elle.

--Il y a trois mille ans, disais-je, les Hindous ont pensé que l’existence n’était pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe.

--Ah! ils croyaient cela, les Hindous? Pas trop bêtes pour des nègres. Et toi, ma fille, qu’est-ce que tu en penses?

C’était la première fois qu’il lui parlait aussi familièrement en ma présence. Elle rit, étira ses bras nus où perlaient des gouttes de sueur et tendit son torse à la brise. On eût pu interpréter son rire et l’offre de sa chair comme une réponse au vieux doute aryen, mais elle n’avait pas compris la question posée. Elle riait de pure joie animale.

Le capitaine me demanda je ne sais quoi à son sujet, alors elle nous quitta. Les conversations prolongées l’inquiétaient. Elle ne pensait pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur elle-même. Elle savait donner et prendre un bonheur bref et terrible; elle ne savait pas qu’en lui demandant la volupté, certains hommes souhaitaient obscurément davantage: abdiquer leur raison et se perdre dans l’océan des transformations. Elle ignorait que des consciences très dissemblables, mais également fatiguées, avaient puisé en elle le goût secret de la mort. Elle ignorait même qu’une puissance dissolvante habitait son corps...

Mais les puissances dissolvantes sont aussi des puissances créatrices. A chaque désagrégation de la substance ou de la pensée, correspond un enfantement. La débauche, le soleil et la peste étaient devenus, en moi, poésie et désir de poésie. Je travaillais six heures par jour, dans une fièvre magnifique. Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble à la nature? Il fait de la vie avec la mort. Et même s’il aspire à la mort, cela se traduit par un chant. Dans la parole qui réclame le néant, il y a une palpitation de l’être. On rêve et l’on jette son cri, penché sur ce qui peut vous engloutir... Oui, j’ai bien travaillé, pendant ces quarante jours.

Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où le froid nous relançait. Dehors, c’était l’obscur midi du temps de bise. Une foule tendue, avide, sûre d’elle-même, sortait des banques, des magasins et des bureaux. On sentait que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils trouvaient sévère, pénible, mais qu’ils ne discutaient plus, parce qu’ils la savaient bonne et inévitable. Tous concouraient tacitement au grand effort organisé qui leur paraissait la raison dernière, la réalité même de l’existence.

Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras et dit:

--J’ai parfois l’impression que ces foules du Nord courent au suicide. Elles se condamnent à produire, à vendre, à gagner, à supplanter... Elles ont construit une gigantesque machine qu’elles ont baptisée «civilisation», mais qui ne leur obéit déjà plus. Le jour où la machine deviendra folle, quel cataclysme!

--Et après? répondis-je. La vie continuera tout de même.

--Sans doute... Mais, ajouta-t-il en souriant, vous parlez comme le capitaine. Et nous ne sommes pas dans les mers de Chine.

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