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Chapitre 12 Le jour du couronnement

Vive le roi Edward (7) ! On a couronné un roi aujourd’hui, et il y a eu de grandes réjouissances et beaucoup de folies, et me voilà, perplexe et triste. Je n’ai jamais rien vu de comparable à ce spectacle costumé, sauf les cirques américains et les ballets de l’Alhambra – je n’ai jamais rien vu d’aussi désespéré ni d’aussi tragique.

Pour savourer pleinement cette procession du Couronnement, il eût fallu que je débarque directement d’Amérique à l’Hôtel Cecil, et que je me paie un fauteuil à cinq guinées, au milieu des gens bien pomponnés. Mon tort fut d’arriver tout droit du pays des mal-lavés de l’East End. Peu de gens venaient de ces quartiers. En général, l’East End ne quitte pas l’East End, où il sombre dans l’alcoolisme. Les Socialistes, les Démocrates et les Républicains étaient partis respirer l’air frais de la campagne sans se préoccuper le moins du monde des quarante millions d’individus qui s’étaient choisi un souverain et le couronnaient. Six mille cinq cents prélats, prêtres, hommes d’État, princes et soldats ont assisté au couronnement et à l’onction, nous nous avons vu le cortège, quand il est passé.

Je l’ai vu serpenter à Trafalgar Square, « le plus bel endroit d’Europe », et le cœur véritable de l’Empire. Nous étions plusieurs milliers, tous tenus en ordre par un déploiement magnifique de forces armées. L’endroit où devait passer le cortège s’ornait d’une double colonne de soldats. La base de la colonne Nelson était frangée d’un triple rang de marins. À l’est, à l’entrée du square, se tenait l’Artillerie de la Marine Royale. Le triangle compris entre Pall Mall, Cockspur Street et la statue de George III, était bordé sur chacun de ses côtés par les Lanciers et les Hussards. Vers l’ouest, il y avait les Habits-Rouges de la Marine Royale, et, de la maison des Syndicats jusqu’à l’embouchure de Whitechapel, se massaient massifs et rutilants les Cavaliers du Roi. C’étaient de véritables géants, montés sur d’énormes chevaux de bataille, tout cuirassés d’acier, tout casqués d’acier et caparaçonnés d’acier, et avec à leur côté la grande épée de guerre, prête à être dégainée. Plus loin, à travers la foule, on avait rejeté les longues files de la police métropolitaine, tandis que tout à fait à l’arrière se trouvaient les réserves – de grands hommes bien nourris, bien armés et solidement charpentés, prêts eux aussi à manier l’épée en cas de besoin.

Ce qui se passait à Trafalgar Square n’était qu’un petit échantillon de ce qu’il y avait tout au long du passage du cortège – la force, une force toute-puissante. Des myriades d’hommes splendides, l’élite du peuple, dont la seule fonction sur terre était l’obéissance aveugle et dont le but était de tuer, de détruire et fouler aux pieds l’essence même de la vie. Et pour qu’ils soient bien nourris, bien habillés et bien armés, et qu’ils aient des bateaux pour les lancer aux quatre coins du monde, l’East End, et tous les « East End » de l’Angleterre travaillait, pourrissait et se mourait.

Un proverbe chinois prétend que si un homme vit dans l’oisiveté, un autre homme meurt de faim à sa place et Montesquieu ajoute : « Si plusieurs tailleurs travaillent à l’habit d’un seul homme, beaucoup d’autres hommes n’auront pas de quoi se vêtir. » Une phrase complète l’autre. Je ne pouvais pas comprendre le travailleur qui mourait de faim, malingre, dans l’East End (celui qui vit avec toute sa famille dans une seule pièce, en abandonnant l’espace inoccupé sur le plancher comme logement pour d’autres ouvriers mourant de faim et malingres) jusqu’à ce qu’il me fût donné de voir tous ces solides Cavaliers du Roi, du West End, et que l’idée montait en moi que le premier devait nourrir, habiller et entretenir le second.

Tandis qu’à l’abbaye de Westminster les Anglais couronnaient leur souverain, moi, au milieu des cavaliers royaux et de la police, je pensais aux temps où le peuple d’Israël voulait se donner un roi. Vous connaissez, bien sûr, les faits : les anciens s’en vinrent trouver le prophète Samuel, et lui dirent : « Donne-nous un roi, pour que nous puissions nous considérer comme égaux aux autres nations. »

Et le Seigneur dit à Samuel : « Écoute donc ce qu’ils te demandent, et fais-leur connaître les droits du roi qui régnera sur eux. »

Samuel rapporta toutes les paroles de l’Éternel au peuple qui lui demandait un roi. Il dit :

« Voici quels seront les droits du roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils, et il les mettra sur ses chars et parmi ses cavaliers, afin qu’ils courent devant son char.

« Il s’en fera des chefs de mille et des chefs de cinquante, et il les emploiera à labourer ses terres, à récolter ses moissons, à fabriquer ses armes de guerre et l’attirail de ses chars.

« Il prendra vos filles, pour en faire des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères.

« Il prendra la meilleure partie de vos champs, de vos vignes et de vos oliviers, et la donnera à ses serviteurs.

« Il prendra la dîme du produit de vos semences et de vos vignes, et la donnera à ses serviteurs.

« Il prendra vos serviteurs et vos servantes, vos meilleurs bœufs et vos ânes, et s’en servira pour ses travaux. Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous-mêmes serez ses esclaves.

« Et alors vous crierez contre votre roi que vous vous serez choisi, mais l’Éternel ne vous exaucera point (8). »

Dans ces temps anciens, tout se passa exactement comme il avait été dit, et le peuple s’en vint en pleurant trouver Samuel pour lui dire : « Prie l’Éternel, ton Dieu, pour tes serviteurs, afin que nous ne mourions pas, car nous avons ajouté à tous nos péchés le tort de demander pour nous un roi (9). »

À Saul succéda David, puis Salomon, puis Roboam, qui répondit au peuple avec rudesse, et lui dit : « Mon père a rendu votre joug pesant, et moi je vous le rendrai plus pesant encore. Mon père vous a châtié avec des fouets, moi je vous châtierai avec des scorpions (10). »

Tout récemment encore, cinq cents pairs héréditaires se partageaient le cinquième du territoire anglais. Ces cinq cents pairs, les officiers et les serviteurs du roi, et tous les gens bien en place dépensent chaque année, pour satisfaire leur luxe inutile, un milliard huit cent cinquante millions de dollars (trois cent soixante-dix millions de livres sterling) soit trente-deux pour cent du total de la richesse brute produite par tous les travailleurs de ce pays.

À l’abbaye de Westminster, tout chamarré de vêtements cousus d’or, au son des trompettes et des battements de la musique, entouré d’une cohorte brillante de maîtres, de lords et de gouverneurs, le roi fut investi des signes de sa souveraineté. Les éperons furent placés à ses talons par le lord Grant Chamberlain, et une épée symbolique, dans un fourreau de pourpre, lui fut présentée par l’archevêque de Canterbury, avec ces mots :

« Reçois cette épée royale qui te vient de l’autel de Dieu, et qui t’est remise par les mains des évêques et des serviteurs de Dieu, bien qu’ils n’en soient pas dignes. »

Après quoi, s’en étant ceint, il écouta les exhortations de l’Archevêque :

« Muni de cette épée, tu rendras la justice, tu déjoueras les injustices, tu protégeras la Sainte Église de Dieu et défendras la veuve et l’orphelin, tu répareras tout ce qui a été détruit, tu anéantiras le mal, et exhorteras le bien. »

Mais écoutez donc ! il y a maintenant des acclamations du côté de Whitehall, et la foule est indécise, la double muraille de soldats se met au garde-à-vous, et nous voyons arriver les bateliers du roi, dans leurs costumes rouges médiévaux, tout pareils à l’avant-garde d’une parade de foire. Puis un carrosse royal, plein de ladies et de gentlemen de la cour, avec ses laquais poudrés et ses cochers en livrée. D’autres carrosses, suivent remplis de lords, de chambellans, de vicomtes, de dames d’atours et de tous leurs laquais. Puis les soldats, royale escorte, avec ses généraux, bronzés et très maigres, venus des confins de la terre vers la ville de Londres – officiers volontaires, officiers de la garde nationale et officiers de carrière. Ils sont tous là, Spens et Plumer, Broadwood et Cooper le sauveur d’Ookiep, Mathias de Dargai, Dixon de Vlakfontein, le général Gaselee et l’amiral Seymour, de Chine, Kitchener de Khartoum, lord Roberts de l’Armée des Indes, et tous les autres – glorieux soldats d’Angleterre, maîtres de la destruction et génies de la mort ! Une autre race d’hommes, différente de celle des ateliers des bas-quartiers de la ville, oui, totalement différente.

Les voici qui arrivent, dans toute leur splendeur hautaine ! Les voici donc, ces hommes d’acier, ces seigneurs de la guerre et ces maîtres du monde. Pêle-mêle, ils défilent ensemble, pairs, bourgeois, princes et maharajahs, écuyers du Roi, et hallebardiers de la Garde. Voici les coloniaux, hommes souples et robustes, et puis toutes les races du monde – les soldats du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des Bermudes, de Bornéo, des îles Fidji et de la Côte de l’Or, de Rhodésie, de la colonie du Cap, du Natal, de la Sierra Leone, et de la Gambie, du Niger et de l’Ouganda, de Ceylan, de Chypre, de Hong Kong, de la Jamaïque, de Wei-Hai, du Lagos, de Malte, de Sainte-Lucie, de Singapour et de la Trinité. Puis voici les soldats de l’Inde, rendant hommage à leurs conquérants, cavaliers au teint basané, le sabre au côté, fiers barbares tout resplendissants d’or et de pourpre. Sikhs, Radjpoutes et Birmans, provinces par provinces et castes par castes.

Voici encore la garde du corps à cheval, avec leurs beaux poneys couleur crème, qui fait figure de panoplie dorée. Un délire de bravos s’élève, dans le fracas des orchestres. « Le Roi ! Le Roi ! Dieu sauve le Roi ! » Tout le monde devient fou, et la contagion commence à me gagner et soulève mon cœur. Je veux, moi aussi, crier « Le Roi ! Dieu sauve le Roi ! » Des hommes en guenilles autour de moi, les larmes aux yeux, lancent en l’air leurs chapeaux en hurlant, extasiés : « Bénis soient-ils ! » Tenez, le voilà, juste là dans ce magnifique carrosse doré, la grande couronne brillant sur sa tête, et la reine, en blanc à côté de lui, et pareillement couronnée.

Brusquement je me ressaisis. Je m’efforce de me persuader que tout ce que je vois est bien réel, et ne sort pas d’un conte de fées. Mais je n’arrive pas à me libérer de ce rêve, et c’est peut-être mieux ainsi. Je préfère croire que toute cette magnificence inutile, tout ce défilé délirant, toute cette pitrerie invraisemblable ne sont qu’un conte de fées, plutôt que de m’imaginer que c’est le spectacle d’un peuple sain de corps et d’esprit capable de dompter la matière et d’arracher leurs secrets aux étoiles.

Les princes et les princesses, les ducs et les duchesses, et tout un tas de gens armoriés défilent dans un flamboiement magnifique. Puis les soldats, les laquais et les peuples soumis, et la procession se termine. Je me laisse porter par la foule, qui m’entraîne hors du square, et atterris dans un enchevêtrement de ruelles étroites, où les cafés bruyants sont surchargés d’hommes, de femmes et d’enfants ivres, qui se mêlent en une fantastique orgie. Et de tous les côtés, on entend le chant favori du couronnement :

« Le jour du couronnement, le jour du couronnement,

« Nous ferons bombance, nous rirons et nous crierons

« Hip hip hip, hurrah !

« Car nous serons tous gais.

« Nous boirons du whisky, du vin et du sherry

« Nous serons tous gais le jour du couronnement ! »

Une averse. À l’extrémité de la rue où je me trouve, je vois arriver les auxiliaires des troupes coloniales, les Africains noirs et les Asiates jaunes, coiffés du turban et du fez, et des coolies qui se balancent avec leur fusil et leur batterie de campagne sur leur tête. Leurs pieds nus, en une cadence rapide, faisaient « clic ! clic ! clic ! » sur le pavé boueux. Les cafés s’étaient aussitôt vidés comme par enchantement, et ces frères de couleur furent frénétiquement acclamés par leurs frères anglais, qui s’en retournèrent aussitôt après à leur beuverie.

« Comment as-tu trouvé le défilé, mon vieux ? » demandai-je à un vieil homme assis sur un banc de Green Park.

« Comment je l’ai trouvée ? Je me suis dis en moi-même que c’était une sacrée chance de pousser un petit roupillon, parce que les flics étaient occupés à autre chose, et je me suis installé dans ce coin, avec une cinquantaine d’autres gars. Mais je n’arrivais pas à dormir, parce que j’avais faim, drôlement faim, je pensais que j’ai travaillé toutes les années de ma vie et que maintenant je n’ai même pas un endroit où je puisse faire reposer ma tête. Et j’entendais la musique qui arrivait vers nous, et les applaudissements et les coups de canon. J’en devenais presque anarchiste, et j’avais bien envie d’aller casser la figure de Lord Chamberlain. »

Je ne voyais pas pourquoi il en voulait particulièrement à ce brave Lord Chamberlain, et lui non plus certainement, mais c’était comme ça, me dit-il. Je jugeai inutile de pousser plus loin la discussion.

Comme la nuit tombait, la cité s’illumina tout d’un coup. Des flaques de couleurs vertes, jaunes et rouges éblouissaient l’œil de toutes parts, et les lettres « E. R. » (Edwardus Rex), découpées dans du cristal et éclairées en transparence par la flamme du gaz, s’étalaient de tous côtés. La foule dans les rues augmentait par dizaines de milliers et, bien que la police fît d’énergiques efforts pour maintenir l’ordre, les scènes d’ivrognerie et les bagarres abondaient. Les ouvriers fatigués semblaient être devenus subitement fous d’une folie incontrôlable, et se répandaient dans les rues en dansant, hommes, femmes, jeunes, vieux, bras dessus bras dessous, en longues ribambelles, en chantant : « Je suis peut-être fou mais je vous aime », « Dolly Gray » et « le chèvrefeuille et l’abeille » ; cette dernière chanson disait à peu près ceci :

« Tu es le miel, chèvrefeuille, et je suis ton abeille.

« J’aimerais sucer le miel de tes lèvres roses, vois-tu… »

Je m’assis sur un banc sur les quais de la Tamise, et contemplai l’eau tout illuminée. Nous étions autour de minuit, et les joyeuses bandes de fêtards passaient devant moi abandonnant les rues bruyantes pour se rendre chez eux. Sur un banc à côté de moi, s’étaient assises deux créatures en guenilles, un homme et une femme, qui essayaient de dormir sans pouvoir y arriver. La femme serrait ses bras contre sa poitrine, pour se tenir droite, mais son corps avait une fâcheuse tendance à balancer de droite et de gauche, et tantôt en avant jusqu’à lui en faire presque perdre l’équilibre et tomber sur le pavé ou bien vers la gauche, et sa tête se reposait alors sur l’épaule de l’homme, ou encore vers la droite, jusqu’à ce que son corps arc-bouté et surtendu finisse par lui faire mal, ce qui avait immanquablement pour effet de la réveiller et de la faire se redresser droite comme un piquet. Puis elle recommençait à s’incliner vers l’avant, et le cycle infernal recommençait jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau réveillée par la douleur de son corps.

De temps à autre, des enfants et des jeunes gens s’arrêtaient, s’accroupissaient derrière le banc et criaient brusquement pour s’amuser, ce qui tirait de leur sommeil l’homme et la femme en les faisant sursauter. À la vue de la douleur qui marquait leurs visages, les gens éclataient de rire et s’éloignaient.

Ce manque de cœur général est vraiment stupéfiant. Voilà deux pauvres diables qui essaient de dormir sur un banc. Ils sont naturellement sans défense, et on peut les tourmenter impunément. Cinquante mille personnes ont dû défiler devant moi, qui étais assis sur ce banc, et pas une seule, en ce jour de liesse qu’était le couronnement du roi, n’a suffisamment senti vibrer les fibres de son cœur pour venir dire à la malheureuse : « Tenez, voilà six pence, et vous trouverez un lit. » Au contraire les femmes, et plus spécialement les jeunes, faisaient des remarques qu’elles voulaient spirituelles sur la pauvresse qui faisait la révérence en dormant. Et, immanquablement, tout le monde s’esclaffait.

C’était là, selon l’expression anglaise, un jeu « cruel ». Le mot américain est mieux approprié – nous dirions plutôt en Amérique qu’il s’agissait d’un jeu « féroce ». J’avoue bien volontiers que je commençais à être passablement énervé par toute cette foule insouciante qui défilait ainsi, et à considérer avec une sorte de satisfaction les statistiques de la ville de Londres qui déterminent qu’un adulte sur quatre meurt à l’hospice, à l’infirmerie ou bien à l’asile.

Je m’adressai à l’homme. Il avait cinquante-quatre ans et était docker de son métier ; son travail pénible l’avait épuisé avant l’âge. Il ne trouvait plus à s’employer que lorsqu’il y avait pénurie de main-d’œuvre, car, durant la pleine saison, on lui préférait les hommes plus jeunes et plus forts. Ça faisait une semaine, maintenant, qu’il dormait sur les bancs du quai, mais la semaine prochaine promettait d’être meilleure. Il pourrait peut-être décrocher quelques journées de travail et louer un lit dans un garni. Il avait passé toute sa vie à Londres, sauf cinq années de service dans l’armée des Indes, en 1878.

Il avait le ventre creux, naturellement, tout comme la fille qui était à ses côtés. Les jours comme ceux-ci sont particulièrement désagréables aux gens de son espèce, mais comme les policemen sont occupés à d’autres besognes, ils peuvent quand même dormir un peu plus longtemps. Je réveillai la fille, ou plutôt la femme, car elle avait « vingt-huit ans, monsieur », et nous partîmes à la recherche d’un café.

« Il y en a eu du boulot pour installer toutes ces lumières », fit l’homme à la vue de quelque bâtiment superbement illuminé. C’était tout ce qu’il avait retenu de toute son existence. Il n’avait jamais cessé de travailler, et tout pour lui se rattachait à cette notion. « Les couronnements ont du bon, continua-t-il, ça donne du travail aux pauvres gens. »

« Oui, mais votre estomac est quand même vide », lui répliquai-je.

« C’est vrai », me répondit-il. « J’ai essayé d’avoir du travail, mais ça n’a pas marché. Mon âge est contre moi. Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Marin, hein ? J’ai tout de suite vu ça à vos fringues. »

« Moi, je sais d’où vous venez », dit la fille. « Vous êtes italien. »

« Non, il n’est pas italien ! » cria l’homme en s’emportant. « C’est un Yankee, y a pas de problème j’ai tout de suite deviné que c’était un Yankee. »

« Dieu du ciel ! Non, mais c’est pas vrai ! » fit la fille alors que nous débouchions sur le Strand, tout étourdis par les beuglements de la foule, qui titubait plus que jamais. Les hommes beuglaient et les filles chantaient avec des voix de fausset :

« Le jour du couronnement, le jour du couronnement,

« Nous ferons bombance, nous rirons et nous crierons

« Hip ! hip ! hip ! hurrah !

« Car nous serons tous gais

« Nous boirons du whisky, du vin et du sherry

« Nous serons tous gais le jour du couronnement. »

« Qu’est-ce que je suis crottée, hein ! j’ai trotté toute la sainte journée », fit la femme, tandis que nous nous attablions dans un café, et qu’elle retirait la saleté et le sommeil des coins de ses yeux. « J’ai vu des bien belles choses aujourd’hui, et j’ai drôlement aimé. Et les duchesses, et les ladies, avec leurs grandes robes blanches ! Comme c’était beau, bonté divine, comme c’était beau ! »

« Je suis irlandaise », me dit-elle, répondant à l’une de mes questions. « Je m’appelle Haythorne. »

« Comment ? »

« Haythorne, monsieur, Haythorne. »

« Épelez-moi ça ! »

« H-a-y-t-h-o-r-n-e, Haythorne, quoi ! »

« Oh, je vois, vous êtes une cockney irlandaise. »

« Oui, monsieur, mais née à Londres. »

Elle avait vécu heureuse chez ses parents jusqu’à la mort de son père, tué dans un accident, puis s’était retrouvée seule au monde. Son frère était à l’armée, et son autre frère, bien trop occupé à nourrir sa femme et ses huit gosses, avec huit shillings par semaine et un travail très irrégulier, ne pouvait rien faire pour elle. Elle n’avait quitté Londres qu’une seule fois dans sa vie, pour travailler dans l’Essex, à une vingtaine de kilomètres de la capitale, pour la cueillette des fruits, pendant trois semaines. « J’étais noire comme une mûre quand je suis revenue. Vous ne me croirez pas, mais c’est vrai ! »

La dernière place qu’elle avait eue, c’était dans un café, de sept heures du matin à onze heures du soir, et pour gagner cinq shillings par semaine, nourrie. Puis elle était tombée malade, et lorsqu’elle était sortie de l’hôpital, elle n’avait plus rien trouvé à faire. Elle ne se sentait pas très bien, et avait passé les deux dernières nuits dans la rue.

Ils engrangèrent à eux deux une quantité prodigieuse de nourriture, et je dus doubler, puis tripler leurs commandes initiales pour qu’ils commencent à montrer quelques signes de satiété.

Une fois, elle étendit le bras, pour palper le tissu de ma veste et de ma chemise, et s’extasia sur les bons vêtements que portaient tous ces Yankees.

Mes guenilles, de bons vêtements ! J’en rougis malgré moi, mais, en les examinant de plus près et en regardant ceux que portaient l’homme et la femme, je commençai à me sentir correctement vêtu et assez respectable.

« Qu’est-ce que vous comptez faire plus tard », leur demandai-je. « Vous savez que vous devenez chaque jour de plus en plus vieux ! »

« Pour moi, c’est l’asile », dit l’homme.

« Ah, pour moi, non ! » s’exclama la femme. « Je n’attends plus rien de la vie, mais je préfère mourir dans la rue plutôt que d’aller à l’asile. L’asile ? Merci ! Pas pour moi ! » Puis elle renifla dans le silence qui s’ensuivit.

« Après avoir passé toute la nuit dans la rue, comment le matin trouvez-vous à boulotter », demandai-je.

« Si on n’a pas de réserve, j’essaie de mendier un penny », m’expliqua l’homme. « Et puis on va dans un café se jeter une tasse de thé. »

« C’est pas ça qui va vous nourrir », objectai-je.

Tous les deux sourirent d’un air entendu.

« On boit son thé par toutes petites gorgées, pour le faire durer plus longtemps. Et on regarde s’il n’y a pas un client qui se lève en laissant quelque morceau après lui. »

« C’est étonnant, tout ce que les gens peuvent laisser derrière eux ! » intervint la femme.

« L’essentiel, conclut l’homme, avec un bon sens évident, et tout en me regardant avec insistance, c’est de mettre la main sur un penny. »

Comme nous nous levions pour partir, mademoiselle Haythorne rafla deux ou trois croûtons qui traînaient sur les tables voisines, et les fourra quelque part sous ses guenilles.

« On ne peut pas tout de même laisser perdre ça, hein ! » fit-elle tandis que le docker acquiesçait, faisant lui-même main basse sur quelques autres restes.

À trois heures du matin, je revins faire un petit tour du côté des quais. C’était une nuit de gala pour les gens sans abri, car la police avait affaire autre part. Chaque banc était accaparé par des dormeurs, et l’on pouvait compter autant de femmes que d’hommes, des adultes pour la plupart. De temps à autre, un garçon. Sur un banc, je remarquai toute une famille, l’homme était assis tout droit, et tenait entre ses bras un bébé endormi. Sa femme dormait la tête sur son épaule, et sur ses genoux reposait celle d’un autre bambin, tout aussi endormi. Les yeux de l’homme étaient grands ouverts, il regardait fixement l’eau du fleuve, et songeait – ce qui n’est pas bon pour un homme sans abri et nanti d’une nombreuse famille. Ce ne devait pas être très agréable de pénétrer dans ses pensées. Je sais, et tout le monde à Londres est au courant que bien des gens sans travail en arrivent à tuer leurs épouses et leurs enfants.

On ne peut pas marcher le long des quais de la Tamise, aux premières lueurs du jour, depuis le Parlement, en passant devant l’Aiguille de Cléopâtre jusqu’au pont de Waterloo, sans avoir en mémoire les tourments qu’a décrit l’auteur du Livre de Job il y a vingt-sept siècles.

« Voilà ceux qui déplacent toutes les bornes, qui volent des troupeaux et les font paître.

« Ils arrachent l’âne de l’orphelin, et prennent en gage le bœuf de la veuve.

« Ils repoussent du chemin les indigents, et forcent tous les malheureux du pays à se cacher.

« Et voici que, comme les ânes sauvages du désert, ils sortent le matin pour chercher de quoi manger – ils n’ont que le désert pour trouver le pain de leurs enfants.

« Ils coupent le fourrage qui reste dans les champs, ils grappillent dans la vigne de l’impie.

« Ils sont trempés jusqu’aux os par la pluie des montagnes, et profitent des rochers pour se faire un abri.

« Ceux-là donc arrachent l’orphelin à la mamelle de sa mère, et rançonnent les pauvres.

« Les pauvres qui s’en vont nus, sans aucun vêtement ; ils sont affamés et transportent des gerbes (11). »

Ces mots ont été écrits il y a vingt-sept siècles ! Ils restent toujours véridiques, toujours actuels, au cœur même de cette civilisation chrétienne, dont Édouard VII vient d’être fait roi.

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