‹ Le pot au noirChapitre 2 sur 13 · L’HEURE DU COCKTAIL

L’HEURE DU COCKTAIL

C’est l’heure sacrée pour tous ceux qui ont passé le Tropique.

La mer est le long du navire d’un noir bleu pareil au ciel de certaines nuits d’été. Elle s’écarte sous l’étrave avec de longs froissements d’écume. A l’horizon, une ceinture de nuages violets et roses. Le couchant transforme une colonne de fumée en une chevelure de bacchante rousse.

Mais qu’importe cette féerie! Le cocktail attend.

Deux classes--qui fraternisent--les partisans du punch martiniquais, pour la plupart Français, fonctionnaires, et d’une nuance démocratique. Les partisans du cocktail, une aristocratie, des industriels, des «gens bien».

Ce soir, je m’attable avec les «punch», les radicaux. Il faut bien employer ce vocabulaire, puisque, après le tafia, il y a la politique. Et les gens des Tropiques, l’alcool ne les saoule pas, mais le reste...

Ils sont quatre autour de la table, quatre qui ne sont jamais ivres. Le plus costaud, c’est Michon, le maître d’armes, vingt-quatre ans de colonies. Il ne prend pas ses repas sans avoir bu préalablement neuf ou dix punchs. Un jour, il en a pris vingt. «Ça coule», dit-il. Un autre réplique: «Sans alcool on est vite flambé dans les pays chauds». Et un troisième conclut: «Qu’on le veuille ou non, là-bas, il faut boire, vous verrez vite, vous-même!»

Une demi-heure de conversation et un punch, voilà de quoi vous fixer sur certains points de la vie coloniale.

Tout le monde boit, de la Guadeloupe à Cayenne, et les femmes plus que les hommes. On siffle un bock de tafia, sans sourciller, comme ça: on soulève le coude, on verse dans la bouche ouverte. Le tafia passe. La pomme d’Adam ne bouge même pas. Puis on fait «raah» de la gorge. C’est fini.

On boit à jeun. Cela s’appelle le «décollage» ou bien «décoller le margoulin».

On boit avec tous et spécialement avec les gendarmes. «Les gendarmes, autrefois, dit le maître d’armes, c’étaient des frères. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des gendarmes. Les anciens de la Garde républicaine qui étaient venus là-bas le reconnaissaient bien.

«On dit d’un homme qui boit bien: «C’est un bon tireur!»

«A la Martinique, quand on boit sur la montagne, cela ne vous fait rien. Mais on est saoul quand on descend dans la plaine. Ainsi l’on voit des types siffler cinq ou six punchs sur la montagne, partir solides, et flageoler à mesure qu’ils descendent.

«Quant aux femmes des canotiers, en Guyane, elles en cachent plus que les hommes. Ceux-ci rapportent toujours des quatre ou cinq cents francs du placer. Puis quand ils remontent, ils en laissent une partie. Alors, tu parles, si elles s’en payent!»

«Messieurs les coloniaux sont durs pour les «moukères». Il faut les dresser. Elles ne travaillent pas pour la gloire», déclare Michon avec amertume.

Quand on a bu, on aime à danser. A la Martinique il y a le bal Doudou. Des quatre ou cinq jours de nouba, ça ne leur fait pas peur. Ils n’en mangent pas. «Je n’avais plus de peau aux pieds», dit un danseur de ce mémorable carnaval.

Le soir tombe. La fumée a pris la couleur de l’occident.

Le soleil s’est couché. Des masses bleues et violettes surgissent de la mer et se poussent de tous les points de l’horizon, cernant un vaste espace rose.

NUIT SUR LE DECK

Chaque soir, la Grande Ourse descend un peu plus sur l’horizon. De l’autre côté du monde, de nouvelles étoiles se lèvent. Le navire a deux yeux, l’un vert, l’autre rouge. Au sommet du mât d’avant, un fanal fixe qui semble un astre plus proche et plus jaune. On reste tard étendu sur les chaises-longues. Les risées sifflent à travers les cordages: les lames s’ouvrent sous l’étrave avec des déchirements de soieries et des cascades de pierreries phosphorescentes. L’air qu’on respire fleure de lointaines Florides. Les lampes du deck et de la timonerie sont éteintes. Au-dessus de nous la voie lactée se déroule comme le sillage renversé de notre navire. C’est la nuit que le paquebot raconte ses plus belles histoires. La griserie du voyage envahit tous ces inconnus qu’un destin différent réunit pour les séparer. La splendeur de ces heures est plus émouvante du sentiment qu’elles sont uniques et brèves. L’ivresse de la traversée est amère, comme la saveur des lèvres que le souffle marin a mordues.

PLEIN OCÉAN

Le petit drapeau fiché dans la carte indique le milieu de l’Atlantique. Cette nuit, un orage silencieux. Des averses de feu sur la mer. Un rire blanc éclate, innombrable. L’immensité se referme.

Ce matin, les jeux irisés du soleil sur les lames; des «raisins de mer» flottent, verts et roux. C’est la mer des Sargasses: l’Atlantide.

AUBE

La chaleur augmente. Les cabines deviennent inhabitables. Il faut laisser le ventilateur fonctionner toute la nuit. Fièvre et soif. Dans cette étuve, brusquement, un souffle venu du hublot vous glace le visage. Baigné de sueur, je n’ai cessé de me rouler et de m’agiter sur ma couchette. Puis je suis monté sur le pont.

Un ciel d’aube. D’énormes continents noirs entourent des mers iridescentes, verdâtres, rose cendré. Au ras de l’horizon, tranchant l’eau sombre, une langue de feu rousse. Une plaie qui s’élargit avec lenteur. Un chaos de gris et de mauve à l’ouest.

Puis la plaie rouge devient un golfe d’or bordé d’Alleghanys énormes et violacés. La lumière monte des eaux. La mer irradie un soleil intérieur. L’Atlantide, engloutie, brûle.

Maintenant une chaîne de montagnes déchiquetée, vallons de feu, crêtes embrasées. Le violet, l’orange, le pourpre brassés en des alliages surnaturels.

Un mirage surgit: des palais, des portiques, des Alpes opalines, des lacs d’un vert si translucide qu’on peut découvrir à travers cette clarté des perspectives étonnamment lointaines et l’autre côté du monde.

Une main de clarté passe sur la mer. Une nappe de substance radieuse, immatérielle, qu’on ne saurait comparer ni à un métal fondu, ni à aucune liqueur: un mouvement argenté, une étendue frissonnante et pâle comme si la surface de l’eau reflétait un second ciel intérieur.

Puis les bords du golfe s’écartent. Un serpent de feu les ourle et les définit en lumière. Soudain, toute cette clarté se rassemble, au foyer d’une lentille, sur un point de l’horizon.

La ligne noire de la mer coupe le golfe, corde tendue. Un rayon fuse, un trait de flamme, la flamme qui jaillirait d’un geyser de platine incandescent. Le vent se lève, froid.

Le soleil sort de l’océan, l’épaule première.

Le feu de misaine est encore allumé et se balance très haut, étoile jaune sur un vaste disque pipermint.

FÊTE A BORD

Messe sur le pont. L’évêque de Colombie parle de la mission purificatrice de la guerre, assisté d’un vicaire mulâtre, dont le coloris naturel se rehausse d’un jaune de cirrhose du plus beau ton: une orange sur un catafalque.

Grâce à la Compagnie Transatlantique, on peut entendre le duo de «Manon» sous le tropique du Cancer. Personne ne niera le progrès. Le ballet d’«Hérodiade» au piano n’est épargné à aucun navigateur. Un médecin militaire est présenté en liberté, dans un dessein lyrique; il lance la tête en arrière, la bouche en cul de poule, et d’une voix chantante, déclame un sonnet où il est question d’une «femme éternellement morte». C’est un miracle que son lorgnon ne glisse pas.

Tout le paquebot est là. L’entrepont lui-même a vomi son monde, discrètement.

Beaucoup de demi-sang. Un mulâtre à moustaches policières, le col orné d’une régate blanche épinglée de diamants, coiffé d’une casquette de yachtman, fait les honneurs du bal. Un vieux Ronchonot du bagne, dont les trois galons ne peuvent dissimuler qu’il n’est que garde-chiourme, trogne fleurie d’ivrogne et de belluaire, ronfle, le képi sur les yeux. A bâbord, le pont est solitaire. Par le hublot d’une cabine, on peut voir une négresse en madras rouge, diabolique, traînant à terre et rossant de coups un ravissant gosse blond et bouclé, qui n’ose pas pleurer, de peur que l’on ne vienne.

TOMBOLA

L’eau ridée et crespelée d’écume est d’une transparence immatérielle. A mesure que l’on se rapproche du Tropique les couleurs s’affinent. Toutes les nuances d’azur se confondent. De longues ondulations moirées se propagent de l’horizon jusqu’au navire, des mouvements bleus, une fuite sans fin, des pâleurs qui se foncent, puis se diluent, une substance de genèse amorphe et satinée. Des arcs-en-ciel fusent et s’évanouissent. Le ciel, que parcourent des nuages nacrés, est figé au-dessus de cette palpitation confuse. La surface mouvante de la mer est voilée d’une buée d’or rose à peine perceptible, mais elle atténue et infinise chaque flot. Pas de houle, une vibration colorée, diffuse. On glisse. Le moteur lui-même semble silencieux. Le clou de la journée, c’est le «padre», barbu, décoré et botté, qui a gagné à la tombola une paire de bas de soie et une boîte de poudre de riz.

JUNGLE

Ce soir, le Tentateur est couché dans sa cabine. Il a le visage des mauvais jours. Je vais m’asseoir près de lui. L’odeur chaude de la jungle fermente entre les quatre murs blancs. Pas un souffle d’air par le hublot. Il parle:

«Je n’ai jamais été aussi heureux que dans le Bois. Le Bois, c’est la Jungle de là-bas. J’y ai vécu des heures de fièvre qui valent les plus belles aventures d’amour,--celles que je n’ai pas connues. Vous êtes un civilisé, vous! vous ignorez les joies de la forêt, les semaines en pirogue sur les fleuves et les rivières, immobile, courbé sous un ciel de plomb, suivant du coin de l’œil le sillage des caïmans, fidèles compagnons de route; la marche, le sabre à la main, à travers les lianes et les bambous; le marécage pourri d’insectes où l’on enfonce jusqu’à la ceinture; la riche puanteur du Bois après la pluie; le bond de la pirogue sur les rapides fumants; la rauque mélopée des pagayeurs dans le soir. Vous ne connaissez pas la nuit sur la Jungle, le silence grouillant de menaces obscures, le frôlement mou des vampires et le cri obsédant du crapaud-bœuf. Et surtout vous ne connaissez pas cette ivresse du danger et de la solitude, l’homme colleté avec le Destin et qui le terrasse.

«La Vie! c’est dans la Jungle que vous sentez son souffle sur la nuque, et non dans votre Europe hystérique et étiolée. Ah! c’est une forte haleine et qui pue la charogne. La Jungle est un charnier: hommes, bêtes et plantes nourrissent son humus, et toute cette corruption fermente sous la voûte épaisse des feuilles. Que de fois et avec quelle volupté je l’ai humée, cette tiédeur étouffante de la forêt où se confondaient toutes les odeurs de la création! Deux aromes terribles dominaient, celui de la semence et celui de la mort: sur chaque branche, dans chaque touffe d’herbes tapie dans le taillis de bambous, sous l’ombrage glauque du manguier ou du mancenillier, je les ai flairés comme un chien sur la piste.

«Si vous franchissez le seuil de la Jungle, vous toucherez de votre paume le mystère chaud de l’existence.

«Des fruits éclatants pendent aux branches: ils sont empoisonnés. Des fleurs veloutées comme des prunelles et désirables comme des sexes palpitent dans l’ombre; elles vous tuent.

«Des mouches irisées comme des pierreries vous pourrissent d’ulcères. Les racines de plantes nourricières donnent la mort. La mort infatigable hante cette inépuisable fécondité.

«J’ai vécu sous le Tropique, au cœur fumant de la terre, j’ai parcouru les mers grouillantes de poissons venimeux, de squales et de méduses corrosives, ces mers langoureuses qu’enflent de brusques et sauvages raz de marée; ces îles où des volcans sommeillent, encapuchonnés de nuages; ces vastes fleuves dont les limons jaunissent l’Océan.

«Maintenant j’ai choisi une autre Jungle; mais je regrette la vraie.»

LA DÉSIRADE

Les douze jours de la grande traversée s’achèvent. Douze jours de plein ciel. Journées radieuses sur le pont: somnolences dans le bleu. Un poisson volant pique son clair d’or au creux d’une vague. Une douce hypnose fixe l’esprit. Le monde, autour de nous, est si lisse, si rond qu’on voudrait le caresser avec la paume de la main.

Sur le paquebot, un petit univers se crée qui se déplace suivant la ligne éternelle de l’horizon. Le temps et l’espace sont abolis.

Le paquebot est un royaume d’illusions. La traversée est une magicienne. Les mirages surgissent. Leurs édifices illusoires s’éclairent d’une lumière d’éternité.

Pourquoi la traversée s’achève-t-elle? Ne glisserait-on pas toute la vie, dans cet azur absolu?

Et pourtant elle s’achève!

Une longue pellicule grise apparaît à l’horizon; une mince buée verte, très pâle sur l’eau. Une terre!

La Désirade!

Les navigateurs de jadis t’ont baptisée d’un beau nom, île tant attendue. Mais nous aujourd’hui, nous rêvions d’un désir qui n’atteint pas sa fin, d’un navire qui jamais ne trouve d’escale, d’un voyage sans terme. O Désirade, que nous te désirions peu lorsque sur la mer s’inclinèrent tes pentes couvertes de mancenilliers!

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