X...
Le nègre l’accompagna onze jours, chargeant pour lui et faisant son carbet. Arrivé dans le voisinage du placer, il refusa de continuer.
--Je m’en vais, dit-il. Je ne puis aller plus loin. On me reprendrait.
Ils se quittèrent.
Au placer, tout le monde s’étonna de la vitesse avec laquelle le voyageur avait parcouru la route.
--Il n’y a que Samba pour connaître la forêt ainsi, dit-on.
Le blanc décrivit son guide. Il n’y avait pas à s’y tromper. Il avait marché onze jours avec l’homme-tigre.
Samba terrorisa la forêt plusieurs semaines. Un jour, il se trouva face à face avec un autre évadé qui, lui, n’avait pas de fusil. L’homme bondit sur le Sénégalais et d’un coup de sabre d’abatis lui trancha net le bras. Puis il le lia à un arbre, prit le fusil et laissa le mutilé à la jungle. Deux jours plus tard, les gendarmes blessèrent cet homme d’un coup de feu. Mourant, il raconta qu’il avait tué Samba et indiqua où était le cadavre. On en trouva ce que les vautours et les fourmis avaient laissé.
HOPITAL
L’hôpital du bagne n’est qu’un pavillon de l’hôpital militaire. Soldats et forçats voisinent. Des gardes-chiourmes vous reçoivent à la porte. Dans la cour d’entrée, il y a un beau manguier sombre lourd de fruits. L’hôpital est sous le vent de mer. De ses fenêtres on aperçoit la rade. Sous les arcades se promènent des forçats arabes, à qui on laisse leur turban, et des Levantins jaunes coiffés d’une sorte de chéchia rouge. Ils traînent dans les coins comme des chiens galeux. Ceux qui sont là sont bien malades car le major du bagne ne «reconnaît» pas facilement.
Une toute petite pièce carrée, dallée, avec un «billard» de pierre: c’est la salle de dissection. L’on n’y dissèque jamais; seulement cette pièce possède une attraction. Ce n’est qu’une petite vitrine, mais elle vaut la peine d’être regardée. Neuf têtes coupées y sont alignées par trois, les paupières basses. Ce sont des têtes d’exécutés. Elles ont la couleur du papier jauni, sauf celle d’un noir qui est passée au grisâtre. Elles semblent toutes petites, racornies et diminuées par l’embaumement. Sans doute les lèvres ont été repeintes, car elles luisent d’un drôle d’éclat. Les neuf décapités semblent ricaner en vous regardant, d’un rictus aux dents serrées. La bouche est généralement contractée: la dernière grimace! Le nègre Bambara montre toutes ses dents. C’était, paraît-il, un robuste gaillard qui mourut en criant «Adieu, Cayenne». A côté de lui, une tête chafouine, sans menton, féroce.
Cette petite salle est sinistre comme les musées honteux. Ces neuf têtes vous fascinent, comme neuf têtes de Méduse, ces faces fripées d’hommes morts par le couteau. Elles attirent le regard et le retiennent. Derrière ces paupières baissées on cherche--vainement--l’énigme.
Sur neuf têtes, une seule qui ne provienne pas de la guillotine, celle de Brière, l’homme qui fut accusé d’avoir tué ses sept enfants. La preuve décisive du crime n’étant pas faite, il fut envoyé au bagne. C’était un paysan taciturne. Son visage est long et jaune aux traits émaciés. Il ne parlait à personne. Parfois on l’entendait dire: «Comment a-t-on pu croire que j’avais tué mes petits!» Jusqu’à sa mort il protesta de son innocence. On l’avait mis infirmier parce qu’il était doux. Beaucoup ici, parmi les gardiens, sont persuadés qu’il n’était pas coupable, mais victime des haines de son village.
SOUS LES AMANDIERS
Dans ce coin de terre, souillée par le bagne, il y a encore quelques îlots où la douceur créole s’exile.
De la véranda, à l’heure où l’on sert le punch à la glace pilée, on voit au-dessous de soi se mouvoir obscurément les feuillages que gonfle la nuit. Les premières lucioles allument leurs diamants verts. L’odeur du bois de rose entassé devant les entrepôts envahit le jardin et la maison. C’est l’heure fraîche de la journée; des femmes en toilettes blanches reviennent du tennis du gouverneur; les rockings se balancent autour des tables chargées de cocktails.
On se couche tard, car il est dur de rentrer sous la moustiquaire étouffante. On va s’asseoir sous les amandiers. Quand la mer se retire, elle met à nu des rochers énormes et gris, d’une magnifique désolation. Au loin on entend le roulement des vagues. Une lune éclatante et ronde éteint l’éclat des étoiles; la tristesse de la terre lointaine emplit la vaste nuit sonore.
Parfois je demeure sur le balcon, à demi couché sur un rocking-chair. Je ne vois au-dessus de moi que la lune voilée de nuages irisés, une touffe de palmes... Et mon cœur voyage, voyage éperdument, sur la route du retour.
TERRE DE MORT
Ici, disait le Docteur, il y a un peu de bagne partout.
Appuyé sur le bastingage, tandis que la clochette du steward fait quitter le bord à ceux qui ne partent pas, je regarde une dernière fois, rougie par le couchant, la caserne du Mont-Céperou, je dis mon dernier adieu à la cité du bagne.
Ce rivage, montagneux et sombre, qui décroît à l’horizon, ouvrait jadis l’asile de ses criques aux corsaires et aux négriers. Depuis deux siècles, les hommes en font une terre de mort. Ce ne sont plus les bricks chargés d’un bétail d’esclaves qui mouillent le long de cette côte, mais des navires pleins de forçats encagés. Cette terre n’a jamais connu que la servitude. Tant de cruauté, de misère et de désespoir pèse sur elle plus encore que la calotte du ciel.
Le pénitencier! ce mot sonne à chaque pas comme un glas dans une prison. Le pénitencier absorbe la vie de la colonie. Il la ronge comme un chancre. Si le bagne marque à jamais l’homme qui a passé par lui, il marque aussi la terre sur laquelle il a été édifié. Depuis deux siècles, des générations de condamnés se sont succédé à la peine et à la mort--pour rien. Le travail inutile est un des principes du système pénal.
Le bagne fait le forçat. Le bagne fait le chiourme.
Des forêts, où sommeillent de prodigieuses richesses, se déroulent, traversées par un fleuve puissant, de vastes rivières. Mais le commerce a délaissé depuis longtemps cette rade envasée où glissent de rares voiliers et des pirogues. Les grands navires l’évitent, préférant pour escales ces deux ruches bourdonnantes: Paramaribo et Démerara. Le bagne a tracé autour de Cayenne un cercle de honte et d’isolement.
Cayenne! étrange mixture de prison, de caserne, de fonctionnarisme, d’école primaire, de cupidité, de sauvagerie et d’aventure. La foule des bas mercantis, des libérés, des forçats, toutes les épaves de la métropole échouées dans cette vase. Une population noire, passive, indolente, vivant de poisson sec et du fruit de l’arbre à pain, rebelle au gain, à l’entreprise, s’enivrant volontiers de tafia et de politique; fataliste et insouciante. Et, se détachant sur cette grisaille humaine, quelques rudes figures d’aventuriers, hommes de fièvre et de risque, qui arrachent à la colonie tout l’or qu’ils en peuvent tirer, et fuient aussitôt cette terre fabuleuse et maudite.
PAPILLON DE NUIT
Lentement, le navire remonte le fleuve Maroni qui d’une large poussée écarte la forêt. C’est l’aube. Un silence d’attente pèse sur les eaux et les arbres. Pas un souffle. Le voile du brouillard se replie et des lointains de forêts apparaissent, gris et bleus. Sur l’eau trouble glisse un plongeur blanc.
A l’horizon, derrière la ligne noire des bois, un rayon a fusé; cuivre et safran. Sous la première coulée de soleil, il semble qu’un frémissement traverse le monde. Une onde de vie court sur l’ondulation infinie des feuillages. Des perroquets s’échappent des cimes, allumant des lueurs rouges et vertes dans la pâleur rosée du ciel. Un vol triangulaire de flamants rouges file, rapide, au ras du fleuve, puis pique perpendiculairement très haut, au-dessus de la frise sombre des arbres.
Nous mouillons à quai devant Saint-Laurent. Encore une cité du bagne, celle-là d’aspect à la fois florissant et sinistre. Les fonctionnaires en sont très fiers. Ils disent: «Saint-Laurent, mais c’est tout à fait comme les environs de Paris.» Asnières, quoi? On voit en effet des villas proprettes, des jardinets et peut-être même des boules de verre. Ici gîte le personnel de l’administration pénitentiaire. Personnel nombreux et qui a besoin de confort. Toutes les maisons ont été construites par des forçats; tous ces jardinets sont cultivés par eux. Le bagne comporte une masse de paperasseries, comme toute administration qui se respecte; et il y a ici des bureaux à faire pâlir d’envie les ministères de la capitale, des bureaux à n’en plus finir. Il faut encore autant de papier pour un forçat que pour un militaire.
Dans ce cadre banlieusard, le bagne s’épanouit. A Cayenne encore il use d’une certaine discrétion. A Saint-Laurent il triomphe, il est partout.
A chaque pas des équipes de forçats. J’en croise une superbe. Les bagnards, une trentaine, tirent un lourd chariot sur lequel est juché un gardien casqué, le revolver à la ceinture et le poing sur la hanche. A côté des villas de fonctionnaires, on voit de robustes palissades pointues, derrière lesquelles sont des casemates: l’habitation des forçats.
Par une superbe allée de palmiers, qui me fait oublier le Bois-Colombes tropical, je me dirige, sous un ciel blanc, terrible aux yeux, vers le village chinois, tout en maisonnettes, entourées de petits jardins, très sales, et bien séparées les unes des autres par des haies et des fils de fer. Des Célestes, déguenillés, se dirigent vers les quais. Le fleuve miroitant somnole. Un nègre Bosch au torse musculeux, d’un noir éclatant, apprête ses pagaies. Passe un groupe d’Indiens Saramacas, au teint rouge sombre, vêtus de guenilles, à l’européenne.
Il pleut maintenant. On est à la fois mouillé de pluie et de sueur.
Je me réfugie chez un aimable négociant. Son magasin est tout à fait «Indes Occidentales». Demi-jour, parfumé d’épices. Un comptoir très simple. Des bocaux d’échantillons. Au plafond, pendus en chapelet, des oignons dorés. Le punch m’est offert dans un salon vert et frais par sa femme et ses filles. Des créoles, des vraies, sans la moindre tache bleue aux ongles; une de ces familles coloniales, établies depuis longtemps sous les Tropiques et qui ont conservé d’exquises traditions d’hospitalité et de courtoisie. Il en reste encore quelques-unes à la Martinique et à la Guadeloupe; derniers vestiges de l’ancienne société française des Iles.
Des meubles en bois des Iles, incrustés de nacre; un petit voilier, en miniature, sous un globe de verre. Très Francis Jammes.
Chez un vieil empailleur--un petit homme ridé, à barbe courte et carrée--un ancien relégué, naturellement--j’achète des oiseaux-mouches. A sa porte se balancent, pendus par le bec, un ara vert et rouge, un pagani noir et un magnifique aigle blanc qui étale son ventre.
Pour regagner le paquebot, il me faut traverser deux files de forçats au repos, visages mal rasés, gouailleurs ou sombres, le mégot au coin des lèvres. En attendant le départ je les regarde, du pont, charger les lourdes palanquées, dans le sifflement des grues et des cordages. Une angoissante tristesse arrive par bouffées du rivage noyé dans un brouillard de pluie. Quand la sirène hurlera-t-elle?
C’est fini. Dernier contact avec la terre du bagne. Le bateau redescend le fleuve. Il fait plus frais. Le vent du large arrive jusqu’à nous. Il semble qu’un fardeau tombe de mes épaules, le poids d’une abjection et d’une misère longtemps contemplées.
Ayant manqué la marée, nous mouillons à l’embouchure du fleuve. Des nuages noirs pèsent, immobiles, sur l’étendue des eaux. Quelques éclairs. Un perpétuel orage, qui n’éclate jamais, couve dans les zones du Pot-au-Noir.
Le navire allume tous ses feux. Sur ses bords, l’eau bouge avec de longs plis troubles et livides. Plus loin, c’est un gouffre d’ombre. Un bateau-feu marque la limite du fleuve et de la mer.
Des rafales de brise gémissent à travers les cordages. Penché sur une écoutille, j’écoute la plainte du «steam» pareille à une plainte humaine, à un chœur à deux voix alternées. Des masses noires de métal étincellent dans des lueurs de braise.
Je suis seul sur la passerelle de quart, pareille à un grand avion--seul à l’embouchure du fleuve Maroni où se joignent deux immensités: celle de la forêt et celle de la mer. Ces deux solitudes respirent autour de moi et leur souffle m’oppresse. Que suis-je, dans ce chaos de ténèbres, où d’innombrables existences naissent et meurent à chaque minute? Et devant cette éternité d’une nature monstrueusement féconde, qu’est-ce que la vie, l’effort, l’amour et la peine des hommes?
Un papillon de la forêt, aux larges ailes de velours noir striées de vert phosphorescent, est venu s’abattre à mes pieds, emporté par le vent. J’ai pris délicatement entre mes doigts cette fleur lumineuse envolée. Je l’ai placée dans une boîte en carton, percée de trous, pour mieux la considérer au jour. Et, ce matin, j’ai trouvé dans sa boîte le beau papillon rongé par des fourmis minuscules, surgies d’on ne sait où.