‹ Le Psychisme inférieurChapitre 1 sur 2 · I

I

Pour comprendre immédiatement ce qu’est le psychisme inférieur, il suffit d’observer et d’analyser les actes d’un somnambule. Pendant toute la durée de sa crise, le sujet est privé du contrôle et de la direction de son psychisme supérieur. On va donc trouver dans le tableau d’une crise de somnambulisme une première manifestation très nette de l’activité isolée des centres psychiques inférieurs.

La dame suivante. —… (J’ai vu la Reine) se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter ensuite, puis retourner se mettre au lit ; et pendant tout ce temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.

Le médecin. — Il faut qu’il existe un grand désordre dans les fonctions naturelles, pour qu’on puisse à la fois jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l’on était éveillé…

La dame suivante. —… (Entre lady Macbeth avec un flambeau.) Tenez, la voilà qui vient absolument comme à l’ordinaire ; et, sur ma vie, elle est profondément endormie…

Le médecin. — Vous voyez que ses yeux sont ouverts.

La dame suivante. — Oui, mais ils sont fermés à toute impression.

Le médecin. — Que fait-elle donc là ? Voyez comme elle se frotte les mains.

La dame suivante. — C’est un geste qui lui est ordinaire : elle a toujours l’air de se laver les mains ; je l’ai vue le faire sans relâche un quart d’heure de suite.

Lady Macbeth. — Il y a toujours une tache… Va-t’en, maudite tache ; va-t’en, te dis-je. Une, deux heures. Allons, il est temps de le faire. L’enfer est sombre !… Mais qui aurait cru que ce vieillard eût encore tant de sang dans le corps !… Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle… Au lit, au lit. On frappe à la porte. Venez, venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut se défaire. Au lit, au lit, au lit ! (Elle sort.)

Le médecin. — Va-t-elle retourner à son lit ?

La dame suivante. — Tout droit.

Comme le dit très bien le médecin de Shakspeare, le somnambule jouit des bienfaits du sommeil et agit comme s’il était éveillé. À un certain point de vue même, il agit mieux que s’il était éveillé : il peut se promener sur un toit et parcourir une corniche sans vertige, n’ayant pas la vision du danger et avec un équilibre instinctif et automatique bien supérieur à l’équilibre conscient et averti de l’état de veille.

Il y a de l’intelligence dans les actes du somnambule. Non seulement il coordonne ses mouvemens, évite les obstacles qu’il rencontre, mais encore il parle et écrit correctement des choses sensées ; il ne délire pas ; il reproduit une scène qu’il a déjà vécue antérieurement ou qu’il pourrait vivre le lendemain. J’ai vu un soldat faire très correctement, pendant sa crise, tous les exercices militaires. Le sujet de Voltaire se levait, s’habillait, faisait la révérence, dansait le menuet, se déshabillait et se recouchait. L’abbé de Diderot se levait, écrivait ses sermons, les relisait, les corrigeait ou les annotait. Si on substituait une feuille blanche à celle sur laquelle il écrivait, il corrigeait sur cette feuille blanche, se relisant dans sa mémoire… Les actes du somnambule sont donc psychiques, appartiennent au monde psychique ou intellectuel.

Cependant, d’autre part, lady Macbeth tient des propos qu’elle se garderait bien de tenir à l’état de veille. Elle voit le flambeau qu’elle tient et voit les portes qu’elle ouvre et ferme, les vêtemens qu’elle a mis, son lit qu’elle a quitté et qu’elle regagne ensuite. Mais elle ne voit pas, avec ses yeux ouverts, le médecin et la dame suivante. Elle ne les entend pas échanger leurs impressions. Non seulement elle ne les reconnaît pas ; mais ils n’existent pas pour elle.

Elle reçoit donc des impressions du dehors ; ces impressions arrivent assez haut dans son cerveau pour lui permettre de se vêtir adroitement, d’écrire correctement, de marcher sans trébucher, sans heurter même les personnes qu’elle ne voit pas, mais ces impressions n’arrivent pas jusqu’à sa conscience, jusqu’à sa volonté. Et alors elle parle inconsciemment et involontairement. Au réveil, elle aura totalement oublié toute cette scène que jamais ses centres psychiques supérieurs n’auraient autorisée, s’ils avaient été avertis.

En d’autres termes, les centres psychiques supérieurs du somnambule continuent à dormir, sont annihilés, n’exercent aucune de leurs fonctions habituelles de direction et de contrôle ; et ses centres psychiques inférieurs, émancipés de ce contrôle volontaire et conscient, livrés à leur activité propre qui est automatique et inconsciente, font des actes dans lesquels il y a de la pensée comme à l’état de veille, mais dans lesquels il n’y a ni prudence ni haute raison et qui, à cause de cela, paraissent déraisonnables et fous.

Dans cette simple et admirable scène de Macbeth nous trouvons nettement indiqués les caractères du psychisme inférieur, (le subliminal de Myers, la région qui reste au-dessous du seuil de la conscience), caractères qui prouvent son existence et le différencient du psychisme supérieur. Ces caractères sont : l’automatisme et l’inconscience.

Le somnambule est le plus souvent un malade. Mais le sommeil naturel de l’homme bien portant, avec ses rêves, permet de voir que cette activité psychique inférieure n’appartient pas exclusivement à l’état pathologique, mais est une fonction de la vie normale.

Dans le sommeil naturel, les centres psychiques supérieurs dorment, se reposent, n’exercent pas leur contrôle et leur direction habituels et, comme dans le somnambulisme, quoique à un moindre degré, les centres psychiques inférieurs agissent pour leur propre compte ; d’où le double caractère d’intelligence et d’illogisme que présentent les rêves.

On sait tout le travail intellectuel qu’on peut faire dans le sommeil : l’écolier apprend la leçon qu’il a lue avant de s’endormir, Tartini trouve sa sonate du diable, La Fontaine compose ses Deux Pigeons et Voltaire modifie tout un chant de la Henriade… Il y a donc vraiment dans le sommeil des actes psychiques, intelligens.

Mais, en même temps, il y a de l’illogisme dans le rêve qui est dirigé le plus souvent par des associations bizarres de mots et d’images ou par des sensations internes ou provoquées. Un bruit de cloche, réellement entendu, paraîtra un glas funèbre et fera assister le rêveur à son propre enterrement ou à celui d’un ami. À un sujet endormi Maury chatouille avec une plume les lèvres et l’extrémité du nez ; le dormeur rêve qu’on le soumet à un horrible supplice : des brigands lui mettent un masque de poix sur la figure, puis le lui arrachent en lui déchirant le visage. Un jeune homme, cité par Galien, rêve qu’il a une jambe en pierre : c’était le premier signe d’une paralysie qui se déclare peu après. Pour rêver d’un très beau jardin avec de l’eau et des fleurs, M Rachilde n’a qu’à regarder avant de s’endormir le bouchon de cristal bleu taillé à facettes d’un flacon en même temps qu’elle touche une étoffe de soie verte…

N’étant plus dirigés par les centres supérieurs, les centres psychiques inférieurs sont, dans le sommeil, ainsi dirigés par des impressions quelconques, superficielles ; d’où des associations et des successions d’idées et d’images sans lien logique.

Et, comme lady Macbeth, l’homme endormi perd toute prudence et toute discrétion et révèle, dans certains rêves parlés, des secrets dont, à l’état de veille, ses centres supérieurs ne lui auraient jamais permis de parler.

Dans le sommeil naturel nous trouvons donc une deuxième manifestation très nette, celle-ci physiologique et sans maladie d’aucun genre, de l’activité émancipée des centres psychiques inférieurs.

Chez l’homme normal éveillé, on peut aussi surprendre l’activité isolée de ce psychisme inférieur, quand les centres supérieurs sont fortement absorbés par une pensée et oublient ainsi d’exercer leur contrôle normal sur les centres inférieurs : c’est l’état de distraction.

Quand Archimède sort dans la rue en costume de bain, en criant : « Eurêka ! » il marche avec ses centres inférieurs à la façon d’un somnambule ; seulement ses centres supérieurs, au lieu de dormir, sont complètement absorbés par l’élaboration et la contemplation de son problème.

C’est ainsi que La Bruyère dit de Ménalque : « Il pense et il parle tout à la fois, mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense. » Il pense bien à ce qu’il dit, mais il n’y pense qu’avec son psychisme inférieur, tandis que ses centres supérieurs pensent à autre chose.

Quand Xavier de Maistre sort pour aller à la Cour et se retrouve à la porte de Mme de Hautcastel, à un demi-mille du Palais-Royal, c’est avec ses centres psychiques inférieurs qu’il s’est dirigé, tandis que ses centres supérieurs pensaient à l’art. Ensuite son psychisme supérieur revient à la conscience des choses pratiques, reprend la direction du mouvement et l’autre remet la bête dans le droit chemin. C’est encore sous l’action du psychisme inférieur, émancipé et désagrégé, que Xavier de Maistre fait et prend le café, se brûle les doigts en faisant griller le pain et, sans M. Joannetti, mettrait ses bas à l’envers et sortirait sans épée.

C’est toujours avec son psychisme inférieur qu’au moment le plus difficile de la bataille de Wagram, Napoléon (au dire du général de Lowenstein) descend de cheval, se met à cueillir des fleurs et des épis, en fait un bouquet, puis le défait et recommence ainsi une demi-douzaine de fois.

On retrouve dans ces actes du distrait les caractères d’automatisme et d’inconscience dans le psychisme que nous ont révélés déjà les actes du somnambule et du dormeur.

De ceci nous pouvons conclure dès à présent qu’il faut distinguer, chez l’homme, la fonction psychique supérieure et la fonction psychique inférieure. À la première appartiennent les actes consciens, volontaires, libres, dont le sujet est responsable ; à la seconde, les actes inconsciens, automatiques, involontaires et n’entraînant pas de responsabilité.

Àl’état normal, ces deux ordres de fonctions s’intriquent, se superposent et les deux ordres de centres collaborent d’une manière tellement inextricable qu’il est impossible de distinguer le rôle spécial de chacun d’eux.

Pour analyser et étudier à part le psychisme inférieur, il faut prendre des états, soit physiologiques soit pathologiques, dans lesquels les deux ordres de centres psychiques se dissocient, se désagrègent, l’un se reposant pendant que l’autre travaille ou les deux étant simultanément occupés à des choses disparates et différentes.

Nous venons de mentionner trois de ces états de désagrégation des psychismes : le somnambulisme, le sommeil, la distraction. Il y en a d’autres qu’il faut connaître pour comprendre l’étendue et l’importance de la question.

C’est d’abord l’hypnose, c’est-à-dire le sommeil provoqué dans lequel est plongé le sujet qu’on a hypnotisé, par la fixation du regard ou de toute autre manière.

Dans cet état, les centres supérieurs de l’hypnotisé dorment, n’exercent plus leur action régulière sur les centres psychiques inférieurs. Ceux-ci sont dans un état spécial de malléabilité et d’impressionnabilité qui leur fait accepter toutes les directions de l’hypnotiseur. C’est l’état de suggestibilité, dans lequel l’hypnotiseur fera éprouver au sujet les sensations qu’il veut et exécuter les actes qu’il veut.

« Voici une orange délicieuse, mangez-la, » dit l’hypnotiseur en tendant un affreux citron, et le sujet mord à pleines dents dans le citron et éprouve le goût de la mandarine. On supprime à l’hypnotisé certaines sensations, en ne lui laissant percevoir qu’un petit nombre d’autres ; on lui crée une sensibilité élective comme celle du somnambule. Immédiatement ou un certain temps après, on lui fait plonger un couteau à papier dans la poitrine d’un individu désigné, on l’oblige à voler une montre ou à exécuter tel acte indélicat qui répugne à ses principes et à ses habitudes. On peut même influencer des fonctions normalement soustraites à l’action de la volonté : on purge par suggestion.

Tout cela, le sujet le fait avec son seul psychisme inférieur. Car le sujet hypnotisé est toujours un être dont l’activité psychique est réduite à celle de son psychisme inférieur. Et ce psychisme inférieur se laisse suggestionner par l’hypnotiseur comme celui du dormeur naturel se laisse diriger, dans le rêve, par un voisin éveillé.

Dans ces caractères on trouve les élémens d’une différenciation bien nette entre la suggestion d’une part et la persuasion, le conseil, la prédication de l’autre.

Bernheim, qui a tant fait pour l’édification symptomatique de l’hypnotisme, l’a ensuite détruite de ses propres mains en identifiant la suggestion à tout autre mode d’action et d’influence d’un psychisme sur un autre. La suggestion, dit-il, est « l’acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. » Alors l’enseignement, la lecture, la conversation, les spectacles, tout est suggestion. C’est une confusion de langage. Et, comme dit M. Pierre Janet, « on voit décrire sous le même nom la leçon d’un professeur à ses élèves et les hallucinations provoquées chez une hystérique. Il n’est plus possible de distinguer la maladie mentale, qui est pourtant une triste réalité, de l’état psychologique normal. »

Pour qu’il y ait suggestion au vrai sens scientifique du mot, il faut qu’il y ait hypnose, c’est-à-dire désagrégation chez le sujet des centres psychiques supérieurs qui dorment, et des centres psychiques inférieurs qui se laissent influencer et diriger par l’hypnotiseur. Tout autre est la persuasion qui s’adresse à l’entier psychisme de l’auditeur et ne cherche nullement à le désagréger préalablement.

Quand j’écris ces lignes, je m’efforce de convaincre l’entier psychisme du lecteur ; je m’adresse à son psychisme le plus élevé, cherchant son assentiment raisonné ; je laisse à mon lecteur son libre examen et sa faculté de contrôle, tandis que l’hypnotiseur supprime d’abord chez le sujet toute l’action, libre et responsable, de contrôle des centres supérieurs, et aux centres inférieurs, ainsi désemparés, il impose sa propre manière de voir, que le sujet subit et accepte par force.

L’hypnose, sommeil provoqué par les pratiques de l’hypnotisme, état de suggestibilité, est donc une nouvelle manifestation de l’activité émancipée des centres psychiques inférieurs.

Dans cet état d’hypnose, le psychisme inférieur n’est pas toujours passif ; il manifeste parfois son activité propre. C’est ce qui arrive quand on change, par suggestion, la personnalité d’un sujet. Par ordre, l’hypnotisé devient général ou archevêque ; et alors il parle et agit suivant l’idée que ses centres psychiques inférieurs se font d’un général ou d’un archevêque. Nous voyons apparaître là l’imagination du psychisme inférieur, que nous allons retrouver à un bien plus haut degré dans le spiritisme.

C’est avec les tables tournantes qu’a commencé le spiritisme moderne ou contemporain. Car, des tables tournantes sont sorties les tables frappant des coups, parlant, écrivant, dansant, qui sont les agens primitifs du langage médiumnique et, par suite, du spiritisme.

Dans les tables tournantes apparaissent les mouvemens involontaires et inconsciens du psychisme inférieur, à l’état de veille, sans sommeil ni spontané, ni provoqué. Dans ces expériences, ce sont les centres psychiques inférieurs qui poussent la table, sans que le sujet en ait conscience ou le veuille dans ses centres supérieurs.

Quand plusieurs personnes, sérieuses et d’absolue bonne foi, sont réunies autour d’une table, il y a un psychisme inférieur plus expansif que les autres qui commence à pousser, et alors tous les autres assistans poussent dans le même sens, toujours avec leur psychisme inférieur, c’est-à-dire involontairement et inconsciemment.

Nous retrouvons ces mêmes mouvemens, involontaires et inconsciens, du psychisme inférieur, dans la baguette divinatoire, cette baguette de coudrier que les « sourciers » et les chercheurs de trésor (je ne parle toujours que des expérimentateurs de bonne foi) tiennent dans leurs doigts et qui tourne au bon endroit signalé par leurs centres psychiques inférieurs ; — dans le pendule explorateur, formé d’une bague au bout d’un fil, qu’on tient suspendu dans un verre et qui frappe sur ce verre le nombre de coups que détermine le psychisme inférieur, toujours à l’insu du psychisme supérieur ; — chez les liseurs de pensée, qui font des expériences de cumberlandisme : un individu qui pense fortement à une cachette, appuie son doigt sur la tempe d’un sujet qui cherche, les yeux bandés, à découvrir l’objet caché ; le premier pousse et dirige le second vers le but désiré par une série de mouvemens inconsciens et involontaires, c’est-à-dire toujours par des manifestations de l’activité émancipée du psychisme inférieur.

Dans toutes ces expériences, il n’y a ni évocation d’esprit, ni fluide, ni divination, ni vraie lecture de pensée. Il n’y a que des centres psychiques inférieurs qui agissent à l’insu de leurs centres supérieurs de contrôle et, par suite, ne donnent jamais que des renseignemens déjà connus par eux, sans originalité, ni nouveauté prophétique.

Quand on fait des recherches de ce genre, on s’aperçoit rapidement que les expériences ne réussissent pas également avec tout le monde. Il y a des personnes avec lesquelles rien ne réussit, et, inversement, il y a des personnes qui ne peuvent pas mettre leurs doigts sur une assiette sans qu’elle tourne, à leur grand effroi d’ailleurs.

Ces sujets chez lesquels l’activité du psychisme inférieur émancipé se manifeste ainsi plus facilement sont des médiums. Les médiums sont des sujets dont les centres psychiques inférieurs sont plus actifs ou du moins se désagrègent plus facilement de leurs centres supérieurs et surtout font plus rapidement passer leur pensée dans les doigts, extériorisent plus vite leur pensée. Leur psychisme inférieur est plus expansif, il gesticule plus facilement, il est plus méridional.

De plus, le psychisme inférieur du médium a beaucoup d’imagination, et alors les expériences se compliquent et se perfectionnent. Les vrais médiums dédaignent la table ; ils écrivent avec un crayon (écriture automatique) ou parlent directement et causent.

Le médium n’est pas constamment dans cet état de désagrégation de ses centres psychiques et d’isolement de son psychisme inférieur qui fait réussir les expériences. Quand il veut donner une séance, il faut qu’il se mette dans un état particulier, que l’on appelle transe. Quand le médium est en transe, il dédouble sa personnalité, supprime momentanément l’action de son psychisme supérieur et ne vit plus, au moins en apparence, que par son psychisme inférieur.

C’est dans cet état qu’éclatent le plus brillamment l’activité propre et l’imagination du psychisme inférieur émancipé.

Les actes intellectuels ou psychiques se divisent donc en deux groupes différens : les actes psychiques supérieurs, volontaires et consciens, et les actes psychiques inférieurs, automatiques et inconsciens.

Certains auteurs, Pierre Janet, Joffroy et d’autres veulent que ces deux modalités de l’activité psychique soient des degrés divers de la fonction des mêmes centres. Je ne le crois pas. Tout paraît démontrer qu’au contraire il y a deux ordres de centres psychiques comme il y a deux ordres de phénomènes psychiques : des centres psychiques supérieurs et des centres psychiques inférieurs.

Une première preuve de l’existence indépendante de ces deux ordres de centres psychiques vient de ce fait qu’à l’état normal, dans l’état de distraction, les deux ordres de centres peuvent fonctionner simultanément et dans des directions différentes. Ce n’est pas avec les mêmes élémens nerveux qu’Archimède est sorti de sa baignoire, et qu’il trouve et proclame son problème. Ce n’est pas avec les mêmes élémens nerveux que la chanteuse, citée par Darwin, répète avec expression un passage difficile et suit les phases de l’agonie de son canari, qui se meurt au même moment dans un coin de la pièce.

En second lieu, il y a des maladies qui altèrent certains de ces centres et des maladies qui en altèrent d’autres. Il y a des maladies du psychisme inférieur et des maladies du psychisme supérieur. Et le siège, dans le cerveau, de ces maladies n’est pas le même dans les deux cas.

On est arrivé ainsi à voir que les altérations portant atteinte aux fonctions psychiques les plus élevées siègent plus spécialement dans la partie tout à fait antérieure du cerveau, dans l’écorce des lobes frontaux.

Donc, il y a des centres psychiques supérieurs et des centres psychiques inférieurs. Ils siègent les uns et les autres dans l’écorce du cerveau (la partie la plus élevée des centres nerveux), mais sont distincts les uns des autres.

C’est pour exprimer et enseigner ce fait que j’ai adopté un schéma dans lequel les centres psychiques inférieurs forment un polygone au-dessous d’un point O qui représente et synthétise les centres psychiques supérieurs ; ce qui me fait, par ellipse, employer souvent le mot polygone ou polygonal comme synonyme de psychisme inférieur ou psychique inférieur, et le mot centre O pour désigner les centres du psychisme supérieur.

On peut, sur le langage pris comme exemple, clairement synthétiser ce que je viens d’exposer sur le double psychisme.

Quand je parle ou quand j’écris volontairement et consciemment, (comme je fais actuellement), tous mes centres psychiques interviennent dans la décision et l’exécution de l’acte. Mais si je copie une page qui ne m’intéresse pas et en pensant à autre chose, si même je lis tout haut en dictant sans y faire attention, mes centres polygonaux (psychiques inférieurs) sont seuls occupés à l’acte, et je peux en même temps, avec mon O, associer des idées, réfléchir, composer même.

Il y a donc un langage automatique dans lequel n’interviennent que les centres psychiques inférieurs et un langage volontaire et réfléchi qui nécessite l’intervention des centres supérieurs.

Quand un sujet a l’esprit (supérieur) très occupé à une chose, vous pouvez parfois lui poser une question à laquelle il répondra automatiquement, sans y faire attention, sans en avoir conscience, sans interrompre ses méditations ; et, quoiqu’il ait répondu à la question, il semble qu’il ne l’ait pas entendue et ne garde aucun souvenir ni de la demande, ni de la réponse.

De même il y a une écriture automatique qui, chez les sujets très disposés, devient un bon moyen de faire causer les médiums, et semble dans certains cas un moyen de correspondance des esprits évoqués.

Quand Hélène Smith, le médium si bien étudié par Flournoy, fait apparaître Victor Hugo réincarné, celui-ci lui fait des vers ; seulement c’est le psychisme inférieur d’Hélène Smith qui est seul en cause, et il fait des vers de mirliton :

L’amour, divine essence, insondable mystère,
Ne le repousse point, c’est le ciel sur la terre.
L’amour, la charité seront ta vie entière ;
Jouis et fais jouir, mais n’en sois jamais fière.

Voilà du langage automatique ou polygonal : tout se passe dans les centres psychiques inférieurs désagrégés de leur centre O.

Àcôté de ce langage automatique, il y a le langage volontaire, conscient et réfléchi, dans lequel tous les centres psychiques interviennent, centre O compris.

Les exemples, déjà nombreux, que j’ai cités pour bien montrer l’activité propre du psychisme inférieur ne sont encore pas les seuls. Il y a dans la vie normale bien des actes dans lesquels la désagrégation n’est pas complète entre les deux psychismes, dans lesquels par suite le psychisme inférieur ne fonctionne pas seul, mais dans lesquels l’action polygonale prend une importance assez prédominante pour qu’on puisse la reconnaître et la distinguer.

Tels sont les actes d’instinct, d’habitude, de passion, d’entraînement grégaire…

Les notions accumulées en nous par l’hérédité et qui constituent ce que l’on appelle l’instinct sont conservées dans les centres psychiques inférieurs : quand on agit instinctivement, on agit polygonalement. Les centres supérieurs ne connaissent l’instinct que pour le discuter et souvent le combattre. Quand, sans raisonner ni réfléchir, on obéit machinalement, aveuglément, à l’instinct de la conservation ou à l’instinct de continuation de l’espèce, on fait exclusivement acte de psychisme inférieur.

Quand on fait un acte pour la première fois, on y applique son entier psychisme ; quand on répète cet acte, il devient plus facile, le centre O s’en désintéresse, et quand l’acte est entré dans le domaine de l’habitude, il est devenu polygonal. L’écolier qui apprend à jouer du piano ou du violon est dans l’impossibilité de penser à autre chose pendant qu’il joue ; un artiste très exercé fera sa partie dans un orchestre pendant toute la durée d’un opéra ancien tout en échangeant avec son voisin ses impressions sur la composition de la salle. Au contraire, pour une pièce nouvelle, comme dit Myers, le musicien l’exécutera « avec l’attention la plus concentrée, afin d’empêcher cette exécution de devenir automatique avant qu’il ait appris à rendre la pièce comme il le désire. »

La passion aveugle, dit-on habituellement ; elle annule le centre O et toutes ses actions de contrôle, de jugement et de haute intelligence. C’est le psychisme inférieur qui agit exclusivement chez l’homme emporté par la colère.

Il y a une psychologie spéciale des foules, aujourd’hui bien étudiée. Une des caractéristiques du psychisme des collectivités, de ce que l’on appelle l’esprit grégaire, est certainement l’abdication des centres O de tous les individus qui composent la foule ; ils n’agissent plus que par leur polygone désagrégé. Et la direction de tous ces psychismes inférieurs désemparés est exercée tout entière par le centre O du meneur. Seul, le berger agit avec ses centres psychiques supérieurs sur le troupeau des polygones désagrégés.

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