‹ Le retour d'ImrayChapitre 2 sur 7 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Sept exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 à 7.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

LE RETOUR D’IMRAY

Imray acheva l’impossible. Sans avertir, sans motif concevable, en pleine jeunesse, au seuil de sa carrière, il trouva bon de disparaître du monde--je veux dire de la petite station hindoue qu’il habitait.

Un jour, c’était un homme plein de vie, bien portant, heureux, et fort en vue autour des billards de son cercle. Un matin, il n’était plus, et il échappait à toute investigation. Il avait quitté le rang, n’avait pas, à l’heure usuelle, paru à son bureau, et son dog-cart n’était plus sur les routes. En raison de choses semblables, et attendu que son absence embarrassait dans une mesure microscopique l’administration de l’Empire de l’Inde, l’Empire de l’Inde s’arrêta un instant microscopique à s’enquérir du sort d’Imray. On dragua les mares, on sonda les puits, on dépêcha des télégrammes le long des lignes de chemin de fer et jusqu’au port de mer le plus proche--à douze cents milles de là; mais Imray ne se trouva au bout ni des dragues ni des fils télégraphiques. Il s’en était allé, et le lieu où il habita ne le revit plus. Sur quoi le grand Empire de l’Inde, qui ne pouvait retarder sa marche, se remit en route, et Imray passa de l’état d’homme à l’état de mystère--une de ces choses qui font le sujet des conversations autour des tables du cercle durant un mois, et qu’ensuite on oublie totalement. Ses fusils, ses chevaux, ses voitures furent vendus à l’encan; son chef écrivit à sa mère une lettre on ne peut plus absurde, déclarant qu’Imray avait disparu d’une façon inexplicable et que son bungalow se trouvait vide.

Après trois ou quatre mois d’une chaleur à griller, mon ami Strickland, de la police, trouva bon de prendre en location le bungalow, qui appartenait à un propriétaire du cru. C’était avant ses fiançailles avec Miss Youghal--autre affaire racontée en autre lieu--et alors qu’il poursuivait ses fouilles au sein de la vie indigène. Pour ce qui est de la sienne, de vie, elle était assez singulière, et il ne manquait pas de gens pour déplorer ses us et coutumes. Il y avait toujours chez lui de quoi manger, mais d’heures réglées pour les repas, aucune. Il mangeait, debout et en se promenant, ce qu’il trouvait sur le buffet, et telle coutume n’a rien de bon pour les humains. Son équipement privé se limitait à six carabines, trois fusils de chasse, cinq selles, et toute une collection de solides gaules à pêcher le «masheer», plus grosses et plus fortes que les plus grandes gaules à saumon. Tout cela occupait la moitié de son bungalow, dont l’autre moitié était abandonnée à Strickland et à sa chienne Tietjens--une énorme bête de Rampour, qui dévorait quotidiennement la ration de deux hommes. Elle parlait à Strickland un langage à elle, et toutes les fois qu’en ses tournées elle voyait des choses propres à troubler la paix de Sa Majesté la Reine-Impératrice, elle revenait à son maître lui faire son rapport; sur quoi Strickland se livrait immédiatement à des démarches, qui se terminaient par des ennuis, des amendes et de la prison pour autrui. Les indigènes prenaient Tietjens pour un démon familier, et la traitaient avec ce grand respect qu’ont enfanté la haine et la crainte. L’une des pièces du bungalow était spécialement affectée à son usage. Elle possédait en propre une couchette, une couverture, et une jatte pour boire; et quelqu’un entrait-il la nuit dans la chambre de Strickland, qu’elle avait pour coutume de terrasser l’intrus et de donner de la voix jusqu’à ce qu’on arrivât avec de la lumière. Strickland lui avait dû la vie alors qu’il se trouvait sur la frontière à la recherche d’un assassin du pays, lequel vint au point du jour avec l’intention d’envoyer Strickland beaucoup plus loin que les îles Andaman. Tietjens surprit l’homme au moment où il se glissait dans la tente de Strickland un poignard entre les dents; et une fois établi aux yeux de la loi le bilan de son passé, cet homme fut pendu. A dater de ce moment, Tietjens porta un collier d’argent brut et fit usage d’un monogramme sur sa couverture de nuit; cette couverture, en outre, fut d’une étoffe de kashmir double, car Tietjens était une chienne délicate.

En aucune circonstance ne se séparait-elle de Strickland; et, une fois qu’il était malade de la fièvre, elle fut cause d’un grand ennui pour les médecins, attendu qu’elle ne savait comment venir en aide à son maître, et ne permettait à âme qui vive de tout au moins essayer. Macarnaght, du service médical de l’Inde, dut la frapper d’un coup de crosse sur la tête avant d’arriver à lui faire comprendre qu’elle devait céder la place à ceux qui pouvaient administrer de la quinine.

Peu de temps après que Strickland eut pris le bungalow d’Imray, je fus amené par mes affaires à traverser cette station, et, naturellement, les logements du cercle se trouvant au complet, je pris mes quartiers chez Strickland. Il s’agissait d’un désirable bungalow de huit pièces, recouvert d’un chaume épais qui le garantissait de toute infiltration de pluie. Sous le comble courait un vélum qu’à sa propreté l’on pouvait prendre pour un plafond blanchi à la chaux. Le propriétaire l’avait repeint lorsque Strickland loua le bungalow; et, à moins de savoir comment les bungalows de l’Inde sont construits, on n’eût jamais soupçonné qu’au-dessus du vélum c’était les profondeurs caverneuses du toit triangulaire, où les poutres et le dessous du chaume servaient d’habitacle à toutes sortes de rats, chauves-souris, fourmis et autres saletés.

A mon arrivée dans la verandah, Tietjens vint me saluer d’un aboiement qu’on eût pris pour le «boum» du gros bourdon de Saint-Paul, et me mit ses pattes sur l’épaule afin de me montrer qu’elle était contente de me voir. Strickland était arrivé à gratter de droite et de gauche une sorte de repas qu’il appelait déjeuner, et, à peine ce repas terminé, sortit à ses affaires. Je restai seul avec Tietjens et les miennes, d’affaires. L’ardeur de l’été s’était calmée pour faire place à l’humidité chaude des pluies. Rien ne bougeait dans l’air tiède, mais la pluie tombait en baguettes de fusil sur la terre, et répandait, en rejaillissant, un léger brouillard bleu. Les bambous, les canneliers, les poinsettias et les manguiers du jardin se tenaient immobiles sous l’eau chaude qui les traversait de coups de fouet, et les grenouilles commençaient à chanter dans les haies d’aloès. Un peu avant la tombée de la nuit, et quand la pluie était au plus fort, j’allai m’asseoir dans la verandah de derrière, entendis l’eau gronder au sortir des larmiers, et, comme j’étais couvert de cette chose qu’on appelle éruption de chaleur, je me mis à me gratter. Tietjens, sortie de la maison en même temps que moi, posa sa tête sur mes genoux, et accusa une extrême mélancolie; aussi lui donnai-je des biscuits lorsque le thé fut prêt, lequel thé je pris dans la verandah de derrière à cause de la légère fraîcheur que j’y trouvai. Les pièces de la maison, par-dessus mon épaule, étaient plongées dans l’obscurité. L’odeur de la sellerie de Strickland et de la graisse de ses fusils parvenait à mon odorat, et je n’éprouvais nul désir de demeurer au milieu de ce fourbi. Mon serviteur vint à moi dans la pénombre, la mousseline de ses vêtements adhérant étroitement à son corps trempé, et m’annonça qu’un monsieur était là, qui demandait à voir quelqu’un. Bien à contre-cœur, mais seulement à cause, je veux le croire, de l’obscurité des pièces, je me rendis dans le salon nu, en disant à mon homme d’apporter les lumières. Il se pouvait, oui ou non, qu’un visiteur eût attendu--il me semblait avoir vu une silhouette par l’une des fenêtres--mais, quand arrivèrent les lumières, il n’y avait rien qu’au dehors les hallebardes de la pluie, et dans mes narines l’odeur de la terre en train de boire. Je fis comprendre à mon serviteur qu’il manquait peut-être un peu de sagacité, et retournai dans la verandah causer avec Tietjens. Elle était sortie sous la pluie, et j’eus de la peine à l’amadouer suffisamment, même à renfort de petits fours glacés, pour la ramener à moi. Strickland rentra, tout dégouttant de pluie, juste au moment du dîner, et son premier mot fut:

--Il n’est venu personne?

J’expliquai, avec force détails, qu’à la suite d’une fausse alerte mon serviteur m’avait mandé au salon; ou que quelque drôle avait tenté de faire visite à Strickland, et que se ravisant il s’était sauvé après avoir fait passer son nom. Strickland commanda le dîner, sans plus, et, vu que c’était un vrai dîner, compliqué d’une nappe blanche, nous nous assîmes à table.

A neuf heures, Strickland éprouva le besoin de se coucher, et de mon côté je me sentis également fatigué. Dès qu’elle vit son maître gagner sa propre chambre, laquelle était voisine de la chambre d’honneur à elle réservée, Tietjens, qui était restée tout le temps couchée sous la table, se leva pour aller se jeter sur le flanc dans la verandah la plus abritée. Qu’une simple femme eût été prise du caprice de coucher même dehors sous cette pluie battante, la chose n’eût guère prêté à conséquence; mais Tietjens était une chienne, et par conséquent l’animal au-dessus. Je regardai Strickland, m’attendant à le voir prendre un fouet pour l’écorcher vive. Il sourit de façon bizarre, comme sourirait celui qui viendrait de vous raconter quelque fâcheuse tragédie domestique.

--Elle a toujours fait cela depuis que j’ai emménagé ici, dit-il. Laissez-la aller.

La chienne était le bien de Strickland, en sorte que je me tus; mais j’appréciai tout ce qui se passait en Strickland traité de cette cavalière façon. Tietjens campa de l’autre côté de la fenêtre de ma chambre, et l’un après l’autre les orages montèrent, fulminèrent sur le chaume, et s’éteignirent au loin. Les éclairs éclaboussaient le ciel comme fait l’œuf qu’on jette sur une porte de grange, sauf qu’au lieu d’être jaune la clarté était bleu pâle; et, regardant à travers mes stores de bambou fendu, je pus voir que la grande chienne était debout, et non point endormie, dans la verandah, le poil hérissé sur l’échine, et les pattes ancrées au sol avec la rigidité du câble métallique qui soutient un pont suspendu. Dans les très courts instants de répit que laissait le tonnerre j’essayai de dormir, mais il me semblait que quelqu’un avait de moi le plus urgent besoin. Quel qu’il fût, ce quelqu’un essayait de m’appeler par mon nom, mais sa voix n’était guère plus qu’un rauque murmure. Le tonnerre cessa, et Tietjens s’en alla dans le jardin hurler à la lune bas à l’horizon. On essaya d’ouvrir ma porte, on arpenta la maison dans tous les sens, on stationna, le souffle oppressé, dans les verandahs; et, juste au moment où j’allais m’endormir, je crus entendre des coups et des cris désordonnés au-dessus de ma tête ou contre la porte.

Je me précipitai dans la chambre de Strickland, et lui demandai s’il était malade et s’il m’avait appelé. Il était couché à moitié habillé sur son lit, une pipe à la bouche.

--Je savais bien que je vous verrais, dit-il. Je viens de me promener dans la maison, n’est-ce pas?

J’expliquai comme quoi il avait arpenté la salle à manger, le fumoir et quelques autres pièces. Là-dessus il se prit à rire et me dit de retourner me coucher. Je retournai me coucher, et dormis jusqu’au matin; mais, dans le trouble de mes nombreux et différents rêves, j’avais conscience de commettre une injustice vis-à-vis de quelqu’un aux désirs de qui je n’obtempérais pas. De quels besoins s’agissait-il, je ne saurais le dire; mais voletant, chuchotant, tripotant les serrures, aux aguets, le pas indécis, Quelqu’un me reprochait mon insouciance; et, à demi éveillé, je ne cessai de percevoir le hurlement de Tietjens dans le jardin et le fléau régulier de la pluie.

Je passai deux jours en cette maison. Strickland se rendit chaque matin à son bureau, me laissant seul des huit ou dix heures avec Tietjens pour toute société. Tant qu’il faisait clair, tout allait bien pour moi, et ainsi de Tietjens; mais au crépuscule nous déménagions l’un et l’autre dans la verandah de derrière, et nous nous recherchions réciproquement, en quête de compagnie. Nous étions seuls dans la maison; mais celle-ci n’en était pas moins beaucoup trop occupée par un hôte dans les affaires duquel je ne tenais nullement à m’immiscer. Jamais je ne le vis, mais il me fut loisible de voir les portières qui séparaient les pièces s’agiter sur son récent passage, d’entendre les chaises craquer comme s’en redressaient les bambous qu’un poids venait de quitter, et, lorsque j’allais chercher un livre dans la salle à manger, de sentir que quelqu’un attendait, dans les ombres de la verandah de devant, que je m’en fusse allé. Tietjens ajoutait encore aux charmes du crépuscule en plongeant un regard enflammé dans les pièces assombries, tout le poil hérissé, et en suivant les mouvements de quelque chose que je ne pouvais voir. Elle n’entrait jamais dans les pièces, mais ses yeux allaient et venaient, intéressés: c’était on ne peut plus suffisant. Elle attendait que mon serviteur vînt arranger les lampes et rendre tout clair et habitable, pour rentrer avec moi et passer son temps assise sur les hanches, à surveiller par-dessus mon épaule les gestes d’un tiers invisible. Les chiens sont de gais compagnons.

Je tâchai de faire comprendre à Strickland, aussi aimablement qu’il se pouvait, que j’allais me transporter au cercle afin de chercher à m’y caser. Je louais son hospitalité, trouvais charmants ses fusils et ses gaules, mais ne me souciais guère de sa maison ni de l’atmosphère d’icelle. Il m’écouta jusqu’au bout, et puis sourit d’un air très las, mais sans mépris, attendu que c’est un homme qui comprend les choses.

--Restez, dit-il, pour voir ce que cela signifie. Tout ce dont vous m’avez parlé, je le sais depuis que j’ai pris le bungalow. Restez et attendez. Tietjens m’a lâché. Allez-vous faire comme elle?

Je l’avais aidé à se tirer de certaine petite affaire au sujet d’une idole païenne, laquelle affaire m’avait conduit au seuil d’un asile d’aliénés, et je n’éprouvais nul désir de l’aider à se tirer de nouvelles expériences. C’était un homme sur qui pleuvaient les désagréments, comme sur d’autres pleuvent les invitations à dîner.

Je tâchai, en conséquence, de lui faire comprendre plus clairement que jamais que je professais pour lui la plus vive affection, et m’estimerais heureux de le voir dans la journée; mais que je ne me souciais point de dormir sous son toit. C’était après dîner, alors que Tietjens était allée s’étendre dans la verandah.

--Ma foi, je vous comprends, dit Strickland, les yeux fixés sur le vélum. Regardez-moi cela!

Les queues de deux serpents marron pendaient entre l’étoffe et la corniche du mur. Sous la lumière de la lampe elles projetaient de longues ombres.

--Si vous avez peur des serpents, il va de soi... reprit Strickland.

J’ai à la fois la haine et la peur des serpents, attendu que si vous regardez au fond des yeux n’importe lequel d’entre eux, vous verrez qu’il en sait encore plus que nous sur le mystère de la chute de l’homme, et ressent à l’égard de celui-ci tout le mépris que ressentit le Démon lorsqu’Adam fut mis à la porte de l’Éden. Outre que sa morsure est généralement fatale, et qu’il s’insinue dans les jambes de pantalon.

--Vous devriez faire opérer la visite de votre chaume, dis-je. Passez-moi une gaule, que nous les fassions dégringoler.

--Ils vont aller se cacher parmi les poutres du toit, repartit Strickland. Je ne peux pas supporter les serpents au-dessus de la tête! Je vais monter dans le toit. Si je les fais tomber, tenez-vous par là avec une baguette de fusil pour leur casser les reins.

Je n’étais guère pressé d’assister Strickland en son opération, mais je pris la baguette, et attendis dans la salle à manger, tandis qu’il apportait de la verandah une échelle de jardinier et l’appliquait contre le mur de la pièce. Les queues de serpent remontèrent et disparurent. Nous entendîmes l’élan sec et précipité de lourds corps en train de courir à l’intérieur du bombé que formait le vélum. Strickland prit une lampe avec lui, pendant que j’essayais de lui faire comprendre le danger qu’il y avait à faire la chasse aux serpents de toit entre un vélum et le chaume, sans parler des frais locatifs qu’on occasionne en fendant les vélums.

--Allons donc! fit Strickland. Ils vont sûrement se cacher le plus près possible du vélum. Les briques sont trop froides pour eux, et c’est la chaleur de la pièce qu’ils recherchent.

Il saisit le coin de l’étoffe, et l’arracha de la corniche. Elle céda avec un grand bruit de déchirement, après quoi Strickland passa la tête par l’ouverture pour se trouver plongé dans les ténèbres de l’angle que formaient les poutres. Je serrai les dents et levai la baguette, car je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait descendre.

--Hum! fit Strickland, dont la voix roula et gronda dans le toit. Il y a assez de place, là-haut, pour tout un autre étage, et, ma parole! quelqu’un l’occupe.

--Les serpents? répliquai-je d’au-dessous.

--Non. C’est un buffle. Tendez-moi le gros bout d’une gaule de pêche, et je vais tâcher de l’atteindre. C’est sur la grosse poutre du toit.

Je tendis la gaule.

--En voilà, un nid à hiboux et à reptiles. Pas étonnant que les serpents y habitent, dit Strickland, en grimpant plus haut dans la toiture.

Je voyais son coude aller et venir avec la gaule.

--Sors de là, qui que tu sois! Gare le dessous! Voilà que cela tombe!

Je vis le vélum faire sac presque au centre de la pièce sous un fardeau qui le faisait de plus en plus descendre vers la lampe allumée sur la table. Je saisis la lampe pour la mettre à l’abri, et me reculai. Alors le vélum s’arracha des murs, se déchira, se fendit, se balança, et vomit sur la table quelque chose que je n’osai regarder, jusqu’à ce que Strickland eût glissé en bas de l’échelle et se tînt à côté de moi.

En sa qualité d’homme sobre de paroles, il ne parla guère; il se contenta de ramasser le bout pendant de la nappe et de le jeter par-dessus les restes qui étaient sur la table.

--On dirait, fit-il, en déposant la lampe, que notre ami Imray est revenu. Tiens! et toi, qu’est-ce que tu veux?

La nappe bougea, et un petit serpent sortit en frétillant, pour se voir casser les reins avec le manche de la gaule. Quant à moi, je me sentais le cœur trop malade pour dire rien qui vaille la peine de quelque mention.

Strickland médita, et se versa à boire. La chose qui était sous la nappe ne donna plus signe de vie.

--Est-ce Imray? demandai-je.

Strickland retourna la nappe un instant, et regarda.

--C’est Imray, répondit-il, et il a la gorge coupée d’une oreille à l’autre.

Là-dessus nous articulâmes, tous deux ensemble et nous parlant à nous-mêmes:

--Voilà pourquoi il chuchotait par toute la maison.

Dans le jardin, Tietjens se mit à aboyer furieusement. Un peu plus tard, son gros museau poussa la porte de la salle à manger.

Elle renifla et ne bougea plus. Le vélum en loques pendait presque au niveau de la table, et c’est à peine s’il restait assez de place pour se tenir à l’écart de la trouvaille.

Tietjens entra et s’assit, les dents à nu sous la lèvre, et les pattes de devant calées. Elle regarda Strickland.

--C’est une sale affaire, ma vieille, fit-il. Les gens, en général, ne grimpent guère dans les toits de leurs bungalows pour mourir, et en tout cas ils ne réassujettiraient pas le vélum derrière eux. Voyons, réfléchissons.

--Allons réfléchir ailleurs, dis-je.

--Excellente idée! Éteignez les lampes. Nous allons aller dans ma chambre.

Je n’éteignis pas les lampes. Je commençai par aller dans la chambre de Strickland, lui laissant le soin de faire l’obscurité. Puis il me suivit, après quoi nous bourrâmes nos pipes, et réfléchîmes. Strickland, du moins, réfléchit. Car, pour moi, je me mis à fumer avec rage, attendu que j’avais peur.

--Imray est de retour, dit Strickland. La question est: Qui a tué Imray? Ne dites rien, j’ai une idée à moi. Lorsque j’ai pris ce bungalow, j’ai pris aussi la plupart des serviteurs d’Imray. Imray était un garçon sans détours et bien inoffensif, qu’est-ce que vous en dites?

J’en tombai d’accord, malgré que le paquet qui était sous la nappe ne parût ni l’un ni l’autre.

--Si je fais venir les domestiques, ils vont se soutenir mordicus et mentir comme des Aryens. Que pensez-vous?

--Faites-les venir un à un, dis-je.

--Ils courront tout raconter à leurs camarades, reprit Strickland. Il nous faut les isoler. Croyez-vous que votre serviteur sache quelque chose?

--Cela se peut, je n’en sais rien; mais je ne le crois pas probable. Il n’est ici que depuis deux ou trois jours, répondis-je. Qu’avez-vous dans l’idée?

--Je ne peux rien dire. Comment diantre l’homme a-t-il passé à l’envers du vélum?

On entendit une grosse voix tousser derrière la porte de la chambre à coucher de Strickland. Ce qui signifiait que Bahadour Khan, son valet de chambre, venait de s’éveiller et voulait mettre Strickland au lit.

--Entre, dit Strickland. La nuit est très chaude, n’est-ce pas?

Bahadour Khan, un grand Mahométan de six pieds, turbanné de vert, déclara qu’en effet c’était une nuit très chaude; mais qu’il y avait encore de la pluie dans l’air, ce qui, s’il plaisait à Son Honneur, apporterait du soulagement au pays.

--Il en sera tel, s’il plaît à Dieu, repartit Strickland en arrachant ses bottes. Je crains, Bahadour Khan, de t’avoir accablé de travail depuis pas mal de temps--ma foi, depuis que tu es entré à mon service. Cela remonte à quand?

--Le Fils du Ciel a-t-il oublié? C’était quand Imray Sahib est parti secrètement pour l’Europe sans avertir; et je suis entré--oui, moi--à l’honoré service du protecteur du pauvre.

--Ainsi, Imray Sahib est allé en Europe?

--C’est ce qu’on dit parmi ses anciens serviteurs.

--Et tu reprendras du service auprès de lui lorsqu’il reviendra?

--Assurément, Sahib. C’était un bon maître, et il traitait ses gens avec bienveillance.

--C’est certain. Écoute, je suis très fatigué, mais demain je vais chasser l’antilope. Donne-moi la petite carabine dont je me sers pour l’antilope noire; elle est dans l’étui, là-bas.

L’homme se pencha sur l’étui, tendit les canons, la crosse et le devant à Strickland, lequel adapta le tout ensemble, puis, avec un bâillement plaintif, allongea le bras jusqu’à l’étui, y prit une cartouche à balle, et la glissa dans la culasse du ·360 Express.

--Et comme cela, Imray Sahib est allé secrètement en Europe! Voilà qui semble bien étrange, Bahadour Khan, ne trouves-tu pas?

--Que sais-je des façons de l’homme blanc, Fils du Ciel?

--Pas grand’chose, je l’avoue. Mais tout à l’heure tu en sauras davantage. Il m’est arrivé d’apprendre qu’Imray Sahib est revenu de ses si longs voyages, et qu’en ce moment il se trouve dans la pièce à côté, où il attend son serviteur.

--Sahib!

La lumière de la lampe glissa le long des canons de la carabine comme ils se mettaient au niveau de la large poitrine de Bahadour Khan.

--Va voir! dit Strickland. Prends une lampe. Ton maître est fatigué, et il t’attend. Va!

L’homme prit une lampe, et s’en alla dans la salle à manger, suivi de Strickland, qui presque le poussait du bout de la carabine. Il resta un moment à regarder les sombres retraites que cachait le vélum, le serpent qui se tordait sur le sol, et, en dernier lieu, tandis que son visage se couvrait d’une sorte d’enduit grisâtre, cette chose qui était sous la nappe.

--Tu as vu? demanda Strickland, après un moment de silence.

--J’ai vu. Je suis d’argile dans les mains de l’homme blanc. Que va faire Son Honneur?

--Te pendre avant que ce mois soit écoulé. Quoi d’autre?

--Pour l’avoir tué? Mais, Sahib, réfléchis. En allant parmi nous, ses serviteurs, il laissa tomber les yeux sur mon enfant, qui avait quatre ans. Il lui jeta un sort, et en dix jours mon enfant--oui, mon enfant!--mourut de la fièvre.

--Qu’avait dit Imray Sahib?

--Il avait dit que c’était un bel enfant, et l’avait caressé sur la tête; donc, mon enfant mourut. Donc, je tuai Imray Sahib au crépuscule, lorsqu’il venait de rentrer du bureau et qu’il dormait. Donc, je le traînai là-haut dans les poutres du toit et remis tout en place derrière lui. Je suis le serviteur du Fils du Ciel.

Strickland me regarda par-dessus la carabine, et dit en langage indigène:

--Tu es témoin de cet aveu? Il a tué.

Bahadour Khan se tenait là, le visage gris cendre sous la lumière de l’unique lampe. Le besoin de se justifier ne tarda pas à s’emparer de lui.

--Je suis pris, dit-il, mais l’offense vient de cet homme. Il avait jeté le mauvais œil sur mon enfant, et je l’ai tué et caché. Ceux-là seulement que servent les démons (et son regard lança un éclair sur Tietjens couchée immobile devant lui), ceux-là seulement pouvaient savoir ce que j’avais fait.

--C’était fort habile. Mais tu aurais dû l’amarrer à la poutre avec une corde. Maintenant, c’est toi qu’on va amarrer à une corde. Planton!

Un policeman assoupi répondit à l’appel de Strickland. Un autre le suivait, et Tietjens conserva une tranquillité merveilleuse.

--Emmenez-le au poste de police, dit Strickland. Il s’agit d’un cas urgent.

--On me pend, alors? demanda Bahadour Khan, sans faire la moindre tentative de fuite, et en gardant les yeux attachés au sol.

--Si le soleil brille et si l’eau coule[1]--oui, répliqua Strickland.

[1] Proverbe indigène.

Bahadour Khan recula d’une longue enjambée, frissonna, et ne bougea plus. Les deux policemen attendirent de nouveaux ordres.

--Allez! fit Strickland.

--Pardon; mais je m’en vais très vite, dit Bahadour Khan. Regarde! Je suis dès maintenant un homme mort.

Il leva le pied, et au petit doigt crochait la tête du serpent à demi tué, solidement fixée dans l’agonie de la mort.

--Je sors d’une famille de propriétaires, dit Bahadour Khan, en chancelant sur place. C’eût été une honte pour moi que de marcher à la potence; aussi, je prends ce chemin. Qu’on se rappelle que les chemises du sahib sont toutes bien comptées, et qu’il y a dans sa cuvette un morceau de savon d’extra. Mon enfant fut ensorcelé, et j’ai fait périr le sorcier. Pourquoi chercheriez-vous à me faire périr par la corde? Mon honneur est sauf, et... et... je meurs.

Il mourut, au bout d’une heure, comme meurent ceux que pique le petit karait brun. Et les policemen le portèrent, lui et cette chose qui était sous la nappe, en leurs places respectives.

· · ·

--Et c’est, dit Strickland d’un ton très calme, en grimpant dans son lit, ce qu’on appelle le vingtième siècle. Avez-vous entendu ce qu’a dit cet homme?

--J’ai entendu, répliquai-je. Imray s’est trompé.

--Tout simplement pour avoir ignoré la nature de l’Oriental, et la coïncidence d’une petite fièvre périodique. Il y avait quatre ans que Bahadour Khan était avec lui.

Je frémis. Il y avait exactement ce laps de temps que mon propre serviteur était avec moi. Lorsque je passai dans ma chambre, je trouvai mon homme qui m’attendait, aussi impassible que l’effigie de cuivre d’un penny, pour m’enlever mes bottes.

--Qu’est-ce donc qui est arrivé à Bahadour Khan? dis-je.

--Il a été piqué par un serpent, et il est mort. Le reste, le sahib le sait.

Telle fut la réponse.

--Et que sais-tu toi-même de cette affaire?

--Tout ce qu’on pouvait recueillir de quelqu’un qui s’en vient au crépuscule demander satisfaction. Doucement, sahib. Que j’enlève ces bottes.

Je venais de céder au sommeil d’un homme qui n’en peut plus, lorsque j’entendis Strickland crier de son côté de la maison:

--Tietjens est revenue à sa place!

Elle y était revenue, en effet. Le grand lévrier était majestueusement étendu sur son propre lit, sur sa propre couverture, tandis qu’en la chambre voisine allait et venait, balayant la table, le vélum indolent et veuf.

DRAY WARA YOW DEE

Des amandes et des raisins, sahib? Du raisin de Caboul? Ou peut-être un poney des plus beaux si seulement le sahib veut bien venir avec moi? Il a un mètre quarante au garrot, joue le polo, s’attelle à la charrette, porte une dame, et--par le Saint Kurshed et les Bienheureux Imams, c’est le sahib en personne! Mon cœur est gonflé et mon œil satisfait. Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue! Telle l’eau fraîche au lit du Tirah, telle la vue d’un ami en un lieu éloigné. Et que faites-vous, vous, dans ce maudit pays? Au sud du Delhi, sahib, vous savez le proverbe--«Rats les hommes, catins les femmes.» Comment, c’est sur un ordre? Oh, alors! Un ordre est un ordre jusqu’à ce qu’on soit assez fort pour désobéir. O mon frère, ô mon ami, nous nous sommes rencontrés en une heure propice! Tout va-t-il bien dans le cœur, le corps et la maison? Jour heureux que celui où tous deux nous nous retrouvons!

Je vais avec vous? Grande est votre faveur. Y aura-t-il place pour les piquets dans le compound? J’ai trois chevaux, les charges et le palefrenier. De plus, souvenez-vous que la police d’ici me tient pour un voleur de chevaux. Qu’est-ce qu’ils y connaissent aux voleurs de chevaux, ces bâtards des Lowlands? Vous rappelez-vous le temps où Kamal--le vagabond qu’il était--menait tapage aux portes de Jumrud, et où il souleva les chevaux du colonel tous dans une nuit? Kamal est mort maintenant, mais son neveu a repris l’affaire en main, et ce n’en est pas fini, qu’il se trouve encore des manquants parmi les chevaux, si les recrues de l’autre côté de la passe de Khaiber n’y veillent.

La paix de Dieu et la faveur de son Prophète soient sur cette maison-ci et tout ce qu’il y a dedans! Shafiz-ullah, attache la jument pommelée sous l’arbre et tire de l’eau. Les chevaux peuvent rester au soleil, mais replie-leur les feutres sur les reins. Non, mon ami, inutile de les regarder. Ils sont destinés à être vendus à ces idiots d’officiers qui connaissent si bien le cheval. La jument est pleine à mettre bas; le gris est un informe démon; et l’isabelle... mais vous connaissez le truc de la cheville dans le sabot. Dès qu’ils seront vendus je retourne à Pubbi, ou, peut-être bien, dans la vallée de Peshawer.

O ami de mon cœur, que c’est bon de vous revoir! J’ai passé ma journée à faire des courbettes et à mentir aux sahibs officiers par rapport à ces chevaux, et j’ai soif de franc-parler. Auggrh! C’est une excellente chose que le tabac avant le repas. Allez de votre côté, car nous ne sommes pas dans notre pays. Asseyez-vous dans la verandah, et moi je vais étendre ici mon tapis. Mais il faut auparavant que je boive. Au nom de Dieu et pour le remercier, trois fois merci! Voici, certes, une eau parfaite--aussi parfaite que l’eau de Sheoran lorsqu’elle arrive des neiges.

Ils sont tous heureux et bien portants dans le nord--Khoda Bash et les autres. Yar Khan est descendu du Kourdistan avec les chevaux--trois douzaines seulement, dont une bonne moitié en poneys de bât--et il a déclaré en plein sérail de Kashmir que vous devriez, vous autres Anglais, envoyer des canons faire sauter l’amir en enfer. Il y a, en ce moment, quinze péages sur la route de Kaboul; et à Dakka, lorsqu’il se croyait hors d’affaire, Yar Khan s’est vu dépouillé de tous ses étalons du Balkh par le gouverneur! C’est criant d’injustice, et Yar Khan est fou de rage. Pour ce qui est des autres, Mahbub Ali est encore à Pubbi, en train d’écrire Dieu sait quoi. Tugluq Khan est en prison pour l’affaire du poste de police de Kohat. Faiz Beg est descendu d’Ismail-ki-Dhera avec une ceinture bokhariote pour toi, mon frère, à la fin de l’année, mais personne ne savait où tu étais allé; il n’était pas resté la moindre nouvelle. Les cousins ont pris un nouvel herbage près de Pakpattan pour élever des mules destinées aux charrettes du gouvernement, et il y a au bazar une histoire de prêtre. Oh, oh! Un conte d’un salé! Écoute...

Sahib, pourquoi me demander cela? Si mes vêtements sont souillés, c’est à cause de la poussière de la route. Si j’ai les yeux cernés, c’est à cause de l’éclat du soleil. Si j’ai les pieds gonflés, c’est de les avoir lavés dans des eaux amères; et si j’ai les joues creuses, c’est parce que la nourriture, ici, est mauvaise. Au feu, votre argent! Je n’en ai que faire. Je suis riche, et je vous prenais pour un ami; mais vous êtes comme les autres--un sahib. Un homme est-il triste? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Est-il déshonoré? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. A-t-il un affront à venger? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Tels sont les sahibs, et tel es-tu, toi--oui, toi.

Non, ne regardez pas les pieds de l’isabelle. Dommage que je ne vous aie jamais appris à connaître les jambes d’un cheval? Boiteux? Soit. Eh bien, quoi? Les routes sont dures. Et la jument aussi, est boiteuse? Elle porte double fardeau, sahib.

Et maintenant, je vous en prie, laissez-moi partir. Grands sont la faveur et l’honneur dont j’ai été l’objet de la part du sahib, et gracieusement a-t-il montré sa croyance que les chevaux sont volés. Lui plaira-t-il de m’envoyer à la thana[2]? D’appeler un balayeur pour me faire emmener par un de ces lézards-là? Je suis l’ami du sahib. J’ai bu de l’eau à l’ombre de sa maison et il m’a noirci la face. Reste-t-il quelque chose à faire? Le sahib me donnera-t-il huit annas pour adoucir l’injure et... compléter l’insulte?...

[2] Poste de police.

Pardonnez-moi, mon frère. Je ne savais--je ne sais pas en ce moment--ce que je dis. Oui, je vous ai menti! Je me couvrirai la tête de poussière--je ne suis qu’un Afridi! Les chevaux ont dû marcher, tout boiteux qu’ils sont, depuis la vallée jusqu’ici, et j’ai les yeux brouillés, et le corps me fait mal, à cause du manque de sommeil, et j’ai le cœur desséché de chagrin et de honte. Mais, de même que ce fut ma honte, de même, par le Dieu Dispensateur de la Justice--par Allah-al-Mumit, ma vengeance sera mienne!

Ce n’est pas la première fois que nous causons le cœur à nu, et nos doigts ont trempé dans le même plat, et tu as été pour moi comme un frère. C’est pourquoi je te paie de mensonges et d’ingratitude... comme un Pathan. Écoute, maintenant! Quand la douleur de l’âme passe de son poids les forces de l’endurance, on arrive par la parole à l’alléger un peu; en outre, l’esprit de l’homme sincère est comme un puits, et le caillou de confession qu’on y laisse tomber, s’y enfonce et plus ne se revoit. De la vallée je suis venu à pied, lieue par lieue, dans la poitrine un feu pareil au feu de l’enfer. Et pourquoi? As-tu, alors, si vite oublié nos coutumes, parmi ces gens d’ici qui vendent leurs femmes et leurs filles pour de l’argent? Reviens avec moi dans le nord et sois parmi des hommes une fois encore. Reviens, lorsque cette affaire sera consommée et que je t’appellerai! La fleur des vergers de pêchers est sur toute la vallée, et il n’est, ici, que poussière et grande puanteur. Un vent plaisant souffle dans les mûriers, et les torrents sont éclatants d’eau de neige, et les caravanes montent et les caravanes descendent, et cent feux étincellent dans le boyau de la Passe, et le piquet de tente répond au maillet, et le poney de charge hennit au poney de charge à travers la fumée flottante du soir. Il fait bon maintenant dans le nord. Reviens avec moi. Retournons aux nôtres! Viens!

· · ·

D’où mon chagrin? Lorsque l’homme s’arrache le cœur et morceau par morceau le fait cuire à feu lent, est-ce pour rien autre qu’une femme? Ne ris pas, ami à moi, car ton temps aussi viendra. C’était une femme des Abazai, et je la pris en mariage pour arrêter la discorde entre notre village et les gens de Ghor. Je ne suis plus jeune? La chaux a touché ma barbe? C’est vrai. Je n’avais aucun besoin de me marier? Non, mais je l’aimais. Que dit Rahman:--«En celui dont le cœur ouvre la porte à l’Amour, il n’est que Folie et rien autre. D’un éclair de l’œil elle t’a aveuglé, et des paupières et de la frange des paupières pris en captivité sans rançon, et rien autre.» Te rappelles-tu cette chanson durant que le mouton rôtissait au camp de Pindi, parmi les Uzbegs de l’amir?

Les gens des Abazai sont des chiens, et leurs femmes, les servantes du péché. Il y avait bien parmi les siens, à elle, un amoureux; mais, de cela, son père ne me dit mot. Mon ami, maudissez pour moi dans vos prières, comme je maudis chaque fois que je prie depuis le Fakr jusqu’à l’Isha, le nom de Daoud Shah, des Abazai, dont la tête repose encore sur le col, dont les mains sont encore aux poignets, qui a causé mon déshonneur, qui a fait de mon nom un objet de risée parmi les femmes du Petit Malikand.

Au bout de deux mois je me rendis en Hindoustan--à Chérat. Je ne restai parti que douze jours; mais j’avais déclaré que je resterais quinze jours absent. Ainsi fis-je pour l’éprouver, car il est écrit: «Ne te fie pas à l’incapable.» En remontant seul la gorge à la chute du jour, j’entendis une voix d’homme chanter à la porte de ma maison; et c’était la voix de Daoud Shah, et la chanson qu’il chantait, c’était Dray wara yow dee--les trois ne font qu’un. Ce fut comme si l’on m’eût glissé une entrave autour du cœur et que tous les démons eussent tiré dessus pour la serrer passé toute endurance. Je me coulai silencieusement jusqu’en haut du chemin, mais la pluie avait mouillé la mèche de mon flingot, et je ne pouvais tuer Daoud Shah de loin. De plus, j’avais dans l’idée de tuer la femme aussi. De sorte qu’il continuait de chanter, assis à l’extérieur de ma maison; et voilà que la femme ouvrit la porte, et j’approchai, rampant sur le ventre parmi les rochers. Je n’avais sous la main que mon couteau. Or, mon pied fit glisser une pierre, et tous deux regardèrent en bas de la montagne, et lui, laissant là son flingot, fuit ma colère, à cause qu’il avait peur pour la vie qui était en lui. Quant à la femme, elle ne bougea que je ne fusse en face d’elle, lui criant: «O femme, qu’est-ce donc que tu as fait?» Et elle, le cœur exempt de crainte, bien qu’elle connût ma pensée, se prit à rire et dit: «C’est peu de chose. Je l’aimais, et toi tu n’es qu’un chien et un voleur de bétail qui profites de la nuit. Frappe!» Et moi, encore aveuglé par sa beauté... car, ô mon ami! les femmes des Abazai sont fort belles, je dis: «N’as-tu donc point de crainte?» Et elle, de répondre: «Aucune--sauf la crainte de ne point mourir.» Alors, je dis: «N’aie point cette crainte.» Et elle baissa la tête, et je la lui abattis à la nuque d’un coup si fort que cette tête me sauta entre les pieds. Après quoi la fureur des nôtres s’empara de moi, et je lui ébréchai les seins, afin que les hommes du Petit Malikand pussent avoir connaissance du crime, et je jetai le corps dans le cours d’eau qui aboutit à la rivière de Caboul. Dray wara yow dee! Dray wara yow dee! Le corps sans tête, l’âme sans lueur, et mon propre cœur enténébré... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!

Cette nuit-là, sans faire halte, j’allai à Ghor, demander après Daoud Shah. On me dit: «Il est allé à Pubbi pour des chevaux. Que lui veux-tu? La paix règne entre les villages.» Je répondis: «Oui-da! La paix de trahison et l’amour qu’à Gurel porta le démon Atala.» Sur quoi je fis feu trois fois dans la barrière, me mis à rire et poursuivis mon chemin.

Au cours de ces heures-là, frère et ami du cœur de mon cœur, la lune et les étoiles étaient comme du sang au-dessus de moi, et j’avais dans la bouche le goût de la terre sèche. Aussi ne rompis-je le jeûne, et n’eus-je pour boisson que la pluie de la vallée de Ghor sur la face.

A Pubbi je trouvai Mahbub Ali, l’écrivain, assis sur son lit de sangle, et lui livrai mes armes conformément à votre Loi. Mais je ne m’attristais pas, car il était dans mon cœur que je tuerais Daoud Shah de mes mains que voici, de la sorte--comme on dépouille une grappe de raisin. Mahbub Ali dit: «Daoud Shah vient à l’instant de partir en toute hâte pour Peshawer, et il va choisir ses chevaux le long de la route, en allant à Delhi, car on prétend que la compagnie de tramways de Bombay est en train d’acheter dans cette dernière ville des chevaux par wagonnées... huit chevaux au wagon.» Et ce qu’il disait était vrai parler.

Alors je m’aperçus que la randonnée ne serait pas peu de chose, car l’homme avait passé vos frontières pour échapper à ma colère. Est-ce ainsi qu’il échappera? Ne suis-je pas en vie? Quand il irait courir au nord jusqu’au Dora et jusqu’aux neiges, ou bien au sud jusqu’à l’Eau Noire, je le suivrai, comme un amant, pas à pas, suit sa maîtresse, et m’avançant sur lui je le prendrai tendrement... oh! si tendrement, dans mes bras, et lui dirai: «C’est bien travaillé, et bien récompensé seras-tu.» Et Daoud Shah ne sortira pas de mon étreinte le souffle aux narines. Augrrh! Où est la cruche? J’ai soif autant qu’une jument grosse d’un mois.

Votre Loi! Que me fait votre Loi? Quand les chevaux se battent dans les herbages, prêtent-ils attention aux barrières; ou les vautours d’Ali Musjid s’abstiennent-ils si la charogne gît à l’ombre du Ghor Kuttri[3]? L’affaire a pris naissance de l’autre côté de la frontière. Elle prendra fin où Dieu voudra. Ici, dans mon propre pays, ou en enfer. Les trois ne font qu’un.

[3] Caravansérail, à Peshawer.

Écoute, maintenant, toi qui partages le chagrin de mon cœur, et je vais te raconter la randonnée. Je suivis la piste de Pubbi à Peshawer, et je courus les rues de Peshawer comme un chien errant, en quête de mon ennemi. Une fois, je crus le voir se laver la bouche à la borne-fontaine du grand square; mais, comme j’allais l’atteindre, il était parti. Il se peut que ce fût lui, et qu’en voyant qui j’étais il ait fui.

Une fille du bazar m’apprit qu’il irait à Nowshera. Je dis:--«O cœur de mon cœur, Daoud Shah te visite-t-il?» Elle répondit:--«Parfaitement.» Je repris:--«Je souhaiterais de le voir, car nous sommes amis, et voilà deux ans que nous ne nous sommes vus. Cache-moi, je te prie, ici dans l’ombre de la persienne, et j’attendrai sa venue.» Et la fille, de dire:--«O Pathan, regarde-moi dans les yeux!» Et couché sur son sein je tournai la tête et la regardai dans les yeux, en jurant que je disais la vraie vérité de Dieu. Mais elle, de répondre:--«Jamais ami n’attendit ami avec de pareils yeux. Mentez à Dieu et au Prophète, mais à une femme vous ne sauriez mentir. Hors d’ici! Nul mal, à cause de moi, n’arrivera à Daoud Shah.»

Sans la peur de votre police j’eusse étranglé cette fille; et de la sorte la randonnée eût été réduite à néant. Je me contentai donc de rire et de m’en aller, tandis que, penchée sur l’appui de la fenêtre, dans la nuit, elle m’insultait jusqu’à ce que j’eusse passé le tournant de la rue. Elle a pour nom Jamun[4]. Dès que j’aurai réglé mon compte avec l’homme, je retournerai à Peshawer et... ses amants ne la désireront plus pour sa beauté. Ce ne sera plus Jamun, mais Ak, le cul-de-jatte des arbres. Oh, oh, Ak elle sera!

[4] Nom d’arbre. On sait que les prostituées, dans l’Inde, sont toutes mariées à des arbres. Voir Sur le Mur de la Ville.

A Peshawer j’achetai des chevaux et des raisins, des amandes et des fruits secs, afin de donner au gouvernement un mobile à mes vagabondages, et de ne pas trouver d’obstacle sur la route. Mais lorsque j’arrivai à Nowshera, il était parti, et je ne sus où aller. Je restai un jour à Nowshera, et dans la nuit, comme je dormais au milieu des chevaux, une voix me parla à l’oreille. Toute la nuit elle voleta autour de ma tête sans vouloir cesser de chuchoter. J’étais couché sur le ventre, dormant comme dorment les démons, et il se peut que la Voix fût celle d’un Démon. Elle dit: «Va au sud, et tu rencontreras Daoud Shah.» Écoute, mon frère et le meilleur de mes amis--écoute! L’histoire te semble longue? Juge de sa longueur pour moi. Il n’est pas une lieue de la route, que je n’aie faite à pied, de Pubbi jusqu’ici; et à partir de Nowshera la Voix et la soif de la vengeance ont été mes seuls guides.

J’allai même jusqu’à l’Uttock, mais ce ne me fut pas un obstacle. Oh, oh! On peut donner au mot double sens, même en pleine affliction. L’Uttock ne me fut pas uttock (obstacle); et j’entendis la Voix, au-dessus du bruit des eaux qui battaient le grand rocher, dire:--«Va à droite.» Sur quoi j’allai à Pindigheb, et en ces jours-là le sommeil me fut totalement ravi, et la tête de la femme des Abazai fut devant moi nuit et jour, absolument comme elle était tombée entre mes pieds. Dray wara yow dee! Dray wara yow dee! Feu, cendres, et ma couche... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!

Or, j’étais loin de la route d’hiver des marchands qui étaient allés à Sialkot, et, de la sorte, au sud, le long de la voie de chemin de fer et de la Grand’Route qui mène à la ligne des cantonnements; mais, à Pindigheb, il y avait dans le camp un sahib qui m’acheta une jument blanche un bon prix, et me déclara qu’un nommé Daoud Shah était passé, en route pour Shahpour, avec des chevaux. Alors, je m’aperçus que l’avertissement de la Voix était vrai, et je fus prompt à m’en venir aux Montagnes Salées. Le Jhelum était débordé, mais je ne pouvais attendre, et, dans la traversée, j’eus un étalon bai emporté et noyé. Ici Dieu me fut sévère--non au regard de la bête, de quoi je n’avais cure--mais pour ce qui est de ce ravissement: tandis que j’étais sur la rive droite à pousser les chevaux dans l’eau, Daoud Shah était sur la rive gauche; car... Alghias! Alghias!... les sabots de ma jument dispersèrent les cendres chaudes de ses feux quand nous montâmes sur la berge de par ici, au lever du jour. Mais il avait fui. La terreur de la Mort avait rendu ses pieds rapides. Et de Shahpour je m’en allai au sud, droit devant moi. Je n’osai me détourner, de peur de manquer ma vengeance--laquelle est mon droit. De Shahpour je longeai le Jhelum, car je pensais que le fuyard éviterait le Désert du Rechna. Mais, bientôt, à Sahiwal, je m’éloignai dans la direction de Jhang, Samundri et Gugera, jusqu’à ce que, une nuit, la jument pommelée se trouvât le poitrail sur la clôture du chemin de fer qui va à Montgomery. Et l’endroit était Okara, et la tête de la femme des Abazai reposait sur le sable entre mes pieds.

De là j’allai à Fazilka, et l’on me demanda si j’étais fou d’y amener des chevaux mourants de faim. La Voix était avec moi, et je n’étais nullement fou, mais seulement las, à cause que je ne pouvais trouver Daoud Shah. Il était écrit que je ne le trouverais ni à Rania ni à Bahadourgah, et je m’en vins de l’ouest à Delhi, et là non plus je ne le trouvai pas. Mon ami, j’ai vu maintes choses étranges en mes vagabondages. J’ai vu les démons gambader à travers le Rechna comme au printemps les étalons gambadent. J’ai entendu les Djinns s’entr’appeler du fond de leurs trous dans le sable, et je les ai vus me passer devant les yeux. Il n’y a pas de démons, disent les sahibs? Les sahibs sont gens fort avisés, mais ils ne savent pas tout au sujets des démons ni... des chevaux. Oh, oh! Je vous déclare, à vous qui riez de ma misère, que j’ai vu les démons en plein midi huer et sauter sur les hauts-fonds du Chenab. Et avais-je peur? Mon frère, lorsque son désir ne tend qu’à une chose, l’homme ne craint ni Dieu, ni Homme, ni Démon. Si ma vengeance échouait, je fracasserais de la crosse de mon fusil les Portes du Paradis, ou de mon couteau me taillerais mon chemin jusqu’à l’Enfer, pour réclamer à ceux qui gouvernent là le corps de Daoud Shah. Quel amour aussi profond que la haine?

Ne parlez pas. Je connais la pensée de votre cœur. Voyez-vous un nuage au blanc de l’œil que voici? Comment au poignet le sang se comporte-t-il? Nulle folie n’habite ma chair, mais rien que la véhémence du désir qui m’a consumé. Écoutez!

Au sud de Delhi je ne connaissais pas du tout le pays. Je ne pourrais donc dire où j’allai, mais je traversai maintes cités. Je ne savais qu’une chose, c’est qu’il m’était ordonné d’aller au sud. Quand les chevaux ne pouvaient plus marcher, je me jetais sur la terre et attendais le jour. Il n’y eut pas de sommeil pour moi durant ces étapes; et ce fut lourd à porter. Connais-tu, ô frère mien, le mal qui consiste à ne pouvoir briser l’insomnie--quand le manque de sommeil fait que vous avez mal aux os, et que la lassitude vous tire la peau des tempes, et que cependant... il n’y a pas de sommeil... pas de sommeil? Dray wara yow dee! Dray wara yow dee! L’œil du soleil, l’œil de la lune, et mes yeux... à moi, mes yeux sans repos... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!

Il y avait une ville dont j’ai oublié le nom, et là toute la nuit la Voix se fit entendre. C’était il y a dix jours. Elle m’a trompé de nouveau.

Je suis venu ici d’un endroit appelé Hamirpour, et, vois, c’est mon Destin que pour mon bonheur, et le resserrement de notre amitié, je te rencontre. C’est d’un bon augure. Grâce à la joie de contempler ton visage, la lassitude s’en est allée de mes pieds, et l’affliction de mon si long voyage est oubliée. En outre, mon cœur est en paix, car je sais que la fin est proche.

Il se peut que je trouve Daoud Shah dans cette ville-ci, en route vers le nord, puisque toujours un montagnard retourne à ses montagnes quand le printemps se fait sentir. Et les verra-t-il, ces monts de notre pays? Sûrement, je l’atteindrai! Sûrement, ma vengeance est sauve! Sûrement, Dieu le tient à ma disposition dans le creux de sa main. Nul mal n’arrivera jusqu’à ma venue à Daoud Shah; car je souhaite de le tuer en pleine vie, l’âme chevillée dans le corps. La grenade est en pleine saveur quand les pépins se séparent avec difficulté de l’écorce. Que ce soit dans la journée, afin que je puisse voir son visage et que ma joie soit à son comble.

Et quand j’aurai terminé l’affaire et que mon honneur sera lavé, je rendrai grâces à Dieu, Celui qui tient les Balances de la Justice, et je dormirai. Dès cette nuit-là, tout le jour, et au cours de la nuit encore, je dormirai; et nul rêve ne viendra me troubler.

Et maintenant, ô mon frère, l’histoire est contée toute. Ahi! Ahi! Alghias! Ahi!

LE RICKSHAW-FANTOME[5]

[5] Le rickshaw est une sorte de pousse-pousse à quatre coolies.

Un des rares avantages que l’Inde possède sur l’Angleterre, c’est sa grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service, on s’y trouve directement ou indirectement en relations familières avec les deux ou trois cents «civilians»[6] de sa province, tous les mess de dix ou douze régiments et batteries, et quelque quinze cents autres personnes du monde non officiel. En dix ans, le nombre des connaissances peut se trouver doublé, et, au bout de vingt ans, il n’est pas un Anglais de l’Empire que l’on ne connaisse ou dont on n’ait entendu parler, après quoi on peut voyager du nord au sud et de l’est à l’ouest sans bourse délier.

[6] «Civilian», agent du service civil des Indes.

Les globe-trotters, qui comptent sur l’hospitalité comme un droit, ont porté quelque atteinte à cette largesse de cœur, mais il n’en persiste pas moins, aujourd’hui, que si vous appartenez au cercle des initiés, et n’êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très, très secourable.

Rickett, de Kamartha, fut, il y a quelque quinze ans, l’hôte de Polder, de Kumaon. Son intention était de ne séjourner chez lui que quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de rhumatisme articulaire, et durant six semaines désorganisa la maison de Polder, l’empêcha de travailler, et faillit mourir dans sa chambre à coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son éternel obligé, et, chaque année, envoie aux petits Rickett une caisse de bonbons et de jouets. Il en va de même dans tout le pays. Des hommes qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu’ils vous tiennent pour un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coup de sérieux ennuis.

Heatherlegh, le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire, tenait un hôpital pour son compte privé--toute une collection de box pour incurables, disaient ses amis--en tout cas, une sorte de cale sèche pour l’embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps, dans l’Inde, est souvent accablant, et comme la quantité de briques est toujours la même[7], et que la seule liberté qu’on vous y accorde, est celle de travailler plus que de raison sans avoir à compter sur des remerciements, il arrive que les gens s’abattent sur la route et finissent par avoir la tête aussi brouillée que les métaphores en ce paragraphe.

[7] Exode (ch. V, versets 8 et 18).

Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté, et l’ordonnance dont, en général, il gratifie ses malades, est: «Ne vous dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas.» Il prétend que le surmenage tue plus de gens que ne justifie l’importance de ce bas monde. Il soutient que c’est le surmenage qui tua Pansay, lequel mourut dans ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le droit de parler avec autorité, et se moque de ma théorie lorsque je prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c’est par la fêlure que pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le hâta vers la mort. «Pansay perdit la boule», déclare Heatherlegh, «après l’excitation d’un long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu’il se soit conduit comme un malotru vis-à-vis de Mrs. Keith-Wessington. Mon opinion, c’est que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes, et qu’il se mit à broyer du noir et prit trop à cœur un flirt ordinaire de paquebot. En tout cas, il fut certainement fiancé à Miss Mannering, et non moins certainement rompit-elle avec lui. Après quoi il contracta une fièvre légère, et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et embellir. Mais c’est bien le surmenage qui fut cause de la maladie, l’entretint, et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des victimes du système qui consiste à faire faire à un seul homme le travail de deux hommes et demi.»

Telle n’est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses malades et qu’il m’arrivait de me trouver à portée, je veillais quelquefois Pansay. Le pauvre garçon me rendait vraiment malheureux par la description qu’il me faisait à voix basse, égale, du cortège qui toujours passait au pied de son lit. Ajoutez à cela qu’il avait la richesse d’expression des malades. Lorsque pour un temps il fut guéri, je le poussai à écrire toute l’affaire depuis le commencement jusqu’à la fin, me disant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement de l’esprit. Tout le temps qu’il écrivit, il resta sous l’empire d’une forte fièvre, et le style de mélodrame qu’il adopta ne fut pas pour le calmer. Deux mois plus tard, il fut déclaré de nouveau bon pour le service, mais bien qu’on eût de lui un besoin urgent pour aider à combler un déficit, une commission des finances qui manquait d’hommes, il préféra mourir, jurant jusqu’à la fin qu’il était ensorcelé. J’obtins, avant sa mort, qu’il me mît en possession de son manuscrit, et voici, telle qu’il l’écrivit, sa version de l’affaire:

Mon médecin me dit qu’il me faut du repos et un changement d’air. Il n’est pas impossible que d’ici à peu de temps j’aie l’un et l’autre--repos que ni l’ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne sauraient rompre, et changement d’air bien au delà de ce que peut m’offrir nul steamer en route pour le pays. En attendant, je suis décidé à rester où je suis, et, au parfait mépris des ordres de mon médecin, à mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par vous-mêmes si nul homme né de femme sur cette terre enfin lasse passa jamais par les mêmes tourments que moi.

Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu’on ait tiré sous lui les verrous de la trappe[8], mon histoire, quelque étrange et horriblement invraisemblable qu’elle puisse paraître, réclame tout au moins de l’attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance, j’en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois, j’aurais traité de dément ou d’ivrogne celui qui eût osé me raconter la semblable. Il y a deux mois, j’étais le plus heureux homme de l’Inde. Aujourd’hui, de Peshawer à la mer, nul n’est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les seuls à connaître tout ceci. L’explication qu’il en fournit, c’est que j’ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes «hallucinations». Hallucinations, vraiment! Je le traite d’idiot; mais il continue à me soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu’à ce que je m’accuse de n’être qu’un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez par vous-mêmes.

[8] On sait qu’en Angleterre les condamnés à mort sont pendus, et qu’une fois la corde au cou une trappe s’ouvre subitement sous leurs pieds, précipitant leur corps dans le vide.

Il y a trois ans j’eus la bonne... l’on ne peut plus mauvaise fortune... de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, avec certaine Agnès Keith-Wessington, femme d’un officier côté Bombay. De quel genre de femme il s’agissait, là n’est point pour vous la question. Contentez-vous de savoir qu’avant la fin du voyage elle et moi étions éperdûment et sans raisonnement possible amoureux l’un de l’autre. Dieu sait que je peux en faire aujourd’hui l’aveu sans ombre de vanité. En ce genre d’affaire, il en est toujours un qui donne et l’autre qui accepte. Dès le premier jour de notre fatal attachement, j’eus conscience que la passion d’Agnès était plus forte, plus dominante, et, s’il m’est permis d’employer l’expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le fait, je n’en sais rien. Toujours est-il que, par la suite, il ne fut que trop clair pour tous deux.

Arrivés à Bombay au printemps, nous nous en allâmes chacun de notre côté, pour ne nous rencontrer plus de trois ou quatre mois, lorsque mon congé et son amour nous conduisirent de part et d’autre à Simla. Nous y passâmes la saison ensemble, et mon feu de paille s’y consuma en une fin pitoyable avec les derniers jours de l’année. Je ne cherche pas à m’excuser. Je n’adresse aucune excuse. Mrs. Wessington avait fait pour moi l’abandon de beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De mes propres lèvres, en août 1882, elle apprit que j’avais soupé d’elle, de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent eussent eu assez de moi dans le temps que j’avais assez d’elles. Soixante-quinze de celles-ci se fussent promptement vengées grâce à quelque flirt actif et importun avec d’autres hommes. Mrs. Wessington était la centième. Sur elle ni mon aversion franchement énoncée, ni les brutalités cinglantes dont j’agrémentais nos entrevues n’eurent le moindre effet.

--Jack, mon chéri! telle était son éternelle antienne. Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise--d’une horrible méprise, et qu’un de ces jours nous redeviendrons bons amis. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi, mon ami.

C’était moi le coupable, et je le savais. Cette connaissance transforma ma pitié en passive endurance, et, dans la suite, en haine aveugle--ce même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec férocité sur l’araignée que vous n’avez tuée qu’à moitié. Et c’est avec cette haine au cœur que je vis se terminer la saison de 1882.

L’année suivante, nous nous rencontrâmes de nouveau à Simla--elle avec le même sempiternel visage et de timides essais de réconciliation, moi avec l’horreur d’elle dans toutes les fibres de mon être. Il arriva plusieurs fois que je ne pus éviter de la rencontrer seule; et en chaque occasion ses paroles furent identiquement les mêmes. Toujours cette plainte irraisonnée, que tout cela n’était qu’une «méprise»; et toujours l’espoir d’une prochaine «réconciliation». J’eusse pu m’apercevoir, en y prenant garde, que c’était cet espoir seul qui la tenait en vie. Elle devenait de mois en mois plus pâle et plus diaphane. Vous voudrez bien convenir avec moi qu’une telle conduite eût mené n’importe qui à la folie, qu’elle était inutile, enfantine, peu d’une femme. Je maintiens qu’il y avait beaucoup de la faute de Mrs. Wessington. Et, d’autre part, dans le trouble et la fièvre de mes insomnies, je me suis mis parfois à penser que j’aurais pu me montrer un peu meilleur vis-à-vis d’elle. Mais voilà qui pour le coup est une «hallucination». Je ne pouvais continuer de prétendre l’aimer, alors que je ne l’aimais plus; qu’en dites-vous? C’eût été peu loyal pour tous deux.

L’an dernier, nous nous rencontrâmes encore--dans les mêmes conditions qu’auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer à quel point ses tentatives pour reprendre les anciennes relations, étaient vaines et illusoires. Lorsque la saison s’avança, nous fîmes bande à part--c’est-à-dire qu’il lui fut assez difficile de me rencontrer, attendu qu’il me fallut m’occuper d’intérêts autres et plus absorbants. Quand j’y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l’ombre s’entremêlèrent dans une danse fantastique: ma cour à la petite Mannering; mes espérances, mes doutes et mes craintes; nos longues chevauchées ensemble; mon tremblant aveu; sa réponse; et de temps à autre la vision d’un visage pâle fuyant au passage dans le rickshaw aux livrées noir et blanc que jadis j’épiais d’un regard si intense; le signe que de sa main gantée faisait Mrs. Wessington; et, lorsqu’elle me rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de son interrogation. J’aimais Kitty Mannering; je l’aimais honnêtement, de tout mon cœur, et, à mesure que grandissait mon amour pour elle, grandissait ma haine contre Agnès. En août, Kitty et moi fûmes fiancés. Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies[9] couleur de pie derrière le Jakko, et, mû par quelque sentiment de pitié, m’arrêtai pour tout raconter à Mrs. Wessington. Elle le savait déjà.

[9] Coolies employés au roulage des rickshaws.

--Ainsi, Jack, j’apprends que vous voilà fiancé, mon ami. (Puis, sans une seconde de répit: Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise, d’une horrible méprise. Un de ces jours, nous redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.)

Ma réponse fut de celles dont un homme lui-même eût tressailli. Elle cingla, à l’instar d’un coup de fouet, la femme mourante que j’avais devant moi.

--Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi; mon intention n’était pas de vous fâcher. Mais c’est vrai, c’est vrai; vous avez raison!

Et Mrs. Wessington, cette fois-ci, se tut, anéantie. La laissant finir sa promenade en paix, je m’éloignai avec le sentiment,--mais cela ne dura qu’un instant,--que je m’étais conduit comme le dernier des goujats. Je regardai en arrière, et vis qu’elle avait fait tourner son rickshaw, dans la pensée, je suppose, de me rattraper.

La scène et ses entours se photographièrent dans ma mémoire. Le ciel balayé par les dernières pluies (la saison des pluies touchait à sa fin), les pins alourdis, ternes, la route boueuse, et les rochers noirs et fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel les livrées noir et blanc des jhampanies, le rickshaw aux panneaux jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs. Wessington, s’enlevaient en clair. Elle avait son mouchoir dans la main gauche, et s’appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins du rickshaw. Je fis tourner mon cheval dans un sentier de traverse, près du réservoir de Sanjowlie, et littéralement pris la fuite. Je crus entendre encore un faible «Jack!». Ce peut avoir été imagination de ma part. Je ne m’arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes, je tombai sur Kitty à cheval, et, dans les délices d’une longue chevauchée avec elle, oubliai toute l’entrevue.

Une semaine plus tard, Mrs. Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de l’indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine, parfaitement heureux. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que j’avais oublié tout ce qui la concernait, sauf que parfois la découverte de quelques-unes de ses anciennes lettres me rappelait fâcheusement nos relations d’antan. Vers janvier j’avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui restait de notre correspondance, et l’avais brûlé. Au commencement d’avril de cette année 1885, je me trouvais une fois de plus à Simla--Simla à demi déserté--je m’y trouvais livré tout entier aux conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra par là qu’aimant Kitty comme je faisais je n’exagère pas en déclarant que j’étais, à cette époque, l’homme le plus heureux de l’Inde.

Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui devait convenir à des mortels placés dans nos circonstances, je fis remarquer à Kitty qu’une bague de fiançailles était l’insigne extérieur et visible de sa dignité en tant que fiancée, et qu’il lui fallait incontinent venir chez Hamilton afin d’y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce vulgaire détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous le 15 avril 1885. Rappelez-vous que--quoique mon médecin puisse dire le contraire--j’étais alors en parfaite santé, jouissais d’un non moins parfait équilibre d’esprit et d’une absolue tranquillité d’âme. Kitty et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton, et là, sans souci du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée sous le regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux diamants. Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont Combermere et à la boutique de Peliti.

Tandis que mon waler[10] avançait avec précaution sur le schiste incertain, et que Kitty riait et bavardait à mes côtés,--tandis que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui en était alors venu des plaines, se trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la verandah de Peliti,--j’eus conscience que quelqu’un, apparemment à une grande distance, m’appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur le moment je n’aurais su le dire. Dans le court laps de temps qu’il fallait pour couvrir la route entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du pont Combermere, j’avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens capables d’avoir commis ce solécisme, et avais fini par décider que ce devait avoir été quelque bourdonnement d’oreilles. Juste en face la boutique de Peliti mon regard se trouva arrêté par le spectacle de quatre jhampanies en livrée couleur de pie, qui poussaient un rickshaw de louage, d’apparence médiocre, et dont les panneaux étaient jaunes. En un moment mon esprit se reporta sur la saison précédente et sur Mrs. Wessington avec un sentiment d’irritation et de déplaisir. N’était-ce pas assez que la femme fût morte et enterrée, et fallait-il encore que ses serviteurs noir et blanc réapparussent pour gâter une journée de bonheur? Quels que fussent ceux qui les employaient, j’irais les voir pour leur demander, à titre de faveur personnelle, de changer la livrée de leurs jhampanies. Je louerais moi-même les hommes, et, s’il était nécessaire, leur achèterais leurs habits sur le dos. Il est impossible de dire ici le flot de peu désirables souvenirs que leur présence évoquait.

[10] Waler, cheval d’origine australienne.

--Kitty, criai-je, voici revenus les jhampanies de la pauvre Mrs. Wessington! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.

Kitty avait connu quelque peu Mrs. Wessington à la saison dernière, et s’était toujours intéressée à cette femme maladive.

--Quoi? Où? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.

Au moment où elle parlait, son cheval, afin d’éviter une mule chargée, se jeta droit devant le rickshaw qui s’avançait. J’eus à peine le temps de crier gare, que cheval et amazone, à mon indicible horreur, passèrent à travers les hommes et la voiture comme si c’eût été l’air impalpable.

--Qu’est-ce qu’il y a? interpella Kitty; qu’est-ce qui vous a fait crier sottement comme cela, Jack? Si je suis fiancée, est-ce une raison pour que tout l’univers le sache? Ce n’est pas la place qui manquait entre la mule et la verandah; et si vous croyez que je ne sais pas ce que c’est que de gouverner un cheval... Tenez!

Sur quoi la rétive Kitty, son exquise petite tête en l’air, s’élança au galop de chasse dans la direction du kiosque à musique, s’attendant bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suivisse. Que se passait-il? Rien, je dois le dire. J’étais fou, ivre, ou tout Simla n’était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient, et tournai bride. Le rickshaw s’était également retourné, et se tenait maintenant juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont Combermere.

--Jack! Jack, mon chéri! (Il n’y avait pas, cette fois-ci, d’erreur en ce qui concernait les paroles; elles retentissaient à travers mon cerveau comme si on me les eût criées dans l’oreille.) C’est quelque horrible méprise, j’en suis sûre. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi et redevenons bons amis.

La capote du rickshaw était retombée en arrière, et, à l’intérieur, aussi vrai que j’implore chaque jour la mort que je redoute la nuit, était assise Mrs. Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête d’or baissée sur le sein.

Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je n’en sais rien. Finalement, je fus réveillé par mon syce[11], qui prenait la bride du waler et me demandait si j’étais malade. De l’horrible au banal il n’est qu’un pas. Je dégringolai de cheval et me précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés autour des tables de café, en train de discuter les potins du jour. Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, en ce moment-là, que n’eussent pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête baissée dans la conversation, m’entretins, ris et plaisantai, les traits, quand j’en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi tirés que ceux d’un cadavre. Trois ou quatre hommes s’aperçurent de mon état; le mettant évidemment sur le compte d’un trop grand nombre de verres, ils s’efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J’avais besoin de la compagnie de mes semblables--comme l’enfant qui fond au milieu d’un dîner après avoir été pris de peur dans l’obscurité. Je devais causer depuis dix minutes environ, bien qu’il me semblât depuis une éternité, quand j’entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi. L’instant suivant, elle était dans la boutique, prête à me faire honte pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma physionomie l’arrêta.

[11] Syce, groom, dans l’Inde.

--Mais, Jack, s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous êtes devenu? Qu’est-il arrivé? Êtes-vous malade?

Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m’avait un peu tapé sur la tête. C’était tout près de cinq heures, en avril, par un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée. A peine les mots étaient-ils prononcés que je m’aperçus de l’erreur, essayai de la réparer, m’embrouillai désespérément, et, fou de rage, suivis Kitty dehors, au milieu des sourires de mes connaissances. Je fis quelque excuse, j’ai oublié quoi, au sujet d’un subit malaise, et gagnai au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir toute seule sa promenade à cheval.

Une fois dans ma chambre, je m’assis et tâchai de raisonner toute l’affaire à tête reposée. C’était bien moi qui étais là, moi, Théobald Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale, en l’an de grâce 1885, d’aspect sain, certainement bien portant, arraché des côtés de ma fiancée, sous l’empire de la terreur, par l’apparition d’une femme morte et mise au tombeau il y avait huit mois. C’étaient là des faits que je ne pouvais prétendre ignorer. Rien n’était plus loin de ma pensée que tout souvenir de Mrs. Wessington, lorsque Kitty et moi nous sortîmes de chez le joaillier. Rien n’offrait une plus complète banalité que la surface de mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour. La route était pleine de monde; et cependant, voici que, remarquez bien, au défi de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct aux lois de la nature, voici que m’était apparu un visage d’outre-tombe.

L’arabe de Kitty était passé à travers le rickshaw: voilà qui réduisait à néant l’espoir dont je m’étais bercé, que quelque femme ressemblant d’une façon frappante à Mrs. Wessington eût loué la voiture et les coolies avec leur ancienne livrée. Sans cesse je revenais à ce cercle de pensée, et sans cesse renonçais à comprendre, dérouté et désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l’apparition. J’eus tout d’abord quelque peu la folle idée de confier le tout à Kitty, de la prier de m’épouser sur l’heure, et dans ses bras de défier le possesseur-fantôme du rickshaw. «Après tout», arguai-je, «la présence du rickshaw suffit en elle-même à prouver l’existence d’une illusion spectrale. On peut voir des fantômes d’hommes et de femmes, mais sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire-là est absurde. S’imagine-t-on le fantôme d’un homme de la montagne!»

Le lendemain matin j’envoyai à Kitty un mot de repentir, l’implorant de ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle était encore fort courroucée, et il fallut porter des excuses en personne. J’expliquai, avec la facilité de quelqu’un qui a passé toute la nuit à ruminer son mensonge, que j’avais été pris de soudaines palpitations de cœur--résultat d’une indigestion. Cette solution éminemment pratique eut son effet; et cet après-midi-là, nous fîmes ensemble une promenade à cheval, l’ombre de mon premier mensonge entre nous. Rien ne pouvait lui plaire qu’un temps de galop autour du Jakko. Les nerfs encore tendus, après une nuit comme la précédente, je protestai faiblement contre cette idée, en proposant Observatory Hill, Jutogh, la route de Boileaugunge--tout plutôt que le tour du Jakko. Kitty se montra comme fâchée, sinon même comme un peu blessée; aussi lui cédai-je, dans la crainte de voir se prolonger notre mésintelligence; et nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Nous allâmes longtemps au pas; puis, suivant notre coutume, fîmes du canter à partir d’un mille ou à peu près au-dessus du couvent, jusqu’à l’étendue de route plate près des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et mon cœur battait de plus en plus vite au fur et à mesure que nous approchions du sommet de l’ascension. J’avais eu l’esprit plein de Mrs. Wessington tout l’après-midi; et il n’était pas un pouce de la route du Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les rochers en renvoyaient l’écho, les pins les chantaient tout haut au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent me chantait tout haut aux oreilles mon iniquité.

Pour comble à la situation, au milieu de la route plate qu’on appelle le Mille des Dames, l’Horreur m’attendait. Il n’y avait pas d’autre rickshaw en vue--rien que les quatre jhampanies noir et blanc, l’équipage aux panneaux jaunes, et la tête dorée de la femme à l’intérieur--tous, en apparence, absolument comme je les avais laissés huit mois et quinze jours plus tôt! Un instant je m’imaginai que Kitty devait de toute nécessité voir ce que je voyais--nous sympathisions de façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots furent pour me désabuser.

--Pas une âme en vue! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous jusqu’aux bâtiments du Réservoir!

Son petit arabe nerveux s’envola comme un oiseau, suivi de tout près par mon waler, et c’est dans cet ordre que nous galopâmes de l’avant le long des rochers. En une demi-minute nous étions à moins de cinquante mètres du rickshaw. Je retins mon waler et restai un peu en arrière. Le rickshaw était au beau milieu de la route; et une fois de plus l’arabe passa au travers, suivi de mon cheval. «Jack! Jack, mon ami! Je vous en prie, pardonnez-moi», me retentissait dans les oreilles avec un gémissement; et, après un silence: «Ce n’est rien qu’une méprise, une horrible méprise!»

J’éperonnai mon cheval comme un possédé. Lorsque je tournai la tête du côté des travaux du Réservoir, les livrées noir et blanc attendaient toujours--attendaient patiemment--sur le gris versant, et le vent m’apporta l’écho moqueur des paroles que je venais d’entendre. Kitty ne se fit pas faute de me plaisanter sur mon silence durant tout le reste de la promenade. Jusqu’alors j’avais causé gaiement et au hasard des mots. Pour rien au monde je n’eusse pu, ensuite, parler avec naturel, et de Sanjowlie à l’église j’observai un silence prudent.

Je devais, ce soir-là, dîner avec les Mannering, et n’avais que tout juste le temps de galoper chez moi pour m’habiller. Sur la route du Mont Elysium, j’entendis par hasard deux hommes qui causaient ensemble dans la nuit tombante.

--C’est une chose curieuse, dit l’un d’eux, comme il en a disparu jusqu’à la moindre trace. Vous savez que ma femme s’était toquée d’elle (quant à moi je ne lui ai jamais rien trouvé de particulier), et tenait à ce que je repêchasse son vieux rickshaw et ses coolies, à quelque prix que ce fût. J’appelle cela une fantaisie morbide; mais il faut bien faire ce que dit la memsahib[12]. Croiriez-vous que l’homme auquel elle avait loué le rickshaw me raconte que les quatre jhampanies--ils étaient frères--sont morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables, et que le rickshaw a été démoli par le loueur en personne. Il m’a déclaré que jamais il ne voudrait se servir du rickshaw d’une memsahib morte, que cela portait malheur. Étrange idée, n’est-ce pas? S’imaginer la pauvre petite Mrs. Wessington portant malheur à d’autres qu’à elle-même!

[12] Memsahib, féminin de sahib, et qui, en langage hindou, signifie «femme» ou mieux «dame».

Sur quoi je me pris à rire tout haut; et mon rire me fit mal. Ainsi, il existait, après tout, des fantômes de rickshaws et des fantômes d’emplois dans l’autre monde! Combien Mrs. Wessington payait-elle ses hommes? Combien de temps les employait-elle? Où allaient-ils?

Et comme une visible réponse à ma dernière question, voici que la Chose infernale me barrait la route dans le crépuscule. Les morts voyagent vite, et par des raccourcis inconnus aux coolies ordinaires. Je me pris à rire tout haut une seconde fois, et tus soudain mon rire, dans la crainte de devenir fou. Fou jusqu’à un certain point, je dois l’avoir été, car je me vois encore retenant mon cheval sur le devant du rickshaw, et souhaitant poliment le bonsoir à Mrs. Wessington. Sa réponse fut de celles que je connaissais trop bien. J’écoutai jusqu’au bout, et repartis que j’avais entendu déjà tout cela, mais que j’étais tout oreilles si elle avait encore quelque chose à dire. Je ne sais quel démon malin, plus fort que moi, s’était insinué en ma peau ce soir-là, car j’ai le vague souvenir d’avoir causé cinq minutes des lieux communs du jour avec cette chose en face de laquelle j’étais.

--Fou à lier, le pauvre diable--ou ivre. Max, tâchez donc de le faire rentrer.

Ce n’était, cela, sûrement pas la voix de Mrs. Wessington! Les deux hommes m’avaient entendu parler tout seul à l’espace, et étaient revenus sur leurs pas pour veiller sur moi. C’étaient d’excellentes gens, pleins d’attention, et à leurs paroles j’augurai qu’évidemment j’étais on ne peut mieux ivre. Je leur adressai un remerciement confus, et m’éloignai au galop pour regagner mon hôtel. J’y changeai de vêtements et arrivai chez les Mannering dix minutes en retard. Je m’excusai sur l’obscurité de la nuit, reçus les reproches de Kitty sur ce retard peu conforme à ma condition de fiancé, et m’assis.

La conversation était déjà devenue générale; et, sous son couvert, j’échangeais quelque tendre petit entretien avec ma fiancée, lorsque je m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme trapu, à favoris rouges, était en train de décrire, avec force enjolivements, la rencontre que, ce soir-là, il avait faite d’un fou.

Quelques phrases me firent comprendre qu’il racontait l’incident d’il y avait une demi-heure. Au milieu de l’histoire, il fit des yeux le tour de la table, en quête de bravos, comme font les conteurs de profession, surprit mon regard et resta bouche bée. Il y eut un moment de silence embarrassant, et l’homme aux favoris rouges murmura quelque chose pour expliquer qu’il avait «oublié le reste», sacrifiant de la sorte une réputation de bon conteur, édifiée au cours de six saisons. Je le bénis du fond du cœur, et... continuai mon poisson.

Ce dîner, comme tous les dîners, prit fin; et avec un légitime regret je m’arrachai d’auprès de Kitty--tant j’étais certain comme de ma propre existence que la Chose en Question m’attendait dehors. L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le Dr. Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie jusqu’au point où bifurquaient nos routes respectives. J’acceptai avec reconnaissance.

Mon instinct ne m’avait pas trompé. La Chose était là, sur le Mall, et, comme en risée diabolique de nos mœurs et coutumes, avec une lanterne allumée. L’homme aux favoris rouges alla tout de suite au fait, et à La façon dont il le fit, il était évident qu’il n’avait cessé de penser à cela pendant tout le dîner.

--Dites donc, Pansay, que diable pouviez-vous bien avoir, ce soir, sur la route de l’Elysium?

La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’y prisse garde.

--Cela! fis-je, en désignant du doigt la Chose.

--Cela, ce peut être soit le delirium tremens, soit des hallucinations, pour ce que j’en sais. Or, vous ne buvez pas, j’ai pu m’en apercevoir à dîner; ce n’est donc pas le delirium tremens. Il n’y a rien du tout, là où vous montrez, quoique vous soyez en nage et trembliez comme un poney pris de peur. Donc je conclus que ce sont des hallucinations. Et c’est mon métier de comprendre tout ce qui concerne cette affaire-là. Venez jusque chez moi. Je demeure sur la route de Blessington.

A mon grand plaisir, le rickshaw, au lieu de nous attendre, se maintint à vingt mètres environ devant nous--et cela, soit que nous allions au pas, trottions, ou galopions. Au bout de cette longue chevauchée nocturne, j’en avais dit à mon compagnon presque autant que je vous en ai dit ici.

--Allons, vous m’avez gâté une des meilleures histoires que j’aie jamais eues sur le bout de la langue, dit-il, mais je vous pardonnerai en raison de tout ce par quoi vous avez passé. Maintenant, rentrons, et faites ce que je vous dirai; et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que ce vous soit une leçon pour vous tenir à l’abri des femmes et des aliments indigestes jusqu’à l’heure de la mort.

Le rickshaw conservait sa distance devant nous; et mon ami aux favoris rouges semblait tirer grand plaisir de la description que je faisais de ses mouvements.

--Hallucinations, Pansay--rien qu’hallucinations; et tout cela, la faute des yeux, du cerveau et de l’estomac. Et le principal, l’estomac. Vous avez le cerveau trop riche, un estomac médiocre, et les yeux foncièrement malades. Remettez-vous l’estomac d’aplomb, et le reste suivra. Tout cela veut dire que vous avez besoin d’une pilule. C’est moi qui, à partir de cette heure, vais être votre médecin! Car vous représentez un phénomène trop intéressant pour qu’on le néglige.

Nous nous trouvions maintenant tout à fait à l’ombre de la route basse de Blessington, et le rickshaw fit une halte subite sous un rocher schisteux, revêtu de pins, pendu au-dessus de nos têtes. Instinctivement, je fis halte aussi, et j’en donnai les raisons. Heatherlegh laissa échapper un juron.

--Allons donc, si vous croyez que je vais passer une nuit glaciale sur un versant de colline pour une hallucination qui provient de l’estomac, compliqué du cerveau et des yeux... Bon Dieu! Qu’est-ce que cela?

Une détonation assourdie nous frappa les oreilles, et devant nous s’éleva une nuée de poussière aveuglante; puis, ce fut un craquement, un bruit de branches arrachées; et une dizaine de mètres du versant--pins, broussailles et tout--glissèrent sur la route au-dessous, la bloquant complètement. Les arbres, déracinés, se balancèrent et chancelèrent un moment dans les ténèbres, comme des géants ivres, et alors, tombèrent de tout leur long au milieu de leurs camarades avec un fracas de tonnerre. La peur tenait nos deux chevaux immobiles et en nage. Dès que le bruit de la terre et des pierres dégringolantes se fut apaisé, mon compagnon murmura:

--Eh bien, dites donc, si nous ne nous étions pas arrêtés, nous serions, à l’heure qu’il est, ensevelis sous dix pieds de terre. There are more things in heaven and earth...[13] Rentrons, Pansay, et remercions Dieu. J’ai salement besoin de prendre un verre.

[13] Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre... (Hamlet, act. Ier, sc. V.)

Nous rebroussâmes chemin par la passe de l’Église, et j’arrivai à la maison du Dr Heatherlegh un peu après minuit.

Ses tentatives pour me guérir commencèrent presque immédiatement, et pendant une semaine il ne me perdit pas de vue. Bien des fois, au cours de cette semaine-là, je bénis la bonne fortune qui m’avait jeté sur la route du meilleur et du plus aimable médecin de Simla. Chaque jour je recouvrais mon assiette. Chaque jour aussi je devenais plus enclin à me ranger à la théorie de l’«illusion spectrale» de Heatherlegh, mettant en cause les yeux, le cerveau et l’estomac. J’écrivis à Kitty pour lui raconter qu’une légère entorse, résultat d’une chute de cheval, me retenait pour quelques jours à la chambre, et que je serais guéri avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était tout ce qu’il y avait de plus simple. Il consistait en quelques pilules, bains d’eau froide et un fort exercice, tout cela à l’arrivée de la nuit ou dès l’aurore--car, ainsi que sagement il l’observa, «un homme qui a une foulure à la cheville ne fait pas douze milles à pied par jour, et la jeune personne pourrait s’étonner si elle vous rencontrait.»

A la fin de la semaine, après un examen mûri de la pupille et du pouls, et de strictes injonctions au sujet de la diète et de la marche, Heatherlegh me congédia aussi brusquement qu’il s’était chargé de moi. Voici sa bénédiction d’adieu:

--Mon garçon, je réponds de votre guérison mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos incommodités physiques. Maintenant, décampez d’ici avec armes et bagages le plus tôt que vous pourrez; et allez-vous-en faire votre cour à Miss Kitty.

Je voulais lui exprimer mes remerciements pour sa bonté. Il m’arrêta.

--Ne croyez pas que j’aie fait cela par amour pour vous. J’infère que vous vous êtes conduit tout du long comme un malotru. Mais vous n’en êtes pas moins un phénomène, et un phénomène tout aussi étrange que vous êtes un malotru. Non! (il m’arrêta une seconde fois)--pas une roupie, je vous en conjure. Allez-vous-en voir si votre estomac et votre cerveau, compliqués de vos yeux, sont encore capables de vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je vous en donnerai un lakh, de roupies, pour autant de fois que cela vous arrivera.

Une demi-heure plus tard j’étais dans le salon des Mannering en compagnie de Kitty--plongé dans l’ivresse du bonheur présent et dans celle de savoir que je ne serais plus jamais troublé par l’horrible présence de ce que vous savez. Fort du sentiment de ma nouvelle sécurité, je proposai aussitôt une promenade à cheval, et, de préférence, un petit canter autour du Jakko.

Jamais je ne m’étais senti si bien, si débordant de vitalité, et d’esprit plus rassis qu’en cet après-midi du trente avril. Kitty se montrait ravie de mon changement, et m’en complimenta à sa façon délicieusement franche et ouverte. Nous quittâmes ensemble la maison des Mannering, riant et causant, et parcourûmes au petit galop la route de Chota Simla, comme jadis.

J’avais hâte d’atteindre le Réservoir Sanjowlie et de m’y assurer plutôt deux fois qu’une que je ne me trompais pas. Les chevaux faisaient de leur mieux, mais malgré cela semblaient trop lents à mon impatience. Kitty était tout étonnée de mon impétuosité.

--Mais, Jack! finit-elle par s’écrier, vous vous conduisez comme un enfant. Qu’est-ce que vous faites?

Nous nous trouvions juste au-dessous du couvent, et par pure gaîté de cœur je faisais faire le saut de mouton à mon waler et le forçais à exécuter des courbettes d’un bord à l’autre de la route en le chatouillant de la boucle de mon fouet de chasse.

--Ce que je fais? repartis-je. Rien, ma chérie. Et c’est justement cela. Si vous n’aviez rien fait de toute une semaine que de rester étendue, vous seriez aussi exubérante que moi.

Et je fredonnai quelque gai refrain. Les dernières notes en étaient encore sur mes lèvres que nous tournions le coin au-dessus du couvent, et que nous pouvions voir à quelques mètres devant nous jusqu’à Sanjowlie. Au milieu de la route plate se tenaient les livrées noir et blanc, le rickshaw aux panneaux jaunes, et Mrs. Keith-Wessington. Je retins ma monture, regardai, me frottai les yeux, et dus, je crois, dire quelque chose. Tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir étendu sur la route, face contre terre, Kitty en larmes agenouillée au-dessus de moi.

--Est-ce parti, enfant? soupirai-je.

Kitty ne fit que redoubler de pleurs.

--Quoi, parti, Jack, mon ami? Qu’est-ce que tout cela veut dire? Il doit y avoir une méprise quelque part, Jack, une horrible méprise.

Ses derniers mots me remirent incontinent debout--fou--littéralement fou sur le moment.

--Oui, il y a, en effet, une méprise quelque part, répétai-je, une horrible méprise. Venez voir.

J’ai la vague idée que je traînai Kitty par le poignet jusqu’en haut de la route où se tenait la Chose, et l’implorai, par pitié, de Lui parler, de Lui dire que nous étions fiancés, que ni Mort ni Enfer ne pouvaient briser le lien qui nous unissait; il n’y a que Kitty pour savoir tout ce que j’ajoutai dans le même sens. De temps à autre j’en appelais d’un accent passionné à l’Épouvantail, là, dans le rickshaw, lui demandant de témoigner pour vrai tout ce que j’avais dit, et de me délivrer d’une torture qui me tuait. Je suppose que tout en parlant je dévoilai à Kitty mes anciennes relations avec Mrs. Wessington, car je la vis écouter attentivement, pâle et les yeux flamboyants.

--Merci, Mr. Pansay, dit-elle. C’est tout à fait assez. Syce, ghora lao[14].

[14] En langage indigène, et qui veut dire: «Groom, avancez les chevaux.»

Les syces, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, nous avaient rejoints avec les chevaux qu’ils avaient rattrapés; et comme Kitty s’élançait en selle, je m’accrochai à sa bride, la suppliant de m’écouter jusqu’au bout et de pardonner. Pour toute réponse elle me cravacha le visage, de l’œil à la bouche, et me lança un ou deux mots d’adieu que, même aujourd’hui, je ne saurais coucher par écrit. Sur quoi je jugeai, et avec raison, que Kitty savait tout; et je retournai en chancelant aux côtés du rickshaw. J’avais le visage saignant par suite de la chute, et le coup de cravache y avait fait lever un bourrelet bleu et livide. J’étais mort à l’amour-propre. A ce moment-là, Heatherlegh, qui devait nous avoir suivis à quelque distance, Kitty et moi, arriva au petit galop.

--Docteur, dis-je, en désignant ma face, voici la signature de Miss Mannering sur mon ordre de congé, et, dès qu’il vous agréera, je vous serai reconnaissant de ce lakh de roupies...

La physionomie de Heatherlegh, même au fond de mon abîme de misère, me porta à l’hilarité.

--J’aurais cependant risqué ma réputation de médecin... commença-t-il.

--Assez de toutes vos histoires, chuchotai-je. J’ai perdu ce qui faisait le bonheur de ma vie, et vous n’avez plus qu’à me ramener chez moi.

Tandis que je parlais, le rickshaw avait disparu. Et je perdis alors toute conscience de ce qui se passait. Le sommet du Jakko me sembla bouillonner et rouler comme le sommet d’un nuage, et s’écrouler sur moi.

Sept jours plus tard, le sept mai, veux-je dire, je me rendis compte que j’étais étendu dans la chambre de Heatherlegh, faible comme un enfant. Heatherlegh m’observait attentivement de derrière les papiers épars sur son bureau. Ses premiers mots ne furent pas encourageants; mais je me trouvais trop déprimé pour beaucoup m’en émouvoir.

--Voici que Miss Kitty a renvoyé vos lettres. Vous correspondiez pas mal, jeunes gens. Voici un paquet qui m’a tout l’air d’une bague, et il y avait aussi quelques lignes joyeuses du papa Mannering, lignes que j’ai pris la liberté de lire et de brûler. Le vieux gentleman n’est pas content de vous.

--Et Kitty? demandai-je sourdement.

--Encore plus courroucée que son père, si j’en crois ce que je vois. En parlant de cela, dites donc, vous devez en avoir lâché de bonnes, avant que je vous rencontre. Elle prétend qu’un homme qui s’est conduit vis-à-vis d’une femme comme vous avez fait vis-à-vis de Mrs. Wessington devrait se tuer rien que par pitié pour son espèce. C’est une petite virago, votre bonne amie. Elle maintient, en outre, que vous souffriez du delirium tremens quand arriva cette histoire sur la route du Jakko. Ajoute qu’elle aimerait mieux mourir que de jamais vous reparler.

Je poussai un gémissement et me tournai sur l’autre côté.

--Maintenant, vous avez le choix, mon ami. Il s’agit de rompre ces fiançailles; et les Mannering ne désirent nullement se montrer durs à votre égard. Quel motif donnerons-nous: delirium tremens ou attaque d’épilepsie? Désolé de ne pouvoir vous offrir une plus agréable alternative. A moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Parlez, et je leur dirai qu’il s’agit d’attaques. Tout Simla connaît la scène du Mille des Dames. Allons! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir.

Durant ces cinq minutes, je crois que j’explorai complètement les plus bas cercles de l’Inferno qu’il soit donné à l’homme de fouler sur cette terre. En même temps je m’observais moi-même en train d’arpenter d’un pas défaillant les obscurs labyrinthes du doute, de la tristesse et de l’absolu désespoir. Je me demandais, comme Heatherlegh pouvait se l’être demandé, là, sur sa chaise, quel affreux parti j’adopterais. Tout à coup, je m’entendis répondre, d’une voix que je reconnaissais à peine:

--Ils sont furieusement difficiles en fait de moralité par ici. Offrez-leur les attaques, Heatherlegh, et joignez-y l’assurance de mes meilleurs sentiments. Et maintenant, laissez-moi dormir un peu.

Sur quoi mes deux «moi» se rejoignirent, et ce ne fut plus que moi (un moi possédé, à demi détraqué) qui me démenai dans mon lit, refaisant pas à pas l’historique des dernières semaines.

--Mais, je suis à Simla, ne cessais-je de me répéter. Je suis, moi, Jack Pansay, à Simla, et il n’y a pas, ici, de fantômes. C’est extravagant de la part de cette femme, de prétendre qu’il y en ait. Pourquoi Agnès ne pouvait-elle me laisser tranquille? Je ne lui ai jamais fait de mal. Cela aurait tout aussi bien pu être moi qu’Agnès. Seulement je ne serais jamais revenu tout exprès pour la tuer, elle. Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille... tranquille et heureux?

Il était plus de midi lorsque je m’étais réveillé pour la première fois, et le soleil était bas à l’horizon avant que je me remisse à dormir... dormir comme dort le condamné sur sa roue, trop épuisé pour sentir d’autre peine.

Le lendemain, je ne pus quitter le lit. Heatherlegh me dit, le matin, qu’il avait reçu une réponse de Mr. Mannering, et que, grâce à ses bons offices, à lui, Heatherlegh, l’histoire de mon malheur avait fait le tour de Simla, où de toutes parts on avait de moi grand’pitié.

--Et c’est plus que vous ne méritez, conclut-il aimablement, quoique Dieu seul connaisse les épreuves par lesquelles vous avez passé. Ne vous inquiétez pas, nous vous guérirons cependant, méchant phénomène.

Je refusai avec fermeté de me laisser guérir.

--Vous vous êtes montré déjà trop bon pour moi, mon vieux, dis-je; je ne veux pas vous ennuyer davantage de ma personne.

Je savais pertinemment que rien de ce que ferait Heatherlegh n’allégerait le fardeau qui désormais pesait sur moi.

Cette connaissance se doublait aussi d’un sentiment de rébellion désespérée, impuissante, contre l’absence de raison qu’il y avait en tout cela. Il existait des quantités d’hommes ne valant pas mieux que moi, dont le châtiment avait tout au moins été réservé pour un autre monde; et je sentais qu’il était amèrement, cruellement injuste que j’eusse entre tous été choisi en vue d’un si affreux destin. Cet état faisait avec le temps place à un autre où il semblait que le rickshaw et moi fussions les seules réalités en un univers d’ombres; que Kitty fût un fantôme; que Mannering, Heatherlegh, et tous les autres hommes et femmes que je connaissais fussent tous des fantômes; et qu’elles-mêmes, les hautes montagnes grises, ne fussent que des ombres vaines suscitées pour me torturer. D’état en état, je louvoyai ainsi durant une mortelle semaine; le corps reprenant chaque jour plus de force, jusqu’à ce que le miroir de la chambre me dît que j’étais revenu à la vie normale, et qu’une fois encore je me retrouvais comme tout le monde. Chose assez curieuse, mon visage ne portait aucune trace de la lutte par laquelle j’avais passé. Il était pâle, oui, mais sans plus d’expression et tout aussi banal qu’avant. Je m’étais attendu à quelque altération durable, trace visible du mal qui peu à peu me rongeait. Je ne trouvai rien.

Le quinze mai je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin; et l’instinct du célibataire me conduisit au cercle. Là, je m’aperçus que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait racontée le docteur, et, d’une façon gauche, témoignait d’une bienveillance et d’une attention inaccoutumées. Malgré quoi je reconnus que si pour le reste de ma vie ici-bas je pouvais exister parmi mes semblables, je ne ferais cependant pas partie d’eux; et j’enviai fort amèrement, je dois le dire, les coolies gais et rieurs qui circulaient en bas sur le Mall. Je pris mon lunch au cercle, et à quatre heures me mis à errer du haut en bas du Mall sans autre but que le vague espoir de rencontrer Kitty. Près du kiosque à musique, je fus rejoint par les livrées noir et blanc, et j’entendis à mes côtés la vieille supplication de Mrs. Wessington. C’était à quoi je n’avais cessé de m’attendre depuis que j’étais sorti, et si quelque chose me surprenait, c’était qu’elle fût en retard. Le rickshaw-fantôme et moi marchâmes côte à côte et en silence le long de la route de Chota Simla. Près du bazar, Kitty et un inconnu, tous deux à cheval, nous rejoignirent et nous dépassèrent. Elle ne fit pas plus attention à moi que si j’eusse été le premier chien venu. Elle ne me fit même pas l’honneur d’activer l’allure, toute excuse qu’en eût pu fournir un après-midi menaçant.

C’est ainsi que Kitty et son compagnon, d’une part, moi et ma Dulcinée-fantôme, de l’autre, nous serpentâmes par couples autour du Jakko. La route ruisselait d’eau; les pins dégouttaient à l’instar de chéneaux sur les rochers au-dessous, et une pluie fine chassait partout dans l’atmosphère. Deux ou trois fois je me surpris en train de me dire presque à voix haute: «Je suis Jack Pansay, en congé à Simla... à Simla! Le Simla de tous les jours, le Simla que tout le monde connaît. Voilà ce qu’il ne faut pas que j’oublie.» Puis j’essayais de me rappeler quelques-uns des potins entendus au cercle: le prix des chevaux d’un tel--tout ce qui, en fait, avait rapport au monde anglo-indien journalier, que je connaissais si bien. Je me répétai même rapidement la table de multiplication, pour être tout à fait sûr que j’avais encore bien ma tête. Cela me rendit du courage, et dut m’empêcher un moment d’entendre Mrs. Wessington. Une fois de plus je grimpai avec lassitude la rampe qui conduit au couvent, et m’engageai sur la route plate. Là, Kitty et le monsieur disparurent au petit galop, et je restai seul avec Mrs. Wessington.

--Agnès, dis-je, voulez-vous baisser la capote et me dire ce que tout cela signifie?

La capote retomba sans bruit, et je me trouvai face à face avec ma chère et enterrée maîtresse. Elle portait la toilette dans laquelle je l’avais vue vivante pour la dernière fois, tenait à la main droite le même tout petit mouchoir, et à la main gauche le même porte-cartes. (Une femme morte il y avait huit mois, avec un porte-cartes!) Il me fallut me réatteler à ma table de multiplication, et poser mes deux mains sur le parapet de pierre de la route pour m’assurer que celui-là, au moins, était réel.

--Agnès, répétai-je, par pitié, dites-moi ce que tout cela signifie.

Mrs. Wessington se pencha en avant, avec ce mouvement de tête prompt et spécial que je lui connaissais si bien, et parla.

Si mon histoire n’avait déjà si follement franchi les bornes de toute humaine croyance, il serait temps pour moi de vous faire mes excuses. Comme je sais que personne--non, pas même Kitty, pour qui elle est écrite comme une sorte de justification de ma conduite--ne me croira, je continue. Mrs. Wessington parla, et je marchai avec elle de la route de Sanjowlie jusqu’au tournant qui se trouve au-dessous de la maison du commandant en chef, comme j’aurais, dans le feu de la conversation, marché aux côtés du rickshaw de n’importe quelle femme en chair et en os. La seconde et la plus tourmentante des phases de ma maladie s’était soudainement emparée de moi, et, comme le prince du poème de Tennyson, «il me semblait me mouvoir au milieu d’un monde de revenants». Il y avait eu garden-party chez le commandant en chef, et nous nous joignîmes tous deux à la foule des gens qui rentraient chez eux. Il me sembla, en les voyant, que c’étaient eux, les ombres--ombres aussi fantastiques qu’impalpables--qui s’ouvraient pour livrer passage au rickshaw de Mrs. Wessington. Ce que nous dîmes au cours de cette magique entrevue, je ne saurais--non, je n’oserais--le raconter. Le commentaire de Heatherlegh eût consisté en un rire bref, suivi de cette remarque: que je venais de courtiser une chimère issue d’un cerveau malade, enfantée par un estomac et des yeux malades. C’était une macabre, et en quelque indéfinissable sorte, cependant, une merveilleusement douce rencontre. Était-il possible, me demandai-je, que je fusse en ce monde pour faire une seconde fois la cour à une femme que ma négligence et ma cruauté avaient tuée?

Je revis Kitty sur le chemin du retour--ombre parmi les ombres.

S’il me fallait décrire dans leur ordre tous les incidents de la quinzaine suivante, mon histoire jamais ne prendrait fin, et je lasserais votre patience. Matin sur matin, soir sur soir, le rickshaw-fantôme et moi vaguions ensemble à travers Simla. En quelque lieu que j’allasse, les quatre livrées noir et blanc me suivaient et me tenaient compagnie du seuil au seuil de mon hôtel. Au théâtre je les trouvais parmi la foule hurlante des jhampanies; à l’extérieur de la verandah du Cercle, après une longue soirée de whist; au Bal Anniversaire, attendant patiemment ma réapparition; et en plein jour, lorsque j’allais en visites. Sauf qu’il ne portait point d’ombre, le rickshaw était sous tous les rapports d’aspect aussi réel qu’un rickshaw en bois et en fer. Plus d’une fois, oui-da, il m’a fallu m’empêcher de crier gare à l’ami lancé à fond de train, qui allait galoper par-dessus le véhicule. Plus d’une fois j’ai arpenté le Mall, en pleine conversation avec Mrs. Wessington, à l’indicible ébahissement des passants.

Il n’y avait pas une semaine que j’avais repris le cours de ma vie ordinaire, que la théorie des «attaques», paraît-il, avait été reléguée en faveur de la théorie de la «folie». Toutefois, je ne changeai rien à mon genre de vie. Je faisais des visites, montais à cheval et dînais en ville, tout aussi librement que jamais. J’éprouvais pour la société de mes semblables un goût qu’en aucun temps je n’avais ressenti; j’avais soif de me trouver au milieu des réalités de la vie; et je ne laissais pas cependant de me sentir vaguement malheureux lorsque je m’étais trouvé trop longtemps séparé de ma surnaturelle compagne. Il serait presque impossible de décrire mes différents états à partir du quinze mai jusqu’aujourd’hui.

La présence du rickshaw me remplit tour à tour d’horreur, d’aveugle crainte, d’une vague espèce de plaisir, et de profond désespoir. Je n’osais quitter Simla; et je savais qu’en y restant je me tuais. Je savais, en outre, que c’était ma destinée, de mourir lentement et un peu chaque jour. Tout ce dont j’étais anxieux, c’était de purger ma peine aussi discrètement que possible. Par moments j’avais soif de voir Kitty, et j’épiais ses flirts outrageants avec mon successeur--pour parler plus exactement, mes successeurs--d’un œil presque amusé. Elle était tout autant sortie de ma vie que j’étais sorti de la sienne. Le jour, je vaguais, presque heureux, en compagnie de Mrs. Wessington. La nuit, j’implorais le Ciel de me laisser retourner au monde tel que je l’avais connu. Au-dessus de tous ces divers états planait la sensation de sombre et stupide étonnement que le Visible et l’Invisible se mélangeassent si étrangement sur cette terre pour sonner l’hallali d’une simple et pauvre âme.

· · ·

Août 27.--Heatherlegh s’est montré infatigable dans ses soins pour moi; et c’est seulement hier qu’il m’a dit que je devrais introduire une demande de congé pour maladie. Une demande de congé pour échapper à la compagnie d’un fantôme! Une requête en vue d’obtenir la gracieuse permission du gouvernement de me débarrasser de cinq spectres et d’un rickshaw imaginaire en allant en Angleterre! La proposition de Heatherlegh me porta presque à une crise de rire hystérique. Je lui déclarai que j’attendrais la fin tranquillement à Simla; et je suis sûr que la fin n’est pas loin. Croyez bien que je redoute sa venue plus qu’aucun mot ne saurait dire, et que je me torture toute la nuit en mille hypothèses sur le genre de ma mort.

Mourrai-je dans mon lit, décemment, comme il sied à un gentleman anglais; ou bien, au cours d’une dernière promenade sur le Mall, mon âme me sera-t-elle arrachée pour prendre à jamais sa place aux côtés de cette macabre vision? Retournerai-je, dans le monde futur, à mon ancien vasselage, ou rejoindrai-je Agnès, pour, ayant horreur d’elle, me voir enchaîné à ses côtés à travers l’éternité? Voltigerons-nous tous deux sur la scène de notre vie passée jusqu’à la nuit des Temps? Au fur et à mesure que le jour de ma mort approche, l’horreur intense que ressent toute chair vivante pour les esprits échappés au tombeau se fait de plus en plus grande. C’est une chose affreuse que de descendre tout vif parmi les morts après avoir à peine accompli la moitié de sa vie. C’est mille fois plus affreux d’attendre, comme je fais, étant encore des vôtres, je ne sais quel événement sans nom. Ayez pitié de moi, au moins à cause de mon «hallucination», car je sais que jamais vous ne croirez ce que j’ai écrit ici. Et cependant, si jamais homme fut mis à mort par les Puissances des Ténèbres, je suis cet homme-là.

En toute justice aussi, ayez pitié d’elle, car, si jamais femme fut tuée par un homme, j’ai tué Mrs. Wessington. Et voici que plane sur moi la dernière phase de mon châtiment.

·007

La locomotive, après l’engin maritime, est la chose la plus sensible que jamais l’homme ait fabriquée; et la machine Nº ·007, outre qu’elle était sensible, était neuve. La peinture rouge de sa traverse d’avant immaculée avait à peine eu le temps de sécher, son signal étincelait comme un casque de pompier, et son abri eût pu passer pour un salon d’acajou. Son essai terminé, on l’avait poussée au dépôt--elle avait dit adieu à son meilleur ami des ateliers, le grand pont roulant--le vaste monde était là dehors; et les autres locos la reluquaient. Elle regarda le demi-cercle de hardis, impassibles signaux d’avant, entendit le ronron et le murmure étouffés de la vapeur en train de monter dans les manomètres--de dédaigneux sifflements de mépris comme une soupape défectueuse se soulevait un peu--et eût donné l’huile d’un mois afin de pouvoir se glisser à travers ses propres roues motrices dans le cendrier de briques placé au-dessous d’elle. ·007 était une loco «américaine» à huit roues, légèrement différente des autres locomotives de son type, et, telle quelle, on l’estimait à dix mille dollars sur les livres de la Compagnie. Mais l’eussiez-vous, au bout d’une demi-heure d’attente dans le dépôt sombre et retentissant, achetée au taux de sa propre évaluation, que vous eussiez fait une économie de neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf dollars quatre-vingt-dix-huit cents, ni plus ni moins.

Une lourde Mogul à marchandises, pourvue d’un cow-catcher[15] court, et dont la boîte à feu descendait à moins de trois pouces du rail, commença le peu galant colloque en s’adressant à une Consolidation[16] de Pittsburg, qui se trouvait là en visite.

[15] Cow-catcher, équivalent du chasse-pierres, mais de proportions plus grandes et destiné, en Amérique, à écarter les troupeaux de buffles.

[16] Mogul et Consolidation. Types de locomotives américaines connus sous les mêmes noms dans nos Compagnies.

--D’où le vent nous a-t-il apporté cela? demanda-t-elle, tout en lâchant rêveusement une bouffée de légère vapeur.

--J’ai déjà bien assez de me mettre dans la tête ce qu’on fabrique chez nous, fut-il répondu, sans me tenir au courant de vos anciens numéros. J’imagine que c’est quelque chose que Peter Cooper a laissé inachevé quand il est mort.

·007 frissonna; sa vapeur montait, mais elle retint sa langue. Il n’est pas le plus simple wagonnet qui ne sache sur quel genre de locomotive Peter Cooper s’exerça dans les lointaines années qui séparent 1830 de 1840. Cela portait son charbon et son eau dans deux baquets à pommes, et n’était guère plus grand qu’une bicyclette.

Puis une voix s’éleva; c’était celle d’une locomotive de manœuvre, toute menue, assez neuve, pourvue d’une petite marche devant sa traverse, et de roues si rapprochées l’une de l’autre qu’on l’eût prise pour un cheval des Pampas prêt à faire le saut de mouton.

--Quand un pousse-gravier de la Pennsylvania prétend nous apprendre quoi que ce soit sur notre matériel, c’est que quelque chose va de travers dans la Compagnie, moi, je crois. Cette môme-là n’est pas si mal. C’est Eustis qui l’a dessinée, comme il a fait pour moi. N’est-ce pas tout dire?

·007 eût pu promener la machine de manœuvre tout autour de la cour dans son tender, mais ce petit mot de consolation suffit à lui inspirer de la reconnaissance.

--Nous ne nous servons pas de wagonnets sur la Pennsylvania, dit la Consolidation. Cette--heuu--carriole-là est assez grande et assez laide pour se défendre toute seule.

--On ne lui a pas encore parlé, si on a parlé d’elle. N’avez-vous donc aucunes manières, sur Pennsylvania? repartit la locomotive de manœuvre.

--C’est sur les voies de manœuvre que vous devriez être, Poney, dit la Mogul sévèrement. Nous sommes toutes, ici, machines de grand parcours.

--C’est votre idée, répliqua la petite gaillarde. Vous en saurez davantage avant la fin de la nuit. Je suis allée jusqu’à la ligne 17, et ce qu’il y a là de marchandises--oh, mazette!

--J’ai aussi pas mal d’ennuis dans ma division, fit une chétive et légère loco de banlieue aux sabots de frein tout ce qu’il y a de plus reluisants. Mes abonnés n’ont pas eu de cesse qu’ils n’aient obtenu un wagon-salon. Ils l’ont accroché en queue, et cela tire pire qu’un chasse-neige. Je m’en débarrasserai un de ces jours, sûr; et alors, ils s’en prendront à tout le monde, sauf à leur sottise. Ils me demanderont bientôt de traîner un wagon à couloir!

--On vous a fabriquée à New-Jersey, n’est-ce pas? demanda Poney. Il me le semblait. Les abonnés et les trucks, cela n’est guère amusant à traîner. Mais je vous dirai que cela vaut infiniment mieux que de «différer» les wagons frigorifiques ou les citernes à huile. Moi qui vous parle, j’ai traîné...

--Traîné! Vous? dit la Mogul d’un air de mépris. C’est tout ce que vous pouvez faire que de poussoter un wagon garde-manger jusqu’aux voies de manœuvre. Or, moi (elle fit une légère pause, afin que les mots pénétrassent bien), c’est le Train de Marchandises à Grande Vitesse que je remue,--on-ze wagons qui valent tout ce que vous pouvez imaginer. Sur le coup d’onze heures, je décampe; et je suis réglée à trente-cinq à l’heure. Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est moi! Le trafic de banlieue est à peine supérieur à la manœuvre de gare. Ce qui rapporte, c’est la grande vitesse.

--Eh bien, je n’ai pas, en général, l’habitude de me vanter, entama la Consolidation de Pittsburg, mais s’il ne vous manque que de voir des marchandises, ce que j’appelle des marchandises, transportées avec légèreté, vous n’auriez qu’à me regarder traverser les Alleghanys en chantonnant, avec trente-sept wagons de minerai derrière le dos, tandis que mes gardes-freins sont à lutter avec les chemineaux[17], au point de ne pouvoir prêter attention aux coups de sifflet. Il me faut alors faire seule tout le travail de frein, et, quoique j’aie mauvaise grâce à le dire, je n’ai jamais encore vu une charge m’échapper. Non, Madame. Le remorquage peut être une chose, mais le jugement et la discrétion en sont une autre. Il faut du jugement, dans mon genre d’affaire.

[17] L’Amérique est remplie de chemineaux qui cherchent à monter sans billet dans les trains en marche.

--Ah! Mais... mais ne vous trouvez-vous pas paralysée par certain sentiment de vos écrasantes responsabilités? demanda dans un coin une voix étrange et rauque.

--Qui est-ce là? chuchota ·007 à la locomotive aux abonnés de New-Jersey.

--La Compound[18]--à l’essai--bonne à rien. Elle est restée six mois à aiguiller sur les voies de manœuvre B. et A., lorsqu’elle n’était pas dans les ateliers. Elle est économe--moi, je dirai mesquine--en ce qui concerne son charbon. Mais elle rattrape cela en réparations. Hein! Vous avez, je présume, Madame, trouvé Boston quelque peu isolé, après votre saison de New-York?

[18] Machine à quatre cylindres, connue sous ce même nom dans nos compagnies.

--Je ne suis jamais aussi occupée que lorsque je suis seule.

La Compound semblait parler à moitié chemin de sa cheminée.

--Sûr, dit l’irrévérente Poney, à voix basse. On ne soupire guère après elle sur les voies de manœuvre.

--Mais, étant donnés ma constitution et mon tempérament--c’est à Boston que j’occupe mes fonctions[19]--je trouve votre outrecuidance...

[19] Les habitants de Boston passent pour se donner, en Amérique, le monopole de la culture et de l’éducation.

--Outre quoi? demanda la Mogul des marchandises. Des cylindres ordinaires sont assez bons pour moi.

--Peut-être aurais-je dû dire forfanterie, siffla la Compound.

--Je n’ai aucune confiance dans les roues de papier mâché, à quelque marque qu’elles appartiennent, insista la Mogul.

La Compound soupira d’un air de pitié, et n’ajouta rien.

--On les a de toutes les couleurs, en ce monde, n’est-ce pas? dit Poney. Cela, c’est du Mass’chusetts dans toute sa beauté. Elles ratent leurs départs, et alors restent collées sur un point mort, pour rejeter toute la faute sur la façon dont les autres les traitent. En parlant de Boston, Comanche m’a raconté, la nuit dernière, qu’elle avait eu une boîte chaude, un peu plus loin que les Newtons, vendredi. C’est pourquoi, s’il faut l’en croire, l’Accommodation a stoppé. Inventé une histoire sans fin, cette brave Comanche.

--Si j’avais entendu cela dans les ateliers, même avec ma chaudière partie en réparations, j’aurais dit que c’était une des menteries de Comanche, repartit d’un ton sec la locomotive aux abonnés de New-Jersey. Une boîte chaude! Elle! Ce qui est arrivé, c’est qu’ils avaient mis un wagon d’extra, et qu’elle est restée à gueuler sur la rampe. Il a fallu lui envoyer 127 pour la tirer de là. Et c’est cela qu’elle appelle une botte chaude, vraiment? La fois d’avant, elle a prétendu qu’elle était allée dans le ballast! Elle m’a regardée en plein signal d’avant et m’a dit cela aussi froid... qu’une caisse à eau en temps de glace. Une boîte chaude! Questionnez 127 sur la boîte chaude de Comanche. Mais, elle était garée, Comanche, et 127 (elle était furieuse comme tout de se voir appelée à dix heures du soir) lui jeta le grappin dessus et en dix-sept minutes la fit rouler dans Boston. Une boîte chaude? Froide blagueuse! Voilà ce qu’est Comanche.

Sur quoi ·007 renversa tout le monde, les deux conducteurs et son pilote, comme on dit, en demandant ce que cela pouvait bien être qu’une boîte chaude.

--Peignez ma cloche en bleu de ciel! s’écria Poney, la machine de manœuvre. Faites de moi une loco de grandes lignes, avec un garde-crotte en acajou autour de mes roues! Réduisez-moi, fondez-moi en jouets mécaniques à deux sous pour les camelots! Voici une «Américaine» à huit roues accouplées, qui ne sait pas ce que c’est qu’une boîte chaude! N’avez jamais entendu parler non plus de halte imprévue, n’est-ce pas? Ne savez pas pourquoi vous portez des vérins? Vous êtes trop innocente, ma mie, pour qu’on vous laisse seule avec votre propre tender. Oh, espèce de... wagon-plat!

Avant que personne pût répondre, on entendit un rugissement de vapeur qui s’échappe, et ·007 sentit sa peinture péter de mortification.

--Une boîte chaude, entama la Compound, en choisissant et épluchant les mots comme si c’eût été du charbon, une boîte chaude, c’est le châtiment que la hâte inflige à l’inexpérience. Hem! hem!

--Une boîte chaude! déclara la Suburbaine de Jersey. C’est la récompense qui vous attend lorsque vous courez trop vite. Il y a des années que je n’en ai eu. C’est un mal qui ne s’attaque pas en règle générale aux machines de petit parcours.

--Nous n’avons jamais de boîtes chaudes sur la Pennsylvania, dit la Consolidation. Cela s’attrape à New-York, comme la prostration nerveuse.

--Ah, ma chère, reprenez donc le bac pour rentrer chez vous, s’écria la Mogul. Vous vous imaginez que, parce que vous employez des rampes plus mauvaises que notre ligne n’en accepterait, vous êtes une sorte d’ange de l’Alleghany. Or, je vous dirai ce que vous... Voici mes gens. Soit, impossible de rester. Vous verrai plus tard, peut-être.

Elle s’avança avec majesté jusqu’à la plaque tournante, et vira de bord comme un vaisseau de guerre à la marée, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé sa voie.

--Mais quant à vous, ajouta-t-elle, espèce de cafetière vert pois (ceci à l’adresse de ·007), allez-vous-en apprendre quelque chose avant de vous mêler à la société de ceux qui ont fait plus de route dans une semaine que vous n’en avalez dans toute une année. Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est moi! Au revoir.

--Qu’on me crève mes tubes si c’est là se montrer poli vis-à-vis d’un membre nouveau de la Confrérie, dit Poney. Il n’y avait pas de raisons pour vous marcher comme cela sur les pieds. Mais les bonnes manières furent mises de côté lorsqu’on fit les Moguls. Ne laissez pas tomber votre feu, la môme, et ravalez votre fumée. Je me figure qu’on aura besoin de nous toutes d’ici une minute.

Des hommes, dans le dépôt, s’entretenaient sur un ton plutôt excité. L’un d’eux, en jersey couleur de suie, déclara qu’il n’avait pas de locomotives à dépenser pour le service de la manœuvre. Un second, un bout de papier froissé dans la main, repartit que le chef de manœuvre avait dit qu’il n’avait qu’à dire à l’autre, si l’autre disait n’importe quoi, qu’il (l’autre) n’avait qu’à fermer sa gueule. Sur quoi l’autre homme agita les bras, et exprima le désir de savoir s’il était censé garder des locomotives dans sa poche à revolver. Puis un troisième, en prince-albert noir, sans col, vint tout en nage, car c’était par une chaude nuit d’août, déclarer que lorsqu’il disait quelque chose, il fallait que «cela marche». Et entre eux trois les locomotives se mirent à marcher, elles aussi--d’abord la Compound, puis la Consolidation, puis ·007.

Or, tout au fin fond de sa boîte à feu, ·007 avait caressé l’espoir que, dès son essai terminé, elle se verrait conduite au milieu des chants et des cris, attachée à un train-éclair vert et chocolat, à couloirs, et confiée aux soins d’un noble et hardi mécanicien, qui lui passerait la main sur le dos, verserait sur elle un pleur, et l’appellerait son coursier arabe. (Les gars des ateliers où elle avait été construite avaient coutume de lire à haute voix de merveilleuses histoires de la vie des chemins de fer, et ·007 comptait voir arriver les choses au gré de ce qu’elle avait entendu.) Mais il ne semblait pas y avoir beaucoup de trains-éclairs à couloirs sur les voies de manœuvre rugissantes, grondantes, inondées de lumière électrique. Et tout ce que dit son mécanicien fut:

--Allons donc, quelle stupide espèce d’injecteur Eustis a-t-il, cette fois-ci, collée à ce fourbi-là?

Et il releva le levier du régulateur d’un coup plein de colère, en s’écriant:

--Est-ce qu’on suppose que je vais faire la manœuvre avec cela, hein?

L’homme sans col s’essuya le front, et répliqua que, dans le présent état des voies, des marchandises et de diverses autres choses, le mécanicien manœuvrerait et continuerait de manœuvrer jusqu’au jugement dernier. ·007 poussa avec mille précautions, le cœur dans son signal, si nerveuse que le son de sa propre cloche la fit presque quitter les rails. Devant et derrière elle, des lanternes se balançaient ou dansaient de haut en bas; et, de chaque côté, sur six voies de front, avançant et reculant, avec des cliquetis de chaînes d’attelage et des grincements de freins à main, ce n’étaient que wagons--plus de wagons que ·007 n’en avait jamais rêvé: wagons à huile; wagons à fourrage; wagons à bestiaux pleins de bêtes beuglantes; wagons à minerai; wagons à pommes de terre, d’où émergeait un bout de tuyau de poêle; wagons garde-manger et réfrigérants, tout dégouttants d’eau glacée sur les voies; wagons ventilés pour les fruits et le lait; wagons-plats et trucks pleins de produits maraîchers; wagons-plats chargés de moissonneuses et de lieuses, toutes rouge, vert et or sous le grésillement des lumières électriques; wagons-plats où s’empilaient des peaux aux senteurs fortes, des planches de sapin odorantes, ou des paquets de bardeaux; wagons-plats criant sous le poids de pièces de fonte de trente tonnes, de cornières et de boîtes de rivets destinées à quelque nouveau pont; et des centaines et centaines de wagons-couverts, chargés, cadenassés et marqués à la craie. Des hommes--en nage et de mauvaise humeur--se glissaient parmi, entre et sous les milliers de roues; certains, lorsqu’elle fit halte un moment, traversèrent d’un bond son abri; d’autres s’assirent sur son pilote à l’aller, et sur son tender au retour; et il y en avait des régiments qui couraient à côté d’elle le long des toits des wagons couverts, serrant des freins, agitant les bras, et criant des choses bizarres.

On la fit avancer d’un pied à la fois, puis reculer rapidement, dans le cliquetis de ses roues motrices d’arrière, durant un quart de mille; donner d’une secousse dans une aiguille (les aiguilles des voies de manœuvre sont fort trapues et peu accommodantes), cogner dans un D rouge, ou wagon de la Société Merchant’s Transport, et, sans qu’elle eût la moindre idée du poids qui était derrière elle, partir de nouveau. Lorsque son chargement semblait bien en marche, voilà qu’on en détachait trois ou quatre wagons, et que ·007 bondissait en avant, rien que pour se voir maintenue hoquetante sur le frein. Alors, il lui fallait attendre quelques instants, attentive au tournoiement des lanternes, assourdie par les coups de cloche, étourdie par le glissement des wagons, sa pompe à air battant à quarante pulsations à la minute, son attelage d’avant couché de côté sur son cow-catcher, comme en sa gueule la langue d’un chien fatigué, et l’ensemble couvert de charbon à demi consumé.

--Ce n’est pas si facile de manœuvrer avec un tender à dos droit, dit sa petite amie du dépôt, tout en hâtant par là son trot. Mais vous vous en tirez assez bien. Jamais vu une aiguille enlevée en vitesse? Non? Alors, regardez-moi.

Poney avait la charge d’une douzaine de lourds wagons-plats. Tout à coup, elle se sépara d’eux avec un Whutt! aigu. Une aiguille s’ouvrait devant elle dans les ténèbres, elle y changea de front comme un lapin, l’aiguille se referma sur sa trace, et la longue file de bois de charpente haut de douze pieds alla se jeter par saccades dans les bras d’une locomotive de grande ligne, laquelle accueillit cet honneur avec un bref hurlement.

--Mon homme passe pour le plus chouette de la manœuvre en ce qui concerne ce coup-là, dit-elle en revenant. Cela me donne des frissons, je vous avouerai, lorsque quelque autre imbécile l’essaie. Voilà à quoi rime mon système de petites roues. Probable que vous vous feriez ratisser votre tender, si vous l’essayiez, vous.

·007 n’avait pas d’ambitions de ce genre, et le déclara.

--Non? Il va sans dire que cela n’a rien à voir avec votre affaire; mais, dites-moi, ne trouvez-vous pas que c’est intéressant? Avez-vous vu le chef de manœuvre? Eh bien, c’est le plus grand homme de la terre, ne l’oubliez pas. Quand est-ce que nous aurons fini? Mais, ma petite, c’est toujours comme cela, jour et nuit--fêtes et dimanches. Vous voyez cette rame de trente wagons qui arrive à quatre... non, cinq voies plus loin? Elle est toute en marchandises mêlées, qu’on envoie ici pour être triées, puis réexpédiées directement. C’est pourquoi nous sommes en train de détacher les wagons un à un.

Elle donna, tout en parlant, une vigoureuse poussée à un wagon à destination de l’ouest, et recula avec un petit ronflement de surprise, attendu que ledit wagon se trouvait être un vieil ami--un wagon-couvert M. T. K.

--Le diable emporte mes roues motrices, mais c’est Catherine Couche-dehors! Eh quoi, Catherine, il n’y a donc pas moyen de vous faire rentrer chez vous? Il y a quarante locomotives de votre ligne plutôt qu’une à votre poursuite. Qu’est-ce qui vous détient actuellement?

--Je voudrais bien le savoir, gémit Catherine Couche-dehors. J’appartiens à la Topeka, mais je suis allée aux Rapides des Cèdres; je suis allée au Winnipeg; je suis allée à Newport News; je suis allée tout en bas du vieil Atlanta ainsi qu’à West Point; et je suis allée à Buffalo. Il se peut que j’échoue à Haverstraw. Je ne suis restée dehors que dix mois, mais j’ai le mal du pays--ah, ce que j’ai le mal du pays!

--Essayez de Chicago, Catherine, dit la machine de manœuvre.

Et le vieux wagon délabré descendit cahin-caha la voie, en balbutiant:

--Je veux être au Kansas pour les soleils en fleur.

--Les voies sont pleines de Catherines Couche-dehors et de Juifs Errants, dit Poney à ·007 en manière d’explication. J’ai connu un vieux wagon-plat de Fitchburg, qui est resté dehors dix-sept mois; et l’un des nôtres en est resté parti quinze, avant que nous en ayons retrouvé trace. Je ne sais vraiment pas comment nos hommes s’y prennent. On se les passe à la ronde, je me figure. En tout cas, moi, j’ai fait mon devoir. La voilà en route pour le Kansas, via Chicago; mais je vous parie ma prochaine pleine chaudière qu’on la gardera là en attendant le bon plaisir du consignataire, et qu’elle nous sera renvoyée avec du blé à l’automne.

Au même moment passa la Consolidation de Pittsburg, à la tête d’une douzaine de wagons.

--Je rentre, fit-elle orgueilleusement.

--Vous n’arriverez jamais avec tous les douze sur le palier. Faites deux voyages, andouille! cria Poney.

Or, ce fut ·007 que l’on fit reculer sur les six derniers wagons, et elle explosa presque de surprise lorsqu’elle se trouva en train de les pousser sur un énorme bac. Elle n’avait jamais encore vu d’eau profonde, et tressaillit au moment où le wagon s’en allait et laissait arriver ses bogies à moins de six pouces du courant noir et luisant.

Après cela on la dépêcha à la halle des marchandises, où elle vit le chef de manœuvre, un petit homme au visage pâle, en chemise, pantalon et chaussons, dont le regard reposait sur un océan de trucks, une cohue d’hommes d’équipe braillant, et des escadrons de chevaux reculant, tournant, suant et battant des étincelles.

--C’est les charrettes des débardeurs qu’on est en train de décharger sur les trucks faits ad hoc, dit la petite machine, respectueusement. Mais il n’y prend garde. Il les laissa jurer. Il est le Czar--le Roi--le Boss[20]! Il dit: «S’il vous plaît», et il n’y a plus qu’à s’agenouiller et faire sa prière. Avant qu’il puisse s’occuper d’eux, il y a trois ou quatre rames de marchandises d’aujourd’hui à «enlever». Lorsqu’il agite la main de cette façon, ce n’est pas pour des prunes.

[20] Boss, mot américain ayant une signification toute spéciale. Il désigne l’homme qui est aussi près du maître que peut le tolérer l’esprit indépendant de l’Américain.

Une rame de wagons chargés s’éloigna sur la voie, et une rame de wagons vides prit sa place. Ballots, caisses à claire-voie, boîtes, jarres, bonbonnes, cabas, sacs et colis volèrent de la halle dans leurs flancs, comme si les wagons eussent été de l’aimant et qu’il se fût agi de limaille de fer.

--Ki-yah! cria Poney à tue-tête. N’est-ce pas superbe?

Un homme d’équipe, le visage pourpre, se tailla un chemin à l’aide des épaules, jusqu’au chef de manœuvre, et lui mit le poing sous le nez. Le chef ne leva même pas les yeux de dessus sa liasse d’avis de réception. Il fléchit légèrement l’index, et un grand jeune homme en chemise rouge, qui flânait nonchalamment près de lui, frappa l’homme d’équipe sous l’oreille gauche, d’un coup qui l’envoya rouler, frissonnant et gloussant, sur une balle de fourrage.

--Onze, sept, quatre-vingt-dix-sept, L. Y. S.; quatorze zéro trois; dix-neuf treize; un un quatre; dix-sept zéro vingt-et-un M. B.; plus le dix pour l’ouest. Tous direct sauf les deux derniers. Découplez-les à la bifurcation. Et voilà pour cela. Enlevez cette rame.

Le chef de manœuvre, aux yeux bleus pleins de douceur, regarda plus loin que les hommes d’équipe hurlants..., là-bas, les eaux sous le clair de lune, et fredonna:

All things bright and beautiful, All creatures great and small, All things wise and wonderful, The Lawd Gawd He made all[21]!

[21]

Toutes choses brillantes et belles Toutes créatures grandes et petites, Toutes choses intelligentes et surprenantes, Le Seigneur Dieu a tout fait!

·007 fit sortir les wagons et les remit à la machine de grandes lignes. Jamais de sa vie elle ne s’était encore sentie si molle.

--Curieux, n’est-ce pas? fit Poney, toute soufflante, sur la voie d’à côté. Vous comme moi, si nous tenions cet homme sous nos tampons, nous le réduirions à l’état de déchet de coton rouge, sans nous douter de ce que nous aurions fait; mais--là en haut--avec la vapeur ronflant dans sa chaudière de cette façon terriblement tranquille...

--Je sais, dit ·007. J’en suis toute comme si j’avais laissé tomber mon feu et que je me refroidisse. C’est le plus grand homme de la terre.

Elles se trouvaient maintenant à l’extrémité nord des voies de manœuvre, sous un poste d’aiguillage, le regard sur la ligne à quatre voies du trafic principal. La Compound de Boston devait traîner la rame de ·007 jusqu’à quelque bifurcation loin là-bas dans le nord, sur une ligne plus ou moins bonne, et elle regrettait tout haut les rails de quatre-vingt-seize livres de la B. et A.

--Vous êtes jeune, vous êtes jeune, toussa-t-elle. Vous ne vous rendez pas compte de vos responsabilités.

--Oui, elle s’en rend compte, repartit vertement Poney; mais elle est à la hauteur.

Puis, avec un jet de vapeur de côté, exactement comme un voyou qui crache:

--Il n’y a guère, en tout cas, plus que la valeur de quinze mille dollars de marchandises derrière elle, et on dirait qu’elle en porte cent mille--absolument comme la Mogul. Faites excuse, Madame, mais vous avez la voie... Bon! la voilà de nouveau collée sur un point mort--elle de qui l’on attend tout justement le contraire.

La Compound se glissa à travers les voies sur une longue rampe, en gémissant horriblement à chaque aiguille, et avec les allures d’une vache sur un versant de neige. Il y eut un court instant de répit après que ses signaux d’arrière eurent disparu; les aiguilles se refermèrent d’un coup sec, et chacun parut attendre.

--Je vais vous montrer maintenant quelque chose qui en vaut la peine, dit Poney. Lorsque le Grand Mars[22] n’est pas à l’heure, c’est l’heure d’améliorer la Constitution. Le premier coup de minuit a...

[22] Purple Emperor dans le texte anglais, ou Apatura Isis, grand papillon des forêts. Nous l’appelons en français le Grand Mars. Il devient ici le nom d’une locomotive. (N. d. T.)

--Boum! fit l’horloge de la grande tour qui dominait les voies de manœuvre.

Et ·007 entendit dans le lointain un vibrant et plein «Yah! Yah! Yah!» Un signal scintilla à l’horizon comme une étoile, grandit en un écrasant éblouissement, et s’en vint, en huant, sur la voie bourdonnante, aux accents ronflants d’un géant en joie:

With a michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah! Yah! Ein--zwei--drei--Mutter! Yah! Yah! Yah! She climb upon der shteeple, Und she frighten all der people, Singin’ michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah!

Le dernier «yah! yah!» de défi fut lancé à un mille et demi plus loin que la gare des voyageurs; mais ·007 avait entrevu la superbe locomotive pur-sang à six roues accouplées, qui traînait l’orgueil et la gloire de la ligne--le Grand Mars doré sur tranches, le sud-express des millionnaires, lequel mettait les milles par-dessus son épaule comme d’un coup de rabot l’on enlève un copeau à une planche de sapin. Le reste n’était qu’un barbouillis d’émail marron, une barre de lumière blanche provenant des lampes électriques à l’intérieur des wagons, et un frisson de rampe nickelée sur la plateforme arrière.

--Mazette! fit ·007.

--Soixante-quinze milles à l’heure ces quinze derniers milles. Salles de bains, j’ai entendu dire, salon de coiffure, ticker[23], une bibliothèque, et le reste à l’avenant. Oui, ma belle; soixante-quinze milles à l’heure! Mais il causera avec vous au dépôt tout aussi démocratiquement que je le ferais. Et moi--maudit soit mon système de roues--à la moitié de son allure j’enverrais promener la voie. C’est le maître de notre Loge. C’est chez nous qu’il fait sa toilette. Je vous présenterai, un de ces jours. Cela vaut la peine de le connaître! Il n’y en a pas beaucoup non plus qui soient capables de chanter cette chanson-là.

[23] Appareil électrique qui enregistre les fluctuations de la Bourse.

·007 était trop débordante d’émotions pour répondre. Elle n’entendit pas un furieux appel de sonneries de téléphone dans le poste d’aiguillage, ni l’homme, comme il se penchait au dehors pour crier à son mécanicien, à elle:

--Avez-vous de la vapeur?

--Assez pour la conduire, si je pouvais, à cent milles au diable d’ici, répondit le mécanicien qui appartenait aux grandes lignes et détestait la manœuvre.

--Alors, foutez le camp. Le Marchandise à Grande Vitesse est dans le ballast à quarante milles d’ici, avec trois cents mètres de rail déterré. Non; il n’y a personne de blessé, mais les deux voies sont bloquées. Heureux que le wagon de secours et la grue roulante soient de ce côté. L’équipe sera là dans une minute. Dépêchez-vous! Vous avez la voie.

--Ma foi, je donnerais bien des coups de pied à ma moitié de petite personne, dit Poney, comme on faisait reculer ·007 avec fracas sur un horrible et sale wagon à l’aspect de fourneau de cuisine, mais rempli d’outils--un wagon-plat et une grue roulante derrière lui.--Il y a gens et gens; mais vous, môme, vous avez de la veine. Il faut que cela marche, un wagon de secours. Maintenant, ne perdez pas la tête. Votre système de roues vous fera tenir la voie, et il n’y a pas, à vraiment parler, de courbes. Oh, dites donc! Comanche m’a raconté qu’il y a un bout de rail en dents de scie, capable de vous faire un peu danser. A quinze milles et demi d’ici, après la rampe, au croisement de Jackson. Vous le reconnaîtrez à une maison de ferme, un moulin à vent et cinq sycomores dans la cour d’entrée. Le moulin est à l’ouest des sycomores. Et il y a, au milieu de cette section, un pont de fer de quatre-vingts pieds, sans garde-fou. Je vous verrai plus tard. Bonne chance!

Avant de bien savoir ce qui était arrivé, ·007 remontait à toute vapeur la voie au sein du sombre et muet univers. Alors les frayeurs de la nuit l’assaillirent. Elle se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire à propos d’éboulements, de cailloux amoncelés par les pluies, d’arbres renversés, et de bétail égaré, tout ce que la Compound de Boston avait dit à propos de la responsabilité, et beaucoup plus encore issu de son imagination. D’un ton tout tremblant elle siffla pour franchir sa première rampe et opérer son premier changement de voie (un événement dans la vie d’une locomotive), et la vue d’un cheval effrayé et d’un homme tout pâle dans un cabriolet, à moins d’un mètre de son épaule droite, ne furent pas pour lui calmer les nerfs. Sur quoi elle fut certaine de sauter hors de la voie, sentit ses boudins se soulever sur le rail à chaque courbe, crut deviner que sa première rampe allait la faire se coucher par terre, exactement comme avait fait Comanche aux Newtons. Elle enleva la rampe jusqu’au croisement de Jackson, vit le moulin à vent à l’ouest des sycomores, sentit les rails mal posés se lever sous elle, et sua à grosses gouttes tout le long de sa chaudière. A chaque disloquante secousse elle croyait un essieu fracassé, et elle prit le pont de quatre-vingt-dix pieds sans garde-fou, comme un chat poursuivi au sommet d’une barrière. Alors, une feuille mouillée vint se coller à la vitre de son signal et jeta sur la voie une ombre voltigeante, qu’elle prit pour quelque petit animal sautillant, lequel sentirait mou si elle passait dessus; or, toute chose molle sous le pied fait peur à la locomotive, comme elle fait à l’éléphant. Mais les hommes qui étaient derrière semblaient on ne peut plus calmes. Sans souci, l’équipe de secours grimpait du wagon fourneau au tender--plaisantait même avec le mécanicien, car ·007 entendit un bruit confus de pieds parmi le charbon, et un lambeau de chanson, quelque chose comme ceci:

Oh, the Empire State must learn to wait, And the Cannon-ball go hang, When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched, And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra!) ’Way for the Breakdown Gang!

--Dites donc! Eustis connaissait son affaire lorsqu’il conçut le plan de ce truc-là. C’est une véritable hirondelle. Et neuve, par-dessus le marché.

--Snff! Phu! Elle l’est, neuve. Et voilà qui ne sent pas la peinture. C’est...

Une douleur cuisante frappa ·007 dans son essieu--une douleur paralysante, lancinante.

--Ceci, dit ·007, tout en fendant l’air, c’est une boîte chaude. Maintenant je sais ce que cela veut dire. Je vais tomber en morceaux, j’imagine. Et ma première sortie, encore!

--Elle chauffe un brin, n’est-ce pas? hasarda le chauffeur au mécanicien.

--Elle tiendra pour ce que nous lui demandons. Nous voici presque arrivés. J’imagine que vous autres, mes garçons là-bas derrière, vous feriez tout aussi bien de grimper dans votre wagon, dit le mécanicien, la main sur le levier de frein. J’ai vu des hommes happés net...

Sur quoi l’équipe battit en retraite au milieu des rires. Nul d’entre eux n’éprouvait le désir de se voir jeté sur la voie. Le mécanicien tourna à demi le poignet, et ·007 s’aperçut que ses roues ne marchaient plus.

--Maintenant, ça y est! se dit ·007, comme elle hurlait à tue-tête, et glissait à l’instar d’un traîneau.

Sur le moment, elle s’imagina qu’elle allait sauter toute d’une pièce hors de son châssis.

--Ce doit être la halte imprévue à propos de quoi Poney m’a blaguée, dit-elle, en cherchant à reprendre souffle, dès qu’elle fut en état de penser. Boîte chaude--halte imprévue. L’un comme l’autre font mal; mais maintenant, je peux en dire deux mots au dépôt.

On lui fit faire halte, tout chaude sifflante, à quelques pieds derrière ce que les médecins appelleraient une fracture compliquée. Son mécanicien était à genoux au milieu de ses roues, mais il n’appelait pas ·007 son «coursier arabe», ni ne pleurait sur elle comme faisaient les mécaniciens dans les journaux. Il se contentait de maudire ·007, de tirer des mètres de déchet de coton carbonisé d’autour de ses essieux, et d’exprimer l’espoir de mettre à quelque jour la main sur l’idiot qui l’avait bourrée de cette façon. Personne autre ne prêtait attention à elle, attendu qu’Evans, le mécanicien de la Mogul, quelque peu blessé à la tête, et surtout ne décolérant pas, exhibait, à la lueur d’une lanterne, le cadavre mutilé d’un cochon noir et svelte.

--Ce n’était même pas un cochon d’une taille honnête, dit-il, c’était un goret.

--Ce sont de fort dangereux animaux, répliqua quelqu’un de l’équipe. Ils se mettent sous le pilote[24] et vous font tout doucement valser hors de la voie, n’est-ce pas?

[24] Le pilote est la partie avant de la locomotive, située au-dessus des roues motrices.

--N’est-ce pas! rugit Evans, un roux Gallois. Vous parlez comme si je n’étais pas un sacré jour de la semaine sans qu’un cochon me flanque dans le ballast. Je n’ai pas l’honneur, moi, de connaître tous les maudits gorets étiques de l’État de New-York. Non, ma foi! Oui, c’est lui--et regardez ce qu’il a fait!

Ce n’était pas une mauvaise nuit de travail pour un petit cochon égaré. Le train de marchandise à grande vitesse semblait s’être répandu dans toutes les directions, car la Mogul avait quitté les rails et couru en ligne diagonale sur une distance de quelques centaines de pieds de droite à gauche, en entraînant avec elle tels wagons qui se souciaient de la suivre. Quelques-uns, d’avis contraire, avaient brisé leurs attelages et s’étaient couchés sur le flanc, tandis que les wagons de queue cabriolaient par-dessus eux. Dans ce jeu, ils avaient déterré, déplacé et tordu une bonne partie de la voie de gauche. La Mogul elle-même était entrée cahin-caha dans un champ de blé, et restait là, agenouillée, des guirlandes fantastiques de verdure entortillées autour de ses boutons de manivelle; son pilote couvert de véritables parcelles de prairies, sur lesquelles du blé dodelinait d’un air ivre; son feu éteint avec de la boue (c’était Evans qui avait fait cela dès qu’il avait repris ses sens); et son signal brisé à moitié plein de phalènes à demi brûlées. Son tender l’avait couverte de charbon, et on l’eût prise pour un buffle en rupture de ban, qui a voulu se vautrer dans quelque grand Magasin du Louvre. Car là gisaient, éparpillés sur tout le paysage, hors des wagons éventrés, les machines à écrire, les machines à coudre, les bicyclettes dans leurs caisses à claire-voie, toute une consignation de harnais d’importation plaqués d’argent, des toilettes et des gants de France, une douzaine de manteaux de cheminée en bois précieux délicatement modelé, un bateau à pétrole de quinze pieds, à l’avant duquel se trouvait tordu un lit de cuivre massif, une caisse de télescopes et microscopes, deux cercueils, une caisse de bonbons extra-fins, des produits de ferme de qualité supérieure, beurre et œufs en omelette, une boîte brisée de jouets coûteux, et quelques centaines d’autres somptuosités. Un campement de vagabonds se précipita on ne sait d’où et généreusement s’offrit à aider l’équipe. Sur quoi les garde-freins, armés de broches d’attelage, se mirent à se promener de long en large d’un côté, tandis que de l’autre le chef de train et le chauffeur montaient la garde, les mains dans leurs poches à revolver. Un homme à longue barbe sortit d’une maison située au delà du champ de blé, déclara à Evans que si l’accident fût arrivé un peu plus tard dans l’année, tout son blé eût été brûlé, et l’accusa de négligence. Puis il se sauva, attendu que ledit Evans était déjà sur ses talons, en train de crier à tue-tête: «C’est son cochon qui a fait le coup--c’est son cochon! Il faut que je le tue! Il faut que je le tue!» Sur quoi l’équipe de secours partit à rire, tandis que le fermier mettait la tête à une fenêtre pour déclarer qu’Evans n’était pas un gentleman.

Quant à ·007, elle garda tout son sérieux. Elle n’avait jamais encore vu d’accident, et restait épouvantée de celui-ci. L’équipe riait toujours, tout en ne cessant de travailler; et ·007 finit par oublier l’horreur de la chose dans l’ébahissement que lui causait leur façon de s’y prendre avec la Mogul des marchandises. Ils creusèrent la terre autour d’elle à l’aide de pelles; ils alignèrent des traverses devant ses roues, et placèrent des crics sous elle; ils l’entourèrent d’une chaîne de grue et la taquinèrent à l’aide de leviers; tandis qu’on accrochait ·007 à des wagons avariés et qu’on la faisait reculer jusqu’à ce que le lien se brisât ou que les wagons eussent débarrassé la voie. A l’aurore il y avait trente ou quarante hommes au travail, à reposer et retasser les traverses, à remettre les rails en place et à les fixer. Au jour, tous les wagons qui pouvaient bouger se trouvaient confiés aux soins d’une autre loco, la voie était de nouveau livrée au trafic, et ·007 avait traîné la vieille Mogul par-dessus un véritable petit parquet de traverses, pouce à pouce, jusqu’à ce que ses boudins mordissent une fois encore le rail, et qu’elle s’y recalât avec retentissement. Mais la Mogul se sentait brisée corps et âme, et avait perdu toute espèce de ressort.

--Ce n’était même pas un cochon, répétait-elle d’un ton plaintif; c’était un goret; et il a fallu que ce fût à vous--à vous!--qu’incombât la tâche de me secourir.

--Mais comment diable est-ce arrivé? demanda ·007, fusante de curiosité.

--Arrivé! Je n’en sais rien. Mais c’est arrivé! J’ai couru droit sur lui, là-bas, à la dernière courbe--je le prenais pour une mouffette. Oui, il était tout aussi petit. Il n’avait pas eu le temps de piauler, que je sentais déjà mes bogies en l’air (il avait roulé droit sous le pilote) sans que je pusse rattraper le rail pour me sauver. Je tourniquais déjà hors de la voie. Alors je le sentis se glisser, tout gras, sous ma motrice gauche d’avant, et, Chaudières d’Enfer! ma motrice monta sur le rail. J’entendis mes boudins faire zip le long des traverses, et tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir en train de danser la carmagnole dans le blé, tandis que mon tender crachait le charbon à travers mon abri, et que le brave Evans était étendu sanglant et inanimé devant moi. Ébranlée? Je n’ai pas une entretoise, un boulon, un rivet qui n’aient fichu le camp.

--Hum! dit ·007. Qu’est-ce que vous croyez peser?

--Sans ces blocs de saleté-là, je ne pèse pas moins de cent mille livres.

--Et le goret?

--Quatre-vingts. Mettez cent tout au plus. Il vaut à peu près quatre dollars et demi. N’est-ce pas affreux? N’y a-t-il pas de quoi vous mettre les nerfs à l’envers? N’est-ce pas à vous rendre stupide? Quoi, j’arrive le long de cette courbe...

Et voilà, tant elle était bouleversée, la Mogul repartie sur son histoire.

--Mais tout cela fait partie du voyage, j’imagine, dit ·007, en manière de calmant. Et... et c’est une chute assez moelleuse que de tomber dans un champ de blé.

--S’il se fût agi d’un pont de soixante pieds, et que j’eusse pu couler en eau profonde, faire explosion et tuer les deux hommes, comme c’est arrivé à d’autres, cela m’aurait été égal; mais dérailler sur un goret... et que ce soit vous qui me sortiez de là... dans un champ de blé... et un vieux Jocrisse en chemise de nuit pour me maudire comme si je n’étais qu’un mauvais cheval de manœuvre... Oh, c’est affreux! Ne m’appelez pas Mogul! Je ne suis qu’une machine à coudre. Ils vont tous me blaguer à m’en faire tomber ma sablière.

Et ·007, sa boîte chaude refroidie et son champ d’expérience vastement élargi, remorqua la Mogul des marchandises lentement jusqu’au dépôt.

--Eh là, ma vieille! Passé la nuit dehors, n’est-ce pas? dit l’irrépressible Poney, laquelle rentrait justement de sa tournée de service. Eh bien, je dois dire que vous en avez l’air. Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est vous! Allez aux ateliers vous débarrasser de ces feuilles de vigne que vous avez dans les cheveux, et demandez-leur de jouer sur vous du tuyau d’arrosage.

--Laissez-la tranquille, Poney, dit sévèrement ·007, comme on la faisait virer sur la plaque tournante, ou je vais...

--Je ne savais pas, ma petite, que vous honorassiez d’une amitié spéciale la vieille taupe. Elle n’a pas été pour vous de ces plus honnêtes, la dernière fois que je l’ai vue.

--Je le sais; mais depuis lors j’ai vu, moi, ce que c’était qu’un accident, et cela m’a presque fait tomber la peinture d’épouvante. Je ne vais plus blaguer qui que ce soit, tant que j’aurai un souffle de vapeur--surtout quand les machines sont neuves au métier et désireuses d’apprendre. Et je ne vais pas aller blaguer non plus la vieille Mogul, tout enguirlandée d’épis de blé que je l’aie trouvée. C’est un petit brimborion de goret... pas un cochon... rien qu’un goret, Poney... pas plus gros qu’un morceau d’anthracite--je l’ai vu--qui a fait tout le gâchis. Cela peut arriver à tout le monde, d’aller dans le ballast, je me figure.

--Vous avez déjà découvert cela, vraiment? Eh bien, c’est un bon début.

C’était le Grand Mars qui parlait, le Grand Mars avec son bel abri vitré de cristal et son coussin de velours vert, attendant qu’on le nettoyât pour son essor du lendemain.

--Laissez-moi faire les présentations, dit Poney. Voici notre Grand Mars, ma petite, que vous avez admiré, et, j’ose dire, envié, la nuit dernière. Voici une nouvelle recrue, honorable Monsieur, avec toute sa carrière devant elle; mais, autant que peut le faire une humble compagne, je répondrai en sa faveur.

--Heureux de vous recevoir, dit le Grand Mars, tout en faisant du regard le tour du dépôt encombré. Je suppose que nous sommes, ici, en nombre suffisant pour former une assemblée plénière. Hem, hem! En vertu de l’autorité dont je suis investi comme Chef de la Route, je déclare et nomme par le présent acte No. ·007 membre admis de la Confrérie Mixte des Locomotives, et, comme telle, ayant droit à tous les privilèges de l’atelier, de l’aiguille, de la voie, de la grue hydraulique et du dépôt, sur toute l’étendue de ma juridiction, avec le grade d’Express de Première Classe, étant bien connu de moi, de source autorisée, qu’elle a couvert quarante et un milles en trente-neuf minutes et demie, en voyage de secours pour les affligés. En temps voulu, je vous communiquerai moi-même le Chant et le Signe de ce Grade par quoi l’on pourra vous reconnaître dans la nuit la plus sombre. Prenez votre stalle, locomotive nouvellement promue!

· · ·

Or, dans la nuit la plus sombre, comme l’avait dit le Grand Mars, si vous vous tenez sur le pont qui traverse la cour des marchandises, les yeux sur la ligne à quatre voies, à deux heures trente du matin, ni plus tôt ni plus tard, lorsque la Phalène Blanche, qui prend le trop-plein du Grand Mars, se précipite vers le sud avec ses sept wagons blanc crème à couloirs, vous entendrez, au moment où l’horloge de la cour fait la demie, un bruit lointain pareil à la basse d’un violoncelle, et puis, trente mètres au mot:

With a michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah! Yah! Ein--zwei--drei--Mutter! Yah! Yah! Yah! She climb upon der shteeple, Und she frighten all der people, Singin’ michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah!

C’est ·007 qui couvre ses cent cinquante-six milles en deux cent vingt et une minutes.

LE BISARA DE POOREE

Certains indigènes prétendent qu’il vint de l’autre côté de Kulu, où se trouve le Saphir du Temple, le saphir de onze pouces. D’autres, qu’il fut fabriqué au Sanctuaire-du-Diable de Ao-Chung dans le Thibet, volé par un Cafre, à celui-ci par un Gourkha, à celui-ci par un Lahouli, à celui-ci par un khitmatgar, et vendu par ce dernier à un Anglais, de sorte qu’il perdit toute sa vertu; car, pour faire convenablement sa besogne, le Bisara de Pooree doit être volé--avec effusion de sang, si possible,--mais, en tous cas, volé.

Toutes ces histoires sur son arrivée dans l’Inde sont fausses. Il fut fabriqué à Pooree il y a des siècles--la façon dont il fut fabriqué ferait la matière d’un petit volume,--y fut volé par une des danseuses du Temple, pour servir à ses propres affaires, et puis passa de main en main, le cap toujours nord, jusqu’à ce qu’il atteignît Hanlé, sans jamais quitter son nom--le Bisara de Pooree. Comme forme, c’est une minuscule boîte d’argent, carrée, enchâssée extérieurement de huit petits rubis balais. A l’intérieur de la boîte, qui s’ouvre au moyen d’un ressort, se trouve un petit poisson sans yeux, sculpté à même une espèce de noix sombre et luisante, et enveloppé d’un lambeau de tissu d’or éteint. C’est le Bisara de Pooree, et il vaudrait mieux prendre dans sa main un cobra que toucher au Bisara de Pooree.

La magie sous toutes ses formes est surannée, et on l’a laissée de côté, sauf dans l’Inde, où rien ne change en dépit du vernis miroitant, superficiel, que les gens appellent «civilisation».

Tout homme qui sait ce que c’est que le Bisara de Pooree, vous dira quelles sont ses vertus--en supposant toujours qu’il a été honnêtement volé. C’est dans le pays le seul charme d’amour qui travaille régulièrement et soit digne de confiance, à part une exception. (L’autre charme est dans les mains d’un cavalier du Nizam’s Horse, en un lieu appelé Tuprani, au nord exactement de Hyderabab). Vous pouvez regarder cela comme un fait. Je laisse à d’autres le soin de l’expliquer.

Si le Bisara, au lieu d’être volé, est donné, acheté ou trouvé, il tourne contre son possesseur en l’espace de trois années, et conduit à la ruine ou à la mort. Voilà un autre fait dont vous pourrez trouver l’explication quand vous en aurez le loisir. En attendant, libre à vous d’en rire. Pour le présent, le Bisara de Pooree est en sûreté sur le cou d’un poney d’ekka, à l’intérieur d’un collier de perles bleues qui garde du mauvais œil. Si le cocher de l’ekka le trouve jamais, et le porte, ou le donne à sa femme, j’en suis fâché pour lui.

Une femme coolie, de la montagne, sale, avec un goître, le possédait à Théog en 1884. Il vint à Simla, par le nord, avant que le khitmatgar de Churton l’achetât, puis le vendît, pour trois fois sa valeur en argent, à Churton, qui faisait collection de curiosités. Le serviteur ne savait pas plus que le maître ce qu’il avait acheté; mais quelqu’un, en jetant un regard sur la collection de curiosités de Churton--Churton, en passant, était aide-commissaire--le vit et se garda de parler. C’était un Anglais; mais il savait le secret de croire. Preuve qu’il différait de la plupart des Anglais. Il savait qu’il était dangereux d’avoir des intérêts dans la petite boîte, agissante ou dormante; car l’amour qu’on n’a pas cherché est un présent terrible.

Pack--«Nabot» Pack, comme nous l’appelions--était de toutes les façons un sale petit bonhomme, qui devait s’être glissé dans l’armée par erreur. Il était de trois pouces plus haut que son sabre et pas aussi fort de la moitié. Or, il s’agissait d’un sabre de cinquante shillings, et qui sortait de la boutique du tailleur.

Personne n’aimait «Nabot», et, je le suppose, ce furent sa laideur physique et son indignité qui le firent tomber si désespérément amoureux de Miss Hollis, la douce et désirable Miss Hollis, haute de cinq pieds sept pouces dans ses souliers de tennis. Il ne se contenta pas de tomber amoureux avec calme, mais apporta dans l’affaire toute la force de sa misérable petite nature. S’il n’avait donné tant de prise à la critique, on eût pu le plaindre. Il se montrait glorieux, s’agitait, faisait feu des quatre pieds, trottait du haut en bas, essayant de se rendre agréable aux grands yeux gris et tranquilles de Miss Hollis, et manquait son but. C’était l’un de ces cas, que l’on rencontre parfois, même en ce pays de mariages suivant les règles du code, où l’attachement, un attachement aveugle, est tout entier d’un seul côté, sans ombre de réciprocité possible. Miss Hollis considérait Pack comme n’importe quelle vermine rencontrée sur la route. Il n’avait d’autres espérances que la paye de capitaine, et pas d’aptitude pour l’aider à l’augmenter d’un anna. Chez un homme de haute taille, un amour comme le sien eût été touchant. Chez un brave garçon, il eût été grand. Étant donné ce qu’était le personnage, on n’y pouvait voir qu’un fléau.

Vous croirez facilement tout cela. Ce que vous ne croirez pas, c’est ce qui suit: Churton et l’Homme qui Savait à quoi s’en tenir sur le Bisara déjeunaient ensemble au club de Simla. Churton se plaignait de la vie en général. Sa meilleure jument avait roulé hors de l’écurie jusqu’en bas de la montagne et s’était brisé les reins; ses décisions étaient réformées par les juridictions supérieures, plus qu’un aide-commissaire de huit années de service n’était en droit d’attendre; il faisait l’expérience des crises de foie et de la fièvre, et, depuis des semaines, ne se sentait pas dans son assiette. Au résumé, c’était un homme à la fois dégoûté et découragé.

La salle à manger du club de Simla est construite, tout le monde le sait, en deux corps de bâtiment séparés par une sorte d’arche. Entrez, tournez à votre gauche, prenez la table devant la fenêtre, et vous ne pouvez voir celui qui est entré, a tourné à droite, et a pris une table sur le côté droit de l’arche. Chose assez curieuse, le moindre mot que vous dites, se trouve entendu, non seulement par l’autre dîneur, mais par les serviteurs qui se trouvent de l’autre côté du paravent par lequel ils vous apportent à dîner. Cela vaut la peine qu’on le sache; une salle-écho est un piège contre lequel il est bon de mettre les gens en garde.

Moitié pour rire, moitié dans l’espoir qu’on le crût, l’Homme qui Savait raconta à Churton l’histoire du Bisara de Pooree un peu plus longuement qu’ici je ne vous l’ai narrée, en finissant par lui insinuer qu’il ferait tout aussi bien de jeter la petite boîte au bas de la montagne, afin de voir si tous ses ennuis s’en iraient avec elle. Pour des oreilles vulgaires, des oreilles d’Anglais, le conte n’était qu’un intéressant bout de légende. Churton se mit à rire, déclara qu’il se sentait mieux depuis son tiffin[25], et sortit. Pendant ce temps-là, Pack, qui tiffinait tout seul à droite de l’arche, avait tout entendu. Il était presque fou de son absurde engouement pour Miss Hollis, dont tout Simla s’était ouvertement moqué.

[25] Second déjeuner, dans l’Inde.

C’est une chose curieuse que, si un homme hait ou aime hors de raison, le voilà prêt à sortir de la raison pour donner pâture à ses sentiments. Ce qu’il ne ferait pas, s’il s’agissait simplement de satisfaire son amour de l’argent ou du pouvoir. Vous pouvez compter que Salomon n’eût jamais élevé d’autels à Ashtaroth ni à toutes ces dames aux noms étranges, s’il n’y eût pas eu de troubles de quelque nature dans sa zenana, et nulle part ailleurs. Mais voilà qui se trouve en dehors de notre histoire. Les faits qui nous occupent, les voici: Pack alla, le jour suivant, rendre visite à Churton, alors que Churton était sorti, laissa une carte et vola le Bisara de Pooree à la place qu’il occupait devant la pendule au milieu de la cheminée, le vola comme le voleur de nature qu’il était! Trois jours plus tard, tout Simla fut électrisé par cette nouvelle: Miss Hollis avait agréé Pack--le rat ratatiné, Pack! Voulez-vous de ceci quelque chose de plus évident? Le Bisara de Pooree avait été volé, et il agissait comme il faisait toujours lorsqu’on l’avait acquis par des moyens malpropres.

Il arrive trois ou quatre fois à un homme, au cours de sa vie, de trouver une excuse à son immixtion dans les affaires d’autrui pour jouer la Providence.

L’Homme qui Savait sentit qu’il avait une excuse; mais croire, et agir sur une croyance, sont choses totalement différentes. L’air de satisfaction insolente que montrait Pack, en trottant aux côtés de Miss Hollis, et l’étonnant répit que son foie laissa à Churton dès que le Bisara de Pooree fut parti, décidèrent l’Homme. Il expliqua la chose à Churton, lequel se mit à rire, attendu que rien ne l’avait accoutumé à l’idée que des hommes faisant partie de la liste du vice-roi pussent voler--tout au moins de petites choses. Mais l’agrément miraculeux de cet épicier, Pack, par Miss Hollis, le décida cependant à agir suivant ses soupçons. Il jura qu’il voulait seulement arriver à savoir où sa boîte d’argent enchâssée de rubis balais se cachait. On ne peut accuser de vol un homme dont le nom est inscrit sur la liste du vice-roi. Et si on dévalise sa chambre, on est un voleur soi-même. Churton, poussé par l’Homme qui Savait, se décida pour un vol avec effraction. S’il ne trouvait rien dans la chambre de Pack... mais il est peu plaisant de penser à ce qui serait arrivé dans ce cas.

Pack se rendit à un bal à Benmore, et dansa quinze valses sur vingt-deux avec Miss Hollis. Churton et l’Homme prirent toutes les clefs sur lesquelles ils purent mettre la main, et se rendirent à la chambre que Pack occupait à l’hôtel, certains de l’absence de ses serviteurs. Pack était un personnage mesquin; il n’avait pas fait l’achat d’une cassette décente pour garder ses papiers, mais d’une de ces imitations indigènes que l’on se procure pour dix roupies. Toutes les clefs l’ouvraient, et là, au fond, sous la police d’assurance de Pack, gisait le Bisara de Pooree!

Churton se répandit en injures à l’adresse de Pack, mit le Bisara de Pooree dans sa poche, et se rendit au bal avec l’Homme. Tout au moins il arriva en temps pour souper, et aperçut dans les yeux de Miss Hollis le commencement de la fin. Elle fut prise d’une attaque de nerfs après souper, et fut enlevée par sa maman.

Au bal, ayant en poche l’abominable Bisara, Churton se tordit le pied sur une des marches descendant au vieux Rink, et dut être renvoyé chez lui, tout grommelant, en rickshaw. Il ne crut pas plus pour cela, malgré cette manifestation, en la vertu du Bisara de Pooree, et se contenta d’aller trouver Pack pour lui donner de vilains noms; «Voleur» fut le plus doux d’entre eux. Pack accepta les insultes avec le sourire nerveux d’un petit homme incapable, âme et corps, de ressentir une insulte, et passa son chemin. Il n’y eut pas de scandale public.

Une semaine plus tard, Pack reçut un congé définitif de la part de Miss Hollis. Elle s’était trompée, déclara-t-elle, dans le placement de ses affections. Sur quoi il partit pour Madras, où il ne peut faire grand mal, même s’il vit assez pour devenir colonel.

Churton insista auprès de l’Homme qui Savait, pour lui faire accepter le Bisara de Pooree en cadeau. L’Homme le prit, descendit sur-le-champ jusqu’à la route des voitures, trouva un poney d’ekka orné d’un collier de perles bleues, attacha solidement le Bisara de Pooree à l’intérieur du collier au moyen d’un bout de lacet, et remercia le Ciel de se voir hors de danger. Rappelez-vous, au cas où vous le trouveriez, qu’il ne faut pas détruire le Bisara de Pooree. Je n’ai pas le temps de vous expliquer maintenant au juste pourquoi, mais il réside un pouvoir dans le petit poisson de bois. Mossieu Gubernatis ou Max Müller pourraient vous en dire plus long que moi sur ce sujet.

Vous prétendrez que cette histoire est forgée de toutes pièces. Fort bien. Si jamais vous tombez sur une petite boîte d’argent, enchâssée de rubis, longue de sept huitièmes de pouces sur trois quarts de large, avec, à l’intérieur, un poisson de bois sombre enveloppé d’un tissu d’or, gardez-la. Gardez-la trois ans, et vous constaterez alors par vous-même si mon histoire est vraie ou fausse.

Mieux encore, volez-la, comme le fit Pack, et vous regretterez de n’avoir pas commencé par vous tuer.

AU BORD DE L’ABIME

Il était une fois un Homme, une Femme et un Tertium Quid.

Tous trois manquaient de sagesse, mais c’était la Femme qui en manquait le plus. L’Homme eût dû veiller sur sa Femme, laquelle eût dû éviter le Tertium Quid, lequel eût dû prendre épouse à lui, après juste et honnête flirt, à quoi personne ne peut visiblement trouver à redire autour du Jakko ou d’Observatory Hill. Lorsqu’on voit sur un poney blanc d’écume un jeune homme, le chapeau en arrière, voler sur une descente, à quinze milles à l’heure, pour rencontrer une jeune fille qui jouera une convenable surprise en le rencontrant, naturellement on approuve ce jeune homme, on lui souhaite de l’avancement, on prend intérêt à ses succès, et, le moment venu, on offre une pince à sucre ou une selle de dame, selon ses moyens et sa générosité.

Le Tertium Quid volait à cheval sur la descente, mais c’était pour rencontrer la Femme de l’Homme; et quand il volait sur la montée, c’était dans le même but. L’Homme était dans les plaines, à gagner pour sa femme l’argent qu’elle dépensait en toilettes, en bracelets à quatre cents roupies, et en autres riens de ce genre. Il travaillait dur et lui envoyait quotidiennement une lettre ou bien une carte postale. Elle aussi lui écrivait chaque jour, disant qu’elle soupirait après son retour à Simla. Le Tertium Quid, pendant qu’elle écrivait les billets, avait coutume de se pencher par-dessus son épaule et de rire. Puis tous deux s’en allaient à cheval côte à côte au bureau de poste.

Or, Simla est un étrange lieu, et singulières sont ses coutumes; à moins d’y avoir fait au bas mot dix saisons, personne n’y est qualifié pour passer jugement sur preuves induites des circonstances, lesquelles preuves ne jouissent d’aucun crédit devant les Cours. Pour ces raisons, pour d’autres encore, inutiles à rapporter, je me refuse à déclarer positivement s’il y avait quelque irréparable mal dans les relations de la Femme de l’Homme avec le Tertium Quid. S’il en était ainsi, et c’est à vous, là-dessus, à vous former une opinion, la faute en incombait à la Femme de l’Homme. Elle avait des manières de jeune chat, accompagnées d’un air de douce et duveteuse innocence. Mais elle était diablement docte et instruite dans le mal; et, de temps à autre, lorsque tombait le masque, les hommes s’en apercevaient, frissonnaient et--presque reculaient. Les hommes sont parfois difficiles, et les moins difficiles sont toujours les plus exigeants.

Simla est originale dans sa façon de traiter les amitiés. Certains attachements, qui se sont fixés et cimentés au cours d’une demi-douzaine de saisons, acquièrent presque la sainteté des liens du mariage et se voient révérés comme tels. En retour, certains attachements d’âge aussi avancé, et, selon toute apparence, aussi vénérables, ne semblent jamais conquérir nulle situation officielle reconnue; alors qu’une connaissance née du hasard, âgée de deux mois à peine, entre dans la place qui de droit revient à l’aînée. Il n’est point de loi réductible pour marquer de son empreinte ce qui règle ces choses.

Certaines gens ont un don qui leur assure une indulgence infinie, et d’autres ne l’ont pas. La Femme de l’Homme ne l’avait pas. Par exemple, regardait-elle par-dessus le mur du jardin, les autres femmes l’accusaient de séduire leurs maris. Elle se plaignait d’un air pathétique de n’avoir point la permission de choisir ses amis. Lorsque, parlant ainsi, elle portait son gros manchon blanc à ses lèvres et vous regardait par-dessus, l’œil tout près du sourcil, vous sentiez qu’elle avait été indignement calomniée, et que l’instinct des autres femmes était en faute chez elles toutes; ce qui était absurde. On ne la laissait point posséder le Tertium Quid en paix, et elle était si étrangement bâtie que, le lui eût-on permis, elle n’eût point joui de cette paix. Il n’était pas jusqu’à ses actions les plus banales qu’elle ne préférât envelopper de quelque semblant d’intrigue.

Au bout de deux mois de promenades à cheval, d’abord autour du Jakko, puis de l’Elysium, puis de Summer Hill, puis d’Observatory Hill, puis sous le Jutogh, et enfin du haut en bas de la route carrossable jusqu’à la brèche de Tara Devi quand arrivait le crépuscule, elle dit au Tertium Quid:

--Frank, on prétend qu’on nous voit trop ensemble. Les gens sont vraiment horribles.

Le Tertium Quid tira sa moustache, et répondit que les gens horribles ne méritaient point la considération des gens aimables.

--Mais, ils ont fait plus que parler--ils ont écrit--écrit à mon mari--j’en suis sûre, dit la Femme de l’Homme.

Et elle tira de la poche de sa selle une lettre de son époux, qu’elle donna au Tertium Quid.

C’était une honnête lettre, écrite par un honnête homme alors en train de cuire dans les Plaines, à deux cents roupies par mois (attendu qu’il en allouait à sa Femme huit cent cinquante) en banian[26] de soie et pantalon de coton. Il y était dit que, peut-être, elle n’avait point pensé au manque de sagesse qu’il y avait à laisser si généralement accoupler son nom à celui du Tertium Quid; qu’elle était trop une enfant pour comprendre les dangers que présentait cette sorte de chose; que lui, son mari, était le dernier homme de la terre à s’immiscer par jalousie dans ses petits intérêts et ses petits amusements, mais qu’il était préférable qu’elle plantât là le Tertium Quid sans bruit et par égard pour son mari. Le ton de cette lettre était adouci de maints jolis petits noms d’amitié, et elle amusa considérablement le Tertium Quid. Lui et Elle se prirent à rire dessus, si bien que vous eussiez pu, à cinquante mètres de là, voir leurs épaules sursauter, tandis que les chevaux marchaient nonchalamment côte à côte.

[26] Vêtement des Banians.

Leur conversation n’avait rien qui mérite d’être rapporté. Elle eut pour résultat que, le jour suivant, personne ne vit la Femme de l’Homme et le Tertium Quid ensemble. Ils étaient descendus tous deux au cimetière, lequel, en bonne règle, ne reçoit des habitants de Simla que des visites officielles.

Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, la famille à cheval, et le cercueil qui crie en oscillant entre les porteurs, est une des choses les plus déprimantes qui soient, surtout quand le cortège passe sous le renfoncement humide, moite, au pied du Rockcliffe Hotel, d’où le soleil est absent, et où tous les ruisseaux de montagne se lamentent et pleurent de concert, en descendant les vallées.

Il se trouve parfois des gens pour prendre soin des tombes, mais nous autres, dans l’Inde, changeons si souvent, si souvent nous voyons transférés, que, la seconde année à peine écoulée, les morts n’ont plus d’amis--rien que des connaissances, beaucoup trop occupées à s’amuser en haut de la montagne pour prêter attention à de vieux compagnons. L’idée d’user d’un cimetière comme lieu de rendez-vous est manifestement une idée de femme. Un homme se fût contenté de dire: «Laissez parler les gens. Nous descendrons le Mall.» La femme est faite différemment, surtout si c’en est une comme la Femme de l’Homme. Elle et le Tertium Quid jouirent de leur société réciproque parmi les tombes d’hommes et de femmes qu’ils avaient connus et avec lesquels ils avaient autrefois dansé.

Ils prenaient une grande couverture de cheval et s’asseyaient sur l’herbe, un peu à gauche du bord inférieur, à l’endroit où existe une dépression du sol, où les tombes occupées s’arrêtent court et où attendent celles qu’on apprête à l’avance. Tout cimetière indien bien ordonné possède une demi-douzaine de tombes en permanence ouvertes pour les cas imprévus et le va et vient accidentel. Dans la montagne, ces dernières sont ordinairement à la taille des bébés, attendu que les enfants qui arrivent affaiblis et malades des Plaines, souvent succombent sous les effets des pluies de montagne, ou contractent des pneumonies par suite de l’imprudence de leurs ayahs[27], lesquelles les emmènent sous les bois de pins humides après le coucher du soleil. Dans les cantonnements, il va sans dire que la taille d’homme est plus demandée; ces arrangements variant suivant le climat et la population.

[27] Ayah, mot hindou qui signifie «servante» ou «bonne».

Un jour que la Femme de l’Homme et le Tertium Quid venaient d’arriver dans le cimetière, ils virent une poignée de coolies occupés à défoncer le sol. Ces coolies avaient tracé l’empreinte d’une tombe de grandeur naturelle, et le Tertium Quid leur demanda si quelque sahib était malade. Ils répondirent qu’ils n’en savaient rien, mais qu’ils avaient simplement reçu l’ordre de creuser une tombe de sahib.

--Travaillez donc, dit le Tertium Quid, et voyons comment on fait cela.

Les coolies se mirent à l’œuvre, et la Femme de l’Homme ainsi que le Tertium Quid regardèrent et causèrent durant une couple d’heures, tandis que s’approfondissait la tombe. Alors, un coolie qui recevait la terre dans des paniers au fur et à mesure qu’on la jetait, sauta par-dessus la fosse.

--C’est bizarre, dit le Tertium Quid, en se levant. Où est mon pardessus?

--Qu’est-ce qui est bizarre? demanda la Femme de l’Homme.

--J’ai éprouvé un frisson tout le long du dos, absolument comme si on avait marché sur ma tombe.

--Pourquoi donc regarder cela? dit la Femme de l’Homme. Allons-nous-en.

Le Tertium Quid resta debout à la tête de la tombe, les yeux fixes, sans répondre, l’espace de quelque temps. Puis il dit, en laissant tomber un caillou:

--C’est vilain--et froid, horriblement froid. Je ne crois pas que je reviendrai au cimetière. Cela n’a rien de joyeux, décidément, de voir creuser des tombes.

Tous deux se mirent à causer, et furent d’accord que le cimetière avait une action déprimante. Ils s’entendirent aussi pour faire, le lendemain, une promenade à cheval en laissant derrière eux le cimetière et en prenant à travers le tunnel Mashobra jusqu’en haut de Fagoo et retour, attendu que tout le monde devait se rendre à une garden-party au palais du vice-roi, et que tous les gens de Mashobra iraient aussi.

En remontant la route du cimetière, le cheval du Tertium Quid, fatigué d’être resté debout si longtemps, essaya de prendre le mors aux dents, et fit si bien qu’il se força un tendon de l’arrière-train.

--Il faudra, demain, que je prenne la jument, dit le Tertium Quid, mais elle ne souffrira rien de plus qu’un bridon.

Ils s’arrangèrent pour se rencontrer dans le cimetière, après qu’ils auraient laissé aux gens de Mashobra le temps d’arriver à Simla. Cette nuit-là, il plut fort et, le lendemain, quand le Tertium Quid arriva au lieu de rendez-vous, il s’aperçut que la nouvelle tombe contenait un pied d’eau, le sol étant d’argile aussi gluante qu’obstinée.

--Sapristi! Cela n’a pas bon air, dit-il. S’imagine-t-on mis entre quatre planches et descendu dans ce puits!

Ils partirent alors dans la direction de Fagoo, la jument jouant avec le bridon et choisissant sa route comme si elle eût été chaussée de satin, tandis que le soleil brillait de façon exquise. La route qui, sous Mashobra, conduit à Fagoo, est officiellement dénommée route de l’Himalayan-Thibet; mais en dépit de son nom elle n’a guère plus de six pieds de large en la plupart des endroits, et la chute dans la vallée au-dessous peut avoir quelque chose comme mille ou deux mille pieds.

--Nous voici en route pour le Thibet, dit gaiement la Femme de l’Homme, comme les chevaux approchaient de Fagoo.

Elle chevauchait sur le côté muraille.

--Le Thibet, dit le Tertium Quid, si loin des gens qui disent des choses horribles, et des maris qui écrivent des lettres stupides. Avec vous... au bout du monde!

Un coolie portant une bille de bois apparut à un tournant, et la jument prit du champ pour l’éviter, les pieds de devant en dedans et les hanches en dehors, comme toute raisonnable jument.

--Au bout du monde, dit la Femme de l’Homme.

Et elle parla des yeux au Tertium Quid par-dessus l’épaule gauche.

Il souriait, mais, tandis qu’elle le regardait, le sourire se congela, pour ainsi dire, sur sa face, et se changea en ricanement nerveux--le genre de ricanement que l’on a quand on ne se trouve point tout à fait à l’aise sur sa selle. La jument semblait sombrer par l’arrière, et ses narines claquaient pendant qu’elle essayait de se rendre compte de ce qui arrivait. La pluie de la nuit précédente avait converti en boue le côté versant de la route de l’Himalayan-Thibet, lequel était en train de céder sous elle.

--Que faites-vous? demanda la Femme de l’Homme.

Le Tertium Quid ne répondit pas. Il continua de ricaner nerveusement, enfonça ses éperons dans les flancs de la jument, qui frappait de ses pieds de devant sur la route, et la lutte commença. La Femme de l’Homme se mit à crier:

--Oh! Frank, sautez!

Mais le Tertium Quid semblait collé à la selle--la face bleue et blanche--et il tenait les yeux fixés sur ceux de la Femme de l’Homme. Alors, celle-ci voulut empoigner la tête de la jument et la prit par les naseaux en place de la bride. L’animal redressa la tête et descendit avec un cri, le Tertium Quid sur elle, et le ricanement nerveux fixé aux traits du Tertium Quid.

La Femme de l’Homme entendit le tintement des petites pierres et de la terre détachée qui tombaient de la route, et le fracas glissant de l’homme et du cheval en train de descendre. Puis tout redevint tranquille, et elle cria à Frank de laisser là sa jument et de remonter à pied. Mais Frank ne répondit pas. Il était sous sa jument, à neuf cents pieds plus bas, en train de gâter une pièce de maïs.

· · ·

Comme les invités revenaient du palais vice-royal dans les brumes du soir, ils rencontrèrent une femme momentanément démente sur un cheval momentanément fou, qui galopait de droite et de gauche dans les tournants, les yeux et la bouche ouverts, et la tête semblable à celle de la Méduse. Un homme, au péril de sa vie, l’arrêta, et elle fut enlevée de sa selle, sous forme d’un paquet flasque, puis assise sur le bord de la route, pour avoir à s’expliquer. Cela demanda vingt minutes, et alors on la renvoya chez elle dans un rickshaw de dame, toujours la bouche ouverte et ses mains taquinant ses gants de cheval.

Elle garda le lit durant les trois jours qui suivirent et furent trois jours de pluie, de sorte qu’elle omit d’assister aux funérailles du Tertium Quid, lequel fut descendu dans dix-huit pouces d’eau au lieu des douze qui avaient primitivement soulevé ses objections.

LE CHEF DU DISTRICT

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