V
Ce n’est pas de si tôt que les Khusru Kheyl oublieront leur attaque de nuit contre les villages des plaines. Le Mullah avait promis une victoire facile et un butin illimité; mais voici que des cavaliers de la reine s’étaient levés tout armés de la terre même, sabrant, massacrant, piétinant le monde à la lueur des étoiles, au point que nul ne savait où se retourner, et que tous, craignant de s’être mis une armée sur les bras, regagnèrent au plus vite leurs montagnes. Dans la panique de la fuite, c’est aux blessures occasionnées par le coup de boutoir du couteau afghan qu’on vit le plus d’hommes succomber, et davantage encore au feu de carabines tirées à longue portée. Là-dessus l’on entendit crier à la trahison; et, lorsqu’ils atteignirent l’abri de leurs sommets, ils avaient laissé en bas, dans les plaines, avec quelque quarante morts et soixante blessés, toute leur confiance dans le Mullah Aveugle. Ils vociférèrent, jurèrent et discutèrent autour des feux, tandis que les femmes pleuraient sur ceux qu’on avait perdus, et que le Mullah maudissait en cris perçants ceux qui étaient revenus.
Alors Khoda Dad Khan, éloquent et frais dispos, attendu qu’il n’avait pris nulle part au combat, se leva pour mettre à profit l’occasion. Il montra que c’était au Mullah Aveugle que la tribu devait d’un bout à l’autre son infortune présente, au Mullah Aveugle qui avait menti sur toute la ligne et dont la langue les avait poussés dans un piège. C’était sans doute une insulte qu’un Bengali, le fils d’un Bengali, se permît d’administrer la frontière; mais cet événement n’annonçait pas, comme le Mullah le prétendait, une ère de licence et de pillage; et l’inexplicable folie des Anglais ne les empêchait aucunement de garder leurs «marches». Au contraire, la tribu, jouée et déconfite, allait, juste au moment où la provision de vivres était fort bas, se voir mettre le blocus et interdire tout commerce avec l’Hindoustan, jusqu’à ce qu’elle eût envoyé des gages de bonne conduite, payé la compensation du trouble occasionné, et l’argent du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête pour chaque villageois qu’elle eût pu égorger. «Et vous savez que ces chiens des plaines vont prêter serment que nous en avons tué des douzaines. Le Mullah va-t-il payer les amendes, ou faut-il que nous vendions nos fusils?» Un sourd grondement courut autour des feux. «Or, considérant que tout cela est l’œuvre du Mullah, et que nous n’y avons rien gagné que les promesses du paradis, il me vient à la pensée que nous autres, du Khusru Kheyl, nous avons besoin d’un temple où prier. Nous nous trouvons affaiblis, et, désormais, comment oserons-nous passer sur la frontière du Madar Kheyl, ainsi que nous en avions coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sajji? Les gens du Madar tomberont sur nous, et fort justement. Mais notre Mullah est un saint homme. Il a aidé quarante d’entre nous à entrer cette nuit en paradis. Qu’il accompagne en conséquence son troupeau, et nous élèverons au-dessus de son corps un dôme tout en tuiles bleues de Mooltan, et ferons brûler des lampes à ses pieds chaque vendredi soir. Ce sera un saint; nous aurons un temple, et nos femmes y prieront pour que de la semence nouvelle vienne remplir les vides de nos effectifs de combat. Qu’en dites-vous?»
Un méchant ricanement accueillit la proposition, suivi bientôt du doux ouîpe, ouîpe de couteaux que l’on tire de la gaîne. C’était une excellente idée, et elle satisfit à un besoin que depuis longtemps éprouvait la tribu. Le Mullah sauta sur ses pieds, dardant ses prunelles flétries sur la mort dégaînée qu’il ne pouvait voir, et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença tout autour des feux, et les entrelaçant, une partie de colin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne sauraient périr.
De la pointe du couteau ils lui chatouillèrent gentiment l’aisselle. Il sauta de côté avec un cri aigu, mais pour sentir le froid d’une lame lui passer légèrement sur la nuque, ou la crosse d’un flingot lui frictionner la barbe. Il appela ses partisans à son aide, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans les plaines, attendu que Khoda Dad Khan avait pris quelque peu la peine d’arranger leur décès. Certains lui décrivirent les merveilles du temple qu’ils élèveraient, et les petits enfants, battant des mains, criaient: «Sauve-toi, Mullah, sauve-toi! Il y a un homme derrière toi!» A la fin, lorsque le jeu commençait à languir, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes. «Me voici donc, dit Khoda Dad Khan avec une simplicité charmante, le chef des Khusru Kheyl!» Il n’y eut personne pour le contredire; et tous, les membres raides et endoloris, s’en allèrent céder au sommeil.
Dans la plaine au-dessous, Tommy Dodd était en train de discourir sur les beautés d’une charge de cavalerie la nuit, et Tallantire, courbé sur sa selle, haletait, presque hors de lui, parce qu’il avait, pendue au poignet, une épée éclaboussée du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Un soldat radjpoute ayant fait remarquer que l’oreille droite de l’étalon pie avait été tranchée à la racine par quelque aveugle coup de sabre de son cavalier maladroit, Tallantire, cédant tout à la fois, se prit à rire et sangloter jusqu’au moment où Tommy Dodd le fit se coucher et se reposer.
--Il nous faut attendre par ici jusqu’au matin, dit-il. J’ai télégraphié au colonel, au moment où nous partions, d’envoyer un escadron de Beshaklis derrière nous. Il sera tout de même furieux après moi, parce que j’aurai accaparé la petite fête. En tout cas, ces gueux de la montagne ne causeront plus d’ennui.
--Alors, dites aux Beshaklis d’aller voir ce qui est arrivé à Curbar sur le canal. Il nous faut faire la patrouille sur toute la ligne de la frontière. Vous êtes tout à fait sûr, Tommy, que cette... cette saleté-là... ce n’était que l’oreille de l’étalon pie?
--Oh, tout à fait sûr, repartit Tommy. Vous avez même manqué de lui couper la tête. Moi qui vous parle, je vous ai vu quand nous nous jetions dans la mêlée. Dormez, mon vieux.
Sur le coup de midi, arrivèrent deux escadrons de Beshaklis, ainsi qu’une bande d’officiers furieux réclamant le conseil de guerre pour le camarade Tommy Dodd, qui avait «gâté le picnic»; et il leur fallut galoper à travers le pays jusqu’aux travaux du canal, où Ferris, Curbar et Hugonin étaient en train de faire un discours aux coolies frappés de terreur, sur l’énormité qu’il y aurait à abandonner le bon travail et le gros salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades avaient passé de vie à trépas. L’aspect d’une troupe de Beshaklis raffermit une confiance hésitante, et ceux des Khusru Kheyl que poursuivit la police, eurent la joie quelque peu amère de voir la berge du canal bourdonner de vie comme d’habitude, tandis que tels des leurs, qui s’étaient réfugiés dans les cours d’eau desséchés et les ravins, s’en faisaient chasser par les cavaliers. Au coucher du soleil commença la patrouille impitoyable de la frontière par la police et la cavalerie, un peu comme l’éternelle course à cheval des cowboys autour du bétail turbulent.
· · ·
--Maintenant, dit Khoda Dad Khan, en désignant une ligne de feux qui scintillaient dans la vallée, vous pouvez voir à quel point change l’ancien ordre de choses. Après leur cavalerie vont venir ces diables de petits canons qu’ils arrivent à remorquer jusqu’au sommet des montagnes, et, autant que je sais, jusqu’aux nuages, quand nous couronnons les montagnes. Si le conseil de tribu le juge bon, j’irai trouver Tallantire Sahib--qui m’aime--afin de voir si je peux empêcher tout au moins le blocus. Parlerai-je pour la tribu?
--Oui-da; parle pour la tribu au nom de Dieu. Comme ces maudits feux clignent de l’œil! Les Anglais envoient-ils leur cavalerie par le télégraphe--ou est-ce là l’œuvre du Bengali?
Comme Khoda Dad Khan descendait de la montagne, il se trouva retardé par la rencontre d’un homme de la tribu serré de près, et dut, après une entrevue avec lui, retourner en hâte sur ses pas chercher soi-disant quelque chose qu’il avait oublié. Puis, se livrant aux deux cavaliers qui avaient poursuivi son ami, il leur demanda de l’escorter jusqu’auprès de Tallantire Sahib, alors avec Bullows à Jumala. La frontière était sauve, et le moment d’en fournir les explications écrites était venu.
--Dieu merci! dit Bullows, que les ennuis sont arrivés tout de suite. Nous ne pouvons pas naturellement coucher tout du long sur le papier les véritables motifs, mais toute l’Inde comprendra. Et une bonne et courte insurrection vaut mieux que cinq années d’administration impuissante en deçà de la frontière. Cela coûte moins cher. Grish Chunder Dé a fait un rapport disant qu’il est malade, et on l’a réintégré dans sa province sans la moindre réprimande. Il a insisté fortement sur ce fait qu’il n’avait pas encore assumé la charge du district.
--Naturellement, repartit Tallantire avec amertume. Et maintenant, qu’est-ce que je suis censé avoir fait de travers?
--Oh, on vous dira que vous avez excédé tous vos pouvoirs, et que vous eussiez dû rendre compte par des rapports, écrivasser, donner votre avis durant trois semaines, jusqu’à ce que les Khusru Kheyl pussent vraiment descendre en force. Mais je ne pense pas que les autorités osent faire des embarras à cet égard. Elles ont reçu leur leçon. Avez-vous vu la version de Curbar sur l’affaire? Il ne sait pas écrire un rapport, mais il sait dire la vérité.
--A quoi sert la vérité? Il ferait mieux de déchirer le rapport. Tout cela me fait mal au cœur. C’était si parfaitement inutile, sauf que cela nous a débarrassés de ce Babou.
Sur ces entrefaites entra, le front haut, Khoda Dad Khan, un filet à fourrage rebondi à la main, et les deux cavaliers derrière lui.
--Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue, dit-il tout guilleret. Eh bien, sahibs, pour un bon combat, c’en fut un, et la mère de Naïm Shah reste votre débitrice, Tallantire Sahib. Un joli coup de sabre, me dit-on, à travers la mâchoire, l’habit ouaté, et jusqu’à la clavicule. Bravo! Mais je parle pour la tribu. Il y a eu une faute de commise--une grande faute. Tu sais que moi et les miens, Tallantire Sahib, nous tenons le serment que nous avons fait à Orde Sahib sur les berges de l’Indus.
--Comme un Afghan tient son couteau--affilé d’un côté, émoussé de l’autre, repartit Tallantire.
--Le coup n’en porte alors que mieux. Mais je parle la vérité de Dieu. Donc, le Mullah Aveugle menait les jeunes gens du bout de sa langue, et déclarait qu’il n’y avait plus de loi de frontière, puisqu’on avait envoyé un Bengali; et que nous n’avions nul besoin de craindre les Anglais. Sur quoi ils descendirent venger cette insulte et se livrer au pillage. Vous savez ce qui arriva, et le rôle que j’assumai. Or, une centaine d’entre nous sont tués ou blessés, et nous sommes tous honteux et fâchés, et ne désirons plus de guerre. D’ailleurs, pour que vous puissiez mieux nous écouter, nous avons coupé la tête au Mullah Aveugle, dont les mauvais conseils nous avaient menés à faire des bêtises. Je l’apporte pour preuve. (Et il jeta la tête sur le plancher.) Il ne vous causera plus d’ennui, car c’est moi qui suis le chef, maintenant, et de la sorte je m’asseois à une place plus haute aux audiences. Cependant, toute médaille a son revers. Ce fut une autre faute. Un des hommes trouva cette noire brute de Bengali, à cause de qui vint tout cet ennui, errant à califourchon sur un cheval, et pleurant. A la pensée qu’il avait coûté la vie à beaucoup de braves, Alla Dad Khan, que, si vous y tenez, j’abattrai demain d’un coup de feu, lui fit sauter la tête, et je vous l’apporte afin que vous puissiez l’enterrer. Voyez, personne n’a pris les lunettes, quoiqu’elles fussent en or!
Lentement roula aux pieds de Tallantire la tête tondue d’un gentleman bengali à lunettes, yeux ouverts, bouche ouverte--la Terreur incarnée. Bullows se baissa.
--Encore une amende du sang, et une grosse, Khoda Dad Khan, car c’est la tête, celle-ci, de Debendra Nath, le frère de l’homme en question. Le Babou est depuis longtemps à l’abri; il n’y a que les imbéciles du Khusru Kheyl pour être encore à l’apprendre.
--Eh bien, peu m’importe la charogne. C’est de viande fraîche, moi, que je me nourris. Le sire était sous nos montagnes, à demander la route de Jumala; et Alla Dad Khan lui a montré la route de la Géhenne, lui qui n’est, comme tu dis, qu’un imbécile. Reste maintenant ce que le gouvernement va nous faire. Pour ce qui est du blocus...
--Qui es-tu, marchand de carne, tonna Tallantire, pour parler de termes et de traités? Hors d’ici, et retourne à tes montagnes--va, et attends-y, le ventre vide, qu’il plaise au gouvernement d’appeler les tiens au châtiment--enfants et imbéciles tout à la fois que vous êtes! Comptez vos morts, et tenez-vous tranquilles. Restez assurés que le gouvernement vous enverra un homme!
--Oui, repartit Khoda Dad Khan, car nous aussi sommes des hommes.
Et, tout en regardant Tallantire entre les deux yeux, il ajouta:
--Et par Dieu, sahib, puisses-tu être cet homme-là!
LE NAVIRE QUI S’Y RETROUVE
C’était son premier voyage, et quoique ce ne fût qu’un vapeur marchand de deux mille cinq cents tonnes, c’était bien le plus parfait de son type, le résultat de quarante années d’essais et de perfectionnements en fait de coque et de machine. Ses constructeurs comme son armateur en faisaient autant de cas que si c’eût été la Lucania[35]. N’importe qui peut construire un hôtel flottant capable de couvrir les frais, à condition de consacrer assez d’argent au salon, et de faire payer les salles de bain particulières, les appartements complets, et autres choses semblables. Mais, en ce temps de fret à bas prix et de concurrence, il n’est pas un centimètre carré d’un cargo-boat, qui ne doive être construit en vue de l’économie, de la grande capacité de cale et d’une certaine moyenne de vitesse. Ce bateau avait peut-être deux cent quarante pieds de long sur trente-deux de large, et était agencé de telle sorte qu’il pouvait au besoin transporter du gros bétail sur le pont et des moutons dans le spardeck; mais son triomphe, c’était le montant du chargement qu’il pouvait emmagasiner dans ses cales. Son armateur--le chef d’une maison écossaise des plus connues--s’en vint avec lui du nord où on l’avait lancé, baptisé et armé, à Liverpool où il devait recevoir un chargement à destination de New-York; et la fille de cet armateur, Miss Frazier, allait et venait sur les ponts immaculés, admirant la peinture et les cuivres, et les treuils brevetés, et surtout la proue puissante et droite, au-dessus de laquelle elle avait brisé une bouteille de champagne lorsqu’elle le nomma la Dimbula. C’était par un bel après-midi de septembre, et le navire dans tout le luisant du neuf--il était peint couleur de plomb avec une cheminée rouge--avait en vérité fort belle apparence. Son pavillon d’armement flottait au vent, et de temps à autre son sifflet répondait aux bateaux amis, lesquels bateaux s’apercevant qu’il était nouveau venu aux Mers Grandes et Petites, tenaient à lui faire bon accueil.
[35] Lucania, un des plus grands transatlantiques anglais.
--Et maintenant, dit d’un ton ravi Miss Frazier au capitaine, c’est un vrai navire, n’est-ce pas? Il semble que ce soit l’autre jour que papa en faisait la commande, et maintenant... maintenant... n’est-ce pas une merveille!
La jeune fille était fière de la maison, et parlait comme si elle en eût été l’associé commanditaire.
--Oh, il n’est pas si mal, répliqua sur un ton de réserve le capitaine, mais je dis que ce n’est pas le baptême qui fait le navire. Tel qu’il est là, Miss Frazier, si vous me suivez, il est tout en cornières, rivets et tôles mis sous la forme de navire. Ce qu’il lui faut encore, c’est s’y retrouver.
--Je croyais avoir entendu dire à papa qu’il était exceptionnellement bien conditionné.
--Oui, il l’est, repartit le capitaine. Mais voici ce qui arrive avec les navires, Miss Frazier. Pour celui-ci, par exemple, il n’y manque rien, mais ses différentes parties n’ont pas encore appris à travailler ensemble. Elles n’en ont pas eu l’occasion.
--Les machines marchent merveilleusement. Je les entends d’ici.
--Oui, c’est vrai. Mais il n’y a pas que les machines dans un navire. Il n’est pas, vous saurez, un pouce de celui-ci, qui ne doive recevoir l’encouragement du voisin, pour donner du liant au navire, comme nous disons en termes du métier.
--Et que ferez-vous pour cela? demanda la jeune fille.
--Nous ne pouvons rien faire de plus que de le mettre en marche, de le gouverner, et ainsi de suite; mais si nous avons du gros temps pour notre premier voyage--ce qui est probable--il apprendra le reste tout seul! Car un navire, remarquez-le bien, Miss Frazier, n’est nullement un corps rigide fermé aux deux bouts. C’est un ensemble extraordinairement complexe d’efforts variés et en conflit; ce sont toutes sortes de tissus, si l’on peut dire, qui doivent se faire des concessions mutuelles suivant le degré d’élasticité du navire.
M. Buchanan, le chef mécanicien, venait vers eux.
--J’étais, comme vous voyez, en train de dire à Miss Frazier, que notre petite Dimbula a encore à prendre du liant, et qu’il faut pour cela un coup de vent. Comment ça va-t-il dans vos machines, Buck?
--Pas trop mal--exact sous le rapport de la règle et du compas; mais cela manque encore de spontanéité.
Il se tourna vers la jeune fille.
--Croyez-moi, Miss Frazier, et peut-être que vous comprendrez cela plus tard; ce n’est pas parce qu’une jolie demoiselle a baptisé un bateau, qu’on peut dire que les hommes qui le font naviguer se sentent avoir un bateau sous eux.
--C’est justement ce que j’étais en train de dire, Mr. Buchanan, interrompit le capitaine.
--Tout cela, c’est trop de métaphysique pour moi, repartit Miss Frazier en riant.
--Et pourquoi donc? Vous êtes une bonne Écossaise, et--j’ai connu le père de madame votre mère, il était de Dumfries--vous avez des droits acquis à la métaphysique, Miss Frazier, absolument comme pour la Dimbula, dit le mécanicien.
--En tout cas, métaphysique ou non, il nous faut tenir la haute mer pour gagner à Miss Frazier ses dividendes. Vous plairait-il de venir dans ma cabine prendre le thé? demanda le capitaine. Nous serons dans le bassin ce soir, et lorsque vous retournerez à Glasgow, vous pourrez nous voir par la pensée en train de charger la Dimbula et de la mettre en marche--tout cela pour vous.
Le peu de jours qui suivirent furent employés à arrimer quelque quatre mille tonnes en lourd dans les flancs de la Dimbula. Puis on fit sortir le navire de Liverpool. A peine eut-il senti se soulever sous lui la pleine mer, que, naturellement, il se mit à bavarder. Si, la prochaine fois que vous vous trouverez sur un steamer, vous appuyez l’oreille contre la cloison de votre cabine, vous entendrez de tous côtés des centaines de petites voix perçantes, bourdonnantes, murmurantes, soudaines, gazouillantes, entrecoupées, criardes, exactement comme fait le téléphone en temps d’orage. Les navires en bois piaulent, grognent et gémissent; mais les vaisseaux en fer palpitent et frissonnent en leurs centaines de membres et leurs milliers de rivets. La Dimbula était très fortement construite. Il n’était pas une de ses pièces qui, pour être reconnue, ne portât une lettre ou un chiffre, sinon les deux; et il n’en était pas une non plus qui n’eût été martelée, forgée, laminée, ou découpée à la main et n’eût passé des mois dans le fracas et les résonnances du chantier de construction. C’est pourquoi il n’était pas une pièce qui n’eût sa voix distincte en proportion exacte avec la somme de peine qu’elle avait coûtée. La fonte, en général, parle fort peu; mais les plaques d’acier doux, et le fer doux lui-même, les membres et les barrots qui ont été fléchis, corroyés et rivetés longuement, ne cessent de bavarder. Leur langage, cela va sans dire, est bien loin d’atteindre à la sagesse de nos entretiens humains, attendu qu’ils sont tous, bien qu’à leur insu, prisonniers l’un de l’autre au sein d’une obscurité profonde, où ils ne sauraient dire ce qui se passe auprès d’eux ni ce qui leur arrivera l’instant d’après.
Dès que la Dimbula eut doublé la côte irlandaise, une vieille et maussade houle de l’Atlantique, à tête grisonnante, grimpa sans se presser le long de sa proue escarpée, et vint s’asseoir sur le cabestan à vapeur destiné à remonter l’ancre. Or, le cabestan ainsi que le treuil qui l’actionnait, se trouvaient peints de frais en rouge et vert; de plus, on n’aime guère, en général, à se voir saucé.
--Ne recommencez pas, crachota le cabestan entre les dents de ses roues. Hi! Où est allée la commère?
La houle s’était accouvée de l’autre côté avec un «plop» et un rire étouffé; mais:
--Lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore, dit une houle sœur.
Et elle passa à travers et par-dessus le cabestan, dont le dessous était solidement boulonné à une plaque de fer sur les barrots de pont, également en fer.
--Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille, là-haut? demandèrent les barrots de pont. Qu’est-ce que vous avez? Un moment vous pesez deux fois plus que vous ne devez, et tout de suite après vous rentrez dans l’ordre!
--Ce n’est pas ma faute, répondit le cabestan. Il y a dehors une grande brute verte qui vient me flanquer des «gnons» sur la tête.
--Allez dire cela aux constructeurs. Voilà des mois que vous êtes en place, et vous n’avez jamais encore gigoté comme cela. Si vous ne faites pas attention, vous allez nous forcer, nous autres.
--En parlant de «forcer», dit une voix basse, râpeuse, déplaisante, est-ce qu’aucun de vous, mes gaillards--vous, les barrots de pont, voulons-nous dire--ne s’aperçoit que ces horribles cornières dont vous êtes pourvus, se trouvent rivetées dans notre structure--oui, la nôtre, et pas celle du voisin?
--Qui pourriez-vous bien être? s’enquirent les barrots de pont.
--Oh! personne d’extraordinaire. Nous sommes tout simplement les serres de bâbord et de tribord du pont supérieur; et si vous persistez à jouer des pieds et des mains de semblable façon, nous serons forcées, bien qu’à contre-cœur, d’entrer en danse à notre tour.
Or, les serres du navire sont, pour ainsi parler, de longues poutres de fer qui courent en droite ligne de la poupe à la proue. Elles gardent en place les membrures de fer, et aident en outre à maintenir les extrémités des barrots de pont qui vont d’un bord à l’autre du navire. Les serres se considèrent toujours comme on ne peut plus importantes, à cause qu’elles sont si longues.
--Vous entrerez en danse, vraiment?
C’était un long grondement sonore. Il venait des membres--de douzaines et douzaines de membres, chacun distant de dix-huit pouces environ du voisin, et chacun riveté aux serres en quatre endroits.
--Nous pensons que vous éprouverez quelque difficulté à ce faire.
Et les milliers et milliers de petits rivets qui tenaient le tout ensemble murmurèrent:
--Oui, oui, oh! pour cela, oui! Cessez de trembler et restez tranquilles. Tenez bon, frères! Tenez bon! Poinçons rougis à blanc! Qu’est-ce que cela?
Les rivets n’ont pas de dents, de sorte que la frayeur ne peut les leur faire claquer; mais ceux-ci s’en tirèrent de leur mieux comme un choc faisait courir sa vibration de la poupe à la proue du navire, et que la Dimbula tremblait toute comme un rat dans la gueule d’un terrier.
Un coup de tangage quelque peu sévère, car la mer grossissait, avait soulevé presque jusqu’à la surface la grande hélice toute palpitante, et elle tournait dans une sorte d’eau de seltz--mélange d’eau de mer et d’air--à une allure beaucoup plus rapide qu’il ne convenait, à cause du manque d’eau pour travailler de façon correcte. Au moment où elle s’enfonçait de nouveau, les machines--et elles étaient à triple expansion, trois cylindres de rang--ronflèrent par leurs trois pistons à la fois:
--Est-ce une plaisanterie, vous, la camarade, là-dehors? En tout cas, c’en est une pas fameuse. Comment voulez-vous que nous accomplissions notre besogne si vous lâchez tout comme cela?
--Je n’ai rien lâché du tout, repartit l’hélice, en tourbillonnant au bout de l’arbre avec un bruit rauque. Si je l’avais fait, vous n’auriez, du coup, plus été bonnes qu’à jeter à la ferraille. La mer s’est retirée d’au-dessous de moi, et je n’avais rien pour me rattraper. Voilà tout.
--Voilà tout, dites-vous? s’exclama le palier de butée, dont le métier est de recevoir la poussée de l’hélice; attendu que l’hélice, qui n’aurait rien pour la retenir en arrière, irait tout droit se glisser dans la chambre des machines. (C’est le maintien de l’hélice en arrière qui donne au navire son élan.) Je sais que ma besogne s’accomplit tout à fait dans le fond et hors de vue, mais j’entends qu’on soit juste, je vous en préviens. Oui, tout ce que je réclame, c’est la simple justice. Qu’est-ce qui vous empêche de pousser d’une façon continue et égale, au lieu de siffler comme une girouette et de me faire chaud autour de mes collets?
Le palier de buttée avait six collets, chacun revêtu de cuivre, et il ne tenait pas à les voir échauffer.
Toutes les portées qui soutenaient les cinquante pieds d’arbre en son parcours jusqu’à l’arrière murmurèrent:
--Justice... rendez-nous justice.
--Je ne peux rendre que ce qu’on me donne, répondit l’hélice. Attention! Cela recommence!
Elle se souleva en rugissant, comme la Dimbula plongeait, et les machines, qui n’avaient presque rien pour les tenir en respect, y allèrent d’un furieux «ouac--flac--ouac--ouac».
--Je suis le résultat le plus noble de l’ingéniosité humaine--c’est Mr. Buchanan qui le dit, piaula le cylindre à haute pression. Voici qui est tout simplement ridicule. (Le piston remonta d’un élan furieux, et suffoqua, attendu que la moitié de la vapeur qui le suivait se trouvait mélangée d’eau sale.) Au secours! Graisseur! Ajusteur! Chauffeur! Au secours! J’étrangle, râla-t-il. Jamais dans l’histoire des inventions maritimes ne survint tel malheur à quelqu’un de si jeune et de si vigoureux. Et si je m’en vais, qui donc fera marcher le navire?
--Du calme! oh, du calme! chuchota la vapeur, laquelle, cela va sans dire, était allée déjà maintes fois en mer.
Elle avait l’habitude de passer ses loisirs à terre dans un nuage, une gouttière, un pot de fleurs, un orage, en tous lieux où l’eau se trouvait requise.
--Ce n’est qu’un peu de poudrin, un petit grain intermittent. Cela sera comme cela toute la nuit, par intervalles. Je ne dis pas que ce soit agréable, mais, étant données les circonstances, c’est le mieux que nous puissions faire que de conserver notre calme.
--Quelle différence peuvent bien faire les circonstances? Je suis ici pour accomplir ma besogne--avec de la vapeur propre et nette. Au vent les circonstances! rugit le cylindre.
--Les circonstances se chargent de nous l’arranger, le vent. J’ai travaillé sur le parcours de l’Atlantique nord un bon nombre de fois--il y aura du gros temps d’ici au matin.
--Nous n’avons déjà pas à déplorer le calme maintenant, dirent les membres extra-forts--on les appelait porques--dans la chambre des machines. Il se produit une poussée de bas en haut, à laquelle nous ne comprenons rien, ainsi qu’une sorte de tortillement fort mauvais pour nos consoles et nos tôles-carreau; ce tortillement est en outre suivi d’un effort vers l’ouest-nord-ouest, lequel nous ennuie sérieusement. Si nous en parlons, c’est que nous avons coûté pas mal d’argent, et que cela ne plairait guère à l’armateur, nous en sommes à peu près sûrs, de nous voir traités avec cette légèreté.
--Je crains que pour le présent l’affaire ne soit guère de son ressort, dit la vapeur, en s’introduisant dans le condenseur. Jusqu’à ce que le temps s’améliore, vous êtes livrés à vos propres moyens.
--Je me fiche pas mal du temps, dit, au-dessous, une voix basse en bémol; c’est cette maudite cargaison qui me dégoûte. Je suis la virure de gabord, je suis deux fois plus épaisse que la plupart des autres, et je devrais savoir quelque chose.
La virure de gabord est, au fond d’un navire, la tôle située le plus bas, et la virure de gabord de la Dimbula avait presque trois quarts de pouce de son épaisseur en acier doux.
--La mer me soulève d’une façon à laquelle je ne me serais jamais attendue, grogna-t-elle, alors que la cargaison me pousse de haut en bas; et, entre les deux, je me demande ce qu’on veut que je fasse.
--Dans le doute, tenez bon, gronda la vapeur, tout en prenant de l’expansion dans les chaudières.
--Oui; mais il n’est ici en bas que ténèbres, froid et confusion; et comment puis-je savoir si les autres tôles sont en train de faire leur devoir. Ces tôles de pavois, là au-dessus, ai-je entendu dire, n’ont pas plus de cinq seizièmes de pouce d’épaisseur--j’appelle cela scandaleux.
--Je suis d’accord avec vous, dit une énorme porque placée auprès de l’écoutille de charge.
Elle était plus profonde et plus épaisse que toutes les autres, et se recourbait en demi-arche à moitié de la largeur du navire, pour supporter le pont là où des barrots se fussent trouvés sur le chemin de la cargaison montante et descendante.
--Je travaille sans le moindre soutien, et je remarque que je suis à moi seule toute la force de ce vaisseau, autant que je peux voir. La responsabilité, je vous assure, est énorme. Je crois que la valeur en argent de la cargaison dépasse cent cinquante mille livres. Pensez donc!
--Et il n’en est pas une livre qui ne soit à la merci de mes continuels efforts.
Celle qui parlait ici était une soupape communiquant avec l’eau extérieure, et située non loin de la virure de gabord:
--Je me réjouis de penser que je suis une soupape Prince Hyde, pourvue des meilleures garnitures de caoutchouc Para. Je suis protégée par cinq brevets d’invention--je ne dis pas cela pour me vanter--de cinq brevets distincts et différents, tous plus beaux l’un que l’autre. Pour le moment je suis vissée à bloc. M’ouvrirais-je qu’immédiatement vous seriez submergés. C’est incontroversable!
Les articles brevetés emploient toujours les plus longs mots qu’ils peuvent. C’est une manie qu’ils prennent à leurs inventeurs.
--Voici du nouveau, dit une grosse pompe de cale centrifuge. J’avais idée que vous serviez à nettoyer les ponts et le reste. En tous cas, je vous ai employée plus d’une fois pour cela. J’oublie le nombre précis, dans les mille, de gallons que je suis garantie jeter par heure; mais je vous assure, mes larmoyants amis, qu’il n’y a pas le moindre danger. Je suis à moi seule capable de faire évacuer tout ce qui pourrait s’introduire d’eau ici... Par mes Plus Fiers Clapets de Refoulement..., eh bien... en voilà, un coup de tangage!
La mer grossissait pour de bon. Il s’agissait d’un coup de vent de plein ouest, qui soufflait de dessous une trouée déchiquetée de ciel vert, pressée de tous côtés par de gros nuages gris; et le vent mordait à l’instar de tenailles dans le temps qu’il fouettait en dentelle l’embrun aux flancs des vagues.
--Je vais vous dire ce que c’est, téléphona le mât de misaine par ses étais. Je suis ici en haut, d’où je peux considérer les choses sans passion. Il y a une conspiration organisée contre nous. J’en suis sûr, attendu qu’il n’y a pas une de ces vagues qui ne cingle en droite ligne sur notre proue. La mer tout entière s’en mêle--et de même fait le vent. C’est terrible!
--Qu’est-ce qui est terrible? demanda une vague, en noyant le cabestan pour la centième fois.
--Cette conspiration organisée par vous, gargouilla le cabestan, en empruntant le ton du mât.
--Des bulles et de l’écume organisées! Il y a eu une dépression dans le golfe du Mexique. Faites excuse!
Elle sauta de l’autre côté; mais ses amies reprirent le récit chacune à leur tour.
--Qui s’est avancée...
Cette vague lança de l’eau verte par-dessus la cheminée.
--Jusqu’au cap Hatteras...
Celle-ci inonda le pont.
--Et qui maintenant prend la mer... la mer... la mer!
La troisième passa en trois houles, balayant net une des embarcations, laquelle s’en alla chavirer et sombrer le long du bord dans les gouffres envahis par l’ombre, tandis que les garants brisés fouettaient les daviers.
--Et voilà toute l’histoire, fusa l’eau, blanche d’écume, qui sortait en rugissant des dalots. Nous n’avons nulle mauvaise intention. Nous ne sommes que des corollaires météorologiques.
--Est-ce que cela menace de devenir pire? demanda l’ancre d’avant enchaînée au pont, où c’est à peine si elle pouvait respirer une fois toutes les cinq minutes.
--Ne saurais vous dire. Il se peut que le vent souffle un brin vers minuit. Mille mercis. Bonjour et adieu.
La vague qui parlait si poliment avait voyagé à quelque distance vers l’arrière, et se trouva toute en confusion dans le spardeck, que protégeaient de hauts pavois. L’une des tôles de pavois, suspendue à des charnières qui lui permettaient de s’ouvrir extérieurement, s’était penchée au dehors et repassa le gros de l’eau à la mer avec une bonne claque.
--Évidemment, c’est ce pour quoi j’ai été faite, dit la tôle, en se refermant avec un orgueilleux vacarme. Oh, non, pas cela, ma belle!
La crête d’une vague essayait de rentrer de l’extérieur; mais, comme la tôle ne s’ouvrait pas dans cette direction, l’eau déjouée rejaillit à reculons.
--Ce n’est pas mal pour cinq seizièmes de pouce, reprit la tôle de pavois. Voilà, je m’en aperçois, ma besogne réglée pour la nuit.
Et elle se mit à s’ouvrir et se fermer, comme c’était son métier, suivant le mouvement du navire.
--Nous ne sommes pas ce qu’on pourrait appeler paresseux, grognèrent ensemble tous les membres, comme la Dimbula gravissait une grosse vague, se couchait sur le côté, une fois à la crête, et fonçait dans le prochain creux, en se contournant dans la descente.
Une énorme houle se souleva juste sous son milieu, et sa proue ainsi que sa poupe se trouvèrent suspendues dans le vide sans rien pour les supporter. Alors, en manière de jeu, une vague l’empoigna à la proue, une autre à la poupe, tandis que le reste de l’eau se dérobait sous elle, tout simplement pour voir ce qu’elle dirait; de sorte qu’elle ne se trouva soutenue qu’à ses deux extrémités, et que le poids de la cargaison et des machines retomba tout entier sur les quilles de fer et les serres de bouchains gémissantes.
--Soulagez! Soulagez! mugit la virure de gabord. Je demande un huitième de pouce de jeu. M’entendez-vous, vous, les rivets?
--Soulagez! Soulagez! crièrent les serres de bouchains. Ne vous tenez pas si serrées aux membres!
--Soulagez! grognèrent les barrots de pont, comme la Dimbula roulait d’une façon effrayante. Vous avez vissé nos courbes dans les serres, et nous ne pouvons plus bouger. Soulagez, petites pestes à tête plate.
Sur quoi deux lames convergentes frappèrent la proue chacune de son côté, et s’en allèrent retomber au loin en torrents de tonnerre ruisselant.
--Soulagez! cria la cloison d’abordage de l’avant. Je sens le besoin de tout lâcher, mais je suis serrée de partout. Soulagez, sale petite limaille de forge. Laissez-moi respirer!
Les centaines de tôles qui sont rivées aux membres, et forment l’enveloppe extérieure de tout steamer, répétèrent le cri, attendu que chacune d’elles voulait changer de position et s’étirer un peu, et que chacune, suivant la place qu’elle occupait, s’en prenait aux rivets.
--Nous n’y pouvons rien! Non, nous n’y pouvons rien! murmurèrent-ils en réponse. Nous sommes ici pour vous maintenir, et nous vous maintiendrons; jamais vous ne tirez deux fois de suite dans la même direction. Si vous disiez d’avance ce que vous allez faire, nous essaierions d’aller au devant de vos desseins.
--Autant que j’ai pu le sentir, dit le bordage du spardeck, et il était épais de quatre pouces, il n’est pas un seul morceau de fer près de moi, qui n’ait poussé ou tiré dans une direction différente. Tenez, qu’est-ce que cela veut dire? Voyons, mes amis, un peu d’ensemble.
--Tirez de la façon que vous voulez, mugit la cheminée, du moment que ce n’est pas sur moi que vous tenterez vos expériences. Moi, il me faut quatorze cordages en fil de fer, tous tirant dans des directions opposées, pour me tenir droite. N’est-il pas vrai?
--Nous te croyons, ma petite! sifflèrent les haubans de cheminée à travers leurs dents serrées, comme ils vibraient sous le vent depuis le sommet de la cheminée jusqu’au pont.
--Bah! Il n’y a que cela de vrai, l’ensemble, répétèrent les ponts. L’ensemble où l’on tire tous en long.
--Parfait, dirent les serres; alors, ne poussez donc pas de côté lorsque vous êtes mouillés. Contentez-vous de courir gracieusement de l’avant à l’arrière, et de décrire une courbe aux extrémités, comme nous faisons.
--Non, pas de courbes à l’extrémité! Un arc léger et savant de bord à bord, avec un bon crampon à chaque cornière et de petites pièces soudées dessus, dirent les barrots de pont.
--La bonne blague! crièrent les épontilles de fer de la cale profonde et sombre. Qui a jamais entendu parler de courbes? Tenez-vous droits. La colonne parfaitement ronde, il n’y a que cela. Et tâchez de supporter des tonnes de solide et honnête poids... comme ceci! Là!
Une grosse lame vint se briser là-haut sur le pont, et les épontilles se raidirent sous la charge.
--Tout droit du haut en bas, ce n’est pas mal, dirent les membres qui couraient dans ce sens sur les flancs du navire; mais il faut aussi de l’expansion latérale. L’expansion est la loi de la vie, mes enfants. De la place! De la place!
--Revenez! dirent les barrots de pont, d’un ton farouche, comme le soulèvement vertical de la mer donnait aux membres la tentation de s’ouvrir. Revenez à vos portées, fers à la dent molle!
--De la rigidité! De la rigidité! tambourinèrent les machines. Une absolue, constante rigidité--rigidité!
--Vous voyez! pleurnichèrent les rivets en chœur. Il n’y en a pas deux d’entre vous qui tireront jamais de la même façon, et--et vous nous mettez tout sur le dos. Nous ne savons, nous autres, que traverser une tôle et mordre des deux côtés, de telle sorte qu’elle ne puisse, ne doive bouger, qu’elle ne bouge pas.
--J’ai obtenu, en tout cas, une fraction de pouce de jeu, dit d’un air triomphant la virure de gabord.
Elle y était parvenue, en effet, et toute la carène du navire semblait en éprouver le bien-être.
--C’est donc que nous ne sommes pas bons, sanglotèrent les rivets de carène. Nous avions reçu l’ordre--reçu l’ordre--de ne jamais céder; et nous avons cédé, et la mer va entrer, et nous irons tous ensemble au fond! On commence par nous accuser de tout ce qui est désagréable, et ensuite nous n’avons même pas la consolation d’avoir accompli notre besogne.
--Ne répétez pas que c’est moi qui vous l’ai dit, murmura la Vapeur d’un ton consolant; mais, entre vous et moi, il était sûr que cela devait arriver tôt ou tard. Il fallait que vous cédiez un tantinet, et vous avez cédé sans le savoir. Maintenant, continuez de tenir bon, comme par le passé.
--Pour quoi faire? jacassèrent quelques centaines de rivets. Nous avons cédé--nous avons cédé; et le plus tôt nous confesserons que nous ne sommes pas capables de maintenir le navire ensemble et que nous perdons nos petites têtes, mieux cela vaudra. Il n’y a pas de rivet forgé capable de supporter cet effort.
--On ne l’a jamais non plus attendu d’un rivet. Partagez-le-vous, répondit la Vapeur.
--Que les autres prennent ma part. Moi, j’y renonce, dit un rivet dans l’une des tôles d’avant.
--Si vous le faites, d’autres vous imiteront, siffla la Vapeur. Il n’y a rien de plus contagieux dans un bateau que ce mal-là pour les rivets. Tenez, j’ai connu un petit bonhomme comme vous--il était, pourtant, d’un huitième de pouce plus gros--sur un steamer--et ce steamer, maintenant que j’y pense, n’était assurément de pas plus de douze cents tonnes--exactement à la même place que vous. Il sauta dans un petit rien de mer, pas la moitié aussi mauvais que celui-ci, et donna l’exemple à tous ses amis du même couvre-joint; les tôles s’ouvrirent comme la porte d’un foyer, et il ne me resta que la ressource de grimper dans le banc de brouillard le plus proche, tandis que le bateau allait au fond.
--Voilà qui passe toute honte, repartit le rivet. Et pas plus gros que moi, vous dites, et sur un steamer de pas la moitié de notre tonnage? Petite cheville de roseau! J’en rougis pour la famille, Madame!
Il s’assujettit à sa place plus solidement que jamais, et la Vapeur étouffa de rire.
--Vous voyez, poursuivit-elle on ne peut plus gravement, qu’un rivet, et surtout un rivet dans votre position, est la partie vraiment indispensable du navire.
La Vapeur se garda de dire qu’elle avait chuchoté exactement la même chose à chaque pièce de fer du bord, l’une après l’autre. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus qu’il ne faut.
Et durant tout ce temps la petite Dimbula tanguait et oscillait, se balançait et pivotait, se couchait comme si elle allait mourir, se relevait comme si on l’eût piquée, et dardait le nez à la ronde et encore à la ronde en une demi-douzaine de cercles avant de plonger; car la tempête était à son plus fort. Il faisait noir comme l’encre, en dépit de l’écume blanche en lambeaux sur les vagues, et, pour couronner le tout, la pluie se mit à tomber en nappes, au point que vous n’eussiez pu voir votre main devant votre visage. Cela ne faisait guère de différence pour les œuvres de fer là-bas au-dessous, mais le mât de misaine ne laissait pas de s’en tourmenter gravement.
--Maintenant, c’est la fin, dit-il d’un air sombre. La conspiration contre nous est par trop puissante. Il n’y a plus rien à faire qu’à...
--Hurraar! Brrrraah! Brrrrrrp! rugit la Vapeur par la sirène, à faire trembler les ponts. N’ayez pas peur, là en bas. Ce n’est que moi qui lance deux ou trois mots pour le cas où quelqu’un se trouverait en train de gambader ce soir dans le voisinage.
--Vous ne voulez pas dire qu’il y en a d’autres que nous en mer par ce temps? demanda la cheminée avec un nasillement rauque.
--Il y en a des douzaines, repartit la Vapeur, en tâchant de s’éclaircir la voix. Brrrrraaa! Brraaaaa! Prrrrp! Il vente un brin ici en haut; et, Grandes Chaudières! comme il pleut!
--Nous nous noyons, dirent les dalots.
Ils n’avaient rien fait d’autre toute la nuit, mais cette fouettée de pluie sans arrêt au-dessus d’eux semblait être la fin du monde.
--Ce n’est rien. D’ici une heure ou deux, nous serons plus tranquilles. D’abord le vent, ensuite la pluie, après quoi la brise et je fuis! Grrraaaaaah! Drrrraaaa! Drrrp! On dirait que la mer calme déjà. Si oui, vous apprendrez ce que c’est que le roulis. Jusqu’ici nous n’avons fait que tanguer. Pendant que j’y pense, vous autres, mes gaillards, là bas dans la cale, ne vous sentez-vous pas un peu plus à l’aise que tantôt?
On grognait au milieu des efforts tout autant qu’auparavant, mais ce n’était pas sur un ton aussi élevé ni aussi aigre; et, lorsque le navire tremblait, ce n’était pas avec un soubresaut pénible, comme fait un tisonnier qu’on choque sur le parquet; non, il cédait avec un petit tressaillement souple, comme un club de golf bien équilibré.
--Nous avons fait une découverte des plus étonnantes, dirent les serres l’une après l’autre. Découverte qui change du tout au tout la situation. Nous nous sommes aperçu, et pour la première fois dans l’histoire de la construction de navires, que l’effort en dedans des barrots de pont et la poussée extérieure des membres nous cadenassent, si l’on peut dire, plus étroitement à nos places, et nous mettent à même de supporter un effort sans aucun précédent dans les annales de l’architecture maritime.
La Vapeur n’eut que le temps de transformer un commencement de rire en un rugissement par la sirène.
--De quelle puissance de cerveau vous témoignez, vous autres, grandes serres, repartit-elle doucement, dès qu’elle eut fini.
--Nous aussi, entamèrent les barrots de pont, découvrons des choses et sommes des génies. Notre opinion est que le soutien des épontilles de barre-sèche nous offre un appui matériel. Nous trouvons que nous nous «fermons» sur elles lorsque nous sommes soumis à quelque poids d’eau de mer particulièrement lourd au-dessus de nous.
Ici la Dimbula s’élança dans un creux, en se couchant presque sur le flanc--pour, une fois arrivée au fond, reprendre son aplomb d’un coup de reins et d’un spasme.
--Dans des cas comme celui-ci--vous en apercevez-vous, Vapeur?--le bordé entôle de l’avant, et principalement celui de l’arrière--nous devrions aussi mentionner les varangues situées au-dessous de nous--nous font nous raidir contre toute tendance à nous fausser.
Les membres, pour s’exprimer, employaient le ton solennel et frappé de crainte qu’emploient les gens qui viennent de se trouver pour la première fois en présence de quelque chose de nouveau.
--Je ne suis qu’une pauvre bouffée de fumée, dit la Vapeur, mais j’ai, dans mon métier, à supporter une bonne dose de pression. Tout cela est diantrement intéressant. Dites-nous encore quelque chose, vous autres, mes gaillards, qui paraissez si calés.
--Regardez-nous, et vous verrez, dirent avec orgueil les tôles de l’avant. Attention, là-derrière! Voici venir la Mère Gigogne des Vagues! Serrez ferme, tous les rivets!
Une grande lame torrentueuse s’en vint en fulminant, mais à travers la lutte et la confusion, la Vapeur put percevoir les cris étouffés et brefs de la charpente au fur et à mesure que les différents efforts se faisaient sentir--des cris comme ceux-ci: «Doucement, par là--doucement! Ah, maintenant, poussez de toute votre force! Tenez bon! Cédez un rien! Debout! Tirez! Écartez dans les deux sens! Veillez à l’effort aux extrémités! Serrez, maintenant! Mordez dur! Laissez l’eau s’écouler--et voilà qui va bien!
La vague s’éloigna dans les ténèbres, en jetant ces mots:
--Pas mal, cela, si c’est là votre premier voyage!
Et le navire, trempé, mouillé, palpita au rythme des machines intérieures. Sous le sel des embruns descendus par l’écoutille de la chambre des machines, les trois cylindres étaient devenus blancs; les conduits à vapeur enveloppés de toile à voile étaient fourrés de blanc, et il n’était pas jusqu’aux cuivres, là-bas tout au fond, qui ne fussent mouchetés de souillures; mais les cylindres avaient appris à tirer ce qu’ils pouvaient de vapeur de ce qui n’était qu’à moitié de l’eau, et continuaient de piler de gaîté de cœur.
--Comment s’en tire le résultat le plus noble de l’ingéniosité humaine? demanda la Vapeur, tout en tourbillonnant à travers la chambre des machines.
--Rien pour rien en ce monde de malheur, répondirent les cylindres, comme s’il y eût eu des siècles qu’ils fussent en marche; et joliment peu pour un balancier d’une pression de cinq atmosphères! Nous avons filé deux nœuds durant cette dernière heure et quart! C’est plutôt humiliant pour huit cents chevaux-vapeur, qu’est-ce que vous en dites?
--Mais cela vaut mieux que de dériver de l’arrière, en tout cas. Vous semblez plutôt moins--comment dirai-je?--moins raide du dos que vous n’étiez.
--Si vous aviez été menée comme nous l’avons été cette nuit, vous ne seriez guère rai-ai-aide non plus. Théori-ori-ori-quement, cela va sans dire, la rigidité, c’est ce qu’on demande. Prrr-prrr-pratiquement, il faut faire quelques concessions de part et d’autre. Nous avons découvert cela, nous autres, en travaillant couchés sur nos flancs des cinq minutes d’affilée-éééé-ééé. Quel temps fait-il?
--La mer calme vite, répondit la Vapeur.
--A la bonne heure, dit le cylindre à haute pression. Stimulez le navire, mes enfants. On nous a donné cinq livres de plus de vapeur.
Et il se mit à fredonner les premières mesures de Said the young Obadiah to the old Obadiah, air chéri, on a pu le remarquer, des machines non construites pour les grandes vitesses. Les longs courriers à deux hélices, eux, chantent la Marche Turque, l’ouverture du Cheval de Bronze, et Madame Angot, jusqu’à ce que quelque chose aille de travers; alors, ils jouent la Marche Funèbre d’une Marionnette de Gounod, avec variations.
--Un de ces beaux jours, vous apprendrez quelque chanson à vous, dit la Vapeur en s’élevant par la sirène pour un dernier beuglement.
Le jour suivant, le ciel s’éclaircit et la mer se calma un peu; sur quoi la Dimbula se mit à rouler de bord à bord au point de n’avoir pas un pouce de fer qui ne fût malade et n’eût le vertige. Mais par bonheur tout le monde ne se sentit pas malade en même temps, sans quoi elle se fût ouverte comme une boîte de papier mouillé.
La Vapeur, tout en vaquant à ses affaires, siffla en manière d’avertissement. C’est, en effet, dans le court et rapide tohu-bohu qui suit un gros temps qu’arrivent la plupart des accidents, attendu qu’alors chacun croit le mal passé et ne se tient plus sur ses gardes. C’est ainsi qu’elle prêcha et babilla jusqu’à ce que les barrots, les membres, les varangues, les serres et le reste eussent appris à s’adapter les uns aux autres, et à supporter ce nouveau mode de tension.
Ils eurent d’ailleurs tout le temps de s’exercer, car ils restèrent seize jours à la mer, et le temps ne cessa d’être affreux jusqu’à moins de cent milles de New-York. La Dimbula cueillit au passage son pilote, et entra couverte de sel et de rouille écarlate. Sa cheminée était gris sale du haut en bas; elle avait perdu deux de ses embarcations; trois de ses manches à vent avaient pris l’aspect de chapeaux après une lutte avec la police; le pont se voyait pourvu d’une fossette au milieu; le rouffle qui recouvrait la barre était fendillé comme à coups de hache; la note de réparations à effectuer dans la chambre des machines était presque aussi longue que l’arbre porte-hélice; le panneau d’écoutille d’avant tomba en douves de baquet lorsqu’on souleva les barres de fer qui le retenaient; et le cabestan à vapeur s’était trouvé fortement tordu sur son assise. Dans l’ensemble, comme dit le capitaine, c’était «une assez bonne moyenne».
--Mais elle est assouplie, dit-il à Mr. Buchanan. Malgré tout son poids mort elle a vogué comme un yacht. Vous vous rappelez ce dernier coup de mer passé les Bancs? Je suis fier d’elle, Buck.
--Cela s’est très bien passé, repartit le chef mécanicien, en laissant courir son regard le long des ponts en désordre. Toutefois, celui qui jugerait superficiellement dirait que nous ne sommes qu’une épave; mais nous savons, nous autres--par expérience--qu’il en est autrement.
Il va sans dire que tout ce qu’il y avait dans la Dimbula se redressa de bel orgueil, et que le mât de misaine ainsi que la cloison d’abordage d’avant, personnes entreprenantes, prièrent la Vapeur d’avertir le port de New-York de leur arrivée.
--Faites savoir à ces gros bateaux qui nous sommes, dirent-ils. Ils ont l’air de nous prendre tout à fait pour une chose qui va sans dire.
C’était par une de ces claires et glorieuses matinées de calme plat, et en longue file s’alignaient, chacun à la moitié d’un mille à peine de l’autre, tandis que jouaient leurs musiques et que leurs remorqueurs retentissaient de cris et papillotaient de mouchoirs agités, le Majestic, le Paris, la Touraine, la Servia, le Kaiser Wilhelm II, et le Werkendam, tous en train de gagner pompeusement la mer. Comme la Dimbula renversait sa barre pour laisser la route libre aux grands bateaux, la Vapeur (qui en sait beaucoup trop pour qu’il ne lui soit égal de se donner de temps à autre en spectacle), cria:
--Oyez! Oyez! Oyez! Princes, Ducs et Barons de la Pleine Mer! Sachez-le par ces présentes, nous sommes la Dimbula, qui avons mis quinze jours et neuf heures à venir de Liverpool, après avoir, pour la première fois dans notre carrière, traversé l’Atlantique avec trois mille tonnes de chargement! Nous n’avons pas sombré. Nous voici. Hourra! Hourra! Nous ne sommes pas désemparée. Malgré que nous ayons eu un temps tout à fait sans exemple dans les annales de la construction de navires! Nos ponts furent balayés! Nous avons tangué! Nous avons roulé! Nous avons pensé mourir! Hi! Hi! Mais nous ne sommes pas morte. Nous tenons à faire connaître que nous sommes venue à New-York à travers tout le grand Atlantique par le plus mauvais temps du monde, et que nous sommes la Dimbula! Oui-da--a--aa--aaaa!
La belle ligne de bateaux passa aussi imperturbablement que le cortège des Saisons. La Dimbula entendit le Majestic faire «Hmph!», le Paris grommela «How!», la Touraine dit «Oui!» avec un coquet petit volute de vapeur; la Servia fit «Haw»! et le Kaiser ainsi que le Werkendam crièrent «Hoch!» à la façon teutonne--et ce fut absolument tout.
--J’ai fait de mon mieux, dit gravement la vapeur, mais je ne crois pas toutefois que nous ayons produit sur eux une bien grande impression. Et vous?
--C’est tout simplement dégoûtant, répliquèrent les tôles de l’avant. Ils auraient bien pu voir par où nous avons passé. Il n’est pas sur la mer un navire qui ait souffert autant que nous--est-ce vrai, voyons?
--Ma foi, je n’irai pas jusqu’à dire cela, reprit la Vapeur, attendu que j’ai travaillé sur quelques-uns de ces bateaux-là, et les ai amenés en six jours par un temps tout aussi mauvais que celui que nous avons eu quinze jours durant; et quelques-uns d’entre eux sont d’un peu plus de dix mille tonnes, je crois. En outre, j’ai vu le Majestic, par exemple, plongé de la proue à la cheminée dans l’eau; j’ai aidé l’Arizona, je crois que c’était lui, à se déhaler d’un iceberg avec lequel il s’était rencontré par une nuit noire; il m’a fallu, certain jour, m’échapper de la chambre des machines du Paris, parce qu’il y avait dedans trente pieds d’eau. Certes, je ne nie pas...
La Vapeur se tut soudain. Un remorqueur, chargé d’un club politique et d’une musique de cuivres, qui étaient allés assister au départ d’un sénateur de New-York pour l’Europe, croisait leur avant, en route pour Hoboken. Il y eut un long silence, lequel s’étendit, sans interruption, du taille-mer aux ailes d’hélice de la Dimbula.
Puis une nouvelle et grosse voix dit lentement et d’un ton empâté, comme si celui qui en était possesseur vînt de se réveiller:
--J’ai la conviction de m’être conduit d’une façon ridicule.
La Vapeur sut tout de suite ce dont il s’agissait; attendu que lorsqu’un navire s’y retrouve, le babil des différentes pièces prend fin et se résout en une voix unique, qui est l’âme du navire.
--Qui êtes-vous? demanda-t-elle en riant.
--Je suis la Dimbula, cela va sans dire. Je n’ai jamais été rien d’autre que cela--et aussi quelqu’un de fort ridicule!
Le remorqueur, qui faisait de son mieux pour se faire couler, s’esquiva juste à propos, tandis que sa musique brassait dans le fracas des cuivres un air aussi populaire que de mauvais goût.
--Eh bien, je suis contente que vous ayez fini par vous y retrouver, reprit la Vapeur. A dire vrai, j’étais un peu fatiguée de parler à tous ces membres et à toutes ces serres. Et maintenant, c’est la quarantaine. Après cela nous irons à notre débarcadère nous nettoyer un peu, pour--le mois prochain--recommencer.
NABOTH
Voici comment cela se passa; et la vérité qui s’en dégage est aussi une allégorie de l’empire.
Je le rencontrai au coin de mon jardin, un panier vide sur la tête, et un lambeau malpropre autour des reins. C’était tout le bien sur quoi Naboth pût élever l’ombre d’une prétention la première fois que je le vis. Il me mendia, et ce fut le début de nos relations. Il était très maigre, et montrait presque autant de côtes que son panier; il me raconta une longue histoire à propos de fièvre et d’un procès, et aussi d’un chaudron de fer qui avait été saisi par le tribunal en exécution d’un arrêt. Je mis la main à la poche afin d’assister Naboth, tel il advint à des rois de l’Orient, pour la perte de leurs royaumes, d’assister des aventuriers étrangers. Une roupie s’était cachée dans la doublure de mon gilet. J’ignorais totalement qu’elle fût là, et j’offris ma trouvaille à Naboth comme un présent tombé du ciel. Il répondit que j’étais le seul et légitime Protecteur du Pauvre qu’il eût jamais connu.
Le lendemain matin, il réapparut, le ventre un peu plus rond, et se roula sur le sol à mes pieds dans la verandah d’entrée. Il déclara que j’étais et son père et sa mère, et le descendant direct de tous les dieux de son panthéon, sans parler de mon contrôle sur les destinées de l’univers. Quant à lui, ce n’était qu’un marchand de bonbons, et de moindre importance encore que la poussière sous mes pieds. J’avais déjà entendu ce genre de boniment, aussi lui demandai-je ce dont il retournait. Ma roupie, dit Naboth, l’avait élevé aux nues, et il désirait présenter une requête. Il souhaitait d’installer un petit éventaire de bonbons près de la maison de son bienfaiteur, afin de suivre du regard ma révérée personne tandis que j’allais et venais, illuminant le monde. Je daignai gracieusement accorder la permission, et il s’éloigna la tête entre les genoux.
Or, tout au fond de mon jardin, le sol s’en va en pente jusqu’à la route, et la pente se trouve dominée par une épaisse plantation d’arbustes. Un court chemin carrossable va de la maison au Mall, lequel Mall passe tout près de la plantation. Dans l’après-midi du lendemain je m’aperçus que Naboth s’était assis au bas de la pente, par terre dans la poussière de la route et sous le soleil ardent, un panier devant lui, où erraient quelques bonbons poisseux. Il s’était, par l’effet de ma munificence, remis dans le commerce, et le sol se trouvait le paradis grâce à mon honorée faveur. Rappelez-le-vous, il n’était question que de Naboth, son panier, le soleil et la poussière, lorsque mon Empire commença d’être sapé.
Le jour suivant, il s’était transporté en haut de la pente plus près de mes arbustes, et agitait un éventail en feuilles de palmier pour tenir les mouches à l’écart de sa marchandise. De ce fait je jugeai que le commerce devait avoir marché.
Quatre jours plus tard, je remarquai qu’il s’était reculé, lui et son panier, à l’abri des arbustes, et avait attaché entre deux branches une guenille couleur isabelle afin de faire plus d’ombre. Il y avait abondance de bonbons dans son panier. Je pensai que le commerce devait certainement être encore en voie de hausse.
Sept semaines plus tard, le gouvernement fit l’acquisition d’une petite pièce de terre destinée à la construction d’un tribunal, tout près de l’extrémité de mon compound, et employa près de quatre cents coolies aux fondations. Naboth acheta une couverture rayée bleu et blanc, un pied de lampe en cuivre, et un boy, pour répondre à l’essor du commerce, qui était effrayant.
Cinq jours plus tard, il acheta un livre de comptes, vaste, épais, à dos rouge, et un encrier de verre. Je m’aperçus, de la sorte, que les coolies s’étaient endettés vis-à-vis de lui, et que le commerce prenait une extension conforme aux règles légitimes du crédit. Je m’aperçus aussi que le panier était devenu trois paniers, et que Naboth avait reculé et élagué dans la plantation d’arbustes, et s’était fait une jolie petite clairière pour l’étalage convenable du panier, de la couverture, des livres et du boy.
Une semaine et cinq jours plus tard, il avait construit une cheminée d’argile dans la clairière, et l’épais livre de comptes débordait. Il déclara que Dieu avait créé peu d’Anglais de ma sorte, et que j’étais l’incarnation de toutes les vertus humaines. Il m’offrit en tribut quelques échantillons de sa marchandise, et, en les acceptant, je le reconnus comme mon feudataire sous le manteau de ma protection.
Trois semaines plus tard, je remarquai que le boy avait maintenant l’habitude de préparer pour Naboth son repas de midi, et que Naboth commençait à prendre du ventre. Il avait élagué plus avant dans ma plantation d’arbustes, et possédait un second livre de comptes, plus épais que le premier.
Onze semaines plus tard, Naboth s’était rongé sa route presque de part en part de la plantation, et une hutte de roseau, à l’extérieur de laquelle se trouvait une couchette, se dressait dans la petite percée dont il était l’auteur. Deux chiens et un bébé dormaient dans la couchette. D’où j’inférai que Naboth avait pris femme. Il déclara que, grâce à ma faveur, il avait ainsi fait, et que j’étais plusieurs fois plus beau que Krishna.
Six semaines et deux jours plus tard, un mur de terre avait poussé au fond de la hutte. Derrière celle-ci picoraient des poules, et cela sentait un peu. Le secrétaire municipal prétendit qu’il se formait un cloaque sur la route, à cause des infiltrations de mon compound, et qu’il fallait que je m’arrangeasse pour les faire disparaître. Je parlai à Naboth. Il déclara que j’étais le souverain maître de ses intérêts ici-bas, et que le jardin était tout entier ma propriété; et il m’envoya de nouveaux échantillons de sa marchandise dans un torchon douteux.
Deux mois plus tard, un coolie fut tué dans une rixe qui eut lieu en face de la Vigne de Naboth. L’inspecteur de police déclara que le cas était sérieux, se rendit dans les quartiers de mes domestiques, insulta la femme de mon majordome et éprouva le besoin d’arrêter mon majordome lui-même. Le plus curieux du meurtre, c’est que la plupart des coolies se trouvaient ivres au moment où il se produisit. Naboth fit remarquer que mon nom était un rempart solide entre lui et ses ennemis, et qu’il attendait la prochaine venue d’un autre bébé.
Quatre mois plus tard, la hutte était tout murs de terre, très solidement construits, et Naboth avait employé la plupart de mes arbustes à nourrir ses cinq chèvres. Une montre d’argent et une chaîne en aluminium brillaient sur son ventre fort arrondi. Mes serviteurs, à diverses reprises, se trouvèrent ivres d’une assez alarmante façon, et ne manquaient pas une occasion de perdre leur temps avec Naboth. Je parlai à Naboth. Il déclara que, grâce à la faveur et à la gloire de ma personne, il ferait de toute sa gent féminine de véritables ladies, et que s’il était quelqu’un pour laisser entendre qu’il tenait à l’ombre de mes tamaris une distillerie clandestine, c’était alors, à moi, son suzerain, à les poursuivre.
Une semaine plus tard, il loua un homme pour fabriquer plusieurs douzaines de mètres carrés de treillage destiné à entourer le derrière de sa hutte, afin que ses femmes pussent se trouver à l’abri des regards étrangers. L’homme s’en alla le soir, laissant son travail paver le raccourci qui reliait la route à ma maison. Je rentrais en voiture à la tombée du jour, et tournai le coin, près de la Vigne de Naboth, à une assez vive allure. La première chose dont je me souvienne ensuite, c’est que les chevaux du phaéton bronchaient et se débattaient dans une sorte de réseau de bambou d’une solidité sans exemple. Les deux bêtes s’abattirent. L’une d’elles se releva sans plus de mal que les deux genoux couronnés. L’autre se trouvait si maltraitée que je fus forcé de l’abattre.
Naboth n’est plus là, et sa hutte est retournée à sa boue primitive, avec des bonbons en guise de sel pour démontrer que le lieu est maudit. Pour moi, j’ai construit un pavillon qui domine le bout du jardin, et c’est sur mes frontières le fort d’où je garde mon Empire.
J’apprécie maintenant ce que ressentit Achab. En voilà un, que les Écritures ont calomnié!
LES BORNES MENTALES DE PAMBÉ SERANG
Si l’on réfléchit aux circonstances dans lesquelles cela se passa, c’était la seule chose qu’il pût faire. Mais Pambé Serang a été pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, et Nurkeed est mort, lui aussi.
Il y a trois ans, alors que le steamer Saarbruck, de la ligne Elsass-Lothringen, faisait du charbon à Aden, et que le temps était à vrai dire fort chaud, Nurkeed, le grand et gros chauffeur de Zanzibar, qui entretenait le second foyer de droite, à trente pieds de profondeur dans la cale, obtint la permission d’aller à terre. Il partit «Seedee-boy», comme on appelle les chauffeurs; il revint Sultan de Zanzibar dans toute sa gloire--Sa Hautesse Sayyid Burgash, une bouteille en chaque main. Puis il s’assit sur le caillebotis du panneau d’écoutille d’avant, mangeant du poisson salé et des oignons, et chantant les chansons d’un pays lointain. Les aliments appartenaient à Pambé, le serang ou chef des marins lascars. Ce dernier venait de les faire cuire à sa propre intention, s’était éloigné un instant pour emprunter du sel, et, lorsqu’il revint, les doigts noirs et sales de Nurkeed bêchaient à même le riz.
C’est un personnage d’importance qu’un serang, bien au-dessus d’un chauffeur, quoique le chauffeur touche un plus haut salaire. C’est lui qui le premier donne le signal du chœur «Hya! Hulla! Hee-ah! Heh!» lorsqu’on hisse la baleinière du capitaine aux daviers; c’est également lui qui lance la sonde; et quelquefois, lorsqu’il n’y a pas grand’chose à faire à bord, il lui arrive de mettre sa mousseline la plus blanche ainsi qu’une ceinture rouge, et de jouer avec les enfants des passagers sur le gaillard d’arrière. Alors, les passagers lui donnent de l’argent, qu’il économise jusqu’au dernier penny en vue de quelque orgie à Bombay ou Calcutta, sinon Poulou Penang.
--Oh! espèce de grand baril de cirage, tu manges mon déjeuner! dit Pambé, dans cette autre langue franque qui commence où s’arrête la langue levantine, se parle de Port Saïd en allant vers l’est, jusqu’au point où l’est devient l’ouest, et sert aux commérages des bricks de chasse au phoque des îles Kouriles avec les jonques égarées de Hakodaté.
--Fils d’Eblis, gueule de singe, foie de requin sec, cochon, je suis le Sultan Sayyid Burgash, et je commande à tout ce bateau. Enlève ta tripaille.
Et Nurkeed poussa dans la main de Pambé le plat d’étain, vide de son riz.
Pambé, le saisissant à deux mains, le moula en forme de cuvette sur la tête lainue de Nurkeed. Ce dernier tira son couteau de matelot, et en frappa Pambé à la jambe. Pambé tira son couteau de matelot, à lui; mais Nurkeed se laissa glisser dans les ténèbres de la cale et cracha par le caillebotis sur Pambé, lequel était en train de tacher de son sang le passavant immaculé.
Seule, la blanche lune assista au spectacle; car les officiers étaient en train de veiller à l’approvisionnement de charbon, et les passagers, de se retourner dans leurs cabines sans air.
--Fort bien, dit Pambé. (Et il s’en alla vers l’avant se bander la jambe.) Nous réglerons ce compte-là plus tard.
C’était un Malais né dans l’Inde, marié une première fois à Burma, où sa femme tenait un débit de cigares sur la route de Shwe-Dagon; une autre fois à Singapour, à une Chinoise; et une autre fois encore à Madras, à une Mahométane, marchande de volailles. Le marin anglais ne peut guère, à cause des facilités postales et télégraphiques, se marier prodigalement ainsi qu’il faisait jadis; mais les marins indigènes, que n’inquiètent pas ces inventions barbares du sauvage occidental, le peuvent aisément. Pambé se montrait un bon mari lorsqu’il lui arrivait de se rappeler l’existence d’une de ses épouses; mais il se montrait aussi un fort bon Malais; et il n’est guère prudent d’offenser un Malais, attendu qu’il n’oublie quoi que ce soit. En outre, dans le cas de Pambé, il y avait eu sang versé et nourriture gâchée.
Le lendemain matin, Nurkeed se leva sans le moindre souvenir de ce qui avait eu lieu. Ce n’était plus le Sultan de Zanzibar, mais un chauffeur ayant très chaud. C’est pourquoi il alla sur le pont ouvrir sa veste à la brise matinale, jusqu’au moment où un couteau de matelot s’en vint, tel un poisson volant, s’endiguer dans la boiserie de la cuisine, à deux centimètres de son aisselle droite. Il se précipita en bas avant l’heure, tâchant de se rappeler ce qu’il avait bien pu dire au propriétaire de l’arme. A midi, lorsque tous les lascars du navire étaient à manger, Nurkeed s’avança au milieu d’eux, et, en sa qualité d’homme placide tenant à sa peau, ouvrit des négociations en ces termes:
--Hommes de ce navire, hier au soir, j’étais ivre, et, ce matin, je sais que je me suis conduit d’une façon inconvenante vis-à-vis de quelqu’un d’entre vous. Qui était-ce, que je puisse lui dire en face que j’étais ivre?
Pambé mesura la distance qui le séparait de la poitrine nue de Nurkeed. Se fût-il élancé sur lui, qu’il eût pu se trouver renversé d’un croc en jambe; il n’est, en outre, point rare que le coup qu’on porte à la poitrine sans regarder se traduit par une simple entaille au bréchet. Les côtes sont difficiles à atteindre, à moins que le sujet ne dorme. Aussi Pambé ne dit-il mot; en quoi les autres lascars l’imitèrent. Leurs physionomies, en une seconde, perdirent toute expression, comme il arrive à l’Oriental lorsqu’il y a du meurtre dans l’air ou quelque perspective d’ennui. Nurkeed regarda longuement ces prunelles blanches. Ce n’était qu’un Africain, et il ne savait pas lire les caractères. Un gros soupir--presque un gémissement--et il retourna aux fourneaux. Les lascars reprirent la conversation où ils l’avaient interrompue. Ils s’entretenaient de la meilleure façon de cuire le riz.
Nurkeed souffrit quelque peu du manque d’air frais durant la traversée de Bombay. Il ne vint respirer sur le pont que lorsque tout le monde s’y promenait; et même alors, il arriva qu’une grosse poulie tomba d’un mât de charge à un pied de sa tête, et qu’un caillebotis, qu’on eût dit fortement attaché et sur lequel il posa le pied, fit mine de basculer avec l’intention de le précipiter sur le chargement arrimé à quinze pieds au-dessous; et, par une nuit insupportable, il advint que le couteau de matelot tomba du gaillard d’avant, et, cette fois-ci, fit couler le sang. Sur quoi Nurkeed porta plainte; et, lorsque le Saarbruck atteignit Bombay, il s’enfuit pour s’ensevelir au milieu d’une population de huit cent mille âmes, et ne signa plus d’articles que le navire ne fût à un mois du port. Pambé attendit, lui aussi; mais sa femme de Bombay se fit criarde, et il fut obligé de s’enrôler sur le Spicheren à destination de Hong-kong, se rendant compte que les alouettes ne vous tombent pas toutes rôties dans le bec. Dans les mers embrumées de la Chine il ne laissa pas de penser beaucoup à Nurkeed; et, lorsque des steamers de la ligne Elsass-Lothringen se trouvèrent amarrés au port avec le Spicheren, il s’enquit de lui et apprit qu’il était allé en Angleterre via Le Cap, sur le Gravelotte. Pambé s’en vint en Angleterre sur le Worth. Le Spicheren rencontra ce dernier près du phare de la Nore. Nurkeed s’en allait avec le Spicheren sur la côte de Calicut.
--Vous voulez retrouver un ami, eh, mon brave à la gueule d’écoutille à charbon? demanda un monsieur de la marine marchande. Rien de plus facile. Vous n’avez qu’à attendre aux docks du Nyanza qu’il arrive. Tout le monde arrive, aux docks du Nyanza. Attendez, pauvre païen.
Le monsieur disait vrai. Il est de par le monde trois grandes portes où, si vous avez la patience d’attendre, vous rencontrerez qui vous voulez. L’entrée du Canal de Suez en est une, mais y arrive aussi la Mort; la gare de Charing Cross est la seconde--lorsqu’il s’agit de l’intérieur; et les docks du Nyanza sont la troisième. En chacun de ces endroits vous verrez des hommes et des femmes le regard éternellement en quête de ceux qui sûrement arriveront. De sorte que Pambé attendit aux docks. Le temps n’était rien à ses yeux; et ses femmes pouvaient, elles aussi, attendre, comme il fit de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, près des cheminées à Carreau Bleu, de celles à Point Rouge, de celles à Barre Jaune, et de la bohème de la mer, sans nom et sans entretien, que l’on chargeait et déchargeait, qui se coudoyait, sifflait et mugissait dans l’éternelle brume. Quand l’argent vint à manquer, un touchant philanthrope conseilla à Pambé de se faire chrétien; et Pambé se fit chrétien en toute hâte, attrapant son instruction religieuse entre deux arrivées de navire, et six ou sept shillings la semaine pour distribuer de petits traités aux marins. En quoi consistait cette religion, Pambé n’en avait cure; mais il savait qu’en disant «ki-li-ti-en indigène, moussu» à des gens en longues redingotes noires, il pouvait se faire quelques sous; et les traités étaient de vente facile dans un petit débit où l’on pouvait se procurer du «gros cul» «à la pipée», qui est d’un poids encore moindre qu’au «demi-cornet», qui lui-même pèse moins d’une demi-once, et constitue un fort profitable commerce de détail.
Mais, au bout de huit mois, Pambé tomba malade d’une pneumonie, contractée à force de rester là sans bouger, les pieds dans la boue; et, furieux contre le sort, il dut, bien malgré lui, rester couché dans sa chambre à deux shillings six pence.
Le touchant philanthrope s’assit à son chevet, et fut fort marri de découvrir que Pambé bavardait en jargons étrangers, au lieu d’écouter les bons livres, et semblait presque retombé dans les ténèbres du paganisme--jusqu’au jour où le malade fut réveillé de sa quasi-stupeur par une voix dans la rue, près de l’entrée des docks.
--Lui..., mon ami..., murmura Pambé. Appelez-le, appelez Nurkeed. Vite! C’est Dieu qui l’envoie!
--Il lui fallait quelqu’un de sa race, dit le touchant philanthrope. Et, sortant de la maison, il appela «Nurkeed!» à tue-tête. Un homme de couleur je ne vous dis que cela, en chemise blanche craquante et en complet tout battant neuf, chapeau luisant et rutilante épingle de cravate, fit demi-tour. Maints voyages avaient appris à Nurkeed le secret de savoir dépenser son argent, et fait de lui un parfait cosmopolite.
--Hi! Yes! fit-il, lorsque la situation lui fut exposée. Commandé lui--sacré nègre--quand moi être sur le Saarbruck. Vieux Pambé, bon vieux Pambé! Sacré lascar! Vous montrer moi le chemin, moussu.
Et il suivit son guide dans la chambre. D’un coup d’œil le chauffeur se rendit compte de ce qui avait échappé au touchant philanthrope. Pambé manquait de tout. Nurkeed fourra ses mains tout au fond de ses poches bourrées, puis s’avança, les paumes fermées, vers le malade, en criant:
--Hya, Pambé! Hya! Hee-ah! Hulla! Heh! Takilo! Takilo! Serre le câble arrière, Pambé. Tu sais, Pambé. Tu me reconnais. Dekho, jee! Regarde! Sacré gros feignant de lascar!
Pambé fit signe de la main gauche. La droite était restée sous l’oreiller. Nurkeed enleva son magnifique chapeau et se pencha sur Pambé jusqu’à ce qu’il pût percevoir un faible murmure.
--Admirable! fit le touchant philanthrope. Ces Orientaux savent aimer comme des enfants!
--Dégoise-moi cela, dit Nurkeed, en se baissant encore plus près au-dessus de Pambé.
--Le poisson et les oignons..., fit Pambé.
Et il lui enfonça droit et de bas en haut le couteau en plein dans les côtes.
On entendit une grosse toux épaisse, et le corps de l’Africain glissa lentement du lit, tandis que ses mains, desserrées pour se rattraper, laissaient tomber une pluie de pièces de monnaie qui roulèrent à travers la chambre.
--Maintenant, je peux mourir! dit Pambé.
Mais il ne mourut pas. Il fut rendu à la vie grâce à tout le talent que peut acheter l’argent, attendu que la loi le réclamait; et il finit par redevenir suffisamment bien portant pour se voir pendu en bonne et due forme.
Pambé n’y attacha nulle particulière importance; mais ce fut un sale coup pour le touchant philanthrope.
EUX
Un point de vue m’appela à un autre; un sommet à son voisin, à travers la moitié du comté. Et comme pour toute réponse je n’avais qu’à brusquer de l’avant un levier, je laissai le comté fluer sous mes roues. Les plateaux de l’Est semés d’orchidées firent place au thym, au houx et à l’herbe grise des dunes; ceux-ci, au riche pays de blé et aux figuiers de la côte plus basse, où vous promenez le battement du flot à votre main gauche durant quinze milles de surface unie; et lorsque enfin je tournai dans l’intérieur, au travers d’un enchevêtrement de collines arrondies et de bois, il arriva que je m’étais jeté complètement hors de mes bornes connues. Au delà de ce hameau particulier qui a servi de parrain à la capitale des États-Unis, je trouvai des villages cachés où les abeilles, les seules choses éveillées, bourdonnaient dans des tilleuls de quatre-vingts pieds, lesquels surplombaient de grises églises normandes; de miraculeux ruisseaux qui s’enfonçaient sous des ponts de pierre bâtis pour un trafic plus lourd qu’ils en reverraient jamais les accabler encore; des granges à dîmes, plus vastes que leurs églises, et une vieille forge qui clamait sa qualité passée de salle des Chevaliers du Temple. Je trouvai des bohémiens sur un terrain communal où l’ajonc, la fougère et la lande soutenaient ensemble la lutte durant un mille de voie romaine; et un peu plus loin je dérangeai un renard au poil ardent, qui se roulait, à la façon d’un chien, au grand soleil.
Comme les collines boisées se refermaient autour de moi, je me mis debout dans l’automobile pour me rendre compte de l’orientation de cette grande dune dont la tête annelée sert de ligne de démarcation sur une étendue de cinquante milles à travers les basses campagnes. Je jugeai que la disposition du pays m’amènerait sur quelque route se dirigeant vers l’ouest et qui conduisît à son pied; mais j’avais compté sans le voile des bois qui rendait tout confus. Un tournant rapide me plongea pour commencer dans une clairière verte, pleine jusqu’aux bords de soleil liquide, ensuite dans un sombre entonnoir où les feuilles mortes de l’an passé se mirent à chuchoter et batailler autour de mes pneumatiques. Le vigoureux feutrage de noisetiers qui se rejoignait là-haut n’avait pas vu la serpe au cours de deux générations au moins, et la hache n’était jamais venue empêcher le chêne ni le hêtre rongés de mousse de s’élever au-dessus d’eux. Ici la route se changea franchement en une percée recouverte d’un tapis de velours brun, sur lequel les bouquets de primevère en profusion prenaient une apparence de jade et quelques jacinthes maladives à tige blanchâtre saluaient d’une même inclination de tête. Profitant des avantages de la pente, je débrayai et glissai sur un tourbillonnement de feuilles, tandis qu’à tout moment je m’attendais à rencontrer un garde; mais je ne fis qu’entendre un geai, au loin, qui s’en prenait au silence sous le demi-jour des arbres.
Le chemin continuait de descendre. J’étais sur le point de reculer et de me mettre à revenir sur mes pas à la seconde vitesse avant d’aller finir dans quelque marais, lorsque j’aperçus du soleil à travers l’enchevêtrement, devant moi, et levai le frein.
Il fallait encore descendre. Au moment où la lumière me frappait en plein visage, mes roues de devant s’engagèrent sur le gazon d’une grande pelouse paisible d’où s’élançaient des cavaliers hauts de dix pieds, lances baissées, des paons monstrueux et des filles d’honneur à tête ronde tirées à quatre épingles--bleus, noirs et luisants--tout en if taillé. Au delà de cette pelouse--que les bois rangés assiégeaient de trois côtés--se dressait une antique maison de pierre lépreuse et rongée par les saisons, pourvue de fenêtres à meneaux et de toits de tuile rouge-rose. Elle était flanquée de murs semi-circulaires, rouge-rose, eux aussi, qui fermaient la pelouse sur le quatrième côté et au pied desquels croissait à hauteur d’homme une haie de buis. Il y avait des pigeons sur le toit à l’entour des sveltes cheminées de brique, et j’entrevis la lueur d’un pigeonnier octogone derrière le mur qui aussitôt me le déroba.
Ici, je m’arrêtai donc--la lance verte d’un cavalier reposait sur ma poitrine,--retenu par l’extrême beauté de ce joyau en cet enchâssement.
«Si l’on ne me fait pas décamper à titre de violateur du droit de propriété, ou si ce chevalier ne me donne pas la chasse, pensai-je, il faut tout au moins que Shakespeare et la reine Elisabeth sortent par cette porte de jardin entrebâillée pour m’inviter à prendre le thé.»
Un enfant apparut à une fenêtre en l’air, et je crus voir le petit être agiter une main amie. Mais c’était pour appeler un camarade, car bientôt se montra une autre joyeuse tête. Alors, j’entendis rire parmi les paons en if, et m’étant retourné pour être sûr (jusqu’alors je n’avais fait que regarder la maison), je vis derrière une haie l’argent d’une fontaine s’élever sur un fond de soleil. Les pigeons du toit roucoulèrent au roucoulement de l’eau; mais entre les deux notes je perçus le rire étouffé autant que parfaitement heureux d’un enfant absorbé dans l’accomplissement de quelque léger méfait.
La porte du jardin--de lourd chêne profondément enfoncé dans l’épaisseur du mur--s’ouvrit davantage; une femme en grand chapeau de jardin posa lentement le pied sur la marche de pierre creusée par le temps, et tout aussi lentement traversa le gazon. Je préparais quelque excuse, quand elle leva la tête et je m’aperçus qu’elle était aveugle.
--Je vous ai entendu, dit-elle. N’est-ce pas là une automobile?
--J’ai peur de m’être mépris sur ma route. J’aurais dû tourner un peu au-dessus. Je n’ai jamais rêvé..., commençai-je.
--Mais je suis fort contente. Imaginer la venue d’une automobile dans le jardin! Ce sera un tel régal!... (Elle se retourna et fit comme si elle regardait autour d’elle.) Vous... vous n’avez vu personne, dites... par hasard?
--Personne à qui parler, mais les enfants semblaient intéressés de loin.
--Lesquels?
--Je viens d’en voir deux là-haut à la fenêtre, et je crois avoir entendu un petit bonhomme dans les environs.
--Oh! que vous êtes heureux! s’écria-t-elle. (Et son visage s’éclaira.) Je les entends, cela va sans dire, mais c’est tout. Vous les avez vus et entendus?
--Oui, répondis-je. Et si je connais quelque chose aux enfants, l’un d’eux est en train de se payer du bon temps près de la fontaine là-bas. Échappé, j’imagine...
--Vous aimez les enfants?
Je lui donnai une ou deux raisons pour lesquelles je n’avais pas lieu de tout à fait les haïr.
--Naturellement, naturellement, dit-elle. Alors, vous comprenez? Alors, vous ne trouverez pas ridicule que je vous demande de promener votre automobile à travers les jardins, une ou deux fois... tout doucement? Je suis sûr qu’ils aimeraient la voir. Ils voient si peu de choses, les pauvres petits! On essaye de leur rendre la vie agréable, mais... (elle fit un geste des mains dans la direction des bois)... nous sommes tellement hors du monde ici!
--Ce sera superbe, répliquai-je; mais je ne peux pas abîmer votre gazon.
Elle tourna le visage à droite.
--Attendez une minute, reprit-elle. Nous sommes à l’entrée sud, n’est-ce pas? Derrière les paons se trouve un chemin dallé. Nous l’appelons la Cour des Paons. On ne peut le voir d’ici, me dit-on, mais en serrant de près la lisière du bois il n’y a qu’à tourner au premier paon pour atteindre les dalles.
C’était un sacrilège que d’éveiller avec le tapage d’un mécanisme ce devant de maison plongé dans le rêve, mais je fis aller et venir la voiture pour ne pas toucher au gazon, rasai de près la lisière du bois, puis, faisant demi-tour, m’engageai sur le large chemin dallé où reposait le bassin de la fontaine comme un énorme saphir étoilé.
--Puis-je venir aussi? cria-t-elle... Non, merci, ne m’aidez pas. Cela ne fera qu’ajouter à leur plaisir, s’ils me voient.
Elle chercha légèrement sa route jusque devant l’automobile, et un pied sur le marchepied, cria:
--Enfants, oh, enfants! Regardez ce qui va se passer!
La voix eût tiré de l’enfer des âmes en peine, pour l’élan de tendresse qu’on sentait au fond de sa douceur, et je ne fus pas surpris d’entendre derrière les ifs répondre un cri d’allégresse. Ce devait être l’enfant près de la fontaine, mais à notre approche il prit la fuite en laissant un petit bateau dans l’eau. J’aperçus la lueur de sa blouse bleue parmi les muets cavaliers.
Pleins de bonnes intentions, nous nous prélassâmes d’un bout à l’autre de l’allée, et sur la prière de l’aveugle recommençâmes. Cette fois-ci, l’enfant avait maîtrisé sa panique, mais se tenait éloigné et dans le doute.
--Le petit gaillard nous surveille, dis-je. Je me demande si une promenade ne serait pas de son goût.
--Ils sont encore très sauvages. Très sauvages. Mais, mon Dieu, que vous êtes heureux, de les voir! Écoutons.
J’arrêtai sur-le-champ la machine, et le silence humide, lourd de la senteur du buis, nous enveloppa comme d’un épais manteau. J’entendais un bruit de ciseaux--sans doute quelque jardinier occupé à tondre,--un bourdonnement d’abeilles, et des voix entrecoupées qui pouvaient être le fait des pigeons.
--Oh, les méchants! fit-elle d’un air las.
--Peut-être est-ce l’automobile qui les rend sauvages. La petite fille à la fenêtre paraît prodigieusement intéressée.
--Oui? (Elle leva la tête.) J’avais tort de dire cela. Ils professent une véritable adoration pour moi. C’est la seule chose qui donne encore à la vie quelque prix... lorsqu’ils vous adorent, n’est-ce pas? Je n’ose penser à ce que serait le lieu sans eux... En passant, dites-moi, est-ce beau?
--Je crois que c’est le lieu le plus beau que j’aie jamais vu.
--C’est ce que tout le monde me dit. Je le sens, naturellement; mais ce n’est pas tout à fait la même chose.
--Est-ce donc que vous n’avez jamais...? commençai-je.
Mais je m’arrêtai, confus.
--Non, pas à mon souvenir. C’est arrivé alors que je n’étais âgée que de quelques mois, me dit-on. Et cependant je dois me rappeler quelque chose; autrement, pourrais-je rêver de couleurs? Je vois de la lumière dans mes rêves, et des couleurs; mais eux, jamais je ne les vois. Je les entends seulement, tout juste comme je fais lorsque je suis éveillée.
--C’est difficile, de voir les visages dans les rêves. Certaines gens le peuvent, mais, en général, nous n’avons pas ce don, poursuivis-je en regardant là-haut la fenêtre, où l’enfant se tenait pour ainsi dire cachée.
--Moi aussi j’ai entendu dire cela, repartit-elle. Et on me raconte que jamais on ne voit en rêve le visage d’une personne morte. Est-ce vrai?
--Je crois que oui... maintenant que j’y pense.
--Mais comment est-ce avec vous... vous en personne?
Les yeux aveugles se tournèrent vers moi.
--Je n’ai jamais vu le visage de mes morts en aucun de mes rêves, répondis-je.
--Alors, ce doit être aussi triste que d’être aveugle.
Le soleil s’était enfoncé derrière les bois, et les longues ombres prenaient possession des insolents cavaliers, un à un. Je vis la lumière mourir à la pointe d’une lance aux feuilles luisantes et tous les vaillants et rudes verts tourner au noir velouté. La maison, acceptant la fin d’un jour encore, comme elle en avait accepté cent mille autres passés, semblait se tasser un peu plus dans son repos parmi les noirs fantômes.
--Est-ce que cela vous a quelquefois manqué? demanda-t-elle après l’instant de silence.
--Quelquefois beaucoup, répliquai-je.
L’enfant avait quitté la fenêtre comme dessus se refermaient les ombres.
--Ah! Moi, de même; mais je ne suppose pas que ce soit permis... Où demeurez-vous?
--A l’autre bout du comté,--à soixante milles et plus, et je devrais être déjà parti. Je suis venu sans mon phare.
--Mais il ne fait pas encore noir; je le sens.
--J’ai peur qu’il ne le fasse d’ici à ce que je sois rentré. Pourriez-vous me prêter quelqu’un pour me mettre un peu sur mon chemin? Je suis complètement perdu.
--Je vais envoyer Madden avec vous jusqu’au carrefour. Nous sommes si loin de tout, je ne m’étonne pas que vous vous soyez perdu! Je vais vous guider pour faire le tour jusque sur le devant de la maison. Mais vous irez doucement, n’est-ce pas, jusqu’à ce que vous soyez hors de la propriété? Ce n’est pas enfantin de ma part, dites-moi?
--Je vous promets d’aller comme ceci, répliquai-je.
Et je laissai la voiture partir d’elle-même pour descendre le chemin dallé.
Nous longeâmes l’aile gauche de la maison, dont les gouttières de plomb artistement fondu valaient à elles seules tout un jour de voyage; nous passâmes sous une grande entrée recouverte de roses, percée dans le mur rouge, et fîmes ainsi le tour jusqu’à la haute façade de la maison, laquelle, en beauté et majesté, l’emportait autant sur le derrière que celui-ci sur tous ceux que j’avais vus.
--Est-ce beau à ce point? demanda-t-elle d’un air pensif lorsqu’elle entendit mes transports. Et vous aimez aussi les figures de plomb? Il y a, par derrière, le vieux jardin d’azalées. On prétend que ce lieu doit avoir été créé pour des enfants... Voulez-vous m’aider à descendre, s’il vous plaît? J’aurais aimé venir avec vous jusqu’au carrefour, mais il ne faut pas que je les quitte... Est-ce vous, Madden? Je désire que vous montriez à ce monsieur le chemin jusqu’au carrefour. Il s’est perdu, mais... il les a vus.
Un majordome apparut sans bruit au miracle de vieux chêne qu’il faut appeler la porte principale, et s’esquiva pour aller mettre son chapeau. Elle resta là, à me regarder de ses yeux bleus tout grands ouverts qui ne voyaient pas, et je m’aperçus pour la première fois qu’elle était belle.
--Rappelez-vous, dit-elle tranquillement, que si vous avez de l’amitié pour eux, vous reviendrez.
Et elle disparut dans la maison.
Le majordome, une fois dans la voiture, ne dit rien jusqu’à ce que nous fussions presque à la loge du concierge, où, saisissant la lueur d’une blouse bleue dans une plantation d’arbustes, je fis un large écart, de peur que le démon qui dirige les petits garçons en leurs jeux ne me fît commettre un infanticide.
--Faites excuse, demanda-t-il soudain, mais pourquoi Monsieur a-t-il fait cela?
--L’enfant, là-bas.
--Notre jeune monsieur en bleu?
--Sans doute.
--Il court un peu de tous côtés. Monsieur l’a-t-il vu auprès de la fontaine?
--Oh, oui, plusieurs fois... Tournons-nous ici?
--Oui, Monsieur. Et Monsieur ne les aurait-il pas vus aussi en haut?
--A la fenêtre? Oui.
--Était-ce avant que la maîtresse sorte pour parler à Monsieur?
--Un peu avant. Pourquoi voulez-vous savoir?
Il fit une courte pause.
--Seulement pour être sûr que... qu’ils ont vu l’automobile, Monsieur, parce qu’avec des enfants qui courent de droite et de gauche, bien que je sois sûr que Monsieur conduise avec un soin tout particulier, un accident est bien vite arrivé. C’était tout, Monsieur. Voici le carrefour. Monsieur ne peut pas se tromper de chemin à partir de maintenant... Merci, Monsieur, mais ce n’est pas notre coutume, à nous autres, pas avec...
--Je vous demande pardon, fis-je.
Et je rentrai l’argent britannique.
--Oh, avec les autres, cela se fait, en règle générale... Au revoir, Monsieur,
Il se retira dans la tour blindée de sa caste et s’éloigna. Sans doute quelque majordome jaloux de l’honneur de sa maison, et qui s’intéressait, probablement, grâce à quelque servante, au quartier des enfants.
Après avoir passé les poteaux indicateurs du carrefour, je regardai en arrière, mais les collines en leurs replis s’entremêlaient avec un soin tel que je ne pus voir où s’était trouvée située la maison. Lorsque j’en demandai le nom dans un cottage au bord de la route, la grosse femme qui vendait là des bonbons me donna à entendre que les gens à automobile n’avaient que peu de droit à exister,--beaucoup moins à «s’en aller de côté et d’autre causer comme les gens à équipage». Ils ne formaient point une communauté dont l’abord fût agréable.
En recherchant ma route sur la carte, ce soir-là, je ne fus guère plus avancé. La Vieille Ferme de Hawkin semblait être le nom cadastral de l’endroit, et l’ancien dictionnaire géographique du comté, généralement si prolixe, n’y faisait point allusion. La grande maison du pays, c’était Hodnington Hall, de style du temps des Georges avec embellissements du commencement de Victoria, ainsi que l’attestait une atroce gravure sur acier. J’allai soumettre ma difficulté à un voisin--un arbre à racines profondes de ce terroir--lequel me donna un nom de famille, qui ne disait rien.
Un mois environ plus tard,--j’y retournai, si ce ne fut mon automobile qui en prit la route de son propre vouloir. Elle parcourut les plateaux stériles; une fois dans le labyrinthe de sentiers au pied des collines, en enfila chaque tournant; continua entre les hautes murailles des bois, impénétrables en leur pleine feuillaison; émergea au carrefour où le majordome m’avait quitté, et, un peu plus loin, dévoila un trouble interne qui me força à la faire tourner sur un chemin perdu de gazon, lequel pénétrait dans le silence d’été d’un bois de noisetiers. Autant que me le permirent d’en juger le soleil et une carte d’état-major de six pouces, ce devait être la lisière, côté route, de ce bois que, des hauteurs qui le dominaient, j’avais tout d’abord exploré. Je fis toute une sérieuse affaire de mes réparations et une boutique étincelante de mon attirail ad hoc, clefs, pompe, et le reste, que j’étalai bien en ordre sur une couverture. C’était un piège à prendre toute la gent enfantine, car, par une telle journée, raisonnai-je, les enfants devaient ne pas être loin. En reprenant haleine dans mon travail, j’écoutai; mais le bois était à ce point rempli des bruits de l’été (quoique les oiseaux fussent accouplés) que je ne pus tout d’abord les distinguer du pas de petits pieds circonspects, en train de se glisser furtivement à travers les feuilles sèches. Je fis, de manière engageante, sonner ma trompe; mais les pieds s’enfuirent, et je me repentis, attendu que, pour un enfant, tout bruit soudain n’est que cause de terreur. Je devais être au travail depuis une demi-heure lorsque j’entendis dans le bois la voix de la jeune femme aveugle crier: «Enfants, oh, enfants, où êtes-vous?» et le silence fut lent à se refermer sur la perfection de ce cri. Elle s’en vint vers moi en cherchant un peu à tâtons sa route entre les troncs d’arbres, et, bien qu’un enfant, eût-on dit, se cramponnât à sa jupe, le petit être se rejeta comme un lapin dans l’épaisseur du feuillage au moment où elle approchait.
--Est-ce vous?... demanda-t-elle. Vous, de l’autre bout du comté?
--Oui, c’est moi, de l’autre bout du comté.
--Alors, pourquoi n’êtes-vous pas venu à travers les bois d’en haut? Ils y étaient à l’instant.
--Ils étaient ici, il y a quelques minutes. Je suppose qu’ils savaient mon automobile en panne et qu’ils sont venus constater le dégât.
--Rien de sérieux, j’espère? Comment arrivent les pannes?
--De cinquante façons, mais ma voiture a choisi la cinquante-et-unième.
Elle se mit à rire de tout son cœur à la toute petite plaisanterie, roucoula de façon délicieuse, et repoussa son chapeau en arrière.
--Racontez-moi cela, dit-elle.
--Attendez un moment, m’écriai-je, et je vais vous apporter un coussin.
Elle mit le pied sur la couverture tout encombrée de mes pièces de rechange, et se pencha vivement dessus.
--Quelles charmantes choses! (Les mains, par lesquelles elle voyait, étincelaient dans le soleil éparpillé.) Une boîte ici... une autre boîte! Mais, vous les avez rangées comme une boutique de jouets!
--Je confesse maintenant que j’ai étalé le tout pour les attirer. En réalité, je n’ai pas besoin de la moitié de ces choses.
--Comme c’est gentil à vous! J’ai entendu votre trompe dans le bois là-haut. Vous dites qu’ils étaient ici avant cela?
--J’en suis sûr. Pourquoi se montrent-ils si sauvages? Ce petit bonhomme en bleu qui était avec vous à l’instant devrait avoir dominé sa frayeur. Il m’a guetté comme un Peau-Rouge.
--Ce doit être votre trompe, dit-elle. J’ai entendu l’un d’eux me croiser tout en émoi lorsque je descendais. Ils sont sauvages... si sauvages même avec moi.
Elle tourna la tête par-dessus son épaule et cria de nouveau:
--Enfants! oh, enfants! Venez voir!
--Ils doivent s’en être allés tous ensemble à leurs petites affaires.
C’était de ma part une insinuation, car derrière nous on entendait un murmure de voix basses qu’entrecoupaient les éclats de rire soudains et vite étouffés de l’enfance. Je revins à mes tripotages, et elle se pencha en avant, le menton sur la main, écoutant d’un air intéressé.
--Combien sont-ils? demandai-je enfin.
Le travail était terminé, mais je ne voyais aucun motif pour m’en aller.
Son front se rida légèrement sous l’effort de la pensée.
--Je ne sais pas bien, répondit-elle simplement. Quelquefois plus... quelquefois moins. Ils s’en viennent et restent avec moi parce que je les aime, vous comprenez.
--Ce doit être très amusant, fis-je en replaçant un tiroir.
Et tout en parlant je me rendis compte de l’imbécillité de ma réplique.
--Vous... vous ne vous moquez pas de moi? s’écria-t-elle. Je... je n’en possède aucun. Je n’ai jamais été mariée. Les gens se moquent quelquefois de moi à propos d’eux, parce que... parce que...
--Parce que ces gens-là sont des brutes! répliquai-je. Il n’y a pas de quoi s’en faire de chagrin. Ce monde-là se moque de tout ce qui ne fait pas partie de son épaisse existence.
--Je ne sais pas. Comment saurais-je? Seulement, je n’aime pas qu’on se moque de moi à cause d’eux. Cela fait mal, et quand on ne peut pas voir... Je ne veux pas paraître sotte (son menton, tandis qu’elle parlait, trembla comme celui d’un enfant), mais nous autres, aveugles, sommes tout en épiderme, je crois. Toute chose extérieure nous va droit à l’âme. Avec vous, c’est différent: vous avez en vos yeux de si bonnes défenses--de véritables sentinelles--avant que personne puisse réellement vous attrister dans l’âme! Le monde oublie cela avec nous.
Je restai silencieux, à repasser ces inépuisables matières,--m’insurgeant contre la brutalité d’une époque encore de barbarie. Et je descendis ainsi fort loin au fond de moi-même.
--Ne faites pas cela! dit-elle soudain en se mettant les mains devant les yeux.
--Quoi?
Elle fit un geste de la main:
--Cela! C’est... c’est tout pourpre et noir. Non, je vous en prie! C’est une couleur qui fait mal.
--Mais que pouvez-vous bien au monde savoir des couleurs? m’écriai-je, car c’était là vraiment une révélation.
--Les couleurs en tant que couleurs? demanda-t-elle.
--Non, ces couleurs que vous venez de voir.
--Vous le savez aussi bien que moi, dit-elle en riant; autrement vous ne m’eussiez pas posé cette question. Elles ne sont nullement dans le monde; elles sont en vous... quand vous êtes devenu si fâché.
--Voulez-vous, dis-je, parler d’une sombre plaque violacée, comme de vin mêlé d’encre?
--Je n’ai jamais vu d’encre ni de vin, mais les couleurs ne sont nullement mêlées; elles sont séparées, bien séparées.
--Voulez-vous parler de bigarrures et de déchiquetures noires à travers la couleur pourpre?
Elle hocha la tête.
--Oui, si elles sont comme ceci (et elle fit encore du doigt un geste en zigzag); mais c’est plutôt rouge que pourpre... cette méchante couleur.
--Et quelles sont les couleurs au sommet de l’... de ce que vous voyez?
Lentement elle se pencha en avant et traça sur la couverture les contours de l’Œuf[36] même.
[36] L’auteur parle ici du halo qui entoure l’âme de tout être humain, et n’est visible qu’au regard spirituel de ceux qui suivent une certaine école de psychologie.
--Voici comme je les vois, dit-elle, en s’aidant d’une tige d’herbe: blanc, vert, jaune, rouge, pourpre, et, quand les gens sont fâchés ou méchants, du noir à travers le rouge,--comme vous venez d’être.
--Qui vous a parlé de cela... au début? demandai-je.
--Des couleurs? Personne. J’avais l’habitude, quand j’étais petite, de demander ce que c’était que les couleurs--dans les tapis de table, les rideaux, les carpettes, vous comprenez,--parce qu’il y a des couleurs qui me font mal et d’autres qui me rendent heureuse. On me le dit, et lorsque je fus plus grande, ce fut comme cela que je voyais les gens.
De nouveau elle traça les contours de l’Œuf qu’il est à fort peu d’entre nous donné de voir.
--Tout cela de vous-même? répétai-je.
--Tout cela de moi-même. Il n’y avait personne autre. Je découvris seulement plus tard que les autres ne voyaient pas les Couleurs.
Elle s’appuya contre le tronc d’arbre, tressant et détressant des tiges d’herbe cueillies au hasard.
Dans le bois, les enfants s’étaient rapprochés. Je pouvais les voir, du coin de l’œil, folâtrer comme des écureuils.
--Maintenant je suis sûre que vous ne vous moquerez jamais de moi, continua-t-elle, après un long silence. Ni d’eux.
--Bonté divine! Non! m’écriai-je, rejeté en dehors de mon train de pensée. L’homme qui se moque d’un enfant--à moins que l’enfant ne soit en train de se moquer de lui--n’est qu’un païen!
--Ce n’est pas ce que je voulais dire, bien entendu. Vous n’iriez jamais vous moquer d’un enfant, mais j’ai pensé... j’ai toujours pensé... que peut-être vous pourriez vous moquer d’eux. Aussi maintenant vous demandé-je pardon... Qu’est-ce qui vous fait rire?
Je n’avais émis le moindre son, mais elle devinait.
--L’idée que vous me demandez pardon. Si vous eussiez fait votre devoir comme soutien de l’État et propriétaire foncier, vous eussiez dû me citer en justice pour violation de propriété lorsque, l’autre jour, je traversai si lourdement vos bois. Ce fut honteux de ma part..., inexcusable.
Elle me regarda, la tête contre le tronc d’arbre--longuement et attentivement,--cette femme qui voyait l’âme nue.
--Comme c’est curieux! murmura-t-elle à demi. Oui, curieux, oh, combien!
--Pourquoi? Qu’ai-je fait?
--Vous ne comprenez pas... et cependant vous avez compris à propos des Couleurs. Ne comprenez-vous pas?
Elle parlait avec une passion que rien n’avait justifiée, et je la dévisageai avec effarement, tandis qu’elle se levait. Les enfants s’étaient rassemblés en cercle derrière un buisson de ronces. Une tête luisante s’inclinait sur quelque chose de plus petit, et la position des petites épaules me dit que les doigts étaient sur les lèvres. Eux aussi détenaient quelque redoutable secret d’enfant. Moi seul me trouvais là égaré sans ressource au grand soleil.
--Non, dis-je, et je secouai la tête comme si les yeux morts pouvaient voir. Quoi que ce puisse être, je ne comprends toutefois pas. Peut-être plus tard--si vous me laissez revenir.
--Vous reviendrez, répondit-elle. Vous reviendrez sûrement vous promener dans le bois.
--Peut-être les enfants me connaîtront-ils suffisamment alors pour me laisser jouer avec eux... à titre de faveur. Vous savez comment sont les enfants.
--Ce n’est pas une affaire de faveur, c’est un droit, repartit-elle.
Et pendant que je me demandais ce qu’elle voulait dire, une femme en désordre fit irruption au tournant de la route, les cheveux défaits, le visage rouge, et qui, tout en courant, mugissait presque de douleur. C’était ma rude et grosse amie de la boutique de bonbons. L’aveugle entendit et fit quelques pas en avant.
--Qu’est-ce que c’est, Mistress Madehurst? demanda-t-elle.
La femme jeta son tablier par-dessus sa tête et se traîna littéralement dans la poussière en criant que son petit-fils était malade à mourir, que le médecin de l’endroit était parti à la pêche, que Jenny, la mère, ne savait plus à quel saint se vouer, etc., etc., avec répétition de mots et de mugissements.
--Où habite l’autre médecin le plus proche? demandai-je entre deux accès.
--Madden vous le dira. Allez à la maison et prenez-le avec vous. Je vais m’occuper de celle-ci. Faites vite!
Elle porta presque la grosse femme à l’ombre. En deux minutes je faisais retentir toutes les trompettes de Jéricho sur le devant de la Maison de Beauté, et Madden, qui se trouvait dans l’office, se mettait à la hauteur des événements comme un majordome... et un homme.
Un quart d’heure de vitesses illégales nous valut un médecin à cinq milles de là. La demi-heure n’était pas écoulée que nous l’avions déposé, plein d’intérêt pour les automobiles, à la porte de la boutique de bonbons, et que nous reculions sur la route afin d’attendre le verdict.
--C’est utile, les automobiles! dit Madden, tout entier homme et non plus majordome. Si j’en avais eu une lorsque ma petite tomba malade, elle ne serait pas morte.
--Qu’est-ce que c’était? demandai-je.
--Le croup. Mrs. Madden était absente. On ne savait que devenir. Je fis huit milles en charrette pour aller chercher le médecin. Elle était étouffée quand nous revînmes. Cette automobile l’eût sauvée... Elle aurait près de dix ans, maintenant...
--J’en suis peiné, dis-je. Il me semblait que vous aimiez assez les enfants, d’après ce que vous m’avez dit en allant au carrefour, l’autre jour.
--Monsieur les a-t-il revus... ce matin?
--Oui, mais les voilà blasés sur les automobiles. Je n’ai pas pu en attirer un seul à vingt mètres de la voiture.
Il me regarda attentivement, comme un éclaireur regarde un étranger,--non point comme un valet doit lever les yeux sur son supérieur de droit divin.
Je me demande pourquoi..., dit-il d’une voix à peine supérieure au souffle qu’il exhala.
Nous continuâmes d’attendre. Un vent de mer léger errait du haut en bas des longues lignes des bois, et les herbes du bord de la route, que l’été avait déjà blanchies de poussière, se dressaient et saluaient en vagues blafardes.
Une femme, tout en s’essuyant l’eau de savon sur les bras, sortit de la chaumière voisine de la boutique de bonbons.
--J’ai écouté dans la cour par derrière, dit-elle allègrement. Il dit qu’Arthur est inconcevablement mal. Est-ce que vous l’avez entendu crier à l’instant? Inconcevablement mal! Je conclus que ce sera au tour de Jenny de se promener dans le bois la semaine qui vient, Mister Madden.
--Faites excuse, Monsieur; mais la couverture de Monsieur glisse, dit Madden avec déférence.
La femme fit un mouvement, esquissa une révérence et se hâta de disparaître.
--Que veut-elle dire par «se promener dans le bois»? demandai-je.
--Ce doit être quelque expression de par ici. Quant à moi, je suis de Norfolk, répondit Madden. Dans ce comté-ci, c’est toute une collection d’indépendants. Elle avait pris Monsieur pour un chauffeur.
Je vis le médecin sortir du cottage, suivi d’une fille sordide qui se cramponnait à son bras comme si l’homme de science pouvait traiter pour elle avec la Mort.
--Ces petiots-là..., gémit-elle, ils sont tout autant pour nous qui les possédons, que s’ils étaient nés légitimes. Tout autant... tout autant! Et Dieu serait tout aussi content que vous en sauviez un, Monsieur le docteur. Ne me l’enlevez pas. Miss Florence vous le dira bien aussi. Ne l’abandonnez pas, Monsieur le docteur.
--Je sais, je sais, dit le personnage, mais il va être tranquille maintenant. Nous allons nous procurer la garde et les médicaments aussi promptement que possible.
Il me fit signe d’avancer avec la voiture, et je m’efforçai de rester étranger à ce qui suivit; mais j’aperçus le visage de la fille, marbré et congelé de douleur, et je sentis la main sans anneau m’empoigner aux genoux lorsque nous nous éloignâmes.
· · ·
Le médecin était un homme de quelque humour, car je me rappelle qu’il éleva au nom d’Esculape des prétentions sur ma voiture, et en usa ainsi que de moi sans merci. Nous commençâmes par transporter Mrs. Madehurst et l’aveugle au chevet du malade pour le veiller jusqu’à l’arrivée de la garde. Puis nous fîmes invasion dans une petite ville proprette du comté au sujet des prescriptions (le médecin déclara que le mal consistait en une méningite cérébro-spinale), et lorsque l’hôpital du comté, que bordait et flanquait tout un bétail de marché frappé d’épouvante, se fut déclaré dépourvu d’infirmières pour le moment, nous nous élançâmes littéralement sans frein sur le comté lui-même. Nous entrâmes en conférences avec les propriétaires de grandes demeures,--magnats installés au fond d’avenues voûtées, dont la gent féminine solidement charpentée quittait à grands pas les tables de thé pour venir écouter l’impérieux docteur. Enfin, une dame aux cheveux blancs assise sous un cèdre du Liban et entourée d’une cour de magnifiques borzoïs--tous hostiles aux automobiles--donna au médecin, qui les reçut comme des mains d’une princesse, des ordres écrits que nous portâmes à travers un parc, durant nombre de milles au summum de la vitesse, à un couvent français où nous prîmes en échange une sœur au visage pâle et toute tremblante. Elle s’agenouilla au fond du tonneau, où elle se mit à dire son chapelet sans arrêt jusqu’à ce que, par des raccourcis de l’invention du docteur, nous l’eussions déposée à la fameuse boutique de bonbons. Ce fut un long après-midi, surchargé de fous épisodes, qui prenaient corps et se dissolvaient aussi aisément que la poussière de nos roues; des profils d’existences lointaines et incompréhensibles, à travers lesquels nous courions à angles droits,--et je rentrai chez moi au crépuscule, harassé, pour rêver de cornes de bétail en conflit, de religieuses aux yeux ronds en train de se promener dans un jardin de tombes, d’aimables goûters à l’ombre des arbres; des corridors sentant l’acide phénique et peints en gris de l’hôpital du comté; de pas d’enfants farouches dans le bois, et des mains qui m’empoignèrent aux genoux comme l’automobile se remettait en marche...
· · ·
J’avais conçu le projet de revenir au bout d’un jour ou deux; mais il plut au destin de me tenir éloigné de cette partie du comté, sous maints prétextes, jusqu’à ce que le sureau et l’églantine eussent poussé des fruits. Il vint un jour, enfin, un jour éclatant, bien balayé du sud-ouest, qui mit les collines à portée de la main,--un jour d’instables zéphirs et de hauts nuages membraneux. Grâce à je ne sais quel hasard étranger à mes mérites, j’étais libre, et je mis pour la troisième fois l’automobile sur la route bien connue. Comme j’atteignais la crête des plateaux, je sentis l’air paisible changer, le vis s’embrumer sous le soleil, et, abaissant le regard sur la mer, assistai, en cet instant, à la métamorphose du bleu de la Manche en argent poli, et de l’acier bruni en sombre étain. Un charbonnier chargé, qui rasait la côte, gouverna au large, en quête d’eau plus profonde, et, à travers une brume cuivrée, je vis des voiles se hisser une à une sur la flottille de pêche à l’ancre. Dans une profonde dépression de la falaise, derrière moi, un tourbillon de vent soudain battit le tambour à travers les chênes abrités, et fit tournoyer en l’air le premier échantillon sec de feuilles d’automne. Lorsque j’atteignis la route de la plage, la brume de mer fumait au-dessus des briqueteries, et la marée racontait à tous les môles l’ouragan qui se déchaînait au delà d’Ushant. En moins d’une heure, l’été anglais s’évanouit pour faire place au gris de frisson. Nous étions redevenus l’île fermée du Nord, tous les navires du monde beuglaient à nos périlleuses barrières, et entre leurs clameurs passait le pipement des mouettes effarées. Ma casquette dégouttait d’humidité, les plis de la couverture la retenaient en mares ou l’envoyaient au loin couler en ruisselets, et le givre du sel me collait aux lèvres.
A l’intérieur des terres, la senteur de l’automne chargeait le brouillard plus épais parmi les arbres, et le goutte à goutte devint une pluie continue. Toutefois, les fleurs tardives--mauve du talus, scabieuse du champ et dahlia du jardin--tenaient tête à la bruine, et à l’abri du souffle de la mer la feuille présentait peu de signes de dépérissement. Toutefois, dans les villages, les portes des maisons étaient grandes ouvertes, et des enfants, jambes nues, tête nue, s’asseyaient à l’aise sur les seuils humides pour crier «hou--hou» à l’étranger.
Je pris la liberté de m’arrêter à la boutique de bonbons, où Mrs. Madehurst me reçut avec les pleurs hospitaliers d’une grosse femme. L’enfant de Jenny, dit-elle, était mort deux jours après l’arrivée de la Sœur. C’était, lui semblait-il, le mieux qui pût arriver, même étant donné que l’assurance, pour des raisons qu’elle n’avait pas la prétention de discuter, n’assurât pas volontiers ces petites épaves-là[37]. «Non pas que Jenny n’eût pris autant de soin d’Arthur que s’il fût venu fort convenablement au bout de la première année... comme Jenny elle-même.» Grâce à Miss Florence, l’enfant avait été enterré avec une pompe qui, au jugement de Mrs. Madehurst, faisait plus que couvrir la petite irrégularité de sa naissance. Elle décrivit le cercueil, en dedans et en dehors, le corbillard tout en glaces et le feuillage garnissant intérieurement la tombe.
[37] En Angleterre, on a fini par ne plus autoriser l’assurance sur la vie des enfants à cause des infanticides auxquels elle donnait lieu.
--Mais comment va la mère? demandai-je.
--Jenny? Oh! elle en prendra le dessus. J’ai passé par là avec un ou deux des miens. Elle prendra le dessus. Pour le moment, elle se promène dans le bois.
--Par ce temps?
Mrs. Madehurst rapprocha les paupières pour me regarder par-dessus le comptoir.
--Je ne sais si cela ne vous ouvre pas pour ainsi dire le cœur. Oui, cela vous ouvre le cœur. C’est là où perdre et porter reviennent au même en fin de compte, comme nous disons.
Or, la sagesse des vieilles femmes est plus grande que celle de tous les Pères de l’Église, et ce dernier oracle me plongea dans un tel monde de pensées tandis que je montais la route, que j’en écrasai presque une mère et son enfant au coin boisé près de la loge de concierge de la Maison de Beauté.
--Un affreux temps! m’écriai-je en ralentissant pour prendre le tournant, au point de presque m’arrêter.
--Pas si mauvais, répondit-elle tranquillement du fond du brouillard. Le mien y est habitué. Vous trouverez les vôtres à la maison, j’imagine.
Dès que je fus entré, Madden me reçut avec une politesse toute professionnelle et d’aimables questions sur la santé de l’automobile, laquelle il allait mettre à couvert.
J’attendis dans un hall silencieux, de couleur brun doré, charmant de fleurs tardives et chauffé par un délicieux feu de bois,--lieu de bonne influence et de paix grande. (Hommes et femmes peuvent parfois, après un grand effort, venir à bout d’un mensonge honorable; mais la maison, qui est leur temple, ne peut dire que la vérité sur ceux qui ont vécu dedans.) Une voiture d’enfant et une poupée gisaient sur le plancher noir et blanc, d’où un tapis avait été repoussé d’un coup de pied. Je sentis que les enfants venaient à l’instant de s’enfuir pour se cacher--fort vraisemblablement--dans les nombreux tournants du grand escalier dallé qui s’élevait majestueusement au fond du hall, ou pour se blottir à l’affût derrière les lions et les roses de la galerie sculptée là-haut. Alors, j’entendis au-dessus de moi sa voix, à elle, chanter comme chantent les aveugles,--du fond de l’âme:
In the pleasant orchard-closes...
Et tout mon été d’hier revint à l’appel.
In the pleasant orchard-closes «God bless all our gains», say we; But «May God bless all our losses», Better suits with our degree[38].
[38] Elizabeth Barrett Browning (The Lost Bower). En français:
Dans les plaisants vergers, «Dieu bénisse tous nos gains», disons-nous... Mais «Puisse Dieu bénir toutes nos pertes», Convient mieux à notre condition.
Elle négligea la cinquième malheureuse ligne[39], pour répéter:
Better suits with our degree!
[39] La cinquième ligne est:
Listen, gentle,--ay, and simple! Listen, children on the knee!
En français:
Écoutez, seigneurs,--oui, et manants! Écoutez, enfants sur les genoux!
Je la vis se pencher par-dessus la galerie, ses mains jointes blanches comme perle sur le chêne.
--Est-ce vous... de l’autre bout du comté? cria-t-elle.
--Oui, c’est moi... de l’autre bout du comté, répondis-je en riant.
--Il s’en est écoulé, du temps, avant que vous ayez eu besoin de revenir! (Elle descendit en courant l’escalier, d’une main effleurant sa large rampe.) Il y a deux mois et quatre jours. L’été est passé!
--Je voulais venir plus tôt, mais le Destin m’en a empêché.
--Je le savais. Voulez-vous avoir la bonté de faire quelque chose à ce feu. On ne me laisse pas jouer avec, et je sens qu’il se comporte mal. Donnez-lui donc une tape!
Je regardai de chaque côté de la profonde cheminée, et ne trouvai qu’un jalon à demi carbonisé, à l’aide duquel je frappai sur une bûche noircie jusqu’à ce qu’elle flambât.
--Il ne s’éteint jamais, ni jour ni nuit, dit-elle en manière d’explication. Pour le cas où l’on rentre avec le froid aux pieds, vous comprenez.
--C’est encore plus joli à l’intérieur que ce n’était dehors, murmurai-je.
La lumière rouge se répandait le long des panneaux sombres, polis par le temps, au point que les roses et les lions Tudor de la galerie prenaient couleur et mouvement. Un vieux miroir convexe, surmonté d’un aigle, recueillait le tableau dans le mystère de son cœur, déformant à nouveau les ombres déformées et donnant à la galerie la courbe d’un navire. Le jour se clôturait en une sorte de tempête au fur et à mesure que le brouillard se changeait en averse fouettante. Entre les meneaux sans rideaux de la large fenêtre, je pouvais voir les vaillants cavaliers du gazon se cabrer et se remettre d’aplomb à l’encontre du vent qui les brocardait de feuilles mortes par légions.
--Oui, ce doit être beau, dit-elle. Voulez-vous en faire la visite? Il y a encore assez de jour en haut.
Je gravis sur ses pas l’imperturbable escalier, large à laisser passer un chariot, jusqu’à la galerie où s’ouvraient les portes aux minces cannelures du temps d’Elisabeth.
--Tâtez comme ils mettent le loquet bas, à cause des enfants.
Elle poussa une légère porte.
--En passant, où sont-ils? demandai-je. Je ne les ai même pas entendus aujourd’hui.
Elle ne répondit pas sur-le-champ. Puis elle finit par dire doucement:
--Je ne peux, moi, que les entendre. C’est une de leurs pièces... tout y est prêt, vous voyez.
Elle désigna l’intérieur d’une pièce aux lourdes boiseries. On y voyait de petites tables à dînette et des chaises d’enfant. Une maison de poupée, le devant à charnières entr’ouvert, faisait face à un grand cheval à bascule gris pommelé, de la selle rembourrée duquel il n’y avait qu’une dégringolade d’enfant jusqu’à la large banquette de fenêtre qui donnait sur la pelouse. Un petit fusil gisait dans un coin, à côté d’un canon en bois doré.
--Sûrement, ils étaient ici il n’y a qu’un instant, murmurai-je.
Dans le jour tombant une porte craqua prudemment. J’entendis le froufrou d’une petite robe et un bruit de pas légers--de pas rapides--traverser une chambre au loin.
--Cela, je l’ai entendu! s’écria-t-elle triomphante. Et vous?... Enfants, oh! enfants, où êtes-vous?
La voix remplit les murs, qui la retinrent amoureusement jusqu’à la note dernière et parfaite; mais nul cri, comme j’en avais entendu dans le jardin, ne vint en réponse. Nous courûmes de pièce en pièce, de parquet de chêne en parquet de chêne, montant ici une marche, là en descendant trois, dans un dédale de passages,--la constante risée de notre proie... On eût tout aussi bien pu essayer de travailler avec un seul furet une garenne non bouchée. Innombrables étaient les terriers, retraites dans les murs, embrasures de profondes et étroites fenêtres, presque des fentes, maintenant plongées dans l’ombre d’où ils pouvaient jaillir derrière nous, et cheminées abandonnées, enfoncées de six pieds dans la maçonnerie, sans compter l’embrouillement des portes de communication. Par-dessus tout, ils avaient, en cette partie de cache-cache, pour eux le crépuscule. J’avais saisi un ou deux rires étouffés et joyeux d’évasion, et, une ou deux fois aperçu la silhouette d’une blouse d’enfant contre quelque fenêtre en train de s’assombrir à l’extrémité d’un corridor; mais nous revînmes à la galerie les mains vides, juste au moment où une femme entre deux âges plaçait une lampe en sa niche.
--Non, je ne l’ai pas vue non plus ce soir, Miss Florence, entendis-je qu’elle disait, mais il y a ce Turpin qui dit qu’il veut vous voir au sujet de son étable.
--Oh! il faut vraiment que Mr. Turpin ait joliment besoin de me voir! Dites-lui de venir au hall, Mistress Madden.
Je regardai de haut en bas dans le hall, qui n’avait pour toute lumière que le feu appesanti, et tout au fond de l’ombre je les aperçus enfin. Ils devaient s’être glissés en bas tandis que nous étions dans les corridors, et se croyaient maintenant parfaitement à l’abri des regards, derrière un vieil écran de cuir doré. Suivant la loi de l’enfant, ma poursuite infructueuse équivalait à une présentation; mais, en raison de la peine que j’avais prise, je résolus de les forcer à se présenter d’eux-mêmes un peu plus tard, et cela, grâce à cette simple ruse que les enfants détestent et qui consiste à faire semblant de ne pas s’inquiéter d’eux. Ils se tenaient cois, en petit tas confus, guère plus que des ombres, sauf lorsqu’une prompte flamme trahissait un contour.
--Et maintenant nous allons prendre le thé, dit-elle. Je crois que j’eusse dû commencer par vous l’offrir, mais on n’est pas toujours au fait des bonnes manières lorsqu’on vit seule et que l’on est regardée... hum!... comme singulière.
Puis, avec un fort joli mépris:
--Voulez-vous une lampe pour voir à manger?
--La lueur du feu est beaucoup plus plaisante, je crois.
Nous descendîmes dans cette délicieuse demi-obscurité, et Madden apporta le thé.
Je plaçai ma chaise dans la direction de l’écran, tout prêt à surprendre ou à être surpris, suivant les hasards du jeu, et, avec sa permission, attendu qu’un foyer toujours est sacré[40], me penchai en avant pour jouer avec le feu.
[40] En Angleterre, il faut sept ans de fréquentation avant de se permettre de toucher au feu de la cheminée.
--Où vous procurez-vous ces beaux et courts petits fagots? demandai-je en l’air. Mais, ce sont des tailles!
--Naturellement, dit-elle. Comme je ne peux ni lire ni écrire, je me trouve ramenée, pour faire mes comptes, aux primitives tailles anglaises. Donnez-m’en une, et je vais vous dire ce qu’elle signifiait.
Je lui passai une taille en bois de coudrier, non brûlée, longue d’un pied environ, et elle glissa son pouce du haut en bas des coches.
--C’est le compte du lait provenant de la ferme du château pour le mois d’avril de l’année dernière, en gallons, dit-elle. Je me demande ce que je serais devenue sans les tailles. C’est un vieux garde forestier à moi, qui m’enseigna le système. Il est un peu passé de mode pour tout autre, mais mes tenanciers le respectent. L’un d’eux arrive justement pour me voir. Oh! ne vous en préoccupez pas. Il n’a rien à faire ici en dehors des heures assignées. C’est un homme rapace et ignorant... très rapace, sans quoi... il ne viendrait pas ici une fois la nuit tombée.
--Alors, vous avez beaucoup de terre?
--Pas plus de deux cents acres en mains propres, Dieu merci. Les autres six cents acres sont presque toutes louées à des gens qui connaissaient ma famille avant moi; mais ce Turpin est quelqu’un de nouveau... et un voleur de grand chemin.
--Mais êtes-vous sûre que je ne serai pas...?
--Certainement non. Vous en avez le droit. Quant à lui, il n’a pas d’enfants.
--Ah! les enfants! fis-je. (Et je penchai ma chaise bien en arrière, jusqu’à la faire presque toucher le paravent qui les cachait.) Je me demande s’ils vont se montrer pour moi.
On entendit un murmure de voix--celle de Madden et une autre plus profonde--à la porte de côté, sombre et basse; et un géant aux cheveux couleur de gingembre, guêtré de toile de chanvre, du type incontestable des tenanciers, entra gauchement ou fut poussé de l’extérieur.
--Venez auprès du feu, Mister Turpin, dit-elle.
--S’il... s’il vous plaît, miss, je... je serai tout aussi bien auprès de la porte.
Tout en parlant, il se cramponnait au loquet, comme un enfant qui a peur. Soudain je me rendis compte qu’il était aux prises avec quelque frayeur presque insurmontable.
--Eh bien?
--C’était au sujet de cette nouvelle étable pour le jeune bétail,--c’était tout. Ces premiers gros temps d’automne qui commencent... mais je reviendrai, Miss.
Ses dents ne claquaient pas beaucoup plus que le loquet de la porte.
--Ah! non, repartit-elle d’un ton égal. La nouvelle étable... hum. Qu’est-ce que mon homme d’affaires vous a écrit le quinze?
--Je... croyais peut-être qu’en venant vous voir... d’hom... d’homme à homme, Miss. Mais...
Ses yeux, agrandis par la terreur, roulèrent dans tous les coins de la pièce. Il ouvrit à demi la porte par laquelle il était entré, mais j’observai qu’elle se referma--de l’extérieur, et avec fermeté.
--Il a écrit ce que je lui ai dit, continua-t-elle. Vous êtes déjà encombré. La ferme de Dunnett n’a jamais comporté plus de cinquante bœufs,--même au temps de Mr. Wright. Et il employait le tourteau. Vous en avez soixante-sept et vous n’employez pas le tourteau. Sous ce rapport, vous avez violé le bail. Vous êtes en train de ruiner le fonds de la ferme.
--Je... je dois me procurer quelques engrais--des superphosphates--la semaine prochaine. J’en ai pour ainsi parler déjà commandé tout un wagon. Je descendrai demain à la gare à leur sujet. Alors je peux bien venir vous voir d’homme à homme, Miss, en plein jour... Ce monsieur ne s’en va pas, n’est-ce pas?
Il poussa presque un cri.
Je n’avais fait que glisser la chaise un peu plus en arrière, en m’efforçant de frapper légèrement sur le cuir du paravent; mais il sauta comme un rat.
--Non. S’il vous plaît, écoutez-moi bien, Mister Turpin.
Elle se retourna sur sa chaise et lui fit face, tandis qu’il se tenait adossé à la porte.
Ce fut une vieille et sordide petite tentative de tricherie qu’elle lui arracha,--une demande de nouvelle étable à bœufs aux frais de sa propriétaire, afin de pouvoir, avec l’engrais couvert, payer son fermage de l’année suivante sur l’évaluation après--elle arriva à s’en convaincre--qu’il aurait saigné à blanc les herbages enrichis. Je ne pus qu’admirer la robustesse de son appétit quand je le vis braver pour lui la terreur, quel qu’en fût le sujet, qui lui coulait en sueur sur le front.
J’avais cessé de frapper le cuir derrière moi--et, à vrai dire, étais en train de calculer le prix de l’étable,--quand je sentis que ma main détendue se trouvait prise et retournée doucement entre les douces mains d’un enfant. J’avais donc enfin triomphé. Encore un instant, et je me retournerais moi-même pour faire la connaissance de ces petits vagabonds au pied leste...
Le menu baiser de fleur me tomba en plein sur la paume de la main,--comme le présent sur lequel, jadis, on s’attendait à voir les doigts se refermer; comme le tout fidèle avertissement mêlé de reproche d’un enfant qui attend et n’est point habitué à se voir négligé, même quand les grandes personnes sont le plus occupées,--article du code muet inventé il y a bien longtemps.
Alors, je compris. Et ce fut comme si j’avais su dès le premier jour, quand je regardai par-dessus la pelouse, à la fenêtre d’en haut.
J’entendis la porte se fermer. La femme se retourna de mon côté en silence, et je sentis qu’elle comprenait.
Combien de temps s’écoula? je ne saurais le dire. Je fus réveillé par la chute d’une bûche, et machinalement me levai pour la remettre d’aplomb. Puis je regagnai ma place, la chaise si près du paravent.
--Maintenant, vous comprenez, chuchota-t-elle à travers les ombres entassées.
--Oui, je comprends... maintenant. Merci.
--Je... je les entends seulement. (Elle mit la tête dans ses mains.) Je n’ai aucun droit, vous savez... aucun droit. Je n’en ai ni porté ni perdu... ni porté ni perdu!
--Soyez contente, alors, dis-je.
Car j’avais au fond de moi l’âme déchirée.
--Pardonnez-moi!
Elle était calme, et je revins à mon chagrin et ma joie.
--Ce fut parce que je les aimais tant, dit-elle enfin d’une voix entrecoupée. Ce fut pour cela, même dès le commencement... même avant de savoir qu’ils... qu’ils étaient tout ce que j’aurais jamais. Et je les aimais tant!
Elle tendit les bras vers les ombres et les ombres dedans l’ombre.
--Ils sont venus parce que je les aimais... parce qu’il me les fallait. Je... je dois les avoir fait venir. Fut-ce mal, dites-moi?
--Non... non.
--Je... je vous accorde que les jouets et... et toutes ces choses-là furent absurdes, mais... mais je détestais moi-même tellement les pièces vides quand j’étais petite! (Elle désigna du doigt la galerie.) Et les corridors tout vides... Et comment pouvoir jamais supporter la porte du jardin fermée? Supposez...
--Assez! Par pitié, assez! m’écriai-je.
Le crépuscule avait amené une pluie froide accompagnée de rafales qui s’acharnaient aux fenêtres plombées.
--Et la même chose pour ce qui est d’entretenir le feu toute la nuit. Je ne crois pas, moi, que ce soit si ridicule,--et vous?
Je regardai le vaste foyer de brique, vis, à travers des larmes, je crois, qu’il n’y avait de barrière protectrice ni devant ni auprès, et baissai la tête.
--J’ai fait tout cela et un tas d’autres choses... rien que pour faire croire. Puis ils sont arrivés et je les ai entendus; mais j’ignorai qu’ils ne fussent pas à moi de droit jusqu’au jour où Mrs. Madden me dit...
--La femme du majordome? Quoi?
--J’entendis... elle vit... l’un deux. Et comprit. Le sien! Pas pour moi. Je ne compris pas tout d’abord. Peut-être étais-je jalouse. Plus tard je commençai à me rendre compte que c’était seulement parce que je les aimais, non parce que... Oh! il faut en porter ou en perdre, dit-elle d’un ton pitoyable. Il n’y a pas d’autre moyen... et cependant ils m’aiment. Ils doivent m’aimer! Dites!
On n’entendait aucun bruit dans la chambre que les voix lapantes du feu, mais nous écoutâmes tous deux attentivement, et elle se consola au moins à l’aide de ce qu’elle entendait. Elle se reconquit et à demi se leva. Je restai immobile sur ma chaise contre le paravent.
--N’allez pas me prendre pour une malheureuse parce que je pleurniche ainsi sur moi-même, mais... mais je suis toute dans les ténèbres, vous savez, tandis que vous, vous y voyez.
Effectivement j’y voyais, et ma vision me confirmait dans ma résolution, quoique ce fût comme s’il s’agissait de séparer l’esprit d’avec la chair. Toutefois, je resterais un peu plus longtemps, puisque c’était la dernière fois.
--Vous pensez que c’est mal, alors? s’écria-t-elle rudement, quoique je n’eusse rien dit.
--Pas pour vous. Mille fois non. Pour vous, c’est bien... Je vous suis reconnaissant au delà de toute expression. Pour moi, ce serait mal. Pour moi seulement...
--Pourquoi? demanda-t-elle. (Mais elle se passa la main sur le visage comme elle avait fait à notre seconde rencontre dans le bois.) Oh! je vois, poursuivit-elle simplement comme un enfant. Pour vous, ce serait mal.
Puis, avec un petit rire à demi réprimé, elle ajouta:
--Et, vous en souvenez-vous? Je vous ai appelé heureux... jadis... au commencement. Vous qui ne devez plus jamais revenir ici!
Elle me laissa rester assis quelque temps encore contre le paravent, et j’entendis le bruit de ses pas s’éteindre le long de la galerie au-dessus.
A METTRE AU DOSSIER
--Say is it dawn, is it dusk in thy Bower, Thou whom I long for, who longest for me? Oh! be it night--be it-- --[41].
[41] La Chanson du Berceau (ROSSETTI).
Ici, il tomba sur un petit poulain de chameau, qui dormait dans le sérail où habitent les maquignons et les pires voyous en provenance de l’Asie Centrale, et, comme il était fort ivre, en vérité, et que la nuit était noire, il ne put se relever que je ne l’y aidasse. Ce fut le début de notre connaissance, à Mac Intosh Jellaludin et à moi. Lorsqu’un déclassé, et un déclassé ivre, chante la Chanson du Berceau, il doit valoir la peine qu’on le cultive. Il se tira du dos du chameau, et dit sur un ton quelque peu empâté:
--Je... je... je... suis un brin éméché, mais un plongeon dans le Loggerhead me remettra d’aplomb; et, dites-moi, avez-vous parlé à Symonds au sujet des genoux de la jument?
Or, Loggerhead[42] se trouvait à six mille longs milles de nous, du côté de la Mésopotamie[43], où l’on n’a pas le droit de pêcher à la ligne et où le braconnage est impossible; et l’écurie de Charley Symonds[44], à un demi-mille plus loin, en passant par les enclos. C’était étrange, d’entendre tous les vieux noms, dans une nuit de mai, parmi les chevaux et les chameaux du Caravansérail du Sultan. Puis l’homme parut avoir ressouvenance de lui-même, et, ce faisant, retrouver son aplomb. Il s’accota au chameau en indiquant un coin du sérail où brûlait une lampe:
[42] Endroit bien connu des étudiants d’Oxford, où l’on se baigne, et qui se trouve situé dans les environs des collèges.
[43] Nom que les étudiants d’Oxford donnent à une promenade des Parcs, située entre deux bras de la rivière Cherwel.
[44] Charley Symonds, loueur de chevaux, familier aux mêmes étudiants.
--C’est là que j’habite, dit-il, et je vous serais infiniment obligé si vous étiez assez bon pour aider mes pieds rebelles à s’y diriger, car je suis plus que jamais ivre... on ne peut... on ne peut plus... phénoménalement gris. Mais non pas pour ce qui est de ma tête «My brain cries out against»... qu’est-ce qui vient après? Mais ma tête plane... roule sur le fumier, aurais-je dû dire, et maîtrise le haut de cœur.
Je lui fis traverser les troupes de chevaux à l’attache, et il s’affaissa sur le bord de la verandah, vis-à-vis de la ligne de limite des quartiers indigènes.
--Merci... mille fois merci! O lune et petites, petites Étoiles! Penser qu’un homme puisse si impudemment... Infâme liqueur, aussi. Ovide en exil n’en but pas de pire. Meilleure. Elle était gelée. Hélas! je n’avais pas de glace. Bonne nuit. Je vous présenterais à ma femme si j’étais à jeun--ou elle civilisée.
Une femme indigène sortit de l’ombre de la chambre, et se répandit en injures à l’adresse de l’homme; aussi m’en allai-je. C’était le déclassé le plus intéressant dont j’eusse eu, depuis longtemps, le plaisir de faire la connaissance, et il devint plus tard de mes amis. Grand, bien bâti, blond, mais la santé sérieusement ébranlée par la boisson, il paraissait plus près de cinquante ans que les trente-cinq qui, disait-il, étaient son âge réel. Lorsqu’un homme, dans l’Inde, commence à perdre pied, si ses amis ne l’envoient au pays aussitôt que possible, à un respectable point de vue il tombe très bas. Une fois qu’il a changé de profession de foi, comme fit Mac Intosh, le voilà passé rachat.
Dans la plupart des grandes villes, les indigènes vous parleront de deux ou trois sahibs, généralement de basse caste, devenus hindous ou musulmans, et qui vivent plus ou moins comme tels. Mais ce n’est pas souvent qu’on arrive à mettre la main dessus. Comme Mac Intosh lui-même avait coutume de le dire:
--Si je change de religion pour le bien de mon ventre, je ne cherche pas à devenir un martyr à missionnaires, pas plus que je ne suis avide de notoriété.
Au début de nos relations, Mac Intosh m’avertit.
--Rappelez-vous ceci. Je ne suis pas fait pour servir d’objet à la charité. Je ne réclame ni votre argent, ni votre nourriture, ni votre vieille défroque. Je suis ce rare animal, un ivrogne qui se suffit à ses besoins. Si vous voulez, je fumerai votre tabac, car celui des bazars ne convient guère, je l’accorde, à mon palais, et je vous emprunterai tous les livres auxquels vous pouvez ne pas tenir spécialement. Il est plus que probable que je les vendrai pour des bouteilles de liqueurs du pays extrêmement dégoûtantes. En retour, vous partagerez telle hospitalité que peut fournir ma maison. Voici un charpoy[45] sur lequel on peut s’asseoir à deux, et il est possible qu’il se trouve, de temps à autre, à manger dans ce plat. A boire, malheureusement, trouverez-vous sur les lieux à toute heure. Et c’est ainsi que je vous souhaite la bienvenue en tout mon pauvre établissement.
[45] Sorte de couchette en usage dans l’Inde.
Je fus admis au foyer de Mac Intosh--moi et mon bon tabac. Mais ce fut tout. Par malheur, on ne peut guère, pendant le jour, faire visite à un déclassé dans le sérail. Les amis en train d’acheter des chevaux ne le comprendraient pas. En conséquence, je fus obligé d’attendre la nuit pour voir Mac Intosh. Il en rit, et dit simplement:
--Vous avez parfaitement raison. Quand je jouissais d’une situation dans la société, et je dirai plus élevée que la vôtre, j’eusse fait exactement de même. Bonté divine! Je fus jadis--il parla comme si, après avoir commandé un régiment, il fût tombé de son grade--je fus d’Oxford!
Cela expliquait l’allusion à l’écurie de Charley Symonds.
--Vous, ajouta Mac Intosh lentement, vous n’avez pas eu cet avantage, mais, selon toute apparence extérieure, vous ne semblez pas possédé d’une soif ardente pour les boissons fortes. En résumé, j’imagine que vous êtes le plus heureux des deux. Cependant, je n’en suis pas certain. Vous êtes, pardonnez-moi de vous le dire, surtout au moment où je fume votre excellent tabac, vous êtes péniblement ignorant de maintes choses.
Nous étions assis ensemble sur le bord de sa couchette, car il ne possédait pas de chaises, et regardions donner à boire aux chevaux pour la nuit, pendant que la femme indigène préparait le dîner.
Il ne me plaisait guère de me voir en butte aux airs protecteurs d’un déclassé, mais j’étais son hôte pour le présent, bien qu’il ne possédât qu’un vêtement d’alpaga fort déchiré, et une paire de culottes taillée dans de la toile de balle à café. Il retira sa pipe de sa bouche, et poursuivit judicieusement:
--Tout bien considéré, je doute que vous soyez le plus heureux. Je ne parle pas au point de vue de vos connaissances classiques extrêmement limitées, ou de votre horrible accentuation, mais de votre grossière ignorance en ce qui concerne des matières plus immédiatement soumises à votre attention. Ceci, par exemple.
Il désigna une femme en train de nettoyer un samovar près du puits, au centre du sérail.
Elle faisait sauter l’eau du bec par secousses cadencées d’une façon régulière.
--Il y a manière et manière de nettoyer les samovars. Si vous saviez pourquoi elle accomplit sa besogne de cette façon spéciale, vous sauriez ce que le moine espagnol voulait dire lorsqu’il s’exprimait ainsi:
I the Trinity illustrate Drinking watered orange-pulp-- In three sips the Aryan frustrate, While he drains his at one gulp--[46]
[46]
Moi, j’illustre la Trinité En buvant de l’orangeade-- En trois gorgées j’enfonce l’Aryen, Tandis qu’il avale la sienne d’un seul coup.--
Soliloquy of the Spanish Cloister (Robert BROWNING.)
et maintes autres choses qui maintenant sont cachées à vos regards. Cependant, Mrs. Mac Intosh a préparé le dîner. Mettons-nous à manger à la mode des gens du pays--dont, en passant, vous ne savez rien.
La femme indigène plongea la main dans le plat avec nous. C’était irrégulier. L’épouse devrait toujours attendre que le mari eût mangé. Mac Intosh Jellaludin s’en excuse, disant:
--C’est un préjugé anglais dont je n’ai pu triompher; et elle m’aime. Ce que je n’ai jamais été en état de comprendre. Je me suis collé avec elle à Jullundur, il y a trois ans, et elle est toujours restée avec moi depuis ce temps. Je la crois honnête, et sais qu’elle a du talent en matière de cuisine.
Il caressa la tête de la femme tout en parlant, et elle roucoula doucement. Elle n’était pas jolie à regarder.
Mac Intosh jamais ne me dit quelle situation il avait occupée avant sa chute. C’était, à jeun, un savant et un gentleman. Ivre, il tenait quelque peu plus du premier que du second. Il avait coutume de s’enivrer une fois par semaine environ deux jours durant. En ces occasions, la femme indigène veillait sur lui pendant qu’il délirait en toutes langues sauf la sienne. Un jour, à vrai dire, il se mit à réciter Atalante in Calydon[47], et alla jusqu’à la fin, en rythmant la cadence du vers avec un pied de lit. Mais il accomplissait la plupart de ses extravagances en grec ou en allemand. L’esprit de l’individu était un parfait «chiffonnier» de choses inutiles. Une fois, comme il commençait à se dégriser, il me déclara que j’étais le seul être raisonnable de l’Inferno dans lequel il était descendu--un Virgile chez les Ombres, dit-il--et qu’en retour de mon tabac il me fournirait, avant de mourir, les matériaux d’un nouvel Inferno qui me ferait plus grand que Dante. Puis il tomba endormi sur une couverture de cheval, et se réveilla tout à fait calme.
[47] A. C. Swinburne.
--Mon garçon, dit-il, quand vous avez atteint les derniers abîmes de la dégradation, les petits incidents qui vexeraient une existence plus haute sont pour vous sans conséquence. Hier soir, mon âme était au sein des dieux; mais je ne fais aucun doute que mon corps bestial ne se débattît là par terre dans la tripaille.
--Vous étiez abominablement ivre, si c’est là ce que vous voulez dire, répliquai-je.
--Oui, j’étais ivre--salement ivre. Moi, qui suis le fils d’un homme qui ne vous concerne pas--moi qui fus jadis membre d’un Collège dont vous n’avez jamais vu seulement la cantine, j’étais dégoûtamment ivre. Mais remarquez combien peu cela me touche. Cela ne me fait rien. Moins que rien; attendu que je ne ressens même pas le mal de tête qui devrait être mon lot. Or, au sein d’une existence plus relevée, combien ma punition eût été affreuse, combien amer mon repentir! Croyez-moi, mon ami à l’éducation négligée, le plus haut correspond au plus bas--en supposant toujours le degré à l’extrême.
Il se retourna sur la couverture, mit sa tête entre ses poings, et continua:
--Sur l’âme que j’ai perdue et sur la conscience que j’ai tuée, je vous déclare que je suis incapable de sentir! Je suis comme les dieux, connaissant le bien et le mal, mais à l’abri de l’un et de l’autre. Est-ce enviable ou ne l’est-ce pas?
Lorsqu’un homme a perdu l’avertissement du «mal au cheveux», il faut qu’il soit en mauvaise posture. Je répondis, en regardant Mac Intosh sur sa couverture, les cheveux sur les yeux et la lèvre d’un blanc bleuté, que je ne pensais pas que ladite insensibilité en valût le coup.
--Par pitié, ne dites pas cela! Je vous le répète, c’est bon et on ne peut plus enviable. Pensez à mes consolations!
--En avez-vous donc autant que cela, Mac Intosh?
--Certainement; vos essais de sarcasme, de ce sarcasme qui est essentiellement l’arme d’un homme cultivé, sont un peu jeunes. Premièrement, mes connaissances, ma science classique et littéraire, effacées peut-être par des libations immodérées--ce qui me rappelle que, avant la visite de mon âme chez les dieux, hier au soir, j’ai vendu les œuvres choisies d’Horace que vous m’aviez prêtées avec tant de bienveillance. C’est Ditta Mull, le marchand d’habits, qui les a. Elles m’ont rapporté dix annas, et on pourrait les racheter pour une roupie--mais tout de même infiniment supérieures aux vôtres. Secondement, l’affection fidèle de Mrs. Mac Intosh, la meilleure des épouses. Troisièmement, le monument, plus durable que l’airain, que j’ai élevé dans les sept années de ma dégradation.
Il s’arrêta ici, et se traîna à travers la chambre, en quête d’une gorgée d’eau.--Il était fort peu solide et avait mal au cœur.
Il fit allusion plusieurs fois à son «trésor»--quelque grand bien qu’il possédait--mais je pris cela pour le délire de la boisson. Il était aussi pauvre et aussi orgueilleux que possible. Ses façons n’avaient rien de plaisant, mais il en savait assez sur les indigènes, parmi lesquels sept années de sa vie s’étaient écoulées, pour que sa connaissance en valût la peine. Il avait l’habitude de se moquer de Strickland[48] comme d’un homme ignorant--«ignorant l’est et l’ouest»--disait-il. Son orgueil consistait tout d’abord à être quelqu’un d’Oxford, pourvu de moyens rares et brillants, ce qui peut être ou n’être pas vrai--je n’en savais assez pour contrôler ses assertions--et, en second lieu, à «tenir le doigt sur le pouls de la vie indigène»--ce qui était un fait. En tant que quelqu’un d’Oxford, il me donna l’impression d’un pédant: il était toujours à vous jeter au nez son érudition. En tant que faquir mahométan--en tant que Mac Intosh Jellaludin--il avait tout ce qu’il fallait pour ce que j’en voulais tirer. Il fuma plusieurs livres de mon tabac, et m’apprit plusieurs onces de choses qui en valaient la peine; mais il ne voulut jamais accepter de cadeaux, pas même lorsqu’arriva la froide saison, qui s’en prit à la pauvre et mince poitrine sous le pauvre et mince habit d’alpaga. Il se mit très en colère, déclarant que je l’avais insulté, et qu’il n’allait pas aller à l’hôpital. Il avait vécu comme une bête, et il mourrait rationnellement, comme un homme.
[48] Strickland, agent de police indien, familier aux lecteurs de Mr. Rudyard Kipling. Voir Kim.
En fait, il mourut d’une pneumonie, et, la nuit de sa mort, m’envoya un chiffon de papier pour me demander de venir l’aider à mourir.
La femme indigène pleurait à côté du lit. Mac Intosh, drapé dans une étoffe de coton, était trop faible pour se venger d’un vêtement de fourrure qu’on jetait sur lui. En ce qui concernait son esprit, l’homme avait conservé toute sa lucidité, et ses yeux flambaient. Lorsqu’il eut injurié le médecin qui m’accompagnait, si honteusement que le vieux compère indigné s’en alla, il jura après moi quelques minutes, puis se calma.
Il dit alors à sa femme d’aller chercher «le Livre» dans un trou du mur. Elle apporta une grosse liasse, enveloppée dans la queue d’un jupon, de vieilles feuilles de papier à lettre de toutes provenances, numérotées et couvertes d’une fine écriture serrée. Mac Intosh plongea la main dans la masse, qu’il remua amoureusement.
--Ceci, dit-il, est mon œuvre--le Livre de Mac Intosh Jellaludin, montrant ce qu’il vit et comment il vécut, et ce qui arriva aussi bien à lui qu’à d’autres; qui est en outre un récit de la vie, des péchés et de la mort de Mère Mathurin. Ce que le livre de Mirza Murad Ali Beg est au regard des autres livres sur la vie indigène, mon livre le sera au regard de celui de Mirza Murad Ali Beg!
C’était, comme en conviendra tout homme qui connaît le livre de Mirza Murad Ali Beg, une affirmation audacieuse. Les papiers ne paraissaient pas empreints d’une valeur spéciale; mais Mac Intosh me les tendit comme s’il se fût agi d’une monnaie courante.
Puis il dit avec lenteur:
--En dépit des nombreuses lacunes de votre éducation, vous avez été bon pour moi. Je parlerai de votre tabac quand je joindrai les dieux. Je vous dois beaucoup de remerciements pour maintes bontés. Mais j’ai les dettes en abomination. En conséquence, je vous lègue à cette heure le monument plus durable que le cuivre--mon livre unique--grossier et imparfait en certaines de ses parties, mais, oh, combien rare dans d’autres! Je me demande si vous le comprendrez. C’est un présent plus honorable que... Bah? où ma cervelle va-t-elle vagabonder? Vous allez horriblement le mutiler. Vous en ferez sauter les pierres précieuses que vous appelez «citations latines», espèce de Philistin, et vous massacrerez le style pour tailler dans votre jargon saccadé; mais vous ne pouvez pas le détruire en entier. Je vous le lègue. Ethel... Encore mon cerveau!... Mrs. Mac Intosh, soyez témoin que je donne au sahib tous ces papiers. Ils ne vous seraient d’aucune utilité, Cœur de mon Cœur, et je vous impose (ici, il se tourna de mon côté) de ne pas laisser mon livre mourir sous sa présente forme. Il est vôtre sans réserve--l’histoire de Mac Intosh Jellaludin, qui n’est pas l’histoire de Mac Intosh Jellaludin, mais celle d’un plus grand homme que lui, et d’une femme autrement grande encore. Écoutez maintenant! Je ne suis ni fou ni ivre! Cet ouvrage vous rendra fameux.
Je dis «merci bien», pendant que la femme indigène me mettait la liasse dans les mains.
--Mon seul enfant! fit Mac Intosh avec un sourire.
Il déclinait vite, mais il continua de causer tant qu’un souffle lui resta. J’attendis la fin, sachant que, dans six cas sur dix, un homme qui meurt demande sa mère. Il se tourna sur le côté, et dit:
--Racontez comment il vint en votre possession. Personne ne vous croira, mais mon nom, au moins, vivra. Vous le traiterez brutalement, je le sais. Il en est une partie qui doit disparaître; le public est composé d’imbéciles et d’imbéciles empreints de pruderie. Je fus jadis leur serviteur. Mais opérez doucement votre mutilation--tout doucement. C’est un grand travail, et je l’ai payé sept années de damnation.
Sa voix s’arrêta l’espace de dix ou douze aspirations, puis il se mit à marmotter une prière d’un genre quelconque en grec. La femme indigène pleura fort amèrement. Enfin, il se souleva dans son lit, et dit, de sa voix haute et lente:
--Innocent!
Puis il retomba en arrière, et la stupeur s’empara de lui jusqu’à ce qu’il mourût. La femme indigène courut dans le sérail, parmi les chevaux, et poussa des cris et se frappa les seins; car elle l’avait aimé.
Peut-être le dernier mot de sa vie racontait-il par quoi Mac Intosh avait passé jadis; mais, sauf la grosse liasse de vieux cahiers dans le morceau d’étoffe, il n’y avait rien dans sa chambre pour dire qui il fut ou ce qu’il fut.
Les papiers étaient dans un désordre désespérant.
Strickland m’aida à les classer, et déclara que l’auteur était le plus fieffé menteur ou le plus étonnant personnage qui fût. Il penchait pour le premier. Un de ces jours, il se peut que vous soyez à même d’en juger. La liasse demandait à se voir considérablement expurgée, et se trouvait pleine, en tête des chapitres, d’absurdités grecques, qui toutes ont été retranchées.
Si la chose se trouve jamais publiée, il y aura peut-être quelqu’un pour se rappeler cette histoire imprimée aujourd’hui comme sauvegarde, afin de prouver que c’est Mac Intosh Jellaludin, et non pas moi-même, qui écrivit le Livre de Mère Mathurin.
TABLE
LE RETOUR D’IMRAY 5 DRAY WARA YOW DEE 29 LE RICKSHAW-FANTÔME 49 ·007 95 LE BISARA DE POOREE 133 AU BORD DE L’ABÎME 145 LE CHEF DU DISTRICT 159 LE NAVIRE QUI S’Y RETROUVE 205 NABOTH 241 LES BORNES MENTALES DE PAMBÉ SERANG 251 EUX 263 A METTRE AU DOSSIER 311
ACHEVÉ D’IMPRIMER le quinze octobre mil neuf cent sept PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE