IL A TRANCHÉ LA TÊTE
Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.
C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Quint il le joignait à ses armes.
Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle Rupert l'Ancien fondait l'Université de Heidelberg; au dix-septième le palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Othon le Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. Molte volte, dit Paul Lamozzo, si dilettava di prendere lo stilo in mano e esercitarsi nel disegnare e dipingere.
C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire et dont le vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes; il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim; il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux repas sans pain; il déclare la guerre aux burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.
Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces deux grands hommes.
Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.
Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.
Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme à la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Chillon.
Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de devenir homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.
Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui a été la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si j'avais eu l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.
Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.
[2] Premier rang à partir du haut du palais: Charlemagne, empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin. Deuxième rang: Louis de Bavière, empereur; Rupert II, empereur; Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin; Frédéric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang: quatre palatins: Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et Frédéric IV, constructeur du palais.
La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne.
Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se fait jour.
Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.
Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange destinée des chefs-d'œuvre de marbre et de pierre; un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, c'est l'oubli.
Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.
Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.
Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah.
Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer; les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.
Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a été la Grosse-Tour.
Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil.
Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.
Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la tour jamais vide est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y a plus de lions dans la Tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa Grosse-Tour, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.
Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce palais-forteresse. C'était la Tour de Frédéric le Victorieux.
Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds, bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit dresser dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière petit-neveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone.--Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.
Aujourd'hui la Tour de Frédéric le Victorieux s'appelle la Tour Fendue.
Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fossé. D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme.
A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri, dont jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes de la renaissance, douze joyaux d'orfévrerie, douze chefs-d'œuvre, douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins, cousule dignæ. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la fois une lutte et une harmonie, La nature, qui rivalise avec Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou de la feuille sculptée.
Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, électeur, duc de Haute et Basse-Bavière? Un grand seigneur couchait dans cette chambre avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n y a plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être baisées par les fleurs et regardées par les étoiles.
La nature, juste et sainte, fait fête à cette œuvre, dont les hommes ont oublié l'ouvrier.
Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de l'Allemagne;
Outre la grande Place d'Armes, Les deux arsenaux, Le Jeu de balle de l'électeur Charles, La Ménagerie des lions, La Volière, La Maison des oiseaux, La Maison du plumage, La grande Chancellerie, L'Hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles.
Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes:
Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier;
Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert;
Trois du seizième: le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et le palais d'Othon-Henri;
Trois du dix-septième: le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric V, et le palais d'Elisabeth.
Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.
Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers du dedans, il y avait neuf tours extérieures:
La tour Charles, La Rondelle, La Grosse Tour, La tour de Frédéric le Victorieux, La tour Jamais-Vide, La tour de Communication, La tour du Géant, La Tour Octogone,
et cette tour de la Librairie, qui a renfermé la Bibliothèque palatine du Vatican, et dont, en 1622, les manuscrits grecs et les missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux de l'armée impériale.
Cinq de ces tours subsistent encore:
La tour de la Librairie, La Tour Octogone, La Grosse Tour, La Tour Fendue, Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée.
Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau.
Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.
Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique, ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie, les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.
Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez Homère.
Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite, présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent à l'entour et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteilles; d'où il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Celte futaille-monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.
Le vin s'y améliorait.
Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'électeur Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers 1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.
Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze. Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule, à quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C'était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.
Ce petit tonneau est vide depuis 1800.
En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette horloge, c'est sa bouffonnerie.
Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres, Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de tour, le roi de Bohème n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tête, le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet, cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint, hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, il dit: «Me voici!» Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.
C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PERKEO. Il était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire, vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne, ces ombres qui passaient alors.
Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric Ier, roi de Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. Cela fit très-fort rire, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les hommes!
Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.
Au fond, dans la gaieté grimaçante de ce misérable, il y avait nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines, elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y a laissé que l'ironie.
Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.
Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge. Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.
Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais, à propos de fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la femme d'Anthyse, duc des Francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté de la statue de Jupiter, sur la frise inaccessible du palais d'Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle. Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655, dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frédéric de Deux-Ponts et lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne reconnaît point le traité de Lunéville.
Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de ces immenses ramoneurs de la forêt Noire, lesquels étaient venus visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de l'Odéon mettant en scène Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg.
Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du maréchal de Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la trace des lions, on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complétement démoli deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Henri. Des Anglais ont brisé à coups de marteau, pour les emporter, les cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de construire un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les voûtes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle madame de Sévigné, qui avait vu passer les oiseaux des Tournelles, qu'avaient coudoyée Corneille allant chez Marion de Lorme et Molière allant chez Ninon de Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, cinq sous la livre. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires. Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre au poids et à moins de six liards la livre. Je cite le texte même du marché. Qu'en dites-vous? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous.
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Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg; et je m'y suis oublié moi-même, tant j'y avais été saisi d'une rêverie profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues sur le ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit: je me suis levé et je suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les ruines. Au moment ou j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le Château des Palatins.
La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la Tour Carrée m'ont laissé passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté blême.
Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces le ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières; une sorte de demi-jour rêveur modérait tout, éclairait tout et voilait tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans les profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.
C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont plus des façades, mais des visages.
Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient l'horreur des bois sacrés. Il y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe.
Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe et je suis entré dans le vieux palais sans toit d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur signification distincte; se dire: «Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la cheminée,» et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre.
Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C'était une sorte de râlement faible, strident, continu, mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre les fentes du pavé. D'où venait ce bruit? de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement? je l'ignore, mais cela ressemblait au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en l'écoutant, à ce hideux fileur de légendes qui file la nuit dans les ruines de la corde pour les gibets.
Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs je n'ai rien vu qu'une grande chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble fait pour l'intérieur des tours effondrées.
Vous dirai-je tout? pourquoi non? n'êtes-vous pas l'homme qui comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me semblait que je gênais quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certain que je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée. Tons les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres, les sirènes à double queue, l'Amour ailé qui joue depuis trois siècles avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire indéfinissable des figures de Prudhon; deux sphinx casqués, à mamelles de femme et à oreilles de faune, paraissaient chuchoter à voix basse en me regardant, transversa tuentes; et je croyais entendre respirer les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de moi sur toutes ces murailles, et chaque fois que je m'approchais d'une porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard mystérieux.
Etes-vous visionnaire comme moi? avez-vous éprouvé cela? Les statues dorment le jour, mais la nuit elles se réveillent et deviennent fantômes.
Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour, toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur quelconque dans la salle des chevaliers.
Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement, magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.
Je vous ai dit éclairé comme en plein jour; j'ai tort, c'était tout ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune la tristesse des statues.
A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé; simulacra. Chose singulière, il m'avait semblé, l'instant d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me regardaient avec colère; il me semblait maintenant que tous ces vieux princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un œil bon et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, qui a été atteint et à demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de Henri IV exhumé.
Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, toutes portes fermées; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar, qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et vivante, cette ville endormie et ce palais mort.
POST-SCRIPTUM
Carlsrühe, novembre.
Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez voir Heidelberg.
Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé, un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont tes tuyaux se tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.
A ce petit inconvénient près,--l'asphyxie soir et matin,--le pays est vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends à d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait, le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois les plus belles choses du monde.
Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.
Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre bonne main. Aimez-moi.
1839
LETTRE XXIX
STRASBOURG.
Ce qu'on voit d'une fenêtre de la Maison-Rouge.--Parallèle entre le postillon badois et le postillon français, où l'auteur ne se montre pas aveuglé par l'amour-propre national.--Une nuit horrible.--Nouvelle manière d'être tiré à quatre chevaux.--Description complète et détaillée de la ville de Sézanne.--Peinture approfondie et minutieuse de Phalsbourg.--Vitry-sur-Marne.--Bar-le-Duc.--L'auteur fait des platitudes aux naïades.--Tout être a l'odeur de ce qu'il mange.--Théorie de l'architecture et du climat.--Haute statistique à propos des confitures de Bar.--L'auteur songe à une chose qui faisait la joie d'un enfant.--Paysages.--Ligny.--Toul.--La cathédrale.--L'auteur dit son fait à la cathédrale d'Orléans.--Nancy.--Croquis galant de la place de l'Hôtel-de-Ville.--Théorie et apologie du rococo.--Réveil en malle-poste au point du jour.--Vision magnifique.--La côte de Saverne.--Paragraphe qui commence dans le ciel et qui finit dans un plat à barbe.--Les paysans.--Les routiers.--Wasselonne.--La route tourne.--Apparition du Munster.
Strasbourg, août.
Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster, dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment; devant moi, au fond de la place, une maison du seizième siècle, fort belle, quoique badigeonnée en jaune avec contrevents verts; derrière cette maison, les hauts pignons d'une vieille nef, où est la bibliothèque de la ville; au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira, dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une lanterne-potence, au pied de laquelle baragouinent quelques gamins allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la Maison-Rouge,--que j'habite,--avec son postillon badois. Le postillon badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni à large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton, voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres, baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et vous aurez une idée du tableau.
J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre machine humaine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste. Au moment du départ, tout va bien, le postillon fait claquer son fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans une situation étrange et douce, le mouvement de la voiture donne à l'esprit de la gaieté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis repart comme le vent, il fait tout à fait nuit, on s'endort, c'est précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse; les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser. Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis. Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée en passant: un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche,--le tangage et le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture; si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se métamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on rejaillit contre son voisin,--tout en dormant. Car c'est là le beau de la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas, on est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. C'est le rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau petillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle; les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement; les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route; tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement: Route de Coulommiers à Sézanne. La nuit, c'est une larve horrible qui semble jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme une poignée d'aspics; le fouet du postillon est une vipère volante qui suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin, dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un cyclope fatigué, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres.--Tout vit dans cette vie affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.
Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise. Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.
Vers cinq heures du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on n'y pense plus.
Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le jour, quand la route est bonne,--ce qui est rare en France.
Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et voici ce qui m'en reste: une longue rue délabrée, des maisons basses, une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phalsbourg, et voici ce que j'en ai gardé: un bruit de chaînes et de ponts-levis, des soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées sous lesquelles s'engouffrait la voiture.
De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.
Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naïades sont susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit.
A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville du Midi et qui va passer ses vacances à Bade, parce que, dit-il, tout le monde va à Bade. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent le chou.
Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de cent façons, pour voir si je le trouverais mangeable, comme parle Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.
La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est tout vert en août et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert, qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prétention aient, au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent.
Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y entrait un vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux saval de notre douce enfant, de notre chère petite D..., lequel est resté si longtemps exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un coin du balcon de la Place-Royale, avec un nez en papier gris, ni oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? c'est mon pauvre cheval de Bar-le-Duc.
De Vitry à Saint-Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison. Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du ciel.
On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher.
Une fois ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La colline était verte; c'était du gazon. Au-dessus de cette colline on ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église, lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici: un immense tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa sonnette.
Après Saint-Dizier, la route est agréable. Une fraîche chevelure d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le joli aspect, la terre est maigre, le haut des collines est malade et pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa séve jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin cela les grandit.
Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine. Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la voiture à pied et voir la ville.
J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul; il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée, la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale; l'édifice a un aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très-beau. En approchant, j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez belle. Au moment où nous passions le pont de Toul, mon compagnon de voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose que la maison de Médicis.
Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la cathédrale sont des poivrières pompadour. Cependant je me suis réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est une des places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses qui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille, des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles, élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.
J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une séve a circulé dans le granit; elle s'y est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.
Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.
J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première. Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.
Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.
C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et éblouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant comme des éclairs; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse,--la forêt Noire,--tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée émerveille; la nuit, elle fascine.
La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de lieue.--Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans passaient déjà allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du Chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment après le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait, c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.
Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la vieille ville allemande.
Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là, je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.
Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil baignait çà et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour les hommes, l'œuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la cathédrale, luttaient de grandeur.
Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.
LETTRE XXX
STRASBOURG.
La cathédrale.--La façade.--L'abside.--L'auteur s'exprime avec une extrême réserve sur le compte de Son Eminence monseigneur le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.--Les vitraux.--La chaire.--Les fonts baptismaux.--Deux tombeaux.--Quelques âneries à propos d'un Anglais.--Le bras gauche de la croix.--Le bras droit.--Le suisse mal venu et mal mené.--Le Munster.--Qui l'auteur rencontre en y montant.--L'auteur sur le Munster.--Strasbourg à vol d'oiseau.--Panorama.--Statues des deux architectes du clocher de Strasbourg.--Saint-Thomas. Le tombeau du maréchal de Saxe.--Autres tombeaux.--Au-dessus du prêtre, le curé; au-dessus du curé, l'évêque; au-dessus de l'évêque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape; au-dessus du pape, le sacristain.--Le gros bedeau joufflu offre à l'auteur de le conduire dans une cachette.--Un comte de Nassau et une comtesse de Nassau sous verre.--Quelle est la dernière humiliation réservée à l'homme.
Septembre.
Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une merveille. Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail roman; il y a sur la façade de très-superbes figures à cheval, la rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat. J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.
L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de tapis courant. C'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute l'église est honteusement badigeonnée; quelques parties de sculpture ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée par toutes mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle, gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a exprimée sous toutes les formes: un lit sous lequel est un tombeau, le sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité. Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort. Au-dessous, dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer; c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous souvenez des tombeaux de Brou), ceux du quatorzième le cachaient; c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux anneaux.
Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un Anglais qui faisait des questions sur l'affaire du collier et sur madame de Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout autre lieu je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu tort. Qui n'a pas son coin d'ignorance grossière? Je connais et vous connaissez comme moi un savant médecin qui dit poudre DENTIFRICE, ce qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la Chambre des députés, dit: monsieur Réaumur, monsieur Fahrenheit, monsieur Centigrade. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé le prétérit recollexit. Raulin, très-docte recteur de l'Université de Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrivissent: mater tuus, pater tua, et il disait: Marmouseti. Le barbarisme faisait la morale au solécisme.
Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit il y a une chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade, et semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut que cette figure représente le premier architecte du Munster, Herwyn de Steinbach.
Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je reste longtemps avec elle. J'étais donc tête à tête avec le grand Herwyn et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure, lorsqu'un bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église, qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale. Figurez-vous un horrible suisse, mi-parti d'Allemand et d'Alsacien, et me proposant ses explications:--Monsir, fous afre pas fu lé champelle?--J'ai congédié assez durement ce marchand de baragouin.
Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est un charmant petit édifice fantastique du seizième siècle. On est en train de la restaurer et elle est recouverte d'une chemise en planches.
L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite. Quatre escaliers à jour en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s'appuie sur la flèche, dont ils suivent l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très-hautes et très-étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler. L'entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n'ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours trois femmes, trois Allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu'à la lanterne. Là, il n'y a plus d'escalier, mais de simples barres de fer disposées en échelons.
D'où j'étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupée de tours et d'églises aussi pittoresque qu'aucune ville de Flandre. L'Ill et le Rhône, deux jolies rivières, égayent ce sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même. En faisant le tour du clocher, on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la forêt Noire au nord, les Vosges à l'ouest, au midi les Alpes.
On est si haut que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil.
Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j'étais sur le Munster, il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin; à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient à travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans un seul rayon de soleil.
Chaque tourelle fait face à une nation différente.
En redescendant, je me suis arrêté quelques instants à l'une des portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux côtés de cette porte sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux grands poëtes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés en arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur œuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé. Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt.
Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne église de la ville, et où est le tombeau du maréchal de Saxe. Ce tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres, une chose fort célèbre, fort vantée et fort médiocre. C'est une grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et le guide--auctor et dux--des victoires du maréchal de Saxe. On vous ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre; c'est le buste de Pigalle.--Heureusement il y a autre chose à voir à Saint-Thomas: d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les clochers trapus et sombres ont un grand caractère; puis les vitraux, qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle; c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le cœur du chevalier, dans une boîte en vermeil, avait été déposé dans un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil, ont arraché le cœur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans cette église; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est caché dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale: les sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher parce qu'ils se font payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert de sculptures byzantines, figures et fleurs, et porté par trois lions de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est fâcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil fût en plein air dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y gagneraient; mais que deviendrait le sacristain? Les sacristains avant tout; c'est la règle des églises.
Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en jaune vif.
J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse ronge et joufflu, d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras: «Voulez-vous voir des momies?--J'accepte.» Autre cachette, autre serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien. C'est un comte de Nassau et sa fille qu'on a trouvés embaumés en fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans leurs cercueils, dont on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte de Nassau est orné d'armoiries peintes. Le vieux prince est vêtu d'un costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de guipure et un bonnet de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre. Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache. Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tête a perdu forme humaine; c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches, et une petite croix de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses petites mains grises et décharnées et elle dort sur un lit de linge comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé en effet voir la hideuse poupée de la Mort. On recommande de ne pas remuer le cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela tomberait en poussière.
En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le sacristain,--toujours le sacristain,--m'a expliqué qu'il y a huit ans, lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau pour être, deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses, toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle avait dit: «Les vivants te disperseront comme la poussière, te fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier;» mais elle n'avait pas dit: Ils finiront par te cirer comme une paire de bottes!
LETTRE XXXI
FREIBURG EN BRISGAW.
Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.--Quelle clarté les lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de Bade.--Encore un réveil au point du jour.--L'auteur est outré des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui.--Ciel du matin.--Vénus.--Ce qui se dresse tout à coup sur le ciel.--Entrée à Freiburg.--Commencement d'une aventure étrange.--Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que devenir, regarde une fontaine.--Suite de l'aventure étrange.--Mystères de la maison où il y avait une lanterne allumée.--Les spectres à table.--Le voyageur se livre à divers exorcismes.--Il a la bonne idée de prononcer un mot magique.--Effets de ce mot.--La fille pâle.--Dialogue effrayant et laconique du voyageur et de la fille pâle.--Dernier prodige.--Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à la grandeur de Dieu.--N'est-il pas évident que baragouiner le latin et estropier l'espagnol, c'est savoir l'allemand?--L'hôtel de la Cour de Zæhringen.--Ce que le voyageur avait fait la veille.--Histoire attendrissante de la jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept sous.--Le Munster de Freiburg comparé au Munster de Strasbourg.--Un peu d'archéologie.--La maison qui est près de l'église.--Parallèle sérieux et impartial au point de vue du goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer du Sud.--Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère sur les bords du Rhin.--L'église de Freiburg.--Les verrières.--La chaire.--L'auteur bâtonne les architectes sur l'échine des marguilliers.--Tombeau du duc Bertholdus.--Si jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de ne point le laisser monter.--Sarcophages.--Le chœur.--Les chapelles de l'abside.--Tombeaux des ducs de Zæhringen.--L'auteur déroge à toutes ses habitudes et ne monte pas au clocher.--Pourquoi.--Il monte plus haut.--Freiburg à vol d'oiseau.--Grand aspect de la nature.--L'autre vallée.--Quatre lignes qui sont d'un gourmand.
6 septembre.
Voici mon entrée à Freiburg:--il était prés de quatre heures du matin; j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise, armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent, architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne, comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels, et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.--Je me réveillai tout à fait.--Il avait plu toute la nuit, mais le vent dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule; à ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, Vénus rayonnait.--Vous savez comme j'aime Vénus.--Je la regardais sans pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de l'horizon. Nous étions à Freiburg.
Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel: c'était la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes je restais seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici, je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte, perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour; je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante Renommée-girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.
A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.
Personne sous la porte cochère.
J'appelle, on ne me répond pas.
Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde.
Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre, elle s'ouvre. J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une vague fenêtre à ma gauche.
J'appelle.
«Hé! quelqu'un!»
Pas de réponse.
Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.
Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte entre-bâillée.
Je vais à cette porte et je regarde.
Voici l'effrayant qui commence.
Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et très-vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des chandelles posées de distance en distance, des formes singulières étaient assises.
C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis.
Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. A côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux, enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage vert dont la tête portait trois étages de coiffures: premier étage, un bonnet de coton; deuxième étage, un foulard; troisième étage, un chapeau.
Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous d'immenses feutres; faces bistres avec des yeux d'émail.
Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.
Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.
Aucun d'eux ne disait mot.
De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu'ils buvaient gravement.
Je compris que ces spectres prenaient du café.
Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai vaillamment dans la salle.
Point; aucun effet.
La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet à boire son philtre.
Du reste, pas une parole.
Les autres fantômes ne me regardaient même pas.
Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce château d'Udolphe:
--Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge?
Ici le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne bougèrent pas.
Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à tue-tête:--Holà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les diables! l'hôtelier! le garçon! quelqu'un! Kellner!
J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot: Kellner, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être bon.
En effet, à ce cri magique: Kellner! une porte s'ouvrit dans la partie ténébreuse de la caverne.
Sésame, ouvre-toi! n'aurait pas mieux réussi.
Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui vint droit à moi:
Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes.
Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du cou, comme si ce gracieux spectre eût eu à cacher la ligne rouge et circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.
--Kellner? me dit-elle.
Je répondis avec intrépidité:--Kellner!
Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.
Nous rentrâmes dans les chambres par où j'étais venu, et, au beau milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur un sac de nuit.
Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla; la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et deux minutes après nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux blancs comme neige.
Or, j'étais à l'hôtel de la Cour de Zæhringen.
Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe:
A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise m'ayant entendu parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand, et ne s'était plus autrement inquiété de moi. A Freiburg, le kellner, c'est-à-dire le factotum de l'hôtel de Zæhringen, attendait la malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait montré à lui à mon insu, en lui disant: Voilà un voyageur pour vous, puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, où il dormait dans la salle basse. Vous devinez le reste.
Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté: c'est qu'en sortant de la poste j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu est grand.
Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour; braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille, c'était une jolie servante de l'hôtel de Zæhringen. Le grand papillon noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale, tombent également derrière le dos.
Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg. La nuit tombait quand j'ai passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre comédienne allant à Carlsruhe; assez jolie bohémienne, que les douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix-sept sous pour une tournure en calicot non ourlée, et lui tirant de sa valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande confusion de la pauvre fille.
Le munster de Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même hardiesse, la même verve, la même masse de pierre rouillée et sombre, piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur. L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen a eu, dit-on, le clocher de Freiburg en vue. Hélas!
Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte, indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes et dorées, du plus grand intérêt. Sur la place de l'église, il y a une jolie fontaine du seizième siècle, et en avant du porche, trois colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes le pavé dessine un labyrinthe.
A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en escaliers, flanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres-croisées de ce balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien Ier, empereur; Philippe Ier, roi de Castille; Charles-Quint, empereur; Ferdinand Ier, empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.
Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les vitraux, à peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté. Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les bas-côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des triangles de l'effet le plus mystérieux et le plus charmant. La chaire, gothique flamboyant, est superbe, la coiffe qu'on y a ajoutée est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de droite, est masqué par un porche de la Renaissance. Rien de plus curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie et fait qu'elles se touchent sans se heurter.
Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.
Au pied de l'une de ces arcades gît un duc Bertholdus, mort en 1218, sans postérité, et enterré sous sa statue: sub hâc statuâ, dit l'épitaphe. Hæc statua est un géant de pierre à long corsage, adossé au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre monter un soir mon escalier.
Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de pierres tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.
Avant d'entrer au chœur, il faut admirer deux portiques exquis de la Renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent: l'une est pleine de statues, c'est la Cène, Jésus, tous les apôtres, le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.
Le sacristain s'est réservé le chœur et les chapelles de l'abside. On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y a de l'orfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zæhringen, qui sont dans le chœur, sont de très-belles lames noblement sculptées; les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures, sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut, rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plate du côté. La statue en pierre de l'évêque, adossée au mur voisin, le contemple avec adoration. L'évêque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur un lion. C'est très-beau.
Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pignons taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels les tuiles de couleur dessinent des arabesques; çà et là, parmi les maisons, quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la ville une immense plaine de velours vert frangée de haies vives sur laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute la journée, mais quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil.
Au moment où j'allais redescendre j'ai aperçu un sentier qui s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce sentier, et au bout de quelques pas je me suis trouvé brusquement comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre, étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres, resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.
A propos, à Freiburg j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont d'excellents petits poissons,--et fort jolis, bleus, tachés de rouge.
TABLE.
LETTRE XXIII. Mayence 1
LETTRE XXIV. Francfort-sur-le-Mein 19
LETTRE XXV. Le Rhin 35
LETTRE XXVI. Worms.--Mannheim 65
LETTRE XXVII. Spire 94
LETTRE XXVIII. Heidelberg 102
LETTRE XXIX. Strasbourg 163
LETTRE XXX. Strasbourg 175
LETTRE XXXI. Freiburg en Brisgaw 184
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9