CHAPITRE XVII
L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son destin, dans notre impuissance à la gouverner.
La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous. Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une destruction certaine.
L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient d'entretenir nos craintes.
Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.
Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et, n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.
Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours. Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.
Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du péril.
Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements, et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de cette journée.
FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a exaucée.
ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme; car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper une plainte ni une parole.
MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et paisible rend souvent de grands services dans une position critique, quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du danger et les mesures qu'il exige.
MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques forces.
MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.
FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui. Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin, en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un bon ancrage dans la baie de la Délivrance.
TOUS. C'est une idée excellente.
MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment des sages projets de votre imagination.
MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec reconnaissance.
MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la cime du rocher.»
Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là, je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait destinée.
L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.
En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.
Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance par notre cuisinière.
Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules, au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.
Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on en éprouve les plus heureux résultats.
Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison, dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume durant les nuits d'été.
À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.
«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»
Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des cochons.
«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses. Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»
À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe fuyait devant les deux autres.
Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans songer à dire merci.
M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé, comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles invasions pour l'avenir.
Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.
Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi déterminé.
Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la forêt.
«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons aux travaux ordinaires!
ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir d'elles-mêmes.
MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands, de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de s'en emparer.
FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait joliment empreinte de pédanterie.
MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances; tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.
FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.
MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.
JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât artificielles?
MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux lèche-sel de nos parcs royaux.
FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?
MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer à coup sûr.
TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs, les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.
MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.
TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.
MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à m'accompagner jusqu'à l'Écluse.
TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous les ponts-levis du monde.
FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»
Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me paraissait devoir être accueilli avec empressement.
Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.
MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et ce que tu en veux faire?
FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment moins embarrassant et plus nutritif.
MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?
FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.
MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement. Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans une riche contrée comme celle que nous habitons.
FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère; mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la chasse d'un lièvre vivant.
MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»
L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par accorder le morceau d'ours tant désiré.
La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée, desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une troupe de vingt chasseurs pendant six mois.
Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets: enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans compter les menues provisions.
Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos pigeons d'Europe.
Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas repentir de leur prévoyance.
Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis, ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.
Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards, tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves auxiliaires, Falb et Braun.
Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.
Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain consciencieux.
La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer le reste de ce jour et la nuit suivante.
En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de Waldeck.
Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs actions.
«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre. J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce qu'il est devenu.»
Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le redoutable rire s'était fait entendre.
À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.
L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les oreilles du pauvre enfant.
Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens, passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.
Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère; mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.
Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants, poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de reconnaître la justesse de ses prétentions.
Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour. Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de s'approprier pour cet usage.
Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets, et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du chef de l'expédition.
Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.
MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore besoin de toi pour demain.
ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se trouvent à cette heure?
MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est auprès des absents.
MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier. L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou bien un étranger.
ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas dernièrement de la proximité de cette contrée?
MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai. Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.