‹ Le Roi des gueuxChapitre 14 sur 25 · Chapitre 2 LA CHAMBRE DES SORTILEGES

Chapitre 2 LA CHAMBRE DES SORTILEGES

Bobazon ouvrit la bouche pour pousser un cri de détresse. L’inconnu lui mit un doigt sur les lèvres et l’attira tout à l’autre bout de la cour. Une petite porte basse s’ouvrait non loin de l’entrée du logis du serrurier-maréchal-ferrant. L’inconnu poussa Bobazon, qui se trouva engagé dans un couloir humide et noir comme un puits. Bobazon tremblait de la tête aux pieds, et ses dents claquaient dans sa bouche. Au bout d’une douzaine de pas, l’inconnu lui dit :

– Monte !

Comme notre pauvre ami hésitait, l’inconnu ajouta :

– Tu en as vu et entendu dix fois plus qu’il n’en faut pour te faire pendre… monte !

Hélas ! le père de Bobazon, qui était pourtant un homme sage, ne lui avait jamais parlé de ce revers de médaille. Ecouter aux portes est donc un métier qui peut tourner à mal ?

Bobazon éprouva du pied le sol à tâtons. Son soulier de corde rencontra une marche : il monta. C’était un escalier étroit et tournant.

Il entendait son terrible compagnon monter derrière lui.

– Halte ! fit ce dernier quand on eut gravi la première volée.

Puis il ajouta en élevant la voix :

– Ouvrez, monseigneur, voici l’homme qu’il nous faut.

Une porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds, et une échappée de lumière envahit le palier.

Bobazon vit au-devant de lui une chambre assez vaste, où la pâle lueur d’une lampe luttait contre les premiers rayons du jour.

Certes, Bobazon n’avait garde de désobéir ; mais il lui fallut tout le courage que donne la peur pour franchir ce seuil redoutable.

L’imagination de Bobazon n’avait jamais revêtu rien de si effrayant que le spectacle qui s’offrit tout à coup à ses yeux.

Un homme d’une cinquantaine d’années se tenait debout à droite de la porte ouverte. Ce qu’on voyait de son visage était livide, et ses cheveux d’un noir d’encre, où quelques poils argentés se mêlaient, se hérissaient littéralement sur son crâne. Il était coiffé d’un large sombrero, auquel, par surcroît de précaution, pendait un demi-voile de serge noire. Sa main, qui tenait encore le loquet de la porte, avait de courts et involontaires tressaillements.

Du même côté que cet homme, qui était celui qu’on avait appelé monseigneur, il y avait un pêle-mêle étrange d’instruments et d’objets propres à la science cabalistique : des cornues, des quarts de cercle, des sphères, des astrolabes, des lunettes d’approche et un vaste tableau noir couvert de caractères mystérieux tracés à la craie blanche. A gauche, se trouvait une bibliothèque poudreuse, dont les livres, reliés en parchemin jauni, semblaient vieux comme l’art d’écrire.

Au fond, c’étaient deux croisées dont les vitraux avaient dû servir à quelque chapelle. On y reconnaissait ces sujets bizarres affectionnés par les ténébreuses dévotions du moyen-âge : c’étaient les tentations des saints et les sortilèges célèbres.

Une demi-douzaine de vitres de couleur sanglante avaient remplacé les compartiments où devaient se trouver dans l’origine les images de la Vierge et du Sauveur.

Entre les deux fenêtres, une panthère vivante était enchaînée, et immédiatement au-dessus d’elle, deux énormes hiboux perchaient sur deux tiges parallèles en bois d’ébène. Devant chaque fenêtre, il y avait un bahut à jour contenant des serpents, des iguanes et d’autres reptiles empaillés.

Enfin, au centre même de la pièce, sur une table de marbre noir, un cadavre était étendu, la tête pendante, les bras écartés. Le visage du cadavre disparaissait sous ses cheveux.

– Le connais-tu, Moghrab ? connais-tu ce paysan pour le charger d’une si terrible besogne ? demanda l’homme sous son voile.

– Le mieux que vous ferez en ce moment, monseigneur, répondit Moghrab d’un ton délibéré, sera de vous taire. Vous savez ce que vous vouliez savoir. Pour percer la nuit de l’avenir, nous avons dû nous procurer le cadavre d’un homme mort de mort violente. Nous voulons nous débarrasser de celui-ci, qui a fait son office. Je ne connais pas ce rustre, mais sa vie est à moi, déjà, parce qu’il a surpris une portion de mon secret. Vous venez de lui dire mon nom ; cela peut le rendre riche s’il est prudent ; s’il parle, cela le tuera. Tirez votre bourse, monseigneur, et comptez-lui dix pistoles, s’il vous plaît.

Monseigneur jeta la bourse sur la table en détournant la tête avec dégoût.

C’est ici que Bobazon montra qu’on peut être poltron et n’avoir pas de vaines délicatesses. La bourse était tombée sur le cadavre. Il s’en saisit comme d’une proie et recula d’une demi-douzaine de pas, parce que la panthère avait fait un mouvement sur sa paille.

Il se tint le plus loin possible de la table, serrant convulsivement la bourse et regardant tout autour de lui d’un air sournois.

Moghrab fixa sur lui ses yeux ardents et dit :

– Aide-moi !

Il y avait dans un coin de la chambre deux grands sacs posés debout contre la muraille. Moghrab en désigna un à Bobazon et poursuivit :

– Vide les trois quarts du son qui est là-dedans.

Bobazon dénoua la corde qui entourait le col du sac et répandit le son sur les dalles, jusqu’à ce que l’Africain lui eût dit : Assez !

Monseigneur respirait avec effort le contenu d’un petit flacon en métal ciselé. Bobazon n’avait point ce qu’il fallait pour deviner que celui-là devait être un très grand seigneur ; mais, d’instinct, il l’examinait à la dérobée, cherchant à fixer dans sa mémoire le peu qu’on apercevait de ses traits et surtout sa tournure.

L’excellence, ranimée par les subtiles effluves des sels renfermés dans son flacon, s’appuya sur une longue canne incrustée de nacre qu’elle portait à la main, et se dirigea vers la porte en murmurant :

– Voici le jour, mon bon Moghrab… Fais pour le mieux, et compte sur ma protection en cas d’accident… Je vais me retirer.

– Pas encore, repartit l’Africain ; nous n’avons pas fini… Quand il en sera temps, je profiterai de la litière de Votre Grâce.

Sa Grâce ne jugea pas à propos de discuter. Elle s’assit près de la porte et rabattit le lambeau d’étoffe qui lui voilait le visage.

Bobazon se doutait bien de l’usage auquel le sac était destiné. La bourse était dans sa poche, il en sentait le poids, et chacun de ses mouvements faisait agréablement chanter les pièces d’or dont elle était pleine.

C’était, ce Bobazon, une solide nature de rustre résolument avide. Certes, il y a des gens qui partent de très bas et deviennent très riches par des moyens honnêtes. Il y en a. La Morale en action affirme que l’économie, le travail, la probité, mènent le plus sûrement à la fortune. C’est notre avis personnel.

Mais peu de gens choisissent cette louable route.

L’homme qui, du fond de sa misère, fait délibérément le premier pas dans le sentier de la fortune est généralement doué de qualités spéciales. C’est un prédestiné : quelque démon le pousse. Il a autour du cou une cuirasse épaisse comme le bouclier d’Ajax, qui était doublé de sept peaux de taureaux. Rien ne l’arrêtera, le scrupule lui restera inconnu, il aura jusqu’au bout le courage de sa passion.

Ceux-là même qui se vantent de n’avoir point de vaine sensiblerie, les gens sérieux, contempleurs éclairés de la poésie et du rêve, les hommes positifs, les preux d’argent qui ont mieux fait que tous les autres dans le tournoi aux écus, ceux-là même seraient effrayés et stupéfaits en examinant à la loupe l’âme du va-nu-pieds fatalement appelé à l’opulence.

Pour percer comme un dard les épaisseurs superposées des diverses couches sociales, il faut de certaines conditions spécifiques. Le génie monte, il est vrai, comme le plomb tombe, par une mystérieuse loi de gravitation morale ; mais connaissez-vous de nombreux échantillons de génie ?

Le talent n’a déjà plus la certitude de cette marche exceptionnelle. Le talent combat ; il peut être vaincu. Regardez autour de vous. Les morts et les blessés du champ clos sont-ils toujours les plus faibles champions ?

Pour remplacer le génie, il faut la vocation, qui, par sa nature même, accepte tous les expédients et ne connaît aucune répugnance : la vocation ardente et aveugle comme l’amour.

Nulle part, le prix d’un sou n’est coté si haut qu’à la campagne. Les enrichis sont souvent nés au village. Un conquérant de ce genre, né au village, vaut pour la dureté, pour la trempe, pour la sauvage inflexibilité, dix Attilas nés dans les capitales. Cela vient de l’idée que les uns et les autres se sont faite du sou à leur point de départ respectif.

Bobazon, ayant vidé le sac, jeta un regard terrifié sur le cadavre ; mais son épouvante ne l’empêcha pas de sourire en reportant ses yeux sur l’Africain.

Celui-ci prit le sac et le donna à monseigneur en disant :

– Que Votre Grâce daigne le tenir ouvert.

L’homme voilé tressaillit de tous ses membres, mais il ne refusa point la tâche qui lui était imposée. Il élargit l’ouverture du sac à l’aide de ses deux mains, et attendit, dans cette pose vulgaire, le bon plaisir des deux principaux opérateurs.

Le brave et beau visage du Mauresque n’était pas accoutumé au sourire. Il y eut pourtant autour des lèvres de Moghrab une éclaircie de sarcastique gaîté à la vue de Monseigneur soutenant docilement le sac et en élargissant l’ouverture.

Bobazon indiqua du doigt le cadavre couché sur la table de marbre.

– Est-ce cela ? demanda-t-il.

– Oui, répondit le Maure ; c’est cela.

– Je ne pourrai pas tout seul, reprit Bobazon.

Moghrab répliqua :

– On va te donner un coup de main… Prends les épaules, je tiendrai les pieds.

Bobazon ne se le fit point répéter. Il tourna autour de la table, non sans jeter un regard timide vers la panthère, qui, belle et paresseuse, se pelotonnait sur sa litière. La panthère ne semblait pas se soucier de lui.

Il prit le cadavre par les épaules et le souleva sans effort, car il était robuste. Son raisonnement était simple et précis : finir bien vite sa besogne afin d’emporter bien vite son argent hors de ce lieu maudit.

Le bric-à-brac diabolique qui meublait si étrangement cette pièce l’effrayait encore plus que le corps mort.

Il tenait déjà le cadavre suspendu au-dessus du vide, lorsque la panthère s’étira tout à coup, promenant sa langue énorme et rouge sur son museau moustachu. Le mouvement imprimé au corps envoyait sans doute à nos naseaux des fumets plus actifs, et sa gloutonnerie en était soudainement irritée. Elle miaula, ses yeux s’allumèrent comme deux charbons pétillants, et, d’un seul bond, gracieux et féroce à la fois, elle tendit toute la longueur de sa chaîne.

Sa griffe raya la dalle à deux pouces du talon de Bobazon, qui lâcha prise en poussant un grand cri. Le corps tomba lourdement sur le carreau.

Moghrab porta la main à son poignard.

Monseigneur grommela dans son évidente et naïve détresse :

– Jésus Dieu ! que va-t-il arriver de tout ceci ?

– Dépêche, coquin ! ordonna le Mauresque, nous n’avons pas de temps à perdre !

Bobazon ébaucha un signe de croix, entama une patenôtre, et reprit son fardeau en ayant soin de se tenir à distance respectueuse de la panthère, qui montrait la double et terrible rangée de ses dents. La panthère regagna sa paille en rampant, les deux hiboux montrèrent le blanc de leurs yeux ronds, puis tout rentra dans l’immobilité.

Le corps mort fut introduit dans le sac, la tête la première. Monseigneur tint ferme, quoique sa respiration fût oppressée et que son menton blême eût des tressaillements convulsifs. Moghrab traîna le sac jusqu’au tas de son et se mit à calfeutrer les interstices, de manière à dissimuler, autant que possible, la forme du cadavre. Il fit si bien que les deux sacs se ressemblèrent bientôt parfaitement tous deux, ronds et gonflés comme ceux qui viennent du moulin.

– Charge cela sur tes épaules, ordonna-t-il à Bobazon, en désignant le sac qui contenait le corps.

Bobazon essuya son front, où les gouttes de sueur abondaient.

– Qu’irai-je faire avec un pareil fardeau ? demanda-t-il. Je ne connais point la ville de Séville…

– Tu auras ta route tracée… charge !

Cet Africain aux regards étincelants faisait peur à Bobazon presque autant que la panthère elle-même. Dans la pensée de Bobazon, il y avait entre la panthère et l’Africain je ne sais quelle capricieuse affinité. Bobazon trouvait que l’Africain ressemblait à la panthère. C’étaient deux fières et belles créatures, douées chacune de sa grâce sauvage, souples toutes deux, et robustes et cruelles.

Bobazon était vigoureux, lui aussi, comme l’annonçait sa stature courte et trapue ; il parvint à mettre en équilibre sur ses épaules le sac qui contenait le mort. Moghrab chargea l’autre sac sur son dos, comme si c’eût été un paquet de pluies.

– Descend le premier, dit-il en montrant du doigt la porte.

Bobazon n’était pas fâché de sortir, bien qu’il fût peu rassuré sur les suites de son aventure. Le jour en effet grandissait ; il devenait malaisé de dissimuler ses actions au dehors.

Moghrab, avant de sortir dit à monseigneur :

– Que Votre Grâce veuille bien m’attendre. Je vais revenir dans deux minutes.

Sa Grâce ne paraissait pas extrêmement flattée de rester seule dans cet antre bizarre, mais il lui fallut faire contre fortune bon cœur.

La porte se referma sur Moghrab et sur Bobazon.

Pendant que Bobazon descendait l’escalier étroit et roide avec toute la prudence dont le ciel l’avait doué, Moghrab était derrière lui, disant :

– Qu’est devenu ton maître ?

– Comment savez-vous que j’ai un maître ? demanda le rustre entre ses dents.

– Je sais tout ! répondit Moghrab avec emphase.

– Alors, vous savez ce que mon maître est devenu.

Ils arrivaient au bas de l’escalier. Bobazon sentit la main de Moghrab sur son épaule. Il s’arrêta.

– Quand tu seras arrivé au lieu où je vais t’envoyer, prononça l’Africain d’un ton sec et emphatique à la fois, je ne te défends pas d’ouvrir le sac et d’examiner à ton aise le visage du défunt… Si tu y mets le soin convenable, peut-être pourras-tu répondre à ceux qui te feront la même question que moi : Qu’est devenu ton maître ?

Bobazon chancela du coup sur ses courtes jambes.

– Est-ce que ?… balbutia-t-il ; saint patron, ce n’est pas possible !… Pourquoi auriez-vous assassiné un pauvre jeune gentilhomme ?…

– Je n’ai assassiné personne, l’ami, riposta l’Africain ; ma loi défend de répandre le sang tout aussi bien que la tienne… Si ton maître est mort, c’est que les rues de Séville sont plus dangereuses que les gorges de vos montagnes d’Estramadure.

– Mort ! répéta Bobazon ; si jeune !

– Marche !… et souviens-toi de ceci : Quiconque se mêle des affaires d’autrui est menacé de malheur !

Bobazon essuya une larme que lui arrachait la fin prématurée de Mendoze. Ayant donné cette marque de sensibilité, il se tourna vers son compagnon et lui dit :

– N’avait-il rien dans les poches de son pourpoint, quand vous retrouvâtes son cadavre ? Je suis l’héritier du pauvre jeune gentilhomme, car il me devait tout son habillement avec six mois de gages environ… Si le don de ma créance pouvait seulement le ressusciter, j’y renoncerais de bon cœur… mais cela ne s’est jamais vu, et j’ai des petits enfants au pays, mon cher seigneur.

Il n’y avait rien au monde de plus célibataire que Bobazon. Ses petits enfants étaient un impromptu.

Moghrab eut un dédaigneux sourire.

– Menteur et mendiant ! murmura-t-il.

Puis il répéta péremptoirement :

– Marche !

Il faisait clair maintenant dans la cour. On ne voyait plus cette lueur derrière les jalousies de la salle basse, dans l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste. Les deux chevaux n’avaient pas bougé. Ils se tenaient à droite et à gauche de la fontaine, cherchant les brins d’herbe entre les cailloux.

Moghrab établit son sac de son en équilibre sur le dos de l’une des deux bêtes.

– Fais comme moi, dit-il à Bobazon.

Au moment où Bobazon essayait d’obéir, les deux chevaux, flairant le son, vinrent mettre leurs naseaux contre son sac. Bobazon leur témoigna son indignation par deux coups de pied bien détachés.

– Migaja, bête gourmande ! s’écria-t-il. Pepino, animal sans cœur ! Auriez-vous bien le courage de manger le son où est enterré un gentilhomme de votre pays ?… Quoiqu’il me fasse tort de beaucoup d’argent, je ne l’oublierai pas dans mes prières… Tourne, Migaja ! tu vas porter le pauvre Mendoze pour la dernière fois.

Moghrab fit un mouvement à ce nom de Mendoze et demanda :

– C’est bien ainsi que s’appelait le jeune hidalgo qui est entré de nuit à Séville avec l’escorte de la duchesse de Medina-Celi ?

– Oui, pour son malheur, répliqua Bobazon ; il avait élevé ses vues trop haut, le cher enfant, mais je ne parlerai point mal de lui, quoiqu’il ait emporté le pain de ma famille dans la tombe !

L’Africain parut réfléchir. Pendant cela, Bobazon était parvenu à charger son fardeau sur le dos de Migaja. Il demanda :

– Maintenant, qu’ai-je encore à faire ?

– Prends tes deux chevaux par la bride, répondit Moghrab.

Il se dirigea en même temps vers la porte de la cour qui donnait sur la rue de l’Infante. Les valets du forgeron ouvraient l’atelier et dressaient les fourneaux.

– L’ami, dit Moghrab en serrant le poignet de Bobazon, as-tu vu parfois crever les outres où l’on renferme le vin nouveau ?

– Qui n’a vu cela vingt fois en sa vie !

– Les outres vides durent cent ans, reprit Moghrab ; médite cela et tâche d’oublier tout ce que tu as vu, tout ce que tu as entendu ce matin… Tu n’es pas assez fort pour contenir ces secrets et tu crèverais comme l’outre trop pleine… Tâche d’oublier, c’est ton salut… Souviens-toi seulement d’une chose : l’ouvrier est au maître ; le maître n’est pas à l’ouvrier… Quiconque nous sert nous appartient, mais nous n’appartenons à personne…

– Vous… qui ? interrogea timidement Bobazon.

– NOUS ! répliqua l’Africain avec une étrange emphase ; nous qui étions ici (il désignait du doigt la salle basse de l’hôtellerie), nous qui étions là (il montrait le premier étage de la maison du forgeron), nous qui tenons dans nos mains le maître et le serviteur, le fort et le faible, l’élite et la multitude… nous que tu rencontreras désormais partout sur ton chemin… nous qui n’avons pas de nom et de visage, parce que nos mille formes portent mille noms divers… nous qui mettons la main sur toi, paysan, comme nous mettons la main sur Philippe d’Espagne et ses ministres…

– Seigneur, balbutia Bobazon, j’oublierai…

– Alors, qu’Allah te garde !… Allah ou le Dieu des chrétiens : ceci m’importe peu… Il te reste à savoir ce que tu dois faire de ta double charge. Ecoute et ne te trompe pas, sous peine du bûcher.

– Est-ce que j’aurais affaire, sans m’en douter, au très saint tribunal ? balbutia Bobazon.

Cette idée n’était pas aussi extravagante qu’elle peut le paraître au premier aspect. En Espagne, sous les rois de la maison d’Autriche, l’inquisition était comme cette âme universelle qui est en tout et partout. L’Africain, il est vrai, parlait d’Allah, mais il parlait aussi du bûcher.

Bobazon venait de ce pays d’Estramadure près duquel les ténèbres de nos provinces paraîtraient pleines d’éblouissants rayons. Qu’il lui soit donc pardonné d’avoir pensé qu’en fait d’inquisition, et l’un portant l’autre, le bûcher pouvait bien faire passer Allah.

La sombre face du Maure se dérida en un rire sardonique et silencieux.

– Chien ! murmura-t-il, ignores-tu que le très-saint tribunal ne déchire jamais le voile qui couvre ses mystères ?… Ceux qui savent meurent… Veux-tu savoir et mourir ?

Bobazon courba l’échine et joignit ses grosses mains tremblantes dans une attitude de muette supplication.

– Va-t’en ! reprit durement Moghrab. Si tu rencontres jamais ceux que tu as vus ce matin, je te défends de les reconnaître.

– Votre volonté sera faite, mon digne seigneur.

– Va-t’en !… prends la rue de l’Infante en tenant les deux chevaux par la bride, tourne l’enclos du Sépulcre, traverse la place de Jérusalem, longe la façade occidentale de la maison de Pilate et engage-toi dans la ruelle déserte qui borde les jardins de Medina-Celi… La voie publique est déserte à cette heure, mais si quelqu’un te demandait en chemin : « Que portes-tu ? » tu répondrais : « Je portes du son pour les écuries du roi. » As-tu compris ?

– Oui, mon respecté seigneur.

– Dans la ruelle en question, le mur des jardins de la maison de Pilate est percé d’une poterne, juste en face de l’abreuvoir de Cid-Abdallah, où est l’entrée des tueries du boucher Trasdoblo… Tu déchargeras tes chevaux devant l’abreuvoir, en ayant soin de faire deux traces de son, l’une partant de la poterne de Medina-Celi, l’autre venant de la porte de l’abattoir, toutes deux aboutissant au sac qui renferme le cadavre.

– Et quand cela sera fait, monseigneur ?…

– Le plus sage serait de t’aller cacher tout au fond de l’Estramadure. Mais si ta fantaisie est de rester à Séville, fais en sorte que jamais nous n’entendions parler de toi !

L’Africain tourna le dos à ce dernier mot, après avoir indiqué la porte de la cour à Bobazon d’un geste impérieux.

q

Page 1