‹ Le Roi LearChapitre 1 sur 1 · SCÈNE XIX. (69)

SCÈNE XIX. (69)

[Le camp français, près de Douvres.]

Entrent Kent et le chevalier qui a paru à la scène X.

kent.

Pourquoi le roi de France est-il reparti si soudainement ? Savez-vous la raison ?

le chevalier.

— Il avait négligé une affaire d’État, — qui depuis son départ est revenue à sa pensée ; — elle importe tellement au salut et à l’existence du royaume — que son retour en personne était tout à fait urgent — et nécessaire.

kent.

Qui a-t-il laissé général à sa place ?

le chevalier.

— Le maréchal de France, monsieur Lafare.

kent.

Votre lettre a-t-elle arraché à la reine quelque démonstration de douleur ?

le chevalier.

— Oui, monsieur, elle l’a prise, l’a lue en ma présence ; — de temps à autre une grosse larme oscillait sur — sa joue délicate ; on eût dit qu’elle dominait en reine — son émotion qui, rebelle obstinée, — cherchait à régner sur elle.

kent.

Oh ! elle a donc été émue !

le chevalier.

— Pas jusqu’à l’emportement : la patience et la douleur luttaient — à qui lui donnerait la plus suave expression. Vous avez vu — le soleil luire à travers la pluie : ses sourires et ses larmes — apparaissaient comme au plus beau jour de mai. Ces heureux sourires, — qui se jouaient sur sa lèvre mûre, semblaient ignorer — les hôtes qui étaient dans ses yeux et qui s’en échappaient — comme des perles tombant de deux diamants… Bref, la douleur — serait la plus adorable rareté, si tous — pouvaient l’embellir ainsi.

kent.

N’a-t-elle pas fait quelque observation ?

le chevalier.

Oui, une fois ou deux elle a soupiré le nom de père, — haletante comme s’il lui oppressait le cœur. — Elle s’est écriée : Mes sœurs ! mes sœurs !… Opprobre des femmes ! mes sœurs ! — Kent ! mon père ! mes sœurs ! Quoi ! pendant l’orage ! pendant la nuit ! — Qu’on ne croie plus à la pitié ! Alors elle a secoué — l’eau sainte de ses yeux célestes — et en a mouillé ses sanglots ; puis brusquement elle s’est échappée — pour être toute à sa douleur.

kent.

Ce sont les astres, — les astres d’en haut, qui gouvernent nos natures ; — autrement jamais même père et même mère ne pourraient mettre au monde — des enfants si dissemblables. Vous ne lui avez pas parlé depuis ?

le chevalier.

Non.

kent.

— Cette entrevue a-t-elle eu lieu avant le départ du roi ?

le chevalier.

Non, depuis.

kent.

— C’est bien, monsieur… Lear est dans la ville, le pauvre affligé ! — Parfois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle — ce qui nous amène ici, et il se refuse — absolument à voir sa fille.

le chevalier.

Pourquoi, cher monsieur ?

kent.

— Une impérieuse honte le talonne. La dureté — avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction et l’a abandonnée — à de lointains hasards pour transmettre ses droits les plus précieux — à des filles au cœur d’hyène, est — pour son âme un remords si venimeux qu’une brûlante confusion — l’éloigne de Cordélia.

le chevalier.

Hélas ! pauvre gentilhomme !

kent.

— Avez-vous des nouvelles des armées d’Albany et de Cornouailles ?

le chevalier.

— Oui, elles sont en campagne.

kent.

— Eh bien, monsieur, je vais vous mener à Lear, notre maître, — et vous laisser veiller sur lui. Un intérêt puissant — m’attache pour quelque temps encore à ce déguisement. — Quand je me ferai connaître, vous ne regretterez pas — de m’avoir accordé cette familiarité. Je vous en prie, venez — avec moi.

Ils sortent.

SCÈNE XX.

[La tente royale dans le camp français.]

Entrent Cordélia, un médecin, des officiers et des soldats.

cordélia.

— Hélas ! c’est lui : il a été rencontré à l’instant, — aussi frénétique que la mer irritée, chantant à voix haute, — couronné de fumeterre sauvage, de folle avoine, — de sénevé, de ciguë, d’ortie, de fleur de coucou, — d’ivraie, et de toutes les plantes parasites qui croissent — aux dépens de nos blés…

Détachez une centurie ; — fouillez en tous sens les hautes herbes de la plaine, — et amenez-le devant nous.

L’officier sort.

Que peut la sagesse de l’homme, — pour restaurer sa raison évanouie ? — Que celui qui le guérira dispose de toutes mes richesses extérieures.

le médecin.

Il y a un moyen, madame : — le repos est le souverain nourricier de la nature. — C’est le repos qu’il lui faut : pour le provoquer chez lui, — nous avons des simples dont la puissance — fermerait les yeux même de l’angoisse.

cordélia.

Ôvous tous, secrets bénis, — vertus encore inconnues de la terre, — jaillissez sous mes larmes ! Soyez secourables et salutaires — à la détresse du bon vieillard !… Cherchez, cherchez-le, — de peur que sa rage indomptée ne brise une existence — qui n’a plus de guide.

Entre un messager.

le messager.

Une nouvelle, madame : — l’armée britannique s’avance.

cordélia.

— Nous le savions : nos préparatifs sont faits — pour la recevoir… Ô père chéri ! — ce sont tes intérêts qui m’occupent. — Aussi la grande France — a-t-elle eu pitié de mon deuil et de mes larmes suppliantes. — Ce n’est pas une vaine ambition qui stimule nos armes, — c’est l’amour, l’amour le plus tendre, c’est la cause de notre vieux père. — Puissé-je bientôt le voir et l’entendre !

Tous sortent.

SCÈNE XXI.

[Dans le château de Glocester.]

Entrent Régane et Oswald.

régane.

— Mais les troupes de mon frère sont-elles en marche ?

oswald.

Oui, madame.

régane.

S’est-il mis — à leur tête en personne ?

oswald.

Oui, madame, mais à grand-peine ; — votre sœur est un meilleur soldat.

régane.

— Est-ce que milord Edmond n’a pas parlé à votre maître au château ?

oswald.

Non, madame.

régane.

— Que peut contenir la lettre à lui écrite par ma sœur ?

oswald.

Je ne sais pas, milady.

régane.

— Au fait, c’est pour de graves motifs qu’il s’en est allé si vite. — Après avoir retiré la vue à Glocester, ç’a été une grande imprudence — de le laisser vivre : partout où il passera, il soulèvera — tous les cœurs contre nous ; je pense qu’Edmond est parti, — prenant sa misère en pitié, pour le délivrer — d’une vie vouée aux ténèbres, en même temps que pour reconnaître — les forces de l’ennemi.

oswald.

— Il faut que je le rejoigne, madame, pour lui remettre cette lettre.

régane.

— Nos troupes se mettent en marche demain ; restez avec nous, — les routes sont dangereuses.

oswald.

Je ne puis, madame ; — ma maîtresse m’a recommandé l’empressement dans cette affaire.

régane.

— Pourquoi écrit-elle à Edmond ? N’auriez-vous pas pu — transmettre son message de vive voix ? Sans doute, — quelque raison, je ne sais laquelle… Je t’aimerai fort — de me laisser décacheter cette lettre.

oswald.

Madame, je préférerais…

régane.

— Je sais que votre maîtresse n’aime pas son mari ; — je suis sûre de cela : la dernière fois qu’elle était ici, — elle lançait d’étranges œillades et de bien éloquents regards — au noble Edmond. Je sais que vous êtes son confident.

oswald.

Moi, madame ?

régane.

— Je parle à bon escient ; vous l’êtes, je le sais. — Aussi, écoutez bien l’avis que je vous donne. — Mon mari est mort ; Edmond et moi, nous nous sommes entendus ; — il est naturel qu’il ait ma main plutôt — que celle de votre maîtresse. Vous pouvez deviner ce que je ne dis pas. — Si vous trouvez Edmond, remettez-lui ceci, je vous prie.

Elle lui donne un anneau.

— Quand vous informerez votre maîtresse de ce que vous savez, — dites-lui, je vous prie, de rappeler à elle sa raison. — Sur ce, adieu. — Si par hasard vous entendez parler de cet aveugle traître, — les faveurs pleuvront sur celui qui l’expédiera.

oswald.

— Si je pouvais le rencontrer, madame ! je montrerais — à quel parti j’appartiens.

régane.

Adieu.

Ils sortent.

SCÈNE XXII.

[La campagne aux environs de Douvres.]

Entre Glocester, conduit par Edgar vêtu en paysan.

glocester.

— Quand arriverons-nous au sommet de cette côte ?

edgar.

— Vous la gravissez à présent : voyez comme nous nous évertuons.

glocester.

— Il me semble que le terrain est plat.

edgar.

Horriblement escarpé. — Écoutez ! entendez-vous la mer ?

glocester.

Non, vraiment.

edgar.

— Eh ! il faut que vos autres sens soient affaiblis — par la douleur de vos yeux.

glocester.

C’est possible, en effet. — Il me semble que ta voix est changée et que tu parles — en meilleurs termes et plus sensément que tu ne faisais.

edgar.

— Vous vous trompez grandement : il n’y a de changé en moi — que le costume.

glocester.

Il me semble que vous vous exprimez mieux.

edgar.

— Avancez, monsieur ; voici l’endroit… Halte-là ! Que c’est effrayant — et vertigineux de plonger si bas ses regards ! — Les corbeaux et les corneilles qui fendent l’air au-dessous de nous — ont tout au plus l’ampleur des escargots. À mi-côte — pend un homme qui cueille du percepierre : terrible métier ! — Ma foi ! il ne semble pas plus gros que sa tête. — Les pêcheurs qui marchent sur la plage — apparaissent comme des souris ; et là-bas, ce grand navire à l’ancre — fait l’effet de sa chaloupe ; sa chaloupe, d’une bouée — à peine distincte pour la vue. Le murmure de la vague — qui fait rage sur les galets innombrables et inertes — ne peut s’entendre de si haut… Je ne veux plus regarder ; — la cervelle me tournerait, et le trouble de ma vue — m’entraînerait tête baissée dans l’abîme (70).

glocester.

Placez-moi où vous êtes.

edgar.

— Donnez-moi votre main : vous êtes maintenant à un pied — de l’extrême bord ; pour tout ce qu’il y a sous la lune, — je ne voudrais pas faire un bond.

glocester.

Lâche ma main. — Voici une autre bourse, ami ; il y a dedans un joyau — qui n’est pas à dédaigner pour un pauvre homme. Que les fées et les dieux — te rendent ce don prospère ! Éloigne-toi ; — dis-moi adieu, et que je t’entende partir !

edgar.

— Adieu donc, mon bon monsieur.

Il fait mine de s’éloigner.

glocester.

Merci de tout cœur !

edgar, à part.

— Si je joue ainsi avec son désespoir, — c’est pour le guérir.

glocester.

Ôdieux puissants ! — je renonce à ce monde ; et, en votre présence, — je me soustrais sans colère à mon accablante affliction ; — si je pouvais la supporter plus longtemps sans me mettre — en révolte contre vos volontés inéluctables, — je laisserais le lumignon misérable de mes derniers moments — s’éteindre de lui-même… Si Edgar vit encore, oh ! bénissez-le !… — À présent, camarade, adieu.

edgar.

Me voilà parti, monsieur ; adieu…

Glocester s’élance et tombe à terre de toute sa hauteur.

— Pourtant je ne sais si l’imagination ne serait pas de force à dérober — le trésor de la vie, quand la vie elle-même — se prête à ce vol. S’il avait été où il pensait, — déjà c’en serait fait pour lui de toute pensée.

Il s’approche de Glocester.

Mort, ou vivant ? — Holà, monsieur ! ami !… Entendez-vous, monsieur ?… Parlez !… — Il a bien pu se tuer ainsi, vraiment !… Mais non, il se ranime. — Qui êtes-vous, monsieur ?

glocester.

Arrière ! laissez-moi mourir.

edgar.

— À moins d’être un fil de la Vierge, une plume ou un souffle, — tu n’aurais pas pu être précipité de si haut — sans te briser comme un œuf. Mais tu respires, — tu es un corps pesant, tu ne saignes pas, tu parles, tu es sain et sauf ! — Dix mâts, les uns au bout des autres, ne mesureraient pas la hauteur — dont tu viens de tomber perpendiculairement. — Ta vie est un miracle. Parle encore.

glocester.

Mais suis-je tombé, ou non ?

edgar.

— De l’effrayant sommet de cette falaise crayeuse. — Regarde là-haut : de cette distance l’alouette stridente — ne pourrait être vue ni entendue : regarde.

glocester.

Hélas ! je n’ai plus d’yeux. — La misère n’a donc pas la ressource — de se détruire par la mort ? C’est pourtant une consolation — pour le malheur de pouvoir tromper la rage du tyran — et frustrer son orgueilleux arrêt.

edgar, l’aidant à se relever.

Donnez-moi votre bras. — Debout !… c’est cela ! Comment êtes-vous ? Sentez-vous vos jambes ?… Vous vous soutenez !

glocester.

— Trop bien, trop bien.

edgar.

Ceci dépasse toute étrangeté. — Quel était cet être qui, sur la crête de la montagne, — s’est éloigné de vous ?

glocester.

Un pauvre infortuné mendiant.

edgar.

— D’ici-bas il m’a semblé que ses yeux — étaient deux pleines lunes ; il avait mille nez, — des cornes hérissées et ondulant comme la mer houleuse. — C’était quelque démon. Ainsi, mon heureux père, — sois persuadé que les dieux tutélaires, qui tirent leur gloire — des impossibilités humaines, ont préservé tes jours.

glocester.

— Je me rappelle à présent ! À l’avenir je supporterai — la douleur, jusqu’à ce que d’elle-même elle me crie : — Assez ! assez ! meurs ! L’être dont vous parlez, — je l’ai pris pour un homme ; il répétait souvent : — Démon ! démon ! C’est lui qui m’a conduit là.

edgar.

— Que votre âme reprenne force et patience… Mais qui vient ici ?

Entre Lear, fantasquement paré de fleurs.

edgar.

— Jamais cerveau sain n’affublera ainsi — son maître.

lear.

— Non, ils ne peuvent me toucher pour avoir battu monnaie : — je suis le roi en personne.

edgar.

— Ô déchirant spectacle !

lear.

Sous ce rapport, la nature est au-dessus de l’art… Voici l’argent de votre engagement. Ce gaillard brandit son arc comme un épouvantail à corbeaux : lâche donc ton aune de fer… Voyez ! voyez ! une souris ! Paix ! ce morceau de fromage grillé suffira… Voici mon gantelet ; je veux le lancer à un géant… Apportez les hallebardes… Oh ! bien volé, mon oiseau ! Dans le but ! dans le but !

Holà ! le mot de passe !

edgar.

Suave marjolaine.

lear.

Passez !

glocester.

Je connais cette voix.

lear.

Ah ! Goneril ! une barbe blanche !… On me flattait comme un chien ; on me disait que j’avais eu des poils blancs au menton avant d’en avoir de noirs. On répondait oui et non à tout ce que je disais. Ces oui et ces non n’étaient pas texte sacré. Du moment où la pluie est venue me mouiller, où le vent m’a fait claquer les dents, où le tonnerre a refusé de se taire sur mon ordre, alors j’ai reconnu, alors j’ai senti leur sincérité. Allez ! ce ne sont pas des gens de parole : à les entendre, j’étais tout ; c’est un mensonge : je ne suis pas à l’épreuve de la fièvre.

glocester.

— Je me rappelle le son de cette voix : — n’est-ce pas le roi ?

lear.

Oui, de la tête aux pieds, un roi ! — Sous mon regard fixe voyez comme mes sujets tremblent ! — Je fais grâce de la vie à cet homme… Quel est ton délit ? — L’adultère ! — Tu ne mourras pas. Mourir pour adultère ! Non ! — Le roitelet s’accouple, et la petite mouche dorée — paillarde, sous mes yeux. — Laissons prospérer la copulation : le fils bâtard de Glocester — a été plus tendre pour son père que mes filles, — engendrées entre les draps légitimes. — À l’œuvre, luxure ! à la mêlée ! car j’ai besoin de soldats. — Voyez-vous là-bas cette dame au sourire béat, — dont le visage ferait croire qu’il neige entre ses cuisses, — qui minaude la vertu, et baisse la tête — rien qu’à entendre parler de plaisir ? — Le putois et l’étalon ne vont pas en besogne — avec une ardeur plus dévergondée. — Centaures au-dessous de la taille, femmes au-dessus ! Les dieux ne les possèdent que jusqu’à la ceinture ; au-dessous, tout est aux démons ! là, tout est enfer, ténèbres, gouffre sulfureux, incendie, bouillonnement, infection, consomption ! Fi, fi, fi, pouah ! pouah !… Donne-moi une once de civette, bon apothicaire, pour parfumer mon imagination. Voilà de l’argent pour toi.

glocester.

Ohl laissez-moi baiser cette main !

lear.

Laisse-moi d’abord l’essuyer ; elle sent la mortalité.

glocester.

— Ô œuvre ruinée de la nature ! Ce grand univers — sera ainsi réduit à néant !… Me reconnais-tu ? —

lear.

Je me rappelle assez bien tes yeux. Tu me regardes de travers ! Bah ! acharne-toi, aveugle Cupidon ! je ne veux plus aimer… Lis ce cartel, remarque seulement comme il est rédigé.

glocester.

— Quand toutes les lettres en seraient des soleils, je ne pourrais les voir.

edgar.

— On raconterait cela, que je ne le croirais pas ; cela est, — et mon cœur se brise.

lear.

Lisez.

glocester.

— Quoi ! avec ces orbites vides !

lear.

Oh ! oh ! vous en êtes là avec moi ! Pas d’yeux dans votre tête, ni d’argent dans votre bourse ! En ce cas, l’état de vos yeux est aussi accablant qu’est léger celui de votre bourse. Vous n’en voyez pas moins comment va le monde.

glocester.

Je le vois par ce que je ressens.

lear.

Quoi ! es-tu fou ? Un homme peut voir sans yeux comment va le monde. Regarde avec tes oreilles. Vois-tu comme ce juge déblatère contre ce simple filou ? Écoute, un mot à l’oreille : change-les de place, et puis devine lequel est le juge, lequel est le filou… Tu as vu le chien d’un fermier aboyer après un mendiant ?

glocester.

Oui, seigneur.

lear.

Et la pauvre créature se sauver du limier ? Eh bien ! tu as vu là la grande image de l’autorité : un chien au pouvoir qui se fait obéir ! — Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : — pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : — tu désires ardemment commettre avec elle l’acte — pour lequel tu la fouettes. L’usurier fait pendre l’escroc. — Les moindres vices se voient à travers les haillons ; — les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d’or le péché, — et la forte lance de la justice s’y brise impuissante : — harnache-le de guenilles, le fétu d’un pygmée le transperce. — Il n’est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous. — Accepte ceci de moi, mon ami ; j’ai les moyens de sceller — les lèvres de l’accusateur. Procure-toi des besicles — et, en homme d’État taré, affecte — de voir les choses que tu ne vois pas… Allons, allons, allons, allons, — ôtez-moi mes bottes ; ferme, ferme ! c’est ça.

edgar.

— Oh ! mélange de bon sens et d’extravagance ! — La raison dans la folie !

lear.

— Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. — Je te connais fort bien : ton nom est Glocester. — Il te faut prendre patience ; nous sommes venus ici-bas en pleurant. — Tu le sais, la première fois que nous humons l’air, — nous vagissons et nous crions… Je vais prêcher pour toi ; attention.

glocester.

Hélas ! Hélas !

lear.

— Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus — sur ce grand théâtre de fous… Le bon couvre-chef ! — Ce serait un délicat stratagème que de ferrer — avec du feutre un escadron de chevaux ; j’en veux faire l’essai ; — et puis je surprendrai ces gendres, — et alors tue, tue, tue, tue, tue, tue ! (71)

Entre un officier, suivi d’une escorte.

l’officier, montrant Lear.

— Oh ! le voici ; mettez la main sur lui… Seigneur, — votre très-chère fille…

lear.

— Personne à la rescousse ! Quoi ! prisonnier ! Je suis donc toujours — le misérable bouffon de la fortune… Traitez-moi bien ; — je vous payerai rançon. Procurez-moi des chirurgiens, — je suis blessé à la cervelle.

l’officier.

Vous aurez ce que vous voudrez.

lear.

— Pas de seconds ! on me laisse tout seul ! — Ah ! c’en serait assez pour qu’un homme, un homme de cœur, — fît de ses yeux des arrosoirs — et abattît sous ses pleurs la poussière d’automne !

l’officier.

Bon sire…

lear.

— Je veux mourir vaillant comme un nouveau marié… Eh ! — je veux être jovial. Allons, allons, je suis roi ! — Savez-vous cela, mes maîtres ?

l’officier.

— Vous êtes une majesté, et nous vous obéissons. —

lear.

Il y a encore de la vie dans cette majesté-là. Même, si vous l’attrapez, vous ne l’attraperez qu’à la course ! Vite, vite, vite, vite !

Il sort en courant. L’escorte le poursuit.

l’officier.

— Spectacle lamentable dans le plus vil des malheureux, — inqualifiable dans un roi !… Lear, tu as une fille — qui rachète la nature humaine de la malédiction — que les deux autres ont attirée sur elle.

edgar, s’approchant de l’officier.

— Salut, mon gentilhomme !

l’officier.

Le ciel vous garde, l’ami : que désirez-vous ?

edgar.

— Avez-vous ouï parler, monsieur, d’une bataille prochaine ?

l’officier.

— Rien de plus sûr et de plus avéré : pour en ouïr quelque chose, — il suffit de savoir distinguer un son.

edgar.

Mais, de grâce, — à quelle distance est l’armée ennemie ?

l’officier.

— Tout près d’ici. Elle s’avance à marches forcées. Ses masses — peuvent être signalées d’un moment à l’autre.

edgar.

Je vous remercie, monsieur ; c’est tout ce que je voulais savoir.

l’officier.

— La reine est restée ici pour des causes spéciales, — mais son armée est en mouvement.

edgar.

Je vous remercie, monsieur.

L’officier sort.

glocester.

— Dieux toujours propices, à vous seuls de me retirer le souffle ! — Que jamais mon mauvais génie ne me pousse — à mourir, avant que cela vous plaise !

edgar.

Bonne prière, mon père !

glocester.

— Maintenant, mon bon monsieur, qui êtes-vous ?

edgar.

— Un fort pauvre homme, apprivoisé aux coups de la fortune, — que l’expérience encore douloureuse de ses propres chagrins — a rendu tendre à la pitié. Donnez-moi votre main, — je vais vous conduire à quelque gîte.

glocester.

Merci de tout cœur. — Que les faveurs et les bénédictions du ciel — pleuvent et pleuvent sur toi !

Entre Oswald.

oswald, désignant Glocester.

Àmoi ce proscrit !… Ô bonheur ! — Voilà une tête sans yeux faite tout exprès — pour fonder mon élévation… Misérable vieux traître, — fais vite tes réflexions.

Il dégaine.

L’épée est tirée — qui doit te détruire.

glocester.

Va ! que ton bras ami — lui donne la force nécessaire !

Edgar se jette devant Glocester.

oswald.

Comment, effronté paysan, — oses-tu soutenir un traître hors la loi ? Retire-toi, — de peur que la contagion de sa destinée — ne t’atteigne toi-même. Lâche son bras.

edgar, prenant l’accent d’un paysan.

Je n’le lâcherai pas, monsieu, sans queuque bonne raison.

oswald.

Lâche, maraud, ou tu es mort.

edgar.

Mon bon gentilhomme, allez votre chemin, et laissez passer le pouvre monde. Si aveuc des fanfaronades, l’en pouvait me débouter de la vie, ignia plus de quinze jours que ça serait fait. Jarni, n’approchez point du vier homme ; tenez-vous à distance, morguienne, ou j’vas éprouver ce qu’ignia de plus dur de votre caboche ou de mon bâton. Je veux être franc aveuc vous.

oswald.

Arrière, fumier !

edgar, allongeant son bâton.

J’vas vous rompre les dents, monsieu. Avancez, je me soucie bien de vos parades !

Ils se battent. Edgar abat Oswald d’un coup de bâton.

oswald.

— Misérable ! tu m’as tué !… Manant, prends ma bourse ; — si jamais tu veux prospérer, ensevelis mon corps — et remets la lettre que tu trouveras sur moi, à Edmond, comte de Glocester ; cherche-le — dans l’armée bretonne… Ô mort prématurée !

Il expire.

edgar.

— Je te reconnais bien, officieux scélérat, — aussi complaisant pour les vices de ta maîtresse — que pouvait le souhaiter sa perversité.

glocester.

Quoi ! il est mort !

edgar.

— Asseyez-vous, père, et reposez-vous.

— Voyons ses poches : cette lettre dont il parle — pourrait bien m’être amie… Il est mort ; je suis fâché seulement — qu’il n’ait pas eu un autre exécuteur.

Il trouve la lettre, puis la décachette.

Voyons. — Permets, douce cire, et vous, scrupules, ne me blâmez pas. — Pour savoir la pensée de nos ennemis, nous ouvririons leurs cœurs ; — ouvrir leurs papiers est plus légitime.

» Votre affectionnée servante qui voudrait

» se dire votre femme !

« Goneril. »

— Ô abîme insondé des désirs d’une femme ! — Un complot contre la vie de son vertueux mari, — pour lui substituer mon frère !… C’est ici, dans le sable, — que je vais t’enfouir, messager sacrilége — des luxures meurtrières. Et, le moment venu, — je veux que ce papier impie frappe les regards — du duc dont on conspire la perte. Il est heureux pour lui — que je puisse l’informer à la fois de ta mort et de ta mission.

Edgar s’éloigne, traînant le cadavre.

glocester.

— Le roi est fou. Combien ma vile raison est tenace, — puisque je persiste à garder l’ingénieux sentiment — de mes immenses souffrances ! Mieux vaudrait pour moi la démence : — mes pensées alors seraient distraites de mes chagrins, — et mes malheurs dans les errements de l’imagination perdraient — la conscience d’eux-mêmes.

Edgar revient.

edgar.

Donnez-moi votre main. — Il me semble entendre au loin battre le tambour. — Venez, père, je vais vous confier à un ami.

Ils sortent.

SCÈNE XXIII.

[Une tente dans le camp français.]

Au fond de la scène, Lear est sur un lit, endormi ; un médecin, un gentilhomme et des serviteurs sont auprès de lui. Musique. Entrent Cordélia et Kent.

cordélia.

— Ô mon Kent, comment pourrais-je vivre et faire assez — pour être à la hauteur de ton dévouement ? Ma vie sera trop courte, — et toute ma gratitude impuissante.

kent.

— Un service ainsi reconnu, madame, est déjà trop payé. — Tous mes récits sont conformes à la modeste vérité : — je n’ai rien ajouté, rien retranché, j’ai tout dit.

cordélia.

Prends un costume plus digne de toi. — Ces vêtements rappellent des heures trop tristes ; je t’en prie, quitte-les.

kent.

Pardonnez-moi, chère madame. — Révéler déjà qui je suis, ce serait gêner mon projet. — Faites-moi la grâce de ne pas me connaître, — avant le moment fixé par les circonstances et par moi.

cordélia.

— Soit, mon bon seigneur !

Comment va le roi ?

le médecin.

— Madame, il dort toujours.

cordélia.

Ôdieux propices ! — réparez la vaste brèche faite à sa nature accablée ! — Oh ! remettez en ordre les idées faussées et discordantes — de ce père redevenu enfant !

le médecin.

Plaît-il à Votre Majesté — que nous éveillions le roi ? Il a dormi longtemps.

cordélia.

— N’obéissez qu’à votre art, et procédez — selon les prescriptions de votre propre volonté. Est-il habillé ?

un gentilhomme.

— Oui, madame ; grâce à la pesanteur de son sommeil, — nous avons pu lui mettre de nouveaux vêtements.

le médecin.

— Soyez près de lui, bonne madame, quand nous l’éveillerons ; — je ne doute pas qu’il ne soit calme.

cordélia.

Fort bien.

le médecin.

— Je vous en prie, approchez.

Cordélia s’approche du lit.

Plus haut, la musique (72) !

cordélia, penchée sur son père.

— Ô mon père chéri !… Puisse la guérison suspendre — son baume à mes lèvres, et ce baiser — réparer les lésions violentes que mes deux sœurs — ont faites à ta majesté !

kent.

Bonne et chère princesse !

cordélia.

— Quand vous n’auriez pas été leur père, ces boucles blanches — auraient dû provoquer leur pitié. Cette tête était-elle faite — pour être exposée aux vents ameutés, — pour lutter contre le tonnerre redoutable et profond — en dépit du terrible feu croisé — des rapides éclairs, pour veiller, pauvre sentinelle perdue, — sous ce mince cimier (73) ?

Elle montre les cheveux blancs de son père.

Le chien de mon ennemie, — quand il m’aurait mordue, serait cette nuit-là resté — au coin de mon feu ! Et tu as été forcé, pauvre père, — de te loger avec les pourceaux et les misérables sans asile — sur un fumier infect ! Hélas ! hélas !… — C’est merveille que la vie et la raison — ne t’aient pas été enlevées du même coup… Il s’éveille.

Parlez-lui.

le médecin.

— Parlez-lui vous-même, madame : cela vaut mieux.

cordélia.

— Comment va mon royal seigneur ? Comment se trouve Votre Majesté ?

lear, s’éveillant.

— Vous avez tort de me retirer ainsi de la tombe…

— Tu es une âme bienheureuse ; mais moi je suis lié — sur une roue de feu, en sorte que mes propres larmes — me brûlent comme du plomb fondu.

cordélia.

Sire, me reconnaissez-vous ?

lear.

— Vous êtes un esprit, je le sais : quand êtes-vous morte ?

cordélia, au médecin.

Toujours, toujours égaré !

le médecin.

— Il est à peine éveillé ; laissons-le seul un moment.

Ils s’écartent du lit.

lear.

— Où ai-je été ? où suis-je ? Le beau jour !… — je suis étrangement abusé… Moi, je mourrais de pitié — à voir un autre ainsi… Je ne sais que dire… — je ne jurerais pas que ce soient là mes mains… Voyons : — je sens cette épingle me piquer. Que je voudrais être sûr — de mon état !

cordélia.

Oh ! regardez-moi, sire, — et étendez vos mains sur moi pour me bénir…

Lear veut se mettre à genoux devant elle. Elle le retient.

— Non, sire, ce n’est pas à vous de vous agenouiller.

lear.

De grâce ! ne vous moquez pas de moi ! — Je suis un pauvre vieux radoteur — de quatre-vingt ans et au-delà… pas une heure de plus ni de moins. — Et, à parler franchement, — je crains de n’être pas dans ma parfaite raison… — Il me semble que je dois vous connaître, et connaître cet homme. — Pourtant, je suis dans le doute ; car j’ignore absolument — quel est ce lieu ; et tous mes efforts de mémoire — ne peuvent me rappeler ce costume ; je ne sais même pas — où j’ai logé la nuit dernière… Ne riez pas de moi ; — car, aussi vrai que je suis homme, je crois que cette dame — est mon enfant Cordélia.

cordélia.

Oui, je la suis, je la suis.

lear.

— Vos larmes mouillent-elles ? Oui, ma foi. Je vous en prie, ne pleurez pas. — Si vous avez du poison pour moi, je le boirai. — Je sais que vous ne m’aimez pas ; car vos sœurs, — autant que je me rappelle, m’ont fait bien du mal. — Vous, vous avez quelque motif ; elles, n’en avaient pas.

cordélia.

Nul motif ! nul motif !

lear.

— Est-ce que je suis en France ?

kent.

Dans votre propre royaume, sire.

lear.

— Ne m’abusez pas.

le médecin.

— Rassurez-vous, bonne madame : la crise de frénésie, — vous le voyez, est guérie chez lui ; mais il y aurait encore danger — à ramener sa pensée sur le temps qu’il a perdu. — Engagez-le à rentrer ; ne le troublez plus — jusqu’à ce que le calme soit affermi.

cordélia.

— Plairait-il à Votre Altesse de marcher ?

lear.

Il faut que vous ayez de l’indulgence pour moi. — Je vous en prie, oubliez et pardonnez : je suis vieux et imbécile.

Lear, soutenu par Cordélia, le médecin et les serviteurs sortent (74).

le gentilhomme.

Est-il bien vrai, monsieur, — que le duc de Cornouailles ait été tué ainsi ?

kent.

C’est très certain, monsieur.

le gentilhomme.

— Et qui commande ses gens ?

kent.

C’est, dit-on, le fils bâtard de Glocester.

le gentilhomme.

On dit qu’Edgar, — son fils banni, est avec le comte de Kent — en Germanie.

kent.

Les rapports varient. — Il est temps de se mettre en garde ; les armées du royaume — approchent en hâte.

le gentilhomme.

— La contestation semble devoir être sanglante. — Adieu, monsieur.

Il sort.

kent.

— Mon plan et mes efforts vont avoir leur résultat, — bon ou mauvais, selon le succès de cette bataille (75).

Il sort.

SCÈNE XXIV.

[Le camp des troupes bretonne, près de Douvres.]

Entrent, tambour battant, couleurs déployées, Edmond et Régane, suivis d’officiers et de soldats.

edmond, à un officier.

— Sachez du duc si son dernier projet tient toujours, — ou s’il s’est décidé — à changer d’idée. Il est plein d’hésitation — et de contradictions. Rapportez-nous ses volontés définitives.

L’officier sort.

régane.

— Il est certainement arrivé malheur à l’homme de notre sœur.

edmond.

— C’est à craindre, madame.

régane.

Maintenant, doux seigneur, — vous savez tout le bien que je vous veux. — Mais dites-moi, vraiment, avouez la vérité, — n’aimez-vous pas ma sœur ?

edmond.

D’un respectueux amour.

régane.

— Mais n’avez-vous jamais pris la place de mon frère — à l’endroit prohibé ?

edmond.

— Cette pensée vous abuse (76).

régane.

— Je soupçonne que vous vous êtes uni — et accolé à elle aussi étroitement que possible.

edmond.

— Non, sur mon honneur, madame.

régane.

— Jamais je ne pourrai la souffrir. Mon cher seigneur, — ne soyez pas familier avec elle.

edmond.

Ne craignez rien. — Elle et le duc son mari…

Entrent Albany, Goneril et des soldats.

goneril, à part.

— J’aimerais mieux perdre la bataille que voir cette sœur — le détacher de moi.

albany, à Régane.

— Charmé de rencontrer notre bien-aimée sœur.

— Messire, voici ce que j’apprends : le roi a rejoint sa fille — avec d’autres que les rigueurs de notre gouvernement — ont forcés à la révolte (77). Je n’ai jamais été vaillant, — lorsque je n’ai pu l’être honnêtement. En cette affaire, — si nous nous émouvons, c’est parce que la France envahit notre pays, — mais non parce qu’elle soutient le roi, et tant d’autres qui, je le crains, — ont, pour nous combattre, de trop justes et trop douloureux griefs.

edmond, d’un ton ironique.

— Messire, vous parlez noblement !

régane.

Et à quoi bon raisonner ainsi ?

goneril.

— Combinons toutes nos forces contre l’ennemi ; ces querelles domestiques et personnelles ne sont pas la question ici.

albany.

Déterminons — avec les vétérans notre plan de bataille.

edmond.

— Je vais vous retrouver immédiatement à votre tente (78).

régane.

— Sœur, venez-vous avec nous ?

goneril.

Non.

régane.

— C’est le plus convenable ; de grâce, venez avec nous.

goneril, à part.

— Oh ! oh ! je devine l’énigme.

J’y vais.

Au moment où tous vont se retirer, Edgar, déguisé, entre et prend à part le duc d’Albany.

edgar.

— Si jamais Votre Grâce daigne parler à un si pauvre homme, — qu’elle écoute un mot.

albany, à ceux qui s’éloignent.

Je vous rejoins.

Parle.

Sortent Edmond, Régane, Goneril, les officiers, les soldats et les gens de la suite.

edgar, remettant un papier au duc.

— Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. — Si vous êtes victorieux, que la trompette sonne — pour celui qui vous l’a remise : si misérable que je semble, — je puis produire un champion qui attestera — ce qui est affirmé ici. Si vous échouez, — tout en ce monde est fini pour vous, — et les machinations cessent d’elles-mêmes. Que la fortune vous aime !

albany.

— Attends que j’aie lu la lettre.

edgar.

Défense m’en est faite. — Quand il en sera temps, que le héraut donne seulement le signal, — et je reparaîtrai.

Il sort.

albany.

— Soit ! adieu ; je veux parcourir ce papier.

Rentre Edmond.

edmond.

— Mettez vos troupes en ligne : l’ennemi est en vue. — Voici l’évaluation de ses forces effectives — faite sur d’actives reconnaissances ; mais toute votre célérité — est maintenant réclamée de vous.

albany.

Nous ferons honneur aux circonstances.

Il sort.

edmond, seul.

— J’ai juré amour aux deux sœurs : — chacune fait horreur à l’autre, comme la vipère — à l’être mordu. Laquelle prendrai-je ? — Toutes deux ? l’une des deux ? ni l’une ni l’autre ? Je ne pourrai posséder ni l’une ni l’autre, — si toutes deux restent vivantes. Prendre la veuve, — c’est exaspérer, c’est rendre folle sa sœur Goneril ; — et je ne pourrai guère mener à fin mon plan, — tant que vivra le mari de celle-ci. En tout cas, servons-nous — de son concours pour la bataille : cela fait, — si elle désire tant se débarrasser de lui, qu’elle trouve moyen — de le dépêcher ! Quant à la clémence — qu’il prétend montrer pour Lear et pour Cordélia, le combat une fois fini et leurs personnes en notre pouvoir, — elle ne se manifestera jamais ! car mon état, — c’est de me défendre et non de parlementer.

Il sort.

SCÈNE XXV.

[Les abords du champ de bataille.]

Alarme. Passent, tambour battant, couleurs déployées, Lear, Cordélia, entourés de troupes. Dès que l’armée s’est éloignée, entrent Edgar et Glocester.

edgar.

— Ici, père ! acceptez à l’ombre de cet arbre — une hospitalité tutélaire. Priez pour que le droit triomphe. — Si jamais je reviens auprès de vous, — ce sera pour vous rapporter la consolation.

Il sort.

glocester.

Que la grâce soit avec vous, monsieur !

Alarme, puis retraite au loin. Rentre Edgar.

edgar.

Fuyons, vieillard, donne-moi ta main, fuyons. — Le roi Lear est battu : lui et sa fille sont prisonniers ; — donne-moi ta main. En marche.

glocester.

— Non ! pas plus loin, monsieur ! un homme peut pourrir aussi bien ici.

edgar.

— Quoi ! encore de sinistres pensées ! L’homme doit être passif, — pour partir d’ici comme pour y venir. — Le tout est d’être prêt. En marche.

glocester.

Oui, c’est vrai.

Ils sortent.

SCÈNE XXVI.

[Le camp breton, près de Douvres.]

Entre, tambour battant, couleurs déployées, Edmond, triomphant ; derrière lui viennent Lear et Cordélia, prisonniers, puis des officiers et des soldats.

edmond.

— Que quelques officiers les emmènent, et qu’on les tienne sous bonne garde — jusqu’à ce que soit connue la volonté suprême — de ceux qui doivent les juger.

cordélia, à Lear.

Nous ne sommes pas les premiers — qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur. — C’est pour toi, roi opprimé, que je m’afflige ; — seule, j’affronterais aisément les affronts de la fortune perfide. — Est-ce que nous ne verrons pas ces filles et ces sœurs ?

lear.

— Non, non, non, non. Viens, allons en prison : — tous deux ensemble nous chanterons comme des oiseaux en cage. — Quand tu me demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux — et je te demanderai pardon. Ainsi nous passerons la vie — à prier, et à chanter, et à conter de vieux contes, et à rire — aux papillons dorés, et à entendre de pauvres hères — causer des nouvelles de la cour ; et causant avec eux nous-mêmes, nous dirons — qui perd et qui gagne, qui monte et qui tombe, et nous expliquerons les mystères des choses, — comme si nous étions les confidents des dieux. Et nous épuiserons, — dans les murs d’une prison, les séries et les groupes des grands — qu’apportent et remportent les changements de lune.

edmond.

Qu’on les emmène.

lear.

— Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, — les dieux eux-mêmes jettent l’encens. T’ai-je donc retrouvée ? — Celui qui nous séparera devra apporter un brandon du ciel — et nous chasser par le feu, comme des renards de leur terrier, Essuie tes yeux. — La lèpre les dévorera jusqu’aux os, — avant qu’ils nous fassent pleurer ! Oui, nous les verrons plutôt mourir de faim. — Viens.

Lear et Cordélia sortent, escortés par des gardes.

edmond, à un officier.

Ici, capitaine !… Écoute ! — prends ce billet.

Il lui remet un billet.

Va les rejoindre à la prison… Je t’ai avancé d’un grade ; si tu fais — ce qui t’est commandé ici, tu t’ouvres le chemin — d’une noble destinée. Sache bien ceci : les hommes sont — ce qu’est leur temps ; un cœur tendre — ne sied pas à une épée. Ce grave mandat — ne comporte pas de discussion : ou dis que tu vas l’exécuter, — ou cherche fortune par d’autres moyens.

l’officier.

Je vais l’exécuter.

edmond.

— À l’œuvre ; et estime-toi heureux, quand tu auras agi. — Écoute bien. Je dis : tout de suite ! et expédie la chose — comme je l’ai ordonnée.

l’officier.

— Je ne saurais traîner une charrette ni manger de l’avoine sèche ; — mais si c’est la besogne d’un homme, je la ferai.

Il sort.

Fanfares. Entrent Albany, Goneril, Régane, suivis de plusieurs officiers et d’une escorte.

albany, à Edmond.

— Monsieur, vous avez aujourd’hui montré votre vaillante ardeur, — et la fortune vous a bien guidé. Vous tenez captifs — ceux qui ont été nos adversaires dans cette journée ; — nous les réclamons de vous, pour prendre à leur égard — la détermination que leurs mérites et notre salut — pourront réclamer de notre équité.

edmond.

Monsieur, j’ai jugé bon — d’envoyer le vieux et misérable roi, — sous bonne garde, en un lieu de détention. — Son âge et surtout son titre ont un charme — capable d’attirer à lui le cœur de la multitude, — et de tourner nos lances mercenaires contre nous-mêmes — qui les commandons. — Avec lui j’ai envoyé la reine, — pour les mêmes raisons ; et ils seront prêts, — demain ou tout autre jour, à comparaître — là où vous tiendrez votre tribunal (79). En ce moment, — nous sommes en sueur et en sang : l’ami a perdu son ami ; — et les guerres les plus justes sont, dans le feu de l’action, maudites, — par ceux qui en subissent les rigueurs. — Le sort de Cordélia et de son père — veut être décidé en un lieu plus convenable.

albany.

Permettez, monsieur, — je vous tiens dans cette guerre pour un sujet, — et non pour un frère.

régane.

Cela dépend du titre que nous voudrons lui conférer. — Vous auriez pu, ce me semble, consulter notre bon plaisir — avant de parler si haut. Il a commandé nos forces, — il a revêtu l’autorité de mon nom et de ma personne ; — pareil pouvoir peut bien lever la tête — et vous traiter de frère.

goneril, à Régane.

Pas tant de chaleur. — Il tient sa grandeur de son propre mérite, — bien plus que de votre protection.

régane.

Grâce à mes droits, — dont je l’ai investi, il va de pair avec les meilleurs.

goneril.

— C’est tout au plus ce que vous pourriez dire, s’il vous épousait.

régane.

— Raillerie est souvent prophétie.

goneril.

Halte ! halte ! — L’œil qui vous a montré cet avenir était tout à fait louche.

régane.

— Madame, je ne suis pas bien ; autrement je vous renverrais la réplique — d’un cœur qui déborde.

Général, — prends mes soldats, mes prisonniers, mon patrimoine ; — dispose d’eux, de moi-même ; la place est à toi. — Le monde m’est témoin que je te crée ici — mon seigneur et maître.

goneril.

Prétendez-vous le posséder ?

albany, à Goneril.

— À cela votre volonté ne peut rien.

edmond, à Albany.

— Ni la tienne, milord.

albany.

Si fait, compagnon à demi né.

régane, à Edmond.

— Fais battre le tambour, et prouve que mes titres sont les tiens (80).

albany.

— Patientez un moment, et entendez raison… Edmond, je t’arrête — pour haute trahison, et, comme complice de ton crime, — j’arrête ce serpent doré.

Il montre Goneril.

Quant à vos prétentions, charmante sœur, — je les repousse dans l’intérêt de ma femme : — car elle est liée par un contrat secret avec ce seigneur, — et moi, son mari, je m’oppose à vos bans. — Si vous voulez vous marier, faites-moi votre cour. — Madame lui est fiancée.

goneril.

Quelle parade !

albany.

— Tu es armé, Glocester… Que la trompette sonne ! — Si nul ne paraît pour te jeter à la face — tes trahisons hideuses, manifestes, multipliées, — voici mon gage.

Il jette son gantelet.

Je te prouverai par la gorge, — avant de toucher un morceau de pain, que tu es tout — ce que je viens de te déclarer !

régane, chancelant.

Malade ! oh ! bien malade !

goneril, à part.

— Si tu ne l’étais pas, je cesserais à jamais de me fier au poison.

edmond.

— Voici mon gage en échange !

Il jette son gantelet.

S’il est au monde quelqu’un — qui m’appelle traître, il en a menti comme un vilain. — Que la trompette fasse l’appel ; et contre quiconque ose approcher, — contre toi, contre tous, je maintiendrai — fermement ma loyauté et mon honneur.

albany.

— Un héraut ! holà !

edmond.

Un héraut ! holà ! un héraut ! (81)

albany.

— Compte sur ta seule vaillance : car tes soldats, — tous levés en mon nom, en mon nom ont — été congédiés.

régane.

Le mal m’envahit.

Entre un héraut.

albany, montrant Régane à ses gardes.

— Elle n’est pas bien ; emmenez-la dans ma tente.

Régane sort, soutenue par les gardes.

— Approche, héraut… Que la trompette sonne !… — Et lis ceci à voix haute.

Il remet un écrit au héraut.

un officier.

Sonne, trompette.

La trompette sonne.

le héraut, lisant.

S’il est dans les lices de l’armée un homme de qualité ou de rang qui veuille maintenir contre Edmond, prétendu comte de Glocester, qu’il est plusieurs fois traître, qu’il paraisse au troisième son de la trompette ; Edmond est déterminé à se défendre.

edmond.

Sonnez !

Première fanfare.

le héraut.

Encore.

Seconde fanfare.

le héraut.

Encore.

Troisième fanfare.

Une fanfare répond au fond du théâtre. Entre Edgar, armé de toutes pièces et précédé par un trompette.

albany, montrant Edgar au héraut.

— Demande-lui quels sont ses desseins et pourquoi il paraît — ainsi à l’appel de la trompette.

le héraut, à Edgar.

Qui êtes-vous ? — Votre nom, votre qualité ? Et pourquoi répondez-vous, — à la première sommation ?

edgar.

Sache que mon nom est perdu : — la dent de la trahison l’a rongé et gangrené ; — pourtant je suis noble, autant que l’adversaire — avec qui je viens me mesurer.

albany.

Quel est cet adversaire ?

edgar.

— Quel est celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester ?

edmond.

— Lui-même : qu’as-tu à lui dire ?

edgar.

Tire ton épée, — afin que, si mes paroles offensent un noble cœur, — ton bras puisse te faire réparation.

Il tire son épée.

Voici la mienne. — Apprends que j’exerce ici le privilége de mon rang, — de mon serment et de ma profession ; j’atteste, — malgré ta force, ta jeunesse, ton titre et ta grandeur, — en dépit de ton épée victorieuse, de ta fortune incandescente, — de ta valeur et de ton cœur, que tu es un traître, — fourbe envers les dieux, envers ton frère, envers ton père, — conspirant contre ce haut et puissant prince.

Il montre Albany.

— Un traître depuis l’extrême sommet de la tête — jusqu’à la poussière tombée sous tes pieds, — un traître à bave de crapaud. Si tu dis : non, — cette épée, ce bras et mon plus ardent courage devront — te prouver, par ta gorge à qui je m’adresse, — que tu en as menti.

edmond.

En bonne sagesse, je devrais te demander ton nom ; — mais, puisque ton aspect est à ce point fier et martial, — et puisque ton langage respire je ne sais quelle noblesse, — arrière les objections d’une prudence méticuleuse ! Je pourrais m’en prévaloir, — selon la règle de la chevalerie, mais je les dédaigne et les repousse. — Je te rejette à la tête les trahisons que tu m’imputes ; — mon démenti les refoule sur ton cœur, avec l’exécration de l’enfer ; — elles éclatent au-dehors sans que tu en sois froissé ; — mais mon épée va leur frayer immédiatement une voie — dans le gouffre où elles doivent s’abîmer pour toujours… Trompettes, parlez !

Fanfares d’alarme. Ils se battent. Edmond tombe.

albany.

— Oh ! épargnez-le ! épargnez-le !

goneril, à Edmond.

C’est un vrai guet-apens, Glocester. — Par la loi des armes, tu n’étais pas tenu de répondre — à un adversaire inconnu ; tu n’es pas vaincu, — mais trompé et trahi.

albany, tirant la lettre que lui a remise Edgar.

Fermez la bouche, madame, — ou je vais vous la clore avec ce papier… Tenez, monsieur.

Il présente le papier à Edmond, puis à Goneril, qui essaie en vain de le lui arracher.

— Et toi, pire qu’aucun surnom, lis tes propres forfaits… — Ne l’arrachez pas, madame !… Je vois que vous le connaissez.

goneril.

— Et quand je le connaîtrais ! Les lois sont à moi, non à toi. — Qui pourrait me juger ?

Elle s’éloigne.

albany.

Monstrueuse !

— Connais-tu ce papier ?

edmond.

Ne me demandez pas ce que je connais.

albany, montrant à un officier Goneril, qui sort.

— Suivez-la. Elle est désespérée. Contenez-la.

L’officier sort.

edmond.

— J’ai fait ce dont vous m’avez accusé, — et plus, bien plus encore. Le temps révélera tout. — Tout cela est passé, et moi aussi. Mais qui es-tu, — toi qui as sur moi un tel avantage ? Si tu es noble, — je te pardonne.

edgar.

Faisons échange de charité. — Je ne suis pas de moins grande race que toi, Edmond ; — et, si je suis de plus grande, plus grands sont tes torts envers moi. — Mon nom est Edgar, et je suis le fils de ton père. — Les dieux sont justes : de nos vices favoris — ils font des instruments pour nous châtier : — la ténébreuse impureté dans laquelle il t’a engendré — lui a coûté la vue.

edmond.

— Tu as dit vrai : — la roue a achevé sa révolution, et me voici.

albany, à Edgar.

— Ta seule allure me semblait prophétiser — une noblesse royale… Que je t’embrasse ! — Et puisse l’affliction me briser le cœur, si jamais j’eus de la haine — contre toi ou contre ton père !

edgar.

Digne prince, — je le sais.

albany.

Où vous êtes-vous caché ? — Comment avez-vous connu les misères de votre père ?

edgar.

— En veillant sur elles, milord. Écoutez un court récit, — et, quand il sera terminé, oh ! puisse mon cœur se fendre ! — Pour échapper à la proclamation sanglante — qui me poursuivait de si près (Ô charme de la vie, — qui nous fait préférer les angoisses d’une mort de tous les instants — à la mort immédiate !), j’imaginai de m’affubler — des haillons d’un forcené ; j’assumai des dehors — répulsifs aux chiens mêmes ; et c’est sous ce déguisement — que je rencontrai mon père avec ses anneaux saignants — qui venaient de perdre leurs pierres précieuses. Je devins son guide, — je le dirigeai, je mendiai pour lui, je le sauvai du désespoir… — Jamais (oh ! quelle faute !) je ne m’étais révélé à lui, — quand, il y a une demi-heure, tout armé déjà, — n’ayant pas la certitude, quoique ayant l’espoir de ce bon succès, — je lui ai demandé sa bénédiction, et de point en point — lui ai conté mon pèlerinage. Mais son cœur délabré — était trop faible, hélas ! pour supporter un tel choc : — pressé entre deux émotions extrêmes, la joie et la douleur, — il s’est brisé dans un sourire.

edmond.

Vos paroles m’ont remué — et peut-être auront-elles un bon effet. Mais poursuivez, — vous semblez avoir quelque chose de plus à dire.

albany.

— S’il s’agit encore de choses tristes, gardez-les pour vous ; — car je me sens prêt à défaillir — pour en avoir tant appris (82).

edgar.

Le malheur semble avoir atteint son période — à ceux qui redoutent la souffrance, mais un surcroît d’affliction — doit amplifier une douleur déjà comble — et en outrer les angoisses. — Tandis que j’éclatais en lamentations, survient un homme, — qui m’ayant vu dans l’état le plus abject, — avait fui jusque-là ma société abhorrée ; mais alors, reconnaissant — l’infortuné qui avait tant souffert, il enlace mon cou — dans l’étreinte de ses bras, pousse des hurlements — à effondrer le ciel, se jette sur le corps de mon père, — et me fait sur Lear et sur lui-même le plus lamentable récit — que jamais oreille ait recueilli. Tandis qu’il racontait, — le désespoir le gagnait et les fils de sa vie — commençaient à craquer… C’est alors que la trompette a sonné deux fois, — et je l’ai laissé là évanoui.

albany.

Mais qui était cet homme ?

edgar.

— Kent, seigneur ! Kent, le banni, qui, sous un déguisement, — avait suivi le roi, son persécuteur, et lui avait rendu des services — que ne rendrait pas un esclave.

Entre précipitamment un gentilhomme, tenant à la main un couteau sanglant.

le gentilhomme.

— Au secours ! au secours ! au secours !

edgar.

De quel secours est-il besoin ?

albany.

Parle, l’homme.

edgar.

— Que signifie ce couteau sanglant ?

le gentilhomme.

Il est chaud encore, il fume, — il sort du cœur même de… Oh ! elle est morte !

albany.

Qui, morte ? Parle, l’homme.

le gentilhomme.

— Votre femme, seigneur, votre femme ; et sa sœur — a été empoisonnée par elle, elle l’a confessé.

edmond.

— J’étais fiancé à l’une et à l’autre, et tous trois — nous nous marions au même instant.

edgar.

Voici Kent qui vient.

albany.

— Mortes ou vives, qu’on apporte leurs corps ! — Cet arrêt du ciel nous fait trembler, — mais n’émeut pas notre pitié.

Sort le gentilhomme.

Entre Kent.

Oh ! est-ce bien lui ? — Les circonstances ne permettent pas les compliments — que réclame la simple courtoisie.

kent.

Je suis venu — pour souhaiter à mon roi, à mon maître, l’éternel bonsoir : — n’est-il point ici ?

albany.

Quel oubli ! — Parle, Edmond : où est le roi ? où est Cordélia ? — Kent, vois-tu ce spectacle ?

On apporte les corps de Régane et de Goneril.

kent.

— Hélas ! pourquoi ceci ?

edmond.

Edmond était aimé pourtant ! — L’une a empoisonné l’autre par passion pour moi — et s’est tuée ensuite.

albany.

C’est vrai… Couvrez leurs visages !

edmond.

— Ma vie est haletante… Je veux faire un peu de bien, — en dépit de ma propre nature… Envoyez vite… — sans plus tarder… au château, car mes ordres — mettent en danger la vie de Lear et de Cordélia… — Ah ! envoyez à temps.

albany.

Courez, courez ! oh ! courez !

edgar.

— Vers qui, milord ?

Qui est chargé de cet office ?… — Envoie ton gage de contre-ordre.

edmond.

Bonne idée ! prends mon épée ; — remets-la au capitaine.

albany.

Hâte-toi, comme s’il y allait de ta vie.

Edgar sort.

edmond, à Albany.

Il a reçu de ta femme et de moi le mandat — de pendre Cordélia dans sa prison — et d’accuser son propre désespoir — d’un prétendu suicide.

albany.

— Que les dieux la protègent !

Emportez-le à distance.

On emporte Edmond.

Entre Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, un officier et d’autres le suivent.

lear.

— Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez !… Oh ! vous êtes des hommes de pierre ; — si j’avais vos voix et vos yeux, je m’en servirais — à faire craquer la voûte des cieux… Oh ! elle est partie pour toujours !… — Je sais quand on est mort et quand on est vivant : — elle est morte comme l’argile… Prêtez-moi un miroir ; — si son haleine en obscurcit ou en ternit la glace, — eh bien ! c’est qu’elle vit.

kent.

Est-ce là la fin promise au monde ?

edgar.

— Ou bien l’image de son horreur ?

albany.

Qu’il s’abîme donc et disparaisse !

lear.

— Cette plume remue ! Elle vit ! S’il en est ainsi, — voilà une chance qui rachète toutes les souffrances — que j’ai supportées jusqu’ici.

kent, se jetant aux genoux du roi.

Ômon bon maître !

lear.

— Arrière, je te prie.

edgar.

C’est le noble Kent, votre ami.

lear.

— Peste soit de vous tous, meurtriers et traîtres ! — J’aurais pu la sauver : maintenant elle est partie pour toujours ! — Cordélia ! Cordélia ! attends un peu. Ha ! — qu’est-ce que tu dis ?… Sa voix était toujours douce, — calme et basse ; chose excellente dans une femme… — J’ai tué le misérable qui t’étranglait.

l’officier.

— C’est vrai, messeigneurs, il l’a tué.

lear.

N’est-ce pas, camarade ? — J’ai vu le temps où, avec ma bonne rapière mordante, — je les aurais fait tous sauter. Je suis vieux maintenant, — et tous ces tracas me ruinent…

Qui êtes-vous ? — Mes yeux ne sont pas des meilleurs… Je vais vous le dire tout à l’heure.

kent.

— S’il est deux hommes que la fortune peut se vanter d’avoir aimés et haïs, — l’un et l’autre se regardent.

lear.

— C’est un triste spectacle… N’êtes-vous pas Kent ?

kent.

Lui-même, — Kent, votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus ?

lear.

— C’est un bon garçon, je puis vous le dire : — il sait frapper, et vivement encore ! Il est mort et pourri.

kent.

— Non, mon bon seigneur : cet homme, c’est moi.

lear.

Je vais voir ça tout de suite.

kent.

— C’est moi qui, dès le commencement de vos revers et de vos malheurs, — ai suivi vos pénibles pas.

lear.

Vous êtes le bienvenu ici.

kent.

— Non, ni moi, ni personne ; tout est désolé, sombre et funèbre… — Vos filles aînées ont devancé leur arrêt, — et sont mortes en désespérées.

lear.

Oui, je le crois.

albany.

— Il ne sait pas ce qu’il voit, et c’est en vain — que nous nous présentons à ses regards.

edgar.

Oh ! bien inutilement.

Entre un officier.

l’officier.

— Edmond est mort, monseigneur.

albany.

Peu importe ici… — Seigneurs, nobles amis, apprenez nos intentions.

— Toutes les consolations qui peuvent venir en aide à cette grande infortune — lui seront prodiguées. Pour nous, nous voulons, — sa vie durant, remettre à l’auguste vieillard — notre pouvoir absolu…

Vous, vous recouvrerez tous vos droits, — avec le surcroît de dignités que votre honorable conduite — a plus que mérité… À tous les amis sera offerte — la récompense de leur vertu ; à tous les ennemis, — la coupe de l’expiation… Oh ! voyez, voyez !

lear.

— Ainsi, ma pauvre folle est étranglée !… Non, non, plus de vie !… — Pourquoi un chien, un cheval, un rat ont-ils la vie, — quand tu n’as même plus le souffle ? Oh ! tu ne reviendras plus ! — jamais, jamais, jamais, jamais, jamais !… — Défaites-moi ce bouton, je vous prie. Merci, monsieur ! — Voyez-vous ceci ? Regardez-la, regardez… ses lèvres ! — Regardez, là ! Regardez, là !

Il expire.

edgar.

— Il s’évanouit… Monseigneur, monseigneur !

kent.

— Cœur, brise-toi ! brise-toi, je te prie.

edgar, penché sur le roi.

Ouvrez les yeux, monseigneur.

kent.

— Ne troublez pas son âme… Oh ! laissez-le partir ! C’est le haïr — que vouloir sur la roue de cette rude vie — l’étendre plus longtemps.

edgar.

Oh ! il est parti, en effet.

kent.

— L’étonnant, c’est qu’il ait souffert si longtemps : — il usurpait sa vie.

albany, montrant les quatre cadavres.

— Emportez-les d’ici… Notre soin présent — est un deuil général.

Amis de mon cœur, tous deux — gouvernez ce royaume et soutenez l’État délabré.

kent.

— Monsieur, j’ai à partir bientôt pour un voyage ; — mon maître m’appelle, et je ne dois pas lui dire non.

edgar.

— Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; — dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. — Les plus vieux ont le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, — nous ne verrons jamais tant de choses, nous ne vivrons jamais si longtemps.

Ils sortent au son d’une marche funèbre (83).

fin du roi lear.

Notes sur Le Roi Lear

↑(17) À la date du 26 novembre 1607, les registres du dépôt de la librairie à Londres contiennent la mention suivante :

Na. Butter and Jo. Busby. M. Willm.
Shakespeare, his Historie of Kinge
Lear, as yt was played before the
King’s Majestie at Whitehall upon
St-Stephen’s night at Christmas
last, by his Majesties servants
playing usually at the Globe on the
Bank-side.

Traduction :

Na. Butter et Jo. Busby.
L’Histoire du roi Lear par M. Willm.
Shakespeare, telle qu’elle a été jouée devant
Sa Majesté le roi à Whitehall, la
nuit de la St-Étienne, à Noël
dernier, par les serviteurs de Sa Majesté
jouant usuellement au Globe sur
le Bank-side.

Les éditeurs Nathaniel Butter et John Busby, qui avaient acquis ainsi officiellement le droit de publier le Roi Lear, en firent paraître trois éditions successives dans le courant de l’année 1608. Ces trois éditions, de format in-quarto, ne diffèrent entre elles que par d’insignifiants détails de typographie et de pagination.

Le Roi Lear ne fut réimprimé que quinze ans plus tard, dans la grande édition in-folio que les libraires Blount et Jaggard publièrent en 1623. Cette édition posthume se distingue des précédentes par d’importantes variations : elle omet deux cent vingt-cinq vers ou lignes qui figurent dans les éditions in-quarto, et contient en revanche cinquante lignes ou vers nouveaux qui manquent à celles-ci. Des discussions passionnées se sont établies entre les critiques d’Angleterre, d’Allemagne et d’Amérique sur la question de savoir si ces nombreuses modifications ont été opérées par Shakespeare lui-même, ou si elles sont l’œuvre de ses éditeurs. Ceux qui les attribuent à l’auteur font remarquer que les passages ajoutés sont d’un style tout shakespearien. Ceux qui pensent qu’elles ont été improvisées par les éditeurs font observer que les passages omis sont nécessaires à la beauté et à la clarté de l’œuvre, et que Shakespeare n’a pu autoriser ces omissions dégradantes : comment croire que Shakespeare ait raturé de sa propre main deux des plus belles scènes de son drame, celle où le roi Lear traduit Goneril et Régane devant le tribunal de son délire, et celle où le confident de Kent lui peint en vers si touchants l’impression produite sur Cordélia par les malheurs de son père ? Comment admettre que Shakespeare ait supprimé volontairement le monologue indispensable qui termine la scène XVI, et sans lequel nous croirions qu’Edgar doit accompagner le roi Lear à Douvres ? N’est-ce pas une lacune regrettable que l’omission de ce dialogue si caractéristique dans lequel les valets du duc de Cornouailles, plus humains que leur maître, prennent en pitié Glocester aveuglé ? — Voilà les raisons que font valoir les critiques qui attribuent aux éditeurs de Shakespeare les changements posthumes apportés au texte de son drame, et certes ces raisons ont une incontestable valeur. Mais leurs adversaires leur répliquent toujours par cet argument péremptoire que les cinquante lignes ajoutées au texte primitif n’ont pu être écrites que par Shakespeare.

Et la polémique a duré ainsi depuis longues années sans qu’un médiateur soit encore intervenu pour concilier les deux partis. Quoi de plus facile cependant que la solution de ce problème réputé insoluble ? Le texte de l’édition de 1623 porte, selon moi l’empreinte de deux remaniements successifs : l’un, légitime, opéré par l’auteur lui-même qui, en relisant son œuvre après quelques années de méditation, l’a éclairée par cinquante lignes ou vers nouveaux ; l’autre, illégitime, opéré par les éditeurs seuls qui, dans la hâte de l’impression, ont cru pouvoir tronquer le Roi Lear, comme ils avaient tronqué Hamlet, et ont retranché deux cent vingt-cinq lignes du chef-d’œuvre jugé trop long. Figurez-vous un encadreur rognant au gré de son étroit châssis quelque toile merveilleuse composée et retouchée par un maître. Vous viendra-t-il dans l’idée que le manœuvre a été autorisé par l’artiste à cette dégradation ? Et ne distinguerez-vous pas la main qui a restauré le chef-d’œuvre de la main qui l’a mutilé ?

Le Roi Lear a été composé et écrit à l’époque où le génie de Shakespeare atteignait son zénith, dans l’intervalle qui sépare l’année 1603 de l’année 1606. Car, d’une part, c’est en 1606 qu’en eut lieu la représentation solennelle devant le roi Jacques I ; et d’autre part, c’est en 1603 que parut le curieux ouvrage du docteur Harsnet sur les Impostures papistes, auquel Shakespeare a emprunté maints détails minutieux. J’ai déjà dit à l’introduction qu’une pièce anonyme avait précédé sur la scène anglaise le drame du maître. Cette pièce intitulée : La vraie Chronique du roi Leir et de ses Trois Filles, avait été enregistrée au Stationers’ Hall le 14 mai 1594 et publiée par le libraire John Wright en 1605. C’est sur le texte de cette rare édition qu’ont été traduits les nombreux extraits que le lecteur trouvera plus loin.

Le Roi Lear a traversé de singulières alternatives d’éclat et d’obscurité. Joué primitivement avec grand fracas à la cour du premier des Stuarts, ce drame était si complètement oublié quatre-vingts ans plus tard que, sous le règne de Jacques II, un scribe, ayant nom Nahum Tate, put, sans être taxé de plagiat, le remanier et le faire représenter comme un ouvrage de sa composition, après avoir avoué toutefois dans un Avis au public qu’il existait sur le même sujet « une pièce obscure qu’un ami avait recommandée à son attention » an obscure performance commended to his notice by a friend. La crédulité publique autorisa si bien cette supercherie qu’en 1707 le susdit Nahum, publiant une tragédie de son cru (l’Amour outragé ou le Mari cruel), s’intitulait fastueusement l’auteur du Roi Lear. Et, ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, l’imposture une fois dévoilée, la contrefaçon de Tate n’en continua pas moins à remplacer sur le théâtre l’œuvre originale. Garrick lui-même joua et monta à Drury Lane le drame défiguré par Nahum, et les chefs de troupe, fidèles à cette déplorable tradition, le représentaient encore, il y a vingt ans à peine. Mais l’heure de la réparation est enfin venue. La parodie de Tate a été rejetée aux ténèbres comme une calomnie, et le chef-d’œuvre, si longtemps méconnu, a été restauré dans sa splendeur première par l’admiration repentante du genre humain.

↑(18) Albany, ancien nom de l’Écosse.

↑(19) Toute la phrase commençant par ces mots : Cornouailles notre fils, et finissant par ceux-ci : tout débat futur, manque aux éditions in-quarto.

↑(20) Le texte primitif des éditions in-quarto dit tout simplement :

↑(21) Ces paroles adressées par Lear à Cordélia : Vous dont le vin de France et le lait de Bourgogne se disputent la jeune prédilection, ont été ajoutées au texte primitif par l’édition de 1623.

↑(22) Cher sire, arrêtez ! Cette exclamation est encore une addition au texte primitif.

↑(23) Voici comment cette première scène était présentée dans le drame anonyme qui précéda sur la scène anglaise l’œuvre de Shakespeare :

Entrent Leir et Perillus.

leir.

— Perillus, va chercher mes filles, — dis-leur de venir immédiatement me parler.

perillus.

— J’y vais, mon gracieux seigneur.

Il sort.

leir.

— Oh ! quel combat se livrent dans mon cœur pantelant — l’amour de mes enfants et le soin de la chose publique ! — Combien mes filles sont chères à mon âme, — nul ne le sait, hormis celui qui sait mes pensées et mes actes secrets. — Ah ! elles ne savent pas quel tendre souci — je prends de leur avenir ! — Tandis qu’elles dorment nonchalamment sur des lits de plume, — ces yeux vieillis veillent sur leur bonheur. — Tandis que, folâtres, elles jouent avec les colifichets de la jeunesse, — ce cœur palpitant est accablé de cruels ennuis. — Autant le soleil éclipse la plus petite étoile, — autant l’amour du père éclipse celui des enfants. — Pourtant mes plaintes sont sans cause, — car le monde — ne pourrait citer des enfants plus soumis… — Et pourtant mon esprit est troublé — par je ne sais quel pressentiment, et pourtant je crains quelque malheur.

Entre Perillus avec les trois filles de Leir.

— Bon, voici mes filles… J’ai trouvé un moyen de me débarrasser de mes inquiétudes.

gonorill.

— Notre royal seigneur et père, en toute obéissance, — nous venons savoir la teneur de votre volonté, — et pourquoi vous nous avez mandées si hâtivement.

leir.

— Chère Gonorill, bonne Ragane, bien-aimée Cordella, — branches florissantes d’une souche royale, — rejetons d’un arbre qui jadis était verdoyant, — mais dont la végétation est maintenant flétrie par la gelée de l’hiver ! — La pâle et sinistre mort est sur mes pas — et me cite à ses prochaines assises. — Conséquemment, chères filles, si vous tenez à rassurer — celui qui vous donna l’être, — résolvez un doute qui moleste fort mon esprit : — quelle est celle de vous trois qui aurait pour moi le plus de tendresse ? Quelle est celle qui m’aime le plus et qui, à ma requête, — se soumettrait le plus vite aux ordres d’un père ?

gonorill.

— Mon gracieux père ne doutera, je l’espère, — de l’amour d’aucune de ses filles. — Mais, pour ma part, s’il faut vous prouver un dévouement — qui ne saurait être exprimé par de creuses paroles, — je le déclare, j’estime si haut mon amour pour vous — que la vie me semble peu de chose auprès de mon amour. — Quand vous m’enjoindriez de m’attacher une meule de moulin — autour du cou et de me jeter à la mer, — je le ferais volontiers sur un signe de vous. — Oui, pour vous satisfaire, je monterais — sur la tour la plus haute de toute la Bretagne, — et de son sommet je me précipiterais tête baissée. — Bien plus, si vous me sommiez d’épouser — le plus misérable vassal qui soit dans ce vaste univers, — j’obéirais sans réplique. — Bref, signifiez-moi votre désir ; — et si je m’y refuse, je renonce à toute faveur.

leir.

— Oh ! combien tes paroles raniment mon âme mourante !

cordella, à part.

— Oh ! combien j’abhorre cette flatterie !

leir.

— Mais que dit Ragane à la demande de son père ?

ragane.

— Oh ! si ma simple élocution pouvait suffire — à exprimer les vrais sentiments de mon cœur ! — Mais il brûle pour Votre Grâce d’une ardeur de dévouement — qui ne peut s’éteindre que dans son zèle — à se manifester par des preuves extérieures ! — Oh ! si seulement quelque autre fille osait — jeter à mon amour le défi du sien, — je lui ferais bien vite avouer qu’elle n’a jamais eu — pour son père la moitié de l’affection que j’ai pour vous. — Alors mes actes montreraient, d’une manière plus flagrante, — quel est mon zèle envers Votre Grâce. — Mais que cette preuve suffise à défaut de toute autre, — pour faire éclater mon amour à vos yeux : — j’ai de nobles soupirants, — de race au moins royale, et peut-être aimé-je quelqu’un d’eux. — Eh bien, si vous vouliez que je fisse un nouveau choix, — je réprimerais ma passion et me laisserais gouverner par vous.

leir.

— Philomèle a-t-elle jamais chanté note si suave ?

cordella, à part.

— Jamais la flatterie a-t-elle tenu si faux langage ?

leir.

— Parle maintenant, Cordella, mets le comble à ma joie, — et verse le nectar de tes lèvres emmiellées.

cordella.

Je ne saurais peindre mon dévouement par des paroles, — et j’espère que mes actions en témoigneront pour moi. — Mais, croyez-le bien, l’amour que l’enfant doit au père, — je l’éprouve pour vous, mon gracieux seigneur.

gonorill.

— Voilà une réponse qui vraiment n’en est pas une. — Si vous étiez ma fille, j’aurais peine à la supporter.

ragane.

— Ne rougis-tu pas, dans ta fierté de paon, — de faire à notre père une si sèche réplique ?

leir.

— Qu’est-ce à dire, mignonne ? êtes-vous devenue si fière ? — Est-ce notre tendresse qui vous rend à ce point péremptoire ? — Quoi ! votre affection pour nous est devenue si mince — que vous ne daignez pas nous dire ce qu’elle est ! — Vous nous aimez comme tous les enfants — aiment leur père ? Oui, il est des enfants — qui, par leur désobéissance, abrègent les jours de leur père, — et vous feriez comme eux. Il en est d’autres qui, ennuyés de leur père, — emploient tous les moyens pour l’expédier de ce monde, — et vous feriez comme eux. Il en est d’autres, à qui il est indifférent — que leur vieux père meure ou vive, — et vous êtes de ceux-là ! Ah ! si tu reconnaissais, fille arrogante, — tous les soins que j’ai pris pour t’élever, — alors tu dirais comme tes sœurs : — Notre vie est peu de chose près de l’amour que nous vous devons.

cordella.

— Cher père, ne vous méprenez pas sur mes paroles, — et ne méjugez pas mes vrais sentiments : — ma langue n’a jamais été accoutumée à la flatterie.

gonorill.

— Gardez-vous de dire que je suis une flatteuse : sinon, — mes actes vous prouveront que je ne le suis guère avec vous. — J’aime mon père plus que tu ne peux l’aimer.

cordella.

— La prétention serait grande, exprimée par une autre bouche ; — mais j’incline à croire qu’ici vous n’avez pas de pareille.

ragane.

— Si fait, en voici une ; car je confirme — tout ce qu’elle a dit et pour moi-même et pour elle. — Je dis que tu ne veux pas de bien à mon père.

cordella.

— Cher père !…

leir.

— Silence, petite bâtarde ! tu n’es pas l’enfant du roi Leir ! — Je ne veux plus t’écouter. — Si tu tiens à la vie, ne m’appelle pas ton père, — et ne te permets pas de donner à celles-ci le nom de sœurs. — Désormais n’attends plus de protection de moi ni des miens. — Deviens ce que tu voudras, et fie-toi à toi seule. — Je veux diviser également mon royaume, — pour constituer à tes deux sœurs une dot royale, — et les pourvoir selon leur mérite. — Cela fait, puisque tu ne peux espérer — désormais d’avoir une part dans ma succession, je vais sur-le-champ me déposséder, — et les installer sur mon trône princier.

gonorill.

— J’ai toujours cru à la chute de l’orgueil.

ragane.

— Juste décision, ma sœur. Votre beauté est si éclatante — que vous n’avez pas besoin d’une dot pour vous faire reine.

Sortent Leir, Gonorill, Ragane.

cordella.

— Où irai-je à présent, pauvre abandonnée, — quand mes propres sœurs triomphent de ma disgrâce ? — C’est en celui qui protège le juste, — en celui-là seul que Cordella mettra désormais sa confiance. — Ces mains travailleront pour subvenir à mes besoins, — et ainsi je vivrai jusqu’à la fin de mes jours.

Elle sort.

perillus.

— Oh ! combien je souffre de voir mon seigneur assez faible — pour se laisser séduire par de vaines flatteries ! — Ah ! si seulement il avait pesé avec une mûre réflexion — la teneur cachée de son humble réponse, — la raison n’aurait pas cédé la place à la rage, — et la pauvre Cordella n’aurait pas subi une telle disgrâce.

Il sort.

(Extrait de la Vraie Chronique du roi Leir, 1605.)

↑(24) « Edmond appelle la Nature sa déesse, en sa qualité de fils naturel ; il parle en homme qui n’a de père que selon la loi de la nature et qui n’est l’enfant de personne, nullius filius, selon la loi de la société. » — M. Mason.

↑(25) « Edmond. Il ne l’est pas, je vous assure.

» Glocester. Envers son père qui l’aime si tendrement, si absolument !… Ciel et terre ! »

Ce passage ne se trouve que dans les éditions in-4.

↑(26) Ce passage du monologue de Glocester, depuis ces mots : ce misérable né de moi, jusqu’à ceux-ci : nos tombes, se trouve pour la première fois dans l’édition in-folio.

↑(27) Le texte de l’édition in-folio résume les trois répliques qui précèdent en ces simples mots attribués à Edgar :

« Les effets qu’elle énumère ne se manifestent, je vous assure, que trop malheureusement. Quand avez-vous quitté mon père ? »

↑(28) Les deux répliques qui précèdent sont traduites du texte de 1623. Le texte primitif présentait ainsi le dialogue :

« Edgar. Quelque scélérat m’aura fait tort auprès de lui.

» Edmond. C’est ce que je crains, frère, je vous conseille, etc. »

↑(29) Le texte de 1623 supprime les cinq vers qui précédent ainsi que ces mots dits un peu plus bas par Goneril :

« Je voudrais, et j’y parviendrai, faire surgir une occasion de m’expliquer. »

↑(30) Allusion à un dicton populaire : « Au temps d’Élisabeth, dit le commentateur Warburton, les papistes passaient, et avec raison, pour ennemis du gouvernement. De là cette phrase proverbiale : Il est honnête et ne mange pas de poisson. Laquelle signifiait : Il est ami du gouvernement et protestant. À cette époque c’était faire acte de papisme que de manger du poisson. »

↑(31) Tout ce qui précède à partir de la réplique de Lear : Non, mon gars, apprends-moi, a été retranché du texte de 1623. Il est important de remarquer que la dernière phrase prononcée par le fou est une allusion satirique aux monopoles que la reine Élisabeth et le roi Jacques I accordaient à leurs favoris. La suppression du passage pourrait donc être une concession faite par les éditeurs de 1623 à quelque influence politique.

↑(32) Les deux répliques qui précèdent manquent à l’édition in-folio.

↑(33) L’édition de 1623 omet ces mots : « Tu le verras, je te le garantis. »

↑(34) Les treize vers qui précèdent ont été ajoutés au texte primitif par l’édition de 1623.

↑(35) Pour mettre le lecteur à même de poursuivre le rapprochement si curieux entre l’œuvre de Shakespeare et l’œuvre de son devancier, je traduis les scènes du drame anonyme qui correspondent à celles que nous venons de voir :

Entrent Gonorill et Skalliger.

gonorill.

— Je te prie, Skalliger, dis-moi ce que tu penses. — Une femme de notre qualité peut-elle — endurer les avanies et les réprimandes péremptoires — que je reçois journellement d’un père radoteur ? — Ne suffit-il pas que je le maintienne d’aumônes, — lui qui n’est pas capable de se maintenir lui-même ? — Comme s’il était notre supérieur, il se met en tête — de nous contrarier et de nous brusquer à chaque mot. — Je ne puis me commander une nouvelle robe et y dépenser une somme un peu ronde, — que ce vieux radoteur, cet imbécile à cervelle desséchée, — ne me fasse d’absurdes reproches. — Je ne puis donner un banquet extraordinaire, — pour me faire honneur et répandre au loin ma renommée, — que ce vieux fou ne critique la chose aussitôt, — en déclarant que la dépense devrait suffire pour deux repas. — Dis-moi donc, je te prie, pour quelle raison — je dois supporter seule les frais de son vain entretien. — Pourquoi ma sœur Ragane en est-elle exemptée, — elle à qui il a donné autant qu’à moi ? — Je t’en prie, Skalliger, dis-moi si tu sais — quelque moyen de me débarrasser de cet ennui.

skalliger.

— Les nombreuses faveurs que vous m’accordez sans cesse, — m’obligent à indiquer en toute loyauté à Votre Grâce — comment vous pouvez au plus vite remédier à ce mal. — La large allocation qu’il a de vous — est ce qui le fait s’oublier ainsi. — Conséquemment, diminuez-la de moitié, et vous verrez — que, possédant moins, il sera plus reconnaissant. — En effet, l’abondance nous fait souvent oublier — la source d’où émanent les bienfaits.

gonorill.

— C’est bien, Skalliger. Pour cet excellent conseil — je ne serai pas ingrate, si je vis. — J’ai déjà restreint sa pension de moitié, — et je vais sur-le-champ réduire l’autre moitié, — afin que, n’ayant plus de moyens de subsistance, — il aille chercher ailleurs un meilleur asile.

Elle sort.

skalliger.

— Va, femme vipère, opprobre de ton sexe ! — Les dieux, sans doute, te puniront, — ainsi que moi, misérable, qui, pour obtenir faveur, — ai donné à la fille un conseil contre le père ! — Mais le monde nous apprend par expérience — que qui ne sait pas flatter ne saurait vivre.

Il sort.

Entre le roi de Cornouailles, Leir, Perillus et les nobles.

cornouailles.

— Qu’est-ce qui vous rend si triste, mon père ? — Il me semble que vous ne riez plus comme d’habitude.

leir.

— Plus nous approchons de la tombe, — moins les joies mondaines ont de charme pour nous.

cornouailles.

— Mais savoir s’habituer à la gaieté, — c’est le moyen de prolonger la vie.

leir.

— Alors, sois le bienvenu, chagrin, seul ami de Leir — qui désire mettre fin à son existence troublée.

cornouailles.

— Remettez-vous, mon père. Voici votre fille, — qui s’affligera fort, je n’en doute pas, de vous voir si triste.

Entre Gonorill.

leir.

— Mais qui s’afflige plus encore, je le crains, de me voir vivre.

cornouailles.

— Ma Gonorill, vous arrivez à propos — pour tirer votre père de sa pensive mélancolie. — En vérité, je crains que tout n’aille pas bien.

gonorill.

— Quoi ! craignez-vous que je l’aie offensé ? — S’est-il plaint de moi à mon seigneur ? — Je le réduirai à la portion congrue, — car bientôt il ne s’occupera plus — qu’à colporter des bavardages de l’un à l’autre. — Son unique occupation est d’allumer des querelles — entre vous, milord, et moi, votre femme dévouée ; — mais je prendrai des mesures, si je puis, — pour arrêter le mal à sa source.

cornouailles.

— Chère, ne te fâche pas aveuglément. — Jamais de la vie il ne s’est plaint de toi. — Mon père, vous ne devez pas faire attention à des paroles de femme.

leir.

— Hélas ! non. La pauvre enfant, elle fait peau neuve, — et c’est ce qui la rend si sensible, pour sûr.

gonorill.

— Quoi ! faire une peau neuve, déjà ! Vous me donnez là une belle réputation, vraiment ! — Ô vieux misérable ! qui a jamais entendu pareille chose ? — Chercher ainsi à diffamer son propre enfant !

cornouailles.

— Je ne puis rester à entendre ces cris de discorde.

Il sort.

gonorill.

— Si vous connaissez quelqu’un qui aime votre compagnie, — vous pouvez faire vos paquets et chercher un autre lieu — où semer les germes de discorde et de disgrâce.

Elle sort.

leir.

— Ainsi, quoi que je dise ou fasse, — la chose est immédiatement torturée en sens inverse. — Ce châtiment, mes péchés accablants le méritent — dix millions de fois. — Autrement le vieux Leir ne trouverait pas — si cruelle celle pour qui il a toujours été si bon. — Faut-il donc que je me survive pour voir — la loi de la nature se retourner contre moi ! — Ah ! douce mort, si jamais une créature — a souhaité ta présence avec ferveur, — c’est moi ! Viens, je t’en supplie de tout mon cœur, — viens terminer mes souffrances de ton trait fatal.

Il pleure.

perillus.

— Ah ! ne vous découragez pas, — ne mouillez pas de larmes funestes vos vieilles joues.

leir.

— Qui donc es-tu, toi qui as pitié — de la misérable condition du vieux Leir ?

perillus.

— Quelqu’un qui prend part à sa douleur, — comme à celle du père le plus chéri.

leir.

— Ah ! mon bon ami, que tu es malavisé — de sympathiser avec les malheureux ! — Va apprendre à flatter quelque part où tu puisses — trouver faveur au milieu des grands et faire ton chemin. — Car maintenant je suis si pauvre et si besoigneux — que je ne pourrai jamais récompenser ton dévouement.

perillus.

— Ce qu’on obtient par la flatterie n’est pas durable ; — et l’existence des gens en faveur n’est pas la plus sûre. — Ma conscience me dit que, si je vous abandonnais, — je serais le rebut le plus immonde de la terre, — moi qui me souviens du passé et qui sais — que de bontés son seigneur a eues pour moi et les miens.

leir.

— T’ai-je jamais élevé au-dessus du rang — qu’avaient occupé tous tes ancêtres ?

perillus.

— Je ne l’ai jamais désiré ; mais grâce à votre faveur, — j’ai pu garder mon rang en toute quiétude.

leir.

— T’ai-je jamais donné un traitement pour augmenter — les revenus que t’avait laissés ton père ?

perillus.

— J’avais assez, sire, et dès lors, — qu’aviez-vous besoin de me donner davantage ?

leir.

— Ah ! me suis-je jamais dépossédé pour toi ? — T’ai-je jamais donné de mon plein gré la moitié de mon royaume ?

perillus.

— Hélas ! sire, il n’y avait pas de raison — pour que vous eussiez l’idée de me faire ce cadeau.

leir.

— Non, si tu raisonnes, tais-toi ; — car je puis te réfuter par une bonne raison. — Si celles qui, selon les lois sacrées de la nature, — me doivent le tribut de leur existence, — si celles pour qui j’ai toujours été d’une bonté et d’une générosité incomparables, — si celles pour qui je me suis ruiné, — pour qui j’ai réduit mes vieux ans à cette détresse extrême, — me rejettent à présent et me dédaignent, me méprisent et m’abhorrent, — quelle raison as-tu de compatir à mes malheurs ?

perillus.

— À défaut de raisons, que les larmes ratifient mon dévouement, — et disent combien vos douleurs me touchent ! — Ah ! mon bon Seigneur, ne condamnez pas toutes vos filles pour la faute d’une seule : — vous en avez deux encore qui, j’en suis sûr, — vous feront le meilleur accueil, s’il vous plaît d’aller à elles.

leir.

— Oh ! combien tes paroles ajoutent à mon chagrin, — en me rappelant mon injustice envers Cordella ! — Je l’ai dépossédée sans raison, — à la cruelle suggestion de ses sœurs. — Et c’est, je le crois, pour m’en punir que l’arrêt du malheur — m’a frappé : je ne l’ai que trop mérité. — J’ai toujours été bon pour Ragane, — et je lui ai donné la moitié de ce que j’avais ; — cependant il se pourrait, si j’allais chez elle, — qu’elle fût bonne pour moi et qu’elle me traitât bien.

perillus.

— Nul doute qu’elle ne le fasse, et qu’avant peu elle n’ait recours — à la force des armes pour venger vos injures.

leir.

— Soit ! puisque tu me conseilles de m’adresser à elle, — essayons de ce pis aller.

Ils sortent.

Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.

↑(36) « Quand le roi dit : « Partez en avant pour Glocester ; si vous ne faites pas diligence, je serai là avant vous, » il entend parler de la ville de Glocester que Shakespeare attribue pour résidence au duc de Cornouailles et à Régane, afin de rendre probable leur soudaine visite au comte de Glocester dont le château est censé être aux environs de cette cité. Les anciens comtes anglais résidaient ordinairement dans les comtés dont ils portaient les titres. Lear, ne trouvant pas son gendre et sa fille chez eux, les rejoint au château du comte de Glocester. » Malone.

↑(37) « C’était une croyance alors populaire, que l’alcyon, communément appelé martin-pêcheur, règle toujours son vol sur la direction du vent. » Steevens.}}

↑(38) Camelot, ville célèbre dans les romans de chevalerie, où, selon la tradition, eurent lieu les noces du roi Arthur et de la princesse Genièvre. Les antiquaires sont en désaccord sur l’emplacement de cette cité légendaire. Selon le Roman de Brut, la bataille, où Arthur fut blessé mortellement, eut lieu près de Camblan, sur les confins de Cornouailles :

Joste Camblan fu li bataille,
À l’entrée de Cornouailles.

La ville de Camelot ne serait-elle pas la même que cette antique Camblan ? L’analogie des deux noms le ferait croire.

↑(39) Les quatre vers qui précèdent ont été retranchés de l’édition de 1623.

↑(40) « Dans l’accomplissement de ses ordres… Entravez-lui les jambes. » Ce vers a été retranché de l’édition de 1623.

↑(41) Howell, dans son Dictionnaire des proverbes anglais, explique ainsi ce dicton : « Passer d’un ciel tolérable sous un soleil brûlant, c’est quitter le bien pour le pire. » Kent entend dire ici que Lear va trouver chez Régane un accueil pire que chez Goneril.

↑(42) Les mendiants de Bedlam (Bedlam beggars) étaient des lunatiques qui avaient été effectivement enfermés dans l’hôpital de Bedlam, mais qui, soit qu’ils parussent suffisamment guéris, soit que les fonds manquassent pour les nourrir plus longtemps, avaient été renvoyés de l’hospice avec licence de mendier. Ces malheureux excitaient partout la sympathie ; et c’est pourquoi beaucoup de vagabonds, qui voulaient exploiter la charité publique, assumaient leur costume et contrefaisaient leur démence. Decker, dans son Sonneur de Londres (1608), décrit ainsi un de ces truands : « Il jure qu’il a été à Bedlam, et parle tout exprès un jargon de frénétique : vous voyez des épingles enfoncées dans maintes parties de sa chair nue, et il s’inflige volontiers cette douleur pour vous faire croire qu’il n’a pas son bon sens. Il se donne le nom de pauvre Tom, et, en s’approchant des passants, s’écrie : Pauvre Tom a froid. »

↑(43) Cette courte affirmation de Lear et la réplique de Kent ont été raturées du texte de l’in-folio.

↑(44) Hysterica passio. Shakespeare avait trouvé dans un document contemporain le nom de la maladie mystérieuse dont le roi Lear sent ici les premières attaques. Un pamphlet, publié en 1603 par le docteur Samuel Harsnet, sous ce titre : Révélation des impostures papistes, attribue la même maladie à l’un des démoniaques que le jésuite Weston prétendait guérir par ses exorcismes :

« Richard Maynie avait eu, dès sa jeunesse, des accès d’hysterica passio. Étant en France, il consulta un docteur écossais, résidant à Paris, qui appelait cette affection vertiginem capitis… Elle est produite par des vents au fond du ventre, et, se manifestant par un grand gonflement, cause une colique très-douloureuse dans l’estomac et un étourdissement extraordinaire dans la tête. » Pages 25 et 26.

↑(45) Les deux vers qui précèdent se trouvent pour la première fois dans l’édition de 1623.

↑(46) Cette question de Lear et la réplique de Régane ont été ajoutées également au texte primitif par l’édition de 1623.

↑(47) « — Où va-t-il ? — Il commande les chevaux. » Encore une addition au texte primitif.

↑(48) Le reste de cette réplique, à partir de ces mots : Il arrache ses cheveux blancs, a été supprimé dans l’édition de 1623.

↑(49) Les huit vers qui suivent ne sont pas dans les éditions in-4.

↑(50) Les douze vers suivants ont été retranchés de l’édition in-folio. Ce retranchement, évidemment contraire à la pensée de l’auteur, ne peut être attribué qu’à une étourderie de l’imprimeur ; car, comme le remarquent Pope et Johnson, ces vers sont nécessaires pour annoncer l’arrivée de l’armée française avec Cordélia et pour expliquer la mission que Kent confie au chevalier.

↑(51) Ce monologue du fou se trouve pour la première fois dans l’édition de 1623. Dans les éditions primitives, le fou quitte la scène en même temps que Lear et Kent.

↑(52) Ces deux vers manquent aux éditions in-4.

↑(53) L’auteur semble avoir emprunté au curieux ouvrage du docteur Harsnet, Révélation des impostures papistes, les minutieux détails donnés ici par Edgar sur les persécutions que le démon est censé lui faire subir. Voici le passage que Shakespeare avait sans doute sous les yeux :

« Le témoin (Friswood Williams) déclara en outre qu’un certain Alexandre, apothicaire, ayant apporté avec lui de Londres à Denham une hart neuve et deux lames de couteau, les laissa sur le plancher de la galerie dans la maison de son maître, et le lendemain se rendit avec le témoin dans ladite galerie. Là, le témoin, apercevant ladite hart et lesdits couteaux, demanda à maître Alexandre ce que cela signifiait. Maître Alexandre, jouant l’étonnement, déclara qu’il ne voyait rien, bien qu’il eût les yeux fixés sur ces objets. Le témoin alors les désigna du doigt en disant : « Les voyez-vous maintenant ? » puis les ramassa et les présenta à maître Alexandre. « En effet, dit alors celui-ci, je les vois maintenant, mais tout à l’heure je ne pouvais les voir… Je suis donc certain que c’est le démon qui les a mis là pour vous causer préjudice, à vous qui êtes possédée. » Sur quoi une enquête fut faite pour savoir comment lesdits couteaux et ladite hart avaient été mis là ; on ne pouvait trouver aucune explication, lorsque enfin maître Mainy (un des démoniaques) fut pris d’un nouvel accès et affirma que le démon avait déposé ces objets dans la galerie pour que ceux qui étaient possédés pussent ou se pendre avec la hart ou s’égorger avec les couteaux. » Page 219.

↑(54) Frateretto, Flibertigibet, Hoberdidance, Tocobatto, étaient quatre démons que Sara Williams (une des possédées), faisait danser à la ronde dans ses attaques. Ces quatre démons avaient sous leurs ordres quarante assistants. » — Révélation des impostures papistes, p. 49.

↑(55) Warburton donne l’explication suivante de l’obscure ballade psalmodiée par Edgar : « Saint Withold, traversant la dune, rencontra l’Incube qui lui dit son nom ; il l’obligea à quitter les personnes qu’elle étreignait et lui fit jurer de ne plus leur faire de mal. » Selon ce commentateur, saint Withold était le patron sacré dont on invoquait la protection contre le démon du cauchemar.

↑(56) « Les noms des petits esprits expulsés de Trayford (le domestique du sieur Peckham, un des possédés), étaient ceux-ci : Hilco, Smolkin, Hillio, Hiaclito et Lustie le Fier-à-bras ; ce dernier semble être un petit diable fanfaron, échappé de l’échoppe d’un chaudronnier. » — Révélation des impostures papistes, par Harsnet, p. 46.

↑(57) « Modo, le démon de maître Mainy, était un grand chef, ayant sous son contrôle les capitaines des sept péchés capitaux : Cliton, Bernon, Hilo, Montubizanto et le reste. Lui-même était un général d’aimable et courtoise disposition. C’est ce qu’affirme Sara Williams, touchant les relations de ce diable avec mistress Plater et sa sœur Fid.

Sara Williams avait en elle, pour parler crûment, tous les diables de l’enfer. L’exorciste demande à Mahu, le démon de Sara, quelle compagnie il a avec lui ; le diable, sans mâcher ses mots, lui dit en termes nets : Tous les diables de l’enfer… Mahu était dictateur général de l’enfer ; et pourtant, par courtoisie et par bonté d’âme, il faisait mine d’être sous les ordres de Modo, le grand diable de maître Mainy. Les démons étaient tous pêle-mêle dans la pauvre Sara. La pauvre fille se démena avec eux, deux années durant ; si bien que, pendant ces deux ans, c’était même chose de dire d’un diable : il est allé en enfer ou dans Sara Williams ; car la pauvre enfant avait tout l’enfer dans son ventre. » — Révélation des impostures papistes, p. 47 et suiv.

↑(58) Peut-être Shakespeare a-t-il ici une vague réminiscence de Rabelais qui dit qu’en enfer « Trajan estoit pescheur de grenouilles et Néron vieilleux. » La Vie de Gargantua avait été traduite en anglais vers 1575.

↑(59) Cette réplique du fou manque aux éditions in-4.

↑(60) Le noir démon me mord le dos. À partir de ces mots jusqu’à ceux-ci : juge félon, pourquoi l’as-tu laissée échapper ? tout le dialogue est supprimé dans l’édition posthume de 1623. Comment admettre que Shakespeare vivant eût jamais autorisé une suppression qui fait disparaître une des plus admirables scènes de son œuvre, celle où le roi traduit ses filles coupables à la barre de sa folie ? Un retranchement pareil n’est pas une abréviation, c’est une mutilation : il ne peut être attribué qu’à quelque témérité sacrilége des éditeurs.

↑(61) L’édition in-folio termine ici la scène et supprime ainsi le beau monologue d’Edgar. — « Ce monologue, remarque Théobald, est absolument nécessaire : Edgar ne devant pas accompagner le roi à Douvres, selon le plan de la pièce, il serait absurde qu’un personnage de cette importance quittât la scène sans dire un mot, sans même nous donner à entendre ce qu’il va faire. »

↑(62) Les éditions originales ne contiennent aucune indication précise sur la manière dont Glocester est aveuglé. Les éditeurs modernes ont pris sur eux de combler cette lacune en intercalant dans le texte les détails que voici : Glocester est tenu renversé sur son fauteuil, tandis que Cornouailles lui arrache un œil et l’écrase sous son pied. Puis, plus loin : Cornouailles arrache l’autre œil de Glocester et l’écrase. J’ai dû rejeter ces interpolations apocryphes de ma traduction, qui reste ainsi le calque fidèle du texte primitif. Un traducteur n’a pas le droit de décider ce que son auteur a laissé dans le doute. Or, Shakespeare a omis, probablement à dessein, d’indiquer le mode adopté par le bourreau pour supplicier sa victime. Ce qui est certain, c’est que le vieillard perd la vue. Comment ? nous ne le savons pas. Le silence du texte sur ce point prouve évidemment que l’horrible exécution n’avait pas lieu sur la scène propre. Le spectateur ne devant pas la voir, l’auteur n’a pas eu à la décrire. Il est infiniment probable que quelque obstacle matériel, peut-être un décor, peut-être un simple rideau, peut-être une haie de comparses, dissimulait le supplice au public. Tieck conjecture que l’action était transportée momentanément dans l’arrière-scène, pratiquée au fond du théâtre. Voici comment l’éminent critique allemand développe son hypothèse :

« Le siége auquel Glocester est attaché est le même qui était placé sur une plate-forme légèrement exhaussée, au centre de la scène, et sur lequel Lear était assis au commencement du drame. Le petit théâtre central était, quand il ne servait pas, caché par un rideau qu’on écartait en cas de besoin. Shakespeare, comme tous les auteurs dramatiques de son temps, a donc fréquemment deux scènes en même temps. Dans Henri VIII, les nobles se tiennent dans l’antichambre ; le rideau est tiré et nous sommes dans la chambre du roi. De même, quand Crammer attend dans l’antichambre, le rideau s’écarte et nous montre la salle du conseil. Cette combinaison avait cet avantage, que, grâce aux piliers qui séparaient le petit théâtre central de la scène propre, un double groupe pouvait être présenté, soit complètement, soit partiellement ; deux scènes à la fois pouvaient être jouées et être parfaitement comprises, lors même que le public ne voyait pas effectivement ce qui se passait dans le plus petit compartiment. — Ainsi Glocester est assis, probablement caché, et Cornouailles se tient à côté de lui, visible. Régane est sur l’avant-scène au-dessus, mais près de Cornouailles, et sur cette avant-scène sont également les serviteurs. Cornouailles arrache un œil à Glocester, mais nous ne le voyons pas absolument ; car quelques-uns des hommes qui tiennent le siége l’entourent, et le rideau n’est qu’à demi écarté (il se séparait en deux moitiés). L’expression employée par Cornouailles doit être prise au figuré, et ce n’est certainement pas en réalité qu’il écrase l’œil arraché. Durant le hideux dialogue de Cornouailles et de Régane, un des serviteurs court sur la scène supérieure et blesse Cornouailles. Régane, qui est au-dessous, saisit l’épée d’un autre vassal et frappe le serviteur par derrière, pendant qu’il lutte contre le duc. Les groupes sont tous en mouvement et deviennent moins distincts, et, tandis que l’attention est absorbée par la rixe sanglante, Glocester perd son second œil. Nous entendons les plaintes de Glocester, mais nous ne le voyons plus, il disparaît par la sortie de l’arrière-scène. Cornouailles et Régane reviennent sur le proscénium et se refirent par les côtés. Les serviteurs concluent la scène par quelques réflexions. Telle était, j’imagine, la conduite de l’action. »

↑(63) L’édition in-folio omet tout ce dialogue entre les serviteurs de Cornouailles.

↑(64) La réplique d’Edgar s’arrête à ces mots dans l’édition in-folio.

↑(65) « Oh ! quelle différence entre un homme et un homme ! » Cette exclamation manque au texte des in-4.

↑(66) Ce dernier vers a été retranché de l’édition de 1623.

↑(67) L’édition de 1623 termine ici l’apostrophe de Goneril.

↑(68) Elle retranche les deux répliques qui suivent et fait entrer le messager immédiatement après cette exclamation : « Oh ! vain imhécile ! »

↑(69) « Cette scène tout entière a été omise dans l’édition in-folio, sans doute pour abréger la pièce, mais elle est absolument nécessaire à la marche de l’action. » Johnson.

↑(70) Cette description a été universellement admirée, en Angleterre, depuis qu’Addison a déclaré que « celui qui pouvait la lire sans subir le vertige, devait avoir la tête ou très-forte ou très-faible. »

↑(71) Ce délicat stratagème avait été effectivement mis à exécution cinquante ans avant la naissance de Shakespeare, ainsi qu’en fait foi La Vie de Henri VIII, par lord Herbert, p. 41 :

« Ayant festoyé les dames pendant plusieurs jours, Henry se rendit de Tournai à Lille, où il avait été invité à résider par madame Marguerite. La duchesse lui donna le spectacle d’une joute fort extraordinaire qui eut lieu dans une antichambre, élevée de nombreux degrés au-dessus du sol et pavée de dalles noires. On avait ferré les chevaux avec du feutre, pour les empêcher de glisser. » Malone.

↑(72) « Fort bien. — Je vous en prie, approchez… Plus haut, la musique ! » Ce passage est supprimé dans l’édition de 1623.

↑(73) « Sous ce mince cimier ! » L’édition de 1623 retranche cet hémistiche et les trois vers qui précèdent.

↑(74) Après avoir vu cette scène merveilleuse où Lear retrouve définitivement sa fille, le lecteur sera sans doute curieux de connaître la scène qui y correspond dans le drame anonyme antérieur au drame de Shakespeare. La voici, fidèlement traduite :

[Une plage au bord de la mer.]

Entrent le Roi et la Reine de Gaule, suivis de Monfort qui porte un panier. Tous trois sont vêtus comme des gens de la campagne.

le roi.

— Cette pénible excursion à pied, ma bien-aimée, — ne saurait être agréable à vos jambes délicates — qui n’ont pas été habituées à ces fatigantes promenades.

cordella.

— Jamais de ma vie je n’ai pris plaisir — à une excursion plus qu’à celle-ci. — Approchez, Roger, avec votre panier.

monfort.

— Tout doux, madame ! Voici venir un couple de vieux jouvenceaux, — pour me ragaillardir ; j’ai besoin de plaisanter avec eux.

Entrent Leir et Perillus, d’un pas défaillant.

cordella, à Monfort.

— Non, n’en fais rien, je te prie ! Ils semblent — être accablés par la douleur et la misère. — Rangeons-nous et écoutons ce qu’ils vont dire.

Le roi de Gaule, Cordella et Monfort s’écartent.

leir.

— Ah ! mon Perillus, je vois maintenant que tous deux — nous finirons nos jours sur ce sol stérile. — Oh ! je succombe d’inanition, — et je sais que ton cas n’est guère meilleur. — Pas un arbre secourable qui nous offre un fruit — pour nous soutenir jusqu’à ce que nous rencontrions des hommes ; — pas un heureux sentier qui conduise nos pas malheureux — à quelque asile où nous trouvions secours ! — Qu’une douce paix soit accordée à nos âmes élues ! — Car je vois que nos corps doivent périr ici.

perillus.

— Ah ! mon cher seigneur, combien mon cœur se lamente — de vous voir réduit à cette extrémité ! — Oh ! si vous m’aimez comme vous le déclarez, — si jamais dans ma vie vous avez fait cas de moi, — que cette chair serve à vous nourrir.

Il met à nu son bras.

Les veines n’en sont pas taries ; — et elles contiennent de quoi vous soutenir. — Oh ! acceptez cette nourriture ; si elle peut vous faire du bien, — je sourirai de joie à vous voir sucer mon sang.

leir.

— Je ne suis pas un cannibale pour me plaire — à rassasier de chair humaine mes mâchoires affamées. — Je ne suis pas un démon ni dix fois pire qu’un démon — pour vouloir sucer le sang d’un si admirable ami. — Oh ! ne crois pas que j’estime ma vie — aussi chère que ta loyale affection. — Ah ! Bretagne, je ne te reverrai plus, — ingrate qui as banni ton roi ; — et pourtant ce n’est pas toi que j’accuse, — mais celles qui m’étaient bien plus proches que toi.

cordella, à part.

— Qu’entends-je ? cette voix lamentable, — il me semble déjà l’avoir ouïe souvent.

leir.

Ah ! Gonorill, si je t’ai donné la moitié de mon royaume, — était-ce une raison pour chercher à m’ôter la vie ? — Ah ! Ragane, tout ce que je t’ai donné — ne te suffisait-il pas, et te fallait-il mon sang ? — Ah ! pauvre Cordella, si je ne t’ai rien donné, — dois-je renoncer pour toujours à te rien donner ? — Oh ! puissé-je enseigner à tous les siècles à venir — comment on se fie à la flatterie en rejetant la vérité ! — N’importe !… filles ingrates, je vous pardonne à toutes deux, — mais je doute fort que les justes cieux fassent de même. — Et je ne demande pardon — qu’à la bonne Cordella, à toi, mon ami, — à Dieu, dont j’ai offensé la majesté — par mille transgressions, — à cette chère enfant que, sans motif, — j’ai déshéritée de tout, ne prenant conseil que de la flatterie ; — à toi, affectueux ami, qui, sans moi, je le sais, — ne serais jamais venu dans ce lieu de calamité.

cordella, à part.

— Hélas ! fallait-il que je vécusse pour voir — mon noble père dans cette misère !

le roi de gaule, à part.

— Doux amour, ne révèle pas qui tu es, — avant que nous sachions la cause de tout ce malheur.

cordella, à part.

— Oh ! mais vite des aliments ! des aliments ! ne voyez-vous pas — qu’ils sont près de mourir faute de nourriture ?

perillus, à part.

— Seigneur, toi qui aides tes serviteurs dans le besoin, — envoie-nous du secours ou maintenant ou jamais. — Ô bonheur ! ô bonheur ! j’aperçois une table mise, — et des hommes et des femmes, milord. Reprenez courage, — car je vois du secours qui nous arrive. — Ô milord ! un banquet, et des hommes et des femmes !

leir.

— Oh ! puisse une bienveillante pitié attendrir leurs cœurs, — en sorte qu’ils nous assistent en nos extrémités.

perillus, au roi et à la reine qui s’approchent.

— Dieu vous garde, amis ! si ce banquet béni — peut nous fournir aliments ou subsistance, — pour l’amour de celui qui nous a tous sauvés de la mort, — daignez nous sauver des étreintes de la faim.

Cordella conduit Perillus à table.

cordella.

— Tenez, mon père, asseyez-vous et mangez ; asseyez-vous ici et buvez ; — je voudrais pour vous que ce repas fût bien meilleur encore.

Perillus prend Leir par le bras et le mène à table.

perillus.

— Je vous remercierai tout à l’heure ; mon ami est défaillant, — et a besoin d’un secours immédiat.

Leir boit.

monfort.

— Il ne s’arrêtera pas pour dire les grâces, je vous le garantis ! — Oh ! il n’est pas d’assaisonnement qui vaille un bon appétit.

perillus.

— L’adorable Dieu du ciel a pensé à nous.

leir.

— À lui nos remercîments, ainsi qu’à ces bonnes gens — dont l’humanité nous a sauvés.

Ils mangent avidement ; Leir boit.

cordella, à part.

— Et puisse cette liqueur être pour lui comme celle — que but le vieil Éson ! puisse-t-elle renouveler — sa vie flétrie et le faire jeune de nouveau ! — Et puissent ces aliments être pour lui comme ceux — qui restaurèrent Élie et lui donnèrent la force — de marcher quarante jours sans défaillir ! — Me cacherai-je plus longtemps de mon père — ou me ferai-je connaître à lui ?

le roi de gaule, à part.

Attends un moment ; laisse la force lui revenir, — de peur qu’excédé de joie en te voyant, — ses pauvres sens affaiblis ne lui refusent office, — et qu’ainsi notre joie ne se change en tristesse.

perillus, à Leir.

— Eh bien, milord, comment vous sentez-vous ?

leir.

— Il me semble que je n’ai jamais mangé d’aliments si savoureux ; — ils sont aussi agréables que la manne divine — qui tomba du ciel au milieu des Israélites ; — ils m’ont restitué toute mon énergie — et m’ont rendu aussi alerte que jamais. — Mais comment remercierai-je leur bonté ?

perillus.

— En vérité, je ne sais comment les récompenser suffisamment, — mais le meilleur moyen que je puisse imaginer est celui-ci : — je vais leur offrir mon pourpoint pour rétribution ; — car nous n’avons pas autre chose à donner.

leir.

— Non, arrête, Perillus, C’est le mien qu’ils auront.

perillus.

— Pardon, milord. Je jure que c’est le mien qu’ils auront.

Perillus offre son pourpoint au roi et à la reine qui le refusent.

leir.

— Ah ! qui croirait qu’une telle générosité se trouve — parmi des gens ignorants et étrangers au monde, — et qu’une telle haine fermente dans le sein — de ceux qui ont tant de raisons pour être excellents ?

cordella.

— Oh ! bon vieux père, dis-moi ton chagrin. — J’y compatirai, si je ne puis y remédier.

leir.

— Ah ! chère enfant, chère fille ! je puis t’appeler ainsi, — car tu ressembles à une fille que j’avais.

cordella.

— Est-ce que vous ne l’avez plus ? Quoi ! est-elle morte ?

leir.

— Non, à Dieu ne plaise ! mais je me la suis aliénée — par ma conduite dénaturée. — Ainsi j’ai perdu le titre de père, — et on peut presque dire que je lui suis étranger.

cordella.

— Votre titre subsiste toujours : car c’est chose reconnue de tout temps — qu’un homme peut faire ce qui lui plaît de son bien. — Mais n’avez-vous qu’une fille en tout ?

leir.

— J’en ai deux de plus, et deux de trop.

cordella.

— Oh ! ne parlez pas ainsi ; attendez plutôt la fin : — les méchants peuvent avoir la grâce de se réformer. — Mais comment vous ont-elles offensé à ce point ?

leir.

— Si je racontais cette histoire dès le commencement, — il y aurait de quoi faire pleurer un cœur de diamant. — Et toi, pauvre enfant, tu as si bon cœur — que tu pleures avant que j’aie commencé.

cordella.

— Au nom du ciel, parlez ; et quand vous aurez fini, — je vous dirai pourquoi je pleurais si tôt.

leir.

— Sachez donc d’abord que je suis né en Bretagne, — et que j’ai eu trois filles d’une épouse bien-aimée. — J’ose le dire, elles étaient d’une beauté achevée ; — spécialement la plus jeune des trois, — dont les perfections étaient pour ainsi dire uniques. — Je raffolais d’elles avec une jalouse tendresse, — et j’imaginai, pour savoir laquelle des trois m’aimait le mieux, — de leur demander laquelle ferait le plus pour moi. — La première et la seconde me flattèrent avec des mots, — et jurèrent qu’elles m’aimaient plus que leur existence. — La plus jeune dit qu’elle m’aimait autant qu’un enfant — pouvait le faire : je tins sa réponse pour fort offensante, — et sur-le-champ, dans une boutade furieuse, — je la repoussai de moi pour l’abandonner à la merci des tempêtes. — Je donnai en dot aux deux autres — tout ce que j’avais, y compris même mes vêtements : — et je ne donnai rien que disgrâce et ennui — à celle qui eût mérité la plus belle part. — Maintenant, remarquez ce qui s’ensuivit. Quand j’eus fait cela, — je séjournai chez ma fille aînée. — Pendant quelque temps je fus bien traité ; — je vécus dans une condition qui me suffisait. — Bien que sa sollicitude se refroidît de jour en jour, — je supportais tout avec patience, — en affectant de ne pas voir ce que je voyais. — À la fin pourtant elle se laissa emporter si loin — par un accès de fureur et d’inexplicable haine — que, dans les termes les plus ignobles et les plus humiliants, — elle me dit de faire mes paquets et d’aller me réfugier ailleurs. — Je fus donc obligé de me rendre — chez ma seconde fille pour lui demander asile et secours ; — elle me prodigua les mots les plus aimables et les plus courtois, — mais elle se montra plus cruelle dans ses actions — que jamais fille ne s’était montrée. — Elle me pria d’aller un matin de bonne heure — dans un bosquet situé à deux milles de la cour, — en me disant qu’elle viendrait m’y parler ; — là elle avait aposté un misérable assassin tout velu — pour nous massacrer, mon fidèle ami et moi. — Jugez donc vous-même, quelque court que soit mon récit, — si jamais homme eut plus grand sujet de chagrin.

le roi de gaule.

— Jamais pareille impiété ne fut commise — depuis la création du monde.

leir.

— Et aujourd’hui je suis réduit à implorer le secours de celle envers qui j’ai été si dur. — Si son arrêt m’infligeait la mort, — je dois le confesser, elle me payerait seulement ce qui m’est dû. — Mais si elle me montre la sollicitude d’une fille aimante, — c’est Dieu, c’est son cœur qu’elle consultera, non mon propre mérite.

cordella.

— Elle le fera, n’en doutez pas ; j’ose jurer qu’elle le fera.

leir.

— Comment savez-vous cela, ne sachant pas ce qu’elle est ?

cordella.

— J’ai moi-même bien loin d’ici un père — qui m’a traité aussi durement que vous l’avez traitée ; — cependant, pour voir encore une fois sa face vénérable, — je me prosternerais et j’irais au-devant de lui à genoux.

leir.

— Oh ! il n’y a d’enfants impitoyables que les miens !

cordella.

— Ne les condamnez pas tous, pour le crime de quelques-uns. — Mais vois, cher père, vois, regarde et reconnais ta fille toute dévouée qui te parle.

Elle s’agenouille.

leir.

— Oh ! reste debout ! c’est à moi de tomber à genoux — et d’implorer le pardon de mes fautes passées.

Il s’agenouille.

cordella.

— Oh ! si vous souhaitez que je respire, — levez-vous, cher père, ou je reçois le coup de mort.

leir, se relevant.

— Eh bien, je vais me lever pour satisfaire votre désir, — mais je me remettrai à genoux jusqu’à ce que vous daigniez me pardonner.

Il s’agenouille de nouveau.

cordella.

— Je vous pardonne ; le mot ne me convient guère, — mais je le prononce pour soulager vos genoux. — Vous m’avez donné la vie, vous êtes cause que je suis — ce que je suis ; sans vous, je n’aurais jamais été.

leir.

— Mais vous-même m’avez donné la vie, ainsi qu’à mon ami : — et sans vous, nos jours auraient eu une fin prématurée.

cordella.

— Vous m’avez élevée quand j’étais toute jeune — et incapable de subsister par moi-même.

leir.

— Je t’ai chassée, quand tu étais toute jeune — et incapable de subsister par toi-même.

cordella.

— Dieu, le monde et la nature disent que je vous fais injure — en souffrant que vous restiez si longtemps à genoux.

le roi.

— Laissez-moi interrompre cette tendre controverse dont le spectacle réjouit mon âme. — Levez-vous, mon bon père ; elle est votre fille dévouée, — et elle vous honore avec un dévouement aussi respectueux — que si vous étiez le monarque de l’univers.

Leir se lève.

cordella, s’agenouillant.

— Mais moi, je ne me lèverai pas — que je n’aie obtenu votre bénédiction et votre pardon — pour les fautes de toutes sortes que j’ai pu commettre — depuis ma naissance jusqu’à ce jour.

leir.

— Puisse la bénédiction que le Dieu d’Abraham donna — à la tribu de Juda descendre sur toi, — et multiplier tes jours en sorte que tu puisses voir — les enfants de tes enfants prospérer après toi ! — Quant à tes fautes qui n’existent pas, que je sache, — que Dieu là-haut te les remette, je te les pardonne ici-bas.

cordella, se levant.

— Maintenant mon cœur est à l’aise et bondit — de joie dans ma poitrine, à cet heureux événement. — Et maintenant, cher père, soyez le bienvenu à notre cour ; — vous aussi, soyez le bienvenu près de moi, bon Perillus, — miroir de vertu et de vraie loyauté !

leir.

— Oh ! il a été pour moi l’ami le plus dévoué — que jamais homme ait eu dans l’adversité.

perillus.

— Ma langue est impuissante à dire ce que ressent mon cœur, — tant je suis transporté par l’excès de la joie.

le roi de gaule.

— Vous avez tous parlé. Laissez-moi maintenant dire ma pensée — et conclure en peu de mots cette importante matière.

Il s’agenouille.

— Si jamais mon cœur se livre à la joie, — si jamais une vraie satisfaction règne dans mon cœur, — avant que j’aie extirpé cette race de vipères — et restitué à mon père sa couronne, — que je sois traité comme le plus vil parjure — qui ait jamais porté la parole depuis le commencement du monde !

Il se relève.

monfort.

— Que je fasse ma prière aussi, moi qui n’ai jamais prié.

Il s’agenouille.

— Si jamais, après avoir revu la terre bretonne, — comme je présume le faire avant peu, — je m’en reviens ici sans fillette, — puissé-je être châtré pour ma récompense !

le roi.

— Allons ! courons aux armes pour redresser ce tort. — Il me tarde d’être là-bas.

Tous sortent.

(Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.)

↑(75) Tout ce dialogue entre Kent et le gentilhomme est omis dans l’édition de 1623.

↑(76) L’édition de 1623 supprime cette réplique et l’observation de Régane qui la suit. D’après le texte de cette édition, Edmond ne cherche pas à éluder par des paroles vagues la question que lui pose son interlocutrice. À la demande de Régane : « N’avez-vous jamais pris la place de mon frère à l’endroit prohibé ? » il répond immédiatement : Non, sur mon honneur, Madame.

↑(77) L’édition in-folio rature la fin de ce discours et la réplique ironique d’Edmond.

↑(78) Encore un vers retranché par l’édition de 1623.

↑(79) L’édition de 1623 termine ici cette réplique.

↑(80) Les éditions in-4 attribuent à Edmond ce vers en le modifiant ainsi :

« Que le tambour batte ! et prouvons que mes titres sont bons. »

↑(81) L’édition in-folio retranche ces paroles dites par Edmond, ainsi que l’ordre donné plus bas par un officier : « Sonne, trompette ! »

↑(82) Après ces paroles d’Albany, l’édition de 1623 suspend le dialogue et fait entrer immédiatement le gentilhomme qui annonce la mort de Goneril.

↑(83) J’ai dit, à l’introduction de ce volume, que Shakespeare avait donné une conclusion tragique au Roi Lear en dépit de la tradition que consacrait la double autorité de l’histoire et du théâtre. En effet, le drame anonyme qui précéda sur la scène l’œuvre du maître avait adopté scrupuleusement la terminaison légendaire et habitué dès longtemps le public anglais à applaudir au triomphe définitif du monarque détrôné. Je traduis ici la dernière scène de cette curieuse pièce. — Le roi Leir, que l’armée française a ramené victorieusement sur la côte bretonne, s’entretient de son succès en compagnie de son gendre, le roi de Gaule, de sa fille, Cordella, de son confident, Perillus, et d’un courtisan fort en gueule, ayant nom Monfort. Sur ces entrefaites, entrent le duc de Cornouailles, le duc de Cambrie, Régane, suivis des quelques comparses qui représentent leur armée :

cornouailles.

— Présomptueux roi de Gaule, comment oses-tu — pénétrer sur notre côte bretonne ? — Et, pis que cela, prendre nos villes de force — et enlever à leur vrai roi les cœurs de nos sujets ? — Soyez sûr que vous le payerez cher : — votre présomption va vous coûter la vie.

le roi de gaule.

— Téméraire Cornouailles, sache que nous sommes venus pour défendre le droit — et venger le roi outragé, — que ses filles, cruelles vipères, — ont tenté d’assassiner et de priver de la vie. — Mais Dieu l’a protégé contre leur acharnement, — et nous voici venus pour revendiquer son droit.

cambrie.

— Ni toi ni lui n’avez ici de titre ; — vous ne pourrez rien y acquérir ni y gagner que par la force. — Ces injures que tu déverses sur nos nobles et vertueuses épouses, — nous te les renverrons par la gorge sur le champ de bataille, — à moins que, par crainte de nos bras vengeurs, — tu ne t’enfuies sur la mer, étant trop exposé sur terre.

monfort.

— Gallois, je vais vous étriller pour ce mot-là de telle sorte — que, d’ici à un an, vous n’aurez pas envie de recommencer vos fanfaronnades.

gonorill.

— Ils en ont menti, ceux qui disent que nous avons attenté aux jours de notre père !

ragane.

— C’est une calomnie forgée par besoin d’un prétexte — et pour donner couleur à votre invasion. — Il me semble qu’un vieillard prêt à mourir — devrait rougir d’imaginer un si noir mensonge.

cordella.

— Fi, sœur impudente, dépourvue de grâce au point — de dire en face à notre père qu’il est un menteur !

gonorill.

— Silence, puritaine ! perfide hypocrite ! — Ta bonté sera reconnue bientôt pour la perversité même. — Tout à l’heure, quand je vous tiendrai entre mes mains, — je vous ferai souhaiter d’être en purgatoire.

perillus.

— Silence, monstre ! opprobre de ton sexe ! — démon sous les traits d’une créature humaine !

ragane.

— Je n’ai jamais entendu un plus infâme parleur.

leir.

— Honte à toi, vipère, écume, immonde parricide, — plus odieuse à ma vue qu’un crapaud. — Connais-tu cette lettre ?

Ragane arrache et déchire la lettre que lui montre Leir.

ragane.

— Croyez-vous me fermer la bouche avec vos misérables griffonnages ? — Vous venez pourchasser mon mari de ses domaines, — sous prétexte d’une lettre fabriquée.

leir.

— Qui a jamais entendu pareil blasphème ?

perillus, à Ragane.

— Vous nous devez un peu plus de patience. — Nous étions plus patients le jour où nous avons attendu — plus de deux heures dans certain bosquet.

ragane.

— Deux heures ? Dans quel bosquet ?

perillus.

— Eh bien, ce bosquet où vous avez envoyé votre serviteur — avec une lettre, — scellée de votre main, lui ordonnant de nous envoyer tous deux au ciel, — où, je crois, vous n’avez nullement l’intention d’aller vous-même.

ragane.

— Hélas ! à force de vieillir vous êtes retombé en enfance, — ou vous extravaguez par besoin de dormir.

perillus.

— En effet, vous nous avez fait lever de bonne heure, vous savez. — Pourtant vous auriez bien voulu que nous nous endormissions — pour ne nous réveiller qu’au dernier jour du monde.

gonorill.

— Silence, silence, vieillard ! Tu dors encore.

monfort, à Perillus.

— Ma foi, quand vous raisonneriez jusqu’à demain, — vous n’obtiendriez pas d’elle une meilleure réponse. — C’est pitié que deux personnes si belles — aient à elles deux si peu de grâce. — Eh bien, voyons si leurs maris peuvent avec leurs bras — faire autant qu’elles avec leurs langues.

le roi de gaule.

— À l’œuvre, mes braves ! à l’œuvre ! Ne restons pas ainsi à pérorer.

Les deux armées sortent.

Alarme. Mouvement de troupes. Monfort chasse Cambrie, puis s’arrête.

Entre Cornouailles.

cornouailles.

— La journée est perdue. Nos amis se révoltent tous — et se joignent avec l’ennemi contre nous. — Pas d’autre moyen de salut que la fuite. — Aussi je retourne en Cornouailles avec ma reine.

Il sort.

Entre Cambrie.

cambrie.

— Je crois qu’il y a un diable dans le camp qui m’a hanté toute la journée : il m’a tellement fatigué que je ne puis plus combattre.

Entre Monfort.

cambrie.

Mort-Dieu ! le voici. Vite à mon cheval.

Il sort. Monfort le suit jusqu’à la porte, puis revient.

monfort.

— Adieu, Gallois ! tu as eu de moi tout ce que tu méritais ! — Tu as une paire de jambes lestes et agiles — et tu leur es plus redevable qu’à tes bras. — Mais, si je te rencontre encore une fois, — je te les couperai pour leur apprendre à servir un cœur plus vaillant.

Il sort.

Alarme. Mouvement de troupes, puis fanfares de victoire. Entrent Leir, Perillus, le Roi de Gaule, Cordella et Montfort.

le roi de gaule.

— Grâces à Dieu ! vos ennemis sont vaincus, — et vous reprenez possession de votre domaine.

leir.

— Rendons grâce d’abord au ciel, puis à vous, mon gendre. — C’est par votre assistance que j’ai recouvré ma couronne. — Si vous daignez l’accepter vous-même, je l’abdiquerai bien volontiers en votre faveur ; — car elle vous revient de droit, elle ne m’appartient plus. — D’abord vous avez, à vos frais et de votre propre mouvement, — levé une armée de vaillants soldats ; — puis vous avez exposé votre personne ; — enfin, noble prince sans tache, — j’ai regagné par toi mon titre de roi.

le roi de gaule.

— Remerciez le ciel et non moi. Tel est mon zèle pour vous — que, quand vous m’ordonneriez le sacrifice suprême, jamais je ne vous marchanderais l’obéissance.

cordella.

— Un roi qui traite si tendrement sa femme, — ne saurait desservir le père de sa femme.

leir.

— Ah ! ma Cordella, je me rappelle à présent — la modeste réponse qui m’avait paru si ingrate ; — mais je vois, et je ne me trompe pas cette fois, — que tu m’aimes chèrement, et comme un enfant doit aimer. — Toi, Perillus, mon compagnon d’infortune, — Je ferai tout ce que je pourrai pour te récompenser ; — et, quoi que je fasse, je ne pourrai jamais — faire assez, si grand est ton dévouement. — Merci enfin à toi, noble Monfort. — Si je te salue le dernier, ce n’est pas que tes services aient été les moindres. — Non ! tu t’es comporté aujourd’hui comme un lion ; — tu as chassé les rois de Cambrie et de Cornouailles — qui, avec mes filles (ai-je dit mes filles ?), — ont pris la fuite pour sauver leur existence. — Allons ! mon fils, ma fille, vous qui avez dirigé ma marche, — reposez-vous un moment avec moi, et ensuite en France !

Tambour et trompettes. Tous sortent.

(Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.)

En vertu des lois rigoureuses qui gouvernent son théâtre, Shakespeare a dû rejeter de son œuvre le dénoûment heureux qui restitue la couronne au roi Lear. La fatalité tragique, qu’il reconnaissait comme la providence suprême du drame, s’opposait absolument à une pareille conclusion, et voilà pourquoi l’auteur y a substitué la sombre catastrophe où succombent le vieux roi et sa fille. Mais la pensée du poëte était trop profonde pour être comprise par les esprits superficiels. Aussi le scribe Nabum Tate, en remaniant l’œuvre de Shakespeare selon le goût de la cour de Jacques II, n’a-t-il pas manqué de condamner la terminaison funeste élaborée par le maître et d’y substituer un dénoûment qui altère complètement le sens de la pièce. Au lieu de périr après leur défaite, les augustes captifs sont délivrés dans leur prison par l’opportune intervention d’Edgar. Albany repentant restitue la couronne au roi Lear. Le roi abdique en faveur de Cordélia qui, devenue reine, épouse son libérateur Edgar, depuis longtemps aimé par elle. Enfin Glocester, loin de mourir d’émotion en reconnaissant son fils, reparaît sur la scène pour bénir les nouveaux époux et assister à leur noce.

Je traduis cette scène finale :

[Une prison.]

Le roi Lear, endormi, la tête sur les genoux de Cordélia.

cordélia.

— Que de fatigues, misérable roi, tu as endurées, — pour pouvoir sous les chaînes dormir d’un si profond sommeil ! — Puisse ton bon ange charmer ton âme ravie — par la vision de l’affranchissement ! — La paix loge d’habitude — sur la paille des chaumières ; tu as ici le lit d’un mendiant ; — tu devrais donc avoir l’insouciance d’un mendiant… — Et maintenant, mon Edgar, je songe à toi : — quelle destinée t’a saisi dans ce naufrage universel, — je ne sais, mais je sais que tu dois être malheureux — puisque Cordélia t’aime… Ô Dieu ! une soudaine tristesse m’accable, et l’image — de la mort envahit ces lieux… Ah ! qui vient là ?

Entrent un Capitaine des Gardes, un autre Officier et des soldats munis de cordes.

le capitaine.

— Maintenant, mes maîtres, dépêchez. Vous êtes déjà payés — en partie : il vous reste à recevoir le principal de votre salaire.

lear, rêvant.

— Chargez ! chargez sur leur flanc ; leur aile gauche hésite. — En avant ! en avant ! et la journée est à nous. — Leurs rangs sont enfoncé. À bas ! à bas Albany !… — Qui me tient les mains ? —

Oh ! sommeil décevant, — j’étais à leur poursuite, il y a une minute, et maintenant me voici prisonnier… Que prétendent ces esclaves ? — Vous ne voulez pas m’assassiner !

cordélia.

— À l’aide ! ciel et terre… — Par le salut de votre âme, cher seigneur, au nom des dieux !

l’officier.

— Pas de larmes, ma bonne dame ! pas d’argument contre l’or et l’avancement ! — Allons, mes maîtres, préparez vos cordes.

cordélia, au capitaine.

— C’est vous, monsieur, que j’adjure ! — Vous avez une forme humaine ; et, si les prières ne peuvent obtenir — de votre âme touchée que vous épargniez la vie d’un pauvre roi, — par ce que vous avez de plus cher au monde, — je vous supplie de me dépêcher la première.

le capitaine.

— Déférez à sa requête ! Dépêchez-la la première.

lear.

— Arrière, limiers d’enfer ! De par les dieux, je vous ordonne de l’épargner. — C’est ma Cordélia, ma fille fidèle et pieuse. — Vous êtes sans pitié ?… Eh bien, subissez donc la vengeance d’un vieillard.

Le roi Lear arrache l’épée d’un officier et abat les deux soldats qui avaient saisi Cordélia.

Entrent Edgar, le duc d’Albany et les chevaliers du roi Lear.

edgar.

— Mort ! enfer ! vautours, retenez vos mains impies, — ou recevez la mort avant de la donner.

albany.

— Gardes, arrêtez ces instruments de cruauté.

cordélia.

— Oh ! mon Edgar !

edgar.

— Ma Cordélia bien-aimée ! Heureuse a été la minute — de notre arrivée. Les dieux ont pesé nos souffrances. — Nous avons traversé la flamme, et maintenant un bonheur éternel luit pour nous.

le chevalier.

— Regardez, milord ! Voyez ! le généreux roi — a tué deux d’entre eux.

lear.

— N’est-ce pas, camarade ? — J’ai vu le temps où avec ma bonne épée mordante — je les aurais fait tous sauter. Je suis vieux maintenant, — et ces vils tracas me ruinent… Hors d’haleine ! — Ô honte ! je suis tout hors d’haleine et tout épuisé.

albany.

— Amenez le vieux Kent.

Sort un chevalier.

— Vous, Edgar, guidez jusqu’ici — votre père que vous disiez être aux environs.

Sort Edgar.

Entrent Kent et le chevalier.

lear.

— Qui êtes-vous ? — Mes yeux ne sont pas des meilleurs, je vous le dis nettement. — Oh ! Albany !… Allons, monsieur, nous sommes vos captifs, — et vous êtes venu nous voir mourir. — Pourquoi ce délai ?… Est-ce le bon plaisir de Votre Altesse — que nous subissions d’abord la torture ? Est-ce là votre décision ? — Eh bien, voici le vieux Kent et moi, un couple inflexible — comme jamais tyran n’en frappa… Mais ma Cordélia, — ma pauvre Cordélia… Oh ! pitié pour elle !

albany.

Majesté outragée, — la roue de la fortune a maintenant achevé sa révolution, — et les bénédictions d’en haut s’interposent encore entre la tombe et toi.

lear.

— Veux-tu donc, maître inhumain, nous ouvrir — le paradis d’une folle espérance, pour rendre ensuite — notre fin plus misérable ? Va, nous sommes trop — familiers avec l’infortune pour nous laisser duper — par un espoir menteur. Non, nous ne voulons plus espérer.

albany.

— J’ai à révéler une histoire si étonnante — qu’il est difficile d’y ajouter foi ; — mais, par ta royale tête outragée, c’est la vérité.

kent.

— Que veut dire Votre Altesse ?

albany.

— Apprenez que le noble Edgar — a, depuis la bataille, accusé lord Edmond de haute trahison — et l’a défié à l’épreuve d’un combat singulier. — Les dieux ont confirmé son accusation par la victoire, — et je viens de laisser le traître mortellement blessé.

lear.

— Et où tend ce récit ?

albany.

— Avant qu’ils combattissent, — lord Edgar a remis entre mes mains ce papier, — le plus ténébreux grimoire de trahison et de luxure — qu’on puisse trouver dans les archives de l’enfer. — Tenez, auguste seigneur, regardez ! C’est l’écriture de Goneril, la fille infâme, — mais l’épouse plus vicieuse encore.

cordélia.

— Se peut-il qu’il y ait un surcroît à leurs crimes ! — De quoi ne sont pas capables les enfants qui outragent leur père !

albany.

— Depuis lors, mes injures, Lear, se sont jointes aux tiennes, — et j’ai exigé pour toutes le même redressement.

kent.

— Que dit milord ?

cordélia.

Parlez ! il m’a semblé entendre — la voix charmante d’un dieu descendu sur la terre.

albany.

— J’ai débandé les troupes levées par Edmond. — Celles qui restent sont sous mes ordres. — Toutes les consolations qui peuvent soutenir votre vieillesse — et guérir vos cruelles souffrances, vous seront prodiguées : — car nous rendons à Votre Majesté — son royaume, moins la part que vous-même nous avez accordée — pour notre mariage.

kent.

— Entendez-vous, mon souverain ?

cordélia.

— Ah ! il y a des dieux, et la vertu est leur protégée !

lear.

Est-il possible ? — Que les sphères suspendent leur cours, que le soleil fasse halte, — que les vents s’apaisent, que les mers et les sources s’arrêtent, — que toute la nature se taise pour écouter ce changement ! — Où est mon Kent, mon Caïus ?

kent.

Ici, mon souverain.

lear.

— J’ai des nouvelles qui vont te rendre la jeunesse ! — Hé ! as-tu entendu ? ou les dieux qui m’inspirent — n’ont-ils murmuré cela qu’à mon oreille ?… Le vieux Lear sera donc roi encore !

kent.

— Le prince qui, comme un dieu, tient le pouvoir, l’a dit.

lear.

— Alors, Cordélia sera reine, attention ! — Cordélia sera reine ! Vents ! écoutez mes paroles — et portez-les jusqu’au ciel sur vos ailes rosées. — Cordélia est reine.

Entre Edgar amenant Glocester.

albany.

— Voyez, sire ! voici le pieux Edgar qui arrive, — amenant son père aveuglé. Ô mon souverain, — le récit de sa merveilleuse aventure mérite bien votre loisir : — que de choses il a faites et souffertes par dévouement pour vous et pour la belle Cordélia !

glocester.

— Où est mon souverain ? Conduisez-moi à ses genoux pour que je salue — la renaissance de son empire. Mon cher Edgar — m’a révélé, en se révélant lui-même, l’heureuse restauration du roi.

lear.

— Mon pauvre ténébreux Glocester !

glocester.

— Oh ! laissez-moi baiser encore une fois cette main porte-sceptre.

lear.

— Arrête, tu te trompes de Majesté ; agenouille-toi ici : — Cordélia a notre toute-puissance, Cordélia est reine. — Parle, est-ce là Edgar, cette noble victime !

glocester.

— Mon fils pieux, qui m’est plus cher que mes yeux perdus !

lear.

— Je lui ai fait tort ; mais voici une belle réparation.

Il montre Cordélia.

edgar.

— Votre autorisation, mon souverain, pour un triste message. — Edmond a expiré, mais peu importe. — Ce qui vous touche davantage, c’est que vos impérieuses filles, — Goneril et la hautaine Régane, sont mortes toutes deux, empoisonnées l’une par l’autre dans un banquet ; — c’est ce qu’elles ont avoué en mourant.

cordélia.

— Oh ! fatal achèvement d’une vie mal employée !

lear.

— Si ingrates qu’elles fussent, mon cœur — se serre encore devant leur chute misérable. — Mais, Edgar, je retarde trop longtemps ton bonheur. — Malheureuse, tu servis Cordélia ; épouse-la, couronnée ; — la grâce impériale vient de s’épanouir sur son front. — Eh ! Glocester, tu as ici le droit d’un père : — que ta main m’aide à accumuler les bénédictions sur leurs têtes.

kent.

— Le vieux Kent y mêlera ses souhaits les plus sincères !

edgar.

— Les dieux et le roi me récompensent trop largement — pour ce que j’ai fait : la rétribution frappe le mérite de mutisme.

cordélia.

— Je ne rougis pas de m’avouer trop payée de toutes mes souffrances passées.

edgar.

— Divine Cordélia, tous les dieux peuvent témoigner — combien je préfère ton amour à l’empire. — Ton éclatant exemple prouvera au monde — que, quelques revers de fortune qu’il leur faille subir, — la loyauté et la vertu finissent toujours par triompher.

glocester.

— Maintenant, dieux propices, donnez à Glocester son congé.

lear.

— Non, Glocester, tu as encore de quoi occuper ta vie. — Toi, Kent et moi, retirés tous trois dans quelque mystérieux asile, — nous passerons doucement les courts moments qui nous restent — en calmes causeries sur nos aventures passées, — soutenus par les récits de l’heureux règne — de ce couple céleste. Ainsi nous laisserons — nos derniers jours s’écouler à la dérive de nos pensées, — jouissant de l’heure présente, sans crainte de la dernière.

Tous sortent.

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