‹ Le Roi s'amuseChapitre 2 sur 11 · I

I

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER

ACTE PREMIER

Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire--des valets portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de seigneurs et de dames passent sur le théâtre.--La fête tire à sa fin; l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un peu le caractère d'une orgie.--Dans l'architecture, dans les ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.

SCÈNE PREMIÈRE

LE ROI,--comme l'a peint Titien.--MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

LE ROI.

Comte, je veux mener à fin cette aventure. Une femme bourgeoise, et de naissance obscure Sans doute, mais charmante!

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Et vous la rencontrez Le dimanche à l'église?

LE ROI.

À Saint-Germain-des-Prés. J'y vais chaque dimanche.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Et voilà tout à l'heure Deux mois que cela dure?

LE ROI.

Oui.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

La belle demeure?

LE ROI.

Au cul-de-sac Bussy.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Près de l'hôtel Cossé?

LE ROI, avec un signe affirmatif.

Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Ah! je sais, Et vous la suivez, sire?

LE ROI.

Une farouche vieille Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille, Est toujours là.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Vraiment?

LE ROI.

Et le plus curieux, C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux, Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre, D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre, Entre dans la maison.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Hé! faites de même!

LE ROI.

Hein! La maison est fermée et murée au prochain!

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Par Votre Majesté quand la dame est suivie, Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?

LE ROI.

Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur, Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Sait-elle que le roi l'aime?

LE ROI, avec un signe négatif.

Je me déguise D'une livrée en laine et d'une robe grise.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, riant.

Je vois que vous aimez d'un amour épuré Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!

Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet.

LE ROI, à monsieur de la Tour-Landry.

Chut! on vient.--En amour il faut savoir se taire Quand on veut réussir.

Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières paroles et les a entendues.

N'est-ce pas?

TRIBOULET.

Le mystère Est la seule enveloppe où la fragilité D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.

SCÈNE II.

LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, plusieurs Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son costume de fou, comme l'a peint Boniface.

Le roi regarde passer un groupe de femmes.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Madame de Vendosme est divine!

MONSIEUR DE GORDES.

Mesdames D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.

LE ROI.

Madame de Cossé les passe toutes trois.

MONSIEUR DE GORDES.

Madame de Cossé! sire, baissez la voix.

Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre. __--Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros gentilhommes de France,» dit Brantôme.

Le mari vous entend. LE ROI.

Hé! mon cher Simiane, Qu'importe!

MONSIEUR DE GORDES.

Il l'ira dire à madame Diane.

LE ROI.

Qu'importe!

Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent.

TRIBOULET, à monsieur de Gordes.

Il va fâcher Diane de Poitiers. Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.

MONSIEUR DE GORDES.

S'il l'allait renvoyer à son mari?

TRIBOULET.

J'espère Que non.

MONSIEUR DE GORDES.

Elle a payé la grâce de son père. Partant, quitte.

TRIBOULET.

À propos du sieur de Saint-Vallier, Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier, De mettre dans un lit nuptial sa Diane, Sa fille, une beauté choisie et diaphane, Un ange que du ciel la terre avait reçu, Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!

MONSIEUR DE GORDES.

C'est un vieux fou.--J'étais sur son échafaud même Quand il reçut sa grâce.--Un vieillard grave et blême. --J'étais plus près de lui que je ne suis de toi. --Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi! Il est fou maintenant tout à fait.

LE ROI, passant avec madame de Cossé.

Inhumaine! Vous partez!

MADAME DE COSSÉ, soupirant.

Pour Soissons, où mon mari m'emmène.

LE ROI.

N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris, Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits, Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie, À l'instant le plus beau d'une si belle vie, Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous, Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups, À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes, Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes, Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour, Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour, Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince, Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!

MADAME DE COSSÉ.

Calmez-vous!

LE ROI.

Non, non, rien. Caprice original Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!

Entre monsieur de Cossé.

MADAME DE COSSÉ.

Voici mon jaloux, sire!

Elle quitte vivement le roi.

LE ROI.

Ah! le diable ait son âme!

À Triboulet.

Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme! Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?

TRIBOULET.

Je ne lis pas de vers de vous.--Des vers de roi Sont toujours très-mauvais.

LE ROI.

Drôle!

TRIBOULET.

Que la canaille Fasse rimer amour et jour vaille que vaille. Mais près de la beauté gardez vos lots divers, Sire, faites l'amour, Marot fera les vers. Roi qui rime déroge.

LE ROI, avec enthousiasme.

Ah! rimer pour les belles, Cela hausse le coeur.--Je veux mettre des ailes À mon donjon royal.

TRIBOULET.

C'est en faire un moulin.

LE ROI.

Si je ne voyais là madame de Coislin, Je te ferais fouetter.

Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques galanteries.

TRIBOULET, à part

Suis le vent qui t'emporte Aussi vers celle-là.

MONSIEUR DE GORDES, s'approchant de Triboulet et lui faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre.

Voici par l'autre porte Madame de Cossé. Je te gage ma foi Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi Le ramasse.

TRIBOULET.

Observons.

Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui il entame une conversation qui paraît fort tendre.

MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet.

L'ai-je dit?

TRIBOULET.

Admirable!

MONSIEUR DE GORDES.

Voilà le roi repris!

TRIBOULET.

Une femme est un diable Très-perfectionné.

Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à Triboulet.--Monsieur de Cossé s'arrête, l'oeil fixé sur le groupe du roi et de sa femme.

MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet.

Le mari!

MADAME DE COSSÉ, apercevant son mari, au roi, qui la tient presque embrassée.

Quittons-nous!

Elle glisse des mains du roi et s'enfuit.

TRIBOULET.

Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?

Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire.

MONSIEUR DE COSSÉ, s'avançant sur le devant du théâtre, tout rêveur.

À part.

Que se disaient-ils?

Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire.

Quoi?

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, mystérieusement.

Votre femme est bien belle!

Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui paraît avoir quelque chose à lui confier.

MONSIEUR DE GORDES, bas.

Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle? Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?

Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre, pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge déployée.

TRIBOULET, bas à monsieur de Cossé.

Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!

Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort furieux.

LE ROI, revenant.

Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules Et Jupiter ne sont que des fats ridicules! L'Olympe est un taudis!--Ces femmes, c'est charmant! Je suis heureux! et toi?

TRIBOULET.

Considérablement.

Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes; Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.

LE ROI.

Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!

Regardant monsieur de Cossé, qui sort.

Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête. Comment te semble-t-il?

TRIBOULET.

Outrageusement bête.

LE ROI.

Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît. Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet! Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre! Quel bonheur!

TRIBOULET.

Je crois bien, sire, vous êtes ivre!

LE ROI.

Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!

TRIBOULET.

Madame de Cossé?

LE ROI.

Viens, tu nous garderas!

Il chante.

Vivent les gais dimanches Du peuple de Paris! Quand les femmes sont blanches

TRIBOULET, chantant.

Quand les hommes sont gris.

Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes.

SCÈNE III.

MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, jeune page blond; MONSIEUR DE VIC, maître CLÉMENT MAROT, en habit de valet de chambre du roi; puis MONSIEUR DE PIENNE, un ou deux gentilhommes. De temps en temps MONSIEUR DE COSSÉ, qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux.

CLÉMENT MAROT, saluant monsieur de Gordes.

Que savez-vous ce soir?

MONSIEUR DE GORDES.

Rien; que la fête est belle, Que le roi s'amuse.

MAROT.

Ah! c'est une nouvelle! Le roi s'amuse? Ah! diable!

MONSIEUR DE COSSÉ, qui passe derrière eux.

Et c'est très-malheureux; Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.

Il passe outre.

MONSIEUR DE GORDES.

Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.

MAROT, bas.

Il paraît que le roi serre de près sa femme?

Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de Pienne.

MONSIEUR DE GORDES.

Eh! voilà ce cher duc!

Ils se saluent.

MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux.

Mes amis! du nouveau! Une chose à brouiller le plus sage cerveau! Une chose admirable! une chose risible! Une chose amoureuse! une chose impossible!

MONSIEUR DE GORDES.

Quoi donc?

MONSIEUR DE PIENNE.

Il les ramasse en groupe autour de lui.

Chut!

À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin.

Venez çà, maître Clément Marot!

MAROT, approchant.

Que me veut monseigneur?

MONSIEUR PIENNE.

Vous êtes un grand sot.

MAROT.

Je ne me croyais grand en aucune manière.

MONSIEUR PIENNE.

J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné, Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...--» Vous êtes un grand sot!

MAROT.

Que Cupido me damne Si je vous comprends!

MONSIEUR DE PIENNE.

Soit!

À monsieur de Gordes.

Monsieur de Simiane,

À monsieur de Pardaillan.

Monsieur de Pardaillan,

Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour du duc.

devinez, s'il vous plaît. Une chose inouïe arrive à Triboulet.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Il est devenu droit?

MONSIEUR DE COSSÉ.

On l'a fait connétable?

MAROT.

On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non. C'est plus drôle. Il a...--Devinez ce qu'il a.-- C'est incroyable!

MONSIEUR DE GORDES.

Un duel avec Gargantua!

MONSIEUR DE PIENNE.

Point.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Un singe plus laid que lui?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non pas.

MAROT.

Sa poche Pleine d'écus?

MONSIEUR DE COSSÉ.

L'emploi du chien du tourne-broche?

MAROT.

Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?

MONSIEUR DE GORDES.

Une âme, par hasard?

MONSIEUR DE PIENNE.

Je vous le donne en dix! Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme, Cherchez bien ce qu'il a...--quelque chose d'énorme!

MAROT.

Sa bosse?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non, il a...--Je vous le donne en cent! Une maîtresse!

Tous éclatent de rire.

MAROT.

Ah! ah! le duc est fort plaisant.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Le bon conte!

MONSIEUR DE PIENNE.

Messieurs, j'en jure sur mon âme, Et je vous ferai voir la porte de la dame. Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun, L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun. Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close, Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose. Gardez-moi le secret.

MAROT.

Quel sujet de rondeau! Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!

MONSIEUR DE PARDAILLAN, riant.

Une femme à messer Triboulet

MONSIEUR DE GORDES, riant.

Une selle Sur un cheval de bois!

MAROT, riant.

Je crois que la donzelle, Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais, Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!

Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son doigt sur sa bouche.

MONSIEUR DE PIENNE.

Chut!

MONSIEUR DE PARDAILLAN, à monsieur de Pienne.

D'où vient que le roi sort aussi vers la brune, Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?

MONSIEUR DE PIENNE.

Vic nous dira cela.

MONSIEUR DE VIC.

Ce que je sais d'abord, C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.

MONSIEUR DE COSSÉ.

Ah! ne m'en parlez pas!

MONSIEUR DE VIC.

Mais que je me soucie De quel côté le vent pousse sa fantaisie, Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver, Méconnaissable en tout de vêtements et d'air, Si de quelque fenêtre il se fait une porte, N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!

MONSIEUR DE COSSÉ, hochant la tête.

Un roi,--les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,-- Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a. Gare à quiconque a soeur, femme ou fille à séduire! Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire. Il est bien des sujets de craindre là dedans. D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.

MONSIEUR DE VIC, bas aux autres.

Comme il a peur du roi!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Sa femme fort charmante En a moins peur que lui.

MAROT.

C'est ce qui l'épouvante.

MONSIEUR DE GORDES.

Cossé, vous avez tort. Il est très-important De maintenir le roi gai, prodigue et content.

MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes.

Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie, C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

C'est un amour sans duel.

MONSIEUR DE VIC.

C'est un flacon plein d'eau.

MAROT, bas.

Le roi revient avec Triboulet-Cupido.

Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect.

SCÈNE IV.

LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.

TRIBOULET, entrant, et comme poursuivant une conversation commencée.

Des savants à la cour! monstruosité rare!

LE ROI.

Fais entendre raison à ma soeur de Navarre. Elle veut m'entourer de savants

TRIBOULET.

Entre nous, Convenez de ceci,--que j'ai bu moins que vous. Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses, Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes, Un avantage immense, et même deux, je crois C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi. --Plutôt que des savants, ayez ici la peste, La fièvre, et cætera!

LE ROI.

L'avis est un peu leste. Ma soeur veut m'entourer de savants!

TRIBOULET.

C'est bien mal De la part d'une soeur.--Il n'est pas d'animal, Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette, Pas d'oison, pas de boeuf, pas même de poëte, Pas de mahométan, pas de théologien, Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien, Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes, Plus carapaçonné d'absurdités énormes, Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent, Que cet âne bâté qu'on appelle un savant! --Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes, Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?

LE ROI.

Hai... ma soeur Marguerite un soir m'a dit très-bas Que les femmes toujours ne me suffiraient pas, Et quand je m'ennuirai

TRIBOULET.

Médecine inouïe! Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie! Madame Marguerite est, vous en conviendrez, Toujours pour les partis les plus désespérés.

LE ROI.

Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes

TRIBOULET.

Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes, D'un poëte, toujours de rime barbouillé, Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.

LE ROI.

Cinq ou six

TRIBOULET.

Cinq ou six! c'est toute une écurie! C'est une académie, une ménagerie!

Montrant Marot.

N'avons-nous pas assez de Marot que voici, Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!

MAROT.

Grand merci!

À part.

Le bouffon eût mieux fait de se taire!

TRIBOULET.

Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre! C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez, De vouloir des savants!

LE ROI.

Moi, foi de gentilhomme! Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.

Éclats de rire dans un groupe au fond.--À Triboulet.

Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.

Triboulet va les écouter et revient.

TRIBOULET.

Non, c'est d'un autre fou.

LE ROI.

Bah! de qui donc?

TRIBOULET.

Du roi.

LE ROI.

Vrai! que chantent-ils?

TRIBOULET.

Sire, ils vous disent avare, Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre, Qu'on ne fait rien pour eux.

LE ROI.

Oui, je les vois d'ici Tous les trois.--Montchenu, Brion, Montmorency

TRIBOULET.

Juste.

LE ROI.

Ces courtisans! engeance détestable! J'ai fait l'un amiral, le second connétable, Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel. Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?

TRIBOULET.

Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre, Les faire quelque chose.

LE ROI.

Et quoi?

TRIBOULET.

Faites-les pendre.

MONSIEUR DE PIENNE, riant, aux trois seigneurs qui sont toujours au fond du théâtre.

Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?

MONSIEUR DE BRION.

Il jette sur le fou un regard de colère.

Oui, certe!

MONSIEUR DE MONTMORENCY.

Il le paîra!

MONSIEUR DE MONTCHENU.

Misérable valet!

TRIBOULET, au roi.

Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme Un vide...--Autour de vous n'avoir pas de femme Dont l'oeil vous dise non, dont le coeur dise oui!

LE ROI.

Qu'en sais-tu?

TRIBOULET.

N'être aimé que d'un coeur ébloui, Ce n'est pas être aimé.

LE ROI.

Sais-tu si pour moi-même Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?

TRIBOULET.

Sans vous connaître?

LE ROI.

Eh! oui.

À part.

Sans compromettre ici Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.

TRIBOULET.

Une bourgeoise donc?

LE ROI.

Pourquoi non?

TRIBOULET, vivement.

Prenez garde. Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde. Les bourgeois sont parfois de farouches Romains. Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains. Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes, Des femmes et des soeurs de vos bons gentilhommes.

LE ROI.

Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.

TRIBOULET.

Prenez-la.

LE ROI, riant.

C'est facile à dire et malaisé

À faire.

TRIBOULET.

Enlevons-la cette nuit.

LE ROI, montrant monsieur de Cossé

Et le comte?

TRIBOULET.

Et la Bastille?

LE ROI.

Oh! non.

TRIBOULET.

Pour régler votre compte, Faites-le duc.

LE ROI.

Il est jaloux comme un bourgeois. Il refusera tout, et crîra sur les toits.

TRIBOULET, rêveur.

Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile

Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe le front avec joie.

Mais il est un moyen commode, très-facile, Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.

Monsieur de Cossé se rapproche et écoute.

--Faites couper la tête à monsieur de Cossé.

Monsieur de Cossé recule tout effaré.

--... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome

MONSIEUR DE COSSÉ, éclatant.

Oh! le petit satan!

LE ROI, riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé.

À Triboulet.

Là, foi de gentilhomme, Y penses-tu? couper la tête que voilà! Regarde cette tête, ami: vois-tu cela? S'il en sort une idée, elle est toute cornue.

TRIBOULET.

Comme le moule auquel elle était contenue.

MONSIEUR DE COSSÉ.

Couper ma tête!

TRIBOULET.

Eh bien?

LE ROI, à Triboulet.

Tu le pousses à bout?

TRIBOULET.

Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout, Pour ne point se passer la moindre fantaisie.

MONSIEUR DE COSSÉ.

Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!

TRIBOULET.

Mais c'est tout simple.--Où donc est la nécessité De ne vous pas couper la tête?

MONSIEUR DE COSSÉ.

En vérité!

Je te châtirai, drôle!

TRIBOULET.

Oh! je ne vous crains guère! Entouré de puissants auxquels je fais la guerre, Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou Autre chose à risquer que la tête d'un fou. Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre, Ce qui m'enlaidirait.

MONSIEUR DE COSSÉ, la main sur son épée.

Maraud!

LE ROI.

Comte, arrêtez.-- Viens, fou!

Il s'éloigne avec Triboulet en riant.

MONSIEUR DE GORDES.

Le roi se tient de rire les côtés!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!

MAROT.

C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!

Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et suivent Triboulet d'un regard de haine.

MONSIEUR DE BRION.

Vengeons-nous du bouffon!

TOUS.

Hun!

MAROT.

Il est cuirassé. Par où le prendre? où donc le frapper?

MONSIEUR DE PIENNE.

Je le sai. Nous avons contre lui chacun quelque rancune, Nous pouvons nous venger.

Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne.

Trouvez-vous à la brune, Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,-- Près de l'hôtel Cossé.--Plus un mot de ceci.

MAROT.

Je devine.

MONSIEUR DE PIENNE.

C'est dit?

TOUS.

C'est dit.

MONSIEUR DE PIENNE.

Silence! il rentre.

Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes.

TRIBOULET, seul de son côté, à part.

À qui jouer un tour maintenant?--au roi...--Diantre!

UN VALET, entrant, bas à Triboulet.

Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir, Demande à voir le roi.

TRIBOULET, se frottant les mains.

Mortdieu! laissez-nous voir Monsieur de Saint-Vallier.

Le valet sort.

C'est charmant! comment diable! Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!

Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte.

UNE VOIX, au dehors.

Je veux parler au roi!

LE ROI, s'interrompant de sa causerie.

Non!... Qui donc est entré?

LA MÊME VOIX.

Parler au roi!

LE ROI, vivement.

Non, non!

Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec étonnement.

SCÈNE V.

LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, grand deuil, barbe et cheveux blancs.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, au roi.

Si! je vous parlerai!

LE ROI.

Monsieur de Saint-Vallier!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, immobile au seuil.

C'est ainsi qu'on me nomme.

Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête.

TRIBOULET.

Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.

À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale.

Monseigneur!--Vous aviez conspiré contre nous, Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux. C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre? Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné, Marqué d'une verrue au beau milieu du né, Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême, Ventru comme monsieur,

Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre.

Bossu comme moi-même. Qui verrait votre fille à son côté rirait. Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles, Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles, Ventrus comme monsieur,

Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne.

Et bossus comme moi! Votre gendre est trop laid!--laissez faire le roi, Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.

Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats de rire.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, sans regarder le bouffon.

Une insulte de plus!--Vous, sire, écoutez-moi Comme vous le devez, puisque vous êtes roi! Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève, Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve, Et je vous ai béni, ne sachant en effet Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait. Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne. Oui, sire, sans respect pour une race ancienne, Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans, Tandis que, revenant de la Grève à pas lents, Je priais dans mon coeur le dieu de la victoire Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire, Vous, François de Valois, le soir du même jour, Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour, Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes, Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes, Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé Diane de Poitiers, comtesse de Brezé! Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne, Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane! Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard, Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard, Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte, Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser! Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser, Avant la fin du jour devait être, ô misère! Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père! Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut, Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée, La luxure royale en clémence habillée? Sire! en faisant cela, vous avez mal agi. Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi, C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable, Le méritait, étant de ceux du connétable. Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant, Que vous ayez broyé sous un pied triomphant La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte, C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte! Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas. Le père était à vous, mais la fille, non pas. Ah! vous m'avez fait grâce!--Ah! vous nommez la chose Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose! --Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot! Je vous aurais crié:--Faites-moi mourir, grâce! Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race! Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront! Pas de tête plutôt qu'une souillure au front! Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme, Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme, Soit moins décapité, répondez, monseigneur, Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur? --J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église, Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise, Ma Diane au coeur pur, ma fille au front sacré, Honorée, eût prié pour son père honoré! --Sire, je ne viens pas redemander ma fille; Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille. Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé, Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé. Gardez-la.--Seulement je me suis mis en tête De venir vous troubler ainsi dans chaque fête, Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux, --La chose arrivera,--nous ait vengés de vous, Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire: --Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!-- Et vous m'écouterez, et votre front terni Ne se relèvera que quand j'aurai fini. Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire, Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire, De peur que ce ne soit mon spectre qui demain

Montrant sa tête.

Revienne vous parlez,--cette tête à la main!

LE ROI, comme suffoqué de colère.

On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...--

À monsieur de Pienne.

Duc! arrêtez monsieur!

Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de chaque côté de monsieur de Saint-Villier.

TRIBOULET, riant.

Le bonhomme est fou, sire!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, levant le bras.

Soyez maudits tous deux!--

Au roi.

Sire, ce n'est pas bien. Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!

À Triboulet.

Qui que tu sois, valet à langue de vipère, Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père, Sois maudit!--

Au roi

J'avais droit d'être par vous traité Comme une Majesté par une Majesté. Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône. Nous avons tous les deux au front une couronne Où nul de doit lever de regards insolents, Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs. Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre, C'est vous qui la vengez;--c'est Dieu qui venge l'autre.

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