‹ Le roi VoltaireChapitre 41 sur 60 · VIII.

VIII.

Comme tous les rois, Voltaire a eu son fou[69]. Il l'avait choisi parmi les abbés, le païen! c'était l'abbé de Voisenon. Voltaire avait d'abord pris l'abbé de Bernis pour son fou, mais celui-là resta à Louis XV[70].

Au séminaire, Voisenon, déjà inféodé à Voltaire, montra le chemin à Boufflers; il écrivit des contes libertins qui ont plus tard enrichi le bagage de madame Favart. Il sortit du séminaire pour aller déposer une carte de visite à la Comédie-Française. Cette carte de visite était une comédie qui avait pour titre l'École du monde. Après la représentation, les comédiens renvoyèrent l'auteur à l'école; mais les comédiennes le gardèrent dans la coulisse jusqu'au jour où l'évêque de Boulogne, jugeant qu'il avait bien assez gagné le ciel comme cela, l'appela pour conduire son diocèse, et le baptisa grand vicaire. Voisenon, qui était capable de tout, se mit à faire des sermons comme il faisait des comédies. Mais, si les comédies furent trouvées tristes, les sermons furent trouvés gais. On s'amusa beaucoup de ses sermons, mais il entraîna peu de monde au tribunal de la pénitence, ce qui n'empêcha pas que, peu de temps après, le cardinal de Fleury ne lui offrît l'évêché de Boulogne. «Comment voulez-vous, monseigneur, que je conduise un diocèse, quand j'ai tant de peine à me conduire moi-même?» D'Alembert disait qu'il fallait donner à Voisenon l'évêché du bois de Boulogne.

«Il y a des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait.» C'est l'abbé de Voisenon qui a dit ce beau mot; or ce qui lui a le plus manqué, à cet homme qui était tout esprit, c'était de ces bêtises qui donnent un corps à l'esprit, parce qu'elles sont la force humaine.

L'abbé de Voisenon a fait des opéras-comiques et des contes libertins. Il a mal dit la messe, mais il a lu le bréviaire de l'amour. «Aimons-nous les uns les autres,» disait-il avec onction à madame Favart. Plus d'une fois son confesseur lui a remis ses péchés, mais cela lui coûtait cher; un jour il lui fallut acheter son pardon moyennant mille écus pour le saint-siége, deux mille écus pour les pauvres, et le bréviaire tous les matins! Mais, s'il faut en croire le comte de Lauraguais, madame Favart partagea avec Voisenon la dernière pénitence.

Il cachait une épée sous sa soutane. Il ne permettait pas aux duellistes de parler haut devant lui[71]. Il était d'ailleurs très-facile à vivre, pourvu qu'on ne parlât pas mal devant lui de Dieu, de Voltaire et de madame Favart. Je crois qu'il ne connaissait pas Dieu, mais il connaissait Voltaire et madame Favart.

Vaillant l'épée à la main, l'abbé de Voisenon n'était pas vaillant dans la bataille de la vie. Il passa sa vie à mourir. «Que faites-vous? lui demandait-on.--Je suis en train de mourir,» répondait-il invariablement.

Si on ne le rencontrait guère à la messe, on le rencontrait beaucoup à la cour de Voltaire. Il avait l'art d'être toujours chez lui sans avoir jamais eu de maison. Je ne parle pas du château de Voisenon, qu'il regardait comme son sépulcre, et ou il n'allait que dans ses jours de maladie, «pour être, disait-il, de plain-pied avec le tombeau de ses pères.»

Après plus d'un demi-siècle de folies, madame Favart étant morte, il jugea que le temps était venu pour lui de se faire enterrer. Il demanda la permission à Voltaire de partir pour l'autre monde, et s'en alla au château de Voisenon. Voltaire lui fit son épitaphe; aussi sa dernière heure ne fut pas l'heure de la pénitence. Le curé l'exhortait à se réconcilier avec Dieu en lui montrant le crucifix. «Rupture entière, monsieur le curé, dit le sacrilége abbé; je vous rends lettres et portrait.» Les lettres, c'était le bréviaire; le portrait, c'était le crucifix! O Voltaire! voilà quel fut ce jour-là le soixante et onzième volume de tes œuvres!

«Voltaire, a dit Voisenon, est certainement l'homme le plus étonnant que la nature ait produit dans tous les siècles; quand elle le forma, sans doute il lui restait un plus grand nombre d'âmes que de corps, ce qui la décida à en faire entrer cinq ou six différentes dans le corps de Voltaire. Peut-être ne fut-elle aussi généreuse qu'aux dépens de quelques autres; car on rencontre bien des corps où elle a oublié de mettre une âme. Il y a dans Voltaire de quoi faire passer six hommes à l'immortalité.»

Par aventure, le fou du roi parla une fois en sage.

NOTES:

[52] Il écrivait au comte d'Argental: «L'état où je suis ne me laisse guère de sensibilité que pour votre amitié. Ma santé est sans ressource. J'ai perdu mes dents, mes cinq sens, et le sixième s'en va au grand galop. Cette pauvre âme, qui vous aime de tout son cœur, ne tient plus à rien. Je me flatte encore, parce qu'on se flatte toujours, que j'aurai le temps d'aller prendre des eaux chaudes et des bains. Je ne veux pas perdre le fond de la boîte de Pandore.»

[53]

O maison d'Aristippe, ô jardins d'Épicure! Vous qui me présentez dans vos enclos divers Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de l'art soumis à la nature; Empire de Pomone et de Flore sa sœur, Recevez votre possesseur; Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille. Je ne me vante point d'avoir en cet asile Rencontré le parfait bonheur; Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage; Il est encor moins chez les rois; Il n'est pas même chez le sage: Il faut y renoncer; mais on peut quelquefois Embrasser au moins son image.

[54] A Fernex comme à Paris, Voltaire joua la comédie. On l'a vu souvent se promener dans le parc, vêtu en Arabe, avec une longue barbe, répétant le rôle de Mohabar, ou avec un habit à la grecque, répétant Narbas. On se rappelle que Montesquieu, assistant à une représentation de l'Orphelin de la Chine, s'endormit profondément. Voltaire, qui l'aperçut, lui jeta son chapeau à la tête en lui disant: «Croyez-vous être à l'audience?»

[55] Il écrit au duc de La Vallière: «Je me suis fait un drôle de petit royaume dans mon vallon des Alpes. Je suis le Vieux de la Montagne, à cela près que je n'assassine personne. Madame de Pompadour a favorisé ma petite souveraineté écornée. Savez-vous, monsieur le duc, que j'ai deux lieues de pays qui ne rapportent pas grand'chose, mais qui ne doivent rien à personne?»

[56] La bibliothèque de Voltaire, qui devint celle de la grande Catherine, se composait de six mille volumes très-variés: toutes les ténèbres lumineuses de l'esprit humain.

Il a manqué un livre à sa bibliothèque--un livre divin qui eût illuminé les autres: l'Évangile. Il a beau évoquer les sages de l'Inde et de la Grèce, il ne trouve pas l'adorable sagesse des paraboles. Je me souviens ici de ces belles paroles que disait un ministre, M. Rouland, à la jeune France des Écoles: «Nous estimons l'antiquité ce qu'elle vaut dans le domaine magnifique de l'art, mais sans oublier qu'elle a succombé sous l'étreinte énervante du matérialisme, pour faire place à la civilisation de l'Évangile et au droit de l'humanité.»

[57] La galerie de tableaux renfermait une Vénus de Paul Véronèse, une Flore du Guide, la Toilette de Vénus et les Amours endormis de l'Albane, divers portraits, entre autres celui de la marquise de Pompadour peinte par elle-même, d'après La Tour.

[58] Je lis dans l'Artiste: «Le château de Voltaire, à Ferney, l'ancienne résidence du comte de Budé, vient d'être acheté par un fabricant parisien de cachemires de l'Inde. Voilà donc trois aristocraties bien distinctes qui se succèdent dans cette propriété: celles de la naissance, du génie et de l'argent. Le génie se trouve là comme Notre-Seigneur sur le Calvaire; mais quel est le mauvais larron?»

[59] La petite-nièce de Pierre Corneille était une jeune fille, la première venue, qui n'avait pas appris à lire dans les tragédies du grand poëte. «La nièce de Pierre va nous donner un ouvrage de sa façon, c'est un petit enfant. Si c'est une fille, je doute fort qu'elle ressemble à Émélie et à Cornélie; si c'est un garçon, je serai fort attrapé de le voir ressembler à Cinna: la mère n'a rien du tout des anciens Romains; elle n'a jamais lu les tragédies de son oncle, mais on peut être aimable sans être une héroïne de tragédie.»

Quand Voltaire se fit le commentateur de Corneille, il dit que c'était un peu pour expier ses tragédies.

[60] Sur ses vieux jours, Voltaire aimait beaucoup les enfants. Wagnières était devenu père de famille à Ferney: Voltaire caressait ses enfants et voulait qu'ils jouassent à ses pieds. Quand il dictait, s'il entendait Wagnières répondre de travers à un de ses marmots tout barbouillé de confitures, il rudoyait Wagnières et prenait le parti des enfants. «Sachez donc qu'il faut toujours leur répondre juste et ne jamais les tromper.» On voit que Voltaire était toujours plus préoccupé de son œuvre que de ses œuvres.

Un catholique, trop catholique, a dit de Voltaire: «Mauvais fils et mauvais père,» car il croit que, comme Jean-Jacques, il a perdu ses enfants. Un autre catholique plus sérieux, mais non moins passionné, M. de Bonald, a écrit: «Voltaire, J. J. Rousseau et d'Alembert ont vécu dans le célibat, ou n'ont pas laissé leur nom dans la société. Ils semblent avoir redouté l'arrêt définitif de la postérité, et avoir voulu n'être jugés que par contumace.»

[61] On sait que Voltaire avait menacé le R. P. Adam de lui jeter sa perruque à marteaux à la face s'il osait le gagner. Un jour, le pauvre père, sûr de faire échec et mat, se leva tout effrayé, s'enfuit par la fenêtre et disparut dans le parc.

[62] Aux premières roses comme aux premières pêches, Voltaire en cueillait une et la baisait en souvenir de mademoiselle de Livry.

[63] On dira peut-être que Voltaire n'avait l'amitié de Richelieu qu'à la condition de lui prêter de l'argent. On n'a jamais pour ami celui à qui on prête de l'argent. Le maréchal avait des créanciers sans nombre, qui n'étaient pas pour cela de ses amis.

[64] Voici la lettre de madame de Villeroy: «Je vous fais mes compliments, monsieur l'académicien, sur le discours que vous avez fait hier: j'aurais bien voulu en être témoin, et le cœur me battait à trois heures. Je n'oserais espérer qu'un homme tout occupé des sciences voulût bien coucher ce soir avec une pauvre ignorante comme moi, et qui ne pourra vous dire que tout grossièrement: Je vous adore.»

Et il n'avait pas lu cette lettre-là!

[65] Le prince de Ligne a détaillé Voltaire avec une subtilité toute voltairienne. «On aurait dit qu'il avait quelquefois des tracasseries avec les morts, comme on en a avec les vivants. Sa mobilité les lui faisait aimer, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins: par exemple, alors, c'était Fénelon, La Fontaine et Molière, qui étaient dans la plus grande faveur. «Ma nièce, donnons-lui-en, du Molière, dit-il à madame Denis; allons dans le salon, sans façon, recommencer les Femmes savantes, que nous venons de jouer.» Il fit Trissotin on ne peut pas plus mal, mais s'amusa beaucoup de ce rôle. Mademoiselle Dupuis, belle-sœur de la Corneille, qui jouait Martine, me plaisait infiniment, et me donnait quelquefois des distractions. Lorsque ce grand homme parlait, il n'aimait pas qu'on en eût. Je me souviens qu'un jour où ses belles servantes suisses, nues jusqu'aux épaules à cause de la chaleur, passaient à côté de moi ou m'apportaient de la crème, il s'interrompit, et prenant en colère leurs beaux cous à pleines mains, il s'écria: «Gorge par-ci, gorge par-là, allez au diable!»»

Je veux donner encore cette page du prince. «Un marchand de chapeaux et de souliers gris entre tout à coup dans le salon. M. de Voltaire se sauve dans son cabinet. Ce marchand le suivait en lui disant: «Monsieur, monsieur, je suis le fils d'une femme pour qui vous avez fait des vers.--Oh! je le crois; j'ai fait tant de vers pour tant de femmes! Bonjour, monsieur;--C'est madame de Fontaine-Martel.--Ah! ah! monsieur, elle était bien belle. Je suis votre serviteur. (Et il était prêt à rentrer dans son cabinet.)--Monsieur, où avez-vous pris ce bon goût qu'on remarque dans ce salon? Votre château est charmant. Est-il bien de vous? (Alors Voltaire revenait.)--Oh! oui, de moi, monsieur; j'ai donné tous les dessins; voyez ce dégagement et cet escalier: eh bien?--Monsieur, ce qui m'a attiré en Suisse, c'est le plaisir de voir M. de Haller. (M. de Voltaire rentrait dans son cabinet.)--Monsieur, monsieur, cela doit vous avoir coûté beaucoup. Quel charmant jardin!--Oh! par exemple, disait M. de Voltaire (en revenant), mon jardinier est une bête; c'est moi, monsieur, qui ai tout fait.--Je le crois. Ce M. de Haller, monsieur, est un grand homme. (M. de Voltaire rentrait.) Combien de temps faut-il, monsieur, pour bâtir un château à peu près aussi beau que celui-ci?» (M. de Voltaire revenait dans le salon.) Sans le faire exprès, ils me jouèrent la plus jolie scène du monde; et M. de Voltaire m'en donna bien d'autres plus comiques encore par sa vivacité, ses humeurs, ses repentirs. Tantôt homme de lettres, tantôt gentilhomme de la cour de Louis XIV, il n'était pas moins comique lorsqu'il faisait le seigneur de village: il parlait à ses paysans comme à des ambassadeurs de Rome ou des princes de la guerre de Troie. Il ennoblissait tout. Voulant demander pourquoi on ne lui donnait jamais de civet à dîner, au lieu de s'en informer tout uniment, il dit à un vieux garde: «Mon ami, ne se fait-il donc plus d'émigrations d'animaux de ma terre de Tourney à ma terre de Ferney?»»

Il y a une version de Grimm sur Voltaire et M. de Haller:

«Un Anglais étant venu voir Voltaire à Ferney, il lui demanda d'où il venait. Le voyageur lui dit qu'il avait passé quelque temps avec M. de Haller. Aussitôt le patriarche s'écrie: «C'est un grand homme que M. de Haller! grand poëte, grand naturaliste, grand philosophe, homme presque universel!--Ce que vous dites là, monsieur, lui répond le voyageur, est d'autant plus beau que M. de Haller ne vous rend pas la même justice.--Mon Dieu, réplique M. de Voltaire, nous nous trompons peut-être tous les deux.»»

[66] L'impératrice de Russie se faisait peindre pour son frère des Alpes, et le roi de Prusse écrivait ses hymnes à Voltaire jusque sur les services de porcelaine qu'il lui envoyait à Fernex. «Il y avait, dit Grimm, sur les pièces de cette merveille de Saxe, des Arions portés par des dauphins, des Orphées, des Amphions, des lyres et tous les divers emblèmes de la poésie. Le patriarche a répondu au roi que Sa Majesté mettait ses armes partout. Le roi a répliqué par une lettre charmante, où, en parlant de la fable des dauphins, il dit, entre autres: «Tant pis pour les dauphins qui n'aiment pas les grands hommes.» Ce commerce soutenu qui s'établit entre les souverains et les philosophes appartient à notre siècle exclusivement, et fera une époque mémorable, non-seulement dans les lettres, mais encore par son influence dans l'esprit public des gouvernements.»

[67] Comment M. Vitet, qui a écrit le poëme des Jardins, ce poëme que Delille chanta «sur cette serinette qu'il appelait sa lyre,» n'a-t-il rien dit des jardins de Fernex? C'est que pour M. Vitet, les lignes sont le style du paysage: il est pour Le Nôtre, contre Kent.

[68] A qui n'a-t-il pas écrit:

L'empereur de la Chine, à qui j'écris souvent...

[69] Voltaire l'appelait son évêque, témoin cette lettre à l'abbé qui lui avait envoyé son motet, les Israélites sur la montagne d'Oreb: «Mon cher évêque, on ne peut pas mieux demander à boire. C'est dommage que Moïse n'ait donné à boire que de l'eau à ces pauvres gens. Mais je me flatte que pour Pâques prochain vous ferez une noce de Cana. Ce miracle est au-dessus de l'autre, et rien ne vous manquera plus quand vous aurez apaisé la soif des buveurs de l'Ancien et du Nouveau Testament.»

«Dieu me punit d'avoir été quelquefois malin, mais vous me donnerez l'absolution.»

[70] «Il y a un mois que quelques étrangers étant venus voir ma cellule, nous nous mîmes à jouer le pape aux trois dés: je jouai pour le cardinal Stopari et j'amenai rafle. Mais le Saint-Esprit n'était pas dans mon cornet. Ce qui est sûr, c'est que l'un de ceux pour qui nous avons joué sera pape. Si c'est vous, je me recommande à Votre Sainteté.»

[71] Laplace raconte qu'il eut un duel avec un officier aux gardes qui avait voulu railler toute la séquelle des capucins. L'officier alla au rendez-vous comme à une partie de plaisir, disant qu'il ne ferait qu'une bouchée du petit abbé; mais le petit abbé le souffleta galamment du bout de son épée, et le désarma avec une grâce parfaite.

Page 1