‹ Le roi VoltaireChapitre 51 sur 60 · XVI.

XVI.

LA DYNASTIE DE VOLTAIRE.

Où commence et où finit Voltaire? Les libraires ne parviendront jamais à publier ses œuvres complètes. On a eu beau aller jusqu'à soixante-dix volumes, on a beaucoup omis. Le tome LXXI des œuvres de Voltaire, c'est la révolution française; le tome LXXII, c'est l'esprit nouveau.

Byron a dit, parlant de son héros Napoléon Ier: «L'homme peut mourir, l'âme se renouvelle.» Napoléon III a dit: «Les grands hommes ont cela de commun avec la Divinité, qu'ils ne meurent jamais.»

Voltaire ne mourut pas en 1778.

On a dit que la Révolution française avait été l'apôtre du dix-neuvième siècle. Or la Révolution française a été la parole armée de Voltaire. Un instant, la royauté et l'Église respirèrent, en croyant que six pieds de terre devaient avoir enfin raison de ce révolutionnaire, qui était venu, avec son rire satanique, promener la torche ardente du libre examen devant leurs monuments foudroyés. Mais Voltaire, qui était un esprit et non un corps, venait de sortir plus radieux des ténèbres du tombeau. Il avait jeté ses guenilles au vent pour aller plus vite dans l'espace: le soleil avait dévoré le nuage.

Non, Voltaire ne dort pas là-bas sous les dalles tumulaires de cette abbaye obscure. Son esprit, jusque-là enchaîné dans la prison d'un corps maladif qui lui imposait le tourment du sommeil, son esprit est réveillé pour jamais. On aura beau faire, on ne l'atteindra pas. Il défie maintenant toutes les bastilles et tous les bûchers.

Et de tous côtés fleurira le voltairianisme. Le nouveau monde va devenir le monde nouveau, avec le catéchisme de Voltaire.

Pendant que Ducis lui succède à l'Académie française, Beaumarchais le remplace dans son œuvre révolutionnaire. En France, c'est l'esprit qui tue, quand c'est la raison qui arme l'esprit. Le Mariage de Figaro, c'est la révolution avant la révolution, parce que c'est le tableau d'une société qui tombe d'elle-même. Beaumarchais arracha les masques un jour de fête, et toute la France se reconnut. Mais, comme la fête durait encore, la France rit gaiement d'elle-même sans s'effrayer du danger. Que dis-je? à cette belle heure du carnaval, elle regardait l'abîme avec je ne sais quelle ivresse faite de courage, de poésie et d'imprévu; elle y jetait ses couronnes et ses bouquets, ses sourires et ses pâleurs, tous les souvenirs de la veille, toutes les aspirations du lendemain; elle ne demandait qu'à s'y jeter elle-même.

Voltaire avait commencé la guerre avec une gaieté amère, Beaumarchais la finissait avec un éclat de rire.

Louis XVI, qui savait lire, et qui ne savait pas rire, avait mis son veto sur cette comédie révolutionnaire; mais Marie-Antoinette, qui voulait rire, la joua à Trianon. Quand elle monta sur l'échafaud, ne se souvint-elle pas que dans son règne il y avait eu aussi la folle journée, comme dans le Mariage de Figaro?

Chamfort continuait Voltaire avec l'esprit voltairien. Rivarol le continuait avec l'esprit qui rit de tout, de Voltaire lui-même[124]. Mais le jour des tempêtes est arrivé, Voltaire ne rira plus que sous le masque de Camille Desmoulins, et encore l'espace d'un matin, comme les roses de Fernex. Voici l'heure de toutes les révoltes. 1789 a sonné le glas funèbre et les matines joyeuses.

Napoléon Ier, qui n'aimait pas Voltaire, a pourtant dû reconnaître que Voltaire avait préparé son peuple. La France voltairienne et la France napoléonienne sont la même France, avec deux Églises. Napoléon III a dit de Napoléon Ier qu'il avait été l'exécuteur testamentaire de la Révolution[125]. C'est une grande parole: or, qui avait dicté le testament?

Voltaire et Napoléon ont fait le dix-neuvième siècle; le premier, un grand esprit, a donné la lumière; le second, un grand génie, a débrouillé le chaos.

Voltaire avoue à chaque page de son œuvre qu'il n'est pas maître de lui. Il se croit de la famille de ces esprits dont les actions sont écrites là-haut. Il a ruiné mathématiquement le fatalisme. Mais si le premier venu est libre de faire le bien et le mal, l'homme de génie a une étoile, parce qu'il travaille pour Dieu, même si c'est un athée. Une invisible destinée conduit Voltaire. Jeune, il quitte le lit de sa maîtresse pour armer la raison; mourant, il soulève la pierre du sépulcre pour plaider la cause des sacrifiés.

C'est l'histoire de Napoléon, qui va de conquêtes en conquêtes sans pouvoir s'arrêter. Le héros, qui n'avait que son épée, ne se contentera pas tout à l'heure d'être maître de la France; il voudra conquérir le monde. C'est l'esprit de la révolution qui le pousse, la révolution qui a trouvé son homme pour faire le tour du globe. Le soldat français sera le peuple initiateur, le peuple martyr, le peuple apôtre. Il ira semer son sang jusqu'aux sables des Pyramides, jusqu'aux neiges de Moscou.

Napoléon, c'est le peuple fait empereur. Quand il monte sur le trône de France, il y fait monter la Révolution avec lui. Le pape, qui vient de le sacrer, sacre la Révolution. Le peuple se salue et se reconnaît tous les jours en passant sous le balcon des Tuileries. «Savez-vous pourquoi ils m'aiment? c'est que je suis le peuple couronné,» disait Napoléon à Benjamin Constant.

Waterloo, c'est la revanche des rois. Quand on jette Napoléon à Sainte-Hélène, il semble que la France soit jetée elle-même sur le rocher anglais. Les vieux débris tentent vainement de reconstituer le monument du passé. Le peuple souffre et n'a plus foi; le peuple demande son empereur, vivant ou mort. Sa grande armée se retrouvera debout, comme le grenadier de Henri Heine: «Je resterai dans ma tombe comme une sentinelle, avec ma croix sur le cœur et mon fusil à la main, et quand il passera à cheval je sortirai tout armé du tombeau pour le défendre, lui, l'Empereur.»

Cependant, où est Voltaire. Il est redevenu ambassadeur avec Talleyrand, et roi de France avec Louis XVIII, ce qui ne l'empêche pas de chanter des chansons dans la mansarde de Béranger; d'écrire des pamphlets dans la vigne de Paul-Louis Courier; de monter à la tribune avec le général Foy et Benjamin Constant; de courir toujours le monde et de s'appeler tour à tour Gœthe et Byron[126]; de hanter le Vatican et de rattacher l'école d'Athènes à l'école de Voltaire.

Je reconnais aujourd'hui Voltaire dans chaque génération, dans ses ennemis comme dans ses amis. Joseph de Maistre et Louis Veuillot ont ri du rire de Voltaire contre les voltairiens. Henri Heine a bu la raillerie dans la coupe de Candide; Alfred de Musset paraphrase les Vous et les Tu; Proudhon, fils de Jean-Jacques, a été baptisé par Voltaire[127]. Victor Hugo appelait, il y a vingt ans, Voltaire un singe de génie; mais l'esprit de Voltaire a pénétré le génie de Victor Hugo, qui est maintenant en train de sacrer

«Celui qui dépensa le génie en esprit.»

A l'Académie, tout nouveau venu salue Voltaire roi de l'opinion publique et roi de l'esprit humain. Ainsi a fait hardiment Ponsard, ainsi a fait bravement Émile Augier. L'Académie elle-même n'a-t-elle pas dit, par la bouche éloquente de M. de Salvandy: «Ce que Voltaire a détruit tombait en ruines, ce qu'il a fondé est indestructible[128].»

Et, pourtant, un jour est venu où la France tout entière, épouvantée de ces révoltes qui l'ont conduite à l'échafaud, qui l'ont frappée de mort à la retraite de Russie, qui l'ont assassinée à Waterloo, un jour est venu où la France a répudié Voltaire comme son mauvais génie, a menacé son tombeau et a expatrié son esprit. C'était en 1815. Il avait beau crier: «C'est moi qui suis Voltaire, c'est moi qui suis Paris, c'est moi qui suis la France, c'est moi qui suis le monde. J'ai été de toutes les victoires de Bonaparte, j'ai veillé sous sa tente pour le protéger même lorsqu'il me condamnait. Ces victoires perdues pour la France sont des conquêtes éternelles pour l'humanité, car nous avons ensemble labouré la terre par un sillon de lumière.» Il avait beau crier, on le condamnait. Et pendant que Napoléon s'en allait à Sainte-Hélène, César sans épée, mais malgré lui César encyclopédiste, Voltaire s'envolait en Allemagne, tout droit chez Gœthe, avec les vestiges du dernier drapeau de Waterloo.

Mais c'est en vain que la France peu à peu reprise par les ténèbres, la France humiliée devant les rois de l'Europe qu'elle a si longtemps humiliés, défend à Voltaire de revenir jamais. Elle lui ferme les colléges, parce qu'elle se dit que pour ce fléau de l'Église, la jeunesse est une vaillante armée; elle réveille contre lui les haines apaisées; elle met à toutes les frontières quatre hommes et un caporal pour défendre le passage à l'impie. Mais voilà qu'un jour l'impie est revenu. L'imprimerie donne des millions d'ailes à son verbe; les deux mondes réapprennent leurs droits à son école. Et un soir de distraction il entre au cabaret. Le roi Voltaire se fait peuple pour chanter les airs du soldat et de l'ouvrier, les airs connus mais toujours nouveaux qui disent le courage et l'amour. Le ci-devant gentilhomme du roi Louis XV verse à boire au peuple de 1815, pour lui verser à plein verre le patriotisme et la liberté. Et voilà que toute la France chante avec lui. Et voilà qu'un cri du cœur part et retentit dans tous les cœurs. La France qu'il a réveillée, la France lève la tête en chantant le Vieux drapeau.

Le vieux drapeau, ce n'est pas seulement la bannière qui conduisait à la victoire les volontaires de 92 et les grenadiers de Napoléon; le vieux drapeau, c'est aussi le drapeau de Voltaire, car si les héros y ont inscrit le mot Patrie, Voltaire y a inscrit le mot Esprit humain.

NOTES:

[124] Voltaire a dit de Rivarol comme on avait dit de Voltaire: «C'est le Français par excellence.» Voltaire disait plus justement encore: «C'est un Français d'Italie.»

[125] Au commencement de la Révolution, c'est Voltaire qui prédomine; après lui, Jean-Jacques vient, Jean-Jacques est remplacé par Diderot. Voltaire siége à la Constituante, Jean-Jacques préside à la fête de l'Être suprême, Diderot assiste aux fêtes de la Raison.

[126] Lord Byron, un peu fils de Voltaire, l'a reconnu avec un accent d'amour filial: «Voltaire a été appelé un écrivain superficiel par ce même homme, de cette même école qui appelle l'Ode de Dryden une chanson d'homme ivre; cette école, avec tout son bagage d'épopée et d'excursions, n'a rien produit qui vaille ces deux mots dans Zaïre: Vous pleurez! ou un seul discours de Tancrède. Toute la vie de ces apostats, de ces renégats, avec leur morale au thé et leurs trahisons politiques, ne peut offrir, malgré leurs prétentions à la vertu, une seule action qui égale ou approche la défense de la famille de Calas par ce grand et immortel génie, Voltaire l'universel!»

[127] Chez Voltaire, tout disparaît devant l'homme; chez Proudhon, l'homme lui-même disparaît.

[128] Où n'est-il pas, ce fanatique de la raison? Il conte avec Mérimée, il écrivit l'histoire avec Thiers, il raille avec Gozlan, il raisonne avec Karr, il s'indigne avec Michelet, il bataille avec About. Je le sens là qui me tempère aux jours d'enthousiasme en me rappelant que «il faut rire de presque tout».

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