C. A.
(Le Messager de Toulouse.)
6 Février, 1897.
Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.
Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures et de beaucoup d'envie.
«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de l'Effort: Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, l'initiative artistique.
Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain de Dimitri, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que, même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.
Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, dans ce Toulouse où, comme dit le poète:
Je vous ai tout de suite et librement aimé Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.
Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des Christicoles.
Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de la métrique Française.
N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs sanglants prétendaient imposer à ses adorations.
Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers la raison.
Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée ouvre plus largement son aile délivrée.
Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.
Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même. Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.
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A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang latin.
A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.
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Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future; quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant les pierres entassées.
De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes. C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de l'amour de la raison et de la liberté.
Je bois au poète Armand Silvestre.
LAURENT TAILHADE.
Réponse de A. SILVESTRE.
Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.
Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont raffolé: La Bibliothèque de mon oncle? J'avais un oncle aussi à Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection complète des Annales des Ponts et Chaussées, et de quelques atlas classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre Dépêche, que tous les atlas étaient kif kif bourrico.
Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé des Concours des Jeux Floraux et, dans ce volume, une pièce de vous, où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je vous consacrai deux colonnes du Moniteur universel où je pratiquais alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre père--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami, mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un Pasteur d'Éléphants et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.
Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.
28 janvier 1897. Toulouse.
Tarbes.
«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare. Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.
Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une éblouissante variété. L'œil ravi voit naître et se succéder les assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures, avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce paysage a des airs de fête.
En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont des amateurs passionnés.
Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur, chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet incident.
Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.
ENQUÊTE SUR LA MARINE
Au bon poète GABRIEL MONTOYA.
Air, du banquet des Maires de Mac Nab.
M'sieur Pell'tan déclarait hier Qu'not' marine était surannée, Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer, Si la guerre était déclarée: Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer, Sont, disait-il, dans la purée!
J'vous avou' qu'ça m'a renversé, Car une flotte, il faut qu'ça flotte; C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé, Si l'on chavire à propos d'bottes!
Aussitôt j'suis allé trouver Notre doux Président Félisque Et m'suis empressé d'lui d'mander Si c'était vrai qu'nous courions l'risque De voir tous nos navir's flotter A quéq' chos' près comm' l'obélisque?
Félisq' m'a d'abord déclaré Que, bien qu' parfois on le débine, Il n'a point la marin' dans l'nez, Puisqu'il mit l'nez dans la marine!
Ensuite il s'est mis à m'donner Force détails sur nos navires; Il m'a dit qu' nous devions compter, Même en mettant les chos's au pire, Quat' vaisseaux qui pourraient marcher Sans qu'un seul des quatre chavire!
Alors il m'a serré la main, S'excusant de n' pas me r'conduire, Et moi j'ai repris mon chemin Afin d'continuer à m'instruire.
J'suis allé voir ce bon Lockroy, Lui f'sant part de mon inquiétude Il m'a vit' répondu: «J' te crois Qu' not' flotte est en décrépitude! Il n'y a guèr' qu'un navire en bois Qui march', parc' qu'il a l'habitude!
Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant, Pour rendre not' marine prospère, Il nous faudra plus de cent ans, Si j' ne r'viens pas au Ministère!
Après ça, j'suis parti rêveur, Roulant ce projet dans ma tête Que, sur not' plus mauvais croiseur, On embarque, un jour de tempête, Tous nos députés, sénateurs, Et qu'on leur fass' piquer un' tête!
Alors j'suis sûr que tout d'un coup Not' flott' deviendrait magnifique, Car ces blagueurs nous mont' le coup: C'est c' qu'on appell' la politique!
JULES GONDOIN.
Agen.
Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.
En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de l'envergure de Mireille et de Calendal pour lesquels il faut bien reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des œuvres célèbres et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète justement admiré de l'Abuglo de Castelguiè et d'une infinité d'œuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que tout le monde ici, sait par cœur.
Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même, petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par bonne confraternité.
Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement, je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits. Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!
Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante; L'unique rendez-vous de la gent conséquente, Capitaine en retraite et commis percepteur. Une patronne épaisse, au rire adulateur, Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère Les plats que son cher fils élève à la primaire Consigne tous les soirs avant d'aller au lit Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali. Un potage, un rôti, des petits pois au beurre Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure; La conversation roule sur les impôts Que l'on supprime en allégeant les derniers pots, Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste L'huile mélancolique et le vinaigre triste.
Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.
Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: Soyez propre!
Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi de l'ombre pour troubler la représentation.
Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion publique.
A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal inspirés.
Périgueux.
Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'œuvre, des truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref, je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des truffes avant le vingtième siècle.
Châteauroux.
Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel, quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami Maurice Rollinat, le merveilleux poète des Brandes et des Névroses, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement acclamée.
Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu, tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le volume des Névroses attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données, que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des premières pièces du livre, les Frissons, fit de moi en quelques minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et chantante. Jugez plutôt:
Ils[2] rendent plus doux, plus tremblés, Les aveux des amants troublés, Ils s'éparpillent par les blés Et les ramures, Ils vont, orageux ou follets, De la montagne aux ruisselets Et sont les frères des reflets Et des murmures.
[2] Les frissons.
Dans la femme où nous entassons Tant d'angoisse et tant de soupçons. Dans la femme tout est frissons L'âme et la robe; Oh! celui qu'on voudrait saisir! Mais à peine au gré du désir A-t-il évoqué le plaisir Qu'il se dérobe.
et plus loin:
Le subtil quintessencié Edgard Poé net comme l'acier. Dégage un frisson de sorcier Qui vous envoûte, Delacroix donne à ce qu'il peint Un regard d'if ou de sapin Et la musique de Chopin Frissonne toute,
Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des Névroses, tout heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à lui-même tout homme épris de poésie.
Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète des Névroses; peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme latente du monde végétal.
Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son poème L'horoscope:
Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme Me dit tout bas Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie De son abord! Prenez garde, car vous avez la maladie Dont je suis mort.
La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.
La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé le Pierrot Noir.
Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton, voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de Saint-Lazare et du Bois de Boulogne des couplets locaux où l'observation généralement piquante fait passer sur quelques violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave jeunesse de Châteauroux.
En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures de notre ballade artistique.
Bourges.
L'antique cité de Jacques Cœur nous est révélée à quelque distance, par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un rais de soleil.
Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi, d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne. Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être seuls.
Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le signal des bravos! Pauvres gens tout de même.
Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous avons pris en chœur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de bœufs sous le joug se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui sut broder Marie Krysinska:
MATUTINA
De ses premiers rayons l'aube argente la plaine; Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine, Dernier souffle embaumé des brises de la nuit; L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière, Et la nature entière En un mystique bruit S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.
Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie Charme du laboureur la douce rêverie, Tandis que l'oiselet caché dans le buisson Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie Et joint la mélodie De sa frêle chanson Au cantique d'amour qui berce la moisson.
La cloche du village annonçant les matines, Egrène lentement ses notes argentines Qui montent dans l'azur en harmonieux chant; Vers les cieux attiédis levant son front austère, L'ouvrier de la terre Jette un appel touchant Et demande au bon Dieu de féconder son champ!
Paris.
Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh! combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.
Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où, furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant: alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de crétins et votre cocher.
En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez quitte pour une bénigne ophtalmie.
Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé, pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.
Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.
Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.
Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas! croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher, à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de bélier.
«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans l'attitude d'un fakir.
Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en un pays de rêve somptueusement évoqué.
Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»
Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur. Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale intervention.
J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les témoins.
Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part, et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré pour la musique.
Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.
Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'œil circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier, réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris l'Anarchie.
Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je me remémorai quelques sentences latines telle que: Homo homini lupus ou encore Summum jus, summa injuria, lesquelles, chère cousine, je livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.
Paris, 9 mars.
Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11 courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne veut pas être ou dupeur ou dupé.
La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion. Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait d'éclater.
Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.
--Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.
--Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.
--Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
--Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d'œuvre consacrés.
Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des trésors sont enfouis.
Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui n'avance pas.
Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m'intéresse à sa personne et à son art.
A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m'en vais vous dire.
Joli comme un été qui touche à son déclin, Dans la pâle clarté d'une aube languissante, Narcisse est étendu près d'une eau bruissante Et contemple, amoureux, son visage câlin. Sa chevelure ondoie au gré du flot morose, La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons. Cependant que perdu dans les bleus horizons, Longuement il jouit de sa métamorphose.
L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle, en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien rendre voluptueuse et frissonnante.
Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la primeur.
--«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse, mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de chose.
--«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire mystificateur.
Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu, l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de sculpture des Champs-Élysées.
«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus flatteuse: l'admiration.
Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus admirable anatomie qui se puisse rêver.
Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil exercé des professionnels.
--«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
--«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
--«Non, certes.
--«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»
10 mars.
C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix, ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame, on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, Nazaire les chiens, comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du Lafayette pour la Havane et Vera-Cruz.
Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques cités importantes du centre et de l'ouest.
A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon désagréable.
Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de giboulées.
Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: Le Chemineau. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont empêché d'entendre cette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie. Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le Tour du Monde en quatre-vingts jours, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces contiguës qui composaient le cabaret.
Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de prendre place dans la très artistique collection des œuvres Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un stage. Lors de la reprise de l'Epopée, ces deux ans passés, un dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général de l'Empire.
Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons, les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction d'un imaginaire ennemi.
Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa chevaleresque origine.
Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne. Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés rimées.
Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de gargantuesques mangeries.
Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de bachiques désirs vers la gorge mal défendue.
Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.
L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier. Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me retourner, je hâtai le pas.
Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur, puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage crispé, à l'œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps, et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure, d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.
La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve de ses capacités oratoires.
Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore présenté.
--«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait suffisant à vous mettre sur pieds.
--«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez, je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une demi-heure de repos le jour comme la nuit.
--«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de sa physionomie.
--«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.
--«Mais que vous ordonne votre médecin?
--«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce. Voyez plutôt, sur la commode.»
Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent créancier.
--«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.
--«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas à l'idée de donner l'Epopée à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame, dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale dans Paris. J'avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces messieurs du Protocole à faire figurer l'Epopée au nombre des réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc, personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été remisé.
«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre rentrée en France.»
Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à Versailles, le surlendemain.
La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance, je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment. Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.
--«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait l'an passé le mariage de notre amie Augustine.
--«Ah oui, c'est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça, l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»
Versailles.
La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour. N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à fait dépourvu de charme.
En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes, impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite, en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi; bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la pénurie des lampions, son numéro du Petit Temps. L'aimable enfant ne trouve pas celui (style Willy) de formuler sa réponse; une famille de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur, trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre; cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le Petit Temps le rire incoercible qui la poinct.
Versailles.
Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil, dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.
Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, «Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes camarades sont descendus tout à côté, à l'Hôtel des trois Suisses. Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: «Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi la paix.» Et je rentre en riant à l'Hôtel des Suisses poursuivi par ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable hors de Paris.
Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et de Dieu.
Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce titre: Le Miché. Ce serait l'organe des intérêts de la très nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient scrupuleusement enregistrés, etc. etc.
C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont il est le père incontesté, c'est la Dernière Pensée. La dernière pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, la dernière pensée n'est définitive que pour l'établissement où l'on se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des points à quiconque.
Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de dernières pensées. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour vous.
Châteaudun, 12 mars.
Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.
Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou Xyllostome et le mal aux cheveux ou capillalgie. Ma gorge se refuse à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice de ses doigts.
Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû faire hier soir à Versailles pour clamer l'Épopée paraît l'avoir tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la représentation.
C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le tiers de ce chiffre de sommeil.
Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter, le Rouet d'Omphale, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir, choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout ensemble le bougeoir, la table et le Rouet d'Omphale y déposé.
J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore aujourd'hui l'Epopée. S'il pouvait voir dans une glace son teint jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un déclanchement suprême de ses rouages essentiels.
A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre, le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.
Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations malsaines et les sympathies du beau sexe.
Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils promettent de bonne grâce.
Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on dit en langue matelote.
L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres gracieuses du Pierrot peintre de Louis Morin ou de L'âge d'or, de Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment l'Epopée, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à lui faire entendre raison; l'Epopée figure au programme, c'est l'Epopée qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.
En scène pour l'Epopée! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s'avise pas de ces choses.
Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand bien de ses euphémismes.»
Angers, 14 mars 1897.
Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui, pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire. L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour établir un pronostic des plus folâtres.
Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité des services.
Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix pour un paresseux de mon envergure.
Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du Grand Hôtel.
S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du village de Naintré.
Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti, Ramuntscho, et il me demande de lui prêter un volume de la correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.
Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est jugé par nous alarmant.
Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit et moraliser l'entendement.
L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans) justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre qui se respecte pratique le: Castigat mores, il ne fait nullement abstraction du Ridendo de la romaine formule.
Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.
Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement de gymnastique inaccoutumée.
Aussi, n'est-ce pas sans maudire In petto l'administrateur et les machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.
Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.
Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule Les impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet, interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière. Je me fais une joie de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera d'un usage courant.
MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET
Air: Ah! mes enfants!
On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode, Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode, Ah! mes enfants! A ses invités, en guis' de cotillon, Le Petit-Carême de Monsieur Massillon. Ah! mes enfants!
Ces spectacles saints moi j'en suis idolâtre, Bien qu'défunt mon homm' qu'était d'humeur folâtre Ah! mes enfants! Déclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Fléchier Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer! Ah! mes enfants!
Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites, Et que j'étais lass' de me fair' des réussites, Ah! mes enfants! Je m'ai parfumée au vinaigre de Bully Et j'ai dit: «Je m'en vas entendr' Mounet-Sully» Ah! mes enfants!
J'saut' dans un sapin, j'cours à la Bodinière Y avait trent' personn's c'était bondé, ma chère! Ah! mes enfants! I n'restait qu'un' plac' tout près du «collidor» Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord, Brr! mes enfants!
On frap' les trois coups, puis des accords funèbres Eclatent et nous v'la plongés dans les ténèbres, Ah! mes enfants! J'sens tout à coup qu'on me pinc' le mollet, C'était mon voisin de droit' qui rigolait, Ah! mes enfants!
Un' main indiscrèt' me détach' ma jarretière, Puis un' voix murmur': «C'est moi,--moi, Brunetière.» Ah! mes enfants! Dit'-moi-z-entre nous si ça n' vous fait pas suer, Cett' façon spécial' d'écouter du Bossuet? Ah! mes enfants!
J' résistai quand même au point d'avoir des crampes, Quand fort à propos on ralluma les lampes, Ah! mes enfants! J'aperçus alors--tout mon cœur tressaillit-- Debout, près d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully Ah! mes enfants!
Il ouvre la bouche, aussitôt j' perds la tête, Et v'là que j'commence (faut'i qu'une femme soit bête!) Ah! mes enfants! A pleurer comm' si qu'j'épluchais un oignon, Ou qu'si qu'je r'faisais ma première communion, Ah! mes enfants!
Débutant d'abord d'une voix morne et lente, Mounet prit ensuit' une allure étonnante, Ah! mes enfants! Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus, La peur de rater la dernière omnibus, Ah! mes enfants!
Puis, il me fixa de son regard sauvage, Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage, Ah! mes enfants! Pendant qu'dans sa gorge' ça f'sait un bruit d'enfer, Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer, Ah! mes enfants!
Tantôt il poussait des hurlements d'Apache, Au point qu'j'en avais mal à ma trompe d'Eustache, Ah! mes enfants! Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas, Qu'Saint-Germain lui même ne l'entendait pas. Ah! mes enfants!
Bref, il termina par un cri si farouche, Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche, Ah! mes enfants! Tout près d'moi s-réveille et laiss' tomber ces mots: «J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.» Ah! mes enfants!
On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense Qu'il y avait ensuite un'petit' conférence. Ah! mes enfants! Oui, mais j'avais tant d'émotion dans mon sein, Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin. Ah! mes enfants!
Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernière, J'découvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tière Ah! mes enfants! Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'était pas. C'était un commis du Petit Saint-Thomas! Ah! mes enfants!
D. BONNAUD.
Angers.
Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier vœu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope. J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son très remarquable recueil: Les amours Errantes.
Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche. Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du Symbolisme et du Romanisme.
Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et les œuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un pseudonyme pour n'être point compromis.
Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en le connaissant mieux et en lisant ses vers.
Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil des amours Errantes.
PRÉLUDE
Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils, Vers la banquise inaccessible à nos audaces, Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces Tous les poètes morts des immortels orgueils,
Un vol s'élève et se balance et se déploie, Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur, Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur Où des soleils défunts rallument une joie.
Entends-tu palpiter les ailes de velours, O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes, Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.
En moi se balançaient les lourdes frondaisons De la forêt du rêve où s'esquissent les choses, Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes Mes colombes tendaient aux vastes horizons.
Toi la reine, suspends aux saules des fontaines, En signe des captivités où tu me veux, Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines, La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.
En des discours dont ton doux cœur fit les exordes, Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur, Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur, De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:
Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour Dans mon âme passive au flot des harmonies, Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.
Angers.
L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire; la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants; cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.
Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente, n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou quelque mesure de formelle interdiction.
Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de manœuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique. Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le redoutable boniment de l'Epopée. Cette fois nous avons la preuve irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.
Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre insupportable l'entr'acte de Cavalleria.
Angers.
La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables recettes.
Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.
Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'Echo de Paris une assez mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille: Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une feuille comme l'Echo de Paris, la place d'un jeune poète qui aurait du talent.
La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la Boîte à Musique.
Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne leur donne pas deux ans pour cela.
La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.
Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la veille et l'avant-veille par le Sphinx et l'Epopée, deux pièces d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de célébrité. J'ai nommé; d'abord: La Marche à l'Etoile, qui n'a pas eu moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai pourtant la certitude qu'un chef d'œuvre de Victor Hugo représenté sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est pour cette raison que: Héro et Léandre d'Edmond Harancourt, œuvre exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout à fait une heure.
La Revue Symbolique de Maurice Donnay, ayant pour titre Ailleurs et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son auteur, demeure encore son chef-d'œuvre de poésie troublante et de subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire, est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier un nombre considérable de tableaux très courts. La Marche à l'Etoile ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs; l'étoile sert de leit-motive optique à ce minuscule oratorio, l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique. L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce drame de la Genèse chrétienne, estime qu'il a bien rempli sa soirée, et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or, c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la main aussi heureuse.
Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au public d'Angers, nous lui avons donné la Marche à l'Étoile dont le succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de Maurice Donnay, qui a nom Phryné. J'étais personnellement chargé de la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement amoureux de Phryné, me fait oublier presque le regret de n'en être pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de musique de scène traditionnelle pour Phryné. Mon camarade Mulder s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'œuvre de Wagner et de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux surgissent tour à tour des motifs de l'Or du Rhin, de la Walkyrie, de Tristan. Une adorable phrase de Gwendoline chante pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:
J'aurai pour te défendre la toute puissance Des paroles d'amour et de reconnaissance, Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps; Ainsi que les piliers harmonieux et forts Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse, Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents; J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase, Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase Et que le doux repos vient apaiser soudain; Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin, Mieux que dans les traités d'éloquence publique, La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.
Rennes, 17 mars.
Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D... Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures, l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici. Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi; j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.
J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.
En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement. Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet. Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville, à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder. Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.
Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons pour l'après-midi une longue séance musicale en son home, où seront invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.
La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde représentation de Rennes.
LE CHAT NOIR
(L'Avenir.)
Rennes, 18 mars 1897.
«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.
Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui, vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre «tremens» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.
Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva l'aventure à son goust et en daigna souryre!
Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la Marche à l'Etoyle que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie pareillement du Sphynx, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du Sphynx, jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le refroydissement final.--Le charmanct écryvain Montoya qui luy aussy avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...
Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me tords du matyn au soyr!»
Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa large panse balloter d'ayse sous la bure!
Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»
FRÈRE JEAN, chroniqueur. Pour copie conforme, F. VALÉRY.
Paris, le 18.
C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après deux ou trois batailles favorables.
En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!
Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des êtres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs doléances. Quatre d'entre eux, désolés de voir que leurs salles moins fréquentées que l'ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et, le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le goût public qui fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilité de telle ou telle raison sociale, ont imaginé d'accuser Montmartre, la butte sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme transcendant ils l'ont représentée, la pauvre butte, comme une gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas moins de 14000 francs par soir. C'est peut-être vrai après tout, mais ils n'ont pas songé qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite. Ses belles pièces d'or elle en fait part à ses innombrables amants, les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en bénéficieraient si Montmartre fermait d'un jour à l'autre ses trente bouches de gaieté.
Encore si ces messieurs s'étaient tenus au conciliabule pur et simple, on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons. Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d'autres extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de l'Evangile, à savoir qu'ils ont aperçu la paille de Montmartre et qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait être beaucoup plus sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des indulgences qu'elle n'accorde point aux théâtres des boulevards, il n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs l'ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à l'effet d'exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C'est d'une drôlerie biblique, mais c'est drôle surtout quand on songe que ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l'autre sexe outrageusement dévêtues. C'est drôle quand on songe que l'un de ces messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte qu'il n'avait pas trouvé, dans l'espace de trois actes, le moyen de dévêtir une seule de ses héroïnes.
Comme j'allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la recherche de documents pour répondre à l'article du journal Le Matin qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous ne m'ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur cette question.
--«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers, la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour corser son article de demain.
Il revient au bout d'un instant quérir ma réponse que j'ai hâtivement bâclée en dînant et que voici:
Adonc messieurs les potentats Dont nous essuyons les ratas A la sauce plus ou moins verte, Vous vous plaignez que l'on déserte, Pour la butte où nous fleurissons, Vos très somptueuses maisons. Franchement, cela vous étonne Et votre voix rugit et tonne, Non pas certes au nom de l'art Qui peu vous chault, mais du dollar; Et vous demandez le remède, Et vous appelez à votre aide, Pour rogner nos ailes d'oiseaux Anastasie et ses ciseaux. Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons apôtres, D'où vient le mal sur quoi vous gémissez, C'est de prendre les ours des auteurs à succès, Alors que vainement nous vous offrons les nôtres.
Quel dommage que pour constater par moi-même le bon effet de mon épigramme, je n'aie pas en cartons un bon petit vaudeville à pouvoir dès demain porter à ces messieurs. Je crois qu'il me suffirait pour être accueilli à bras ouverts de leur dire en me présentant: C'est moi qui vous ai fait parvenir par l'intermédiaire de Gaston Mery le petit avertissement rimé que vous avez pu lire dans la Libre Parole. Je viens savoir si vous en avez su profiter.
Pas de nouvelles, ce soir, de l'état de Salis, peut-être allons nous apprendre demain qu'il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas après tout sa première résurrection et je crois que peu d'hommes ont été dans le cours de leur existence, aussi fréquemment condamnés à mort que ce vivace cabaretier. Les médecins, en somme, ont tout avantage à se montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gré de s'être trompés en les jugeant perdus.
C'est demain à midi que se célèbre pour le malheureux Jules Jouy l'office des morts, en l'église de Saint-Laurent, j'y assisterai.
Paris, 19 mars.
Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une affluence considérable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du défunt. J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la chanson, auteurs et interprètes, semblait s'être donné rendez-vous pour accompagner d'un adieu le frère d'art, enfin délivré par la mort, des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et d'internement.
Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des œuvres les plus connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d'un des maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s'était comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire est l'obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction musculaire.
Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu'à soutenir que le long stage qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que la persécution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base sérieuse. On est persécuté comme l'on est mélancolique, l'un ou l'autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de s'appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l'être ou l'objet dont la présence est obsédante à force de se répéter.
Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui vivaient dans l'intimité de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pléiade de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection marquée pour les sujets macabres, l'étrange curiosité qui le poussait à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister, effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était significatif.
Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et qui, pour n'être en somme qu'une très mauvaise farce de rapin, ne montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la peur, au point d'amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une compagnie de mauvais plaisants. C'était pendant la première et unique tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire en présence d'un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly de l'incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s'égayer à ses dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d'une évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d'un jour à l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait à lui pour ne pas l'irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie dura jusqu'à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu'à laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu'il avait parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et qu'il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne connaissait pas de bornes si l'on persistait à le vouloir persuader.
Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l'un par Octave Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la Société qu'il préside l'engagement d'élever un buste en bronze au chansonnier, à l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les assistants une émotion profonde:
«MESSIEURS,
«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le cœur, un génie par le cerveau.
«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même contre la souffrance et le malheur.
«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps, rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite, creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et leurs chiffres.
«Cet usage s'appelait l'Association du sang.
«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette devise qui aurait pu être la sienne:
«Il faut encor souffrir, après avoir souffert»
ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:
«Gloire! Souvenir!»
Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt, l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis est mort à trois heures du matin.
Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement, j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole que ce Montmartre.
Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.
Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est essentiellement un être de légende et de superstition.
Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit.
D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les journées qui ont précédé sa mort.
Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour m'y donner en toute hâte.
Naintré, 20 Mars.
Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault. Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis, car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la sœur du défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture qui nous doit conduire à Naintré.
Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards. Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.
Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos membres par un match de billard et l'absorption successive de plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château de Naintré.
Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, le Chat Noir, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation au bénéfice de cette œuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob prétentieux.
Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à chacun de nous des observations sur le choix de ses œuvres, etc. Sa pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art impeccable.
Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a fallu le monter dans son fauteuil.
En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.
Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis, frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse sous le coup d'une très vive émotion.
Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi, de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.
On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison, Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques, tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'œuvre est tout simplement signé Puvis de Chavannes.
Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié dans l'Éclair.
Paris, le 23 mars.
Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez, cousine, que j'ai secoué pour cette fois l'invincible paresse qui, jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit avoir plus d'une fois étonnée.
Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son commencement, je vous envoie l'article découpé que le journal l'Éclair a bien voulu reproduire.
Et en attendant que des événements nouveaux et notables me fournissent l'occasion de vous récrire aussi longuement, je dépose sur le bout de vos ongles roses un baiser tout à fait régence, le seul, d'ailleurs, que vous ayez jamais voulu m'accorder.
RODOLPHE SALIS
«C'était aux premiers soirs du succès de Phryné; le Chat Noir rayonnait sur Montmartre de tout l'éclat que la Marche à l'Etoile et l'Epopée, pour ne citer que des œuvres retentissantes, avaient jeté sur l'hôtel artistique de la rue Victor-Massé. Le talent prestigieux de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, conférer au cabaret du gentilhomme Salis sa définitive consécration, et, se fiant aux enthousiastes chroniques d'Henri Bauër et de quelques autres, un public fatigué des pièces à tiroirs, se pressait dans la salle du rez-de-chaussée devenue insuffisante.
En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou décédé d'hier, célèbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au Cri du Peuple, s'entendait chaque soir réclamer par de fougueux admirateurs, les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de l'Attaque nocturne. Je manquerais à la vérité la plus élémentaire si je n'ajoutais pas que les Petits pavés, les Petits chagrins et autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient déjà florès en ces époques peu lointaines, et je crois qu'en ce même temps, Xanrof, émigré du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le Fiacre et l'Encombrement.
Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la première fois, ayant franchi le seuil du cabaret célèbre, je voulus faire part au glorieux propriétaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur majestueuse et de sereine protection qu'il prit en écoutant mes timides avances acheva de me déconcerter. Vainement je tentai d'extraire de ma poche la feuille où s'allongeaient mes premières strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les deux bocks servis sur son ordre, me tint à peu près ce discours: «Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire d'une incomparable témérité, en souhaitant pour vos débuts de vous faire entendre chez moi.» Savez-vous bien que ma maison est présentement le lieu de rendez-vous des têtes couronnées et qu'il ne se passe pas de jour où je n'aie dans ma salle un ou plusieurs représentants des grandes familles princières de l'Europe. Et, tenez, ajoutait-il profitant de l'ignorance où j'étais alors de l'almanach de Gotha, ce vieux monsieur très maigre, qui joue familièrement avec mon chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz, l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le fameux dessin de Willette «Les petits oiseaux meurent les pattes en l'air», c'est le vicomte Melchior de Vogüé qui vient pour la trentième fois entendre l'Epopée dont il a fait hier, en pleine Académie le plus magnifique éloge.
«Pour cette grande dame, dont le seul collier représente une somme que ni vous ni moi ne posséderons jamais, je vous le dis en toute indiscrétion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito, c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher! Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des savates!» Puis il ajouta en manière de conclusion: «Au fait, je veux bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du génie et ma maison sera la vôtre.»
Après ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperçus à plus de dix reprises, recommençant à d'autres tables le même exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en une lampée unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur.
Tel était le Salis du temps de Phryné, en tous points semblable d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage, abondant en son geste, jamais renâclant devant la boisson. Encore d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le proclamaient-ils déjà, fatigué, ce qui n'était pas pour donner de cet homme une idée quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six années écoulées, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le seul modèle du cabaret littéraire vraiment digne de ce nom.
En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son hôtel de la rue Victor-Massé, accumulant dans un débarras de la rue Germain Pilon, les richesses picturales, céramiques et autres, dont la collection fait l'objet d'un catalogue spécial.
Il entreprenait avec ses pièces d'ombres et ses poètes, une tournée d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et la côte d'azur. Des échos répétés ont entretenu Paris du succès qui couronna ce voyage et du démêlé comique de l'illustre barnum avec le consul de France à Monaco, le trop pointilleux M. Glaize.
La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de près un inoubliable souvenir.
L'Epopée tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux.
Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si compromise déjà.
Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours.
Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des pires, nous l'osons affirmer.
Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin. L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent sans portée comme sans réflexion.
Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui, parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte, après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France intellectuelle.
En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette boutade qui résumait son ambition:
Dieu a créé le monde.
Napoléon a créé la Légion d'honneur.
Moi j'ai fait Montmartre.
Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIÈRE frères.
End of Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya