‹ Le Roman ComiqueChapitre 3 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE - C'EST TOUT DIRE.

PREMIÈRE PARTIE - C'EST TOUT DIRE.

AU COADJUTEUR[39]

OUI, MONSEIGNEUR,

Votre nom seul porte avec soi tous les titres et tous les eloges que l'on peut donner aux personnes les plus illustres de notre siècle. Il fera passer mon livre pour bon, quelque mechant qu'il puisse être; et ceux mêmes qui trouveront que je le pouvois mieux faire seront contraints d'avouer que je ne le pouvois mieux dedier[40]. Quand l'honneur que vous me faites de m'aimer, que vous m'avez temoigné par tant de bontés et tant de visites, ne porteroit pas mon inclination à rechercher soigneusement les moyens de vous plaire, elle s'y porteroit d'elle-même. Aussi vous ai-je destiné mon roman dès le temps que j'eus l'honneur de vous en lire le commencement, qui ne vous deplut pas[41]. C'est ce qui m'a donné courage de l'achever plus que toute autre chose, et ce qui m'empêche de rougir en vous faisant un si mauvais present. Si vous le recevez pour plus qu'il ne vaut, ou si la moindre partie vous en plaît, je ne me changerois pas au plus dispos homme de France. Mais, Monseigneur, je n'oserois espérer que vous le lisiez; ce seroit trop de temps perdu à une personne qui l'employe si utilement que vous faites et qui a bien autre chose à faire. Je serai assez recompensé de mon livre si vous daignez seulement le recevoir, et si vous croyez sur ma parole, puisque c'est tout ce qui me reste[42], que je suis de toute mon ame,

Monseigneur, Votre très humble, très obeissant et très obligé serviteur, SCARRON.

[Note 39: Paul de Gondi, cardinal de Retz, un des nombreux amis et protecteurs de Scarron, qu'il étoit venu voir bien des fois dans sa petite maison pour causer familièrement avec lui (V. plus bas, et Lettres de Scarron), et avec qui il s'étoit lié plus intimement encore dans leur guerre commune contre Mazarin.]

[Note 40: Tout le monde ne sera pas de cet avis. Quoique le Roman comique fût l'ouvrage d'un bénéficier, il semble d'abord étrange que cette première partie ait été dédiée au coadjuteur d'un archevêque; mais celui-ci n'y regardoit pas de si près, ni Scarron non plus. Du reste, vers la même époque, et ce n'est pas le seul exemple, le Recueil des poésies choisies, de Sercy, malgré plusieurs pièces plus que légères, paroissoit sous la dédicace de l'abbé de Saint-Germain Beaupré, aumônier du roi.]

[Note 41: Nous savons par Segrais (Mém. anecd.) que Scarron avoit coutume d'essayer son Roman comique, comme il disoit, en le lisant à ses visiteurs, et qu'il auguroit bien de son succès futur en voyant qu'il faisoit rire de si habiles gens.]

[Note 42: Le Segraisiana dit qu'il n'avoit d'autre mouvement libre que celui de la langue et de la main; mais lui-même fait bien voir par plusieurs passages de ses oeuvres que ses mains ne lui obéissoient pas toujours (Épîtres à la comtesse de Fiesque, à Pélisson; Seconde légende de Bourbon). Scarron revient sans cesse sur son infirmité, pour mieux exciter la compassion de ses protecteurs. On sait qu'il en a tracé lui-même, dans son épître à Sarrazin, et surtout dans l'avis précédant sa Relation véritable sur la mort de Voiture, un tableau plein de verve, qu'il est curieux de comparer à celui qu'en a laissé Cyrano de Bergerac, son ennemi intime, dans ses lettres contre les Frondeurs, et surtout contre Ronscar.]

AU LECTEUR SCANDALISÉ

Des fautes d'impression qui sont dans mon livre.

Je ne te donne point d'autre errata de mon livre que mon livre lui-même, qui est tout plein de fautes[43]. L'imprimeur y a moins failli que moi, qui ai la mauvaise coûtume de ne faire bien souvent ce que je donne à imprimer que la veille du jour que l'on l'imprime[44]; tellement, qu'ayant encore dans la tête ce qu'il y a peu de temps que j'ai composé, je relis les feuilles que l'on m'apporte à corriger à peu près de la même façon que je recitois, au collége, la leçon que je n'avois pas eu le temps d'apprendre: je veux dire, parcourant des yeux quelques lignes et passant par dessus ce que je n'avois pas encore oublié. Si tu es en peine de sçavoir pourquoi je me presse tant, c'est ce que je ne te veux pas dire; et si tu ne te soucies pas de le sçavoir, je me soucie encore moins de te l'apprendre. Ceux qui sçavent discerner le bon et le mauvais de ce qu'ils lisent reconnoîtront bientôt les fautes que je n'aurai pas eté capable de faire, et ceux qui n'entendent pas ce qu'ils lisent ne remarqueront pas que j'aurai failli. Voilà, Lecteur benevole ou malevole, tout ce que j'ai à te dire. Si mon livre te plaît assez pour te faire souhaiter de le voir plus correct, achètes-en assez pour le faire imprimer une seconde fois, et je te promets que tu le verras revu, augmenté et corrigé[45].

[Note 43: Le règlement donné aux libraires en 1649 se plaint fort vivement de l'incorrection habituelle des livres publiés à Paris. Tous ceux qui ont eu occasion de parcourir des éditions de cette époque reconnoîtront que la plainte est fondée.]

[Note 44: C'est le mot de Trissotin:

........................Vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

Au reste, les mots de ce genre sont communs parmi les auteurs d'alors. Voiture disoit d'une de ses pièces dont on lui avoit demandé copie que c'étoient les seuls vers qu'il eût écrits deux fois.]

[Note 45: Scarron n'a pas tenu sa promesse. Quoique cette première partie ait été réimprimée avant sa mort, elle n'a été, non plus que la seconde, ni corrigée ni augmentée par l'auteur.]

LE ROMAN COMIQUE

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