IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
60 exemplaires numérotés sur papier de Madagascar.
Tous droits réservés.
Copyright 1927, by EUGÈNE FASQUELLE.
AUX HOMMES D’OCCIDENT
Hommes d’Occident, écoutez-moi! J’ai traversé des millénaires; j’ai vu des planètes qui ont disparu et j’ai fait la première moisson quand la terre était limoneuse et sortait à peine des eaux primitives.
Hommes d’Occident, j’ai appris l’écriture et l’art de composer des livres avec des tablettes de bambou quand vous marchiez à quatre pattes et mangiez la chair de vos morts.
Hommes d’Occident, j’ai cherché la vérité et je l’ai aimée avec mille fois plus d’ardeur que vous, et s’il y a des joueurs de harpe, des hommes qui comptent les étoiles et d’autres qui tracent des figures dans la pierre, c’est à cause de la sueur que j’ai répandue.
Hommes d’Occident, vous vous enorgueillissez de vos navires et de vos machines, de vos inventions et de votre Dieu. Il y a bien longtemps que je transforme la matière de mille façons, et quand j’ai connu Dieu, je suis demeuré immobile.
Hommes d’Occident, vous ignorez tout de moi, parce que ma science est secrète et que ma sagesse se tait. Prenez garde au malheur que cause celui qui révèle trop vite ce qui doit demeurer caché.
Hommes d’Occident, ne vous hâtez pas. Sur la montagne de Tai-Chang, je me suis assis et j’attends. Je vous vois venir de très loin. Le sable s’élève et retombe. Tous les peuples sont dispersés. La parole des sages demeure.
Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine. De leur vivant ils furent petits et nul ne sut qu’ils étaient les sages. Car telle est la loi. La vérité est invisible et nous l’aspirons sans la connaître.
Hommes d’Occident, la vérité est invisible mais elle est née sur la terre jaune, elle a mangé le grain de riz, sommeillé sous le mûrier bleu et nous la transmettons modestement. Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine.
LA JEUNESSE DES SAGES
LE GARDIEN DE LA MAISON DE CONFUCIUS
En hiver, à la IIe lune de la 21e année du règne de Ling-Wang, dans le montagneux royaume de Lou, sous le toit plat d’une petite maison de bambous, naquit Khoun-Fou-Tseu, que les hommes barbares de l’Occident appellent Confucius.
Tchang, le gardien de la petite maison de bambous, était occupé à recoller sur la porte les images en papier des esprits tutélaires des seuils, quand une servante lui confia l’enfant pour qu’il l’élevât vers la naissante lumière du soleil.
Et Tchang, qui atteignit une extrême vieillesse et survécut à Confucius, racontait plus tard aux pèlerins que le merveilleux enfant avait, en apparaissant au monde, le crâne en forme d’amphithéâtre et qu’il s’était incliné à plusieurs reprises avec une solennité calculée, pour exprimer son amour précoce des révérences prescrites et des rites obligatoires.
Tchang racontait encore bien d’autres prodiges. Mais il les racontait en riant parce que, malgré sa simplicité, Confucius lui avait enseigné les vérités principales qu’il détenait.
Tchang savait donc que la raison est supérieure à toute chose, que le monde se transforme sans prodiges, sans divine intervention, par la logique des enchaînements.
Durant bien des années, il avait entendu, la nuit, marcher les diables sur les collines boisées, et le serpent aquatique, Wei, respirer tristement, au bord de la rivière. Il était délivré de ces craintes! Plus d’amulettes contre les maléfices! Plus de suppliques aux âmes errantes! Depuis longtemps il avait jeté les encombrants talismans qui écartent les maladies. Quelle joie, après avoir passé pour stupide pendant cent années, d’être un sage affranchi de superstitions! Quelle grande joie vraiment!
Et à cause de cela, sa face qui ressemblait, malgré la vieillesse, à une large citrouille lunaire, prenait parfois une expression de vide et de désespoir. Car il savait aussi qu’il ne serait pas gardien d’une petite maison de bambous dans l’inconnaissable royaume des morts et qu’il ne reverrait plus jamais son maître bien-aimé, pourri maintenant entre les quatre planches de son cercueil double, sous le tumulus couvert de narcisses.
PRUNIER-OREILLE
Et cinquante-quatre ans plus tôt, dans le montueux royaume de Thsou, une pauvre paysanne vieillissante était devenue l’épouse d’un paysan grossier. Ils ne se connurent qu’une seule nuit, celle où la grande comète parut sur le montueux royaume de Thsou, mettant des flammes rouges et bleues sur le mica des rochers et faisant couler dans les fleuves de larges traînées lumineuses.
Ils s’aimèrent dans le creux d’un sillon, durant cette resplendissante nuit, et quand, au matin, la comète s’effaça, le paysan grossier rendit l’âme.
La pauvre femme vieillissante s’en alla le long des chemins; de porte en porte elle frappa pour se louer comme servante. Mais quand sa grossesse fut visible, le maître pour lequel elle arrachait les mauvaises herbes dans les rizières fut mécontent et la renvoya. Elle erra longtemps, au hasard, misérable et sans nourriture. Et la nuit où la grande étoile filante partagea le ciel en deux, le ciel du royaume de Thsou, elle était assise sous un prunier et elle mit au monde un fils.
Les cheveux et les sourcils de l’enfant étaient aussi blancs que la neige et son regard avait une étrange profondeur, à cause de la lumière de l’étoile filante qui y était demeurée.
La mère donna à son fils le nom de l’arbre qui l’avait abritée. Mais elle s’aperçut ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort allongés, et elle l’appela Prunier-Oreille. Elle marcha avec orgueil, portant l’enfant entre ses bras et le montrant aux gens qui passaient.
Et ce fut le peuple étonné des sourcils et des cheveux blancs de l’enfant qui le nomma Lao-Tseu: vieillard-enfant.
Certes, tous les enfants ont l’air de vieillards par la grimace et par les rides, mais celui-là seul avait les signes de la sagesse, celui-là seul avait aux yeux la lumière de l’étoile filante, ear c’était Lao-Tseu le divin, l’unique, celui qui était chargé d’apporter la vérité secrète à la terre des hommes raisonnables et enfantins, laborieux et timides, superstitieux et positifs, à l’immémoriale terre de Chine.
LES DEUX SAGES DE LA CHINE
Deux hommes sublimes sont venus presque en même temps dans la Chine couleur de riz, et l’un est l’homme du pavot blanc et l’autre est l’homme du pavot noir. Pourquoi deux hommes sublimes sont-ils venus presque en même temps? Il serait plus sensé de demander pourquoi il y en a des millions qui sont venus, dépourvus de toute sublimité?
Hélas! L’humanité est comme un escargot à qui il est ordonné de faire dix mille fois le tour d’une montagne immense. La fin de la course est si éloignée qu’il semblerait logique que l’escargot en prît à son aise et qu’il cheminât sans hâte, laissant derrière lui sa traînée de bave. Mais non, une loi singulière l’oblige à se tourmenter pour avancer toujours plus vite.
Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien fidèle.
Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.
Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le ciel avec étonnement.
Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté pile et le côté face; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.
LA MÈRE DE CONFUCIUS ET LA LICORNE
Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas merveilleux, même la simple naissance?
Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins étonnantes.
Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée, descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces inspirent.
Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette était écrit: «Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais sans royaume.»
Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers, Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.
Mais, comme elle avait du bon sens, elle s’en émerveillait bien moins que de ce qui lui était arrivé pendant la nuit quand elle s’était étendue à côté du sous-préfet de Tséou.
Et quand, neuf mois après, elle apprit que deux Dragons ailés avaient enlacé sa maison durant qu’elle souffrait des douleurs de l’enfantement et que les cinq Vieillards sacrés, esprits des cinq planètes du ciel, étaient descendus dans sa cour pour s’entretenir des choses célestes, elle détourna la tête et considéra son ventre, comme le symbole d’un mystère vulgaire mais immense, mystère plus mystérieux que la présence des deux Dragons ailés et des cinq Vieillards planétaires.
MONG-PI
Le sous-préfet de Tséou disait avec orgueil, avec force, avec gravité:
--Il ne me fut donné qu’un fils.
Mais il savait bien qu’il en avait deux.
La ville de Tséou s’étageait au flanc d’une colline. Les plus belles maisons étaient sur la hauteur et, à mesure que l’on descendait, les jardins étaient plus petits et les toits, au lieu d’être d’ardoise, étaient faits de chaume tressé. Selon une rigoureuse prescription, toutes les rues avaient, chaque cent vingt tche, une lanterne de papier peint. Il n’y en avait qu’une seule qui n’avait pas de lanterne, c’était celle qui avait le plus besoin de lumière, une rue mal famée, au bas de la ville, qui se perdait dans la vallée.
Pour ce qui est de cette rue, le sous-préfet de Tséou négligeait ses propres ordonnances, car régulièrement, quand c’était la nouvelle lune, il s’y glissait furtivement à la tombée de la nuit, il la descendait d’un pas rapide. Il préférait alors ne pas être vu et il avait donné des ordres secrets à ses fonctionnaires de police pour qu’aucune lanterne n’y fût allumée.
--Le mal, disait-il, doit rester secret.
A la faveur de ces ténèbres, les mauvais hommes s’assemblaient, ils buvaient du vin de riz dans des boutiques enfumées, des femmes s’accroupissaient devant les seuils, la misère, immobile durant le jour, s’agitait et souffrait davantage en cherchant la joie dans l’ombre.
Le sous-préfet avait honte de lui-même; mais, pour la satisfaction de son désir, une force aveugle le poussait à se rendre chez une pauvre créature appelée Lu, qui lui donnait un plaisir aussi humble que sa propre âme.
Et, après une longue succession des visites du sous-préfet, Lu mit au monde un enfant. Il était un peu contrefait, laid de visage, avec une certaine expression de stupidité. Mais Lu l’aima d’un immense amour. Sous le voile de la laideur apparente, l’âme pure des mères perçoit la beauté réelle qui est indépendante des traits du visage.
--O sous-préfet de Tséou, dit-elle, quand ce fut la nouvelle lune après la naissance, voici l’enfant qui est né de toi et que j’ai appelé Mong-Pi.
Et le sous-préfet s’indigna fort de ces paroles et s’en alla pour ne plus revenir. Ce fut à partir de ce jour que la rue mal famée au bas de la ville eut des lanternes de papier peint.
Le visage de l’enfant devint moins stupide à cause de l’amour de sa mère qui s’y reflétait. Toute la journée Lu le tenait dans ses bras et quand elle avait bu elle le déposait sur le sol. Et comme l’unique pièce qu’elle habitait était à l’endroit où la rue faisait une pente raide, l’enfant, qu’elle avait placé sur le côté élevé, roulait vers le côté bas et se heurtait aux murs de bambou. Elle le replaçait aussitôt, et plus elle le replaçait, plus il roulait. Il roula tellement qu’à la fin il fut plus contrefait qu’avant et qu’il ne pouvait faire quelques pas sans boiter de droite et de gauche. Mais les dieux qui protègent les enfants misérables de la mort avec une sollicitude plus grande que les enfants riches, lui garantirent toutefois la vie.
Lu était une humble femme. Mong-Pi fut un humble enfant. Le sous-préfet de Tséou se détournait avec colère quand il les croisait dans une rue. Jamais Mong-Pi n’osa s’approcher de lui. Parfois seulement il le suivait de loin quand il se promenait dans la campagne et, le soir, il se postait devant sa maison et il regardait s’allumer les lumières des fenêtres.
Et le sous-préfet de Tséou était très irrité de cette ombre enfantine qui suivait son ombre.
La nuit où naquit Confucius, la nuit où les Dragons ailés planèrent et où les cinq Vieillards descendirent, Mong-Pi était assis sur le chemin. Mais il ne vit ni les Dragons ni les Vieillards. Il perçut que Tchang sur le seuil élevait au ciel un enfant.
--Puisse cet enfant-là, se dit-il, être posé sur un sol bien plat!
Et il s’éloigna en courant très vite.
Jamais plus il ne suivit dans ses promenades le sous-préfet Tséou.
LES SALUTATIONS DE CONFUCIUS
Durant toute son enfance le petit Confucius salua. Il salua les tablettes ancestrales dans l’ombre du Miao imprégné d’encens; il salua sa mère, sortant à l’aurore de sa chambre, imprégnée de lavande. Il guetta son père devant la porte pour le saluer quand il rentrait, imprégné de la poussière des rues; il observa afin de les imiter les révérences que les personnes âgées se faisaient entre elles; il salua dans la rue les gens qui passaient, quand ils avaient des broderies sur leur robe; il salua ses camarades en jouant avec eux et il leur enseigna des saluts; il salua les vieux cyprès pour leur majesté et leur droiture, les jeunes roses pour leur parfum, les pierres pour leur caractère solide, le ciel pour sa fluidité. Et quand il eut conscience des pures qualités dont son âme se remplissait, il aurait voulu se saluer lui-même pour honorer la vertu naissante.
Son père, le sous-préfet, mourut; il salua sa tombe. Des jours difficiles vinrent; il salua la pauvreté. Puis il fallut s’instruire; il salua l’école.
Modestie, application, douceur étaient ses attributs quotidiens. La politesse lui apparaissait comme une sublime expression de perfection humaine. Toutes les formes lui en étaient chères et la seule résonnance du mot politesse l’emplissait d’une délectation idéale. Il trouvait tous les usages respectables parce que c’étaient des usages. Tous les rites devaient être célébrés parce que les rites font une chaîne qui ne doit pas s’interrompre. Toutes les adorations étaient légitimes parce qu’elles étaient anciennes. Mais il honorait avant toute chose la convenance et la mesure, avec la réserve pourtant qu’il ne fallait les honorer que d’une manière convenable et mesurée.
Vers quinze ans une habitude de prosternation avait légèrement incliné son corps en avant. Son crâne avait perdu son étrange forme d’amphithéâtre et s’était modelé normalement. Il avait un visage régulier, des gestes un peu lents, une légère onction dans la voix. Une buée voilait ses yeux et il baissait souvent les paupières afin d’atténuer cette trahison du regard par où jaillit la sincérité, car il savait déjà combien une sincérité excessive est inconvenante et saugrenue dans les rapports des hommes entre eux.
Une renommée de piété filiale, d’amour de l’étude et du respect des choses respectables s’était répandue autour de lui et, comme pour tous ceux qui ont la renommée d’une qualité, cette qualité augmenta par l’idée qu’on avait d’elle. Il interrompait quelquefois son repas pour se jeter aux pieds de sa mère surprise. La consommation d’encens sur l’autel des ancêtres devint telle que, pour y suffire, il alla vendre certains bijoux qu’il jugeait méprisables parce qu’ils n’avaient pas de caractère sacré. Il prit l’habitude, quand quelqu’un se présentait, pour le voir, sur le seuil de la maison, de s’élancer à sa rencontre les bras étendus et les agitant comme des ailes, pour lui montrer que, dans son ivresse de politesse, il volait au-devant de lui.
Il tomba malade et fut obligé de se coucher la première fois qu’il vit une comète dans le ciel, parce que cette singularité lumineuse contrariait l’habitude, troublait l’ordre, interrompait l’harmonie... Mais le troisième soir de sa maladie, il se leva précipitamment, sortit de la maison malgré les prières de sa mère et gravit en courant la colline qui domine Tséou afin de saluer solennellement la comète. Elle avait disparu, et Confucius médita longtemps sur cette irrégularité céleste, cette fantaisie du divin.
LE LIVRE SUPRÊME
Tout droit se tenait Lao-Tseu pendant que Confucius saluait, droit comme le cyprès qui pousse, droit comme la pensée qui s’élève, droit comme la conformation osseuse de l’homme.
Il avait été misérable dans son enfance; il avait gardé les troupeaux dans les plaines désolées du royaume de Thsou; il avait erré sur les routes, attendu aux portes des villes que le gardien soit endormi pour entrer. Toujours il s’était tenu droit.
Il avait marché dans des déserts avec ses jambes de petit garçon, marché de longs jours sans boire et sans manger. Et il avait aperçu dans la tristesse des sables les formes silencieuses des Koei qui l’avaient fixé avec leurs prunelles laiteuses, et tenté de le saisir entre leurs antennes d’insectes. Il avait regardé ces démons en face et, sous les nuages qui descendaient, au milieu des sables qui montaient, toujours il s’était tenu droit.
Un marchand de buffles s’était mis à le haïr à cause de la bonté de son âme et l’avait attaché à un poteau par une chaîne pour ne pas se séparer de lui et le faire souffrir à son aise. Car si les bons attirent les bons, si les mauvais attirent les mauvais, les parfaits attirent les plus mauvais et exaspèrent le mal en eux. Mais, devant le marchand de buffles et sous les coups de son bambou, toujours il s’était tenu droit.
Il avait connu avec l’adolescence la plus grande souffrance humaine qui est de désirer s’instruire, de sentir son esprit comme une fleur intérieure près d’éclore et de ne pas avoir les livres, les livres où la connaissance est enclose et d’être rejeté parmi les hommes inférieurs, loin de ce qui est beau et de ce qu’on aime. Mais même en regardant par-dessus les murs, derrière les jardins taillés, les lettrés au grand front lever leur pinceau et s’entretenir des choses divines, il avait empêché son cœur d’éclater, toujours il s’était tenu droit.
Car, depuis le commencement du monde, c’est une loi inexorable. Celui qui doit s’élever très haut, celui qui doit s’en aller très loin commence sa peine dans les bas-fonds. Il faut qu’il fende la terre comme le grain de blé, après y avoir pris sa substance. Il faut qu’il parcoure les cycles inférieurs de l’homme, sans père et sans mère pour le protéger. Il doit reconnaître lui-même, avec la pierre de touche de son âme, ce qui est pur de ce qui est impur. Dans le monde changeant des reflets, il doit chercher la vraie lumière qui, lorsqu’on l’a trouvée, ne s’éteint plus. Il faut qu’il apprenne sans maître, qu’il trouve son chemin sans guide. Il faut que la laideur soit son épouse, qu’il ait des poux comme les mendiants, des soulèvements de la peau comme les galeux. Toujours il doit se tenir droit.
· · ·
A force de désirer lire les livres des hommes il arriva à lire un autre livre qui était devant lui. Innombrables en étaient les caractères, mais on pouvait les déchiffrer sans étude. Il lut le texte des nuages du ciel. Dans l’antiquité des montagnes il souleva la poussière des origines. Dans la fraîche jeunesse des herbes il fit craquer l’ode de l’éveil. En marchant dans l’eau des rivières, il comprit que le monde n’est qu’un miroir en mouvement.
Il apprit des secrets qu’on ne peut apprendre que lorsqu’on n’est pas aveuglé par la science trompeuse des hommes. Dans le regard des animaux il y a quelques-unes des grandes pensées qui forment le fond de la vérité unique. L’aspect de certains végétaux, certaines manières que les pierres ont d’être tristes lui enseignèrent qu’il n’y a que des différences de forme et que toutes les vies sont de même essence, à des points différents d’une course immense.
Et il lut tellement dans ce grand livre enluminé dont les feuillets n’avaient pas besoin d’être tournés, que, lorsqu’il put à loisir se pencher sur les tablettes de bambou attachées avec un fil de soie pour y lire la science des anciens sages, il s’aperçut que, cette science, il l’avait déjà lue, tracée en des caractères plus vastes, et que la seule sagesse vraie est celle que l’on découvre soi-même.
LE PALAIS DES DÉLICIEUSES PENSÉES
A Lo-Yang l’empereur King-Wang, de la dynastie des Tchéou, possédait un antique palais de pierre qu’il trouvait trop vieux et trop triste pour lui servir d’habitation. Ce palais s’appelait le palais des Esprits de la terre. Il y avait, à ses quatre points cardinaux, quatre grands blocs de marbre noir sur lesquels le nom de Fo-Hi était gravé. Il était entouré d’un jardin où ne croissaient que des buis et des cyprès.
De l’autre côté du fleuve Hoang-Po, face au palais des Esprits de la terre, l’empereur King-Wang fit construire le palais des Délicieuses Pensées, dont le toit était fait de tuiles bleues, les murs extérieurs recouverts de faïences colorées et qui avait cinq terrasses superposées en marbre blanc veiné d’azur avec des colonnettes légères comme des étamines de fleurs.
L’empereur fit entourer le palais des Délicieuses Pensées d’un jardin renfermant toutes les variétés de fleurs connues dans la Chine et même des fleurs singulières rapportées d’Occident par des voyageurs.
Il fit parsemer ce jardin de kiosques délicats pour la rêverie et de bassins de jade dallés de cristal pour la réflection du visage. Et ce jardin était entièrement composé de bouleaux blancs et de citronniers dorés.
L’empereur King-Wang avait rêvé dans sa jeunesse de ramener à l’obéissance tous les rois feudataires de la vaste Chine et de rendre l’empire puissant comme au temps des premiers Tchéou, ses aïeux. Mais, par une inexplicable évolution, son esprit était devenu futile, un peu plus futile chaque jour, et il ne pouvait plus s’occuper que d’insignifiances et de futilités. Il se passionnait pour les querelles des joueuses de luth, la qualité du papier des éventails, une forme nouvelle des étuis pour les ongles. Il en était arrivé à avoir mal à la tête par la seule vue des grandes lamelles de bambous où les rois instructeurs avaient tracé le cérémonial, les hymnes religieux, les chroniques des guerres et des travaux. Et il se couchait quand, par mégarde, ses doigts avaient rencontré un livre sur une étagère, à cause de la fatigue communiquée à son corps par l’occulte influence du livre.
De l’autre côté du fleuve Hoang-Po, dans le palais des Esprits de la terre, derrière les sombres files de cyprès et l’amoncellement des buis, il fit transporter les archives de l’empire, les livres sacrés, les ouvrages des philosophes anciens pour ne plus les voir et n’en plus entendre parler. Mais les grands lettrés de son entourage déclinèrent le titre de gardiens des Trésors littéraires, pensant, s’ils acceptaient, encourir une sorte de disgrâce et ne plus être admis à s’entretenir de futilités avec leur maître.
L’empereur King-Wang connut la souffrance de l’hésitation. Cette souffrance lui était particulièrement cruelle. Elle s’aggrava de l’insistance que mirent quelques mandarins à obtenir de lui Une audience promise depuis très longtemps. Il s’agissait de recevoir un homme d’une grande sagesse qui vivait misérablement à Lo-Yang et qui s’appelait Lao-Tseu. Cet homme, qui n’avait pas la culture des écoles officielles, professait sur les origines du monde des idées personnelles d’une grande profondeur. Ces mandarins allaient l’écouter souvent et l’admiraient beaucoup. Ils pensaient dans leur zèle que l’empereur ne pouvait pas ignorer un personnage aussi remarquable et être privé du plaisir de l’entendre.
King-Wang était futile mais ne l’avouait pas. Il savait qu’un souverain n’est grand que s’il favorise l’intelligence parmi ses sujets. Ainsi avaient agi les Tchéou et avant eux les Tchang et avant eux les Hia et tous ceux qui avaient gouverné la Chine depuis Hoang-Ti. Ainsi il agissait lui-même. N’avait-il pas installé les livres dans l’antique palais des Esprits de la terre? Il ne pouvait, pour le moment, accorder l’audience à l’homme remarquable appelé Lao-Tseu. Une collection de chenilles l’occupait entièrement. Mais il voulait honorer pourtant un esprit qui s’était développé loin des écoles. Le poste de gardien des Trésors littéraires était vacant. Il le donnait à ce sage. L’audience était inutile. Il irait le visiter en personne à une époque non fixée. O joie de s’occuper des chenilles, après avoir écarté la menace de deux ennuis!
LE PALAIS DES ESPRITS DE LA TERRE
Quand Lao-Tseu pénétra dans le palais des Esprits de la Terre, le soleil commençait à se lever. Il dorait la cime des cyprès, le cercle des buis, l’eau du fleuve et, sur l’autre rive, le palais des Délicieuses Pensées, au milieu de ses parterres, de ses vasques de jade, de ses passerelles de jaspe, de ses tourelles d’argent ciselé. Plus loin la ville reposait comme un océan de jouets coloriés borné de remparts, avec ses temples plats à cinq façades, ses grands espaces vides pour les cérémonies cultuelles et ses ponts bossus comme des chameaux de pierre.
Lao-Tseu considéra les salles profondes où étaient amoncelées les feuilles de bois poli nouées de cordonnets, il fit jouer les ferrures des coffres qui renfermaient les plus précieuses tablettes, il toucha avec amour des rouleaux d’écorce, il en respira la poussière sacrée. Une odeur de moisissure et de vieillesse s’élevait qui lui parut plus enivrante que l’odeur des plus aromatiques vallées où le printemps fait bouillonner la sève des végétaux. Tard se réalisait son rêve. Les secrets qu’il avait tant désiré trouver dans les livres, il les avait entrevus dans la buée de ses méditations. A présent, il savait intérieurement ce qu’il allait apprendre. Car les rêves ne se réalisent que quand on n’a plus besoin de leur réalisation.
Il était en présence des signes de la grandeur de l’homme, du verbe transmis, de l’esprit de l’antique Chine. Il ne fut plus maître de lui. Il ouvrit les bras pour saisir matériellement ce qui était spirituel. Il prit des brassées de tablettes. Il les étreignit sur sa poitrine, il les caressa de son visage ridé, de ses mains osseuses. Il se laissa tomber sur les dalles. Il parcourut un livre, puis un autre. Il aurait voulu tout lire à la fois. Il y avait des annales millénaires en caractères anciens et des annales de peuples antérieurs aux Chinois en caractères qu’il ne connaissait pas. Les livres sacrés de Yao et de Chun étaient composés de plaques d’or vierge tellement nombreuses et pesantes qu’il eut de la peine à les soulever. Il parcourut le livre où sont expliqués les rapports qui existent entre notre planète et les autres globes célestes, le livre des cinq règles immuables et des cinq devoirs, le livre de Ta-Nao où sont les principes de l’arithmétique et de la géométrie et le livre que l’impératrice Louï-Tseu, celle qui fut surnommée l’Esprit des mûriers et des vers à soie, écrivit sur l’art de filer et de confectionner des robes. Il parcourut les relations des dix sages qui avaient accompagné l’empereur Mou-Wang dans son voyage au mont Kouen-Lun que les Indiens nomment Mérou, ce qui le confirma dans son hypothèse que toute science vient de l’Occident. Il toucha une plaque de jade où l’empereur Fo-Hi avait tracé de sa main les huit premiers diagrammes et des lamelles d’ivoire où étaient les dessins des danses nommées Ta-Vou instituées par le quinzième empereur pour perpétuer la beauté de la forme humaine. Et il y avait aussi des éphémérides de villes, des énumérations de phénomènes météorologiques, des reproductions de lunes et de comètes, des cartes d’îles de la mer Orientale, des listes de génies et d’esprits et certains livres étaient faits avec des métaux mystérieux, si minces qu’ils étaient translucides et que les caractères avaient l’air d’y vivre comme des armées d’insectes intelligents.
Sur les traits de Lao-Tseu qu’avaient durcis les privations et la solitude descendit cette douceur que seule apporte le sentiment de la reconnaissance.
Il se releva, il atteignit le seuil du palais de pierre et, regardant par delà la ville les collines circulaires où s’étageaient les mûriers bleuâtres et les pêchers couverts de fleurs roses, il dit:
--Je remercie les premiers nés des anciennes races. Avec patience, ils apportèrent chacun un grain de connaissance au très pauvre grenier spirituel. Ils ont constitué un grand trésor. Je le touche, je le vois, je le possède. Mais la pierre précieuse, ineffable, celui-là seul peut la contempler qui regarde intérieurement. Avec mes yeux sans paupières je vais la chercher parmi les innombrables caractères des livres. Je la trouverai peut-être. Si je la trouve, je ne pourrai pas la léguer. Chacun doit la chercher et la trouver. Que les hommes reçoivent la bénédiction de l’homme.
Alors il eut la confuse sensation de nombreuses présences autour de lui. Il lui sembla que dans les allées de cyprès il y avait une lente promenade de sages en méditation. Il ne distinguait ni leur visage ni leur forme exacte, mais il était certain d’un passage grave de personnages qui étaient vêtus de robes et se tenaient droits et pensifs comme les cyprès et marchaient, invisibles, les bras croisés. Ces personnages ne faisaient pas de bruit en foulant le sable, on n’entendait pas leur respiration, mais ils laissaient derrière eux un sillage de pensée.
Lao-Tseu demeura longtemps les yeux fixés sur le jardin où les gouttes de rosée luisaient comme des milliers de perles. Puis les bruits de la ville en s’élevant, le soleil en répandant une plus chaude lumière dissipèrent cette illusion.
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A la même heure, vêtu d’une robe de soie blanche, l’empereur descendait les parterres de ses jardins et arrivait au bord du fleuve. Il n’avait pas pu dormir, parce qu’il savait qu’à l’aurore deux ibis apprivoisés se battaient en jouant dans les roseaux, et depuis la veille il avait craint de manquer le moment de leurs ébats dont il tirait une joie puérile.
Il aperçut, entre les buis et les cyprès, la silhouette de Lao-Tseu debout sur le seuil du palais des Esprits de la Terre. Lao-Tseu le vit aussi et quelques instants le sage et l’empereur, séparés par le fleuve, se considérèrent à la clarté du soleil levant. L’empereur se détourna vite avec ennui; mais, contrairement au plus élémentaire cérémonial, Lao-Tseu ne se prosterna pas pour toucher la pierre de son front. Comme il l’avait toujours fait, il continua à se tenir droit, droit comme les Esprits de la Terre, les frères invisibles qui hantaient le vieux palais des Livres.
LE MARIAGE DE CONFUCIUS