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Chapitre 2

Mina finit par sortir moins souvent, elle errait dans ce magnifique appartement, chef-d’œuvre de la magnificence de son père, autrefois rendez-vous de la société la plus brillante et maintenant si solitaire. Le superbe hôtel bâti par Pierre Wanghen occupe l’extrémité nord de Frédéric-Gasse, la belle rue de Kœnigsberg, si remarquable aux yeux des étrangers par ce grand nombre de petits perrons de sept à huit marches faisant saillie sur la rue et qui conduisent aux portes d’entrée des maisons. Les rampes de ces petits escaliers, d’une propreté brillante, sont en fer coulé de Berlin, je crois, et étalent toute la richesse un peu bizarre du dessin allemand. Au total ces ornements contournés ne déplaisent pas, ils ont l’avantage de la nouveauté et se marient fort bien à ceux des fenêtres de l’appartement noble qui, à Kœnigsberg, est à ce rez-de-chaussée élevé de quatre à cinq pieds au-dessus du niveau de la rue. Les fenêtres sont garnies dans leurs parties inférieures de châssis mobiles qui portent des toiles métalliques d’un effet assez singulier. Ces tissus brillants, fort commodes pour la curiosité des dames, sont impénétrables pour l’œil du passant ébloui par les petites étincelles qui s’élancent du tissu métallique. Les messieurs ne voient nullement l’intérieur des appartements, tandis que les dames qui travaillent près des fenêtres voient parfaitement les passants.

Ce genre de plaisir et de promenade sédentaires, si l’on veut permettre cette expression hasardée, forme un des traits marquants de la vie sociale en Prusse. De midi à quatre heures, si l’on veut se promener à cheval et faire faire un peu de bruit à son cheval, on est sûr de voir toutes les jolies femmes d’une ville travaillant tout contre le carreau de vitre inférieur de leur croisée. Il y a même un genre de toilette qui a un nom particulier et qui est indiqué par la mode pour paraître ainsi derrière ce carreau qui, dans les maisons un peu bien tenues, est une glace fort transparente.

La curiosité des dames est aidée par une ressource accessoire : dans toutes les maisons distinguées l’on voit, aux deux côtés des fenêtres de rez-de-chaussée élevé de quatre pieds au-dessus de la rue, des miroirs d’un pied de haut, portés sur un petit bras de fer et un peu inclinés en dedans. Par l’effet de ces miroirs inclinés les dames voient les passants qui arrivent du bout de la rue, tandis que, comme nous l’avons dit, l’œil curieux de ces messieurs ne peut pénétrer dans l’appartement, au travers des toiles métalliques qui aveuglent le bas des fenêtres. Mais s’ils ne voient pas, ils savent qu’on les voit et cette certitude donne une rapidité particulière à tous les petits romans qui animent la société de Berlin et de Kœnigsberg. Un homme est sûr d’être vu tous les matins et plusieurs fois, par la femme qu’il préfère ; même, il n’est pas absolument impossible que le châssis de toile métallique ne soit quelquefois dérangé par un pur effet du hasard et ne permette pas au promeneur d’apercevoir la jolie main de la dame qui cherche à le remettre en place. On va même jusqu’à dire que la position de ces châssis peut avoir un langage. Qui pourrait le comprendre ou s’en offenser ?

C’était donc dans le plus bel appartement de la ville arrangé ainsi, comme tous les autres, que Mina passait sa vie travaillant à côté de sa mère et de leur cousine, Mme de Strombek, jeune veuve fort piquante qui venait tous les jours passer plusieurs heures avec ces dames.

Mina recevait quelquefois le matin quelques-unes de ses amies intimes. Ces jeunes filles lui apprirent en riant et comme un nouveau triomphe sur cette terrible espèce masculine que la mode du noir pour les jeunes gommeux, en son honneur et comme pour porter ses couleurs, avait pris depuis quelques jours un nom particulier et que les redingotes noires et si serrées de ces messieurs s’appelaient des redingotes de Frédéric-Gasse du nom de la rue dans laquelle on venait les étaler.

Cette circonstance qu’il fallait ignorer fut prise en très mauvaise part par Mina.

Madame Wanghen remarqua que depuis quelque temps Mina, contre l’ordinaire de toutes les dames de Kœnigsberg, ne regardait jamais dans la rue les passants à travers les petites toiles métalliques. Elle lui en fit la guerre.

Le ton de la plus parfaite égalité régnait entre cette fille et cette mère encore si jeune 1. Cette habitude nous semblerait peu convenable en France, mais en revanche Mina n’avait pas de meilleure amie que sa mère ; mais aussi, dès sa première enfance, elle était accoutumée à disposer de son temps dans l’intérieur de la maison absolument comme il lui convenait. Dans les pays allemands une jeune fille perd de sa liberté en se mariant.

Madame Wanghen, voyant que Mina ne lui répondait point clairement sur l’éloignement qu’elle avait pris tout à coup pour la vue magnifique qui s’étend sur Frédéric-Gasse et au delà sur le superbe jardin anglais nommé Amalienruhe, cessa de lui en parler.

Mais un jour que, vers les trois heures après midi, pour jouir d’un beau soleil d’hiver, tout ce qu’il y avait d’aimable et de beau parmi les jeunes gens de Kœnigsberg se promenait à la Frédéric-Gasse dans un négligé savant qui va fort bien à la toilette allemande, Mina prit évidemment de l’humeur.

– Voudrais-tu, maman, dit-elle tout à coup, venir travailler dans le petit salon bleu ?

– Mais, ma chère amie, le salon bleu n’est agréable que le soir, il donne sur la cour et rien de plus triste un jour d’hiver. Quoi ! tu veux quitter ce beau soleil de printemps pour aller nous établir dans cette cave ! Tu étais folle de ce salon-ci il y a un an, quand ton père le fit arranger sur les dessins de notre pauvre prisonnier, le conseiller spécial Eberhart.

Mina rougit et ne répondit pas.

– Je parie, dit sa mère, après un moment de silence, que tu es en délicatesse avec quelqu’un de ces beaux jeunes gens si serrés dans leur redingote, qui passent et repassent sous nos fenêtres et me semblent même élever un peu la voix quand ils arrivent sur le beau trottoir de granit qui borde la maison. Plusieurs d’entre eux, si je ne me trompe, ont dansé avec toi au dernier bal que nous donnâmes avant nos malheurs. Quelqu’un d’eux se sera mal conduit depuis ce grand jour ?

Je vois que le lecteur est scandalisé, mais, à mon grand péril, j’ai pris le parti d’être vrai ; oui, il y a des pays où l’on a le malheur de ne pas agir exactement comme en France. Oui, il y a des pays où une mère, parfaitement sûre d’ailleurs de la sagesse de sa fille, plaisante avec elle sur l’homme que celle-ci pourra désirer pour époux. Aussi, chose scandaleuse, presque tous les mariages s’y font par amour. Et pendant des années entières ces demoiselles font la conversation dans un coin du salon à trois pas de leur mère avec l’homme qui espère les épouser. Et si cet homme, chose inusitée, venait à cesser ses visites, il serait complètement déshonoré. Au reste ce temps est peut-être le plus aimable de la vie pour l’un comme pour l’autre.

Une conséquence terrible de cette honnête liberté, c’est que fort souvent un jeune homme riche épouse une fille pauvre sous le vain prétexte qu’elle est jolie et qu’il en est amoureux fou, ce qui porte un notable préjudice à la classe respectable des demoiselles maussades dépourvues d’esprit et de beauté. Tandis qu’en France la base de toute notre législation non écrite relativement au mariage, c’est de protéger les demoiselles laides et riches. A prendre les choses philosophiquement, si ce n’était le tort fait à MM. les Notaires chargés parmi nous de former les liens de l’hyménée entre gens riches et qui ne se sont jamais vus, j’aimerais assez ces deux ou trois ans de bonheur un peu niais et d’illusions charmantes que les usages de son pays donnent à un jeune Allemand. Il rencontre ce bonheur précisément à ce moment si maussade parmi nous où la voix terrible de la nécessité se fait entendre pour la première fois. Il faut prendre un état, dit-elle, et le pauvre jeune homme s’en va travailler comme surnuméraire dans quelque sombre bureau pour arriver à avoir un jour un état. Le jeune Allemand, en allant à ce bureau, si maussade, passe deux fois par jour sous les fenêtres garnies de toiles métalliques de la jeune fille qu’il aime et qui travaille là à côté de sa mère. Il s’estime parfaitement heureux si elle lui permet de passer dans sa rue trois fois au lieu de deux, et, si elle apprend sur son compte quelque chose qui lui fasse ombrage, elle sait fort bien le prier à la première rencontre de choisir pour aller à ses affaires une autre rue que la sienne.

Quelquefois aussi on se parle sous les yeux des parents, assis tous les deux au bout d’une de ces tables de bois peintes en vert qui garnissent le Chasseur Vert (grün Jager), jardin anglais, situé à un quart de lieue de Kœnigsberg, célèbre par ses vieux ormeaux et dépendant autrefois de l’antique abbaye de Quedlimbourg.

C’est là que, deux ou trois fois la semaine sur les cinq heures du soir en été, tout ce qu’il y a dans la ville de jeunes filles et de jeunes femmes se donnent rendez-vous pour prendre du café au lait en plein air. Il y a toujours quelque troupe de musiciens bohémiens qui donne du cor à quelque distance, cachée sous de grands ormeaux contemporains des derniers grands maîtres de l’Ordre Teutonique. La petite tasse d’argent avec laquelle la jeune femme jouant de la harpe et suivant la troupe des musiciens vient faire la cueillette, ne recevrait pas un seul gutegroschen (pièce de trois sous et demi) si ces musiciens bohémiens avaient l’impertinence de jouer la musique composée par eux. Ce sont toujours des morceaux choisis de Beethoven, de Weber, de Mozart et d’autres auteurs encore plus anciens, tels que Bach ou Haendel 2.

Les cœurs faits pour la musique et l’amour trouvent délicieuses ces harmonies de cor jouées sur une mesure un peu lente. Les cœurs les plus secs : les marchands avares, les vieux juges dévoués à la Cour, les journalistes qui font l’éloge de l’alliance russe n’en sont pas trop choqués. Cette musique est assez éloignée pour qu’absolument parlant, on puisse ne pas l’écouter si l’on n’est pas disposé à la goûter, en un mot cette musique douce et mélancolique n’a rien de l’effronterie d’une chanteuse française conduite par un homme à gants jaunes et venant s’asseoir à côté d’un piano.

Mais, dira le lecteur, est-ce un voyage en Allemagne ou une simple nouvelle que vous prétendez me faire lire ? Peut-être ni l’un ni l’autre ; il est possible qu’il ne s’agisse de rien moins que d’un traité de métaphysique transcendentale d’après les principes de l’illustre Schelling que de peur de l’ironie française on fera exposer dans un dialogue savant et gracieux à la fois qui aura lieu au Chasseur Vert entre l’héroïne de la nouvelle, Mina Wanghen, et un de ces jeunes gens si serrés dans leur redingote, que garnissent si joliment des découpures de velours noir. Quand il deviendra trop savant, le dialogue aura lieu entre Mina Wanghen et son illustre maître le professeur et conseiller spécial Eberhart, maintenant retenu pour son bien à Schweidnitz, l’une des plus belles forteresses prussiennes de la Silésie.

Pour le moment toutefois le dialogue n’aura lieu qu’entre Mina Wanghen et sa mère et nous ne sommes pas encore arrivés aux parties sublimes du livre.

Mina rougit beaucoup à l’observation que lui fit sa mère, puis se jeta au cou de sa mère et fondit en larmes 3.

– Eh bien, dit Madame Wanghen en souriant, voilà ma pauvre Mina qui aura perdu ce beau surnom de la dédaigneuseque lui avaient donné ses amies les jeunes filles de Kœnigsberg, et je n’en suis pas fâchée : ton pauvre père désirait tant trouver à te marier avant que tu eusses vingt ans !

Mais Mina ne souriait point, Madame Wanghen ajouta d’un air plus sérieux :

– On t’aimait, on ne t’aime plus ; ou plutôt tu auras effrayé par quelqu’une de ces idées singulières qui grâce au ciel ne te manquent point, et l’on t’aime moins ?

– Tu vas te moquer de moi, chère maman, et m’appeler encore bizarre, c’est pourquoi je n’ose presque parler, mais ces jeunes gens me font horreur.

– Comment horreur ! dit Madame Wanghen en riant ; c’est-à-dire que l’un d’eux t’inspire des sentiments de colère, peut-être a-t-il un ami qui lui a donné de mauvais conseils ?

– J’ai honte de te dire ce que je pense, dit Mina animée par le sentiment de courage satisfait que lui donnait la hardiesse d’avoir enfin osé rompre la glace sur cet étrange sujet. Non, chère maman, ce sont tous ces jeunes gens, pris en masse qui me font horreur : j’ai lieu de croire par leurs mines, par leurs petits bouquets tous composés de lilas qu’ils auront su par mes amies être ma couleur favorite, et enfin par mille petites choses, qu’ils viennent se promener ici sous nos fenêtres précisément à cause de moi. Voudrais-tu, maman, faire le bonheur de ma vie ?

– Et comment, ma fille ? dit Madame Wanghen, un peu effrayée de l’extrême sérieux avec lequel cette question était faite.

– Ce serait de nous mettre d’accord avec mon cousin Wilhelm et de publier que nous sommes toutes les deux entièrement ruinées 4.

En faces, cette note en dessous du croquis :

« A quatre heures, le 5 juin, mon ballon qui promène mon imagination, au lieu de se tenir en A comme hier, va trop haut et monte en B, de cette hauteur, je n’ai plus qu’une vue cavalière des objets et non une vue pittoresque ; de là, grande difficulté à écrire. Cela vient de la promenade de trois heures ce matin dans Nantes. 5 juin 1837. » N. D. L. E.

– Que dis-tu, chère amie ? dit Madame Wanghen, croyant avoir mal compris.

– Que tous ces jeunes gens, réunis là, dans le vil motif de gagner les millions de ma dot, et dans ce but affectant tous les dehors d’un sentiment tendre, me font horreur. Aucun d’eux n’a garde d’être jaloux de son voisin et, qui sait ? peut-être quand je regarde par hasard dans la rue, suivant mon ancienne habitude, celui sur lequel hasard a fait tomber mon regard s’en vante avec ses amis et pour ce jour-là passe pour le préféré.

– Ah ! nous y voilà enfin. Tu avais un jour distingué un de ces jeunes gens qui n’a répondu à tant de bonheur que par de l’indifférence ? Le monstre !

– Jamais je ne serai indifférente, moi, pour aucun d’eux, dit Mina avec le regard tranquille de la naïveté ; tous me révoltent également. N’est-il pas vrai que depuis un mois une quantité étonnante de jeunes négociants du nord de l’Allemagne se soit donnée comme rendez-vous à Kœnigsberg et surtout qu’(ils) se soient faits tous recommander à Wilhelm ? Le général von Landek me l’a fait remarquer.

– C’est que, sans vanité, ou avec vanité, notre maison passe pour la première de Kœnigsberg.

– Eh bien ! la réunion de ces jeunes gens me fait horreur, je ne sais comment t’expliquer le genre et l’excès de mon horreur, et c’est pourquoi depuis huit ou dix jours je te fais un secret de ce sentiment-là. Depuis j’ai été conduite à des réflexions bien tristes pour l’avenir et qui me font revenir avec plus d’amertume encore sur la perte que nous avons faite. Mon père de son vivant ne m’aurait donné qu’une dot modérée : je ne serais point une héritière célèbre. Ainsi, chère maman, dit Mina en rougissant beaucoup, je ne pourrais jamais, comme toutes les jeunes filles mes amies, me flatter d’inspirer un sentiment tendre… Enfin tu me rendrais bien heureuse, chère maman, si tu voulais permettre de publier que nous sommes ruinées.

– Ma fille, un mensonge aussi grave est absolument défendu par la religion, reprit Madame Wanghen d’un ton fort sérieux.

– Mais, maman, à qui fait-il tort ce mensonge ?

– Dès qu’on se permet une mauvaise action en la justifiant par le motif, il n’y a pas de raison pour s’arrêter et l’on peut arriver ainsi aux choses les plus horribles.

– Maman, dit à son tour Mina d’un air fort sérieux, le bonheur de toute ma vie est attaché à ce mensonge. A cause de ces millions jamais je ne pourrai croire qu’on m’aime. Ainsi je suis plus malheureuse que si j’étais bossue : une malheureuse jeune fille avec ce défaut peut espérer que son bon caractère, que sa patience toucheront quelqu’un, mais je suis marquée de ce sceau fatal par le destin, jamais je ne pourrai croire que je suis l’objet d’une préférence réelle, etc., etc.

Madame Wanghen avait l’air fort étonnée ; Wiihelm Wanghen le chef actuel de la maison vint voir ces dames le soir, comme c’était son habitude. Mina lui demanda un moment d’entretien et passa dans un salon voisin. Là elle lui fit la proposition de la faire passer pour entièrement ruinée.

Ce sage banquier d’abord ne comprit pas, puis fut fort scandalisé.

– Folie ! folie ! s’écriait-il par moments, durant la harangue de Mina. Quoi, ma chère cousine, s’écria-t-il enfin, quand Mina lui donna le temps de parler, vous permettriez que le mot de ruine fût accolé au beau nom de Wanghen, sans tache jusqu’ici ? Vous manqueriez à ce point, permettez-moi d’aller jusqu’à cette extrémité, à ce que vous devez à votre mémorable père ?

Wilhelm finit par refuser absolument.

– Eh bien, en ce cas, dit Mina en colère, votre prétendue reconnaissance pour votre bienfaiteur ira-t-elle jusqu’à trahir sa fille ? Si ma mère, par pure bonté pour moi, me permettait de nous faire passer pour ruinées, nous trahiriez-vous ? répondez, Wilhelm ?

Le négociant, un peu ému par ce mot de manque de reconnaissance, demanda vingt-quatre heures pour réfléchir à une proposition si étrange.

– Demandez-moi, ma cousine, un quart de ma fortune, elle n’est pas bien considérable cette fortune, eh bien, je vous donne plutôt ce quart. Vous verrez alors si je mérite ce mot cruel : manque de reconnaissance envers la famille de Pierre Wanghen.

Le soir, et ce fut pour la première fois de leur vie, il y eut du froid entre la mère et la fille. Celle-ci demanda la permission de se coucher de bonne heure. Madame Wanghen soupa seule, fort affligée, et écrivit à Wilhelm pour le prier de passer chez elle le lendemain matin à six heures avant que Mina fût levée.

Ces deux bons cœurs allemands réunis le lendemain déplorèrent à l’envi la folie de Mina. Wilhelm démontra sans peine à Madame Wanghen que, quand bien même leur intérêt lui permettrait de se résoudre à une telle imposture, la chose était impossible à exécuter. Comment faire disparaître une fortune de plus de deux millions et demi de thalers ! Et supposez qu’on pût trouver un roman quelconque plus ou moins probable, la justice ne trouverait-elle pas un moyen légal de demander communication des pièces ? Quoi ! peu de mois après la mort du célèbre banquier Pierre Wanghen, connu de toute l’Allemagne, sa fille unique, encore mineure, était réduite à la pauvreté ou du moins à une aisance ordinaire !

– Mais, ma chère et vénérée dame, s’écriait le neveu, je fais injure à votre bon sens non moins qu’à votre conscience en discutant un seul moment un projet aussi fou. Songez donc qu’il s’agit d’une mineure ! Impossible, impossible et avant tout criminel !

Madame Wanghen ne se figurait nullement avoir une supériorité quelconque sur sa fille. Je pense bien que, poussée à bout et dans les grandes occasions, elle aurait essayé de se prévaloir du titre de mère, mais ce qui l’emportait de bien loin sur tout, c’était l’amitié passionnée et nécessaire à sa vie qu’elle avait pour sa fille. Ce refus qu’elle lui avait opposé la veille l’avait empêchée de fermer l’œil, elle avait passé la nuit à chercher s’il n’y avait pas un moyen légitime de satisfaire l’étrange résolution de Mina. La richesse ou la pauvreté n’est après tout, se disait-elle, qu’une condition secondaire de la vie. Supposons que mon mari se fût ruiné les dernières années de sa vie et nous eût laissées avec mille thalers de rente, en aimerais-je moins ma fille ? En serions-nous moins unies ?

Mais le neveu de Pierre Wanghen était fort insensible à ces sortes de raisonnements, il y voyait une folie pure. Madame Wanghen, voyant que le temps s’écoulait rapidement, finit par dire à son neveu :

– Allez de grâce, mon cher neveu, chez le fameux avocat Willibald, suppliez-le de venir à l’instant chez moi pour une consultation, obtenez sa parole d’honneur qu’il ne communiquera jamais à personne au monde la question que l’on va lui soumettre. Je veux le faire déjeuner avec ma pauvre Mina ce matin. Je ne puis pas rester en froid avec elle. Son père du haut du ciel me le pardonnerait-il ? Je mourrais trop heureuse si je puis prouver à Mina que, quand même j’y consentirais, la chose est physiquement impossible.

– Je dirai un mot à l’avocat.

– Gardez-vous en bien, mon cher ami, ne lui dites rien, je vous en prie, qui puisse lui faire croire qu’il m’obligera en donnant telle réponse plutôt que telle autre. D’abord je répugne à ce moyen et ensuite Mina lirait dans ses yeux qu’il a été prévenu et au lieu de jeter l’odieux de la chose sur l’impossibilité matérielle, j’en prendrais encore une bien plus grande partie. Moi, suborner un avocat appelé en consultation !

– Vous avez raison sur tout, Mina devinerait tout ce que nous aurions fait. Tenez, voulez-vous que je vous le dise ? Elle a trop d’esprit. Et ce fut une erreur de mon excellent oncle d’aller lui chercher pour répétiteur d’histoire ce fou d’Eberhart. Autre faute, complément de la première, d’aller promettre à ce diable de métaphysicien une rente viagère de mille thalers (3.370 francs) si, arrivée à l’âge de seize ans, Mina obtenait dans Kœnigsberg la réputation d’une fille d’esprit. Eh bien, elle jouit de cette réputation ; elle est plus souvent citée pour son esprit que pour sa beauté, vous voyez ce qui en arrive. Qu’est-ce que cet esprit produit pour son bonheur réel ? Comme si d’être la plus jolie fille de la ville ne suffisait déjà pas. D’après ce que je vois, cet avantage poussé à ce point n’est pas même à désirer.

L’avocat Willibald arriva en habit noir et en grande tenue dès neuf heures du matin. Les gens qui le rencontrèrent dans la rue ne doutèrent pas qu’il ne fût appelé par S. E. M. le Président de la Chambre (le préfet).

Mina fut admirable dans sa discussion avec l’avocat Willibald. Dans sa discussion avec sa mère le respect avait voilé l’énergie, la verdeur de ses répliques. L’avocat eut l’imprudence de ne pas se renfermer dans l’impossibilité matérielle de la chose ; adorant l’emphase comme tous les avocats du monde, il eut la maladresse de prétendre que le projet en question était illégitime.

– Et à qui peut-il nuire, dit Mina ?

– A vous, mademoiselle.

– Et ne suis-je pas juge de ce qui convient à mon bonheur ?

– Mais, mademoiselle, les lois n’ont jamais parlé d’une telle action !

– Et que me font les lois ? D’ailleurs même d’après vos propres maximes tout ce qu’elles ne défendent pas est permis.

La discussion fut chaude. Plus l’avocat s’embrouillait, plus ses répliques étaient longues. Willibald finit par s’en aller sous le prétexte que le courrier de Berlin le pressait.

– Savez-vous, mademoiselle, que vous m’ôtez presque les moyens de répliquer, à moi qui plaide depuis vingt-sept ans et avec quelque succès ? Eh bien, prenez toute votre fortune, en diamants ou en billets de la Banque d’Angleterre, allez en pleine mer et là, devant témoins, jetez cette fortune à la mer. Votre nom retentira dans tous les journaux de l’Europe. Les gens d’esprit de tous les pays vous diront ce que jadis un homme d’esprit d’Athènes disait à Diogène : « Diogène, à travers les trous de ton manteau j’aperçois ta vanité ! » Vous passerez pour la personne la plus belle, mais la plus vaniteuse de l’Europe. Or la vanité est un vilain défaut. Quoi, avoir besoin de l’assentiment des autres pour savoir si l’on est heureux !…

Et l’avocat parla longtemps.

– Eh bien ! que diriez-vous, monsieur, de la possibilité de changer de nom, et d’état : Mademoiselle Smith, avec mille thalers de rente.

– Rien qu’un mot, toute demoiselle jeune et jolie qui change de nom est supposée (avec la permission de madame je parle en juriste, dit l’avocat en saluant Madame Wanghen) est supposée avoir eu le malheur de devenir mère avant d’être épouse. Il faudrait donc par une préparation chimique (du nitrate d’argent) vous étendre une grande tache rougeâtre sur la figure en forme et simulation d’une affection cutanée. Encore, mademoiselle, par malheur il y a tant de souplesse dans votre taille, tant de jeunesse dans votre démarche que (si) quelqu’un de nos jeunes négociants du commerce allemand vous rencontrait à Naples, ou à Paris, ou à New-York, — et où ne pénètrent pas nos jeunes allemands ? — (il) finirait par reconnaître mademoiselle Wanghen.

Quatre heures sonnaient. L’avocat était pâle de fatigue. Madame Wanghen le prit à part, le paya richement et lui demanda le secret. Ce que l’avocat Willibald promit avec dignité et il tint sa promesse.

– Eh bien, ma fille, dit Madame Wanghen en rentrant au salon ?

– Eh bien, maman, je serai profondément malheureuse, mais j’ai acquis ce que je croyais impossible, de nouvelles raisons pour t’aimer, et elle se jeta dans les bras de sa mère.

Ces dames firent la conversation sans aucune réticence sur les projets de Mina, chose rare selon moi, même dans les familles les plus unies, et assez fréquente néanmoins en Allemagne : par un effet de la sympathie chacun de ces deux êtres trouvait réellement son bonheur dans le bonheur de l’autre.

– Mais, maman, dit un jour Mina à sa mère, m’accorderais-tu d’aller passer trois mois à Paris dans une sorte d’incognito ? Je serais délivrée de la vue de tous ces beaux jeunes gens allemands qui, je l’avoue, devient intolérable pour moi. A Paris, nous ferions une dépense très modérée, et…

– Nous partirons quand tu voudras, ma fille, et je prendrai sur moi le singulier de cette résolution… Je me ferai ordonner les eaux de Pilnitz en Bohème, où notre roi va tous les ans. Ah ! ma chère Mina, que je suis heureuse de faire quelque chose pour te plaire !

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