L’OUED GUIR.]
L’erg est immuable dans les limites de la vie et de la mémoire humaine. Mais il n’en est plus de même si nous envisageons le même grand erg du point de vue d’où les géologues mesurent le temps. Nous voyons alors l’erg se déplacer dans toute sa masse sous la poussée des vents dominants. Depuis la fin du quaternaire, c’est-à-dire depuis la fin d’une période géologique toute proche de nous, il est évident que l’erg du Gourara a notablement bougé ; tout entier, en bloc, il tend à remonter les pentes de sa cuvette vers l’ouest, refoulant la Saoura.
L’OUED IGHARGHAR. — Les massifs montagneux du Sahara lui-même, ceux qui se dressent, à des altitudes considérables, au cœur même du désert, sont naturellement eux aussi des lieux de sources, pour de grands oueds quaternaires, qui survivent plus ou moins dans des oueds modernes. Le Tibesti semble bien être le plus élevé de ces massifs. La mission Tilho évalue l’altitude de l’Emi Koussi à 3.400 ou 3.500 mètres ; c’est environ 500 mètres de plus que l’Ilaman, point culminant du Hoggar. La carte Tilho nous montre le Tibesti sculpté de vallées bien nettes qui divergent en auréole dans toutes les directions ; ils ont des trous d’eau pérennes puisque Tilho en a rapporté un crocodile. Mais les destinées ultérieures de ces oueds sont bien mal connues dans les cuvettes inexplorées qui entourent le massif.
L’Aïr est d’altitude plus humble. Le plus haut sommet ne dépasse guère 1.700 mètres. C’est pourtant un centre hydrographique important d’où divergent des vallées d’oueds. L’Aïr est le plus anciennement connu des massifs sahariens ; il a été vu par Barth et souvent revu depuis ; on en a des cartes relativement bonnes. Parmi les oueds de l’Aïr, les soudanais, ceux dont les vallées se dirigent vers le Niger, sont à peu près connus dans leurs lignes générales. Mais sur la face orientale de l’Aïr, les oueds proprement sahariens sont tout à fait inconnus.
En revanche nous sommes assez bien renseignés sur le Hoggar et sur les oueds qui en descendent. Encore faut-il distinguer. L’oued Tafassasset, avec un réseau puissant, n’est autre que la tête, aujourd’hui presque complètement desséchée, du Bas Niger. L’oued Tamanrasset allait, semble- t-il, à l’époque quaternaire, rejoindre le Niger dans la cuvette de Taoudéni. Mais le Tafassasset et le Tamanrasset ne sont connus que très en gros ; on les entrevoit. On voit nettement, au contraire, l’oued Igharghar. Son réseau tout entier, mais surtout la moitié septentrionale, la zone d’épandage, est en plein Sahara algérien, dans une région qui sort déjà de l’âge des explorations, pour entrer dans celui des levés topographiques. Il est possible d’analyser l’Igharghar comme nous avons analysé l’oued Saoura.
L’oued quaternaire, ancêtre de l’Igharghar, se laisse reconstituer intégralement, de la source à la zone d’épandage, au rebours de la Saoura quaternaire, dont la zone d’épandage est encore inconnue. On mesure cet oued considérable, qui avait sa source sous le tropique et sa cuvette terminale près de Biskra ; un millier de kilomètres de développement à vol d’oiseau ; quelque chose d’intermédiaire comme longueur entre le Danube et le Rhin. Sa pente générale était accusée, puisqu’il avait sa tête à plus de 2.000 mètres d’altitude, et le fond de sa cuvette terminale au-dessous du niveau de la mer. Son réseau d’affluents était très développé, touffu, et il se déchiffre aisément encore aujourd’hui dans ses lignes générales entre les frontières de la Tripolitaine et l’arête centrale du Tadmaït. C’est probablement le plus beau fossile actuellement connu d’oued saharien.
[Illustration : Cliché d’aviation
PL. XI. — LE PLATEAU DES DAYAS, AU SUD DE LAGHOUAT.
Au premier plan, tout près, une daya ressort nettement.
On distingue le ruissellement convergent, qui atteste la dépression légère.]
[Illustration : Cliché du P. Savignac
PL. XII. — LES BOIS AJOURÉS DES VILLES SAINTES (DJEDDA, YAMBO).]
L’Igharghar coulait du sud au nord, du cœur du désert à sa périphérie, exactement au rebours de la Saoura ; au lieu de venir de l’Atlas, il y allait. Les conséquences de ce fait sont considérables.
Par sa masse et son altitude, le Hoggar attire les orages ; il reçoit des pluies moins rares que le désert environnant ; mais il demeure désertique ; il s’en faut de tout qu’il soit un château d’eau comparable à l’Atlas. Aussi n’y a-t-il rien dans le haut Igharghar moderne qui puisse se comparer à ces crues de la Saoura, régulières et puissantes, qui se concentrent dans un seul chenal et le balaient à la façon d’un mascaret, de bout en bout, jusqu’à 500 kilomètres des sources. Il n’est pas question assurément qu’une crue, si puissante qu’elle soit, partie du Hoggar, puisse cheminer jusqu’aux grands chotts au pied de l’Atlas, le long d’un chenal dont la continuité est immensément rompue. Ce n’est pas seulement irréel, c’est inimaginable.
Même dans le haut Igharghar, celui du Hoggar, encore qu’il manque des séries systématiques d’observations, il semble bien qu’il n’y ait plus de vie commune du réseau aboutissant à l’artère centrale. Chaque artère du réseau semble donc avoir sa vie propre, mais qui doit être assez active. Assurément, il n’y a pas au Hoggar de ruisseaux, mais il y a sûrement des trous d’eau pérennes, puisqu’il y a des poissons et assez gros : les mares les plus importantes se trouvent apparemment dans les oueds entaillés dans les plateaux gréseux, parce que la nappe souterraine trouve dans les grès des conditions meilleures pour son accumulation et sa protection. En tout cas, c’est dans un oued du plateau gréseux, le Mihero, qu’on a trouvé le crocodile du Hoggar. C’est d’ailleurs dans des mares analogues du Tibesti que la mission Tilho a trouvé le même crocodile. L’identité de cette faune résiduelle souligne celle des conditions générales au Tibesti et au Hoggar, aussi bien dans le passé que dans le présent. Elle nous aide à asseoir la conviction que l’Igharghar est représentatif de toute une catégorie.
C’est la zone d’épandage de l’Igharghar qui est particulièrement intéressante. Elle est au pied de l’Aurès le massif le plus puissant et le mieux arrosé de l’Atlas saharien. Par surcroît, l’oued Djedi qui longe le pied de l’Atlas achemine à cette zone d’épandage tous les orages qui tombent dans la moitié orientale de l’Atlas saharien depuis Laghouat. Les alluvions de la cuvette emprisonnent donc des nappes d’eau puissantes, qui jaillissent en puits artésiens. Là, dans les oasis de l’oued R’ir et du Djerid, poussent les meilleures dattes de tout le Maghreb. Ce coin d’une si grande importance humaine, et qui touche l’Algérie, est desservi par un chemin de fer ; on commence à en avoir des cartes topographiques. Le modelé en apparaît nettement. La zone d’épandage de l’Igharghar se trouve être en somme mieux connue encore que son cours supérieur.
Quand on jette un coup d’œil sur un dessin général de l’Igharghar, on voit se révéler à la fois la cohésion ancienne du réseau et sa dissociation actuelle. Il est aisé d’imaginer, de reconstituer par la pensée l’oued quaternaire, mais il faut le reconstituer ; il y a des coins pourris, des traits effacés. C’est naturellement le cœur du réseau qui a souffert, les points de confluence, c’est-à-dire les zones de colmatage. A leur détriment, s’est développé le grand erg, qui a tout rongé, et qui donne bien sur la carte l’impression de ce qu’il est, une maladie, une sorte d’éléphantiasis de l’oued quaternaire.
[Illustration :LE SAHARA ALGÉRIEN
FIG. 8. — L’OUED IGHARGHAR ET SON ERG.]
Ces rapports entre l’erg oriental et l’Igharghar sont exactement les mêmes que ceux qu’on a constatés entre l’erg occidental et la Saoura. Et le parallélisme se laisse poursuivre. L’erg de l’Igharghar est désaxé par rapport à la zone d’épandage ; le fond du bassin, autour de Touggourt et d’Ouargla, est à peu près libre de dunes ; toute la masse de l’erg est refoulée sur la pente orientale et sud-orientale de la cuvette, jusqu’aux portes de Radamès ; on a l’impression que là aussi l’erg s’est déplacé, et le sens de ce déplacement apparent est bien celui du vent dominant. Ici, en effet, sous l’influence des Syrtes, les vents d’hiver s’infléchissent et soufflent du nord-ouest, presque de l’ouest.
LE DESSÈCHEMENT DU SAHARA. — Quand on regarde, sur le terrain ou simplement sur la carte, le lacis extraordinairement développé des oueds morts, squelettes en décomposition qui font un contraste évident avec la pauvreté des oueds vivants, il est impossible de passer sous silence le problème du dessèchement. Les géographes l’ont souvent posé à propos de régions très diverses de la planète. L’Asie intérieure a plus particulièrement attiré l’attention parce qu’elle est le point d’origine des grandes migrations qui ont à plusieurs reprises bouleversé la face de l’Europe ; grandes migrations de nomades jaunes, Huns, Mongols, Turcs ; longues poussées venues de loin qui, par répercussion, ont peut-être déclanché les migrations des tribus germaniques. A l’origine de ces crises humaines, peut-on imaginer une crise climatique de dessèchement dans l’Asie intérieure ? Au Kalahari, Passarge a accumulé les preuves impressionnantes de dessèchements récent, voire actuel.
La question se pose à propos du Sahara pris dans son ensemble.
Ce n’est pas une question géologique. Il n’y a pas lieu de se demander si le climat de la planète depuis le quaternaire a subi une grande oscillation très vive dans le sens de la sécheresse. Le fait est évident, parfaitement incontesté. La question n’existe qu’au point de vue historique. Il s’agit de savoir si le dessèchement continue sous nos yeux, s’il y a une progression que la courte mémoire de l’humanité puisse mesurer. Cette question est encore à résoudre. Nulle part il ne lui a été fait une réponse décisive.
En ce qui concerne le Sahara, il faut distinguer. Par sa face méditerranéenne, il est associé aux plus anciens souvenirs de l’humanité civilisée. Nulle part sur la planète l’histoire ne remonte aussi loin dans le passé qu’en Égypte. Le Maghreb est en pleine lumière historique depuis deux millénaires, depuis Carthage. Les historiens et les géographes de l’antiquité nous décrivent un Sahara à peu près tel que nous le voyons. Leurs descriptions, il est vrai, n’ont pas une précision scientifique. Mais bien des monuments de l’antiquité fournissent des données d’une exactitude plus grande. La région des Terres Sialines, dans le Sud tunisien, a été depuis l’occupation française le théâtre d’une expérience intéressante. Il y a un demi-siècle c’était une steppe couverte de meules romaines, qui témoignaient de l’abondance des pressoirs à huile dans l’antiquité. Sur la foi de ces documents archéologiques, la direction tunisienne de l’agriculture, sous la direction de Paul Bourde, n’a pas hésité à entreprendre la captation des sources et la plantation d’oliviers. En peu d’années, elle est arrivée à reconstituer, intégralement à ce qu’il semble, les olivettes romaines. Un pareil fait semble incompatible avec une détérioration sensible du climat depuis l’époque romaine. « La plupart des sources qui alimentaient des centres Romains, dit Gsell, existent encore... Leur débit a-t-il diminué depuis une quinzaine de siècles ?... de rares constatations permettent de croire qu’en divers lieux ce débit ne s’est pas modifié. »
Les historiens et les archéologues ne sont donc pas arrivés à la constatation d’un seul fait positif permettant de conclure avec certitude que le climat ait changé dans ces pays méditerranéens où l’histoire est née.
Cette conclusion négative est la seule actuellement possible, en ce qui concerne le climat proprement dit, la pluviosité. Mais s’agit-il du dessèchement matériel du sol dans le Sahara, la question change de face. Il est évident que la quantité absolue des eaux superficielles sahariennes va constamment en se raréfiant. Cela résulte de ce que nous avons dit. Des fleuves soudanais comme le Niger ou le Chari, refoulés par l’épaisseur croissante de leur zone d’épandage, victimes de captures au profit de l’Océan, ont cessé d’irriguer le Sahara Méridional à des époques qui peuvent très bien avoir été historiques, et qui, en tout cas, ne peuvent pas être reculées indéfiniment dans le passé.
Au centre même du Sahara, dans la région du Hoggar, le botaniste Lavauden croit retrouver des évidences de dessèchement récent : et des fouilles archéologiques au tombeau de Tin Hinan tendraient à faire soupçonner une aggravation du climat désertique depuis le haut moyen âge.
Le processus même de la destruction des réseaux d’oueds quaternaires amène nécessairement un dessèchement du sol, comme le montre une analyse sommaire de ce processus.
CYCLES D’ÉROSION DÉSERTIQUE. — Ce grand canal naturel d’irrigation qu’est une vallée quaternaire achemine dans certains cas, aussi longtemps qu’il subsiste, jusqu’au cœur du Sahara, des pluies lointaines, tombées hors du domaine désertique.
Mais les pluies mêmes, telles quelles, qui tombent au désert, n’y ont pas le même effet utile suivant qu’elles trouvent ou ne trouvent pas, pour les recueillir, un réseau préexistant de vallées creusées par l’érosion de fleuves disparus. Quand aucun réseau d’oueds n’organise le drainage, sur des roches de perméabilité variable, souvent lente ou nulle, l’énorme masse d’eau que déverse un orage se trouve livrée par la stagnation, le ruissellement fragmentaire, court et désordonné, à l’évaporation intense et presqu’instantanée. Un réseau d’oueds concentre cette masse d’eau, et l’entraîne à vive allure jusqu’aux cuvettes alluvionnaires ; elle en imbibe les terrains meubles, et elle constitue dans leurs profondeurs des réserves durables. Au Sahara Occidental, où le réseau quaternaire est particulièrement développé, toute la végétation est concentrée le long des oueds, dans le chapelet de leurs cuvettes. Les mots oued et pâturage sont interchangeables dans le langage des nomades, dont ils sont la résidence habituelle. En beaucoup de points où les berges sont insensibles, l’oued ne se reconnaît plus qu’à la traînée de verdure qui jalonne à la surface de la plaine le passage du chenal souterrain. Souvent on ne voit qu’une cuvette, une dépression vaguement circulaire, seule tapissée de verdure au milieu du néant qui l’entoure. Les Arabes du Sahara lui donnent le nom de daya ; ce sont évidemment les « vleys » que Passarge nous décrit dans le désert de Kalahari. Notez qu’une pareille formation suppose a priori, sans dénégation possible, une circulation souterraine. Si l’eau séjournait dans la cuvette, elle y déposerait assurément du sel ; nous aurions un chott, une sebkha, ce qu’on appelle en Amérique ou en Australie « salt- pan ». L’eau ne peut demeurer douce, utilisable pour les plantes, que s’il y a écoulement. Le lac Tchad est une immense daya.
Au pied de l’Atlas saharien, à peu près sous le méridien d’Alger, et au sud immédiat de Laghouat, il existe une région qu’on appelle plateau des dayas. Les cuvettes de verdure mettent seules de la vie dans l’aridité absolue du désert environnant ; ce sont de très belles dayas où se pressent de gros arbres, invariablement des pistachiers ; elles sont exiguës, et très éloignées l’une de l’autre, mais au total il y en a un très grand nombre, en semis irrégulier. Cette région si particulière fut, il y a trois quarts de siècle encore, l’habitat favori des autruches, que la frénésie sportive européenne a bien entendu fait disparaître.
Il n’est pas difficile d’expliquer le plateau des dayas. Le sol est extrêmement perméable jusqu’à une grande profondeur, il est constitué par la réunion en une seule masse puissante des cônes de déjection issus de l’Atlas pendant une immense durée de temps géologique. Le plateau lui-même, si dépourvu d’inclinaison qu’il paraisse à l’œil est un dos de terrain très accusé entre les deux grandes dépressions qui se creusent à l’est et à l’ouest, et qui sont sillonnées et organisées hydrographiquement par les réseaux de l’Igharghar et de la Saoura. Dans ce plateau de sol meuble, à pente indécise, l’appel des dépressions voisines a déterminé les dayas. Chacune d’elles est un entonnoir du drainage souterrain, l’équivalent de ce qu’on appelle en France un aven, dans les chaînes balkaniques une doline ou un polje ; l’entonnoir est obstrué par un colmatage à travers lequel l’eau filtre lentement dans la profondeur du sol ; mais la forme même de la cuvette est probablement en relation avec des cavernes souterraines qui ont déterminé un fléchissement dans la croûte superficielle. En tout cas le rapport est évident avec le drainage organisé par les vieux fleuves quaternaires.
Ce rapport est évident partout dans le désert de pierres. Mais même dans les grandes dunes il y a un lien certain entre la végétation et les chenaux quaternaires enfouis sous le sable.
L’épiderme de la dune désertique est de sable parfaitement nu, un tapis blanc ou doré, enregistrant en empreintes nettes et éphémères les fantaisies du vent et le passage d’un animal. Il en est ainsi malgré la perméabilité du sable qui assure un abri immédiat à la totalité des eaux d’orage. Ces masses d’eau emmagasinées n’ont un effet utile dans l’erg que si le drainage souterrain les concentre en des coins privilégiés, qui deviennent des pâturages. Sur la rive droite de la Saoura, il existe deux petits ergs distincts, dont l’un s’appelle El-Atchan, l’erg de la soif, et l’autre, Er-Raoui, l’erg humide. Ce dernier seul est semé de puits et de pâturages. C’est que l’erg de la soif, clos dans une enceinte d’arêtes rocheuses, est réduit à ses propres ressources d’humidité. L’erg humide s’allonge dans une vallée venue de loin et on retrouve çà et là des berges de l’oued enfoui sous l’empâtement des dunes.
Les deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental, offrent de grandes ressources en puits et en pâturages. Ils les doivent évidemment aux réseaux enfouis de la Saoura et de l’Igharghar. Le premier en particulier, le mieux connu, est sillonné de longues lignes de verdure, que les indigènes appellent des oueds, et ils ont probablement raison quoique les vallées restent indistinctes sous le vallonnement flou des dunes.
Ainsi le fleuve est bienfaisant longtemps après sa mort par le modelé d’érosion qu’il a gravé sur la face du désert. Mais ce modelé d’érosion fluviale n’est pas éternel ; non seulement un coup d’œil sur la carte permet d’en voir l’effacement et la décomposition, mais l’étude du terrain permet d’en analyser la désagrégation progressive. Le Sahara occidental est un champ clos où les actions éoliennes livrent au modelé fluvial un assaut éternel, dont on mesure les progrès.
Pour en rendre compte, il faut rappeler sommairement comment un fleuve construit sa vallée. Tantôt il la creuse dans de la roche dure. Mais ailleurs au contraire, il colmate les cuvettes, il fait un travail de remblai. La pente uniforme du thalweg est le résultat de ce double processus, inverse, suivant les secteurs, de creusement et de remblai. Après la mort du fleuve, lorsque les actions éoliennes attaquent le modelé qu’il a créé, les parties de la vallée sculptées dans la roche dure offrent une longue résistance ; mais dans les secteurs colmatés, l’amas desséché des terrains meubles devient incomparablement plus vite la proie du vent qui tend à recreuser les cuvettes, et qui arrive à les nettoyer entièrement. Ainsi prend naissance un paysage déconcertant, où l’œil ne retrouve plus les lignes directrices. Les saillies chaotiques du squelette rocheux, décharnées de leur ennoyage d’alluvions, deviennent inintelligibles ; c’est un entrelacement confus de chicots et de falaises discontinues ; les Arabes du Sahara Occidental ont dans leur vocabulaire, pour désigner ce paysage, un mot assez expressif. Ils l’appellent chebka, ce qui signifie filet, lacis.
Imaginez maintenant ces actions prolongées non pas seulement pendant des siècles, mais pendant des âges géologiques. Le colmatage aura disparu grain à grain sur d’immenses étendues, laissant peut-être pour unique résidu un amas confus de cailloux, où la corrasion permet à peine de reconnaître la forme primitivement roulée. Le squelette rocheux lui- même, attaqué par les formes multiples de l’érosion désertique, se sera usé, émoussé, aura pris des formes nouvelles. Faites intervenir les mouvements de l’écorce terrestre, qui ne peuvent pas manquer, dans un si long intervalle de temps, d’avoir gondolé la surface sculpturale, et dont les effets ne sont pas contrebalancés comme ils le sont dans nos climats par le travail régulier de l’érosion fluviale. Vous arrivez à un modelé comme celui du désert lybique égyptien. Partout où le serir ne couvre pas la surface de son cailloutis croulant, on a devant soi un plateau de roc nu et comme balayé, légèrement ondulé de dépressions légères en forme de vagues cuvettes, bossu d’excroissances subites aux pentes abruptes : la pénéplaine désertique typique, intégralement désolée, dépourvue de toute végétation naturelle. En certains points, et, par exemple, au voisinage des oasis, des falaises au dessin capricieux, qui ne semblent s’expliquer de façon tout à fait satisfaisante, ni par l’orogénie, ni par l’érosion fluviale, ni par l’érosion éolienne. Il faudrait peut-être combiner les trois explications dans une proportion actuellement indéterminable. Tout cela est l’aboutissement d’un passé désertique prodigieusement long, pendant lequel l’érosion éolienne a pris nettement le dessus, et a rendu indiscernables à la longue les effets de l’érosion fluviale. Le désert lybique égyptien nous montre l’aboutissement d’un travail, que nous voyons à ses débuts dans le Sahara Occidental, et plus particulièrement dans le Sahara français.
L’analyse des conditions dans le désert sablonneux conduit à des conclusions analogues. Le déblaiement par l’érosion éolienne des cuvettes colmatées éparpille au loin, hors du domaine désertique, les particules ténues, tout ce qui est argile. Le sable déplacé, vanné, transposé en dunes, engorge les chenaux, empâte les accidents du terrain en les moulant grossièrement, et arrive à constituer la masse puissante des ergs. A la première étape du modelé désertique, celle où se trouve le Sahara algérien, l’erg a un lien étroit avec le réseau des oueds et il conserve dans la même mesure que lui une certaine vie.
Pas toujours cependant et pas partout. On a déjà cité l’erg de la soif voisin de l’erg humide. Le grand erg d’Iguidi au Sahara marocain est dans certaines de ses parties très hospitalier, semé de puits et de pâturages. Naturellement l’eau vient d’un oued enfoui, l’oued Tafilalelt peut-être.
Tout autre est le grand erg Ech-Chech. C’est de beaucoup le pire de tous les ergs algériens, et par conséquent, c’est aussi le plus mal connu. Les puits y sont rares, et tel d’entre eux Tni-Haïa est empoisonné de chlore. Il est, et il semble devenir tous les jours davantage un pôle répulsif de la vie. De mémoire d’homme les indigènes ont cessé d’y mener paître, et ils en ont oublié les chemins ; on ne trouve plus de guide pour l’erg Ech-Chech. C’est qu’aussi il recouvre, semble-t-il, le bas réseau de la Saoura, sa zone d’épandage. Dans ce bas réseau à pentes ralenties, où le colmatage quaternaire a pris nécessairement le pas sur l’érosion, il est naturel que la décomposition éolienne soit plus avancée.
Cette décomposition on ne peut qu’imaginer son processus. La masse et l’étendue de l’erg vont éternellement s’accroissant. Un erg déterminé perd beaucoup de sa substance par ablation éolienne ; mais les grains de sable migrateurs vont la plupart du temps enrichir l’erg voisin. Cependant l’érosion éolienne affouille tous les jours de nouvelles couches d’alluvions et les transforme en dunes fraîches. Ainsi s’effacent ou s’engorgent tous les jours davantage les chenaux quaternaires ; le drainage devient de plus en plus difficile. L’épaisseur croissante des sables soustrait d’ailleurs elle aussi de plus en plus la nappe souterraine à l’utilisation par les végétaux et l’homme.
Il serait dangereux de vouloir trop préciser les détails de ce processus. Mais on en voit l’aboutissement au Sahara Oriental. Là se trouve la masse de dunes probablement la plus grandiose de la planète, le grand erg libyque. Il est plus inconnu que le pôle sud, mais on entrevoit ses dimensions générales, quelque chose comme douze cents kilomètres de long sur quatre ou cinq cents de large. Il est inconnu parce qu’il est impénétrable. Non seulement les explorateurs européens n’ont pas pu y entrer, mais c’est un domaine clos aux indigènes eux- mêmes. Avec quelques précautions qu’on doive parler de cet erg libyque, dont nous ne savons rigoureusement rien, il semble bien, par cela même, qu’il n’y ait rien de comparable à lui dans le Sahara Occidental.
Au voisinage du Nil, le désert lybique a un autre erg, très particulier lui aussi : Abou-Mohariq. C’est une traînée de dunes, rectiligne et continue sur cinq degrés de latitude, et qui n’excède nulle part quelques kilomètres d’épaisseur. Les géologues égyptiens n’en ont pas fourni une explication sur laquelle ils soient d’accord. On ne voit pas un lien net, incontestable, avec le modelé ; il semble difficile de se soustraire à une explication purement éolienne : Abou-Mohariq marque-t- il la limite entre deux zones différentes de régime éolien, une sorte de frontière atmosphérique le long de laquelle le sable s’accumule ? C’est un menu détail soulignant l’originalité des deux moitiés du Sahara.
Le trait essentiel de cette originalité est assurément l’extrême aridité du désert libyque, incomparablement plus grande que celle du Sahara Occidental. Existe-t-il donc entre les deux une différence dans le climat proprement dit, la sécheresse de l’atmosphère, la pluviosité ? On n’a jamais rien noté de semblable. En revanche, les différences de modelé sautent aux yeux. La seule conclusion qui semble légitime c’est que le désert libyque est matériellement asséché par l’usure beaucoup plus avancée de son modelé ancien d’érosion fluviale. Il porte témoignage qu’un désert se dessèche progressivement par le simple effet matériel des influences désertiques, sans péjoration de son climat proprement dit.
L’étude du modelé d’érosion fluviale, dans les pays normalement draînés, s’est transformée le jour où on y a introduit la notion des cycles. On a appris à distinguer par leurs formes les vallées jeunes, parvenues à la maturité, sénescentes. Il faudrait peut-être donner une base analogue à l’étude du modelé désertique. Il y a des déserts jeunes, comme le Sahara Occidental, et le désert lybique est un type admirable de désert sénescent.
Et quoiqu’il en soit des théories, le fait est patent. Dans la plus grande partie du Sahara Occidental, la conservation des réseaux quaternaires est encore très remarquable. Au désert libyque, il faut bien que ces réseaux aient existé jadis ; le serir n’est pas seul à l’attester ; les géologues égyptiens viennent de découvrir à l’oued Natroun, à Moghara, des deltas d’énormes rivières, avec de superbes fossiles pliocènes et miocènes. Mais le désert lybique n’a gardé aucune trace de ces vieilles érosions fluviales. Tout a disparu, effacé par le vent. La conséquence est l’extrême rareté ou l’absence totale au désert libyque de puits et de pâturages, d’eau superficielle.
On verra que ce fait est d’une immense portée humaine.
BIBLIOGRAPHIE
CHUDEAU (R.). Sahara Soudanais (dans Mission au Sahara. T. II). Paris, 1909.
Articles de CHUDEAU et de HUBERT dans Annales de Géographie, XXI, XXV,