L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR
A Monsieur Émile PIERRE.
La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du fumier.
ST-JÉRÔME.
La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.»
Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...»
--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire?
Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins, un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais pratique si désiré des chères mécontentes.
Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières sentimentales.
Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du Chandelier-d'Or s'est organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme, cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de simili-séducteurs, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles billets de banque, de se laisser prendre en un flagrant délit d'adultère FICTIF, avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront tranquillement dans un temps moral après l'esclandre.
Maison de confiance.
Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du mariage.
Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises, vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse, effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage apparent.--C'est une sorte de Léthé-chez-soi, qui ferait descendre à la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir confié, d'urgence, l'élue du cœur, à l'un de ces Tantales désassoiffés, peut dormir sur les deux oreilles.
Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà, l'entremise de ces tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.
Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du Chandelier d'Or. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses ont même pris un abonnement, pour simplifier.
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Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'œil, sur l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains «princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin, radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.
Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils, maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.
La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses portes indiscrètes.
Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros.
Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir, entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,» (la formalité du Léthé-chez-soi) qui, vociféré entre deux syncopes, réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.
Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur, les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie. Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du Chandelier d'Or était dûment établie et l'on se séparait pleins d'espérance.
Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.
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Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable!
Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable de la chambre illégale.
Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le divorce presque d'office.
Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés. Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois.
En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des histoires.
Des coiffeurs de premier ordre ont dressé à l'avance, les cheveux des deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le caractère de l'époux.
Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte.
Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les enterrements.
Les Funérailles de l'honneur.
Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la Maison du Chandelier d'Or sont revêtues, comme fière devise, de l'adage diplomatique célèbre: «Non possumus.»
Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)
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En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait, en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.
Le but n'est-il pas légitime?
Régulariser la situation fausse où les âmes-sœurs s'étiolent trop souvent ici-bas, dans la société.
Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté famélique nous eût tôt ou tard menacés?...
Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que conditionnels, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux parjures de l'adultère deviennent fictifs? Comédiens d'un côté, fantoches de l'autre.
Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.
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Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du Léthé-chez-soi ne les rassurait qu'à demi.
Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nœud gordien à la manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'Oriental Office.
Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si tragique décès du feu sultan.
Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité de l'élixir d'Oubli.
Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur sombre.»
A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.
Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!... --de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes ces questions de tact, sait si bien imaginer.
Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de Françaises pour tout ce qui est nouveau!
Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants gâtés!
--Hum! ce sera difficile.
Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent des regards amis lui souriant autour de son berceau.
Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables.
En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.
--Allah! Allah! oh! l'Allah!
Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l'Histoire.
Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin de parer à toute éventualité.
Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du Chandelier d'Or! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par des chansons!
LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC
L'an dernier, lord W*** résolut de doter le Zoological Garden d'un véritable éléphant blanc.
Fantaisie de grand seigneur.
Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière, clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce trafic... ou, plutôt, si le Zoological Garden avait accordé la moitié seulement de ce prix, le fameux puffist devait être, à coup sûr, maintes fois rentré dans ses réels débours.
En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague, sinon tout à fait nulle.
Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie bête auguste, réputée introuvable.
L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or, affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues, les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un hiératique mahout.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait relevé l'insolite apparition.
L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce blanche,--car une tradition bouddhique prédit la fin de l'Empire, du jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays. (La guerre sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment concentré leurs troupes dans les marécages du district d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire, l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu à quai» pour le Zoological Garden.
Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de silence, il accepta.
Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre une demi-douzaine de bas-de-cuir, d'un sang-froid et d'une expérience à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il était, d'abord, indispensable de le teindre, le dompteur chercha quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la gentry. Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête; on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la tentative--et l'on partit.
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Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang. Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en forêt, de l'éléphant blanc et de son mahout. Ils s'étaient même acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes pour l'embuscade.
L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres, les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à l'éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait, comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse: «Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la Birmanie, l'Empire serait perdu.» Le coup résolu leur parut donc, en ce moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout bas-de-cuirs qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois à la première alerte.
Sur le minuit, la psalmodie monotone du mahout s'éleva, d'abord lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture. Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en faisant remarquer au mahout la beauté du ciel.
Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs, se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne: l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin d'œil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils; quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on jeta le mahout sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres et--for ever!
Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on serait hors de toute atteinte.
Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du mahout avait été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au cou, le soir qui suivit.
Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus. L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme proie.
Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en Tamise, on pavoisa. Victoire! God protect old England.! Un colossal tender du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au Zoological Garden: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait déjà chez le directeur.
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--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre?
Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre physionomie de la bête.
--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par murmurer le directeur.
--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons été obligés de le teindre pour l'enlever.
--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin, nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude: «--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque instant?...»
Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur émerveillé s'écria:
--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux! c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers pour voir cette bête des Mille et une Nuits.--Positivement, jamais, non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le croire.
--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le blanc, seul, constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais... comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc!
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Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se refusant à toute discussion.
Mayëris et ses bas-de-cuirs considéraient en silence le désolant animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le front
--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants du Zoological Garden?
--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.
--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.
--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et que le sort en décide!
Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de Chin-sing avait été trop forte: il était mort d'amour.
--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris sa nuance naturelle.
Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris: l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc et, cette fois, de le moins bien teindre.»
--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie! grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.
Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq mille livres pour ses hommes et quitta Londres.
Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:
--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes, à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... d'un peu de noir de fumée!»
CATALINA
A Monsieur Victor WILDER.
--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant quelques semaines d'exil.
Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations, auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet d'accomplir quelque gai voyage, où les seules contingences du monde phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé. Je voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.
Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule Ibérique.
Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les chefs-d'œuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie, Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.»
Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature, je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces Guides du Voyageur, grâce auxquels on sait, à l'avance, ce que l'on va voir et qui préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.
Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.
Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner, je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour Santander, Le Véloce m'apparut. J'y pris passage.
On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après, nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.
Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai, puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population nouvelle.
On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui.
--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler? lui demandai-je.
J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol étranger, il m'avait pris les deux mains:
--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?
--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard!
En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.
Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi que deux vieux amis qui se retrouvent.
--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens; puis... un trésor, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)
Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.
--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.
A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se retourna.
--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes fortunes, ce soir!
C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.
--Olè! s'écria-t-elle.
Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.
En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières, nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de savanes.
--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.
--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens d'arriver, lui répondis-je.
--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons! ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa faire en nous regardant.
La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.
Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous, essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.
Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.
--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.
--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.
--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de cigarettes et de pain noir, mais cela n'aime que ceux qui lui plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude sud.--Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.
L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.
Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une gravité de visage des plus saisissantes.
Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes yeux:
--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.
--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.
--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on dormira bien; le lit est bon.
Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter une parole.
Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie: «Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.
La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux bougies allumées.
Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle. L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.
Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.
D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux éclats, me défendant de boire.
--Trop tard!... lui dis-je.
Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.
--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd. Je veux dormir.
--Moi aussi, répondit-elle.
Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait, s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:
--Bonne nuit, monsieur!
J'entrai.
A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.
Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et bienfaisant sommeil.
Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands dans l'obscurité.
Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore endormie.
Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.
Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah! ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, que le balancier de ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt la cloison d'une pièce voisine.
En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à droite et à gauche!
Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.
Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une sorte de sifflet de bois mouillé.
Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.
Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements, très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient des pas précipités de gens qui s'enfuient...
J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant était réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle savait donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes mes forces dans l'obscurité.
--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?
A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans l'hôtellerie:
--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!
On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:
--Au diable!
--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable dans la chambre!
Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.
Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le terrible de la chose inconnue--devait être imminent!
Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche, j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.
Le bruit s'était arrêté.
Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant quelque chose... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait d'apercevoir.
Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!
Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les yeux.
Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un constrictor de l'espèce géante, un formidable python de dix à douze mètres tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des Guyanes.
Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de trois mètres et demi environ hors des nœuds qui le desserraient d'autant.
Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer, davantage de ses entraves, pendant ce minuit!
Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre, tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide, pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, l'éclairer!
D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, à moins de deux pieds de mon visage...
A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite reconnu, dans la nuit, le sifflement!--me réveilla l'être.
La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...
Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal, se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des meubles,--nous parvenait de l'intérieur.
Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.
En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.
Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au dehors.
Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course éperdue, vers la ville.
La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à l'autre.
En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du Véloce, je courus à l'embarcadère du steamer La Vigilante, dont sonnait la cloche de départ pour la France.
Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions récréatives à travers les «contingences du Monde-phénoménal.»
LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES
Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà de leurs ombres...
PLUTARQUE.
A Monsieur Henry LA LUBERNE.
La prochaine apparition du livre de William Crookes, La Force psychique, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les deux mondes.
On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École expérimentale.
De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission, d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'œuvre et le génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son monument funèbre est marquée d'avance à Westminster.
L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre le plus extraordinaire.
Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le Quarterly Journal of Science, dans l'Athæneum et dans la Quarterly Review.
Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du lecteur est bien vite fascinée.
Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est, pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au début de ce nouvel incident de l'Humanité.
· · ·
--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de vingt mille signatures. A Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en écoutant ces rumeurs.
J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à travailler d'une manière exacte, d'examiner tous les phénomènes qui attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant la supercherie des charlatans, des imposteurs.
Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire, avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent, soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.»
A ceci nous répondons:
--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir, seulement d'un seul degré, l'indicateur de ces instruments dans nos laboratoires.
On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours d'aucune force connue».
A ceci nous répondons:
--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un gramme.
On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même d'êtres vivants apportés au travers des murailles.»
A ceci nous répondons:
--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée par nous!
On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des plumes ou des crayons tracent tout seuls des lignes présentant un sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.»
A ceci nous répondons:
--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux «apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!
Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.»
--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de la force, demande que ces manifestations se répètent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule présence d'individus «exceptionnels» appelés médiums, quelque intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces médiums, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive, rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle et invariable loi de la gravitation.»
Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause semblait jugée.
· · ·
A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes, qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences médianimiques dignes d'attention».
Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de 1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs essais particuliers sur la réalité du fluide médianimique amenaient chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M. Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare, professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables, mentionnés dans ces rapports.
Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup, de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains» doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de l'illustre docteur, à des expérimentations.
Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de ces examens.
Les sujets ou médiums étaient, cependant, liés à terre, tenus aux quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute communication physique, due à n'importe quelle fraude subtile, serait instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs. Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de Londres surveillaient de près chaque expérience.
C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du laboratoire et jusque sur les mains des doctes assistants, des heurts, «semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte», étaient entendus ou ressentis.
A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant, médicalement, toutes les apparences de la mort.
Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans, s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène, affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de cent fois devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le magicien dans l'amphithéâtre de Rome.»
D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions):
1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues, inimitables,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de véritables «apparitions» de formes étranges, de «regards», de mains lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a été impressionnée, en aucune façon, de leur présence; et ces mains, pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous «serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami»; 5º des mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des conditions où toute communication était impossible et dangereuse pour le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au crépuscule.
«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes), l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige, nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'œil nu, soit au microscope, une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les feuilles, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous avons vu, ensemble, l'ombre d'une forme humaine secouer des rideaux pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles, s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus, certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants, nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante» cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.»
Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment contrôlées et reconnues par la science comme incontestables. Lorsque nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible, sans opinions ni commentaires.
Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce sujet:
«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus. Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative, au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens et de notre entendement, l'évidence nous y contraint.
Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître toutes les lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple, l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette conformité.
Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues hypothèses, ni théories, quelles qu'elles soient. Nous attestons, simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen, les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne disons pas, encore une fois, que cela est vraisemblable; nous disons que cela EST.»
Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite, si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls, qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent contre vos idées préconçues, comme, autrefois, le furent les nôtres. Il est difficile d'être plus sceptiques ou plus positifs que nous en matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par des médiums réels en nos laboratoires et que les plus railleurs deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'œil, d'un appareil de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun témoignage humain quel qu'il soit, car il n'est point de faits dans l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent!
Donc:
1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à l'organisme humain et que l'on peut appeler Force psychique.
2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu, sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques, sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.»
· · ·
Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés, paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous. Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme, de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus ou moins régulières.
Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique, est déjà jugée, ne varietur, à un autre point de vue, par des hommes qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis et saint Thomas d'Aquin.
--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous?
Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi sérieuse que définitive. «Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la Vie-éternelle.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.
Les étoiles passeront, ces paroles jamais.
Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible sourire:
--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune.
Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes, l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer, nécessairement, absolument, sans autre examen ni compromis oiseux. Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: Vous les connaîtrez par leurs fruits; et nous n'avons que faire de tels fruits.
Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans notre foi.
LE DROIT DU PASSÉ
Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de se taire.
Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre, les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:
«--La bête est morte.»
L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait tenté jadis les premières négociations.
Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux mandataires ennemis se réapparaissaient.
A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table, s'était surpris à considérer, en silence, le comte de Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé.
La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, sur leur vieille devise: In trinitate robur.
Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait son adage: «jamais assez». Le doigt appuyé sur la table, il regardait au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux.
Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le ministre républicain voulut faire appel à la générosité du vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna!
Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre, couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit, alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant tomber son épée.
Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il serait accordé, le chancelier jeta cette officielle réponse:
--Vingt et un; pas un de plus...
Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie.
· · ·
Le soir tombait, allumant la première étoile.
Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant le crépuscule.
Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé, le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, rendirent extraordinaire en son esprit.
C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, un certain jour, en 1833, dans Paris.
Là, s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous la hache du peuple français.
A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant trouvé, dans sa capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en Hollande.
On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta mère ne te reconnaisse plus.
Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:
«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»
Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop penser.
Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible.
Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun, s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, qu'importe!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause--qu'il devait étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour, en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.
C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: les trois fleurs de lys d'or sur champ d'azur. Mais, par une sorte de déférence triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que possible, les armoiries royales.
Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, l'écusson primordial.
Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé, quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant l'anneau, ces singulières paroles:
--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--Au nom du roi Louis XVI et de toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré, portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence!
Favre a déclaré souvent avoir attribué, alors, à quelque exaltation produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main droite, l'Anneau prescrit.
Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient, rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'à tout prix ceci dût devenir possible--que ce républicain prédestiné portât ce Signe à la main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait?
Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe:
--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.
Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et ce n'était pas un rêve.
C'est pourquoi le souvenir de l'autre rêve, moins incroyable, après tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce soir-là, dans la salle déserte où venaient d'être débattues les conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens.
A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à son doigt, des coups d'œil de visionnaire. Et sous les transparences de l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler, autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint Louis.
· · ·
Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation.
Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur suit:
--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.
»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.
»Signé: Jules FAVRE--BISMARCK.»
M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne.
M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette journée, de se munir du sceau de la République française, voulait l'envoyer prendre à Paris.
--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet suffira.
Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par l'Inconnu.
A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vœu prophétique dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur.
Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà, télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur l'Anneau!...
Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient, dans l'invisible, l'instant de Dieu.
Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à la demande ennemie!
Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité sombre.
Grave, il s'inclina:
--C'EST JUSTE, dit-il.
Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où, sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait, quand même! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la Maison de France.
LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS
1880.
Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques esprits, la sensation d'une de ces correspondances dont parle Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse, quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites les plus extrêmes du bizarre.
Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du tzaréwitch.
Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom d'ailleurs, de Weimar.
Arrivé à l'Hôtel du Prince, la veille de la fête, je me trouvai placé, le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue, paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait fait surnommer sainte Roxelane.
Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.
A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois plaisanteries, nous fîmes connaissance.
Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah! l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain, me défendre.
--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.
--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur.
Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays d'adoption:
--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance que par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe, de la menue noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont, là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un tzar, c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure.
Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de parvenir dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.
On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de moi.
--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de thé. Apporte un de tes manuscrits.
--Soit, répondis-je.
Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre, devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle: TRIBULAT BONHOMET.
Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès de fou rire très extraordinaire.
Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un sourire au souvenir de cette soirée.
· · ·
Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach, entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se sentant digne de l'avenir.
Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le saluait en souriant.
Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour, cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle des roses,--la salle du Landgrave où les minnesingers Walter de la Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du chevalier de Vénus.
La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la Wartburg.
Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement de courtoisie charmante.
Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui donnaient le bras.
--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la Marguerite du Faust, en Allemagne. Elle sera demain centenaire.
Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:
--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours, le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie?
Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible, seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des visiteurs:
--A présent, vous voyez le grand-duc. Il y en a par milliers dans le parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne. Je les y laisse vieillir.
Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il assisterait, le lendemain, au Vaisseau-fantôme.
Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le silence se fit.--Au loin, un chœur de huit cents voix, d'abord invisible, commençait le Chant des Pèlerins, du Tannhauser. Bientôt les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant forte final, le chœur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir.
Le minnessinger était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit, dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut comme après une prière du soir.
Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à Weimar.--Le tzar était arrivé.
· · ·
Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.
Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.
La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un front, d'un seul coup d'œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.
Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.
A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite, froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le tzar Alexandre II.
Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle avec un grand silence. L'ouverture du Vaisseau-fantôme se déchaîna; l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je regardai le tzar.
Il écoutait aussi.
A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je vins souper à l'Hôtel du Prince. Là, c'étaient des cris d'enthousiasme!
Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.
Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.
Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel enchantement!--J'entrai.
A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore l'obscurité.
Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées, d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.
Personne.
Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard.
Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres vivants s'y agitaient.
En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les grands-ducs dont m'avait parlé (je m'incline) celui de Saxe-Weimar.
Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. Leur nombre était surprenant.
Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il pouvait être une heure et demie du matin.
Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la main.
--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer lentement ce promeneur.
Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné spontanément, je tressaillis.
--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.
Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois seul à seul avec lui m'impressionnait.
Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar, s'arrêter, puis jeter un long coup d'œil sur l'espace du côté de l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, fumant par moments et immobile.
Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa l'esprit.
Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux, de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici, perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu!
Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée, sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il frôlait le banc où j'étais étendu.
Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.
Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «Bogë Tzara Harni» scandé par le feu des puissants canons de la capitale religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.