‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 40 sur 79 · II - XXIV - L'OUBLIÉ

II - XXIV - L'OUBLIÉ

LE CHÂTEAU DU MAGNAT

(Suite)

Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy donnèrent un libre cours à leur colère.

Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.

--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses amis.

--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une minute de plus dans ce château maudit.

--Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.

---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.

--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous nous devons tous en ce moment à la France...

--C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre devoir, riposta Lavenay avec amertume.

--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.

--Venez avec moi, dit Lavenay.

Il les entraîna dans une salle éloignée.

--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois échecs.

La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon carrosse...

--Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire sardonique.

--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel, a attaché à sa personne...

--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit Maurevailles.

--En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle nous a couverts de honte!...

--C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit Marc de Lacy.

--Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria Maurevailles.

--Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le vôtre...

--Oui, oui!

--Voici donc le plan que je vous soumets:

Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui, triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient débarrassés.

Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la marquise.

--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le mettre à exécution?

--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?... Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois...

--Vous en oubliez un!!! dit une voix...

La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un manteau rouge.

C'était le marquis de Vilers.

Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son visage était empreinte une mâle énergie.

--Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur épée.

Vilers les arrêta du geste.

--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui m'amène ici.

J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le moins.

Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre, une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître.

--Des remords? murmura ironiquement Lavenay.

--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie, ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie.

Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce nom n'était pas le mien.

--Quel était-il?

--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?... J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime.

La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit:

--Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.

Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas...

Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:

--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le jure... à la première bataille... je me ferai tuer...

Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets?

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