XXX - L'OISEAU DU NAIN
La diane sonnait. Un long frémissement parcourait le camp qui s'éveillait. D'un bout à l'autre du parc, les gardes-françaises, habillés à la hâte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir...
Dans le château que venaient de quitter M. de Langevin et son état-major, le silence régnait. On se reposait des émotions et des fatigues des jours passés.
Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille précautions la porte du réduit où il était relégué, il se glissa mystérieusement dans les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrêtant à chaque minute pour écouter; un sourire narquois fendait sa large bouche.
Il marcha ainsi jusqu'à l'office où il s'empara d'un pain et d'une cruche qu'il remplit d'eau.
--Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet.
Il reprit sa route à travers les corridors déserts.
Arrivé à l'aile où la veille Maurevailles avait cherché en vain la salle bardée de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se mit à examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes.
A la troisième porte, il s'arrêta en ayant l'air satisfait de lui-même.
--Voilà mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme Rouge avait, comme moi, pris la précaution de faire une entaille à la boiserie en sortant, il ne se serait pas donné tant de mal pour ne rien trouver...
Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau.
--Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?...
Effectivement, cette trappe, admirablement dissimulée, était impossible à distinguer du reste du parquet.
Il alla à la cheminée, une grande cheminée monumentale en bois aux larges sculptures.
--Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu pousser le bouton... Où donc est-il, ce bouton?... Ah! le voilà!... Ouf!... Que c'est dur!...
Il appuya avec effort sur un des ornements de la cheminée. La trappe commença à glisser dans ses rainures.
--C'est qu'ils voulaient le mettre en liberté!... poursuivit le petit homme avec indignation. Ah! non, il est à moi, bien à moi...
La trappe était tout à fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice béant:
--Eh! monseigneur! cria-t-il.
Pas de réponse.
--Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne suis pas méchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous?
La voix rauque du magnat s'éleva, furieuse:
--Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, scélérat, misérable!...
--Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier. C'est bon signe!...
--Infâme, brigand, lâche, traître!...
--Allez, allez, déchargez votre colère, cela soulage. Tenez, moi, quand j'étais obligé de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller crier dans les coins.
--Je te ferai pendre!...
--Ça, vous l'avez déjà dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous répéter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous êtes injuste. Moi qui vous apportais la pâtée! Car enfin, depuis que vous êtes là, vous devez avoir faim?
Un sourd grognement lui répondit.
Quelle que fût la fureur du magnat, pris au piège comme un fauve et obligé de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait le sentiment moral. La bête maîtrisait l'esprit... La faim domptait l'orgueil.
--Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim.
--Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau fraîche, dit celui-ci en descendant les provisions à l'aide d'une longue ficelle qu'il avait tirée de sa poche. En voilà assez pour faire un bon repas, frugal et substantiel...
Le magnat ne répondit pas. Il avait sauté sur le pain et mangeait avidement.
--Si vous voulez être bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler à l'office. Mais, il faudra être bien mignon. Sinon, plus rien, rien que de l'eau... L'eau, ça calme les sens, tandis que le vin, ça excite.
--Écoute, dit le magnat, cherchant à fléchir son geôlier improvisé. Si tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal...
--Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis bien plus sûr de vous comme nous sommes...
--Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune. Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un seigneur à ton tour; sauve-moi, et tous mes trésors sont à toi!
--Bien sûr?
--Sur mon âme, je te le jure!...
--Eh! Eh! dites donc, votre âme? Elle ne me paraît pas en sûreté... C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la lune, bien sûr que vous me la promettriez. Mais après avoir promis, il faut tenir et... je n'ai pas confiance.
Puis prenant un ton confidentiel:
--Et puis, voulez-vous que je vous dise la vérité? Il y a longtemps que j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme ça. Depuis que je suis au monde, on m'a traité comme un chien, parce que je suis petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous garde!...
--Ah! misérable bandit! rugit le comte.
--Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gênez pas. Je n'ai rien à craindre de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez à votre aise, je suis bon prince, je vous donnerai la réplique.
--Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence à la longue et on viendra me chercher!...
--Soyez tranquille, on s'en est déjà aperçu, et on vous a cherché partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mécanique; on n'a rien découvert. On s'est dit que vous étiez peut-être parti et on ne s'occupe plus de vous!...
--Mais le marquis de Langevin, mon hôte...
--Le marquis, il a cherché aussi, il n'a rien trouvé. Ce n'est pas comme moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour égayer votre captivité, c'est moi qui ai ouvert à M. de Maurevailles le passage secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert pour la seconde expédition, où vos vrais muets ont été si bien étrillés. C'est moi enfin qui ai levé l'écluse et provoqué le courant qui a sauvé le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que je travaille bien, quand je m'y mets?...
Le magnat écumait de rage.
--Là, là, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien d'autres à vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord, entendez-vous?
Un bruit sourd et régulier résonnait dans le lointain.
--Ce sont les tambours des gardes-françaises qui partent, reprit le nain. S'ils étaient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux.. comme vous disiez à Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay, M. de Lacy et... M. de Vilers. Ça vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre fille... Elle a pris la poudre d'escampette!
Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la poitrine du magnat.
--Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que, voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est passé bien des choses. On a signé la paix. Les Hommes Rouges ont arrangé leurs affaires. Le jour où le marquis de Vilers reprendra sa femme, où M. de Maurevailles épousera mademoiselle Réjane avec M. Marc de Lacy et M. de Lavenay pour témoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre à table, deux pains et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!...
Le nain savait bien qu'on était encore loin de la réalisation des beaux rêves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant à torturer son ancien maître!
Malheureusement il dut reconnaître qu'il avait dépassé le but. Le magnat en effet ne l'écoutait plus. En proie à des accès de rage insensée, il se roulait sur le sol en poussant des cris inarticulés.
--Diantre, diantre, se dit le petit drôle, aurais-je été trop vite en besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir à causer avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui passerais un mauvais quart d'heure!...
Comme il pensait ainsi, des pas précipités retentirent dans le couloir.
Les cris du magnat redoublaient.
--Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe.
Il courut à la cheminée pour tirer le bouton, qui faisait jouer le ressort.
Mais il n'en eut pas le temps.
Au moment même où il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit brusquement.