‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 48 sur 79 · DEUXIÈME PARTIE - I

DEUXIÈME PARTIE - I

LE BARON DE C***

LES SECONDS GALONS DE TONY

On s'était battu tout le jour, malgré une pluie froide et pénétrante qui n'avait cessé de tomber depuis le matin.

C'était dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-Étoiles avait été emporté par l'armée française après une journée des plus meurtrières.

Le maréchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait, par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette laconique recommandation:

--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive.

--C'est bien, avait répondu le marquis, nature énergique et vaillante, en dépit de ses fréquents accès de goutte.

Le maréchal, en entrant en campagne, avait médité un plan hardi qu'il nous faut expliquer en quelques mots.

Ce plan consistait à couper en deux l'armée impériale qui occupait dans tous les Pays-Bas des positions formidables.

Le fort de Cinq-Étoiles, qui venait de tomber au pouvoir des Français, était, dans la pensée du maréchal, destiné à opérer une diversion puissante en occupant l'attention des Impériaux, tandis que le maréchal se transporterait à marches forcées vers les places les plus fortes.

Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son régiment, une batterie d'artillerie commandée par M. de Richoufft, capitaine au régiment de La Fère, et le premier escadron du régiment de Bourgogne-cavalerie.

Après quoi il assembla ses officiers et tint conseil.

--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous et nous sommes environ cinq mille.

Si les Impériaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six jours, comme une garnison française ne se rend pas, il faudra nous faire sauter.

--Nous sauterons, dit M. de Richoufft.

--Un instant, reprit le marquis. Délibérons, s'il vous plaît.

M. de Langevin avait si souvent montré une habileté merveilleuse et une science stratégique des plus remarquables, qu'il n'était pas, dans l'armée française, un seul officier qui n'eût en lui une confiance sans bornes.

Aussi lui prêta-t-on sur-le-champ une vive attention.

--Messieurs, reprit le marquis, il y a à l'ouest, à une lieue d'ici, un fort autrement redoutable que la bicoque où nous sommes, c'est le burg du Margrave, situé en pleine forêt.

--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient déjà fait la guerre contre les Impériaux et connaissaient les plus petits recoins des Pays-Bas.

--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse bâtie sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en échec, tant qu'elle aurait des vivres, toutes les armées du monde.

Un officier de l'état-major du marquis secoua la tête.

--Par conséquent, dit-il, on ne saurait songer à s'en emparer.

--Bah! fit le marquis.

Et comme l'officier le regardait avec un air d'étonnement:

--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tête que le burg du Margrave serait à nous.

--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, général.

--Et pas plus tard que la nuit prochaine...

Les officiers hochèrent la tête.

--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut.

--Et vous l'aurez, s'écria un jeune homme.

C'était un cadet, un simple cornette du régiment de Bourgogne, un garçon imberbe et qui n'avait pas vingt ans.

Le marquis le regarda.

--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos.

Le cornette du Clos était un jeune gentilhomme fort riche, fort brave, qui n'avait que dix-huit ans quand il s'était déjà distingué dans trois batailles rangées.

--C'est moi, général, répondit-il avec assurance.

--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq?

--Je le prendrai.

--Hé! hé! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible à cela; car, vrai Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la jeunesse.

Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air plein d'incrédulité.

--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous allons délibérer sur vos moyens d'action!

Mais le cornette fit la moue:

--Sauf le respect que je dois à mon général, dit-il, je lui ferai observer que je désire agir absolument à ma guise.

--Ah! ah!

--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos.

--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin.

--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort.

Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent à rire de tout leur coeur.

--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme.

Et comme on riait toujours, il ajouta:

--Commandés par un sergent.

--Quel sergent?

--Ah! mon général, dit le cornette, mon sergent n'est encore que caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance.

--Comment le nommez-vous?

--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tué de sa main un officier impérial qui avait six pieds.

--Mais... son nom?

--Il a dix-sept ans, continua du Clos.

--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache blanche.

--Et, poursuivit le cornette, je vais le présenter à Votre Seigneurie. Sur ce, le cornette souleva la portière de la tente et dit au soldat de planton:

--Allez me quérir le caporal Tony.

--Tony? fit M. de Langevin étonné.

--Oui, mon général.

--Vous voulez le faire sergent?

--S'il plaît à votre Seigneurie.

--Mais c'est un enfant...

Et, tout en faisant cette réflexion, le marquis de Langevin laissait percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il était fier de son Tony.

--Bah! dit le cornette, je l'ai vu à l'oeuvre et je réponds, mon général, qu'il est dans le chemin par où passent les maréchaux de France!...

--Décidément, murmura le capitaine à la barbiche blanche, c'est le monde renversé! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les cornettes de prendre des forts!...

Tandis que le vieil officier maugréait, le caporal Tony entra.

--Tony, lui dit froidement le colonel-général, le cornette du Clos vous a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les donne.

--Mon colonel! s'écria le jeune homme avec effusion.

--Vous me remercierez en vous battant mieux encore.

Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta:

--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise.

Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour réunir les dix hommes qu'il avait demandés.

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