IV
LA POURSUITE
Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay, Lacy et Maurevailles s'étaient enquis de ce que pouvait être devenu Vilers.
Il était parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa sinistre promesse?
Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de son passage.
--Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu'ils consultaient tour à tour, oui, nous avons vu passer un officier des gardes-françaises. Il semblait même fort pressé, car il se renseignait sur toutes les distances et sur l'état des chemins, afin, disait-il, de pouvoir doubler les étapes.
Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse.
Malgré eux, ses amis ne pouvaient s'empêcher de le plaindre. Si bon, si brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs ennemis...
Ah! n'eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé devant Fraülen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils eussent couru après Vilers pour lui dire:
--Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme autrefois.
A la cinquième journée de marche, on perdit ses traces.
Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable.
Évidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette route, l'avait prise.
Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils apprendraient sa mort glorieuse.
Pourtant, au camp de Cinq-Étoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n'en recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été tué.
Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes, des escarmouches sans gravité...
--Il n'a sans doute pas jugé digne de lui d'y mourir, dit Lacy.
--A moins qu'il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles.
--Dans quel but? demanda Lavenay.
--C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver pour faire amende honorable et renouveler son serment.
--Rien.
--Alors que peut-il être devenu?
--Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route.
--Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une idée. Si Vilers s'était fait tuer, non comme capitaine, mais comme simple soldat?
--C'est facile à vérifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on relève les noms de tous ceux qui sont tués,--simples soldats comme officiers.--Jusqu'à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus par nous n'est pas trop considérable. Il nous est facile d'en faire le compte.
Ils retournèrent s'enquérir. On leur montra les listes mortuaires.
Aucune trace de Vilers.
Et, il n'y avait même pas lieu de supposer qu'il eût péri sous un faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats, connus de leurs camarades, et de l'identité desquels ces derniers pouvaient répondre.
--Décidément, s'écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit s'être arrêté en route, car personne ne l'a vu.
--En tout cas, il n'a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy.
--Ah! dit Maurevailles; avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du départ de la marquise avec le sien?
--C'est vrai, s'écria Lavenay.
--Si elle l'avait rejoint en un point convenu à l'avance?...
--Ce n'est pas possible...
--Pourquoi?...
--Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie pathétique qu'il est venu jouer au milieu de nous?
--Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d'abord; d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la première décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d'un an, que lui, le traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme, en riant de notre crédulité!...
--Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de félonie!
--Sa première trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois encore, plus adroit que nous, voilà tout!...
--Oui, mais nous le retrouverons, et alors...
Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.
Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les voies les plus courtes et les plus rapides.
Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avant eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d'un officier.
Cette femme, on l'a deviné, c'était la marquise.
De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s'enfuyait au quadruple galop.
Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller... Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari?
Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment, avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui qu'elle aimait.
Mais le marquis avait de l'avance.
A chaque village, Haydée se renseignait, et, chaque fois, on lui disait qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste manteau rouge, venait de passer, la précédant de quelques heures.
Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans discontinuer, ne s'arrêtant que pour faire manger son cheval et lui accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal, surmené, n'aurait pu continuer la route.
Le matin du troisième jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge n'était guère que d'une heure en avance sur elle.
--Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n'aurez pas, je crois, de mal à le rattraper.
Haydée força sa monture...
C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué, celui de la jeune femme ne l'était pas moins.
Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement.
Madame de Vilers échouait au moment de toucher le but.
Mais elle avait l'âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi la partie. Elle alla à pied jusqu'au village le plus proche, avec l'intention d'acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer sa route.
La première personne à laquelle elle s'adressa dans cette intention, poussa un cri d'étonnement:
--Tiens, encore! fit-elle.
--Comment encore? demanda Haydée surprise.
--Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui pareille demande.
Le coeur de la jeune femme battit à se rompre.
--Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle.
--Un gentilhomme, un officier...
--Un officier, vêtu de bleu?...
--Avec un grand manteau rouge.
--C'est lui! se dit Haydée.
Et elle ajouta:
--Il n'avait donc pas son cheval?
--Son cheval s'est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis, c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.
--Et vous lui en avez vendu un autre?
--Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adressé au grand Jacques, le maréchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un.
--Et où demeure ce grand Jacques?
--Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est allumée...
Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas été fourni.
--Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le gentilhomme doit venir le prendre dès le jour.
--Mais où est ce gentilhomme?
--Il attend.
--Où donc?
--A l'auberge.
--Quelle auberge?
--Eh! parbleu! au Grand Vainqueur... Il n'y en a pas d'autre dans le pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte; c'est là le Grand Vainqueur, l'auberge à maître Gatinais.
Haydée courut à l'auberge indiquée et poussa la porte.
Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans ses mains.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda.
C'était le marquis de Vilers.