‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 61 sur 79 · XIV

XIV

LE COUP DU MOUSQUET

Comme les autres officiers des gardes-françaises, Maurevailles et Lacy avaient assisté au service funèbre de M. de Vilers.

Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d'une autre non moins triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de leur ami Lavenay.

Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.

Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de l'ombre, leur semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à coup.

Que devaient-ils faire? Quel parti prendre?

Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard?

Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d'honneur très difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant, c'était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet homme, que sa vieillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux blancs.

--A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'éviter, de le dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos traces, nous pourrons terminer notre tâche.

--Ton idée alors serait?...

--De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues. On ne nous refusera pas cette faveur...

--Et après?

--Après, le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui.

--Quel moyen emploieras-tu pour cela?

--Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément je ne dois pas songer à Réjane. Cette enfant a pour moi un caprice de pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de me rebuter, m'irrite et m'attire.

--Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'épouser, objecta Lacy.

--Pourquoi donc?

--Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant.

--Eh bien, raison de plus!...

--Je ne comprends pas.

--C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant qu'elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons.

--C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.

Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se chargeant d'avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de Langevin.

Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ.

Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de Chartille demandait à leur parler.

Ils échangèrent un regard.

--Encore cet homme! s'écria Maurevailles.

--Il apparaît juste au moment où nous espérions l'éviter.

--Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant!

--Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions à quoi nous en tenir.

Le baron entra, droit et grave, et, après avoir salué les deux gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les préparatifs de départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions.

--Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous songez à quitter le camp?

Maurevailles fit un signe affirmatif.

--C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même m'absentant pour quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver. Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de fuir en mon absence?

A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux leur résolution de ne passe battre, s'élancèrent, l'oeil en feu, vers le baron.

--Là, là, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre ami.

--Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s'écria Maurevailles, pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!...

--Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul homme que je ne puisse pas toucher de mon épée. Je crois même que si je vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J'en ai besoin.

--Mais moi? demanda Lacy.

--Oh! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je suis prêt à vous tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez votre parole de ne pas vous éloigner.

--Et cette promesse, à quel titre l'exigez-vous?

--Au seul titre d'un honnête homme qui veut le dénouement d'une intrigue sans nom, d'une infamie où l'honneur véritable, tous les intérêts, tous les sentiments d'une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...

--Pierre! appela Maurevailles.

Le soldat qui avait introduit le baron parut.

--Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route sur-le-champ.

A cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême:

--Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-il d'un ton sec.

--Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir.

--Je saurai bien vous en empêcher!...

--Comment?

--Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son épée.

--J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi.

--Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc de Lacy.

--Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous n'aurez point croisé le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la grâce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se défend pas?

--Ah! c'est trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main.

Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se trouvait accoté dans l'angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa en deux l'épée du vieillard.

Celui-ci poussa un cri de fureur.

--Lâche! lâche! cria-t-il.

--Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron, vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!

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