XXI
EN BUVANT...
Le 12 octobre au matin, l'armée française allait reprendre ses tentes au camp d'Houté.
Tony, que son service retenait dans les gardes, avait dû, les larmes aux yeux, laisser partir pour Paris le corps embaumé du marquis de Langevin.
Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur. À peine venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arrivé depuis la veille, l'attendait à sa cantine.
Quelque remords que pût lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit.
Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul.
Goliath était attablé en face d'une série de bouteilles aux cachets variés. Il paraissait épouvantablement gris.
En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit à battre un entrechat. Le jeune lieutenant eut mille peines à le calmer.
--Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fâchez pas, vous vous en repentiriez tout à l'heure...
--Pourquoi cela, s'il vous plaît?
--Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi...
--Voyons, reprit Tony impatienté, raconte et raconte vite, surtout.
--Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit loué, si j'ai d'autres défauts, je n'ai pas celui d'être bavard...
--C'est bon; mais au fait, au fait!
--J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience et la ténacité que je parviens, moi qui vous parle, à réussir dans mes entreprises...
Tony, voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la loquacité du nain, que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les épaules et attendit.
--Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au début. Vous savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me basant sur l'expérience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je découvrirais peut-être M. de Vilers... J'ai donc bu....
--Cela se voit. Mais poursuis.
--Le vin m'a toujours porté bonheur, voyez-vous. Si je n'étais pas sorti du château de Blérancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais sauvé personne. Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au marquis...
--Hâte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur...
--Tiens, c'est vrai! J'abrégerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de parler et ça me donne une soif! Il y a qu'après avoir fouillé pour rien une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je commençais à désespérer, quand voilà qu'un soir, éreinté d'avoir couru, j'entre me reposer dans une auberge...
--Et c'est là que...
--C'est là qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commençais à m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier moos, quand une querelle de tous les diables s'élève...
--Une querelle?
--Oui... je pourrais même dire sans exagération une bataille. Au plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les hallebardiers arrivent et nous mènent tous au violon... un instrument que j'aimerai dorénavant, moi qui ne pouvais pas le sentir...
--Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony impatienté.
--Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne savais rien.
--Naturellement.
--Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire. Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux était accusé d'avoir volé... Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte?
«--Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu.
»--À qui?
»--Je sais pas!»
On s'étonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il désigne celui à qui il a vendu le cheval... Un officier français, avec un habit blanc et un manteau rouge...
--Vilers! s'écria Tony.
--Vilers qui partait.
--Mais pour où?...
--Dame, probablement pour Paris. S'il fût venu par ici, vous auriez entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sûr qu'il est à Paris.
--À Paris? Et justement on disait tout à l'heure que nous allions y rentrer. Dieu soit loué! Goliath, je t'emmène avec moi.
--À Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre bouteille pour fêter cette heureuse nouvelle!
--Bois à ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au quartier général de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de départ.
Et Tony sortit, laissant le nain compléter son ivresse.